{"id":331,"date":"2021-02-11T15:07:53","date_gmt":"2021-02-11T15:07:53","guid":{"rendered":"https:\/\/loisdumonde.com\/?p=331"},"modified":"2021-02-11T15:07:53","modified_gmt":"2021-02-11T15:07:53","slug":"affaire-georgie-c-russie-ii-cour-europeenne-des-droits-de-lhomme-requete-no-38263-08","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/loisdumonde.com\/?p=331","title":{"rendered":"AFFAIRE G\u00c9ORGIE c. RUSSIE (II) (Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme) Requ\u00eate no 38263\/08"},"content":{"rendered":"<p><strong>INTRODUCTION<\/strong>. Le gouvernement requ\u00e9rant all\u00e9guait que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie &#8211; par le biais d\u2019attaques indiscrimin\u00e9es et disproportionn\u00e9es commises contre des civils et leurs biens<!--more--> sur le territoire g\u00e9orgien par l\u2019arm\u00e9e russe et\/ou les forces s\u00e9paratistes plac\u00e9es sous son contr\u00f4le &#8211; avait permis ou caus\u00e9 l\u2019existence d\u2019une pratique administrative entra\u00eenant la violation des articles 2, 3, 5, 8 et 13 de la Convention, ainsi que des articles 1 et 2 du Protocole no 1 et de l\u2019article 2 du Protocole no 4. De plus, en d\u00e9pit de l\u2019indication de mesures provisoires, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie persisterait \u00e0 violer les obligations qui lui incombent en vertu de la Convention et, en particulier, \u00e0 enfreindre de mani\u00e8re continue les articles 2 et 3 de la Convention.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">GRANDE CHAMBRE<br \/>\n<strong>AFFAIRE G\u00c9ORGIE c. RUSSIE (II)<\/strong><br \/>\n<em>(Requ\u00eate no 38263\/08)<\/em><br \/>\nARR\u00caT<br \/>\n(Fond)<\/p>\n<p>Art 1 \u2022 Juridiction de la Russie\u00a0concernant l\u2019Abkhazie et l\u2019Oss\u00e9tie du Sud \u2022 Juridiction non \u00e9tablie pendant la phase active des hostilit\u00e9s \u2022 Juridiction \u00e9tablie apr\u00e8s leur cessation \u2022 \u00ab\u00a0Contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb<br \/>\nArt 2 \u2022 Art 3 \u2022 Art 8 \u2022 Art 1 P1 \u2022 Pratique administrative quant aux meurtres de civils, et aux incendies et pillages d\u2019habitations dans les villages g\u00e9orgiens en Oss\u00e9tie du Sud et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb<br \/>\nArt 3 \u2022 Traitement inhumain et d\u00e9gradant \u2022 Art 5 \u2022 Pratique administrative quant aux conditions de d\u00e9tention de civils g\u00e9orgiens et leurs humiliations, et leur d\u00e9tention arbitraire<br \/>\nArt 3 \u2022 Pratique administrative quant aux actes de torture sur les prisonniers de guerre g\u00e9orgiens<br \/>\nArt 2 P4 \u2022 Pratique administrative quant \u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 pour les ressortissants g\u00e9orgiens de retourner dans leurs foyers respectifs en Oss\u00e9tie du Sud et en Abkhazie<br \/>\nArt 2 P1 \u2022 All\u00e9gations de pillages et de destructions d\u2019\u00e9coles et de biblioth\u00e8ques publiques et intimidations des \u00e9l\u00e8ves et enseignants d\u2019origine g\u00e9orgienne \u2022 \u00c9l\u00e9ments de preuve insuffisants<br \/>\nArt 2 \u2022 Obligation proc\u00e9durale de mener une enqu\u00eate ad\u00e9quate et effective sur les \u00e9v\u00e9nements s\u2019\u00e9tant d\u00e9roul\u00e9s au cours de la phase active des hostilit\u00e9s et apr\u00e8s leur cessation \u2022 Enqu\u00eates des autorit\u00e9s russes ni promptes, ni effectives, ni ind\u00e9pendantes<br \/>\nArt 38 \u2022 Manquement du gouvernement russe \u00e0 l\u2019obligation de fournir toutes facilit\u00e9s n\u00e9cessaires \u00e0 la Cour<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">STRASBOURG<br \/>\n21 janvier 2021<\/p>\n<p>Cet arr\u00eat est d\u00e9finitif. Il peut subir des retouches de forme.<\/p>\n<p><strong>En l\u2019affaire G\u00e9orgie c. Russie (II),<\/strong><\/p>\n<p>La Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme, si\u00e9geant en une Grande Chambre compos\u00e9e de\u00a0:<\/p>\n<p>Robert Spano, pr\u00e9sident,<br \/>\nLinos-Alexandre Sicilianos,<br \/>\nJon Fridrik Kj\u00f8lbro,<br \/>\nPaul Lemmens,<br \/>\nYonko Grozev,<br \/>\nHelena J\u00e4derblom,<br \/>\nVincent A. De Gaetano,<br \/>\nGanna Yudkivska,<br \/>\nPaulo Pinto de Albuquerque,<br \/>\nHelen Keller,<br \/>\nKrzysztof Wojtyczek,<br \/>\nDmitry Dedov,<br \/>\nArmen Harutyunyan,<br \/>\nGabriele Kucsko-Stadlmayer,<br \/>\nGeorgios A. Serghides,<br \/>\nTim Eicke,<br \/>\nLado Chanturia, juges,<br \/>\net de Johan Callewaert, greffier adjoint de la Grande Chambre,<\/p>\n<p>Apr\u00e8s en avoir d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 en chambre du conseil les 23 et 24 mai 2018, le 23 octobre 2019 et le2 juillet 2020,<\/p>\n<p>Rend l\u2019arr\u00eat que voici, adopt\u00e9 \u00e0 cette derni\u00e8re date\u00a0:<\/p>\n<p><strong>PROC\u00c9DURE<\/strong><\/p>\n<p>I. INTRODUCTION<\/p>\n<p>1. \u00c0 l\u2019origine de l\u2019affaire se trouve une requ\u00eate (no 38263\/08) dirig\u00e9e contre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et dont la G\u00e9orgie a saisi la Cour le 11 ao\u00fbt 2008 en vertu de l\u2019article 33 de la Convention de sauvegarde des droits de l\u2019homme et des libert\u00e9s fondamentales (\u00ab\u00a0la Convention\u00a0\u00bb). Elle \u00e9tait accompagn\u00e9e d\u2019une demande d\u2019application de l\u2019article 39 du r\u00e8glement de la Cour (mesures provisoires) \u00e0 l\u2019encontre de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<\/p>\n<p>2. Le gouvernement g\u00e9orgien (\u00ab\u00a0le gouvernement requ\u00e9rant\u00a0\u00bb) est repr\u00e9sent\u00e9 devant la Cour par son agent, M. Beka Dzamashvili. Il l\u2019a \u00e9t\u00e9 auparavant successivement par ses anciens agents, MM. David Tomadze et Levan Meskhoradze.<\/p>\n<p>3. Le gouvernement russe (\u00ab\u00a0le gouvernement d\u00e9fendeur\u00a0\u00bb) est repr\u00e9sent\u00e9 par son repr\u00e9sentant, M. Mikhail Galperin. Il l\u2019a \u00e9t\u00e9 auparavant par son ancien repr\u00e9sentant, M. Georgy Matyushkin.<\/p>\n<p>4. La requ\u00eate a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9e \u00e0 la cinqui\u00e8me section de la Cour (article\u00a051 \u00a7\u00a01 du r\u00e8glement de la Cour \u2013 \u00ab\u00a0le r\u00e8glement\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>5. Le 12 ao\u00fbt 2008, le pr\u00e9sident de la Cour, faisant fonction de pr\u00e9sident de chambre, a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019appliquer l\u2019article 39 du r\u00e8glement, appelant les deux Hautes Parties contractantes concern\u00e9es \u00e0 honorer les engagements souscrits par elles au titre de la Convention, en particulier relativement aux articles 2 et 3 de la Convention.<\/p>\n<p>6. L\u2019application de l\u2019article 39 fut prorog\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises.<\/p>\n<p>7. Le 6 f\u00e9vrier 2009, l\u2019agent du gouvernement requ\u00e9rant remit la requ\u00eate formelle ainsi que les annexes au greffier de la Cour.<\/p>\n<p>8. Le gouvernement requ\u00e9rant all\u00e9guait que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie &#8211; par le biais d\u2019attaques indiscrimin\u00e9es et disproportionn\u00e9es commises contre des civils et leurs biens sur le territoire g\u00e9orgien par l\u2019arm\u00e9e russe et\/ou les forces s\u00e9paratistes plac\u00e9es sous son contr\u00f4le &#8211; avait permis ou caus\u00e9 l\u2019existence d\u2019une pratique administrative entra\u00eenant la violation des articles\u00a02, 3, 5, 8 et\u00a013 de la Convention, ainsi que des articles\u00a01 et 2 du Protocole no\u00a01 et de l\u2019article 2 du Protocole no 4. De plus, en d\u00e9pit de l\u2019indication de mesures provisoires, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie persisterait \u00e0 violer les obligations qui lui incombent en vertu de la Convention et, en particulier, \u00e0 enfreindre de mani\u00e8re continue les articles 2 et 3 de la Convention.