{"id":334,"date":"2021-02-11T15:23:12","date_gmt":"2021-02-11T15:23:12","guid":{"rendered":"https:\/\/loisdumonde.com\/?p=334"},"modified":"2021-02-11T15:23:12","modified_gmt":"2021-02-11T15:23:12","slug":"affaire-lacatus-c-suisse-cour-europeenne-des-droits-de-lhomme-requete-no-14065-15","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/loisdumonde.com\/?p=334","title":{"rendered":"AFFAIRE LACATUS c. SUISSE (Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme) Requ\u00eate no 14065\/15"},"content":{"rendered":"<p><strong>INTRODUCTION<\/strong>. La requ\u00e9rante appartenant \u00e0 la communaut\u00e9 rom, a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e, en application de la loi p\u00e9nale genevoise, \u00e0 une peine d\u2019amende de 500\u00a0francs\u00a0suisses (CHF) pour avoir mendi\u00e9 sur la voie publique<!--more--> \u00e0 Gen\u00e8ve. Elle a ensuite \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e en d\u00e9tention pendant cinq jours pour non\u2011paiement de l\u2019amende. Elle all\u00e8gue des violations des articles 8, 10 et\u00a014 de la Convention.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">TROISI\u00c8ME SECTION<br \/>\n<strong>AFFAIRE LACATUS c. SUISSE<\/strong><br \/>\n<em>(Requ\u00eate no 14065\/15)<\/em><br \/>\nARR\u00caT<\/p>\n<p>Art 8 \u2022 Vie priv\u00e9e \u2022 Amende inflig\u00e9e \u00e0 une personne rom d\u00e9munie et vuln\u00e9rable pour avoir mendi\u00e9 inoffensivement puis emprisonnement pendant cinq jours pour son non-paiement \u2022 Art 8 applicable au droit de s\u2019adresser \u00e0 autrui pour en obtenir de l\u2019aide \u2022 Interdiction g\u00e9n\u00e9rale pr\u00e9vue par une disposition p\u00e9nale, exception au sein des \u00c9tats membres du Conseil de l\u2019Europe \u2022 Sanction grave, automatique et quasi in\u00e9vitable, ayant atteint la dignit\u00e9 humaine d\u2019une personne extr\u00eamement vuln\u00e9rable, sans autres moyens que la mendicit\u00e9 pour survivre \u2022 Absence de solides motifs d\u2019int\u00e9r\u00eat public \u2022 Absence d\u2019examen approfondi par les tribunaux de la situation concr\u00e8te de la requ\u00e9rante \u2022 Mesure disproportionn\u00e9e \u00e0 la lutte contre la criminalit\u00e9 organis\u00e9e et \u00e0 la protection des droits des passants, r\u00e9sidents et propri\u00e9taires des commerces \u2022 Possibilit\u00e9 de mesures moins restrictives \u2022 Marge d\u2019appr\u00e9ciation restreinte outrepass\u00e9e<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">STRASBOURG<br \/>\n19 janvier 2021<\/p>\n<p>Cet arr\u00eat deviendra d\u00e9finitif dans les conditions d\u00e9finies \u00e0 l\u2019article 44 \u00a7 2 de la Convention. Il peut subir des retouches de forme.<\/p>\n<p><strong>En l\u2019affaire Lacatus c. Suisse,<\/strong><\/p>\n<p>La Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme (troisi\u00e8me section), si\u00e9geant en une Chambre compos\u00e9e de\u00a0:<\/p>\n<p>Paul Lemmens, pr\u00e9sident,<br \/>\nGeorgios A. Serghides,<br \/>\nHelen Keller,<br \/>\nDmitry Dedov,<br \/>\nGeorges Ravarani,<br \/>\nMar\u00eda El\u00f3segui,<br \/>\nPeeter Roosma, juges,<br \/>\net de Milan Bla\u0161ko, greffierde section,<\/p>\n<p>Vu\u00a0:<\/p>\n<p>la requ\u00eate (no\u00a014065\/15) dirig\u00e9e contre la Conf\u00e9d\u00e9ration suisse et dont une ressortissante roumaine, Mme Violeta-SibiancaL\u0103c\u0103tu\u015f (\u00ab\u00a0la requ\u00e9rante\u00a0\u00bb), a saisi la Cour en vertu de l\u2019article\u00a034 de la Convention de sauvegarde des droits de l\u2019homme et des libert\u00e9s fondamentales (\u00ab\u00a0la Convention\u00a0\u00bb) le 17 mars 2015,<\/p>\n<p>la d\u00e9cision de porter la requ\u00eate \u00e0 la connaissance du gouvernement suisse (\u00ab\u00a0le Gouvernement\u00a0\u00bb) le 11 f\u00e9vrier 2016,<\/p>\n<p>les observations communiqu\u00e9es par le Gouvernement et celles communiqu\u00e9es en r\u00e9plique par la requ\u00e9rante,<\/p>\n<p>la d\u00e9cision du gouvernement roumain de ne pas intervenir en tant que tierce partie (article 36 \u00a7 1 de la Convention),<\/p>\n<p>les commentaires re\u00e7us du Centre europ\u00e9en pour les droits des Roms, que le pr\u00e9sident de la section avait autoris\u00e9 \u00e0 se porter tiers intervenant,<\/p>\n<p>Apr\u00e8s en avoir d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 en chambre du conseil les 24 novembre et1er\u00a0d\u00e9cembre 2020,<\/p>\n<p>Rend l\u2019arr\u00eat que voici, adopt\u00e9 \u00e0 cette derni\u00e8re date\u00a0:<\/p>\n<p><strong>INTRODUCTION<\/strong><\/p>\n<p>1. La requ\u00e9rante appartenant \u00e0 la communaut\u00e9 rom, a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e, en application de la loi p\u00e9nale genevoise, \u00e0 une peine d\u2019amende de 500\u00a0francs\u00a0suisses (CHF) pour avoir mendi\u00e9 sur la voie publique \u00e0 Gen\u00e8ve. Elle a ensuite \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e en d\u00e9tention pendant cinq jours pour non\u2011paiement de l\u2019amende. Elle all\u00e8gue des violations des articles 8, 10 et\u00a014 de la Convention.<\/p>\n<p><strong>EN FAIT<\/strong><\/p>\n<p>2. La requ\u00e9rante est n\u00e9e en 1992 et r\u00e9side \u00e0 Bistrita-Nassaud (Roumanie). Elle a \u00e9t\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9e par Me\u00a0D. Bazarbachi, avocate \u00e0 Gen\u00e8ve.<\/p>\n<p>3. Le Gouvernement a \u00e9t\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9 par son agent, M. A. Chablais, de l\u2019Office f\u00e9d\u00e9ral de la justice.<\/p>\n<p>4. La requ\u00e9rante effectua \u00e0 partir de 2011 des s\u00e9jours \u00e0 Gen\u00e8ve o\u00f9, ne trouvant pas d\u2019emploi, elle demandait l\u2019aum\u00f4ne.<\/p>\n<p>5. Une premi\u00e8re amende de 100 CHF lui fut inflig\u00e9e le 22 juillet 2011 en application de l\u2019article 11A de la loi p\u00e9nale genevoise (\u00ab\u00a0la LPG\u00a0\u00bb\u00a0; paragraphe 16 ci\u2011dessous), qui interdit de mendier sur la voie publique. \u00c0\u00a0cette occasion, elle se fit saisir la somme de 16,75 CHF trouv\u00e9e sur elle \u00e0 la suite d\u2019une fouille effectu\u00e9e par la police. Aucune ordonnance de s\u00e9questre ne fut d\u00e9livr\u00e9e pour cette confiscation. La requ\u00e9rante se vit infliger huit autres amendes s\u2019\u00e9levant chaque fois \u00e0 100 CHF par ordonnances p\u00e9nales pour avoir demand\u00e9 l\u2019aum\u00f4ne avec un gobelet sur la voie publique les 17, 18, 21, 29 f\u00e9vrier 2012, \u00e0 deux reprises le 4\u00a0mars\u00a02012, le 21ao\u00fbt 2012, et le 18janvier2013. Le 21f\u00e9vrieret le 4\u00a0mars 2012, la requ\u00e9rante fut \u00e9galement plac\u00e9e en garde \u00e0 vue pour une dur\u00e9e de trois heures \u00e0 chaque fois. Chaque amende fut assortie d\u2019une peine privative de libert\u00e9 de substitution d\u2019un jour en cas de non-paiement.<\/p>\n<p>6. La requ\u00e9rante, repr\u00e9sent\u00e9e par son avocat, forma opposition aux ordonnances p\u00e9nales mentionn\u00e9es ci-dessus.<\/p>\n<p>7. Par jugement du 14 janvier 2014, le tribunal de police du canton de Gen\u00e8ve d\u00e9clara la requ\u00e9rante coupable de mendicit\u00e9 et la condamna au paiement d\u2019une amende de 500 CHF, assortie d\u2019une peine privative de libert\u00e9 de cinq jours en cas de non-paiement. Par le m\u00eame jugement, il confirma la confiscation des 16,75 CHF.<\/p>\n<p>8. La requ\u00e9rante fit appel de la d\u00e9cision du tribunal de police du canton de Gen\u00e8ve aupr\u00e8s de la chambre p\u00e9nale d\u2019appel et de r\u00e9vision de la Cour de justice du canton de Gen\u00e8ve. Elle all\u00e9guait notamment une violation de sa libert\u00e9 de communication, prot\u00e9g\u00e9e, selon elle, par l\u2019article 16 de la Constitution suisse et par l\u2019article 10 de la Convention. Elle faisait \u00e9galement valoir une violation de l\u2019interdiction de discrimination indirecte au sens de l\u2019article 14 de la Convention et de l\u2019article 8 \u00a7 2 de la Constitution suisse, combin\u00e9 avec l\u2019article 11A de la LPG. Par ailleurs, elle se plaignait d\u2019une violation de sa libert\u00e9 personnelle (articles 7, 10 et 36 \u00a7 3 de la Constitution [paragraphe 15 ci-dessous], et article 8 de la Convention), ainsi qu\u2019une interpr\u00e9tation arbitraire de l\u2019article 11A de la LPG en raison de l\u2019absence de d\u00e9finition l\u00e9gale de la mendicit\u00e9. Enfin, elle demandait la restitution des 16,75CHF confisqu\u00e9s, major\u00e9s de 5% d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00e0 compter de la date de la saisie.<\/p>\n<p>9. Dans son arr\u00eat du 4 avril 2014, la chambre p\u00e9nale d\u2019appel d\u00e9bouta la requ\u00e9rante de tous ces griefs au motif, d\u2019une part, que l\u2019interdiction de mendier ne violait pas la libert\u00e9 d\u2019expression de l\u2019int\u00e9ress\u00e9e car cette interdiction ne l\u2019emp\u00eachait aucunement d\u2019exprimer ou de faire conna\u00eetre sa situation sociale au public de toute autre mani\u00e8re et, d\u2019autre part, qu\u2019il n\u2019y avait pas eu de discrimination indirecte puisque rien dans la loi ne montrait que l\u2019interdiction de mendier ne visait que la population rom ou que le d\u00e9nuement dans lequel se trouvait l\u2019appelante \u00e9tait de nature \u00e0 constituer un crit\u00e8re de discrimination. Elle renvoya \u00e0 diff\u00e9rents arr\u00eats par lesquels le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral avait jug\u00e9 que l\u2019interdiction de mendier ne portait pas atteinte \u00e0 la vie priv\u00e9e et consid\u00e9ra que l\u2019article 11A de la LPG r\u00e9primait un comportement suffisamment pr\u00e9cis. Enfin, elle confirma la confiscation de l\u2019argent trouv\u00e9 sur la requ\u00e9rante.<\/p>\n<p>10. Celle-ci saisit le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral d\u2019un recours contre la d\u00e9cision de la chambre p\u00e9nale d\u2019appel reprenant en substance les griefs d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9s devant les instances cantonales.<\/p>\n<p>11. Dans l\u2019arr\u00eat qu\u2019il rendit le 10 septembre 2014, le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral consid\u00e9ra que l\u2019interdiction de mendier ne violait ni l\u2019article 8 ni l\u2019article\u00a014 de la Convention, et renvoya \u00e0 d\u2019autres arr\u00eats par lesquels il avait pr\u00e9c\u00e9demment rejet\u00e9 des griefs portant sur cette question (paragraphe 18 ci\u2011\u2011dessous).<\/p>\n<p>12. S\u2019agissant du grief tir\u00e9 de la libert\u00e9 d\u2019expression, les extraits pertinents de l\u2019arr\u00eat en question sont les suivants\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01.1. Dans plusieurs arr\u00eats, concernant des recours similaires \u00e0 celui de la recourante et form\u00e9s par le m\u00eame conseil, la cour de c\u00e9ans a examin\u00e9 ces griefs, qu\u2019elle a rejet\u00e9s autant qu\u2019ils \u00e9taient recevables (v. parmi d\u2019autres\u00a0: arr\u00eat 6B_368\/2012 du 17 ao\u00fbt 2012 consid. 1 \u00e0 7\u00a0; arr\u00eat 6B_88\/2012 du 17 ao\u00fbt 2012 consid. 1 \u00e0 7). Dans la mesure o\u00f9 la situation personnelle de la recourante, telle qu\u2019elle ressort de l\u2019\u00e9tat de fait de l\u2019arr\u00eat entrepris, est comparable aux cas pr\u00e9c\u00e9demment jug\u00e9s, on se limitera \u00e0 renvoyer aux consid\u00e9rants en droit des arr\u00eats pr\u00e9cit\u00e9s en formulant les remarques compl\u00e9mentaires justifi\u00e9es par les particularit\u00e9s de l\u2019\u00e9criture de la recourante.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>2.5. Tr\u00e8s \u00e9tendu, le domaine d\u2019application de la libert\u00e9 d\u2019expression doit n\u00e9anmoins trouver ses limites. C\u2019est pourquoi, sans exiger que l\u2019information ou l\u2019opinion pr\u00e9sente un caract\u00e8re politique, il ne se justifie pas de la soumettre \u00e0 la garantie de l\u2019art. 10 al. 1 CEDH si sa communication ne pr\u00e9sente pas le moindre caract\u00e8re public, mais est restreinte au domaine strictement priv\u00e9 (Dieter Kugelmann, Der Schutz Individualkommunikationnach der EMRK, EuGRZ 2003 p. 20). Un acte ne peut pas \u00eatre prot\u00e9g\u00e9 par la libert\u00e9 d\u2019expression si aucune valeur communicative ne peut lui \u00eatre reconnue (Christian Walter, in : Europ\u00e4ischerGrundrechteschutz, Enyklop\u00e4dieEuroparecht, 2014, no 8 p. 480 s.) ou m\u00eame s\u2019il ne tend pas primairement \u00e0 l\u2019expression non verbale d\u2019une id\u00e9e ou d\u2019un fait (J\u00f6rg Paul M\u00fcller et Markus Schefer, Grundrechte in der Schweiz, 4e \u00e9d. 2008, p. 360) ; le contenu symbolique du comportement est d\u00e9terminant (Grabenwarter\/Pabel, Europ\u00e4ischeMenschen-rechtskonvention, 5e \u00e9d. 2012, \u00a7 23, no 5 p. 309).<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>2.7. En l\u2019esp\u00e8ce, l\u2019arr\u00eat entrepris constate, de mani\u00e8re \u00e0 lier la cour de c\u00e9ans (art.\u00a0105 al. 1 LTF), que la recourante qu\u00e9mandait de l\u2019argent aux passants en leur tendant un gobelet sur la voie publique. La recourante n\u2019a jamais fait \u00e9tat d\u2019un quelconque discours ou d\u2019un dialogue. On se trouve ainsi dans l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un comportement non verbal. La recourante ne soutient pas non plus, m\u00eame \u00e0 titre accessoire, avoir voulu conf\u00e9rer, par exemple, une dimension politique ou m\u00eame de simple information g\u00e9n\u00e9rale sur la situation des Roms dans son pays ou des personnes d\u00e9munies en Suisse \u00e0 son activit\u00e9 de mendicit\u00e9. Il faut donc exclure, pour l\u2019essentiel, tout contenu symbolique \u00e0 son comportement et partir de ce que le message qu\u2019elle adresse aux passants est restreint \u00e0 la seule expression de son d\u00e9nuement personnel, familial tout au plus, et \u00e0 son besoin d\u2019aide. Cette communication demeure ainsi dans les limites d\u2019une probl\u00e9matique exclusivement priv\u00e9e. Il faut aussi admettre que l\u2019acte de communication ne s\u2019adresse pas essentiellement \u00e0 la population genevoise consid\u00e9r\u00e9e dans sa globalit\u00e9 (comme la recourante para\u00eet l\u2019all\u00e9guer) mais rel\u00e8ve plut\u00f4t d\u2019une succession de contacts interindividuels dans lesquels la communication de l\u2019information relative \u00e0 son d\u00e9nuement tend exclusivement \u00e0 d\u00e9clencher chez chaque destinataire successif un sentiment de piti\u00e9 et une r\u00e9ponse empreinte de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. La communication de son d\u00e9nuement par la recourante appara\u00eet ainsi d\u2019embl\u00e9e comme un simple \u00e9l\u00e9ment secondaire &#8211; quoique n\u00e9cessaire &#8211; de son activit\u00e9 de mendicit\u00e9.<\/p>\n<p>Il r\u00e9sulte de ce qui pr\u00e9c\u00e8de que dans les circonstances d\u2019esp\u00e8ce, la facette de communication de l\u2019activit\u00e9 de la recourante est singuli\u00e8rement r\u00e9duite. Nonobstant l\u2019extension tr\u00e8s importante du domaine de la libert\u00e9 d\u2019expression garantie par l\u2019art. 10 CEDH, on ne peut discerner dans le comportement de la recourante aucune des caract\u00e9ristiques qui font de la libre expression l\u2019un des fondements des soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques ou l\u2019une des conditions de l\u2019\u00e9panouissement individuel. Enfin, la recourante ne tente pas de d\u00e9montrer que l\u2019art. 16 Cst. lui offrirait une protection plus \u00e9tendue que la norme conventionnelle. Il n\u2019y a pas lieu d\u2019examiner la cause sous cet angle (art. 106 al. 2 LTF). Dans ces conditions, il n\u2019y a pas de raison de prot\u00e9ger le comportement de la recourante au-del\u00e0 des limites offertes par la libert\u00e9 personnelle (&#8230;). Le grief doit \u00eatre rejet\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>13. Le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral estima \u00e9galement que les 16,75 CHF ayant \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9s \u00e0 la requ\u00e9rante alors que celle-ci mendiait et cette derni\u00e8re n\u2019ayant \u00e9voqu\u00e9 devant les autorit\u00e9s cantonales aucune provenance plausible de cette somme, il n\u2019\u00e9tait pas arbitraire de consid\u00e9rer que ce montant \u00e9tait le fruit de la mendicit\u00e9.<\/p>\n<p>14. Entre le 24 et le 28 mars 2015, la requ\u00e9rante fut plac\u00e9e en d\u00e9tention \u00e0 la prison provisoirede Champ-Dollon pour non-paiement de l\u2019amende.<\/p>\n<p>LE CADRE JURIDIQUE ET LA PRATIQUE INTERNES PERTINENTS<\/p>\n<p><strong>I. Le droit ET LA PRatique internes pertinents<\/strong><\/p>\n<p><strong>A. Le droit pertinent<\/strong><\/p>\n<p>15. Les dispositions pertinentes de la Constitution f\u00e9d\u00e9rale sont libell\u00e9es comme suit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 7 \u2013 Dignit\u00e9 humaine<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La dignit\u00e9 humaine doit \u00eatre respect\u00e9e et prot\u00e9g\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 8 \u2013 \u00c9galit\u00e9<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Tous les \u00eatres humains sont \u00e9gaux devant la loi.<\/p>\n<p>2. Nul ne doit subir de discrimination du fait notamment de son origine, de sa race, de son sexe, de son \u00e2ge, de sa langue, de sa situation sociale, de son mode de vie, de ses convictions religieuses, philosophiques ou politiques ni du fait d\u2019une d\u00e9ficience corporelle, mentale ou psychique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 9 \u2013 Protection contre l\u2019arbitraire et protection de la bonne foi<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Toute personne a le droit d\u2019\u00eatre trait\u00e9e par les organes de l\u2019\u00c9tat sans arbitraire et conform\u00e9ment aux r\u00e8gles de la bonne foi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 10 \u2013 Droit \u00e0 la vie et libert\u00e9 personnelle<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(&#8230;)<\/p>\n<p>2. Tout \u00eatre humain a droit \u00e0 la libert\u00e9 personnelle, notamment \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 physique et psychique et \u00e0 la libert\u00e9 de mouvement.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 12 \u2013 Droit d\u2019obtenir de l\u2019aide dans des situations de d\u00e9tresse<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Quiconque est dans une situation de d\u00e9tresse et n\u2019est pas en mesure de subvenir \u00e0 son entretien a le droit d\u2019\u00eatre aid\u00e9 et assist\u00e9 et de recevoir les moyens indispensables pour mener une existence conforme \u00e0 la dignit\u00e9 humaine.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 13 \u2013 Protection de la sph\u00e8re priv\u00e9e<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Toute personne a droit au respect de sa vie priv\u00e9e et familiale, de son domicile, de sa correspondance et des relations qu\u2019elle \u00e9tablit par la poste et les t\u00e9l\u00e9communications.<\/p>\n<p>2. Toute personne a le droit d\u2019\u00eatre prot\u00e9g\u00e9e contre l\u2019emploi abusif des donn\u00e9es qui la concernent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 16 \u2013 Libert\u00e9s d\u2019opinion et d\u2019information<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. La libert\u00e9 d\u2019opinion et la libert\u00e9 d\u2019information sont garanties.<\/p>\n<p>2. Toute personne a le droit de former, d\u2019exprimer et de r\u00e9pandre librement son opinion.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 36\u2013 Restriction des droits fondamentaux<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Toute restriction d\u2019un droit fondamental doit \u00eatre fond\u00e9e sur une base l\u00e9gale. Les restrictions graves doivent \u00eatre pr\u00e9vues par une loi. Les cas de danger s\u00e9rieux, direct et imminent sont r\u00e9serv\u00e9s.<\/p>\n<p>2. Toute restriction d\u2019un droit fondamental doit \u00eatre justifi\u00e9e par un int\u00e9r\u00eat public ou par la protection d\u2019un droit fondamental d\u2019autrui.<\/p>\n<p>3. Toute restriction d\u2019un droit fondamental doit \u00eatre proportionn\u00e9e au but vis\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>16. La disposition pertinente de la loi p\u00e9nale du canton de Gen\u00e8ve (LPG) est libell\u00e9e comme suit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 11A \u2013 Mendicit\u00e9<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Celui qui aura mendi\u00e9 sera puni de l\u2019amende.<\/p>\n<p>2. Si l\u2019auteur organise la mendicit\u00e9 d\u2019autrui ou s\u2019il est accompagn\u00e9 d\u2019une ou plusieurs personnes mineures ou d\u00e9pendantes, l\u2019amende sera de 2\u00a0000 CHF au moins.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le cadre l\u00e9gal de l\u2019amende est r\u00e9gi par le droit p\u00e9nal f\u00e9d\u00e9ral. Selon l\u2019article 106 al. 1 CP, \u00ab\u00a0sauf disposition contraire de la loi, le montant maximum de l\u2019amende est de 10 000 francs\u00a0\u00bb. Le code p\u00e9nal suisse ne pr\u00e9voit par contre pas de montant minimal de l\u2019amende. Par ailleurs, selon l\u2019article 106 al. 2 CP, lorsque le juge prononce une amende, il assortit dans son jugement cette amende d\u2019une peine privative de libert\u00e9 de substitution qui ne sera purg\u00e9e que dans le cas o\u00f9, de mani\u00e8re fautive, la personne condamn\u00e9e ne paie pas l\u2019amende. Cette peine privative de libert\u00e9 de substitution est d\u2019un jour au moins et de trois mois au plus.<\/p>\n<p>17. La mendicit\u00e9 est interdite \u00e0 Gen\u00e8ve depuis plus de soixante ans. L\u2019interdiction figurait dans un premier temps dans le r\u00e8glement du Conseil d\u2019\u00c9tat du 1er novembre 1946 sur le vagabondage et la mendicit\u00e9 (RVM), lequel avait pour base l\u00e9gale l\u2019article 37, chiffre 33, de l\u2019ancienne loi p\u00e9nale genevoise du 20 septembre 1941. Cette disposition fut abrog\u00e9e avec l\u2019entr\u00e9e en vigueur, le 1er janvier 2007, de la nouvelle loi p\u00e9nale du 17\u00a0novembre2006 (LPG, Recueil syst\u00e9matique genevois E 4 05). Selon les autorit\u00e9s, le RVM ne reposait ainsi plus sur une base l\u00e9gale suffisante et n\u2019\u00e9tait par cons\u00e9quent plus applicable. C\u2019est pour cette raison qu\u2019a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9, en novembre 2007, le nouvel article 11A de la LPG.