<\/p>\n<p>II. PROC\u00c9DURE SUR LA RECEVABILIT\u00c9 DEVANT LA CHAMBRE<\/p>\n<p>9. Le 27 mars 2009, le pr\u00e9sident de la chambre a d\u00e9cid\u00e9 de communiquer la requ\u00eate au gouvernement d\u00e9fendeur, qu\u2019il a invit\u00e9 \u00e0 soumettre des observations sur la recevabilit\u00e9 des griefs. Apr\u00e8s une prorogation du d\u00e9lai imparti \u00e0 cet effet, le gouvernement d\u00e9fendeur a d\u00e9pos\u00e9 ses observations le 7 octobre 2009.<\/p>\n<p>10. Le 9 octobre 2009, le gouvernement requ\u00e9rant a \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 \u00e0 soumettre ses observations en r\u00e9ponse. Apr\u00e8s une prorogation du d\u00e9lai imparti \u00e0 cet effet, il a d\u00e9pos\u00e9 ses observations le 10 mars 2010. Les annexes ont \u00e9t\u00e9 re\u00e7ues le 22 mars 2010.<\/p>\n<p>11. Le 6 septembre 2010, le pr\u00e9sident de la chambre a invit\u00e9 le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 indiquer \u00e0 la Cour s\u2019il souhaitait d\u00e9poser des observations en r\u00e9plique. Le 12 novembre 2010, le gouvernement d\u00e9fendeur a r\u00e9pondu qu\u2019il se r\u00e9servait la possibilit\u00e9 de les soumettre ult\u00e9rieurement si cela s\u2019av\u00e9rait n\u00e9cessaire dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de la justice internationale.<\/p>\n<p>12. La Cour s\u2019est pench\u00e9e sur l\u2019\u00e9tat de la proc\u00e9dure le 25 janvier 2011 et a d\u00e9cid\u00e9 de recueillir les observations orales des parties sur la recevabilit\u00e9 de la requ\u00eate. Elle a fix\u00e9 la date de l\u2019audience au 16 juin 2011 et a \u00e9galement invit\u00e9 les parties \u00e0 r\u00e9pondre par \u00e9crit \u00e0 une liste de questions avant la date de l\u2019audience.<\/p>\n<p>13. \u00c0 la demande du gouvernement requ\u00e9rant, la Cour a d\u00e9cid\u00e9 le 3\u00a0mai2011 de reporter la date de l\u2019audience sur la recevabilit\u00e9 ainsi que celle de la soumission par les parties de leurs observations \u00e9crites aux questions pos\u00e9es par la Cour.<\/p>\n<p>14. Les 13 et 15 juin 2011, les parties ont d\u00e9pos\u00e9 ces observations.<\/p>\n<p>15. Le 13 d\u00e9cembre 2011, apr\u00e8s une audience portant sur les questions de recevabilit\u00e9 (article 51 \u00a7 5 du r\u00e8glement) tenue le 22 septembre 2011, la requ\u00eate a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e recevable par une chambre de ladite section, compos\u00e9e des juges dont le nom suit\u00a0: Peer Lorenzen, pr\u00e9sident, Karel Jungwiert, Anatoly Kovler, Isabelle Berro-Lef\u00e8vre, Mirjana Lazarova Trajkovska, Nona Tsotsoria, Zdravka Kalaydjieva, ainsi que de Claudia Westerdiek, greffi\u00e8re de section. La chambre a \u00e9galement joint au fond les exceptions relatives \u00e0 l\u2019incompatibilit\u00e9 ratione loci et ratione materiae de la requ\u00eate avec les dispositions de la Convention ainsi que l\u2019exception de non\u2011\u00e9puisement des voies de recours internes.<\/p>\n<p>III. PROC\u00c9DURE SUR LE FOND DEVANT LA GRANDE CHAMBRE<\/p>\n<p>16. Le 3 avril 2012, la chambre s\u2019est dessaisie en faveur de la Grande Chambre, aucune des parties ne s\u2019y \u00e9tant oppos\u00e9e (articles 30 de la Convention et 72 du r\u00e8glement).<\/p>\n<p>17. La composition de la Grande Chambre a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9e conform\u00e9ment aux articles 26 \u00a7\u00a7 4 et 5 de la Convention et 24 du r\u00e8glement.<\/p>\n<p>18. Le 10 octobre 2013, le pr\u00e9sident de la Grande Chambre a invit\u00e9 les parties \u00e0 d\u00e9poser leurs observations sur le fond de l\u2019affaire en r\u00e9ponse aux questions \u00e9crites de la Cour. Apr\u00e8s plusieurs prorogations de d\u00e9lais impartis \u00e0 cet effet, les parties ont soumis leurs observations, accompagn\u00e9es d\u2019annexes, les 30\u00a0d\u00e9cembre 2014 et 5 mars 2015 respectivement.<\/p>\n<p>19. Des observations ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 re\u00e7ues le 2 juin 2014 du Centre des Droits de l\u2019Homme de l\u2019universit\u00e9 d\u2019Essex en tant que tierce partie, que le pr\u00e9sident avait autoris\u00e9 \u00e0 intervenir dans la proc\u00e9dure \u00e9crite (articles 36 \u00a7\u00a02 de la Convention et 44 \u00a7 3 du r\u00e8glement).<\/p>\n<p>20. Le 29 juin 2015, la Cour a d\u00e9cid\u00e9 de recueillir oralement des preuves suppl\u00e9mentaires, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 38 de la Convention et \u00e0 l\u2019article\u00a0A1 de l\u2019annexe au r\u00e8glement. Elle a d\u00e9sign\u00e9 une d\u00e9l\u00e9gation de sept juges de la Grande Chambre compos\u00e9e de Mirjana Lazarova Trajkovska, Nona Tsotsoria, Vincent A. De Gaetano, Helen Keller, Dmitry Dedov, Jon\u00a0Fridrik Kj\u00f8lbro et Yonko Grozev \u00e0 cet effet.<\/p>\n<p>21. Le 8 octobre 2015, le pr\u00e9sident a invit\u00e9 chaque partie \u00e0 soumettre une liste de t\u00e9moins (allant jusqu\u2019\u00e0 vingt) qu\u2019elle souhaitait voir entendre par la d\u00e9l\u00e9gation de juges. Il a \u00e9galement invit\u00e9 des t\u00e9moins suppl\u00e9mentaires choisis par la Cour. Apr\u00e8s plusieurs prorogations du d\u00e9lai imparti \u00e0 cet effet, le gouvernement requ\u00e9rant a adress\u00e9 sa liste de t\u00e9moins le 19 f\u00e9vrier 2016 et le gouvernement d\u00e9fendeur les 19 f\u00e9vrier et 15 mars 2016.<\/p>\n<p>22. Le 8 octobre 2015, le pr\u00e9sident a \u00e9galement invit\u00e9 les parties \u00e0 soumettre leurs observations en r\u00e9ponse aux questions \u00e9crites suppl\u00e9mentaires de la Cour. Ces derni\u00e8res portaient notamment sur les op\u00e9rations militaires russes qui auraient \u00e9t\u00e9 men\u00e9es dans les villages d\u2019Eredvi, de Karbi et de Tortiza ainsi que dans la ville de Gori en ao\u00fbt 2008, et que la Cour avait, \u00e0 un stade int\u00e9rieur, identifi\u00e9es afin de les examiner comme \u00ab\u00a0incidents repr\u00e9sentatifs\u00a0\u00bb des violations all\u00e9gu\u00e9es. Apr\u00e8s une prorogation du d\u00e9lai imparti \u00e0 cet effet, les parties ont soumis leurs observations, accompagn\u00e9es d\u2019annexes, les 19\u00a0f\u00e9vrier et 31\u00a0mars 2016 respectivement.<\/p>\n<p>23. Du 6 au 17 juin 2016, la d\u00e9l\u00e9gation de juges de la Grande Chambre a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 une audition de t\u00e9moins et d\u2019experts \u00e0 huis clos en pr\u00e9sence des repr\u00e9sentants des parties au Palais des droits de l\u2019homme \u00e0 Strasbourg.<\/p>\n<p>24. La d\u00e9l\u00e9gation a entendu en tout trente-trois t\u00e9moins : quinze avaient \u00e9t\u00e9 cit\u00e9s \u00e0 compara\u00eetre par le gouvernement de la G\u00e9orgie, douze par le gouvernement de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et six directement par la Cour.<\/p>\n<p>25. La liste des t\u00e9moins et experts qui ont comparu devant la d\u00e9l\u00e9gation, ainsi que le r\u00e9sum\u00e9 de leurs d\u00e9positions, se trouvent en annexe au pr\u00e9sent arr\u00eat. Un compte rendu int\u00e9gral (verbatim record) confidentiel de leurs d\u00e9positions devant la d\u00e9l\u00e9gation a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli par le greffe de la Cour et inclus dans le dossier de la pr\u00e9sente affaire.<\/p>\n<p>26. Le 30 septembre 2016, le pr\u00e9sident a invit\u00e9 les parties \u00e0 d\u00e9poser des observations suppl\u00e9mentaires sur les preuves produites lors de l\u2019audition de t\u00e9moins ainsi que sur le compte rendu int\u00e9gral des d\u00e9positions des t\u00e9moins qui leur avait \u00e9t\u00e9 adress\u00e9 auparavant (article58 \u00a7 1 du r\u00e8glement et article\u00a0A\u00a08 \u00a7 3 de l\u2019annexe au r\u00e8glement). Apr\u00e8s une prorogation du d\u00e9lai imparti \u00e0 cet effet, les observations des parties, accompagn\u00e9es d\u2019annexes, sont parvenues \u00e0 la Cour les 31 janvier, et 3, 6 et 8 f\u00e9vrier 2017. Des observations compl\u00e9mentaires des parties, en r\u00e9ponse \u00e0 leurs observations ant\u00e9rieures respectives, accompagn\u00e9es d\u2019annexes, ont \u00e9t\u00e9 re\u00e7ues le 24\u00a0novembre 2017.<\/p>\n<p>27. Le 3 mars 2017, le pr\u00e9sident a d\u00e9cid\u00e9 de recueillir les observations orales des parties sur le fond de l\u2019affaire. Il a fix\u00e9 la date de l\u2019audience au 27\u00a0septembre 2017. Le 17 mai 2017, il a d\u00e9cid\u00e9 de reporter la date de l\u2019audience au 23 mai 2018.<\/p>\n<p>28. Le 27 avril 2018, malgr\u00e9 la demande du gouvernement requ\u00e9rant en ce sens, le pr\u00e9sident a d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas appropri\u00e9 de reporter \u00e0 nouveau la date de l\u2019audience.<\/p>\n<p>29. Une audience sur le fond de l\u2019affaire s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e en public au Palais des droits de l\u2019homme, \u00e0 Strasbourg, le 23 mai 2018 (article 58 \u00a7 2 du r\u00e8glement).<\/p>\n<p>Ont comparu\u00a0:<\/p>\n<p>\u2013 pour le gouvernement requ\u00e9rant<br \/>\nMM. G. Lordkipanidze, ministre adjoint de la justice,<br \/>\nB. Dzamashvili, agent,<br \/>\nB. Emmerson QC,<br \/>\nR. Dixon, QC, conseils\u00a0;<br \/>\nMmes T. Rostiashvili,<br \/>\nM. Bilikhodze,<br \/>\nN. Tchanturidze,<br \/>\nM. G. Nakashidze, conseillers.<br \/>\n\u2013 pour le gouvernement d\u00e9fendeur<br \/>\nMM. M. Galperin, ministre adjoint de la justice, repr\u00e9sentant,<br \/>\nM. Swainston, QC,<br \/>\nP. Wright,<br \/>\nR. Blakeley,<br \/>\nE. Harrison,<br \/>\nK. Ivanyan,<br \/>\nV. Torkanovskiy,<br \/>\nMmes V. Podyukova, conseils\u00a0;<br \/>\nY. Borisova,<br \/>\nMM. P. Smirnov,<br \/>\nA. Gorshkov,<br \/>\nS. Shkodenko, conseillers.<\/p>\n<p>La Cour a entendu en leurs d\u00e9clarations MM. Emmerson, Galperin et Swainston.<\/p>\n<p>EN FAIT<\/p>\n<p>I. LES CIRCONSTANCES DE L\u2019ESP\u00c8CE<\/p>\n<p>30. La pr\u00e9sente requ\u00eate s\u2019inscrit dans le contexte du conflit arm\u00e9 qui a oppos\u00e9 la G\u00e9orgie et la F\u00e9d\u00e9ration de Russie en ao\u00fbt 2008, point culminant d\u2019une longue s\u00e9rie de tensions, provocations et incidents opposant les deux pays.<\/p>\n<p>31. Les faits de l\u2019esp\u00e8ce peuvent se r\u00e9sumer comme suit[1].<\/p>\n<p><strong>A. Vue d\u2019ensemble<\/strong><\/p>\n<p>32. Dans son rapport de septembre 2009, la mission d\u2019enqu\u00eate internationale ind\u00e9pendante sur le conflit en G\u00e9orgie[2] (Independent International Fact-Finding Mission on the Conflict in Georgia \u2013 IIFFMCG \u2013 ci-apr\u00e8s \u00ab\u00a0mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE\u00a0\u00bb), \u00e9tablie par d\u00e9cision du 2\u00a0d\u00e9cembre 2008 du Conseil de l\u2019Union europ\u00e9enne, a d\u00e9crit le conflit arm\u00e9 ainsi (p. 5) :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans la nuit du 7 au 8 ao\u00fbt 2008, apr\u00e8s une longue p\u00e9riode de mont\u00e9e des tensions et des incidents, de violents combats \u00e9clat\u00e8rent dans la ville de Tskhinvali et aux alentours, en Oss\u00e9tie du Sud, puis s\u2019\u00e9tendirent rapidement \u00e0 d\u2019autres r\u00e9gions de G\u00e9orgie. Ces combats, qui dur\u00e8rent cinq jours, caus\u00e8rent dans de nombreux endroits \u00e0 travers le pays des destructions massives, allant jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9vastation compl\u00e8te de plusieurs villes et villages. Les pertes humaines furent lourdes. Du c\u00f4t\u00e9 g\u00e9orgien, le conflit se solda par 170 victimes dans les forces arm\u00e9es, 14 dans la police et 228 parmi les civils, et fit 1\u00a0747 bless\u00e9s. Du c\u00f4t\u00e9 russe, on d\u00e9plora 67 morts et 283 bless\u00e9s dans les forces arm\u00e9es. Les Sud-Oss\u00e8tes firent \u00e9tat de 365 victimes, chiffre qui inclut vraisemblablement tant les militaires que les civils. Au total, quelque 850 personnes perdirent la vie, sans parler de celles qui furent bless\u00e9es ou port\u00e9es disparues et des civils \u2013 plus de 100\u00a0000 \u2013 qui fuirent leur domicile. Pr\u00e8s de 35\u00a0000 personnes n\u2019ont toujours pas pu regagner leur domicile. Les combats n\u2019ont pas mis fin au conflit politique et n\u2019ont r\u00e9solu aucune des questions \u00e0 leur origine. Les tensions persistent. La situation politique ne s\u2019est pas am\u00e9lior\u00e9e \u00e0 la fin des hostilit\u00e9s et, \u00e0 certains \u00e9gards, elle se r\u00e9v\u00e8le m\u00eame plus difficile qu\u2019auparavant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>33. La mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE a \u00e9galement r\u00e9sum\u00e9 comme suit le d\u00e9roulement des \u00e9v\u00e9nements litigieux (pp. 10-11) :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans la nuit du 7 au 8 ao\u00fbt 2008, les G\u00e9orgiens lanc\u00e8rent une attaque d\u2019artillerie soutenue sur la ville de Tskhinvali. D\u2019autres mouvements des forces arm\u00e9es g\u00e9orgiennes visant Tskhinvali et ses environs se pr\u00e9paraient et le conflit impliqua rapidement des unit\u00e9s militaires et groupes arm\u00e9s russes, sud-oss\u00e8tes et abkhazes. L\u2019avanc\u00e9e g\u00e9orgienne en Oss\u00e9tie du Sud fut n\u00e9anmoins stopp\u00e9e. En riposte, les forces arm\u00e9es russes, couvertes par des tirs a\u00e9riens et des \u00e9l\u00e9ments de la flotte de la Mer Noire, p\u00e9n\u00e9tr\u00e8rent profond\u00e9ment en G\u00e9orgie et, empruntant la principale route qui traverse le pays d\u2019est en ouest, atteignirent le port de Poti et s\u2019arr\u00eat\u00e8rent aux portes de la capitale de la G\u00e9orgie, Tbilissi. La confrontation se transforma en un conflit \u00e0 la fois inter\u00e9tatique et intra-\u00e9tatique, opposant les forces g\u00e9orgiennes aux forces russes \u00e0 un niveau et des combattants sud-oss\u00e8tes et abkhazes \u00e0 des combattants g\u00e9orgiens \u00e0 un autre. De tels conflits se d\u00e9roulant \u00e0 diff\u00e9rents niveaux sont particuli\u00e8rement propices \u00e0 des violations du droit international humanitaire et des droits de l\u2019homme. C\u2019est bien ce qui s\u2019est pass\u00e9 et de nombreux cas de violations furent le fait de groupes arm\u00e9s irr\u00e9guliers sud-oss\u00e8tes, qui n\u2019\u00e9taient pas ou ne pouvaient pas \u00eatre convenablement contr\u00f4l\u00e9s par les forces arm\u00e9es russes r\u00e9guli\u00e8res. Un autre th\u00e9\u00e2tre d\u2019hostilit\u00e9s s\u2019est ensuite ouvert sur le front occidental, o\u00f9 les forces abkhazes appuy\u00e9es par l\u2019arm\u00e9e russe prirent le contr\u00f4le de la haute vall\u00e9e de la Kodori sans se heurter \u00e0 une forte r\u00e9sistance g\u00e9orgienne. Apr\u00e8s cinq jours de conflit, un accord de cessez-le-feu fut n\u00e9goci\u00e9 le 12 ao\u00fbt 2008 entre le pr\u00e9sident russe Dimitri Medvedev, le pr\u00e9sident g\u00e9orgien Mikhe\u00efl Saakachvili et le pr\u00e9sident fran\u00e7ais Nicolas Sarkozy, ce dernier agissant au nom de l\u2019Union europ\u00e9enne. Un accord de mise en \u0153uvre suivit le 8 septembre 2008, qui vit en grande partie le jour gr\u00e2ce aussi aux efforts persistants d\u00e9ploy\u00e9s par le pr\u00e9sident fran\u00e7ais.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>B. Chronologie du conflit<\/strong><\/p>\n<p>34. Au vu de tous les \u00e9l\u00e9ments dont elle dispose, la chronologie du conflit peut \u00eatre r\u00e9sum\u00e9e comme suit\u00a0:<\/p>\n<p>35. Dans la nuit du 7 au 8 ao\u00fbt 2008, apr\u00e8s une longue p\u00e9riode de mont\u00e9e des tensions et des incidents, les G\u00e9orgiens lanc\u00e8rent une attaque d\u2019artillerie sur la ville de Tskhinvali (capitale administrative de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud[3]).<\/p>\n<p>36. \u00c0 compter du 8 ao\u00fbt 2008, les forces terrestres russes ont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 en G\u00e9orgie en traversant l\u2019Abkhazie et l\u2019Oss\u00e9tie du Sud avant d\u2019entrer dans les r\u00e9gions limitrophes en territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9. Elles b\u00e9n\u00e9fici\u00e8rent du renfort de l\u2019arm\u00e9e de l\u2019air russe et de la flotte de la mer Noire.<\/p>\n<p>37. Les combats arm\u00e9s se sont essentiellement d\u00e9roul\u00e9s dans la r\u00e9gion de Tskhinvali en Oss\u00e9tie du Sud, ainsi dans la r\u00e9gion de Gori, situ\u00e9e dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb en territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9, au sud de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud.<\/p>\n<p>38. \u00c0 compter du 10 ao\u00fbt 2008, les forces arm\u00e9es g\u00e9orgiennes se sont retir\u00e9es de la r\u00e9gion de Tskhinvali puis du district de Gori.<\/p>\n<p>39. Les forces arm\u00e9es russes ont progressivement envahi les territoires g\u00e9orgiens suivants\u00a0:<\/p>\n<p>a) toute l\u2019Abkhazie, y compris la haute Abkhazie (haute vall\u00e9e de la Kodori), auparavant sous contr\u00f4le g\u00e9orgien\u00a0;<\/p>\n<p>b) toute l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, y compris le district d\u2019Akhalgori, auparavant sous contr\u00f4le g\u00e9orgien\u00a0; ce district a \u00e9t\u00e9 occup\u00e9 \u00e0 compter du 16 ao\u00fbt 2008\u00a0;<\/p>\n<p>c) le village de P\u00e9r\u00e9vi (district de Satchkh\u00e9r\u00e9), situ\u00e9 en territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9, \u00e0 l\u2019ouest de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0;<\/p>\n<p>d) \u00ab\u00a0la zone tampon\u00a0\u00bb, comprenant les zones adjacentes \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et \u00e0 l\u2019Abkhazie, situ\u00e9e en territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9, apr\u00e8s que les forces arm\u00e9es russes se soient retir\u00e9es de la ville de Gori le 22\u00a0ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>40. Un accord de cessez-le-feu fut conclu le 12 ao\u00fbt 2008 entre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et la G\u00e9orgie sous l\u2019\u00e9gide de l\u2019Union europ\u00e9enne, pr\u00e9voyant notamment le non-recours \u00e0 la force, la cessation d\u00e9finitive des hostilit\u00e9s, l\u2019acc\u00e8s de l\u2019aide humanitaire, le repli des forces militaires g\u00e9orgiennes sur leurs positions habituelles et le retrait des forces militaires russes sur les lignes ant\u00e9rieures au d\u00e9clenchement des hostilit\u00e9s.<\/p>\n<p>41. Par un d\u00e9cret du 26 ao\u00fbt 2008, le pr\u00e9sident russe, Dimitri Medvedev, reconnut l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie, apr\u00e8s un vote unanime de l\u2019Assembl\u00e9e f\u00e9d\u00e9rale russe pr\u00e9conisant pareille mesure. Cette reconnaissance n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 suivie par la communaut\u00e9 internationale.<\/p>\n<p>42. Eu \u00e9gard au retard pris par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie dans l\u2019application de cet accord, un nouvel accord de mise en \u0153uvre de l\u2019accord de cessez\u2011le\u2011feu (accord Sarkozy-Medvedev) fut sign\u00e9 le 8 septembre 2008. Il pr\u00e9voyait notamment que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie retire ses troupes des zones adjacentes \u00e0 l\u2019Abkhazie et \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud dans les 10 jours suivant le d\u00e9ploiement de la mission d\u2019observation de l\u2019UE le 1e octobre 2008.<\/p>\n<p>43. Le 17 septembre 2008, la Russie signa des accords \u00ab d\u2019amiti\u00e9 et de coop\u00e9ration \u00bb avec l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et l\u2019Abkhazie portant sur de nombreux domaines. Ces accords pr\u00e9voyaient l\u2019\u00e9tablissement de bases militaires et le stationnement de jusqu\u2019\u00e0 3\u00a0800 soldats russes dans chacune de ces deux r\u00e9gions. Les deux accords ont \u00e9t\u00e9 ratifi\u00e9s \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 par la Douma d\u2019\u00c9tat le 29 octobre 2008 et par le Conseil de la F\u00e9d\u00e9ration le 11 novembre 2008.<\/p>\n<p>44. Le 10 octobre 2008, la Russie acheva le retrait de ses troupes stationn\u00e9es dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, sauf pour ce qui est du village de P\u00e9r\u00e9vi (district de Satchkh\u00e9r\u00e9), situ\u00e9 en territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9, dont les troupes russes ne se sont retir\u00e9es que le 18 octobre 2010.<\/p>\n<p>II. LE DROIT INTERNATIONAL HUMANITAIRE PERTINENT[4]<\/p>\n<p><strong>A. R\u00e8glement de La Haye de 1907<\/strong><\/p>\n<p>45. Le R\u00e8glement de La Haye concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre du 18 octobre 1907[5] contient notamment des dispositions pertinentes en situation d\u2019occupation.<\/p>\n<p><strong>B. Conventions de Gen\u00e8ve de 1949 et Protocole additionnel<\/strong><\/p>\n<p>46. Les Conventions et le Protocole pertinents en l\u2019esp\u00e8ce sont<\/p>\n<p>a) la premi\u00e8re Convention de Gen\u00e8ve &#8211; Convention (I) &#8211; pour l\u2019am\u00e9lioration du sort des bless\u00e9s et des malades dans les forces arm\u00e9es en campagne (adopt\u00e9e en 1864, puis r\u00e9vis\u00e9e en 1906, en 1929, et en 1949)[6]\u00a0;<\/p>\n<p>b) la troisi\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve &#8211; Convention (III) &#8211; relative au traitement des prisonniers de guerre (adopt\u00e9e en 1929 et r\u00e9vis\u00e9e en 1949)[7];<\/p>\n<p>c) la quatri\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve &#8211; Convention (IV) &#8211; relative \u00e0 la protection des personnes civiles en temps de guerre du 12 ao\u00fbt 1949[8]\u00a0;<\/p>\n<p>d) le Protocole additionnel aux Conventions de Gen\u00e8ve &#8211; Protocole (I) &#8211; relatif \u00e0 la protection des victimes des conflits arm\u00e9s internationaux, du 8\u00a0juin 1977[9].<\/p>\n<p>47. L\u2019article 1 de chacune de ces Conventions pr\u00e9voit que les Parties contractantes \u00ab\u00a0s\u2019engagent \u00e0 respecter et \u00e0 faire respecter la pr\u00e9sente Convention en toutes circonstances\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>III. LES DEMANDES DES PARTIES<\/p>\n<p><strong>A. Gouvernement requ\u00e9rant<\/strong><\/p>\n<p>48. Le gouvernement requ\u00e9rant affirme qu\u2019il ressort des preuves disponibles\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0a. Que les violations de la Convention en cause rel\u00e8vent de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au sens de l\u2019article\u00a01 de la Convention parce que ladite F\u00e9d\u00e9ration exer\u00e7ait une autorit\u00e9 et un contr\u00f4le effectifs sur les territoires o\u00f9 elles furent commises et\/ou exer\u00e7ait sa juridiction par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019autorit\u00e9 et du contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>b. Que les violations en cause s\u2019inscrivent dans le cadre d\u2019un processus r\u00e9p\u00e9titif d\u2019actes et d\u2019omissions constituant une pratique administrative incompatible avec la Convention, perp\u00e9tr\u00e9s ou officiellement tol\u00e9r\u00e9s par les autorit\u00e9s russes, et qu\u2019en tout \u00e9tat de cause, il n\u2019existait pas de recours effectif pour contester l\u2019attitude des autorit\u00e9s russes en ce qui concerne la conduite d\u2019une enqu\u00eate sur les violations en cause.<\/p>\n<p>c. Que la Russie a port\u00e9 atteinte aux articles 2, 3, 5, 8 et 13 de la Convention, aux articles 1 et 2 du Protocole no\u00a01 et \u00e0 l\u2019article\u00a02 du Protocole no\u00a04, et n\u2019a pas conduit d\u2019enqu\u00eate sur les incidents qui sont \u00e0 l\u2019origine de ces atteintes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Compte tenu des \u00e9l\u00e9ments de preuve avanc\u00e9s, le gouvernement requ\u00e9rant invite la Cour \u00e0 reconna\u00eetre que la Russie a port\u00e9 atteinte aux articles ci\u2011dessus mentionn\u00e9s et n\u2019a pas conduit d\u2019enqu\u00eate sur les incidents qui sont \u00e0 l\u2019origine de ces atteintes. Le gouvernement requ\u00e9rant demande \u00e9galement \u00ab\u00a0r\u00e9paration de ces violations, notamment la conduite d\u2019enqu\u00eates conformes aux exigences de la Convention, des mesures de redressement et l\u2019octroi d\u2019une indemnit\u00e9 aux parties l\u00e9s\u00e9es\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>B. Gouvernement d\u00e9fendeur<\/strong><\/p>\n<p>49. Le gouvernement d\u00e9fendeur conteste la requ\u00eate de la G\u00e9orgie pour les motifs suivants\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(1) Les all\u00e9gations de la G\u00e9orgie concernent des \u00e9v\u00e9nements all\u00e9gu\u00e9s qui, s\u2019ils se sont produits, ne relevaient pas de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et se sont produits hors de son contr\u00f4le effectif. Par cons\u00e9quent, les griefs formul\u00e9s par la G\u00e9orgie, outre qu\u2019ils sont sp\u00e9cieux et artificiels, portent sur des questions qui ne rel\u00e8vent pas de la comp\u00e9tence de la Cour.