<\/p>\n<p><strong>B. La jurisprudence pertinente du Tribunal f\u00e9d\u00e9ral<\/strong><\/p>\n<p>18. Le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral s\u2019est prononc\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises sur l\u2019article\u00a011A de la LPG. Parmi les arr\u00eats pertinents figurent ceux qui suivent\u00a0:<\/p>\n<p>Arr\u00eat du Tribunal f\u00e9d\u00e9ral du 9 mai 2008 [6C_1\/2008 (ATF 134 I 214)]\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(&#8230;)<\/p>\n<p>5.3. Le fait de mendier consiste \u00e0 demander l\u2019aum\u00f4ne, \u00e0 faire appel \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 d\u2019autrui pour en obtenir une aide, tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ralement sous la forme d\u2019une somme d\u2019argent. Ses causes et ses buts peuvent \u00eatre divers. Le plus souvent, il a toutefois son origine dans l\u2019indigence de la personne qui mendie, parfois aussi de ses proches, et vise \u00e0 rem\u00e9dier \u00e0 une situation de d\u00e9nuement. Ainsi d\u00e9fini, le fait de mendier, comme forme du droit de s\u2019adresser \u00e0 autrui pour en obtenir de l\u2019aide, doit manifestement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une libert\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire, faisant partie de la libert\u00e9 personnelle garantie par l\u2019art. 10 al. 2 Cst.<\/p>\n<p>5.4. \u00c0 l\u2019instar de tout autre droit fondamental, la libert\u00e9 personnelle n\u2019a pas une valeur absolue. Une restriction de cette garantie est admissible, si elle repose sur une base l\u00e9gale, qui, en cas d\u2019atteinte grave, doit \u00eatre pr\u00e9vue dans une loi au sens formel (ATF 132 I 229 consid. 10.1 p. 242), si elle est justifi\u00e9e par un int\u00e9r\u00eat public ou par la protection d\u2019un droit fondamental d\u2019autrui et si elle respecte le principe de la proportionnalit\u00e9 (art. 36 al. 1-3 Cst.\u00a0; ATF 133 I 27 consid. 3.1 p. 28\/29\u00a0; 130 I 65 consid. 3.1 p. 67 et les arr\u00eats cit\u00e9s).<\/p>\n<p>5.5. Il est \u00e0 juste titre incontest\u00e9 que l\u2019interdiction de mendier d\u00e9coulant de la disposition litigieuse, qui figure dans une loi, repose sur une base l\u00e9gale suffisante.<\/p>\n<p>5.6. L\u2019autorit\u00e9 intim\u00e9e expose que l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 voulue en vue de sauvegarder l\u2019ordre public ainsi que d\u2019assurer la s\u00e9curit\u00e9 et la tranquillit\u00e9 publiques, mais aussi dans un but pr\u00e9ventif. En substance, elle explique que la lib\u00e9ralisation r\u00e9cente de la mendicit\u00e9 dans le canton de Gen\u00e8ve a eu pour effet que celle-ci, qui est interdite dans de nombreux autres cantons, s\u2019y est d\u00e9velopp\u00e9e dans des proportions pr\u00e9occupantes et que la disposition litigieuse vise \u00e0 \u00e9viter les cons\u00e9quences n\u00e9gatives de cette situation, notamment la sollicitation et le harc\u00e8lement syst\u00e9matiques de la population.<\/p>\n<p>On ne saurait nier que la mendicit\u00e9 peut entra\u00eener des d\u00e9bordements, donnant lieu \u00e0 des plaintes, notamment de particuliers importun\u00e9s et de commer\u00e7ants inquiets de voir fuir leur client\u00e8le, et incitant les autorit\u00e9s, l\u00e9gitimement soucieuses de pr\u00e9server l\u2019ordre public, \u00e0 r\u00e9agir. Il n\u2019est en effet pas rare que des personnes qui mendient adoptent une attitude insistante, voire harc\u00e8lent les passants. Il est par ailleurs fr\u00e9quent que ceux qui se livrent \u00e0 la mendicit\u00e9 s\u2019installent \u00e0 proximit\u00e9 de stations de paiement, notamment de bancomats et de postomats, ou d\u2019autres lieux de passage quasi-oblig\u00e9 pour de tr\u00e8s nombreuses personnes, telles que les entr\u00e9es de supermarch\u00e9s, les gares ou d\u2019autres \u00e9difices publics. Ces comportements, lorsqu\u2019ils deviennent habituels, ce qui n\u2019a rien d\u2019exceptionnel, sont de nature \u00e0 provoquer des r\u00e9actions plus ou moins virulentes, allant du rejet ou de l\u2019agacement \u00e0 la r\u00e9probation ouverte, voire \u00e0 l\u2019agressivit\u00e9. Maintes personnes les ressentent comme une forme de contrainte ou du moins comme une pression, qui les incitent \u00e0 une attitude d\u2019\u00e9vitement, si ce n\u2019est \u00e0 des manifestations d\u2019intol\u00e9rance. Lorsque le ph\u00e9nom\u00e8ne augmente en intensit\u00e9 \u2013 et il n\u2019y a \u00e0 cet \u00e9gard pas de raison de douter de l\u2019importante affluence \u00e9voqu\u00e9e par l\u2019autorit\u00e9 intim\u00e9e, qui a, pr\u00e9cis\u00e9ment pour ce motif, adopt\u00e9 la disposition litigieuse \u2013, ses cons\u00e9quences n\u00e9gatives s\u2019accroissent d\u2019autant et il existe alors le risque de r\u00e9actions de plus en plus virulentes, susceptibles de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer. On ne peut non plus perdre de vue les incidences socio-\u00e9conomiques d\u2019une augmentation du ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>Sous l\u2019angle de l\u2019int\u00e9r\u00eat public, il faut encore relever qu\u2019il n\u2019est malheureusement pas rare que des personnes qui mendient sont en r\u00e9alit\u00e9 exploit\u00e9es dans le cadre de r\u00e9seaux qui les utilisent \u00e0 leur seul profit et qu\u2019il existe en particulier un risque r\u00e9el que des mineurs, notamment des enfants, soient exploit\u00e9s de la sorte, ce que l\u2019autorit\u00e9 a le devoir d\u2019emp\u00eacher et de pr\u00e9venir.<\/p>\n<p>Dans ces conditions, il existe un int\u00e9r\u00eat public certain \u00e0 une r\u00e9glementation de la mendicit\u00e9, en vue de contenir les risques qui peuvent en r\u00e9sulter pour l\u2019ordre, la s\u00e9curit\u00e9 et la tranquillit\u00e9 publics, que l\u2019\u00c9tat a le devoir d\u2019assurer, ainsi que dans un but de protection, notamment des enfants, et de lutte contre l\u2019exploitation humaine.<\/p>\n<p>5.7. Pour qu\u2019une restriction d\u2019un droit fondamental soit conforme au principe de la proportionnalit\u00e9, il faut qu\u2019elle soit apte \u00e0 atteindre le but vis\u00e9, que ce dernier ne puisse \u00eatre atteint par une mesure moins incisive et qu\u2019il existe un rapport raisonnable entre les effets de la mesure sur la situation de la personne vis\u00e9e et le r\u00e9sultat escompt\u00e9 du point de vue de l\u2019int\u00e9r\u00eat public (ATF 132 I 229 consid. 11.3 p. 246\u00a0; 129\u00a0I 12 consid. 9.1 p. 24\u00a0; 128 I 92 consid. 2b p. 95 et les arr\u00eats cit\u00e9s).<\/p>\n<p>5.7.1. Une restriction du droit de mendier est incontestablement apte \u00e0 atteindre le but d\u2019int\u00e9r\u00eat public vis\u00e9.<\/p>\n<p>5.7.2. Se pose encore la question de savoir si, pour parvenir \u00e0 ce but, une interdiction totale de la mendicit\u00e9 est n\u00e9cessaire ou si une mesure moins incisive ne serait pas suffisante.<\/p>\n<p>Le recours \u00e9voque d\u2019abord la possibilit\u00e9 d\u2019une limitation g\u00e9ographique ou\/et temporelle de la mendicit\u00e9, qui pourrait \u00eatre interdite dans certains lieux, voire, en sus, \u00e0 certaines occasions, ainsi durant les f\u00eates de Gen\u00e8ve. Il est toutefois plus que probable qu\u2019une telle solution ne ferait que d\u00e9placer le probl\u00e8me. Dans la mesure o\u00f9 la mendicit\u00e9 elle-m\u00eame ne serait pas interdite, le nombre de personnes qui s\u2019y adonnent ne diminuerait pas ou que faiblement. Il en r\u00e9sulterait une concentration de la mendicit\u00e9 dans les zones o\u00f9 elle serait tol\u00e9r\u00e9e, ce qui aurait pour effet d\u2019en accro\u00eetre les cons\u00e9quences n\u00e9gatives dans ces zones et pour la population qui y r\u00e9side. Il n\u2019en irait pas diff\u00e9remment si la pratique de la mendicit\u00e9 devait simplement \u00eatre exclue en des endroits pr\u00e9cis, par exemple devant les banques ou les bancomats, les bureaux de poste ou les postomats, les autres \u00e9difices publics ou les supermarch\u00e9s. Dans ce cas, on assisterait \u00e0 une concentration de la mendicit\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9 de tels lieux, aux limites du p\u00e9rim\u00e8tre o\u00f9 elle serait interdite. Le probl\u00e8me se trouverait ainsi report\u00e9 de quelques dizaines de m\u00e8tres ou sur une autre frange de la population. Il existerait par ailleurs le risque que des personnes qui mendient s\u2019installent \u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019immeubles locatifs, o\u00f9 leur pr\u00e9sence r\u00e9guli\u00e8re, voire constante, pourrait rapidement ne plus \u00eatre tol\u00e9r\u00e9e par les habitants de ces immeubles. Quant \u00e0 une limitation simplement temporelle de la mendicit\u00e9, telle que son interdiction durant la p\u00e9riode des f\u00eates de Gen\u00e8ve, elle serait manifestement insuffisante pour atteindre le but d\u2019int\u00e9r\u00eat public vis\u00e9.<\/p>\n<p>Le recours mentionne par ailleurs la possibilit\u00e9 de soumettre la mendicit\u00e9 \u00e0 une autorisation. Il est cependant \u00e9vident que la plupart, voire la grande majorit\u00e9, des personnes qui s\u2019adonnent \u00e0 la mendicit\u00e9, ainsi les \u00e9trangers de passage ou en situation ill\u00e9gale, ne pourraient b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une autorisation, que bien d\u2019autres ne seraient pas en mesure d\u2019assumer les frais d\u2019une patente et que d\u2019autres encore pr\u00e9f\u00e9reraient ne pas la solliciter. La mendicit\u00e9 se trouverait ainsi, de fait, interdite dans une mesure qui, en d\u00e9finitive, ne serait pas tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e d\u2019une interdiction pure et simple. La solution \u00e9voqu\u00e9e serait en outre susceptible d\u2019engendrer des in\u00e9galit\u00e9s entre les personnes voulant pratiquer la mendicit\u00e9.<\/p>\n<p>On pourrait \u00e9ventuellement songer \u00e0 une solution consistant \u00e0 interdire, non pas la mendicit\u00e9 elle-m\u00eame, mais certaines mani\u00e8res de la pratiquer, tel que le harc\u00e8lement ou les comportements insistants. Une telle solution appara\u00eet cependant largement illusoire. On voit mal que ceux qui seraient charg\u00e9s de faire respecter une telle interdiction puissent assumer cette t\u00e2che sans surveiller en quasi-permanence les personnes qui s\u2019adonnent \u00e0 la mendicit\u00e9, afin de s\u2019assurer qu\u2019elles s\u2019abstiennent de tels comportements. Le peu d\u2019efficience d\u2019un tel contr\u00f4le risquerait de vider largement semblable interdiction de sa substance. Le recours ne propose du reste pas de limiter la mendicit\u00e9 de la sorte.<\/p>\n<p>\u00c0 titre subsidiaire, il faut relever que les autorit\u00e9s locales, en l\u2019occurrence les autorit\u00e9s genevoises, sont mieux \u00e0 m\u00eame d\u2019appr\u00e9cier la situation concr\u00e8te, en particulier l\u2019ampleur de la mendicit\u00e9 sur leur territoire, ses incidences et l\u2019efficacit\u00e9 des mesures \u00e0 prendre pour atteindre le but d\u2019int\u00e9r\u00eat public vis\u00e9. Dans une certaine mesure, la question rev\u00eat en outre une dimension politique, comme le montrent notamment le ton nourri des d\u00e9bats lors de l\u2019adoption de l\u2019acte attaqu\u00e9 par le Grand Conseil genevois et la pol\u00e9mique qui l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e. M\u00eame s\u2019il dispose d\u2019un libre pouvoir d\u2019examen, le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral, en pareil cas, s\u2019impose une certaine r\u00e9serve et n\u2019intervient qu\u2019avec retenue. Or, apr\u00e8s qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 renonc\u00e9 \u00e0 r\u00e9primer la mendicit\u00e9, le Grand Conseil genevois a majoritairement estim\u00e9 que la situation engendr\u00e9e par cette renonciation et les imp\u00e9ratifs de l\u2019ordre public justifiaient de la sanctionner \u00e0 nouveau, donc de l\u2019interdire.<\/p>\n<p>Sur le vu de ce qui pr\u00e9c\u00e8de, on ne voit pas qu\u2019une mesure moins incisive que celle qui a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e permette de parvenir efficacement au but d\u2019int\u00e9r\u00eat public vis\u00e9, les solutions envisageables apparaissant insuffisantes.<\/p>\n<p>5.7.3. L\u2019art. 12 Cst., dont peuvent se pr\u00e9valoir aussi bien les \u00e9trangers que les ressortissants suisses, conf\u00e8re \u00e0 quiconque est dans une situation de d\u00e9tresse et n\u2019est pas en mesure de subvenir \u00e0 son entretien le droit d\u2019\u00eatre aid\u00e9 et assist\u00e9 et de recevoir les moyens indispensables pour mener une existence conforme \u00e0 la dignit\u00e9 humaine. Dans le canton de Gen\u00e8ve, ce principe a trouv\u00e9 une concr\u00e9tisation dans la loi sur l\u2019aide sociale individuelle du 22 mars 2007 (LASI; RSG J 4 04), entr\u00e9e en vigueur le 19\u00a0juin\u00a02007, qui garantit \u00e0 toute personne majeure qui en fait la demande de pouvoir b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un accompagnement social (art. 5 al. 1 LASI) et \u00e0 toute personne qui n\u2019est pas en mesure de subvenir \u00e0 son entretien ou \u00e0 celui des membres de la famille dont elle a la charge de b\u00e9n\u00e9ficier de prestations d\u2019aide financi\u00e8re (art. 8 LASI), dont peuvent aussi b\u00e9n\u00e9ficier, bien qu\u2019\u00e0 des conditions plus restrictives, les personnes \u00e9trang\u00e8res sans autorisation de s\u00e9jour (art. 11 al. 3 LASI). Dans la pratique, ces dispositions, qui ont notamment pour but d\u2019\u00e9viter que des personnes doivent recourir \u00e0 la mendicit\u00e9, ont conduit \u00e0 la mise en place d\u2019un filet social. On est fond\u00e9 \u00e0 en d\u00e9duire que, pour la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des personnes qui s\u2019y livrent, l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 ne les priverait pas du minimum n\u00e9cessaire, mais d\u2019un revenu d\u2019appoint, m\u00eame si des exceptions restent toujours possibles. Dans ces conditions, on ne saurait dire que les effets d\u2019une interdiction de la mendicit\u00e9 sur la situation des personnes vis\u00e9es seraient tels qu\u2019ils ne seraient plus dans un rapport raisonnable avec le r\u00e9sultat escompt\u00e9 du point de vue de l\u2019int\u00e9r\u00eat public.<\/p>\n<p>5.8. Il d\u00e9coule de ce qui pr\u00e9c\u00e8de, que l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 r\u00e9sultant de la disposition litigieuse repose sur une base l\u00e9gale suffisante, qu\u2019elle est justifi\u00e9e par un int\u00e9r\u00eat public et qu\u2019elle respecte le principe de la proportionnalit\u00e9. Elle constitue donc une restriction admissible de la garantie de la libert\u00e9 personnelle. Le grief doit d\u00e8s lors \u00eatre rejet\u00e9.<\/p>\n<p>6. Le recours doit ainsi \u00eatre rejet\u00e9 dans la mesure o\u00f9 il est recevable. (&#8230;)\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Arr\u00eat du 17 ao\u00fbt 2012 [6B_88\/2012]\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(&#8230;)<\/p>\n<p>3.3. En mati\u00e8re de discrimination, m\u00eame lorsque le fardeau de la preuve est all\u00e9g\u00e9, il incombe \u00e0 celui qui all\u00e8gue une discrimination de la rendre tout au moins vraisemblable (cf. art. 6 Loi f\u00e9d\u00e9rale sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre femmes et hommes\u00a0; LEg\u00a0; RS\u00a0151.1). La Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme consid\u00e8re, en particulier, que si un requ\u00e9rant a \u00e9tabli l\u2019existence d\u2019une diff\u00e9rence de traitement, c\u2019est au Gouvernement qu\u2019il incombe de d\u00e9montrer qu\u2019elle \u00e9tait justifi\u00e9e (Arr\u00eat CEDH du 13\u00a0novembre 2007, D.H. et autres c. R\u00e9publique Tch\u00e8que, Requ\u00eate no 57325\/00, \u00a7\u00a0177, et les r\u00e9f\u00e9rences cit\u00e9es).<\/p>\n<p>3.4. En l\u2019esp\u00e8ce, la norme cantonale sur laquelle est fond\u00e9e la condamnation de la recourante ne comporte aucune r\u00e9f\u00e9rence expresse \u00e0 un caract\u00e8re discriminatoire. Seule entre en consid\u00e9ration une discrimination indirecte. La recourante se borne \u00e0 affirmer qu\u2019il serait notoire et facilement v\u00e9rifiable que la norme de droit cantonal litigieuse n\u2019est appliqu\u00e9e qu\u2019\u00e0 l\u2019encontre de Roms, qui auraient fait l\u2019objet de dizaines de milliers de rapports de contravention pour mendicit\u00e9, alors que les mendiants d\u2019autres origines auraient \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9s de toute sanction. \u00c9tant pr\u00e9cis\u00e9 que la condamnation \u00e0 des amendes de nombreux membres de la communaut\u00e9 rom \u00e0 Gen\u00e8ve, all\u00e9gu\u00e9e par la recourante, suppose que les int\u00e9ress\u00e9s y ont exerc\u00e9 cette activit\u00e9, la seule importance du nombre des condamnations en cause ne rendrait pas encore vraisemblable une discrimination indirecte. Faute de tout \u00e9l\u00e9ment concret, la seule affirmation par la recourante d\u2019une impunit\u00e9 d\u2019autres mendiants, non Roms, ne rend, par ailleurs, pas encore vraisemblable l\u2019existence d\u2019une telle immunit\u00e9, moins encore qu\u2019elle proc\u00e9derait d\u2019une discrimination \u00e0 son endroit. On ne saurait, d\u00e8s lors, reprocher \u00e0 la cour cantonale de n\u2019avoir pas instruit plus avant cette question. Le grief est infond\u00e9.<\/p>\n<p>4.\u00a0Se r\u00e9f\u00e9rant aux art. 7, 10 et 36 al. 3 Cst. ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019art. 8 CEDH, la recourante invoque ensuite une restriction injustifi\u00e9e \u00e0 sa libert\u00e9 personnelle et une atteinte \u00e0 sa dignit\u00e9 humaine. Elle reproche, en particulier, \u00e0 la cour cantonale de n\u2019avoir pas proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 un contr\u00f4le concret de la constitutionnalit\u00e9 de l\u2019art. 11A LPG.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>4.2. Dans l\u2019ATF 134 I 214, le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral a examin\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9taill\u00e9e la conformit\u00e9 abstraite de la r\u00e9glementation genevoise aux garanties pr\u00e9cit\u00e9es. Dans la mesure o\u00f9 la recourante invoque son extr\u00eame pauvret\u00e9, qui la contraindrait \u00e0 demander l\u2019aum\u00f4ne, sa situation n\u2019est pas diff\u00e9rente de celle qui justifie, le plus souvent, le recours \u00e0 la mendicit\u00e9. Dans l\u2019arr\u00eat pr\u00e9cit\u00e9, le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral s\u2019est, par ailleurs, r\u00e9f\u00e9r\u00e9, sous l\u2019angle de la proportionnalit\u00e9 de l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 statu\u00e9e par la norme cantonale genevoise, aux art. 12 Cst. et aux dispositions de la Loi\u00a0genevoise du 22 mars 2007 sur l\u2019aide sociale individuelle (LASI\u00a0; depuis le 1er\u00a0janvier\u00a02012\u00a0: Loi sur l\u2019insertion et l\u2019aide sociale individuelle\u00a0; LIASI\u00a0; RS\/GE J\u00a04\u00a004). Il a relev\u00e9 que ces r\u00e8gles ont notamment pour but d\u2019\u00e9viter que des personnes doivent recourir \u00e0 la mendicit\u00e9, qu\u2019elles ont conduit \u00e0 la mise en place d\u2019un filet social et que l\u2019on \u00e9tait fond\u00e9 \u00e0 en d\u00e9duire que, pour la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des personnes qui s\u2019y livrent, l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 ne les priverait pas du minimum n\u00e9cessaire, mais d\u2019un revenu d\u2019appoint, m\u00eame si des exceptions restaient toujours possibles (consid. 5.7.3). La recourante se borne, sur ce point, \u00e0 all\u00e9guer qu\u2019elle ne pourrait b\u00e9n\u00e9ficier de ces aides faute de r\u00e9sider dans le canton de Gen\u00e8ve. Cette affirmation n\u2019est pas d\u00e9montr\u00e9e. La recourante n\u2019\u00e9tablit pas, en particulier, avoir introduit une demande d\u2019aide sociale individuelle, moins encore qu\u2019une telle aide lui a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9e. Elle ne d\u00e9montre pas concr\u00e8tement en quoi sa situation justifierait de s\u2019\u00e9carter des consid\u00e9rations d\u00e9velopp\u00e9es par le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral dans le cadre de son examen abstrait de la constitutionnalit\u00e9 de la norme cantonale. On peut d\u00e8s lors se borner \u00e0 renvoyer aux consid\u00e9rants de l\u2019arr\u00eat pr\u00e9cit\u00e9. Tel qu\u2019il est articul\u00e9, le grief ne d\u00e9montre pas l\u2019existence d\u2019une atteinte \u00e0 sa libert\u00e9 personnelle et \u00e0 sa dignit\u00e9 humaine.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>II. Le droit et la pratique compar\u00c9s<\/p>\n<p>A. Le statut de la mendicit\u00e9 dans les l\u00e9gislations des \u00c9tats membres du Conseil de l\u2019Europe<\/p>\n<p>19. La Cour a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 une analyse de droit compar\u00e9 portant sur la l\u00e9gislation adopt\u00e9e par les \u00c9tats membres du Conseil de l\u2019Europe en mati\u00e8re de mendicit\u00e9. Cette \u00e9tude prend en compte trente-huit \u00c9tats membres (Albanie, Allemagne, Andorre, Autriche, Azerba\u00efdjan, Belgique, Bosnie\u2011Herz\u00e9govine, Chypre, Croatie, Espagne, Estonie, F\u00e9d\u00e9ration de Russie, Finlande, France, G\u00e9orgie, Gr\u00e8ce, Hongrie, Irlande, Italie, Lettonie, Liechtenstein, Lituanie, Luxembourg, Moldavie, Mont\u00e9n\u00e9gro, Pays-Bas, Pologne, Portugal, R\u00e9publique tch\u00e8que, Roumanie, Royaume-Uni,Saint\u2011Marin, Serbie, Slovaquie, Slov\u00e9nie, Su\u00e8de, Turquie et Ukraine).