<\/p>\n<p>(2) Les griefs de la G\u00e9orgie concernent essentiellement la conduite que les forces arm\u00e9es russes auraient eue pendant et imm\u00e9diatement apr\u00e8s un conflit arm\u00e9 qu\u2019elle a d\u00e9clench\u00e9 en attaquant l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, les forces russes de maintien de la paix et des ressortissants russes en Oss\u00e9tie du Sud.<\/p>\n<p>(3) La r\u00e9ponse militaire de la Russie \u00e9tait l\u00e9gitime en droit international public et en DIH [droit international humanitaire]. Dans le conflit arm\u00e9 international qui en a r\u00e9sult\u00e9, les obligations de la Russie \u00e9taient exclusivement d\u00e9finies et gouvern\u00e9es par le DIH, et la Cour n\u2019a pas comp\u00e9tence sur les questions correspondantes du respect du DIH par la Russie. Sans pr\u00e9judice de cette position, la Russie a pleinement respect\u00e9 ses obligations en vertu du DIH.<\/p>\n<p>(4) Les all\u00e9gations de la G\u00e9orgie relatives \u00e0 des abus des droits et l\u2019homme et \u00e0 la responsabilit\u00e9 de la Russie au titre de ces abus sont mensong\u00e8res et ne sont pas \u00e9tay\u00e9es. Les quelques \u00e9l\u00e9ments soumis par la G\u00e9orgie \u00e0 la Cour ne justifient pas les graves accusations port\u00e9es contre les forces russes. (&#8230;)<\/p>\n<p>(5) Dans la mesure o\u00f9 des G\u00e9orgiens ont \u00e9t\u00e9 bless\u00e9s ou leurs biens endommag\u00e9s en dehors des zones du conflit actif (et la G\u00e9orgie exag\u00e8re consid\u00e9rablement les cas), il semble que les auteurs de ces actes aient \u00e9t\u00e9 des Sud-Oss\u00e8tes, notamment des miliciens sans scrupules, des civils sud\u2011oss\u00e8tes m\u00e9contents et des criminels. (&#8230;)<\/p>\n<p>(6) S\u2019agissant des inconv\u00e9nients, pour les ressortissants g\u00e9orgiens, du maintien des contr\u00f4les aux fronti\u00e8res dont se plaint la G\u00e9orgie, ces contr\u00f4les rel\u00e8vent exclusivement des autorit\u00e9s sud\u2011oss\u00e8tes et abkhazes. (&#8230;)<\/p>\n<p>(7) Les ressortissants g\u00e9orgiens disposent de voies de recours en Oss\u00e9tie du Sud et en Abkhazie. Ils peuvent aussi saisir la justice russe. Pourtant, la G\u00e9orgie a syst\u00e9matiquement refus\u00e9 de collaborer ou d\u2019apporter son aide aux enqu\u00eates p\u00e9nales en Oss\u00e9tie du Sud, en Abkhazie et en Russie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 titre principal, le gouvernement d\u00e9fendeur soutient que la Cour doit rejeter la requ\u00eate pour les motifs suivants\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(1) elle se fonde sur un contr\u00f4le effectif exerc\u00e9 par la Russie sur les zones de conflit et les troubles civils qui ont suivi, alors qu\u2019il devrait \u00eatre apparent, m\u00eame \u00e0 ce stade, que la Russie n\u2019exer\u00e7ait pas de contr\u00f4le effectif\u00a0;<\/p>\n<p>(2) elle se fonde sur de pr\u00e9tendues violations de la Convention alors que seul le DIH s\u2019appliquait.<\/p>\n<p>Si toutefois la Cour d\u00e9cide de pousser l\u2019examen de cette affaire au-del\u00e0 d\u2019une analyse sommaire qui montrerait que la th\u00e8se de la G\u00e9orgie ne tient pas sur cette base, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie soutient que la Cour devra enqu\u00eater et recueillir des preuves, et tenir compte, dans cette affaire opposant deux \u00c9tats, des \u00e9l\u00e9ments de preuve pr\u00e9sent\u00e9s dans les requ\u00eates individuelles soumises par des personnes physiques par suite du conflit.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 titre subsidiaire, le gouvernement d\u00e9fendeur demande \u00e0 la Cour, au vu de ce qui pr\u00e9c\u00e8de et tout en r\u00e9affirmant ses objections sur la comp\u00e9tence et la recevabilit\u00e9 en l\u2019esp\u00e8ce, \u00ab\u00a0de rejeter la requ\u00eate au fond en totalit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p><strong>EN DROIT<\/strong><\/p>\n<p>I. PRINCIPAUX ASPECTS DE LA REQU\u00caTE<\/p>\n<p>50. La Cour rel\u00e8ve que la pr\u00e9sente requ\u00eate contient les aspects principaux suivants\u00a0:<\/p>\n<p><strong>A. Phase active des hostilit\u00e9s durant la guerre des cinq jours apr\u00e8s l\u2019intervention des forces arm\u00e9es russes[10] (du 8 au 12\u00a0ao\u00fbt 2008)<\/strong><\/p>\n<p>51. All\u00e9gations d\u2019attaques (bombardements, pilonnages, tirs d\u2019artillerie) par les forces arm\u00e9es russes et\/ou des forces sud-oss\u00e8tes, qui ont d\u00e9but\u00e9 le 8\u00a0ao\u00fbt 2008 et se sont termin\u00e9es le 12 ao\u00fbt 2008 &#8211; griefs sous l\u2019angle de l\u2019article 2 de la Convention.<\/p>\n<p><strong>B. Phase d\u2019occupation apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s (accord de cessez-le-feu du 12\u00a0ao\u00fbt 2008)<\/strong><\/p>\n<p>52. All\u00e9gations de meurtres, de mauvais traitements, de pillages et d\u2019incendies d\u2019habitations par les forces arm\u00e9es russes et par les forces sud\u2011oss\u00e8tes en Oss\u00e9tie du Sud et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb adjacente et qui ont notamment eu lieu pendant la p\u00e9riode apr\u00e8s le 12 ao\u00fbt 2008 &#8211; griefs sous l\u2019angle des articles 2, 3 et 8 de la Convention, ainsi que de l\u2019article 1 du Protocole no 1.<\/p>\n<p><strong>C. Traitement de d\u00e9tenus civils et l\u00e9galit\u00e9 de leur d\u00e9tention<\/strong><\/p>\n<p>53. All\u00e9gations de d\u00e9tention ill\u00e9gale dans des conditions ind\u00e9centes d\u2019environ 160 civils (surtout des femmes et des personnes \u00e2g\u00e9es) pendant environ 15 jours (ils ont tous \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9s le 27\u00a0ao\u00fbt 2008) par des forces sud\u2011oss\u00e8tes, certains parmi les d\u00e9tenus auraient \u00e9galement subi des mauvais traitements &#8211; griefs sous l\u2019angle des articles 3 et 5 de la Convention.<\/p>\n<p><strong>D. Traitement de prisonniers de guerre<\/strong><\/p>\n<p>54. All\u00e9gations de mauvais traitements et de torture de plus de 30\u00a0prisonniers de guerre par des forces russes et sud-oss\u00e8tes en ao\u00fbt 2008 &#8211; griefs sous l\u2019angle de l\u2019article 3 de la Convention.<\/p>\n<p><strong>E. Libert\u00e9 de mouvement des personnes d\u00e9plac\u00e9es<\/strong><\/p>\n<p>55. All\u00e9gations que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et les autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et d\u2019Abkhazie auraient emp\u00each\u00e9 le retour vers ces r\u00e9gions d\u2019environ 23\u00a0000 habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne[11] d\u00e9plac\u00e9s de force \u2013 griefs sous l\u2019angle de l\u2019article 2 du Protocole\u00a0no\u00a04.<\/p>\n<p><strong>F. Droit \u00e0 l\u2019instruction<\/strong><\/p>\n<p>56. All\u00e9gations de pillages et de destructions d\u2019\u00e9coles et de biblioth\u00e8ques publiques par les troupes russes et les autorit\u00e9s s\u00e9paratistes et intimidations des \u00e9l\u00e8ves et enseignants d\u2019origine g\u00e9orgienne \u2013 griefs sous l\u2019angle de l\u2019article 2 du Protocole no 1.<\/p>\n<p><strong>G. Obligation d\u2019enqu\u00eate<\/strong><\/p>\n<p>57. All\u00e9gations quant \u00e0 l\u2019absence d\u2019enqu\u00eates sur le d\u00e9roulement des \u00e9v\u00e9nements ayant abouti aux violations all\u00e9gu\u00e9es en ce qui concerne l\u2019article 2 \u2013 griefs sous l\u2019angle proc\u00e9dural de l\u2019article 2 de la Convention.