<\/p>\n<p>20. Il en ressort que dans neuf de ces trente-huit \u00c9tats membres, la mendicit\u00e9 n\u2019est pas interdite en tant que telle (Albanie, Andorre, Finlande, G\u00e9orgie, Gr\u00e8ce, Moldavie, Portugal, R\u00e9publique slovaque et Ukraine).<\/p>\n<p>21. Dans les vingt-neuf autres \u00c9tats membres \u00e9tudi\u00e9s, la mendicit\u00e9 est interdite ou limit\u00e9e sous des formes et de mani\u00e8re tr\u00e8s vari\u00e9es, que ce soit au niveau national ou seulement au niveau local.<\/p>\n<p>22. Dans dix-huit des \u00c9tats membres \u00e9tudi\u00e9s, la mendicit\u00e9 est interdite au niveau national (Azerba\u00efdjan, Chypre, Croatie, Estonie, France, Hongrie, Irlande, Italie, Liechtenstein, Luxembourg, Mont\u00e9n\u00e9gro, Pologne, Roumanie, Royaume-Uni [Angleterre et Pays de Galles], Saint-Marin, Serbie, Slov\u00e9nie et Turquie). Parmi ces \u00c9tats membres, six interdisent uniquement des formes intrusives ou agressives de mendicit\u00e9 (Estonie, France, Irlande, Italie, Serbie et Slov\u00e9nie)[1]. Dans les sept \u00c9tats membres qui suivent, l\u2019interdiction peut rev\u00eatir des formes tr\u00e8s vari\u00e9es\u00a0: elle s\u2019applique parfois \u00e0 des formes sp\u00e9cifiques de mendicit\u00e9 ou pr\u00e9voit des limitations g\u00e9ographiques, des crit\u00e8res li\u00e9s \u00e0 la personne, ou encore la condition d\u2019une autorisation officielle pour la mendicit\u00e9.Dans les cinq autres \u00c9tats membres interdisant la mendicit\u00e9 au niveau national (Chypre, Hongrie, Mont\u00e9n\u00e9gro, Royaume-Uni [Angleterre et Pays de Galles] et Turquie), des interdictions moins nuanc\u00e9es, s\u2019appliquant de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 la mendicit\u00e9, semblent \u00eatre en place.<\/p>\n<p>23. Dans onze des \u00c9tats membres \u00e9tudi\u00e9s, la mendicit\u00e9 n\u2019est interdite qu\u2019au niveau local (Allemagne, Autriche, Belgique, Bosnie-Herz\u00e9govine, Espagne, F\u00e9d\u00e9ration de Russie, Lettonie, Lituanie, Pays-Bas, R\u00e9publique tch\u00e8que et Su\u00e8de). Il existe \u00e9galement dans la l\u00e9gislation de ces \u00c9tats de grandes diff\u00e9rences quant \u00e0 la nature et \u00e0 l\u2019\u00e9tendue de l\u2019interdiction.<\/p>\n<p>24. Quant aux sanctions encourues dans les \u00c9tats membres du Conseil de l\u2019Europe, au niveau national ou local,en cas de violation de l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9, leur nature et leur s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 varient consid\u00e9rablement. S\u2019agissant de la nature des sanctions, dans la plupart des \u00c9tats \u00e9tudi\u00e9s, la mendicit\u00e9 est le plus souvent qualifi\u00e9e d\u2019infraction contre l\u2019ordre et la tranquillit\u00e9publics et con\u00e7ue comme une contravention ou un d\u00e9lit (par exemple en Bosnie-Herz\u00e9govine, en Croatie, en Pologne ou en Turquie). Dans certains \u00c9tats membres, l\u2019interdiction se trouve dans le code p\u00e9nal (par exemple, article 312-12-1 du code p\u00e9nal fran\u00e7ais, article 188 du code p\u00e9nal chypriote ou article 119-bis du code p\u00e9nal italien). Dans les \u00c9tats o\u00f9 l\u2019interdiction est envisageable au niveau local, celle-ci est normalement adopt\u00e9e par ordonnance municipale ou d\u00e9cret et sa violation entra\u00eene ainsi une sanction administrative (par exemple, dans la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, en R\u00e9publique tch\u00e8que ou en Su\u00e8de).<\/p>\n<p>25. S\u2019agissant de la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des sanctions encourues dans les \u00c9tats\u00a0membres, celles-ci varient en fonction de diff\u00e9rents facteurs et s\u2019appliquent parfois cumulativement. Elles se limitent parfois \u00e0 un avertissement oral et\/ou \u00e0 une amende de montants vari\u00e9s (par exemple, en Belgique, en R\u00e9publique tch\u00e8que, en Pologne, en Lettonie, en Lituanie, en Serbie, dans la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, en France, en Bosnie\u2011Herz\u00e9govine, en Irlande, au Mont\u00e9n\u00e9gro, en Roumanie, en Su\u00e8de, en Espagne, en Slov\u00e9nie, ou au Royaume-Uni [Angleterre et Pays de Galles]). Dans d\u2019autres \u00c9tats, diff\u00e9rentes formes de privation de libert\u00e9 sont possibles (par exemple, en Hongrie, \u00e0 Chypre, \u00e0 Saint-Marin, en Pologne ou en Croatie). Enfin, des formes alternatives de sanction peuvent \u00eatre pr\u00e9vues. \u00c0 titre d\u2019exemple, la sanction peut consister en un travail communautaire (par exemple en Hongrie), en la confiscation de l\u2019aum\u00f4ne (par exemple en Turquie) ou en une limitation de la libert\u00e9 (par exemple en Pologne).<\/p>\n<p>26. S\u2019agissant des statistiques concernant la fr\u00e9quence des poursuites engag\u00e9es pour des infractions en mati\u00e8re de mendicit\u00e9, les pratiques varient consid\u00e9rablement dans les \u00c9tats membres du Conseil de l\u2019Europe.<\/p>\n<p><strong>B. La contestation devant les tribunaux des \u00c9tats membres des lois en mati\u00e8re de mendicit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>27. Dans un arr\u00eat du 30 juin 2012 (G 155\/10-9), la Cour constitutionnelle de l\u2019Autriche a d\u00fb se prononcer sur une loi de s\u00e9curit\u00e9 territoriale de Salzbourg interdisant la mendicit\u00e9 sur la voie publique. Elle a observ\u00e9 ce qui suit (traduction non officielle par la Cour des paragraphes\u00a033 \u00e0 35).<\/p>\n<p>\u00ab\u00a033. L\u2019article 29 \u00a7 1 de la loi de s\u00e9curit\u00e9 territoriale de Salzbourg interdit \u00e9galement, entre autres, de demander des dons en argent \u00e0 des personnes inconnues sur la voie publique. Cette disposition interdit ainsi \u00e0 quiconque se trouvant sur la voie publique, sans exception, d\u2019attirer l\u2019attention sur sa situation de d\u00e9tresse (par exemple lorsqu\u2019un mendiant se positionne debout ou assis dans la rue et appelle \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des passants \u00e0 l\u2019aide d\u2019une pancarte) ou de demander oralement de l\u2019aide d\u2019une mani\u00e8re non agressive et discr\u00e8te. Un tel appel \u00e0 la solidarit\u00e9 et \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 financi\u00e8re d\u2019autrui est (&#8230;) lui aussi prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019article 10 \u00a7 1 de la CEDH. Une disposition l\u00e9gale qui l\u2019interdit porte atteinte au droit, tel que prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019article\u00a010\u00a0\u00a7\u00a01 de la CEDH, \u00e0 la libert\u00e9 de communication de quiconque veut, sur un lieu public, solliciter l\u2019aide d\u2019autrui de la mani\u00e8re susmentionn\u00e9e (&#8230;).<\/p>\n<p>34. Toute ing\u00e9rence dans la libert\u00e9 d\u2019expression doit, selon la jurisprudence constante de la Cour constitutionnelle et de la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme, \u00eatre pr\u00e9vue par la loi, poursuivre un ou plusieurs des buts l\u00e9gitimes mentionn\u00e9s \u00e0 l\u2019article 8 \u00a7 2 de la CEDH et \u00eatre n\u00e9cessaire \u00ab\u00a0dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb pour atteindre ce but ou ces buts (&#8230;).<\/p>\n<p>35. Le gouvernement de Salzbourg justifie la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019article 29 \u00a7 1 S\u2011LSG par le maintien de l\u2019ordre et la protection des droits d\u2019autrui. (&#8230;) Ces raisons ne suffisent pas \u00e0 l\u00e9gitimer l\u2019interdiction des formes passives de mendicit\u00e9, \u00e0 savoir la simple sollicitation d\u2019aide telle que d\u00e9crite ci-dessus. Interdire ce comportement, sans exception, sur la voie publique n\u2019est pas n\u00e9cessaire dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique (ce qui est en revanche le cas en ce qui concerne les formes qualifi\u00e9es de mendicit\u00e9, m\u00eame si elles sont connexes \u00e0 un comportement communicatif (&#8230;)). L\u2019article\u00a029\u00a0\u00a7\u00a01\u00a0S-LSG est ainsi contraire \u00e0 l\u2019article 10 de la CEDH.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>En revanche, s\u2019agissant du grief fond\u00e9 sur l\u2019article 8 de la Convention, la Cour constitutionnelle a estim\u00e9 que la mendicit\u00e9 ne pouvait pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme l\u2019expression d\u2019un mode de vie individuel et que, d\u00e8s lors, cette disposition ne s\u2019appliquait pas.<\/p>\n<p>Dans une autre affaire (arr\u00eat du 30 juin 2012, G132\/11) o\u00f9 elle a examin\u00e9 l\u2019interdiction de certaines formes de mendicit\u00e9, la Cour constitutionnelle autrichienne a estim\u00e9 que la mendicit\u00e9 ne pouvait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une activit\u00e9 professionnelle prot\u00e9g\u00e9e par l\u2019article 6 de la loi fondamentale (\u00ab\u00a0Staatsgrundgesetz\u00fcber die allgemeinenRechte der Staatsb\u00fcrger\u00a0\u00bb). Elle a \u00e9galement confirm\u00e9 les conclusions de l\u2019arr\u00eat du 30 juin 2012 concernant l\u2019article 8 de la Convention (ci-dessus) et jug\u00e9 qu\u2019il n\u2019y avait pas eu de violation du principe de l\u2019\u00e9galit\u00e9 de traitement en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>28. En Belgique, le Conseil d\u2019\u00c9tat a soulign\u00e9 l\u2019importance du principe de proportionnalit\u00e9 dans plusieurs de ses arr\u00eats concernant des r\u00e8glements administratifs sur la mendicit\u00e9. Dans une affaire portant sur une interdiction g\u00e9n\u00e9rale et permanente (appliqu\u00e9e \u00e0 toute la ville) de la mendicit\u00e9, il a consid\u00e9r\u00e9 que l\u2019interdiction en question \u00e9tait disproportionn\u00e9e par rapport aux objectifs poursuivis (Conseil d\u2019\u00c9tat, 8 octobre 1997, asbl Ligue des droits de l\u2019homme, no 68.735).<\/p>\n<p>Dans une affaire de 2015, le Conseil d\u2019\u00c9tat belge a examin\u00e9, au regard du droit \u00e0 la dignit\u00e9 humaine, l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 dans la ville de Namur (Conseil d\u2019\u00c9tat, 6 janvier 2015, Pietquin et autres, no 229.729). Il a observ\u00e9 que le droit de mener une vie conforme \u00e0 la dignit\u00e9 humaine impliquait de disposer de moyens de subsistance. Il a toutefois soulign\u00e9 que cela ne signifiait pas qu\u2019il existe un droit absolu \u00e0 la mendicit\u00e9. Il a, en outre, pr\u00e9cis\u00e9 que la mendicit\u00e9 en soi ne pouvait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un trouble \u00e0 l\u2019ordre public mais qu\u2019elle pouvait \u00eatre interdite \u00e0 certains moments, dans certains lieux et selon certaines modalit\u00e9s. Dans cette affaire, il a examin\u00e9 plus en d\u00e9tail les arguments par lesquels les requ\u00e9rants invoquaient des droits et libert\u00e9s prot\u00e9g\u00e9s par la Convention et rejet\u00e9 les griefs fond\u00e9s sur les articles 8 et 10 pour les motifs qui suivent\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Consid\u00e9rant que le moyen est irrecevable en ce qu\u2019il est pris de la m\u00e9connaissance du droit au respect de la vie priv\u00e9e, les requ\u00e9rants n\u2019exposant pas en quoi le r\u00e8glement en cause y porterait atteinte\u00a0; que, pour le surplus, m\u00eame en admettant que la mendicit\u00e9 puisse constituer un mode d\u2019exercice de la libert\u00e9 d\u2019opinion, il r\u00e9sulte de l\u2019examen du deuxi\u00e8me moyen que l\u2019acte attaqu\u00e9 a pu, dans les limites qui y sont indiqu\u00e9es, porter \u00e0 cette libert\u00e9 une atteinte l\u00e9gale en son principe\u00a0; que le moyen n\u2019est pas s\u00e9rieux (&#8230;)\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>29. Dans sa d\u00e9cision no 1087\/B\/1994 AB, rendue le 11 mai 2004, la Cour constitutionnelle de Hongrie a examin\u00e9 la loi concernant la mendicit\u00e9 \u00ab\u00a0agressive\u00a0\u00bb et jug\u00e9 que la disposition interdisant la mendicit\u00e9 en tant qu\u2019infraction r\u00e9glementaire n\u2019\u00e9tait pas inconstitutionnelle. \u00c0 cet \u00e9gard, elle a consid\u00e9r\u00e9 qu\u2019un tel acte ne portait pas atteinte \u00e0 la dignit\u00e9 humaine ou au droit \u00e0 la vie.<\/p>\n<p>Dans sa d\u00e9cision no 19\/2019 (VI. 18.) AB, rendue le 6 novembre 2011, la m\u00eame Cour constitutionnelle a estim\u00e9 que la p\u00e9nalisation de la mendicit\u00e9 ne violait aucun droit fondamental.<\/p>\n<p>30. En 2007, la Haute Cour d\u2019Irlande a examin\u00e9 un recours constitutionnel portant sur une disposition irlandaise qui pr\u00e9voyait, depuis\u00a01847, l\u2019incrimination de la mendicit\u00e9 (\u00ab\u00a0wanderingabroad and begging\u00a0\u00bb) dans un lieu public (Dillon\u00a0v.\u00a0Director of Public Prosecutions [2008] 1IR 383). Elle a jug\u00e9 qu\u2019une telle disposition violait le droit constitutionnel du demandeur \u00e0 la libert\u00e9 d\u2019expression, tel que prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019article 40.6.1 de la Constitution irlandaise. Elle a, en outre, consid\u00e9r\u00e9 que la formulation utilis\u00e9e pour d\u00e9finir l\u2019infraction, en particulier le terme \u00ab\u00a0errer\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0wanderingabroad\u00a0\u00bb), \u00e9tait si arbitraire, ambigu\u00eb et vague qu\u2019elle violait les articles pertinents de la Constitution qui exigent que les infractions soient d\u00e9finies par la loi de mani\u00e8re claire et pr\u00e9cise. En cons\u00e9quence, l\u2019article pertinent de la loi sur le vagabondage (Irlande) de 1847 a \u00e9t\u00e9 abrog\u00e9.<\/p>\n<p>31. En Italie, la Cour constitutionnelle s\u2019est pench\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises sur l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9. En particulier, dans une affaire de 1975 (no 102), elle a examin\u00e9 l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 par l\u2019ancien article 54 du Code p\u00e9nal, qui pr\u00e9voyait une peine pouvant aller jusqu\u2019\u00e0 trois mois d\u2019emprisonnement, au regard des articles 2 et 38 de la Constitution. Tout en confirmant la constitutionnalit\u00e9 de la mesure, elle a consid\u00e9r\u00e9 qu\u2019il convenait de distinguer les mendiants qui \u00e9taient capables de travailler de ceux qui ne l\u2019\u00e9taient pas en raison de leur \u00e2ge et de leur mauvaise sant\u00e9. Elle a jug\u00e9 que les personnes appartenant \u00e0 la deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie ne pouvaient pas \u00eatre punies en vertu de l\u2019article 54 du code p\u00e9nal.<\/p>\n<p>Dans un arr\u00eat ult\u00e9rieur de 1995 (no 519), la Cour constitutionnelle italienne a \u00e9tabli une distinction entre les dispositions p\u00e9nales visant la mendicit\u00e9 passive et les dispositions p\u00e9nales visant la mendicit\u00e9 rev\u00eatant des formes invasives. Ces derni\u00e8res dispositions ont \u00e9t\u00e9 jug\u00e9es constitutionnelles, tandis que les premi\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9es inconstitutionnelles sur la base des articles 2 et 3 de la Constitution. \u00c0 cet \u00e9gard, la Cour constitutionnelle a estim\u00e9 que les dispositions de droit p\u00e9nal n\u2019\u00e9taient pas n\u00e9cessaires pour prot\u00e9ger l\u2019ordre et la tranquillit\u00e9 publics, qui ne sont pas mis en danger par des manifestations non invasives de mendicit\u00e9 consistant en une simple demande d\u2019aide.<\/p>\n<p><strong>III. le droit et la pratique internationaux<\/strong><\/p>\n<p><strong>A. Le Conseil de l\u2019Europe<\/strong><\/p>\n<p><em>1. La Convention du Conseil de l\u2019Europe sur la lutte contre la traite des \u00eatres humains et la pratique r\u00e9cente du GRETA concernant la Suisse<\/em><\/p>\n<p>32. La Convention du Conseil de l\u2019Europe sur la lutte contre la traite des \u00eatres humains a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e le 16 mai 2005 et est entr\u00e9e en vigueur le 1er\u00a0f\u00e9vrier 2008. La Suisse l\u2019a ratifi\u00e9e le 17 d\u00e9cembre 2012.<\/p>\n<p>33. Son article premier d\u00e9finit son objet\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 1 \u2013 Objet de la Convention<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. La pr\u00e9sente Convention a pour objet\u00a0:<\/p>\n<p>a) de pr\u00e9venir et combattre la traite des \u00eatres humains, en garantissant l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les femmes et les hommes\u00a0;<\/p>\n<p>b) de prot\u00e9ger les droits de la personne humaine des victimes de la traite, de concevoir un cadre complet de protection et d\u2019assistance aux victimes et aux t\u00e9moins, en garantissant l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les femmes et les hommes, ainsi que d\u2019assurer des enqu\u00eates et des poursuites efficaces\u00a0;<\/p>\n<p>c) de promouvoir la coop\u00e9ration internationale dans le domaine de la lutte contre la traite des \u00eatres humains.<\/p>\n<p>2. Afin d\u2019assurer une mise en \u0153uvre efficace de ses dispositions par les Parties, la pr\u00e9sente Convention met en place un m\u00e9canisme de suivi sp\u00e9cifique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>34. Son article 26 est libell\u00e9 comme suit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 26 \u2013 Disposition de non-sanction<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Chaque Partie pr\u00e9voit, conform\u00e9ment aux principes fondamentaux de son syst\u00e8me juridique, la possibilit\u00e9 de ne pas imposer de sanctions aux victimes pour avoir pris part \u00e0 des activit\u00e9s illicites lorsqu\u2019elles y ont \u00e9t\u00e9 contraintes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>35. Le Groupe d\u2019experts sur la lutte contre la traite des \u00eatres humains (GRETA) a \u00e9t\u00e9 institu\u00e9 en vertu de l\u2019article 36 de la Convention sur la lutte contre la traite des \u00eatres humains. Il est charg\u00e9 de veiller \u00e0 la mise en \u0153uvre de la Convention par les Parties et d\u2019\u00e9laborer des rapports \u00e9valuant les mesures prises par chaque Partie.<\/p>\n<p>36. Le GRETA se compose de 15 experts ind\u00e9pendants et impartiaux, avec des profils vari\u00e9s, qui ont \u00e9t\u00e9 choisis pour leur exp\u00e9rience professionnelle dans les domaines couverts par la Convention. Le mandat des membres du GRETA est de quatre ans, renouvelable une fois.<\/p>\n<p>37. Le Rapport concernant la mise en \u0153uvre de la Convention du Conseil de l\u2019Europe sur la lutte contre la traite des \u00eatres humains par la Suisse dans le cadre du 2e cycle d\u2019\u00e9valuation a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9 le 11 juillet 2019 (publi\u00e9 le 9 octobre 2019). Le GRETA y a constat\u00e9 que, depuis l\u2019adoption de son premier rapport sur la Suisse, en juillet 2015, des progr\u00e8s ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s dans plusieurs domaines (\u00a7 285 dudit rapport).<\/p>\n<p>38. Mais il a \u00e9galement observ\u00e9 dans la mise en \u0153uvre de cette convention par les autorit\u00e9s suisses certaines lacunes, qu\u2019il d\u00e9crit notamment comme suit\u00a0:<\/p>\n<p><strong>Questions n\u00e9cessitant une action imm\u00e9diate<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(&#8230;)<\/p>\n<p>\u2022 Le GRETA exhorte les autorit\u00e9s suisses \u00e0 prendre des mesures de sorte que toutes les victimes de la traite soient correctement identifi\u00e9es et puissent b\u00e9n\u00e9ficier de l\u2019assistance et des mesures de protection pr\u00e9vues par la Convention (&#8230;)<\/p>\n<p>\u2022 Le GRETA exhorte les autorit\u00e9s suisses \u00e0 am\u00e9liorer l\u2019identification des enfants victimes de la traite et l\u2019assistance \u00e0 ces enfants (&#8230;)<\/p>\n<p>\u2022 Le GRETA exhorte les autorit\u00e9s suisses \u00e0 se conformer \u00e0 l\u2019article 26 de la Convention en adoptant une disposition qui pr\u00e9voit la possibilit\u00e9 de ne pas sanctionner les victimes de la traite pour avoir pris part \u00e0 des activit\u00e9s illicites lorsqu\u2019elles y ont \u00e9t\u00e9 contraintes, et\/ou en \u00e9laborant des consignes en ce sens [soulign\u00e9 par la Cour]. Les procureurs devraient recevoir une formation ad\u00e9quate sur la traite ; ils devraient \u00eatre encourag\u00e9s \u00e0 prendre l\u2019initiative de d\u00e9terminer si une personne inculp\u00e9e est une victime potentielle de la traite en consid\u00e9rant que la traite est une violation grave des droits humains. Tant que la proc\u00e9dure d\u2019identification est en cours, les victimes potentielles de la traite ne devraient pas \u00eatre punies pour des infractions \u00e0 la l\u00e9gislation sur l\u2019immigration (&#8230;).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>39. Quant \u00e0 la p\u00e9nalisation de certains comportements, le GRETA a consid\u00e9r\u00e9 ce qui suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0235. Selon des rapports d\u2019ONG, il y a des cas dans lesquels des victimes de la traite se voient infliger des amendes ou sont poursuivies pour des infractions \u00e0 la l\u00e9gislation sur les \u00e9trangers, la l\u00e9gislation sur le travail ou la r\u00e9glementation sur la prostitution. Cette situation a des effets dissuasifs sur les victimes de la traite, qui sont moins dispos\u00e9es \u00e0 signaler leur cas aux autorit\u00e9s par crainte d\u2019\u00eatre poursuivies ou \u00e9loign\u00e9es du territoire suisse. Une organisation a fait \u00e9tat de cinq cas dans lesquels des victimes n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 trait\u00e9es comme telles ; apr\u00e8s avoir pris contact avec les autorit\u00e9s, ces personnes avaient \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9es comme ayant enfreint les lois sur le travail ou sur le droit de s\u00e9jour et condamn\u00e9es \u00e0 des amendes ou \u00e9loign\u00e9es du territoire. Au cours de la visite, certains interlocuteurs ont soulign\u00e9 le fait que ces mesures visent en particulier les membres de la communaut\u00e9 rom et qu\u2019elles ont souvent pour cons\u00e9quence d\u2019entra\u00eener le retour \u00e0 la fois des victimes et des auteurs dans leur pays d\u2019origine. Le GRETA est pr\u00e9occup\u00e9 par le fait que, souvent, des victimes contraintes \u00e0 des activit\u00e9s criminelles forc\u00e9es ne seraient pas reconnues comme telles et seraient plac\u00e9es en d\u00e9tention. Dans ce contexte, l\u2019incrimination de la mendicit\u00e9 met les victimes de mendicit\u00e9 forc\u00e9e dans une situation de grande vuln\u00e9rabilit\u00e9 [soulign\u00e9 par la Cour].\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>2. Divers<\/em><\/p>\n<p>40. Dans sa Recommandation 2003(2012) [Les migrants Roms en Europe], l\u2019Assembl\u00e9e parlementaire du Conseil de l\u2019Europe a soulign\u00e9 que les Roms font partie des groupes les plus d\u00e9favoris\u00e9s, discrimin\u00e9s, pers\u00e9cut\u00e9s et brim\u00e9s d\u2019Europe. Elle a estim\u00e9 que les pr\u00e9jug\u00e9s, associ\u00e9s \u00e0 une tendance r\u00e9pandue d\u2019\u00e9tablir un lien entre les Roms et la criminalit\u00e9, avaient grandement contribu\u00e9 \u00e0 la situation critique des Roms en Europe. Concernant la criminalisation de la mendicit\u00e9, elle a recommand\u00e9 au Comit\u00e9 des Ministres de charger les comit\u00e9s et organes comp\u00e9tents du Conseil de l\u2019Europe de ce qui suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0analyser la l\u00e9gislation et les pratiques des \u00c9tats membres qui visent \u00e0 criminaliser la mendicit\u00e9 et (&#8230;) en \u00e9valuer les cons\u00e9quences sur les Roms et les implications au titre de la Convention europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme, de la Charte sociale europ\u00e9enne r\u00e9vis\u00e9e et d\u2019autres normes du Conseil de l\u2019Europe\u00a0\u00bb (\u00a7 6.1).<\/p>\n<p>41. Dans un article publi\u00e9 le 16 juillet 2015 sur le portail du Conseil de l\u2019Europe, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Il est temps de d\u00e9construire les mythes et les pr\u00e9jug\u00e9s sur les migrants roms en Europe\u00a0\u00bb[2], Nils Muiz\u030cnieks, Commissaire aux droits de l\u2019homme du Conseil de l\u2019Europe, en fonction \u00e0 l\u2019\u00e9poque, a constat\u00e9 que les autorit\u00e9s de plusieurs pays envisageaient ou prenaient de plus en plus des mesures pour p\u00e9naliser la pr\u00e9sence des Roms dans les espaces publics, en adoptant des interdictions de la mendicit\u00e9 ou du vagabondage. Il avait auparavant critiqu\u00e9 cette approche dans ses rapports sur la France et la Norv\u00e8ge.<\/p>\n<p>42. Dans son rapport de 2011 concernant la France, Nils Muiz\u030cnieks avait consid\u00e9r\u00e9 l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 \u00e0 Marseille comme un exemple d\u2019\u00ab\u00a0antitsiganisme\u00a0\u00bb (Rapport suite \u00e0 la visite en France, du 22 au 26\u00a0septembre 2014 (2015), \u00a7 171). Concernant la Norv\u00e8ge, il avait estim\u00e9 que l\u2019interdiction g\u00e9n\u00e9rale de la mendicit\u00e9 non agressive avait un impact discriminatoire sur les immigrants roms et portait atteinte \u00e0 leur libert\u00e9 d\u2019expression, concluant que de telles lois devaient \u00eatre abrog\u00e9es (Rapport suite \u00e0 la visite en Norv\u00e8ge, du 19 au 23 janvier 2015 (2015), en particulier \u00a7\u00a7 59-67 (en anglais seulement)).<\/p>\n<p><strong>B. Les Nations unies<\/strong><\/p>\n<p>43. Dans sa R\u00e9solution 21\/11 adopt\u00e9e lors de sa 21e session en septembre 2012, le Conseil des droits de l\u2019homme des Nations unies a \u00e9tabli des \u00ab\u00a0Principes directeurs sur l\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9 et les droits de l\u2019homme\u00a0\u00bb. Concernant le droit \u00e0 la libert\u00e9 et \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 de la personne, ces principes formulent les devoirs des \u00c9tats de la mani\u00e8re suivante\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a066. Les \u00c9tats devraient\u00a0:<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>c) Abroger ou r\u00e9former les lois qui incriminent les activit\u00e9s de subsistance dans les lieux publics, telles que le sommeil, la mendicit\u00e9, la prise d\u2019aliments ou les activit\u00e9s n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019hygi\u00e8ne personnelle (&#8230;).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>44. Dans un rapport th\u00e9matique de 2005 destin\u00e9 \u00e0 l\u2019ancienne Commission des droits de l\u2019homme des Nations unies (E\/CN.4\/2005\/48, 3\u00a0mars 2005), le Rapporteur sp\u00e9cial sur le logement convenable en tant qu\u2019\u00e9l\u00e9ment du droit \u00e0 un niveau de vie suffisant, MiloonKothari, a exprim\u00e9 son inqui\u00e9tude sur les lois qui criminalisent les sans-abri, notamment le fait de se livrer \u00e0 la mendicit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00a7\u00a032. Le Rapporteur sp\u00e9cial note avec pr\u00e9occupation l\u2019impact de lois qui criminalisent directement ou indirectement lessans-abri et les marginalisent davantage. En Inde, par exemple, la police de Delhi utilise la loi de Bombay de 1959 sur l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 (adopt\u00e9e \u00e0 Delhi en 1961) pour s\u2019en prendre aux sans-abri car elle lui permet d\u2019intervenir contre toute \u00ab\u00a0personne qui n\u2019a pas de moyen de subsistance visible, qui erre ou demeure dans des lieux publics, et dont l\u2019\u00e9tat ou le comportement donnent \u00e0 penser qu\u2019elle survit en demandant ou en recevant l\u2019aum\u00f4ne\u00a0\u00bb.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>45. Dans un rapport soumis \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des Nations unies (A\/66\/265, 4 ao\u00fbt 2011), la Rapporteuse sp\u00e9ciale sur l\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9 et les droits de l\u2019homme, Magdalena Sep\u00falveda Carmona, a analys\u00e9 des lois, r\u00e8glementations et pratiques qui punissent, isolent et contr\u00f4lent les personnes vivant dans la pauvret\u00e9 et compromettent leur autonomie. Elle a estim\u00e9 que les mesures de criminalisation ciblent certaines personnes en raison du fait que leur revenu, leur apparence, leur langage ou leurs besoins les qualifient de pauvres et constituent une discrimination \u00e9vidente sur la base de la situation \u00e9conomique et sociale (\u00a7 18 du rapport).<\/p>\n<p>46. Concernant plus sp\u00e9cifiquement les lois, r\u00e8glementations et pratiques qui p\u00e9nalisent, entre autres, la mendicit\u00e9, la Rapporteuse a pr\u00e9cis\u00e9 ce qui suit\u00a0(r\u00e9f\u00e9rences omises) :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a030. Les mesures p\u00e9nales ou r\u00e9glementaires (ordonnances notamment) qui rendent le vagabondage et la mendicit\u00e9 ill\u00e9gaux deviennent de plus en plus courantes dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s et en d\u00e9veloppement. Ces mesures prennent plusieurs formes\u00a0: des lois qui interdisent la sollicitation d\u2019argent dans tout espace public, \u00e0 celles qui interdisent de mendier la nuit ou de fa\u00e7on agressive. Certaines de ces lois ont une vaste port\u00e9e, s\u2019\u00e9tendant \u00e0 l\u2019ex\u00e9cution de toute activit\u00e9 susceptible de produire de l\u2019argent, comme le spectacle ou la danse, ou l\u2019exposition d\u2019une blessure ou d\u2019une malformation. Dans certains \u00c9tats, il est m\u00eame ill\u00e9gal qu\u2019une personne se trouve tout simplement sur une place publique en donnant l\u2019impression de manquer de ressources et de devoir recourir \u00e0 la mendicit\u00e9 pour survivre.<\/p>\n<p>31. Il est \u00e9vident que ces lois et r\u00e8glementations ont un impact disproportionn\u00e9 sur les personnes vivant dans la pauvret\u00e9. Lorsqu\u2019elles ne peuvent pas obtenir suffisamment d\u2019appui ou d\u2019aide de la part de l\u2019\u00c9tat, ces personnes n\u2019ont plus d\u2019autre choix que la mendicit\u00e9 pour rester en vie. Le fait de les punir pour leurs actes dans des situations o\u00f9 elles n\u2019ont pas d\u2019autres moyens de subsistance constitue une mesure punitive clairement disproportionn\u00e9e.<\/p>\n<p>32. L\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 et du vagabondage repr\u00e9sente une violation grave des principes d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de non-discrimination. Une telle mesure dote les agents de police d\u2019un vaste pouvoir discr\u00e9tionnaire dans l\u2019application des lois et rend les personnes vivant dans la pauvret\u00e9 plus vuln\u00e9rables au harc\u00e8lement et \u00e0 la violence. Elle ne fait que contribuer \u00e0 perp\u00e9tuer les attitudes sociales discriminatoires envers les plus pauvres et les plus vuln\u00e9rables.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>35. Souvent, la motivation profonde de ces mesures est de rendre la pauvret\u00e9 moins visible dans la ville et d\u2019attirer les investissements, les projets de d\u00e9veloppement et les citoyens (non pauvres) vers les centres urbains. Ces objectifs ne sont pas l\u00e9gitimes au regard du droit relatif aux droits de l\u2019homme et ne justifient pas les sanctions s\u00e9v\u00e8res qui sont souvent impos\u00e9es en application des r\u00e8glementations.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>47. Elle conclut son rapport par les recommandations qui suivent en vue de l\u2019\u00e9limination des lois discriminatoires\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a082 a)\u00a0Les \u00c9tats doivent prendre toutes les mesures n\u00e9cessaires pour \u00e9liminer toute discrimination directe ou indirecte \u00e0 l\u2019encontre des personnes vivant dans la pauvret\u00e9. Ils doivent s\u2019abstenir d\u2019adopter toute loi ou tout r\u00e8glement ou pratique susceptible de priver les personnes vivant dans la pauvret\u00e9 de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la jouissance de tous leurs droits, y compris les droits \u00e9conomiques, sociaux et culturels ou de limiter cet acc\u00e8s. Ils doivent examiner la l\u00e9gislation nationale afin de rep\u00e9rer tout impact discriminatoire sur ceux qui vivent dans la pauvret\u00e9 et abroger ou modifier toute loi qui a pour objectif ou cons\u00e9quence de compromettre la jouissance \u00e9gale des droits par ceux qui viventdans la pauvret\u00e9 (&#8230;).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>C. Commission interam\u00e9ricaine des droits de l\u2019homme et Commission africaine des droits de l\u2019homme et des peuples<\/strong><\/p>\n<p>48. Dans un rapport de 2017, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Poverty and Human Rights\u00a0\u00bb (disponible en anglais et en espagnol), la Commission interam\u00e9ricaine des droits de l\u2019homme a soulign\u00e9 que les r\u00e8gles et pratiques qui restreignent des comportements et activit\u00e9s consid\u00e9r\u00e9s comme \u00ab\u00a0ind\u00e9sirables\u00a0\u00bb ou contraires \u00e0 l\u2019ordre public, tels que mendier, dormir ou errer dans la rue, aggravent fr\u00e9quemment la situation d\u2019exclusion et de discrimination \u00e0 laquelle sont confront\u00e9es les personnes vivant dans la pauvret\u00e9 (OEA\/Ser.L\/V\/II.164 Doc. 147, 7 septembre 2017, \u00a7 177). Dans ce contexte, elle a jug\u00e9 important de mettre en exergue que l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 et des activit\u00e9s connexes peut aboutir \u00e0 la violation des principes d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de non\u2011discrimination (ibidem, \u00a7 178).<\/p>\n<p>49. La Commission africaine des droits de l\u2019homme et des peuples a adopt\u00e9, en 2017, les \u00ab\u00a0Principes relatifs \u00e0 la d\u00e9p\u00e9nalisation des infractions mineures en Afrique\u00a0\u00bb[3]. Par l\u2019adoption de ces principes, elle a d\u00e9clar\u00e9 que les lois qui cr\u00e9ent des infractions mineures, y compris la mendicit\u00e9, sont contraires aux principes de l\u2019\u00e9galit\u00e9 devant la loi et de la non-discrimination au motif qu\u2019elles ciblent les pauvres et les autres personnes vuln\u00e9rables ou ont un impact disproportionn\u00e9 sur eux (\u00a7 6). Elle a ajout\u00e9 ce qui suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a07. La r\u00e9pression des infractions mineures a pour effet de r\u00e9primer, de discriminer, de contr\u00f4ler et de compromettre la dignit\u00e9 des personnes sur la base de leur statut. Elle viole aussi l\u2019autonomie des personnes, en particulier celles vivant dans la pauvret\u00e9, en restreignant l\u2019exercice de leurs activit\u00e9s de subsistance dans les lieux publics. L\u2019application de ces lois perp\u00e9tue la stigmatisation de la pauvret\u00e9 en imposant une r\u00e9ponse judiciaire p\u00e9nale \u00e0 des probl\u00e8mes socio-\u00e9conomiques et de d\u00e9veloppement durable. \u00c0 cet \u00e9gard, les infractions mineures renforcent les attitudes discriminatoires \u00e0 l\u2019\u00e9gard des personnes marginalis\u00e9es.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>EN DROIT<\/strong><\/p>\n<p>I. SUR LA VIOLATION ALL\u00c9GU\u00c9E DE L\u2019ARTICLE 8 DE LA CONVENTION<\/p>\n<p>50. La requ\u00e9rante soutient que l\u2019interdiction de mendier sur la voie publique a port\u00e9 une atteinte inadmissible \u00e0 sa vie priv\u00e9e en ce qu\u2019elle l\u2019a emp\u00each\u00e9e de subvenir \u00e0 son minimum vital compte tenu du fait qu\u2019elle n\u2019a pas d\u2019autres sources de revenu et peut difficilement en avoir, qu\u2019elle est analphab\u00e8te, extr\u00eamement pauvre et victime de discrimination dans son pays en raison de son appartenance \u00e0 la communaut\u00e9 rom. Elle invoque l\u2019article 8 de la Convention, qui est ainsi libell\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Toute personne a droit au respect de sa vie priv\u00e9e et familiale, de son domicile et de sa correspondance.<\/p>\n<p>2. Il ne peut y avoir ing\u00e9rence d\u2019une autorit\u00e9 publique dans l\u2019exercice de ce droit que pour autant que cette ing\u00e9rence est pr\u00e9vue par la loi et qu\u2019elle constitue une mesure qui, dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique, est n\u00e9cessaire \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale, \u00e0 la s\u00fbret\u00e9 publique, au bien\u2011\u00eatre \u00e9conomique du pays, \u00e0 la d\u00e9fense de l\u2019ordre et \u00e0 la pr\u00e9vention des infractions p\u00e9nales, \u00e0 la protection de la sant\u00e9 ou de la morale, ou \u00e0 la protection des droits et libert\u00e9s d\u2019autrui.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>51. Le Gouvernement s\u2019oppose \u00e0 cette th\u00e8se.<\/p>\n<p><strong>A. Sur la recevabilit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Sur la question de savoir si le grief tombe dans le champ d\u2019application de l\u2019article 8<\/em><\/p>\n<p>52. La Cour observe que le Gouvernement ne conteste pas que le grief de la requ\u00e9rante tombe dans le champ d\u2019application de l\u2019article 8 de la Convention. Elle rappelle, n\u00e9anmoins, que toute question touchant \u00e0 la comp\u00e9tence de la Cour est d\u00e9termin\u00e9e par la Convention elle-m\u00eame, sp\u00e9cialement par son article 32, et non par les observations soumises par les parties dans une affaire donn\u00e9e. Il s\u2019ensuit que la Cour se doit d\u2019examiner la question de sa comp\u00e9tence ratione materiae \u00e0 chaque stade de la proc\u00e9dure (Ble\u010di\u0107 c. Croatie [GC], no 59532\/00, \u00a7 67, CEDH 2006\u2011III, et T\u0103nase\u00a0c.\u00a0Moldova [GC], no 7\/08, \u00a7 131, CEDH 2010).<\/p>\n<p>53. La Cour n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 amen\u00e9e \u00e0 trancher la question de savoir si une personne qui se voit inflig\u00e9e une sanction pour avoir mendi\u00e9 peut se pr\u00e9valoir de l\u2019article 8 de la Convention. Le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral, dans son arr\u00eat phare du 9 mai 2008 cit\u00e9 ci-dessus (paragraphe 18 ci-dessus, cons. 5.3), a estim\u00e9 que le fait de mendier faisait partie de la libert\u00e9 personnelle garantie par l\u2019article 10 alin\u00e9a 2 de la Constitution. La Cour observe que, m\u00eame si le champ d\u2019application de cette disposition n\u2019est pas identique \u00e0 celui de l\u2019article 8 de la Convention, il est n\u00e9anmoins similaire.<\/p>\n<p>54. En ce qui concerne l\u2019aspect \u00ab\u00a0vie priv\u00e9e\u00a0\u00bb de l\u2019article 8, la Cour a d\u00e9j\u00e0 eu l\u2019occasion d\u2019observer que cette notion est une notion large, non susceptible d\u2019une d\u00e9finition exhaustive. Elle peut parfois englober des aspects de l\u2019identit\u00e9 physique et sociale d\u2019un individu (Glor c. Suisse, no\u00a013444\/04, \u00a7 52, CEDH 2009, Mikuli\u0107 c. Croatie, no 53176\/99, \u00a7 53, CEDH 2002-I, et Otgon c. R\u00e9publique de Moldova, no 22743\/07, 25\u00a0octobre\u00a02016).<\/p>\n<p>55. La notion de vie priv\u00e9e recouvre \u00e9galement le droit au d\u00e9veloppement personnel et le droit d\u2019\u00e9tablir et entretenir des rapports avec d\u2019autres \u00eatres humains et le monde ext\u00e9rieur (voir, par exemple, Evans\u00a0c.\u00a0Royaume-Uni [GC], no 6339\/05, \u00a7 71, CEDH 2007\u2011I, et A.\u2011M.V.\u00a0c.\u00a0Finlande, no 53251\/13, \u00a7 76, 23 mars 2017). Il existe donc une zone d\u2019interaction entre l\u2019individu et autrui qui, m\u00eame dans un contexte public, peut relever de la \u00ab vie priv\u00e9e \u00bb (P.G. et J.H. c. Royaume-Uni, no\u00a044787\/98, \u00a7 56, CEDH 2001\u2011IX, avec d\u2019autres r\u00e9f\u00e9rences).<\/p>\n<p>56. La Cour estime que la notion de la dignit\u00e9 humaine est sous-jacente \u00e0 l\u2019esprit de la Convention. Souvent mentionn\u00e9e sur le terrain de l\u2019article 3, cette notion a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises par la Cour sous l\u2019angle de l\u2019article 8 (voir notamment, Ku\u010dera c. Slovaquie, no 48666\/99, \u00a7\u00a0122, 17 juillet 2007\u00a0; Rachwalski et Ferenc c. Pologne, no 47709\/99, \u00a7 73, 28 juillet 2009\u00a0; El-Masri c. l\u2019ex-R\u00e9publique yougoslave de Mac\u00e9doine [GC], no 39630\/09, \u00a7 248, CEDH 2012 ;Khadija Ismayilova c. Azerba\u00efdjan, nos 65286\/13 et 57270\/14, \u00a7 116, 10 janvier 2019\u00a0;Beizaras et Levickas\u00a0c.\u00a0Lituanie, no 41288\/15, \u00a7 117, 14 janvier 2020\u00a0; Vinks et Ribicka\u00a0c. Lettonie, no 28926\/10, \u00a7 114, 30 janvier 2020, et Hudorovi\u010d et autres c. Slov\u00e9nie, nos 24816\/14 et 25140\/14, \u00a7 116, 10 mars 2020).La Cour estime que la dignit\u00e9 humaine est s\u00e9rieusement compromise si la personne concern\u00e9e ne dispose pas de moyens de subsistance suffisants (voir, dans ce sens, le Conseil d\u2019\u00c9tat belge dans l\u2019affaire Pietquin et autres, 6\u00a0janvier\u00a02015, paragraphe 28 ci-dessus). En mendiant, l\u2019int\u00e9ress\u00e9 adopte un mode de vie particulier afin de surmonter une situation inhumaine et pr\u00e9caire.<\/p>\n<p>57. La Cour rappelle \u00e9galement que le but de la Convention consiste \u00e0 prot\u00e9ger des droits non pas th\u00e9oriques ou illusoires, mais concrets et effectifs (voir, parmi d\u2019autres, Kimlya et autres c. Russie, nos 76836\/01 et\u00a032782\/03, \u00a7 86, CEDH 2009, et Artico\u00a0c.\u00a0Italie, 13 mai 1980, \u00a7 33, s\u00e9rie\u00a0A\u00a0no 37). En d\u2019autres termes, il convient de prendre en compte les sp\u00e9cificit\u00e9s du cas concret, et notamment les r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques et sociales de la personne concern\u00e9e.<\/p>\n<p>58. S\u2019agissant du cas d\u2019esp\u00e8ce, la requ\u00e9rante fait valoir qu\u2019elle est extr\u00eamement d\u00e9munie, analphab\u00e8te et sans emploi. Le Gouvernement ne le conteste d\u2019ailleurs pas. D\u00e8s lors, la Cour n\u2019a aucune raison de douter de la v\u00e9racit\u00e9 de cette all\u00e9gation. L\u2019int\u00e9ress\u00e9e affirme \u00e9galement qu\u2019elle ne b\u00e9n\u00e9ficie pas d\u2019aide sociale et il n\u2019appara\u00eet pas non plus qu\u2019elle soit soutenue par une tierce personne. La Cour est pr\u00eate \u00e0 accepter que la mendicit\u00e9permettait \u00e0 la requ\u00e9rante d\u2019acqu\u00e9rir un revenu et d\u2019att\u00e9nuer sa situation de pauvret\u00e9. En interdisant la mendicit\u00e9 de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale et en infligeant \u00e0 la requ\u00e9rante une amende, assortie d\u2019une peine d\u2019emprisonnement pour non-ex\u00e9cution de la peine prononc\u00e9e, les autorit\u00e9s suisses l\u2019ont emp\u00each\u00e9e de prendre contact avec d\u2019autres personnes afin d\u2019obtenir une aide qui constitue, pour elle, l\u2019une des possibilit\u00e9s de subvenir \u00e0 ses besoins \u00e9l\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>59. Par ailleurs, la Cour rappelle que le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral lui-m\u00eame avait consid\u00e9r\u00e9, dans son arr\u00eat du 9 mai 2008 (paragraphe 18 ci-dessus, cons. 5.3), que \u00ab\u00a0le fait de mendier, comme forme du droit de s\u2019adresser \u00e0 autrui pour en obtenir de l\u2019aide, doit manifestement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une libert\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire, faisant partie de la libert\u00e9 personnelle garantie par l\u2019article 10 alin\u00e9a 2 de la Constitution\u00a0\u00bb. La Cour partage ce point de vue, consid\u00e9rant que le droit de s\u2019adresser \u00e0 autrui pour en obtenir de l\u2019aide, rel\u00e8ve de l\u2019essence m\u00eame des droits prot\u00e9g\u00e9s par l\u2019article 8 de la Convention.<\/p>\n<p>60. Cela suffit \u00e0 la Cour pour conclure que l\u2019article 8 de la Convention est applicable au grief de la requ\u00e9rante.<\/p>\n<p><em>2. Conclusion<\/em><\/p>\n<p>61. Constatant que ce grief n\u2019est pas manifestement mal fond\u00e9 ni irrecevable pour un autre motif vis\u00e9 \u00e0 l\u2019article\u00a035 de la Convention, la Cour le d\u00e9clare recevable.