<\/p>\n<p><strong>H. Recours effectifs<\/strong><\/p>\n<p>58. All\u00e9gations d\u2019absence de recours effectifs quant aux violations all\u00e9gu\u00e9es \u2013 griefs sous l\u2019angle de l\u2019article 13 de la Convention combin\u00e9 avec les articles 3, 5 et 8 de la Convention, ainsi qu\u2019avec les articles 1 et 2 du Protocole no 1 et l\u2019article 2 du Protocole no 4.<\/p>\n<p>II. PRINCIPES D\u2019APPR\u00c9CIATION DES PREUVES ET \u00c9TABLISSEMENT DES FAITS<\/p>\n<p><strong>A. Principes d\u2019appr\u00e9ciation des preuves<\/strong><\/p>\n<p>59. La Cour se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 cet \u00e9gard aux principes g\u00e9n\u00e9raux qui ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment r\u00e9sum\u00e9s comme suit dans l\u2019arr\u00eat G\u00e9orgie c. Russie(I) ([GC], no\u00a013255\/07, CEDH 2014)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a093. Pour l\u2019appr\u00e9ciation des \u00e9l\u00e9ments de preuve, la Cour retient le crit\u00e8re de la preuve \u00ab\u00a0au-del\u00e0 de tout doute raisonnable\u00a0\u00bb, \u00e9nonc\u00e9 par elle dans le cadre des deux premi\u00e8res affaires inter\u00e9tatiques dont elle a eu \u00e0 conna\u00eetre (Irlande c.\u00a0Royaume\u2011Uni, 18\u00a0janvier 1978, \u00a7 161, s\u00e9rie A no 25, et Chypre c. Turquie [GC], no\u00a025781\/94, \u00a7 113, CEDH 2001\u2011IV)et qui, depuis, fait partie de sa jurisprudence constante (voir notamment Ila\u015fcu et autres c. Moldova et Russie [GC], no\u00a048787\/99, \u00a7\u00a026, CEDH\u00a02004\u2011VII, Davydov et autres c. Ukraine, nos 17674\/02 et 39081\/02, \u00a7\u00a0158, 1er\u00a0juillet 2010).<\/p>\n<p>94. Elle n\u2019a toutefois jamais eu pour dessein d\u2019emprunter la d\u00e9marche des ordres juridiques nationaux qui appliquent ce crit\u00e8re. Il lui incombe de statuer non pas sur la culpabilit\u00e9 au regard du droit p\u00e9nal ou sur la responsabilit\u00e9 civile, mais sur la responsabilit\u00e9 des \u00c9tats contractants au regard de la Convention. La sp\u00e9cificit\u00e9 de la t\u00e2che que lui attribue l\u2019article\u00a019 de la Convention \u2013 assurer le respect par les Hautes Parties contractantes de leur engagement consistant \u00e0 reconna\u00eetre les droits fondamentaux consacr\u00e9s par cet instrument \u2013 conditionne sa fa\u00e7on d\u2019aborder les questions de preuve. Dans le cadre de la proc\u00e9dure devant la Cour, il n\u2019existe aucun obstacle proc\u00e9dural \u00e0 la recevabilit\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments de preuve ni aucune formule pr\u00e9d\u00e9finie applicables \u00e0 leur appr\u00e9ciation. La Cour adopte les conclusions qui, \u00e0 son avis, se trouvent \u00e9tay\u00e9es par une \u00e9valuation ind\u00e9pendante de l\u2019ensemble des \u00e9l\u00e9ments de preuve, y compris les d\u00e9ductions qu\u2019elle peut tirer des faits et des observations des parties. Conform\u00e9ment \u00e0 sa jurisprudence constante, la preuve peut r\u00e9sulter d\u2019un faisceau d\u2019indices, ou de pr\u00e9somptions non r\u00e9fut\u00e9es, suffisamment graves, pr\u00e9cis et concordants. En outre, le degr\u00e9 de conviction n\u00e9cessaire pour parvenir \u00e0 une conclusion particuli\u00e8re et, \u00e0 cet \u00e9gard, la r\u00e9partition de la charge de la preuve sont intrins\u00e8quement li\u00e9s \u00e0 la sp\u00e9cificit\u00e9 des faits, \u00e0 la nature de l\u2019all\u00e9gation formul\u00e9e et au droit conventionnel en jeu. La Cour est \u00e9galement attentive \u00e0 la gravit\u00e9 que rev\u00eat un constat selon lequel un \u00c9tat contractant a viol\u00e9 des droits fondamentaux (voir notamment Natchova et autres c. Bulgarie [GC], nos\u00a043577\/98 et 43579\/98, \u00a7 147, CEDH 2005-VII, et Mathew c. Pays-Bas, no 24919\/03, \u00a7\u00a0156, CEDH\u00a02005\u2011IX).<\/p>\n<p>95. Pour \u00e9tablir l\u2019existence d\u2019une pratique administrative, la Cour ne s\u2019inspire pas de l\u2019id\u00e9e que la charge de la preuve p\u00e8se sur l\u2019un des deux gouvernements en cause, mais elle doit plut\u00f4t \u00e9tudier l\u2019ensemble des \u00e9l\u00e9ments en sa possession, d\u2019o\u00f9 qu\u2019ils proviennent (Irlande c. Royaume-Uni et Chypre c. Turquie pr\u00e9cit\u00e9s, ibidem). De plus, le comportement des parties dans le cadre des efforts entrepris par la Cour pour obtenir des preuves peut \u00e9galement constituer un \u00e9l\u00e9ment \u00e0 prendre en compte (Irlande c.\u00a0Royaume\u2011Uni, Ila\u015fcu et autres et Davydov et autres pr\u00e9cit\u00e9s, ibidem).<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>138. [Par ailleurs,] la Cour rappelle que, \u00ab\u00a0ma\u00eetresse de sa propre proc\u00e9dure et de son propre r\u00e8glement, elle appr\u00e9cie en pleine libert\u00e9 non seulement la recevabilit\u00e9 et la pertinence, mais aussi la force probante de chaque \u00e9l\u00e9ment du dossier\u00a0\u00bb (voir Irlande c. Royaume-Uni pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 210 in fine). Or elle a souvent attach\u00e9 de l\u2019importance aux informations contenues dans les rapports r\u00e9cents provenant d\u2019associations internationales ind\u00e9pendantes de d\u00e9fense des droits de l\u2019homme ou de sources gouvernementales (voir, mutatis mutandis, Saadi c. Italie [GC], no\u00a037201\/06, \u00a7 131, CEDH 2008, NA. c. Royaume-Uni, no 25904\/07, \u00a7\u00a0119, 17 juillet 2008, M.S.S. c.\u00a0Belgique et Gr\u00e8ce [GC], no 30696\/09, \u00a7\u00a7 227 et 255, CEDH 2011, et Hirsi Jamaa et autres c. Italie [GC], no\u00a027765\/09, \u00a7\u00a0118, CEDH 2012). Afin d\u2019appr\u00e9cier la fiabilit\u00e9 de ces rapports, les crit\u00e8res pertinents sont l\u2019autorit\u00e9 et la r\u00e9putation de leurs auteurs, le s\u00e9rieux des enqu\u00eates \u00e0 leur origine, la coh\u00e9rence de leurs conclusions et leur confirmation par d\u2019autres sources (voir, mutatis mutandis, Saadi pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0143, NA. pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 120, et Sufi et Elmi c. Royaume-Uni, nos 8319\/07 et 11449\/07, \u00a7 230, 28 juin 2011).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>60. La Cour ayant suivi cette approche dans une affaire inter\u00e9tatique r\u00e9cente impliquant les deux m\u00eames Hautes Parties contractantes, elle consid\u00e8re qu\u2019il ne serait pas appropri\u00e9 de modifier cette approche dans la pr\u00e9sente affaire.<\/p>\n<p><strong>B. \u00c9tablissement des faits<\/strong><\/p>\n<p>61. La Cour rel\u00e8ve d\u2019embl\u00e9e qu\u2019il est particuli\u00e8rement difficile d\u2019\u00e9tablir les faits dans le contexte d\u2019une affaire inter\u00e9tatique telle que la pr\u00e9sente, qui porte sur un conflit arm\u00e9 et ses cons\u00e9quences, impliquant des milliers de personnes, et qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 pendant une p\u00e9riode de temps significative sur une vaste zone g\u00e9ographique.<\/p>\n<p>62. En l\u2019esp\u00e8ce, la Cour s\u2019est notamment fond\u00e9e sur les observations des parties et les nombreux documents soumis par celles-ci.<\/p>\n<p><em>1. \u00c9l\u00e9ments de preuve \u00e9crits<\/em><\/p>\n<p>63. Elle s\u2019est \u00e9galement appuy\u00e9e sur les rapports suivants d\u2019organisations internationales gouvernementales ou non gouvernementales[12]\u00a0:<\/p>\n<p>a) le rapport de la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE (paragraphe 32 ci-dessus), publi\u00e9 en septembre 2009\u00a0;<\/p>\n<p>b) \u201cHuman Rights in the War-Affected Areas Following the Conflict in Georgia\u201d (rapport du Bureau des Institutions D\u00e9mocratiques et des Droits de l\u2019Homme (BIDDH) de l\u2019Organisation pour la S\u00e9curit\u00e9 et la Coop\u00e9ration en Europe (OSCE) du 27 novembre 2008)\u00a0;<\/p>\n<p>c) \u00ab La situation des droits de l\u2019homme dans les r\u00e9gions touch\u00e9es par le conflit en Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0La situation des droits de l\u2019homme suite au conflit arm\u00e9 d\u2019ao\u00fbt 2008\u00a0\u00bb (rapports du Commissaire aux droits de l\u2019homme du Conseil de l\u2019Europe des 8 septembre 2008 et 15 mai 2009) ;<\/p>\n<p>d) \u201cCivilians in the Line of Fire: the Georgia-Russia Conflict\u201d (rapport d\u2019Amnesty International de novembre 2008) ;<\/p>\n<p>e) \u201cUp in Flames: Humanitarian Law Violations and Civilian Victims in the Conflict over South Ossetia\u201d et \u201cA Dying Practice: Use of Cluster Munitions by Russia and Georgia in August 2008\u201d (rapports de Human Rights Watch de janvier 2009 et d\u2019avril 2009) ;<\/p>\n<p>f) \u201cSouth Ossetia: The Burden of Recognition\u201d et \u201cAbkhazia: the Long Road to Reconciliation\u201d (rapports d\u2019International Crisis Group des 7 juin 2010 et 10 avril 2013).