<\/p>\n<p><strong>B. Sur le fond<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Les th\u00e8ses des parties<\/em><\/p>\n<p>a) La requ\u00e9rante<\/p>\n<p>62. Pour ce qui est de l\u2019existence d\u2019une base l\u00e9gale sur laquelle aurait repos\u00e9 l\u2019ing\u00e9rence dans l\u2019exercice par la requ\u00e9rante de ses droits prot\u00e9g\u00e9s par l\u2019article 8, l\u2019int\u00e9ress\u00e9e explique qu\u2019afin de se distinguer d\u2019activit\u00e9s d\u2019associations ou d\u2019autres organismes faisant appel \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de particuliers, la mendicit\u00e9 doit trouver son origine dans l\u2019indigence de la personne qui mendie et viser \u00e0 rem\u00e9dier \u00e0 une situation de d\u00e9nuement. Par ailleurs, la requ\u00e9rante ne conteste pas la d\u00e9finition de la mendicit\u00e9 donn\u00e9e par le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral, mais affirme plut\u00f4t que la loi vise, dans son essence, les pauvres et contribue ainsi \u00e0 stigmatiser, sans justification objective, un groupe de personnes particuli\u00e8rement vuln\u00e9rables, dont elle fait partie.<\/p>\n<p>63. S\u2019agissant du but l\u00e9gitime de la mesure litigieuse, la requ\u00e9rante est d\u2019avis que les particuliers qui se disent importun\u00e9s manifestent le plus souvent un sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019un trouble r\u00e9el \u00e0 l\u2019ordre public et, si trouble il y a, il est en r\u00e9alit\u00e9 d\u2019ordre moral. Quant \u00e0 la pr\u00e9tendue protection de la client\u00e8le des commer\u00e7ants, la requ\u00e9rante soutient que celle\u2011ci rel\u00e8ve essentiellement d\u2019un risque de pr\u00e9judice commercial que l\u2019\u00c9tat n\u2019a pas pour fonction de prot\u00e9ger.<\/p>\n<p>64. La requ\u00e9rante argue que la mendicit\u00e9 n\u2019est pas, en soi, de nature \u00e0 engendrer des troubles \u00e0 l\u2019ordre public et qu\u2019il n\u2019est possible de limiter une libert\u00e9 fondamentale que pour pr\u00e9venir des troubles graves \u00e0 l\u2019ordre public. Elle plaide que le Gouvernement ne d\u00e9montre en aucune mani\u00e8re que le comportement des personnes qui mendient trouble gravement l\u2019ordre public. S\u2019agissant des campements que les personnes qui s\u2019adonnent \u00e0 la mendicit\u00e9 \u00e9rigeraient, elle soutient qu\u2019ils ne troublent en rien l\u2019ordre public et que, si les autorit\u00e9s souhaitaient \u00e9radiquer ce ph\u00e9nom\u00e8ne, il leur appartiendrait d\u2019ouvrir l\u2019acc\u00e8s aux abris de protection civile durant toute l\u2019ann\u00e9e et non seulement de mani\u00e8re ponctuelle, en hiver, comme c\u2019est le cas \u00e0 Gen\u00e8ve.<\/p>\n<p>65. S\u2019agissant du ph\u00e9nom\u00e8ne de la mendicit\u00e9 qui, selon le Gouvernement, serait susceptible de diminuer l\u2019attrait touristique de la ville et d\u2019avoir des retomb\u00e9es \u00e9conomiques sensibles, la requ\u00e9rante plaide que la Conf\u00e9d\u00e9ration perd ainsi de vue que tant que la pauvret\u00e9 ne sera pas \u00e9radiqu\u00e9e sur terre, il y aura toujours des personnes qui se rendront dans les villes o\u00f9 l\u2019opulence et la richesse ont un grand pouvoir d\u2019attraction. Elle soutient enfin que l\u2019argument du Gouvernement selon lequel il n\u2019est pas rare que les personnes qui mendient soient exploit\u00e9es par des r\u00e9seaux mafieux est non seulement inexact mais de surcro\u00eet contradictoire. Elle observe, en effet, que s\u2019il existait r\u00e9ellement de tels r\u00e9seaux, on peine \u00e0 comprendre pour quelle raison on devrait punir p\u00e9nalement les victimes de ces r\u00e9seaux plut\u00f4t que de les prot\u00e9ger, notamment par des mesures d\u2019encadrement.<\/p>\n<p>66. Quant \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019ing\u00e9rence dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique, la requ\u00e9rante est d\u2019avis qu\u2019il n\u2019est pas \u00e9tonnant que la plupart des pays de l\u2019Est interdisent la mendicit\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral puisque les discriminations \u00e0 l\u2019\u00e9gard des Roms dans ces pays sont bien \u00e9tablies. Elle ajoute que se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 ces pays pour justifier une interdiction de la mendicit\u00e9 est navrant pour un pays qui se veut un exemple en mati\u00e8re de droits de l\u2019homme. Elle observe que le Gouvernement a omis d\u2019indiquer qu\u2019un tribunal irlandais a consid\u00e9r\u00e9 qu\u2019une interdiction g\u00e9n\u00e9rale de la mendicit\u00e9 violait de mani\u00e8re patente la libert\u00e9 de communication et \u00e9tait disproportionn\u00e9e (Dillon v. Director of Public Prosecutions [2008] 1IR 383\u00a0; paragraphe 30 ci-dessus).<\/p>\n<p>67. La requ\u00e9rante all\u00e8gue \u00e9galement qu\u2019il est totalement inexact d\u2019affirmer que sur une p\u00e9riode d\u2019\u00e0 peine trois ou quatre mois, o\u00f9 la mendicit\u00e9 fut tol\u00e9r\u00e9e en 2007, une pr\u00e9sence accrue de mendiants a \u00e9t\u00e9 constat\u00e9e \u00e0 Gen\u00e8ve. Elle argue que le Gouvernement ne se fonde sur aucun \u00e9l\u00e9ment concret pour \u00e9tayer ses propos. Elle ajoute que la police, notamment, a d\u00e9nombr\u00e9 en permanence depuis 2004 \u2013 ann\u00e9e de la suppression de l\u2019obligation de visa pour les ressortissants roumains \u2013 environ 100 \u00e0 250 personnes qui s\u2019adonnaient \u00e0 la mendicit\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve.<\/p>\n<p>68. S\u2019agissant de l\u2019argument du Gouvernement tir\u00e9 de l\u2019aide financi\u00e8re allou\u00e9e aux personnes de passage \u00e0 Gen\u00e8ve, qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve au maximum \u00e0 500\u00a0CHF, la requ\u00e9rante plaide que cette aide n\u00e9cessite de nombreuses et longues d\u00e9marches administratives auxquelles des personnes analphab\u00e8tes, comme elle-m\u00eame, ne peuvent faire face seules. Elle indique, par exemple, que les demandeurs doivent n\u00e9cessairement s\u2019annoncer aupr\u00e8s de l\u2019Office cantonal de la population et des migrations (OCPM), obtenir une autorisation de s\u00e9jour le temps n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019examen de leur demande, qui peut s\u2019\u00e9tendre sur plusieurs mois, et prouver leur indigence (comptes bancaires, attestation, etc.). Elle soutient que, dans la mesure o\u00f9 cette proc\u00e9dure peut prendre de nombreux mois, on voit mal comment les demandeurs d\u2019une telle aide pourraient assurer leur survie durant l\u2019examen de la demande. Elle pr\u00e9cise qu\u2019en s\u2019annon\u00e7ant \u00e0 l\u2019Office cantonal de la population, les demandeurs de l\u2019aide financi\u00e8re prennent le risque de se voir notifier une d\u00e9cision d\u2019interdiction d\u2019entr\u00e9e en Suisse sur la base de la loi sur les \u00e9trangers, en vertu de laquelle tout \u00e9tranger doit disposer des moyens financiers n\u00e9cessaires \u00e0 son s\u00e9jour. Elle all\u00e8gue, en effet, que la Suisse a rendu de tr\u00e8s nombreuses d\u00e9cisions d\u2019interdiction de p\u00e9n\u00e9trer sur le territoire \u00e0 l\u2019encontre de Roms de passage \u00e0 Gen\u00e8ve, uniquement en raison de leur manque de moyens financiers.<\/p>\n<p>69. S\u2019agissant du caract\u00e8re appropri\u00e9 de l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 et de l\u2019absence de mesures moins restrictives susceptibles de conduire au m\u00eame r\u00e9sultat, la requ\u00e9rante est d\u2019avis qu\u2019il convient de lutter contre la pauvret\u00e9 et non contre les pauvres. Elle pr\u00e9conise ainsi des mesures de lutte contre la discrimination dans les pays d\u2019origine des personnes contraintes de venir mendier \u00e0 Gen\u00e8ve, ainsi que le financement et le suivi des projets visant \u00e0 am\u00e9liorer leurs conditions de vie. Elle plaide que p\u00e9naliser la pauvret\u00e9 ne ferait, en revanche, que renforcer un sentiment de m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de personnes vuln\u00e9rables qui sont contraintes de demander l\u2019aum\u00f4ne faute de pouvoir travailler.<\/p>\n<p>70. La requ\u00e9rante argue \u00e9galement que les interdictions g\u00e9n\u00e9rales et absolues doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme ill\u00e9gales, car elles entra\u00eenent immanquablement des d\u00e9rives. Elle ajoute qu\u2019elles doivent \u00eatre non seulement limit\u00e9es dans l\u2019espace et le temps, mais aussi justifi\u00e9es par un risque concret et r\u00e9el de trouble \u00e0 l\u2019ordre public et non pas issues de simples suppositions.<\/p>\n<p>71. En ce qui concerne sa situation concr\u00e8te, la requ\u00e9rante observe que le Gouvernement ne tient pas compte du fait qu\u2019elle est analphab\u00e8te et doit lutter pour sa vie. Elle affirme qu\u2019elle a en vain sollicit\u00e9, aupr\u00e8s de nombreuses personnes qu\u2019elle a rencontr\u00e9es \u00e0 Gen\u00e8ve, la possibilit\u00e9 d\u2019effectuer des travaux m\u00e9nagers et que si elle n\u2019a pas sollicit\u00e9 l\u2019aide financi\u00e8re exceptionnelle d\u00e9risoire pr\u00e9vue en application de l\u2019article 12 de la Constitution (paragraphe 15 ci-dessus), c\u2019est pour les raisons d\u00e9crites ci\u2011dessus. Elle consid\u00e8re que le raisonnement selon lequel elle devrait se rendre dans d\u2019autres endroits en Suisse ou en Europe o\u00f9 la mendicit\u00e9 est l\u00e9gale est absurde et contradictoire. Elle expose, \u00e0 cet \u00e9gard, qu\u2019un \u00c9tat ne peut pas vouloir exporter les troubles \u00e0 l\u2019ordre public\u00a0: soit on consid\u00e8re que la mendicit\u00e9 constitue un trouble \u00e0 l\u2019ordre public et il n\u2019est alors pas s\u00e9rieux de le souhaiter aux \u00c9tats voisins, soit elle ne l\u2019est pas.<\/p>\n<p>72. Par ailleurs, la requ\u00e9rante affirme disposer de ses rep\u00e8res \u00e0 Gen\u00e8ve et avoir nou\u00e9 des liens avec de nombreuses personnes dans cette ville. Elle soutient \u00e9galement qu\u2019elle n\u2019a pas d\u2019autre choix que de demander l\u2019aum\u00f4ne, car c\u2019est pour elle une question de survie. Elle prend \u00e9galement acte des affirmations du gouvernement suisse selon lesquelles elle ne constitue pas \u00e0 elle seule un risque pour l\u2019ordre public. Elle plaide que la pr\u00e9sente cause doit s\u2019analyser de mani\u00e8re concr\u00e8te et non de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>73. Enfin, elle rappelle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 priv\u00e9e de sa libert\u00e9 durant cinq jours pour avoir tendu la main alors que, de l\u2019aveu du gouvernement suisse, elle ne constituait pas un danger pour l\u2019ordre public.<\/p>\n<p>b) Le Gouvernement<\/p>\n<p>74. Le Gouvernement ne conteste pas que les peines prononc\u00e9es \u00e0 l\u2019encontre de la requ\u00e9rante pour mendicit\u00e9 constituent une atteinte \u00e0 son droit au respect de sa vie priv\u00e9e.<\/p>\n<p>75. Il rappelle, en outre, que ces condamnations ont \u00e9t\u00e9 fond\u00e9es sur l\u2019article 11A de la loi p\u00e9nale du canton de Gen\u00e8ve (paragraphe 16 ci\u2011dessus) et all\u00e8gue par cons\u00e9quent que les mesures incrimin\u00e9es \u00e9taient pr\u00e9vues par la loi au sens de l\u2019article 8 \u00a7 2 de la Convention.<\/p>\n<p>76. Le Gouvernement soutient que l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 poursuit plusieurs des buts \u00e9num\u00e9r\u00e9s \u00e0 l\u2019article 8 \u00a7 2 de la Convention, \u00e0 savoir la d\u00e9fense de l\u2019ordre et de la s\u00fbret\u00e9 publics, le bien-\u00eatre \u00e9conomique du pays ainsi que la protection des droits et libert\u00e9s d\u2019autrui. Il rappelle aussi que le respect des exigences minimales de la vie en soci\u00e9t\u00e9, le \u00ab\u00a0vivre ensemble\u00a0\u00bb, peut se rattacher au but l\u00e9gitime de la \u00ab\u00a0protection des droits et libert\u00e9s d\u2019autrui\u00a0\u00bb (S.A.S. c. France [GC], no\u00a043835\/11, \u00a7 121, CEDH 2014 (extraits)).<\/p>\n<p>77. Le Gouvernement argue \u00e9galement que la mendicit\u00e9 peut entra\u00eener des d\u00e9bordements donnant lieu \u00e0 des plaintes, notamment de particuliers importun\u00e9s et de commer\u00e7ants inquiets de voir fuir leur client\u00e8le. Il observe que les passants sont r\u00e9guli\u00e8rement interpell\u00e9s, que les mendiants s\u2019adressent aux clients des restaurants sur les terrasses, les dissuadant ainsi de se rendre dans certains restaurants, et qu\u2019ils volent de la nourriture dans les magasins. Il ajoute qu\u2019il est par ailleurs fr\u00e9quent que les personnes qui s\u2019adonnent \u00e0 la mendicit\u00e9 s\u2019installent \u00e0 proximit\u00e9 d\u2019automates pour le retrait d\u2019argent, ou d\u2019autres lieux de passage quasi-oblig\u00e9 de nombreuses personnes, tels que les entr\u00e9es de supermarch\u00e9s, les gares ou d\u2019autres \u00e9difices publics. Il indique qu\u2019\u00e0 Gen\u00e8ve, des personnes ont \u00e9t\u00e9 harcel\u00e9es jusque dans les immeubles d\u2019habitation et les bureaux.<\/p>\n<p>78. Le Gouvernement soutient que lorsque ces comportements deviennent habituels, ils sont de nature \u00e0 provoquer des r\u00e9actions plus ou moins virulentes, allant du rejet ou de l\u2019agacement \u00e0 la r\u00e9probation ouverte, voire \u00e0 l\u2019agressivit\u00e9. Il argue que maintes personnes les ressentent comme une forme de contrainte ou du moins comme une pression, qui les incite \u00e0 une attitude d\u2019\u00e9vitement, si ce n\u2019est \u00e0 des manifestations d\u2019intol\u00e9rance.<\/p>\n<p>79. Le Gouvernement fait \u00e9galement valoir qu\u2019une augmentation importante du ph\u00e9nom\u00e8ne de la mendicit\u00e9 est susceptible de diminuer l\u2019attrait touristique de la ville, Gen\u00e8ve \u00e9tant notamment pris\u00e9e pour son calme et sa s\u00fbret\u00e9, et d\u2019avoir ainsi des retomb\u00e9es \u00e9conomiques sensibles. Enfin, il argue qu\u2019il n\u2019est pas rare que des personnes qui mendient soient en r\u00e9alit\u00e9 exploit\u00e9es dans le cadre de r\u00e9seaux qui les utilisent \u00e0 leur profit et qu\u2019il existe en particulier un risque que des mineurs, notamment des enfants, soient exploit\u00e9s de la sorte. L\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 constitue, selon lui, un instrument parmi d\u2019autres pour \u00e9viter de telles situations.<\/p>\n<p>80. S\u2019agissant de la n\u00e9cessit\u00e9 de la mesure dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique, le Gouvernement expose que les \u00c9tats membres connaissent des r\u00e9glementations vari\u00e9es en mati\u00e8re de mendicit\u00e9. Il pr\u00e9cise que plusieurs \u00c9tats, notamment le Royaume-Uni, le Danemark, la Gr\u00e8ce, la Hongrie, la Roumanie, la R\u00e9publique tch\u00e8que et la Slov\u00e9nie, ont opt\u00e9 pour une interdiction g\u00e9n\u00e9rale de la mendicit\u00e9, alors que dans d\u2019autres \u00c9tats, tels que l\u2019Espagne, la Norv\u00e8ge, les Pays-Bas, la France et la Lituanie, des interdictions de la mendicit\u00e9 existent dans certaines communes. Il indique qu\u2019une interdiction g\u00e9n\u00e9rale de la mendicit\u00e9 au niveau national a \u00e9t\u00e9 discut\u00e9e en Norv\u00e8ge, en Su\u00e8de et en Finlande, et que certains \u00c9tats, tels que la France, interdisent \u00e9galement l\u2019installation de campements sauvages. Au vu de ces \u00e9l\u00e9ments et de l\u2019ensemble des informations disponibles, il soutient que l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 constitue incontestablement une question de politique discut\u00e9e de mani\u00e8re controvers\u00e9e dans nombre d\u2019\u00c9tats membres du Conseil de l\u2019Europe et que, d\u00e8s lors, les \u00c9tats doivent se voir accorder une large marge d\u2019appr\u00e9ciation en la mati\u00e8re.<\/p>\n<p>81. Le Gouvernement all\u00e8gue \u00e9galement qu\u2019\u00e0 Gen\u00e8ve, l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e \u00e0 la suite d\u2019une augmentation importante de ce ph\u00e9nom\u00e8ne dans le canton, notamment du fait que de plus en plus de personnes se rendaient r\u00e9guli\u00e8rement dans cette ville, en particulier depuis la Roumanie, afin d\u2019y mendier. Il cite un recensement effectu\u00e9 \u00e0 l\u2019automne\u00a02007 selon lequel la ville comptait alors environ 300 mendiants, dont 65 \u00e0 70% \u00e9taient domicili\u00e9s en Roumanie. Il pr\u00e9cise que, sans logement \u00e0 Gen\u00e8ve, ces personnes \u00e9rigeaient des campements \u00e0 divers endroits, notamment dans les parcs publics et sous les ponts.<\/p>\n<p>82. Il ajoute que, ne disposant pas de logements \u00e0 Gen\u00e8ve, certaines des personnes en question ont \u00e9t\u00e9 h\u00e9berg\u00e9es dans des structures mises \u00e0 disposition par les communes, aux frais de ces derni\u00e8res, tandis que d\u2019autres ont \u00e9rig\u00e9 des campements sauvages dans un certain nombre d\u2019endroits de la ville et du canton. Il expose que ces campements \u00e9taient d\u00e9pourvus d\u2019une infrastructure ad\u00e9quate et que les conditions sanitaires y \u00e9taient, par cons\u00e9quent, gravement insuffisantes. Il pr\u00e9cise qu\u2019\u00e0 certaines occasions, notamment en hiver, les personnes y s\u00e9journant ont \u00e9t\u00e9 relog\u00e9es par les autorit\u00e9s dans des abris d\u2019urgence.<\/p>\n<p>83. Le Gouvernement souligne \u00e9galement que l\u2019h\u00e9bergement dans une structure d\u2019accueil constitue une concr\u00e9tisation de la garantie pr\u00e9vue \u00e0 l\u2019article 12 de la Constitution (paragraphe 15 ci-dessus), de m\u00eame que le droit \u00e0 une aide financi\u00e8re exceptionnelle, dont peuvent b\u00e9n\u00e9ficier les personnes \u00e9trang\u00e8res sans autorisation de s\u00e9jour en Suisse et les personnes de passage. Il soutient toutefois que les ressortissants \u00e9trangers qui se rendent \u00e0 Gen\u00e8ve afin d\u2019y mendier ne s\u2019annoncent pas aux autorit\u00e9s comp\u00e9tentes afin d\u2019obtenir une aide financi\u00e8re.<\/p>\n<p>84. Le Gouvernement plaide que la requ\u00e9rante n\u2019a pas all\u00e9gu\u00e9 qu\u2019une mesure moins restrictive aurait conduit au m\u00eame r\u00e9sultat et souligne que, dans son premier arr\u00eat concernant l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve, le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral a examin\u00e9 diff\u00e9rentes mesures moins restrictives, \u00e0 savoir une limitation g\u00e9ographique ou temporelle de l\u2019interdiction, un r\u00e9gime d\u2019autorisation, ou encore une interdiction de certaines formes de mendicit\u00e9 telles que le harc\u00e8lement ou les comportements insistants.<\/p>\n<p>85. Le Gouvernement argue que l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 en certains lieux ou \u00e0 certaines occasions, notamment durant des festivit\u00e9s, ne ferait que d\u00e9placer le probl\u00e8me. Il affirme que le nombre de personnes s\u2019adonnant \u00e0 la mendicit\u00e9 ne diminuerait pas ou que faiblement et que, par cons\u00e9quent, il en r\u00e9sulterait une concentration de la mendicit\u00e9 dans les zones o\u00f9 elle serait tol\u00e9r\u00e9e. Il plaide qu\u2019il existe par ailleurs le risque que des personnes qui mendient s\u2019installent \u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019immeubles locatifs, o\u00f9 leur pr\u00e9sence r\u00e9guli\u00e8re, voire constante, pourrait rapidement ne plus \u00eatre tol\u00e9r\u00e9e par les habitants de ces immeubles. Quant \u00e0 une limitation temporelle, par exemple durant certaines festivit\u00e9s, il soutient qu\u2019elle serait insuffisante pour atteindre le but d\u2019int\u00e9r\u00eat public vis\u00e9, et qu\u2019il en irait de m\u00eame de l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un r\u00e9gime d\u2019autorisation. Il all\u00e8gue qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9vidence, la grande majorit\u00e9 des personnes qui s\u2019adonnent \u00e0 la mendicit\u00e9, des ressortissants \u00e9trangers de passage ou en situation ill\u00e9gale, ne pourraient pas b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une autorisation ou pr\u00e9f\u00e9reraient ne pas la solliciter, ce qui serait susceptible d\u2019engendrer des in\u00e9galit\u00e9s entre les personnes voulant pratiquer la mendicit\u00e9. Enfin, il se dit convaincu que l\u2019interdiction de certaines pratiques de mendicit\u00e9, comme le harc\u00e8lement ou les comportements insistants, appara\u00eet largement illusoire. Il affirme qu\u2019une telle interdiction ne pourrait gu\u00e8re \u00eatre mise en \u0153uvre sans surveiller en quasi-permanence les personnes qui s\u2019adonnent \u00e0 la mendicit\u00e9, afin de s\u2019assurer qu\u2019elles s\u2019abstiennent de tels comportements. Il en conclut qu\u2019aucune mesure moins restrictive que l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 ne permettrait de parvenir efficacement au but d\u2019int\u00e9r\u00eat public vis\u00e9.<\/p>\n<p>86. Le Gouvernement rappelle que la requ\u00e9rante est une ressortissante roumaine d\u2019origine rom, domicili\u00e9e en Roumanie et issue d\u2019une famille extr\u00eamement pauvre, qui s\u2019est rendue de temps en temps en Suisse, o\u00f9, faute de pouvoir trouver un emploi, elle demandait l\u2019aum\u00f4ne. Il observe que l\u2019int\u00e9ress\u00e9e n\u2019a pas d\u00e9montr\u00e9 qu\u2019elle a entrepris des d\u00e9marches afin de chercher un travail en Suisse ou qu\u2019elle a envisag\u00e9 de s\u2019installer durablement dans ce pays, ni qu\u2019elle s\u2019est adress\u00e9e aux autorit\u00e9s afin d\u2019obtenir une aide financi\u00e8re ou autre. Il all\u00e8gue, par ailleurs, que la requ\u00e9rante n\u2019a pas de liens avec la Suisse et la ville de Gen\u00e8ve, hormis le fait de s\u2019y \u00eatre rendue \u00e0 plusieurs reprises afin d\u2019y demander l\u2019aum\u00f4ne.