<\/p>\n<p>g) \u201cAugust Ruins\u201d (rapport publi\u00e9 par plusieurs organisations non gouvernementales g\u00e9orgiennes &#8211; Georgian Young Lawyers\u2019 Association, \u201cArticle 42 of the Constitution\u201d, Human Rights Centre, \u201c21st Century\u201d et Centre for the Protection of Constitutional Rights en 2009).<\/p>\n<p>64. La Cour a notamment accord\u00e9 de l\u2019importance au rapport de la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE dont le mandat \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019\u00e9tablir les faits concernant le conflit en G\u00e9orgie (notamment du 7 ao\u00fbt au 7\u00a0septembre 2008)[13].<\/p>\n<p>65. Cette mission \u00e9tait compos\u00e9e d\u2019une vingtaine d\u2019experts juridiques et militaires, d\u2019historiens et d\u2019analystes politiques. Elle a travaill\u00e9 pendant 9\u00a0mois, a consult\u00e9 toutes les parties au conflit ainsi que les organisations internationales les plus repr\u00e9sentatives et s\u2019est rendue sur place \u00e0 de multiples reprises.<\/p>\n<p>66. La Cour s\u2019est \u00e9galement r\u00e9f\u00e9r\u00e9e au rapport \u00ab\u00a0High-Resolution Satellite Imagery and the Conflict in South Ossetia\u00a0\u00bb publi\u00e9 le 9 octobre 2008 par \u00ab\u00a0the American Association for the Advancement of Science\u00a0\u00bb (AAAS), en consid\u00e9rant que l\u2019analyse des images satellite y figurant repr\u00e9sente un \u00e9l\u00e9ment de preuve objectif. En effet, ce rapport a \u00e9t\u00e9 produit par le \u00ab\u00a0Geospatial Technologies and Human Rights project\u00a0\u00bb dans le cadre du \u00ab\u00a0Science and Human Rights Program\u00a0\u00bb de l\u2019AAAS, qui est une organisation internationale am\u00e9ricaine \u00e0 but non lucratif dont l\u2019objectif est de promouvoir l\u2019avancement de la science dans le monde. C\u2019est \u00e9galement l\u2019une des plus anciennes f\u00e9d\u00e9rations d\u2019organisations scientifiques, et peut\u2011\u00eatre la plus grande avec plus de deux cent soixante-quinze organismes affili\u00e9s dans plus de 91 pays.<\/p>\n<p>67. Par ailleurs, il convient de relever que le 13 octobre 2015, le Procureur pr\u00e8s la Cour p\u00e9nale internationale a soumis \u00e0 cette derni\u00e8re \u00ab\u00a0une demande d\u2019autorisation d\u2019ouvrir une enqu\u00eate sur la situation en G\u00e9orgie couvrant la p\u00e9riode entre le 1er juillet et le 10\u00a0octobre 2008, pour crimes de guerre et crimes contre l\u2019humanit\u00e9 qui auraient \u00e9t\u00e9 commis en Oss\u00e9tie du Sud et aux alentours\u00a0\u00bb. Par une d\u00e9cision du 27 janvier 2016, la Chambre pr\u00e9liminaire I de la Cour p\u00e9nale internationale a \u00ab\u00a0autoris\u00e9 le Procureur \u00e0 ouvrir une enqu\u00eate concernant des crimes dans la juridiction de la Cour, commis en Oss\u00e9tie du Sud et aux alentours, en G\u00e9orgie, entre le 1er juillet et le 10 octobre 2008.\u00a0\u00bb Aussi bien la demande du Procureur que la d\u00e9cision de la Chambre pr\u00e9liminaire contiennent des \u00e9l\u00e9ments pertinents au regard des \u00e9v\u00e9nements litigieux et des enqu\u00eates men\u00e9es par les autorit\u00e9s nationales. Il faut noter cependant que le standard de preuve est moindre que celui de la preuve \u00ab\u00a0au-del\u00e0 de tout doute raisonnable\u00a0\u00bb appliqu\u00e9 par la Cour. La Chambre pr\u00e9liminaire l\u2019a formul\u00e9 de la mani\u00e8re suivante\u00a0:<\/p>\n<p>(Traduction du greffe)<\/p>\n<p>\u00ab\u00a024. \u00c0 ce stade, la chambre livre ses conclusions sur la question de savoir si, \u00e0 la lumi\u00e8re des faits all\u00e9gu\u00e9s par le procureur, tels qu\u2019\u00e9tay\u00e9s par les \u00e9l\u00e9ments joints \u00e0 la demande, il y a des motifs raisonnables de penser qu\u2019un crime relevant de la comp\u00e9tence de la Cour a \u00e9t\u00e9 commis.<\/p>\n<p>25. Comme l\u2019ont d\u00e9j\u00e0 observ\u00e9 d\u2019autres chambres qui agissaient sur le fondement de l\u2019article 15 du Statut, pour satisfaire aux r\u00e8gles pos\u00e9es les \u00e9l\u00e9ments fournis par le procureur \u00ab\u00a0n\u2019ont assur\u00e9ment pas besoin de laisser entrevoir une conclusion unique\u00a0\u00bb, et ils n\u2019ont pas non plus besoin d\u2019\u00eatre probants. Le seul imp\u00e9ratif est \u00ab\u00a0l\u2019existence d\u2019une justification sens\u00e9e ou raisonnable permettant de penser qu\u2019un crime relevant de la comp\u00e9tence de la Cour \u00ab\u00a0a \u00e9t\u00e9 ou est commis\u00a0\u00bb.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>2. Preuves documentaires suppl\u00e9mentaires<\/em><\/p>\n<p>68. Par une lettre du 8 octobre 2015, la Cour a demand\u00e9 aux parties de produire leurs \u00ab\u00a0rapports de combat\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0combat reports\u00a0\u00bb) respectifs sur le conflit arm\u00e9 de 2008 en G\u00e9orgie.<\/p>\n<p>69. Par des lettres des 3 et 15 d\u00e9cembre 2015 et du 4 f\u00e9vrier 2016, elle a attir\u00e9 l\u2019attention du gouvernement d\u00e9fendeur sur l\u2019article 33 \u00a7 2 du r\u00e8glement de la Cour qui pr\u00e9voit la possibilit\u00e9 de restreindre l\u2019acc\u00e8s au public de certains documents et sur le fait qu\u2019il peut \u00e9galement \u00f4ter les passages sensibles et\/ou soumettre un r\u00e9sum\u00e9 des passages pertinents.<\/p>\n<p>70. Par une lettre du 19 f\u00e9vrier 2016, le gouvernement requ\u00e9rant a soumis des extraits de ses \u00ab\u00a0rapports de combat\u00a0\u00bb. Le gouvernement d\u00e9fendeur, quant \u00e0 lui, a refus\u00e9 par des lettres des 15 d\u00e9cembre 2015 et 1er\u00a0f\u00e9vrier 2016 de soumettre ses \u00ab\u00a0rapports de combat\u00a0\u00bb aux motifs qu\u2019ils \u00e9taient classifi\u00e9s et hautement sensibles et que les proc\u00e9dures de la Cour pour pr\u00e9server leur confidentialit\u00e9 \u00e9taient insuffisantes.<\/p>\n<p>71. Par une lettre du 8 avril 2016, la Cour a \u00e9galement demand\u00e9 au gouvernement requ\u00e9rant de produire ses observations dans la proc\u00e9dure engag\u00e9e entre lui et la soci\u00e9t\u00e9 Elbit Systems Limited devant le tribunal de commerce d\u2019Angleterre \u00e0 Londres. Par une lettre du 3 mai 2016, elle a \u00e9galement attir\u00e9 l\u2019attention du gouvernement requ\u00e9rant sur l\u2019article 33 \u00a7 2 du r\u00e8glement (paragraphe 69 ci-dessus).<\/p>\n<p>72. Le gouvernement requ\u00e9rant a dans un premier temps refus\u00e9 de soumettre ces observations, aux motifs qu\u2019elles \u00e9taient class\u00e9es \u00ab\u00a0top secret\u00a0\u00bb par les autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes et que, dans l\u2019accord sign\u00e9 entre les parties, ces derni\u00e8res s\u2019\u00e9taient engag\u00e9es \u00e0 ne pas r\u00e9v\u00e9ler les informations s\u2019y rapportant.<\/p>\n<p>Par une lettre du 30 novembre 2017, le gouvernement requ\u00e9rant a finalement soumis une version expurg\u00e9e (sans les passages sensibles) de ces observations en demandant \u00e0 la Cour de les traiter comme confidentielles conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 33 \u00a7\u00a7 2 et 3 du r\u00e8glement.<\/p>\n<p>73. En 2017 et en 2018, le gouvernement requ\u00e9rant a \u00e9galement soumis plusieurs rapports de d\u00e9minage, notamment de HALO Trust, une soci\u00e9t\u00e9 de d\u00e9minage britannique.