<\/p>\n<p>87. Le Gouvernement conc\u00e8de que la pr\u00e9sence d\u2019une jeune femme demandant l\u2019aum\u00f4ne dans la rue en tendant un gobelet ne saurait \u00eatre qualifi\u00e9e, \u00e0 elle seule, de risque important pour l\u2019ordre public. Il plaide, en revanche, que l\u2019interdiction litigieuse ne s\u2019adressait pas \u00e0 elle seule mais \u00e0 l\u2019ensemble des personnes demandant l\u2019aum\u00f4ne \u00e0 Gen\u00e8ve qui, comme cela a selon lui \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9, constituent une menace pour l\u2019ordre et la s\u00e9curit\u00e9 publics. Il argue qu\u2019il doit \u00eatre possible de r\u00e9glementer certains comportements de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale dans l\u2019int\u00e9r\u00eat public m\u00eame si une seule occurrence des comportements en question ne justifierait pas, \u00e0 elle seule, pareille r\u00e9glementation.<\/p>\n<p>88. Le Gouvernement estime, par ailleurs, que le montant de l\u2019amende inflig\u00e9e (500\u00a0CHF) para\u00eet proportionn\u00e9 \u00e0 la faute commise compte tenu du fait que la requ\u00e9rante a commis neuf infractions identiques s\u2019\u00e9tendant sur trois ann\u00e9es. Il plaide \u00e9galement que l\u2019int\u00e9ress\u00e9e pouvait se rendre \u00e0 d\u2019autres endroits en Suisse ou \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. S\u2019agissant de la peine de substitution prononc\u00e9e, \u00e0 savoir cinq jours d\u2019emprisonnement, il consid\u00e8re qu\u2019elle n\u2019est pas non plus excessive compte tenu du fait que le cadre l\u00e9gal pr\u00e9voit une dur\u00e9e d\u2019un jour au moins et de trois mois au plus.<\/p>\n<p>89. Enfin, dans la mesure o\u00f9 la requ\u00e9rante mentionne avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenue durant cinq jours \u00e0 partir du 24 mars 2015, le Gouvernement soutient que cette d\u00e9tention ne rel\u00e8ve pas de l\u2019objet de la pr\u00e9sente requ\u00eate puisqu\u2019elle a eu lieu apr\u00e8s le d\u00e9p\u00f4t de celle-ci le 17 mars 2015.<\/p>\n<p>90. Pour toutes ces raisons, le Gouvernement est convaincu que l\u2019ing\u00e9rence litigieuse \u00e9tait n\u00e9cessaire dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p><em>2. L\u2019appr\u00e9ciation de la Cour<\/em><\/p>\n<p>a) Sur la question de savoir s\u2019il y a eu ing\u00e9rence dans l\u2019exercice des droits prot\u00e9g\u00e9s par l\u2019article 8 de la Convention<\/p>\n<p>91. La Cour rappelle que la requ\u00e9rante a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e coupable de mendicit\u00e9 au sens de l\u2019article 11A de la LPG et condamn\u00e9e \u00e0 une amende de 500 CHF, assortie d\u2019une peine privative de libert\u00e9 de cinq jours en cas de non\u2011paiement. La requ\u00e9rante, incapable de payer cette somme, a en effet ex\u00e9cut\u00e9 cette peine dans la prison provisoire de Champ-Dollon \u00e0 partir du 24 mars 2015.<\/p>\n<p>92. Partant, la Cour estime qu\u2019il y a eu ing\u00e9rence dans l\u2019exercice par la requ\u00e9rante de ses droits prot\u00e9g\u00e9s par l\u2019article 8 de la Convention.<\/p>\n<p>b) Justification de l\u2019ing\u00e9rence<\/p>\n<p>93. Une ing\u00e9rence dans l\u2019exercice du droit au respect de la vie priv\u00e9e ou familiale ne peut se justifier que si les exigences du paragraphe 2 de l\u2019article\u00a08 sont remplies. Reste donc \u00e0 savoir si l\u2019ing\u00e9rence \u00e9tait \u00ab\u00a0pr\u00e9vue par la loi\u00a0\u00bb, inspir\u00e9e par un ou des buts l\u00e9gitimes au sens de ce paragraphe et \u00ab\u00a0n\u00e9cessaire dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb pour les atteindre. La Cour est d\u00e8s lors appel\u00e9e \u00e0 v\u00e9rifier si ces conditions \u00e9taient r\u00e9unies dans le cas d\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>i. Base l\u00e9gale<\/p>\n<p>94. Dans le cas pr\u00e9sent, il n\u2019est pas contest\u00e9 que l\u2019ing\u00e9rence reposait sur une base l\u00e9gale, \u00e0 savoir l\u2019article 11A de la LPG.<\/p>\n<p>ii. But l\u00e9gitime<\/p>\n<p>95. S\u2019agissant des buts l\u00e9gitimes au sens de l\u2019article 8 \u00a7 2 de la Convention, le Gouvernement soutient que l\u2019interdiction de la mendicit\u00e9 poursuivait plusieurs des buts \u00e9num\u00e9r\u00e9s \u00e0 l\u2019article 8 \u00a7 2 de la Convention, \u00e0 savoir la d\u00e9fense de l\u2019ordre et de la s\u00fbret\u00e9 publics, le bien-\u00eatre \u00e9conomique du pays ainsi que la protection des droits et libert\u00e9s d\u2019autrui (paragraphes\u00a076-79 ci-dessus). La requ\u00e9rante ne partage pas cet avis, plaidant, en particulier, que la mendicit\u00e9 n\u2019est pas, en soi, de nature \u00e0 engendrer des troubles \u00e0 l\u2019ordre public.<\/p>\n<p>96. La Cour estime que l\u2019appr\u00e9ciation par les instances internes constitue le point de d\u00e9part de son examen. Or, selon l\u2019arr\u00eat phare du Tribunal f\u00e9d\u00e9ral du 9 mai 2008 (paragraphe 18 ci-dessus), le but de l\u2019ing\u00e9rence para\u00eet \u00eatre double. D\u2019une part, il s\u2019agissait, de prot\u00e9ger l\u2019ordre public et d\u2019assurer la s\u00e9curit\u00e9 et la tranquillit\u00e9 publiques. En effet, le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral a relev\u00e9 que les personnes qui mendient adoptent souvent une attitude insistante, voire harc\u00e8lent les passants, et qu\u2019elles s\u2019installent souvent \u00e0 proximit\u00e9 de stations de paiement, notamment de distributeurs de billets, d\u2019entr\u00e9es de supermarch\u00e9s, gares ou d\u2019autres \u00e9difices publics. Il a en outre observ\u00e9 que ces comportements provoquent des r\u00e9actions plus ou moins virulentes susceptibles de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer. D\u2019autre part, il s\u2019agissait, selon ce m\u00eame arr\u00eat du Tribunal f\u00e9d\u00e9ral, de lutter contre les r\u00e9seaux de mendicit\u00e9 qui exploitent souvent des personnes, notamment des mineurs (\u00a7 5.6).<\/p>\n<p>97. Compte tenu de ce qui pr\u00e9c\u00e8de, la Cour n\u2019exclut pas que certaines formes de mendicit\u00e9, en particulier ses formes agressives, puissent d\u00e9ranger les passants, les r\u00e9sidents et les propri\u00e9taires des commerces. Elle consid\u00e8re \u00e9galement comme valable l\u2019argument tir\u00e9 de la lutte contre le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019exploitation des personnes, en particulier des enfants. L\u2019ing\u00e9rence visait ainsi a priori des buts l\u00e9gitimes au sens du paragraphe 2 de l\u2019article 8 de la Convention, \u00e0 savoir la d\u00e9fense de l\u2019ordre et la protection des droits d\u2019autrui.<\/p>\n<p>98. Partant, la Cour estime pouvoir laisser ouverte la question de savoir si la mesure poursuivait d\u2019autres buts l\u00e9gitimes. Il reste \u00e0 d\u00e9terminer si la mesure litigieuse \u00e9tait, dans le cas concret de la requ\u00e9rante, n\u00e9cessaire dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>iii. N\u00e9cessit\u00e9 dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique<\/p>\n<p>a) Pouvoir de contr\u00f4le du juge interne<\/p>\n<p>99. Quant \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de la mesure dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique, la Cour a d\u00e9j\u00e0 dit qu\u2019une ing\u00e9rence doit reposer sur un besoin social imp\u00e9rieux et \u00eatre proportionn\u00e9e au but vis\u00e9 (voir, notamment, Pretty c. Royaume-Uni, no 2346\/02, \u00a7 70, CEDH 2002\u2011III). Elle rappelle \u00e9galement que les autorit\u00e9s nationales jouissent d\u2019une certaine marge d\u2019appr\u00e9ciation pour se prononcer sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une ing\u00e9rence dans l\u2019exercice d\u2019un droit prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019article 8 et sur la proportionnalit\u00e9 de la mesure quant au but l\u00e9gitime poursuivi. Sa t\u00e2che consiste \u00e0 d\u00e9terminer si les mesures litigieuses ont respect\u00e9 un juste \u00e9quilibre entre les int\u00e9r\u00eats en pr\u00e9sence, \u00e0 savoir, d\u2019une part, les droits de l\u2019int\u00e9ress\u00e9 prot\u00e9g\u00e9s par la Convention et, d\u2019autre part, les int\u00e9r\u00eats de la soci\u00e9t\u00e9 (Boultif c. Suisse, no 54273\/00, \u00a7 47, CEDH 2001\u2011IX, et Slivenko\u00a0c.\u00a0Lettonie [GC], no 48321\/99, \u00a7 113, CEDH\u00a02003\u2011X). La Cour rappelle n\u00e9anmoins que la marge d\u2019appr\u00e9ciation dont jouissent les autorit\u00e9s nationales s\u2019accompagne d\u2019un contr\u00f4le europ\u00e9en en vertu duquel la Cour examine, sous l\u2019angle de la Convention, les d\u00e9cisions qu\u2019elles ont rendues dans l\u2019exercice de ce pouvoir (voir, parmi d\u2019autres, Hokkanenc.Finlande, 23\u00a0septembre 1994, \u00a7\u00a055, s\u00e9rie A no 299-A, et Neulinger et Shuruk c. Suisse [GC], no 41615\/07, \u00a7 141, CEDH 2010).<\/p>\n<p>100. La Cour rappelle \u00e9galement que d\u00e8s lors que les conclusions des autorit\u00e9s n\u2019apparaissent ni arbitraires ni manifestement d\u00e9raisonnables, il ne lui appartient pas de se substituer \u00e0 l\u2019appr\u00e9ciation faite par elles, y compris par rapport \u00e0 l\u2019examen de la proportionnalit\u00e9 de la mesure litigieuse (voir, dans ce sens, Von Hannover c. Allemagne (no 2) [GC], nos 40660\/08 et 60641\/08, \u00a7 105, CEDH 2012, Hamesevic c. Danemark (d\u00e9c.), no 25748\/15, \u00a7\u00a043, 16mai2017, Alam c. Danemark (d\u00e9c.), no 33809\/15, \u00a7\u00a035, 6\u00a0juin\u00a02017, Ndidi c.Royaume-Uni, no 41215\/14, \u00a7 76, 14septembre2017, et Levakovicc.Danemark, no 7841\/14, \u00a7 45, 23 octobre 2018). Cela implique, en revanche, que les juridictions internes doivent motiver leurs d\u00e9cisions de mani\u00e8re suffisamment circonstanci\u00e9e (voir, mutatis mutandis, X c. Lettonie [GC], no 27853\/09, \u00a7 107, CEDH 2013, et El Ghatet c. Suisse, no 56971\/10, \u00a7 47, 8 novembre 2016). Un raisonnement insuffisant des juridictions internes, sans v\u00e9ritable mise en balance des int\u00e9r\u00eats en pr\u00e9sence, est contraire aux exigences de l\u2019article 8 de la Convention. C\u2019est le cas lorsque les autorit\u00e9s internes ne parviennent pas \u00e0 d\u00e9montrer de mani\u00e8re convaincante que l\u2019ing\u00e9rence dans l\u2019exercice d\u2019un droit prot\u00e9g\u00e9 par la Convention est proportionn\u00e9e aux buts poursuivis et qu\u2019elle correspond d\u00e8s lors \u00e0 un \u00ab\u00a0besoin social imp\u00e9rieux\u00a0\u00bb au sens de la jurisprudence de la Cour (El\u00a0Ghatet, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 47, et I.M. c. Suisse, no 23887\/16, \u00a7\u00a7 72 et 77, 9\u00a0avril\u00a02019).<\/p>\n<p>101. La Cour rappelle qu\u2019en vertu de l\u2019article 11A \u00a7 1 de la LPG, \u00ab\u00a0[c]elui qui aura mendi\u00e9 sera puni de l\u2019amende\u00a0\u00bb. En d\u2019autres termes, cette disposition sanctionne de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale les personnes qui se livrent \u00e0 la mendicit\u00e9. La Cour estime qu\u2019une interdiction g\u00e9n\u00e9rale d\u2019un certain comportement, comme celle de l\u2019esp\u00e8ce, est une mesure radicale qui exige une justification solide et un contr\u00f4le particuli\u00e8rement s\u00e9rieux par les tribunaux autoris\u00e9s \u00e0 op\u00e9rer une pes\u00e9e des int\u00e9r\u00eats pertinents en jeu (voir, par exemple, Hirst c. Royaume-Uni (no 2) [GC], no 74025\/01, \u00a7 82, CEDH\u00a02005\u2011IX, et Schlumpf c. Suisse, no 29002\/06, \u00a7 115, 8 janvier 2009).<\/p>\n<p>102. Dans le cas d\u2019esp\u00e8ce, la loi applicable ne permet pas une v\u00e9ritable mise en balance des int\u00e9r\u00eats en jeu et sanctionne la mendicit\u00e9 de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, ind\u00e9pendamment de l\u2019auteur de l\u2019activit\u00e9 poursuivie et de sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9ventuelle, de la nature de la mendicit\u00e9 ou de sa forme agressive ou inoffensive, du lieu o\u00f9 elle est pratiqu\u00e9e ou de l\u2019appartenance ou non de l\u2019accus\u00e9 \u00e0 un r\u00e9seau criminel. Or, la Cour estime pouvoir laisser ouverte la question de savoir si, en d\u00e9pit de la rigidit\u00e9 de la loi applicable, un juste \u00e9quilibre aurait en l\u2019esp\u00e8ce n\u00e9anmoins pu \u00eatre m\u00e9nag\u00e9 entre les int\u00e9r\u00eats publics de l\u2019\u00c9tat, d\u2019une part, et les int\u00e9r\u00eats de la requ\u00e9rante, d\u2019autre part. Elle estime qu\u2019en tout \u00e9tat de cause, l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur a outrepass\u00e9 la marge d\u2019appr\u00e9ciation dont il jouissait en l\u2019esp\u00e8ce, et ce pour les raisons qui suivent.<\/p>\n<p>b) Marge d\u2019appr\u00e9ciation de la Suisse<\/p>\n<p>103. Le Gouvernement argue qu\u2019il jouissait d\u2019une marge d\u2019appr\u00e9ciation consid\u00e9rable en l\u2019esp\u00e8ce, en particulier parce que la mendicit\u00e9 fait l\u2019objet d\u2019interdictions ou de restrictions dans d\u2019autres \u00c9tats membres du Conseil de l\u2019Europe. La Cour partage a priori l\u2019avis selon lequel la Suisse peut se pr\u00e9valoir d\u2019une certaine marge d\u2019appr\u00e9ciation, dont il convient toutefois de d\u00e9finir l\u2019\u00e9tendue. Elle rappelle que cette marge n\u2019est pas illimit\u00e9e et, surtout, qu\u2019elle va de pair avec un contr\u00f4le europ\u00e9en, d\u2019autant plus qu\u2019il s\u2019agit en l\u2019esp\u00e8ce d\u2019une ing\u00e9rence tr\u00e8s grave qui a eu des r\u00e9percussions importantes sur l\u2019exercice par la requ\u00e9rante de ses droits garantis par la Convention. \u00c0 cet \u00e9gard, la Cour rappelle qu\u2019elle a d\u00e9j\u00e0 eu l\u2019occasion de dire que lorsqu\u2019un aspect particuli\u00e8rement important de l\u2019existence (ou de l\u2019identit\u00e9) d\u2019un individu se trouve en jeu, la marge laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00c9tat est d\u2019ordinaire restreinte (Parrillo c. Italie [GC], no\u00a046470\/11, \u00a7 169, CEDH\u00a02015, avec les r\u00e9f\u00e9rences qui s\u2019ytrouvent cit\u00e9es).<\/p>\n<p>104. Quant aux diff\u00e9rentes solutions adopt\u00e9es par les \u00c9tats membres du Conseil de l\u2019Europe, la Cour observe qu\u2019un certain nombre d\u2019entre eux (neuf) n\u2019ont pas jug\u00e9 n\u00e9cessaire d\u2019interdire la mendicit\u00e9, ni au niveau national ni au niveau local. Dans les dix-huit \u00c9tats membres qui ont r\u00e9glement\u00e9 la mendicit\u00e9 au niveau national, six n\u2019en ont interdit que les formes agressives ou intrusives et sept ont d\u2019une autre mani\u00e8re limit\u00e9 ou circonscrit le champ d\u2019application de l\u2019interdiction. Dans le reste des \u00c9tats \u00e9tudi\u00e9s (cinq), la l\u00e9gislation pr\u00e9voit une interdiction moins nuanc\u00e9e de la mendicit\u00e9 (paragraphe 22 ci-dessus). Par ailleurs, dans les onze \u00c9tats membres o\u00f9 la mendicit\u00e9 est r\u00e9glement\u00e9e seulement au niveau local, comme en Suisse, l\u2019interdiction est g\u00e9n\u00e9ralement aussi limit\u00e9e, notamment \u00e0 la forme agressive ou intrusive de la mendicit\u00e9 (paragraphe 23 ci-dessus). De surcro\u00eet, plusieurs hautes juridictions des \u00c9tats membres ont conclu qu\u2019une interdiction g\u00e9n\u00e9rale de la mendicit\u00e9 \u00e9tait disproportionn\u00e9e, au regard notamment de la dignit\u00e9 humaine et de la libert\u00e9 d\u2019expression (paragraphes\u00a027-31 ci-dessus). Enfin, des critiques ont \u00e9t\u00e9 exprim\u00e9es par certains experts et organes onusiens ou r\u00e9gionaux quant aux mesures visant la mendicit\u00e9, en particulier s\u2019agissant des interdictions g\u00e9n\u00e9rales (paragraphes 40-49 ci-dessus).<\/p>\n<p>105. Au vu de la grande diversit\u00e9 des solutions adopt\u00e9es par les \u00c9tats membres, la Cour conclut qu\u2019il n\u2019existe pas de consensus au sein du Conseil de l\u2019Europe par rapport \u00e0 l\u2019interdiction ou \u00e0 la restriction de la mendicit\u00e9. Elle observe n\u00e9anmoins une certaine tendance \u00e0 la limitation de l\u2019interdiction et une volont\u00e9 des \u00c9tats de se contenter de prot\u00e9ger efficacement l\u2019ordre public par des mesures administratives. En revanche, une interdiction g\u00e9n\u00e9rale pr\u00e9vue par une disposition p\u00e9nale, comme celle qui fait l\u2019objet de la pr\u00e9sente requ\u00eate, semble \u00eatre l\u2019exception. La Cour estime que cet \u00e9l\u00e9ment constitue un deuxi\u00e8me indice \u2013 outre celui tir\u00e9 de la nature fondamentale de la question en jeu pour l\u2019existence de la requ\u00e9rante\u00a0\u2013 de la marge d\u2019appr\u00e9ciation limit\u00e9e dont jouissait l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>106. La Cour est d\u00e8s lors amen\u00e9e \u00e0 examiner si celui-ci a outrepass\u00e9 cette marge dans le cas d\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>\u03b3) Pes\u00e9e des int\u00e9r\u00eats en jeu<\/p>\n<p>107. S\u2019agissant, d\u2019abord, de l\u2019int\u00e9r\u00eat (priv\u00e9) de la requ\u00e9rante \u00e0 se livrer aux activit\u00e9s incrimin\u00e9es, \u00e0 savoir la pratique de la mendicit\u00e9, il est incontest\u00e9 que l\u2019int\u00e9ress\u00e9e est issue d\u2019une famille extr\u00eamement pauvre, qu\u2019elle est analphab\u00e8te, qu\u2019elle n\u2019avait pas de travail et qu\u2019elle ne touchait pas d\u2019aide sociale. Il ne ressort pas du dossier qu\u2019elle aurait \u00e9t\u00e9 prise en charge par quelqu\u2019un d\u2019autre. D\u00e8s lors, la Cour n\u2019a pas de raison de douter que la mendicit\u00e9 constituait pour elle l\u2019un des moyens de survivre. Elle estime que, se trouvant dans une situation de vuln\u00e9rabilit\u00e9 manifeste, la requ\u00e9rante avait le droit, inh\u00e9rent \u00e0 la dignit\u00e9 humaine, de pouvoir exprimer sa d\u00e9tresse et \u00e0 essayer de rem\u00e9dier \u00e0 ses besoins par la mendicit\u00e9.<\/p>\n<p>108. Quant \u00e0 la nature et \u00e0 la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de la sanction inflig\u00e9e, la Cour rappelle que la requ\u00e9rante a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e \u00e0 une amende de 500 CHF, assortie d\u2019une peine privative de libert\u00e9 de cinq jours en cas de non\u2011paiement. Incapable de payer cette somme, l\u2019int\u00e9ress\u00e9e a effectivement purg\u00e9 une peine privative de libert\u00e9 dans la prison provisoire de Champ\u2011Dollon \u00e0 partir du 24 mars 2015. Contrairement \u00e0 ce qu\u2019all\u00e8gue le Gouvernement, la Cour estime que cette peine privative de libert\u00e9 peut \u00eatre prise en compte dans le cas d\u2019esp\u00e8ce, m\u00eame si elle est intervenue apr\u00e8s le d\u00e9p\u00f4t de la pr\u00e9sente requ\u00eate, en ce qu\u2019elle est la cons\u00e9quence directe de l\u2019impossibilit\u00e9 pour la requ\u00e9rante de s\u2019acquitter de l\u2019amende qui lui avait \u00e9t\u00e9 inflig\u00e9e, soit la mesure dont l\u2019int\u00e9ress\u00e9e se plaint devant la Cour. Par ailleurs, le Gouvernement a amplement eu l\u2019occasion de se prononcer sur la proportionnalit\u00e9 de ladite mesure au cours de la proc\u00e9dure contradictoire devant la Cour.<\/p>\n<p>109. La Cour estime qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une sanction grave. Dans les circonstances de l\u2019esp\u00e8ce, eu \u00e9gard \u00e0 la situation pr\u00e9caire et vuln\u00e9rable de la requ\u00e9rante, l\u2019imposition d\u2019une peine privative de libert\u00e9, qui peut alourdir encore davantage la d\u00e9tresse et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 d\u2019un individu, \u00e9tait pour elle presque automatique et quasiment in\u00e9vitable.<\/p>\n<p>110. La Cour consid\u00e8re qu\u2019une telle mesure doit \u00eatre justifi\u00e9e par de solides motifs d\u2019int\u00e9r\u00eat public, qui n\u2019\u00e9taient en l\u2019esp\u00e8ce pas r\u00e9unis, comme en t\u00e9moigne ce qui suit.<\/p>\n<p>111. S\u2019agissant de l\u2019argument de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur selon lequel l\u2019un des buts de l\u2019article 11A de la LGP est de lutter efficacement contre la traite des \u00eatres humains et, notamment, contre l\u2019exploitation des enfants, la Cour reconna\u00eet l\u2019importance de lutter contre de tels agissements et l\u2019obligation des \u00c9tats parties \u00e0 la Convention de prot\u00e9ger les victimes (voir, notamment, Rantsev c. Chypre et Russie, no 25965\/04, CEDH 2010 (extraits), M. et autres c. Italie et Bulgarie, no 40020\/03, 31 juillet 2012, L.E. c. Gr\u00e8ce, no\u00a071545\/12, 21 janvier 2016, J. et autres c. Autriche, no 58216\/12, 17\u00a0janvier 2017, Chowdury et autres c. Gr\u00e8ce, no 21884\/15, 30 mars 2017, T.I. et autres c. Gr\u00e8ce, no 40311\/10, 18 juillet 2019, et S.M. c. Croatie [GC], no 60561\/14, \u00a7 25 juin 2020).<\/p>\n<p>112. En revanche, la Cour doute que la p\u00e9nalisation des victimes de ces r\u00e9seaux soit une mesure efficace contre ce ph\u00e9nom\u00e8ne. \u00c0 cet \u00e9gard, dans son rapport concernant la Suisse publi\u00e9 en 2019, le GRETA a estim\u00e9 que l\u2019incrimination de la mendicit\u00e9 met les victimes de mendicit\u00e9 forc\u00e9e dans une situation de grande vuln\u00e9rabilit\u00e9 (rapport, \u00a7 235 in fine, paragraphe\u00a039 ci-dessus). Il a en outre \u00ab\u00a0exhort[\u00e9] les autorit\u00e9s suisses \u00e0 se conformer \u00e0 l\u2019article 26 de la Convention sur la lutte contre la traite des \u00eatres humains en adoptant une disposition qui pr\u00e9voit la possibilit\u00e9 de ne pas sanctionner les victimes de la traite pour avoir pris part \u00e0 des activit\u00e9s illicites lorsqu\u2019elles y ont \u00e9t\u00e9 contraintes (&#8230;)\u00a0\u00bb. Par ailleurs, le Gouvernement ne fait pas valoir que la requ\u00e9rante appartiendrait \u00e0 un tel r\u00e9seau criminel ou qu\u2019elle serait autrement victime des activit\u00e9s criminelles d\u2019autrui, et aucun \u00e9l\u00e9ment du dossier ne le laisse penser.<\/p>\n<p>113. S\u2019agissant de l\u2019int\u00e9r\u00eat public des autorit\u00e9s \u00e0 imposer la mesure litigieuse pour la protection des droits des passants, r\u00e9sidents ou propri\u00e9taires des commerces, la Cour observe qu\u2019il ne semble pas que les autorit\u00e9s aient reproch\u00e9 \u00e0 la requ\u00e9rante de s\u2019\u00eatre livr\u00e9e \u00e0 des formes de mendicit\u00e9 agressives ou intrusives, ou que des plaintes aient \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9es contre l\u2019int\u00e9ress\u00e9e aupr\u00e8s de la police par des tierces personnes. En tout \u00e9tat de cause, la Cour consid\u00e8re pertinent de relever l\u2019avis de la Rapporteuse sp\u00e9ciale des Nations unies sur l\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9 et les droits de l\u2019homme (paragraphe 46 ci-dessus), selon lequel la motivation de rendre la pauvret\u00e9 moins visible dans une ville et d\u2019attirer des investissements n\u2019est pas l\u00e9gitime au regard des droits de l\u2019homme, contrairement \u00e0 ce que semble all\u00e9guer le Gouvernement (paragraphe 79 ci\u2011dessus).<\/p>\n<p>114. La Cour doit enfin examiner la question de savoir si des mesures moins s\u00e9v\u00e8res auraient pu aboutir au m\u00eame r\u00e9sultat ou \u00e0 un r\u00e9sultat comparable. Elle rel\u00e8ve que, dans son arr\u00eat du 9 mai 2008, le Tribunal\u00a0f\u00e9d\u00e9ral a constat\u00e9 l\u2019inutilit\u00e9 d\u2019une l\u00e9gislation moins restrictive en renvoyant aux consid\u00e9rations en droit de ses arr\u00eats ant\u00e9rieurs (cons. 5.7.2, paragraphe 18 ci-dessus). L\u2019analyse de droit compar\u00e9 des l\u00e9gislations en mati\u00e8re de mendicit\u00e9 a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que la majorit\u00e9 des \u00c9tats membres du Conseil de l\u2019Europe pr\u00e9voit des restrictions plus nuanc\u00e9es que l\u2019interdiction g\u00e9n\u00e9rale d\u00e9coulant de l\u2019article 11A de la LPG. De plus, m\u00eame si l\u2019\u00c9tat dispose d\u2019une certaine marge d\u2019appr\u00e9ciation en la mati\u00e8re, le respect de l\u2019article 8 aurait exig\u00e9 que les tribunaux internes se livrent \u00e0 un examen approfondi de la situation concr\u00e8te de l\u2019esp\u00e8ce. D\u00e8s lors, la Cour n\u2019est pas en mesure de souscrire \u00e0 l\u2019argument du Tribunal f\u00e9d\u00e9ral selon lequel des mesures moins restrictives n\u2019auraient pas permis d\u2019atteindre le m\u00eame r\u00e9sultat ou un r\u00e9sultat comparable.<\/p>\n<p>\u03b4) Conclusions<\/p>\n<p>115. Compte tenu de ce qui pr\u00e9c\u00e8de, la Cour estime que la sanction inflig\u00e9e \u00e0 la requ\u00e9rante ne constituait une mesure proportionn\u00e9e ni au but de la lutte contre la criminalit\u00e9 organis\u00e9e, ni \u00e0 celui visant la protection des droits des passants, r\u00e9sidents et propri\u00e9taires des commerces. Dans le cas d\u2019esp\u00e8ce, la Cour estime que la mesure par laquelle la requ\u00e9rante, qui est une personne extr\u00eamement vuln\u00e9rable, a \u00e9t\u00e9 punie pour ses actes dans une situation o\u00f9 elle n\u2019avait tr\u00e8s vraisemblablement pas d\u2019autres moyens de subsistance et, d\u00e8s lors, pas d\u2019autres choix que la mendicit\u00e9 pour survivre, a atteint sa dignit\u00e9 humaine et l\u2019essence m\u00eame des droits prot\u00e9g\u00e9s par l\u2019article\u00a08. D\u00e8s lors, l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur a outrepass\u00e9 la marge d\u2019appr\u00e9ciation dont il jouissait en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>116. Partant, la Cour conclut que l\u2019ing\u00e9rence dans l\u2019exercice par la requ\u00e9rante de ses droits prot\u00e9g\u00e9s par l\u2019article 8 n\u2019\u00e9tait pas \u00ab\u00a0n\u00e9cessaire dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb au sens de l\u2019article 8 \u00a7 2.<\/p>\n<p>117. Par cons\u00e9quent, il y a eu violation de l\u2019article 8 de la Convention.<\/p>\n<p>II. SUR LA VIOLATION ALL\u00c9GU\u00c9E DE L\u2019ARTICLE 10 DE LA CONVENTION<\/p>\n<p>118. La requ\u00e9rante soutient \u00e9galement que l\u2019interdiction de mendier a port\u00e9 une atteinte inadmissible \u00e0 sa libert\u00e9 d\u2019expression en ce qu\u2019elle l\u2019a emp\u00each\u00e9e de faire part de sa d\u00e9tresse en demandant l\u2019aum\u00f4ne. Elle invoque l\u2019article 10 de la Convention, qui est ainsi libell\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Toute personne a droit \u00e0 la libert\u00e9 d\u2019expression. Ce droit comprend la libert\u00e9 d\u2019opinion et la libert\u00e9 de recevoir ou de communiquer des informations ou des id\u00e9es sans qu\u2019il puisse y avoir ing\u00e9rence d\u2019autorit\u00e9s publiques et sans consid\u00e9ration de fronti\u00e8re. Le pr\u00e9sent article n\u2019emp\u00eache pas les \u00c9tats de soumettre les entreprises de radiodiffusion, de cin\u00e9ma ou de t\u00e9l\u00e9vision \u00e0 un r\u00e9gime d\u2019autorisations.<\/p>\n<p>2. L\u2019exercice de ces libert\u00e9s comportant des devoirs et des responsabilit\u00e9s peut \u00eatre soumis \u00e0 certaines formalit\u00e9s, conditions, restrictions ou sanctions pr\u00e9vues par la loi, qui constituent des mesures n\u00e9cessaires, dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique, \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale, \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale ou \u00e0 la s\u00fbret\u00e9 publique, \u00e0 la d\u00e9fense de l\u2019ordre et \u00e0 la pr\u00e9vention du crime, \u00e0 la protection de la sant\u00e9 ou de la morale, \u00e0 la protection de la r\u00e9putation ou des droits d\u2019autrui, pour emp\u00eacher la divulgation d\u2019informations confidentielles ou pour garantir l\u2019autorit\u00e9 et l\u2019impartialit\u00e9 du pouvoir judiciaire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>119. Le Gouvernement s\u2019oppose \u00e0 cette th\u00e8se.<\/p>\n<p>120. La Cour, ayant conclu \u00e0 une violation de l\u2019article 8 de la Convention, estime que le grief fond\u00e9 sur l\u2019article 10 ne soul\u00e8ve aucune question distincte essentielle. D\u00e8s lors, il n\u2019y a pas lieu de statuer s\u00e9par\u00e9ment sur ce grief (voir, dans ce sens, Centre de ressources juridiques au nom de Valentin C\u00e2mpeanu c. Roumanie [GC], no 47848\/08, \u00a7 156, CEDH 2014).<\/p>\n<p>III. SUR LA VIOLATION ALL\u00c9GU\u00c9E DE L\u2019ARTICLE 14 COMBIN\u00c9 AVEC L\u2019ARTICLE 8 DE LA CONVENTION<\/p>\n<p>121. La requ\u00e9rante se plaint enfin d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 victime d\u2019une discrimination en raison de sa situation sociale et de sa fortune ainsi qu\u2019en raison de ses origines. Elle invoque \u00e0 cet \u00e9gard l\u2019article 14 de la Convention combin\u00e9 avec l\u2019article 8. L\u2019article 14 est libell\u00e9 comme suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La jouissance des droits et libert\u00e9s reconnus dans la pr\u00e9sente Convention doit \u00eatre assur\u00e9e, sans distinction aucune, fond\u00e9e notamment sur le sexe, la race, la couleur, la langue, la religion, les opinions politiques ou toutes autres opinions, l\u2019origine nationale ou sociale, l\u2019appartenance \u00e0 une minorit\u00e9 nationale, la fortune, la naissance ou toute autre situation.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>122. Le Gouvernement s\u2019oppose \u00e0 cette th\u00e8se.<\/p>\n<p>123. La Cour, ayant conclu \u00e0 une violation de l\u2019article 8 de la Convention, estime qu\u2019il n\u2019y a pas lieu de statuer s\u00e9par\u00e9ment sur le grief fond\u00e9 sur l\u2019article 14 combin\u00e9 avec l\u2019article 8 de la Convention (voir, dans ce sens, Centre de ressources juridiques au nom de Valentin C\u00e2mpeanu,\u00a0pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 156).<\/p>\n<p>IV. SUR L\u2019APPLICATION DE L\u2019ARTICLE\u00a041 DE LA CONVENTION<\/p>\n<p>124. Aux termes de l\u2019article 41 de la Convention\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si la Cour d\u00e9clare qu\u2019il y a eu violation de la Convention ou de ses Protocoles, et si le droit interne de la Haute Partie contractante ne permet d\u2019effacer qu\u2019imparfaitement les cons\u00e9quences de cette violation, la Cour accorde \u00e0 la partie l\u00e9s\u00e9e, s\u2019il y a lieu, une satisfaction \u00e9quitable.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>A. Dommage<\/strong><\/p>\n<p>125. La requ\u00e9rante demande 1\u00a0000 CHF (environ 922 euros (EUR)) au titre du dommage moral qu\u2019elle estime avoir subi \u00e0 raison de sa d\u00e9tention.<\/p>\n<p>126. Le Gouvernement soutient que la d\u00e9tention subie par la requ\u00e9rante ne peut \u00eatre prise en compte par la Cour dans le cadre de la pr\u00e9sente requ\u00eate et que cette demande doit, par cons\u00e9quent, \u00eatre rejet\u00e9e.<\/p>\n<p>127. La Cour estime que les faits \u00e0 la base de la violation constat\u00e9e de l\u2019article 8 ont pu causer certaines souffrances \u00e0 la requ\u00e9rante. Il convient donc de lui octroyer la somme demand\u00e9e (922 EUR) pour dommage moral, plus tout montant pouvant \u00eatre d\u00fb sur cette somme \u00e0 titre d\u2019imp\u00f4t.<\/p>\n<p><strong>B. Int\u00e9r\u00eats moratoires<\/strong><\/p>\n<p>128. La Cour juge appropri\u00e9 de calquer le taux des int\u00e9r\u00eats moratoires sur le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat de la facilit\u00e9 de pr\u00eat marginal de la Banque centrale europ\u00e9enne major\u00e9 de trois points de pourcentage.<\/p>\n<p><strong>PAR CES MOTIFS, LA COUR<\/strong><\/p>\n<p>1. D\u00e9clare, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, le grief tir\u00e9 de l\u2019article 8 de la Convention recevable\u00a0;<\/p>\n<p>2. Dit, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, qu\u2019il y a eu violation de l\u2019article 8 de la Convention\u00a0;<\/p>\n<p>3. Dit, par cinq voix contre deux,qu\u2019il n\u2019y a pas lieu d\u2019examiner s\u00e9par\u00e9ment les griefs formul\u00e9s sur le terrain de l\u2019article 10 et de l\u2019article\u00a014 combin\u00e9 avec l\u2019article 8 de la Convention\u00a0;<\/p>\n<p>4. Dit, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9,<\/p>\n<p>a) que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur doit verser \u00e0 la requ\u00e9rante, dans un d\u00e9lai de trois\u00a0mois \u00e0 compter de la date \u00e0 laquelle l\u2019arr\u00eat sera devenu d\u00e9finitif conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article\u00a044\u00a0\u00a7\u00a02 de la Convention, 922 EUR (neuf\u00a0cent vingt-deux euros), plus tout montant pouvant \u00eatre d\u00fb sur cette somme \u00e0 titre d\u2019imp\u00f4t, pour dommage moral, \u00e0 convertir dans la monnaie de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur au taux applicable \u00e0 la date du r\u00e8glement\u00a0;<\/p>\n<p>b) qu\u2019\u00e0 compter de l\u2019expiration dudit d\u00e9lai et jusqu\u2019au versement, ce montant sera \u00e0 majorer d\u2019un int\u00e9r\u00eat simple \u00e0 un taux \u00e9gal \u00e0 celui de la facilit\u00e9 de pr\u00eat marginal de la Banque centrale europ\u00e9enne applicable pendant cette p\u00e9riode, augment\u00e9 de trois points de pourcentage.<\/p>\n<p>Fait en fran\u00e7ais, puis communiqu\u00e9 par \u00e9crit le 19 janvier 2021, en application de l\u2019article\u00a077\u00a0\u00a7\u00a7\u00a02 et\u00a03 du r\u00e8glement.<\/p>\n<p>Milan Bla\u0161ko\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Paul Lemmens<br \/>\nGreffier\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pr\u00e9sident<\/p>\n<p>__________<\/p>\n<p>Au pr\u00e9sent arr\u00eat se trouve joint, conform\u00e9ment aux articles 45 \u00a7 2 de la Convention et 74 \u00a7 2 du r\u00e8glement, l\u2019expos\u00e9 des opinions s\u00e9par\u00e9es suivantes\u00a0:<\/p>\n<p>\u2013 opinion concordante de la juge Keller\u00a0;<\/p>\n<p>\u2013 opinion en partie concordante et en partie dissidente du juge\u00a0Lemmens\u00a0;<\/p>\n<p>\u2013 opinion en partie concordante et en partie dissidente du juge Ravarani.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">P.L.<br \/>\nM.B.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>OPINION CONCORDANTE DE LA JUGE KELLER<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Introduction<\/strong><\/p>\n<p>1. Je souscris pleinement au constat de violation de l\u2019article\u00a08 de la Convention, pris de surcro\u00eet \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 (paragraphe\u00a0117 de l\u2019arr\u00eat). Toutefois, je ne peux souscrire que partiellement au raisonnement de la majorit\u00e9 selon lequel il n\u2019y a pas lieu en l\u2019esp\u00e8ce de statuer s\u00e9par\u00e9ment sur l\u2019article\u00a010 de la Convention (paragraphe\u00a0120 de l\u2019arr\u00eat).<\/p>\n<p>2. En effet, je suis d\u2019avis que la majorit\u00e9 aurait d\u00fb proc\u00e9der en deux\u00a0\u00e9tapes. Dans un premier temps, elle aurait d\u00fb d\u00e9clarer le grief fond\u00e9 sur la libert\u00e9 d\u2019expression recevable au motif qu\u2019il soulevait une question distincte essentielle (paragraphes\u00a03 et suivants ci-dessous), et ce n\u2019est que dans un second temps, sur le fond, qu\u2019elle aurait d\u00fb conclure qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire de statuer s\u00e9par\u00e9ment sur le grief en question (paragraphes\u00a014 et suivants ci-dessous).<\/p>\n<p>Sur la recevabilit\u00e9 du grief tir\u00e9 de l\u2019article\u00a010 de la Convention<\/p>\n<p>3. Pour commencer, il me semble essentiel de relever que la requ\u00e9rante, du fait de son extr\u00eame pr\u00e9carit\u00e9 \u2013 qui n\u2019est aucunement contest\u00e9e \u2013 se trouve dans une situation de vuln\u00e9rabilit\u00e9 sp\u00e9cifique (voir, mutatis\u00a0mutandis, Or\u0161u\u0161 et autres c.\u00a0Croatie [GC], no\u00a015766\/03, \u00a7\u00a0147, CEDH\u00a02010). De cela d\u00e9coule qu\u2019une protection sp\u00e9ciale doit lui \u00eatre octroy\u00e9e.<\/p>\n<p>4. Ensuite, je tiens \u00e0 souligner que la Cour n\u2019a jamais eu \u00e0 trancher la question de savoir si le fait de mendier rel\u00e8ve de la libert\u00e9 d\u2019expression au sens de l\u2019article\u00a010 de la Convention.<\/p>\n<p>5. Cette disposition joue dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique un r\u00f4le \u00e9minent en garantissant la libert\u00e9 d\u2019expression \u00e0 \u00ab\u00a0toute personne\u00a0\u00bb\u00a0: elle ne distingue pas d\u2019apr\u00e8s la nature du but recherch\u00e9 ni d\u2019apr\u00e8s le r\u00f4le que les personnes ont jou\u00e9 dans l\u2019exercice de cette libert\u00e9 (\u00c7etin et autres\u00a0c.\u00a0Turquie, nos\u00a040153\/98 et 40160\/98, \u00a7\u00a057, CEDH 2003\u2011III).<\/p>\n<p>6. Est ainsi prot\u00e9g\u00e9e toute forme d\u2019expression \u00e9crite, orale, par signes, images ou autres. Il convient de rappeler que la Cour a pr\u00e9cis\u00e9 \u00e0 maintes reprises que la libert\u00e9 d\u2019expression s\u2019\u00e9tend \u00e9galement \u00e0 certaines formes de comportement (voir, notamment, Ibrahimov et Mammadov c.\u00a0Azerba\u00efdjan, nos\u00a063571\/16 et 5 autres, \u00a7\u00a7\u00a0166-167, 13\u00a0f\u00e9vrier 2020, Murat Vural\u00a0c.\u00a0Turquie, no\u00a09540\/07, 21\u00a0octobre 2014, et SemirG\u00fczelc.\u00a0Turquie, no\u00a029483\/09, 13\u00a0septembre 2016).<\/p>\n<p>7. Par ailleurs, l\u2019article\u00a010 de la Convention, sous r\u00e9serve de son paragraphe\u00a02, concerne non seulement les \u00ab\u00a0informations\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0id\u00e9es\u00a0\u00bb qui sont accueillies favorablement ou consid\u00e9r\u00e9es comme inoffensives, mais aussi celles qui inqui\u00e8tent, heurtent ou choquent l\u2019\u00c9tat ou une fraction quelconque de la population (Handyside c.\u00a0Royaume-Uni, 7\u00a0d\u00e9cembre 1976, \u00a7\u00a049, s\u00e9rie\u00a0A no\u00a024).<\/p>\n<p>8. En l\u2019esp\u00e8ce, il ne fait aucun doute \u00e0 mes yeux que la requ\u00e9rante a adopt\u00e9 en mendiant un comportement prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019article\u00a010 de la Convention.<\/p>\n<p>9. Tout d\u2019abord, l\u2019action de tendre la main ou un gobelet constitue un v\u00e9ritable cri de d\u00e9tresse et un appel \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 d\u2019autrui. La mendicit\u00e9 est l\u2019ultime moyen de communiquer son indigence par les mots ou par les gestes.<\/p>\n<p>10. Au-del\u00e0 m\u00eame de consid\u00e9rations purement juridiques, l\u2019action de tendre la main est un geste universellement connu et compris comme une demande d\u2019aide, quelle que soit la langue que l\u2019on parle ou la r\u00e9gion du monde o\u00f9 l\u2019on se trouve. Il en va de m\u00eame, \u00e0 titre d\u2019exemple, du soldat qui d\u00e9pose les armes et l\u00e8ve les mains ou de l\u2019arm\u00e9e qui agite un drapeau blanc. Il s\u2019agit l\u00e0 de comportements compris de tous comme une intention claire de se rendre, au point qu\u2019ils constituent m\u00eame aujourd\u2019hui une r\u00e8gle d\u2019ordre coutumier de droit international humanitaire (R\u00e8gle\u00a047 du droit international humanitaire coutumier, qui se fonde sur l\u2019article\u00a03 commun aux Conventions de Gen\u00e8ve et le Protocole additionnel\u00a0I). Le comportement de la requ\u00e9rante entre donc ind\u00e9niablement dans le champ d\u2019application de la libert\u00e9 d\u2019expression et est prot\u00e9g\u00e9 par celle-ci.<\/p>\n<p>11. Cela est d\u2019autant plus \u00e9vident que ce message de d\u00e9tresse s\u2019adresse \u00e0 autrui et constitue une invitation claire \u00e0 interagir. Les destinataires de cet appel sont libres de l\u2019ignorer ou d\u2019y r\u00e9pondre. Dans le second cas, c\u2019est le point de d\u00e9part d\u2019un \u00e9change de messages et d\u2019une interaction sociale des plus \u00e9l\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>12. Enfin, je souhaiterais souligner que plusieurs cours constitutionnelles nationales ont d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 consid\u00e9r\u00e9 que la mendicit\u00e9 constituait un comportement prot\u00e9g\u00e9 par la libert\u00e9 d\u2019expression (voir notamment l\u2019arr\u00eat du 30\u00a0juin 2012 (G\u00a0155\/10-9) de la Cour constitutionnelle autrichienne et celui rendu par la Haute Cour d\u2019Irlande dans l\u2019affaire Dillon v.\u00a0Director of Public Prosecutions [2008], 11R\u00a0383).<\/p>\n<p>13. Eu \u00e9gard \u00e0 ce qui pr\u00e9c\u00e8de, j\u2019estime que le grief tir\u00e9 de l\u2019article\u00a010 de la Convention soul\u00e8ve une question distincte essentielle en l\u2019esp\u00e8ce. La mendicit\u00e9 est ind\u00e9niablement un comportement prot\u00e9g\u00e9 par cette disposition. La loi genevoise l\u2019interdisant purement et simplement constitue donc clairement une ing\u00e9rence dans l\u2019exercice par la requ\u00e9rante de son droit \u00e0 la libert\u00e9 d\u2019expression. Ainsi, ce grief aurait d\u00fb \u00eatre d\u00e9clar\u00e9 recevable.<\/p>\n<p>Sur le fond du grief tir\u00e9 de l\u2019article\u00a010 de la Convention<\/p>\n<p>14. Une fois le grief tir\u00e9 de l\u2019article\u00a010 d\u00e9clar\u00e9 recevable, la Cour aurait eu \u2013 en principe \u2013 \u00e0 se prononcer sur le fond, autrement dit sur la question de savoir si cette ing\u00e9rence remplissait les conditions de l\u2019article\u00a010 \u00a7\u00a02 de la Convention.<\/p>\n<p>15. Or, la Cour ayant, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, conclu \u00e0 la violation de l\u2019article\u00a08 de la Convention (paragraphe\u00a0117 de l\u2019arr\u00eat), l\u2019arr\u00eat contient d\u00e9j\u00e0 un examen d\u00e9taill\u00e9 des conditions, au nombre de trois, requises par le second paragraphe de cette disposition.<\/p>\n<p>16. La premi\u00e8re condition, qui veut que la mesure soit \u00ab\u00a0pr\u00e9vue par la loi\u00a0\u00bb, ne diff\u00e8re pas entre les articles\u00a08 et\u00a010 de la Convention. En ce qui concerne la deuxi\u00e8me condition, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019exigence de l\u00e9gitimit\u00e9 du but poursuivi, les buts de d\u00e9fense de l\u2019ordre et de protection des droits d\u2019autrui retenus par la Cour sous l\u2019angle de l\u2019article\u00a08 sont \u00e9galement admis au regard de la libert\u00e9 d\u2019expression (voir, en ce sens, Saint-Paul Luxembourg S.A. c.\u00a0Luxembourg, no\u00a026419\/10, \u00a7\u00a056, 18\u00a0avril 2013). Quant \u00e0 la troisi\u00e8me\u00a0condition, l\u2019examen de proportionnalit\u00e9 requis sous l\u2019angle de l\u2019article\u00a010 est similaire (voire plus strict encore) \u00e0 celui qu\u2019exige l\u2019article 8 (voir, en ce sens, Telegraaf Media Nederland Landelijke Media B.V. et autres c.\u00a0Pays-Bas, no\u00a039315\/06, \u00a7\u00a7\u00a089 et 102, 22\u00a0novembre 2012).<\/p>\n<p>17. S\u2019\u00e9vertuer \u00e0 analyser les conditions de l\u2019article\u00a010 \u00a7\u00a02 n\u2019aurait donc soulev\u00e9 aucune question distincte essentielle \u00e9tant donn\u00e9 que la Cour avait d\u00e9j\u00e0 proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 un examen d\u00e9taill\u00e9 \u00e0 l\u2019aune des crit\u00e8res \u00e9nonc\u00e9s par l\u2019article\u00a08 de la Convention et qu\u2019elle avait conclu \u00e0 une violation de cette disposition. Pareil exercice serait de surcro\u00eet all\u00e9 \u00e0 l\u2019encontre du principe de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9conomie de proc\u00e9dure\u00a0\u00bb pos\u00e9 par la Cour.<\/p>\n<p>Conclusion<\/p>\n<p>18. Ainsi, je suis en accord avec la majorit\u00e9 sur le fait que le grief tir\u00e9 de l\u2019article\u00a010 de la Convention ne soul\u00e8ve pas de question distincte essentielle. Cependant, je consid\u00e8re que cela est vrai sur le fond uniquement et non en ce qui concerne la recevabilit\u00e9 du grief. Le cas d\u2019esp\u00e8ce offrait \u00e0 la Cour une occasion d\u2019admettre que la mendicit\u00e9 constitue un comportement prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019article\u00a010 de la Convention et elle ne l\u2019a pas saisie, \u00e0 mon grand regret.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>OPINION EN PARTIE CONCORDANTE ET EN PARTIE DISSIDENTE DU JUGE LEMMENS<\/strong><\/p>\n<p>1. Je suis enti\u00e8rement d\u2019accord avec le constat de violation de l\u2019article 8 de la Convention dans cette affaire.<\/p>\n<p>Cet arr\u00eat envoie un signal tr\u00e8s fort, \u00e0 savoir que la Convention vise \u00e0 prot\u00e9ger la dignit\u00e9 humaine de toute personne, m\u00eame de celles qui \u2013 parfois forc\u00e9es par les circonstances \u2013 adoptent un mode de vie rejet\u00e9 par la \u00ab\u00a0majorit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le grief soumis \u00e0 la Cour \u00e9tait principalement fond\u00e9 sur l\u2019article 8 de la Convention. Je me demande dans quelle mesure l\u2019article 3 n\u2019aurait pas pu \u00eatre \u00e9galement pertinent.<\/p>\n<p>2. J\u2019ai vot\u00e9 contre le point 3 du dispositif parce qu\u2019\u00e0 mon avis les griefs tir\u00e9s de la violation des articles 10 et 14 posent des questions s\u00e9rieuses.<\/p>\n<p>Sur le terrain de l\u2019article 10, la question principale est celle de savoir si cette disposition s\u2019applique. Peut-on consid\u00e9rer que la requ\u00e9rante, tout en ayant eu un comportement plut\u00f4t passif, sans paroles, a n\u00e9anmoins transmis un message aux gens dont elle souhaitait attirer l\u2019attention\u00a0?<\/p>\n<p>Sur le terrain de l\u2019article 14, il s\u2019agit avant tout d\u2019une question de preuve\u00a0: existe-t-il une diff\u00e9rence de traitement entre les Roms et d\u2019autres personnes, et si oui, existe-t-il des facteurs objectifs, sans rapport avec l\u2019origine de la personne, qui peuvent expliquer cette diff\u00e9rence\u00a0?<\/p>\n<p>Voil\u00e0 deux questions qui, \u00e0 mon avis, auraient m\u00e9rit\u00e9 un examen s\u00e9par\u00e9 des griefs concern\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>OPINION EN PARTIE CONCORDANTE ET EN PARTIE DISSIDENTE DU JUGE RAVARANI<\/strong><\/p>\n<p>1. Alors que je suis d\u2019accord avec le constat d\u2019une violation de l\u2019article 8 de la Convention dans cette affaire, j\u2019ai des difficult\u00e9s \u00e0 suivre le raisonnement qui a abouti \u00e0 ce constat (I). Par ailleurs, je n\u2019ai pas pu me rallier \u00e0 la majorit\u00e9 lorsqu\u2019elle a estim\u00e9 que le grief fond\u00e9 sur l\u2019article 10 de la Convention ne soulevait aucune question distincte essentielle et que, la Cour ayant conclu \u00e0 la violation de l\u2019article 8, elle n\u2019avait pas besoin de statuer s\u00e9par\u00e9ment sur le grief fond\u00e9 sur l\u2019article 14 combin\u00e9 avec l\u2019article 8 de la Convention (II).<\/p>\n<p>I. Le grief fond\u00e9 sur l\u2019article 8 de la Convention<\/p>\n<p>2. La difficile mission de la Cour dans l\u2019\u00e9tablissement des faits. D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, la double mission de la Cour \u2013 rendre une justice individuelle \u00e0 partir des faits \u00e9tablis dans chaque affaire et d\u00e9finir de grands principes valables au-del\u00e0 du cas d\u2019esp\u00e8ce \u2013 revient presque \u00e0 vouloir r\u00e9soudre la quadrature du cercle. D\u00e8s que les parties au litige ne s\u2019accordent pas sur les faits, la Cour, qui ne dispose que de moyens extr\u00eamement limit\u00e9s, sinon d\u00e9risoires, pour \u00e9tablir elle-m\u00eame les faits de l\u2019esp\u00e8ce puisqu\u2019elle se trouve d\u2019ordinaire \u00e0 des milliers (en l\u2019esp\u00e8ce des centaines) de kilom\u00e8tres du lieu o\u00f9 se sont produits les faits et qu\u2019elle statue des ann\u00e9es apr\u00e8s ceux-ci, doit se fier \u00e0 des pr\u00e9somptions et faire des supputations.<\/p>\n<p>3. Or une base factuelle solide est indispensable si l\u2019on veut rendre une justice individuelle \u2013 voire \u00e9tablir des principes s\u2019y r\u00e9f\u00e9rant \u2013 et tr\u00e8s souvent, en l\u2019absence de certitude quant aux faits, le droit est mal dit. La majorit\u00e9 elle-m\u00eame souligne l\u2019importance de cet aspect en rappelant \u00ab\u00a0que le but de la Convention consiste \u00e0 prot\u00e9ger des droits non pas th\u00e9oriques ou illusoires, mais concrets et effectifs (&#8230;) En d\u2019autres termes, il convient de prendre en compte les sp\u00e9cificit\u00e9s du cas concret, et notamment les r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques et sociales de la personne concern\u00e9e.\u00a0\u00bb[4]<\/p>\n<p>4. L\u2019importance conf\u00e9r\u00e9e aux faits de l\u2019esp\u00e8ce par la majorit\u00e9. Les faits de l\u2019esp\u00e8ce sont tr\u00e8s importants puisque le raisonnement de l\u2019arr\u00eat repose pour l\u2019essentiel sur le constat factuel que \u00ab\u00a0l\u2019int\u00e9ress\u00e9e est issue d\u2019une famille extr\u00eamement pauvre, qu\u2019elle est analphab\u00e8te, qu\u2019elle n\u2019avait pas de travail et qu\u2019elle ne touchait pas d\u2019aide sociale. Il ne ressort pas du dossier qu\u2019elle aurait \u00e9t\u00e9 prise en charge par quelqu\u2019un d\u2019autre. D\u00e8s lors, la Cour n\u2019a pas de raison de douter que la mendicit\u00e9 constituait pour elle l\u2019un des moyens de survivre.\u00a0\u00bb[5] Et la conclusion ne fait pas de doute\u00a0: c\u2019est parce qu\u2019elle se trouvait dans un tel \u00e9tat de d\u00e9nuement extr\u00eame qu\u2019elle avait besoin de mendier pour subvenir \u00e0 ses besoins \u00e9l\u00e9mentaires[6] et c\u2019\u00e9tait ainsi que, selon la majorit\u00e9, sa dignit\u00e9 humaine \u00e9tait en jeu\u00a0: \u00ab\u00a0se trouvant dans une situation de vuln\u00e9rabilit\u00e9 manifeste, la requ\u00e9rante avait le droit, inh\u00e9rent \u00e0 la dignit\u00e9 humaine, de pouvoir exprimer sa d\u00e9tresse et d\u2019essayer de rem\u00e9dier \u00e0 ses besoins par la mendicit\u00e9.\u00a0\u00bb[7] L\u2019affirmation d\u2019un lien de causalit\u00e9 entre la pauvret\u00e9 et la n\u00e9cessit\u00e9 de mendier pour survivre est particuli\u00e8rement prononc\u00e9e dans la conclusion \u00e0 laquelle arrive l\u2019arr\u00eat concernant la proportionnalit\u00e9 de la mesure incrimin\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0(&#8230;) la Cour estime que la mesure par laquelle la requ\u00e9rante, qui est une personne extr\u00eamement vuln\u00e9rable, a \u00e9t\u00e9 punie pour ses actes dans une situation o\u00f9 elle n\u2019avait tr\u00e8s vraisemblablement pas d\u2019autres moyens de subsistance et, d\u00e8s lors, pas d\u2019autres choix que la mendicit\u00e9 pour survivre (&#8230;)\u00a0\u00bb[8] Selon l\u2019arr\u00eat, cet \u00e9tat de fait n\u2019a pas seulement pes\u00e9 dans l\u2019appr\u00e9ciation de l\u2019exercice de mise en balance des int\u00e9r\u00eats respectifs, mais il a aussi, en amont, rendu l\u2019article 8 de la Convention applicable[9].<\/p>\n<p>5. Un r\u00e9cit factuel aux multiples zones d\u2019ombre. Le probl\u00e8me est que la majorit\u00e9 consid\u00e8re comme acquis des faits qui ont tout simplement \u00e9t\u00e9 avanc\u00e9s par la requ\u00e9rante. Il n\u2019est pas question ici de contester qu\u2019elle ait r\u00e9ellement \u00e9t\u00e9, personnellement, tr\u00e8s pauvre. Mais au-del\u00e0 de ce constat consensuel, la majorit\u00e9 se lance dans des conjectures. Est-ce que ce d\u00e9nuement \u00e9tait une fatalit\u00e9 ?<\/p>\n<p>6. La majorit\u00e9 ne r\u00e9pond pas \u00e0 l\u2019argument du Gouvernement lorsque celui-ci expose que la Constitution suisse pr\u00e9voit que personne ne doit \u00eatre laiss\u00e9 dans la pauvret\u00e9 et que la loi genevoise assure \u00e0 toute personne qui se trouve sur le territoire du canton une aide sociale, alors m\u00eame qu\u2019elle n\u2019y est pas r\u00e9sidente[10].<\/p>\n<p>7. Elle balaie d\u2019un revers de main la supposition que la requ\u00e9rante puisse avoir \u00e9t\u00e9 membre ou victime d\u2019un r\u00e9seau. Elle n\u2019analyse pas cette possibilit\u00e9 dans le cadre du raisonnement sur l\u2019applicabilit\u00e9 de l\u2019article 8 et sur le fond, et elle se borne \u00e0 \u00e9noncer que la criminalisation des victimes de r\u00e9seaux ne constitue pas une solution[11]. Or \u00e0 supposer \u00e9tabli un tel fait, cela changerait compl\u00e8tement la donne en ce que, dans une telle hypoth\u00e8se, le d\u00e9nuement aurait d\u2019autres causes et surtout, la mendicit\u00e9 n\u2019aiderait en aucune mani\u00e8re la victime \u00e0 subvenir \u00e0 ses besoins. La dignit\u00e9 humaine, en pareil cas, commanderait de tout faire pour l\u2019emp\u00eacher de devoir mendier au profit de ses commanditaires.<\/p>\n<p>8. Cons\u00e9quence\u00a0: l\u2019insistance sur l\u2019extr\u00eame d\u00e9nuement \u2013 non \u00e9tabli \u2013 rend la conclusion fragile et r\u00e9ductrice. L\u2019insistance avec laquelle la majorit\u00e9 \u00e9voque le d\u00e9nuement \u2013 n\u00e9cessairement involontaire, voire in\u00e9vitable dans ce contexte \u2013 de la requ\u00e9rante comme cause justificative de l\u2019applicabilit\u00e9 de l\u2019article 8 de la Convention fragilise consid\u00e9rablement cette conclusion face aux doutes que l\u2019on peut raisonnablement nourrir justement \u00e0 propos du caract\u00e8re in\u00e9vitable du d\u00e9nuement de la requ\u00e9rante.<\/p>\n<p>9. De plus, une telle approche est extr\u00eamement r\u00e9ductrice dans ce sens o\u00f9 l\u2019on ne sait pas comment il faut envisager la mendicit\u00e9 pratiqu\u00e9e par celles et ceux qui ne se trouvent pas dans un extr\u00eame d\u00e9nuement. Celui-ci est-il une condition sine qua non de l\u2019applicabilit\u00e9 de l\u2019article 8, et faut-il alors prouver que l\u2019on vit dans une extr\u00eame pauvret\u00e9 ? Une certaine indigence suffirait-elle\u00a0? Quel serait le crit\u00e8re \u00e0 remplir pour tomber dans la cat\u00e9gorie de ceux qui se trouvent dans un \u00e9tat de d\u00e9nuement tel que mendier ferait partie de leur dignit\u00e9 humaine\u00a0? Pourrait-on raisonnablement obliger l\u2019int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 travailler \u2013 et dans l\u2019affirmative, quels travaux lui imposer\u00a0? Voil\u00e0 une ribambelle de questions auxquelles il serait tr\u00e8s d\u00e9licat, sinon impossible, de r\u00e9pondre. Y aurait-il des \u00ab\u00a0bons\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0mauvais\u00a0\u00bb mendiants\u00a0? Qu\u2019il soit permis de rappeler que certains personnages bien connus de l\u2019histoire ont choisi la pauvret\u00e9 et la mendicit\u00e9.<\/p>\n<p>10. Un crit\u00e8re moins p\u00e9rilleux : l\u2019autonomie personnelle. Nul n\u2019est besoin d\u2019aller chercher tr\u00e8s loin ni d\u2019innover pour trouver un crit\u00e8re \u00e0 la fois plus large et plus s\u00fbr\u00a0: la d\u00e9cision de mendier fait partie du droit \u00e0 l\u2019autod\u00e9termination[12] et de l\u2019autonomie personnelle, un principe qui sous-tend l\u2019interpr\u00e9tation des garanties de l\u2019article 8[13]. En mendiant, l\u2019int\u00e9ress\u00e9 adopte un mode de vie particulier. La majorit\u00e9 mentionne cet aspect de l\u2019article 8 mais la conditionne en quelque sorte \u00e0 la situation \u00e9conomique de celui qui s\u2019y livre puisqu\u2019elle ajoute que l\u2019int\u00e9ress\u00e9 mendie \u00ab\u00a0(&#8230;) afin de surmonter une situation inhumaine et pr\u00e9caire\u00a0\u00bb[14].<\/p>\n<p>11. Le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral suisse a construit \u2013 paradoxalement de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9reuse que la majorit\u00e9 \u2013 son raisonnement sur la notion voisine de \u00ab\u00a0libert\u00e9 personnelle\u00a0\u00bb. C\u2019est ainsi qu\u2019il a consid\u00e9r\u00e9 que \u00ab\u00a0le fait de mendier, comme forme du droit de s\u2019adresser \u00e0 autrui pour en obtenir de l\u2019aide, doit manifestement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une libert\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire, faisant partie de la libert\u00e9 personnelle garantie par l\u2019article 10, alin\u00e9a 2, de la Constitution\u00a0\u00bb[15]. Il est difficile d\u2019ajouter quoi que ce soit \u00e0 un arr\u00eat du Tribunal f\u00e9d\u00e9ral du 9 mai 2008, cit\u00e9 dans le pr\u00e9sent arr\u00eat\u00a0: \u00ab\u00a0Le fait de mendier consiste \u00e0 demander l\u2019aum\u00f4ne, \u00e0 faire appel \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 d\u2019autrui pour en obtenir une aide, tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ralement sous la forme d\u2019une somme d\u2019argent. Ses causes et ses buts peuvent \u00eatre divers. Le plus souvent, il a toutefois son origine dans l\u2019indigence de la personne qui mendie, parfois aussi de ses proches, et vise \u00e0 rem\u00e9dier \u00e0 une situation de d\u00e9nuement. Ainsi d\u00e9fini, le fait de mendier, comme forme du droit de s\u2019adresser \u00e0 autrui pour en obtenir de l\u2019aide, doit manifestement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une libert\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire (&#8230;)\u00a0\u00bb[16].<\/p>\n<p>12. Les limites de la \u00ab\u00a0libert\u00e9\u00a0\u00bb de mendier. Bien entendu, une telle libert\u00e9, comme toute libert\u00e9, n\u2019est pas sans limites et il serait fastidieux d\u2019\u00e9num\u00e9rer ici toutes les limitations \u2013 g\u00e9ographiques, temporelles, sp\u00e9cifiques \u2013 auxquelles cette libert\u00e9 est susceptible d\u2019\u00eatre soumise.<\/p>\n<p>13. Le d\u00e9nominateur commun de la l\u00e9gitimit\u00e9 des limitations est \u00e0 rechercher, bien classiquement, dans la libert\u00e9 d\u2019autrui. Ainsi, d\u00e8s qu\u2019elle est active, agressive ou insistante, la mendicit\u00e9 peut \u00eatre encadr\u00e9e, limit\u00e9e ou interdite. Mais le seul fait qu\u2019elle serait consid\u00e9r\u00e9e comme inconvenante par certains ne saurait en faire une activit\u00e9 illicite. Tel est le prix de la vie en soci\u00e9t\u00e9. Ainsi, alors m\u00eame qu\u2019il y a des personnes qui sont incommod\u00e9es par des manifestations sur la voie publique et que d\u2019autres \u00e9prouvent une peur \u2013 quelquefois irrationnelle \u2013 lorsqu\u2019ils se retrouvent face \u00e0 des animaux de compagnie que l\u2019on prom\u00e8ne dans l\u2019espace public, l\u2019interdiction pure et simple de ces activit\u00e9s appara\u00eetrait comme inimaginable, la r\u00e9glementation de ces activit\u00e9s demeurant bien entendu possible, voire n\u00e9cessaire. De la m\u00eame mani\u00e8re, une interdiction g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de la mendicit\u00e9 ne serait gu\u00e8re l\u00e9gitime. Je rejoins en cela l\u2019arr\u00eat qui, laissant de c\u00f4t\u00e9 d\u2019autres possibles buts l\u00e9gitimes de la mesure incrimin\u00e9e, \u00ab\u00a0n\u2019exclut pas que certaines formes de mendicit\u00e9, en particulier ses formes agressives, puissent d\u00e9ranger les passants, les r\u00e9sidents et les propri\u00e9taires des commerces. [Il] consid\u00e8re \u00e9galement comme valable l\u2019argument tir\u00e9 de la lutte contre le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019exploitation des personnes, en particulier des enfants\u00a0\u00bb[17].<\/p>\n<p>14. L\u2019emprisonnement pour mendicit\u00e9\u00a0: une mesure disproportionn\u00e9e. Tout en rejoignant la majorit\u00e9 lorsqu\u2019elle consid\u00e8re que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur a outrepass\u00e9 sa marge d\u2019appr\u00e9ciation en sanctionnant l\u2019activit\u00e9 de la requ\u00e9rante par un emprisonnement de cinq jours, je me permets de me distancier du raisonnement sous-jacent. Dans la mise en balance des int\u00e9r\u00eats respectifs[18], la majorit\u00e9 insiste sur l\u2019extr\u00eame d\u00e9nuement et sur la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de la requ\u00e9rante. Or cela n\u2019\u00e9tait \u00e0 mon avis pas vraiment n\u00e9cessaire sinon, \u00e0 tout le moins, pas d\u00e9terminant. Ce qui \u00e9tait important, en revanche, c\u2019\u00e9tait le comportement de la requ\u00e9rante, qui n\u2019\u00e9tait ni agressif ni insistant puisqu\u2019elle se bornait \u00e0 tendre un gobelet. Une telle attitude passive \u2013 m\u00eame si elle pouvait en incommoder certains \u2013 ne m\u00e9ritait pas la prison. Dans le cas d\u2019esp\u00e8ce, un tel constat \u00e9tait suffisant pour conduire \u00e0 une conclusion de violation de l\u2019article 8.<\/p>\n<p>II. Les griefs fond\u00e9s sur les articles 10 et 14 de la Convention<\/p>\n<p>15. Des questions importantes et distinctes.Comme mon coll\u00e8gue Paul\u00a0Lemmens, je me suis senti oblig\u00e9 de voter contre le refus d\u2019examiner s\u00e9par\u00e9ment le grief fond\u00e9 sur l\u2019article 10 de la Convention, tir\u00e9 de ce que ce grief ne soulevait aucune question distincte essentielle, et celui fond\u00e9 sur l\u2019article 14 combin\u00e9 avec l\u2019article 8, tir\u00e9 de ce qu\u2019ayant conclu \u00e0 la violation de l\u2019article 8, la Cour n\u2019avait pas besoin de statuer s\u00e9par\u00e9ment sur ce grief.<\/p>\n<p>16. Cette technique est bien connue et largement utilis\u00e9e. Elle constitue un moyen par lequel la Cour cherche \u00e0 traiter le plus grand nombre possible de requ\u00eates, \u00e0 se concentrer sur les questions juridiques essentielles, \u00e0 ne pas surcharger un arr\u00eat donn\u00e9 et \u00e0 en accentuer la clart\u00e9 en \u00e9vitant les demandes p\u00e9riph\u00e9riques ou secondaires[19]. Toutefois, lorsque les demandes ne sont ni p\u00e9riph\u00e9riques ni secondaires, l\u2019impasse faite sur un \u00e9l\u00e9ment essentiel et m\u00eame distinct d\u2019une demande pourrait \u00e0 juste titre \u00eatre per\u00e7ue comme un \u00ab\u00a0d\u00e9ni de justice\u00a0\u00bb partiel[20].<\/p>\n<p>17. Dans le cas d\u2019esp\u00e8ce, les deux griefs omis posaient des questions importantes compl\u00e8tement distinctes de celle examin\u00e9e sous l\u2019article 8. Le grief introduit au titre de l\u2019article 10 \u00e9tait d\u2019ailleurs le grief principal soulev\u00e9 par la requ\u00e9rante[21] et le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral suisse y avait consacr\u00e9 de longs d\u00e9veloppements. De mani\u00e8re similaire, la question de la discrimination indirecte des Roms op\u00e9r\u00e9e par la l\u00e9gislation genevoise interdisant la mendicit\u00e9 \u00e9tait diff\u00e9rente de celle de la possibilit\u00e9, pour la requ\u00e9rante consid\u00e9r\u00e9e individuellement, de mendier. Il est regrettable que la majorit\u00e9 ait choisi de ne pas aborder ces questions. Cela \u00e9tant dit et sans vouloir m\u2019engager \u00e0 mon tour dans l\u2019analyse de ces deux griefs, les all\u00e9gations factuelles dans le cas d\u2019esp\u00e8ce sont tellement peu \u00e9tay\u00e9es qu\u2019il aurait probablement \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s difficile d\u2019y asseoir un raisonnement juridique solide.<\/p>\n<p>______________<\/p>\n<p>[1] Dans certains \u00c9tats membres, une interdiction existe \u00e0 la fois au niveau national et local, par exemple en Serbie ou en France. Ainsi, en France, la mendicit\u00e9 \u00ab agressive \u00bb est interdite au niveau national par le code p\u00e9nal (article 312-12-1) ; la mendicit\u00e9 peut, de surcro\u00eet, \u00eatre interdite au niveau local par des arr\u00eat\u00e9s anti-mendicit\u00e9 pris par les maires, \u00e9lus locaux des villes. En th\u00e9orie, ces arr\u00eat\u00e9s pourraient \u00e9galement \u00eatre adopt\u00e9s par le pr\u00e9fet (l\u2019\u00c9tat).<br \/>\n[2] https:\/\/www.coe.int\/fr\/web\/commissioner\/-\/time-to-debunk-myths-and-prejudices-about-roma-migrants-in-europe<br \/>\n[3] https:\/\/www.achpr.org\/public\/Document\/file\/Any\/principles_on_the_decriminalisation_of_petty_offences_efpa.pdf<br \/>\n[4] Paragraphe 57 de l\u2019arr\u00eat.<br \/>\n[5] Paragraphe 107 de l\u2019arr\u00eat.<br \/>\n[6] Paragraphe 58 de l\u2019arr\u00eat.<br \/>\n[7] Paragraphe 107 de l\u2019arr\u00eat.<br \/>\n[8] Paragraphe 115 de l\u2019arr\u00eat.<br \/>\n[9] Paragraphes 58 \u00e0 60 de l\u2019arr\u00eat.<br \/>\n[10] Tribunal f\u00e9d\u00e9ral suisse, 9 mai 2008, [6C_1\/2008 (ATF 134 I 214)], \u00a7 5.7.3, cit\u00e9 au paragraphe 18 de l\u2019arr\u00eat.<br \/>\n[11] Paragraphe 112 de l\u2019arr\u00eat.<br \/>\n[12] Paradiso et Campanelli c. Italie [GC], no 25358\/12, \u00a7 159, 24 janvier 2017.<br \/>\n[13] Voir, par exemple, Pretty c. Royaume-Uni, no2346\/02, \u00a7 61, CEDH 2002\u2011III, et Di Trizio c. Suisse, n\u00b0 7186\/09, \u00a7 63, 2 f\u00e9vrier 2016.<br \/>\n[14] Paragraphe 56 de l\u2019arr\u00eat.<br \/>\n[15] Paragraphe 18 de l\u2019arr\u00eat.<br \/>\n[16] Tribunal f\u00e9d\u00e9ral suisse, 9 mai 2008, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 5.3.<br \/>\n[17] Paragraphes 97 et 98 de l\u2019arr\u00eat.<br \/>\n[18] Paragraphes 107 \u00e0 114 de l\u2019arr\u00eat.<br \/>\n[19]\u00a0Voir, par exemple, Centre de ressources juridiques au nom de ValentinC\u00e2mpeanu\u00a0c.\u00a0Roumanie [GC], no 47848\/08, \u00a7 156, CEDH 2014 ou, pr\u00e9c\u00e9demment, Kamil Uzun c. Turquie, no37410\/97, \u00a7 64, 10 mai 2007.<br \/>\n[20]\u00a0Voir, par exemple, l\u2019opinion s\u00e9par\u00e9e du jugeSicilianosjointe \u00e0 l\u2019arr\u00eatMyasnikMalkhasyanc. Arm\u00e9nie, n\u00b049020\/08, 15 octobre 2020.<br \/>\n[21] Paragraphe 8 de l\u2019arr\u00eat.<\/p>\n<div class=\"social-share-buttons\"><a href=\"https:\/\/www.facebook.com\/sharer\/sharer.php?u=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=334\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Facebook<\/a><a href=\"https:\/\/twitter.com\/intent\/tweet?url=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=334&text=AFFAIRE+LACATUS+c.+SUISSE+%28Cour+europ%C3%A9enne+des+droits+de+l%E2%80%99homme%29+Requ%C3%AAte+no+14065%2F15\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Twitter<\/a><a href=\"https:\/\/www.linkedin.com\/shareArticle?url=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=334&title=AFFAIRE+LACATUS+c.+SUISSE+%28Cour+europ%C3%A9enne+des+droits+de+l%E2%80%99homme%29+Requ%C3%AAte+no+14065%2F15\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">LinkedIn<\/a><a href=\"https:\/\/pinterest.com\/pin\/create\/button\/?url=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=334&description=AFFAIRE+LACATUS+c.+SUISSE+%28Cour+europ%C3%A9enne+des+droits+de+l%E2%80%99homme%29+Requ%C3%AAte+no+14065%2F15\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Pinterest<\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>INTRODUCTION. 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