<\/p>\n<p><em>3. Audition de t\u00e9moins<\/em><\/p>\n<p>74. La Cour s\u2019est \u00e9galement fond\u00e9e sur les d\u00e9positions des t\u00e9moins et experts lors de l\u2019audition de t\u00e9moins qui s\u2019est tenue \u00e0 Strasbourg du 6\u00a0au 17\u00a0juin 2016. Au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9tablissement des faits, l\u2019objectif de cette audition \u00e9tait de v\u00e9rifier la v\u00e9racit\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments de preuve soumis par les parties ainsi que de ceux contenus dans les rapports des organisations internationales concernant certains des aspects de la requ\u00eate d\u00e9crits ci\u2011dessus (paragraphes 51-55). La Cour a entendu 33 t\u00e9moins au total\u00a0: 15\u00a0avaient \u00e9t\u00e9 cit\u00e9s \u00e0 compara\u00eetre par le gouvernement requ\u00e9rant, 12 par le gouvernement d\u00e9fendeur et 6\u00a0directement par la Cour (voir paragraphe 24 ci-dessus, ainsi que la liste des t\u00e9moins et experts et le r\u00e9sum\u00e9 de leurs d\u00e9positions figurant en annexe \u00e0 l\u2019arr\u00eat).<\/p>\n<p>III. QUESTIONS PR\u00c9LIMINAIRES<\/p>\n<p>75. Dans sa d\u00e9cision sur la recevabilit\u00e9 (G\u00e9orgie c. Russie (II) (d\u00e9c.), 38263\/08, 13\u00a0d\u00e9cembre 2011), la Cour a rejet\u00e9 les exceptions du gouvernement d\u00e9fendeur quant au d\u00e9lai de six mois et \u00e0 la similarit\u00e9 de la pr\u00e9sente requ\u00eate avec celle introduite devant la Cour internationale de justice, et joint au fond les exceptions relatives \u00e0 l\u2019incompatibilit\u00e9 ratione loci et ratione materiae de la requ\u00eate avec les dispositions de la Convention ainsi que l\u2019exception de non-\u00e9puisement des voies de recours internes.<\/p>\n<p>76. Afin de faciliter le traitement de la pr\u00e9sente requ\u00eate, la Cour va d\u00e9buter par une vue d\u2019ensemble g\u00e9n\u00e9rale des questions pr\u00e9liminaires, telles que celles ayant trait \u00e0 la juridiction et \u00e0 la relation entre la Convention et le droit international humanitaire, ainsi que celles de l\u2019\u00e9puisement des voies de recours internes et de la notion de pratique administrative. Elle va ensuite poursuivre par l\u2019examen de ces questions pr\u00e9liminaires sous l\u2019angle de chacun des aspects de la requ\u00eate d\u00e9crits ci-dessus (paragraphes 50-58).<\/p>\n<p><strong>A. Juridiction<\/strong><\/p>\n<p>77. La premi\u00e8re question \u00e0 laquelle la Cour doit r\u00e9pondre est celle de savoir si les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s au cours de la phase active des hostilit\u00e9s les victimes des violations all\u00e9gu\u00e9es relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au sens de l\u2019article 1 de la Convention.<\/p>\n<p><em>1. Th\u00e8ses des parties<\/em><\/p>\n<p>a) Gouvernement requ\u00e9rant<\/p>\n<p>78. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que les violations de la Convention qu\u2019il invoque rel\u00e8vent de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au sens de l\u2019article\u00a01 de la Convention.<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, pendant toutes les p\u00e9riodes en cause, les r\u00e9gions de Tskhinvali\/Oss\u00e9tie du Sud et l\u2019Abkhazie auraient \u00e9t\u00e9 sous l\u2019autorit\u00e9 et le contr\u00f4le effectifs de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie. Avant le conflit, celle-ci aurait d\u00e9j\u00e0 contr\u00f4l\u00e9 la majeure partie de ces r\u00e9gions, \u00e0 la fois directement, par l\u2019interm\u00e9diaire de ses forces arm\u00e9es, et indirectement, en contr\u00f4lant et en soutenant les administrations de facto sud-oss\u00e8tes et abkhazes, y compris les troupes s\u00e9paratistes. Durant la p\u00e9riode comprise entre le 7-8\u00a0ao\u00fbt et le 22\u00a0ao\u00fbt 2008, les forces russes auraient envahi le reste de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie, arrivant par le nord, via le tunnel de Roki, et par l\u2019ouest, via l\u2019Abkhazie. Elles auraient pris le contr\u00f4le effectif des derni\u00e8res parties d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et d\u2019Abkhazie qui se trouvaient encore sous contr\u00f4le g\u00e9orgien, parties qui demeureraient, aujourd\u2019hui encore, sous contr\u00f4le russe.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, pendant le conflit, la Russie prit le contr\u00f4le effectif d\u2019autres r\u00e9gions, notamment de la zone dite \u00ab\u00a0tampon\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir\u00a0: (a)\u00a0la majeure partie du district de Gori, dont la ville de Gori\u00a0; (b)\u00a0une partie du district de Kareli\u00a0; (c)\u00a0une partie du district de Sachkh\u00e9r\u00e9. Les forces russes auraient franchi la fronti\u00e8re administrative abkhaze pour prendre le contr\u00f4le des villes de Zugdidi, Senaki et Poti. Le 22 ao\u00fbt, la Russie se serait retir\u00e9e de la ville de Gori mais aurait conserv\u00e9 le contr\u00f4le du territoire situ\u00e9 au sud de la fronti\u00e8re administrative (la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb), dont ses forces arm\u00e9es ne se seraient retir\u00e9es que le 8 octobre. Durant cette p\u00e9riode, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie aurait exerc\u00e9 aussi un contr\u00f4le effectif sur ces autres territoires, \u00e0 la fois directement, par l\u2019interm\u00e9diaire de ses forces arm\u00e9es, et indirectement, \u00e0 travers les agents plac\u00e9s sous son contr\u00f4le, qui comprenaient les forces s\u00e9paratistes et les troupes irr\u00e9guli\u00e8res.<\/p>\n<p>Cumulativement ou alternativement \u00e0 l\u2019exercice d\u2019un contr\u00f4le effectif sur les territoires pr\u00e9cit\u00e9s, le crit\u00e8re d\u2019autorit\u00e9 et de contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat permettrait de conclure \u00e0 l\u2019engagement de la responsabilit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie \u00e0 raison des actes et omissions de ses forces arm\u00e9es et de tous les agents sur lesquels elle exer\u00e7ait une autorit\u00e9 et un contr\u00f4le, dont les milices et les forces s\u00e9paratistes. En particulier, la Russie serait responsable des bombardements dont le territoire g\u00e9orgien fut la cible entre le 8 et le 12\u00a0ao\u00fbt 2008 et des attaques visant des convois et v\u00e9hicules civils qui tentaient de fuir les bombes.<\/p>\n<p>La position du gouvernement requ\u00e9rant serait confirm\u00e9e par une jurisprudence bien \u00e9tablie de la Cour quant \u00e0 l\u2019application extraterritoriale de la Convention (Loizidou c. Turquie (fond) [GC], 18\u00a0d\u00e9cembre 1996, \u00a7\u00a7\u00a052 et 56, Recueil des arr\u00eats et d\u00e9cisions 1996-VI, Chypre c. Turquie [GC], no 25781\/94, \u00a7 77, CEDH 2001\u2011IV,Issa et autres c. Turquie, no\u00a031821\/96, \u00a7\u00a074, 16 novembre 2004, Ila\u015fcu et autres c. Moldova et Russie [GC], no 48787\/99, \u00a7\u00a7 383-385, CEDH 2004\u2011VII, Al-Skeini et autres c.\u00a0Royaume-Uni [GC], no\u00a055721\/07, \u00a7\u00a0138, CEDH 2011, et Catan et autres c. R\u00e9publique de Moldova et Russie [GC], nos 43370\/04, 8252\/05 et\u00a018454\/06, \u00a7\u00a7 122-123, CEDH 2012 (extraits)).<\/p>\n<p>b) Gouvernement d\u00e9fendeur<\/p>\n<p>79. Le gouvernement d\u00e9fendeur souligne que l\u2019intervention militaire de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie \u00e9tait une r\u00e9ponse urgente \u00e0 l\u2019agression de la G\u00e9orgie, qui a engag\u00e9 la F\u00e9d\u00e9ration de Russie dans un conflit arm\u00e9 avec un agresseur disposant d\u2019importantes ressources militaires.<\/p>\n<p>Dans l\u2019ensemble, le conflit aurait \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par de violents combats et la G\u00e9orgie aurait tent\u00e9 \u00e0 maintes reprises de regrouper ses forces et de contre-attaquer. Les forces russes se seraient pr\u00e9cipit\u00e9es \u00e0 Tskhinvali pour y combattre les forces g\u00e9orgiennes et elles s\u2019y seraient battues \u00e2prement pour expulser ces derni\u00e8res des villages g\u00e9orgiens alentour qui leur servaient de positions d\u2019artillerie, de points de rassemblement pour les contre-attaques et de positions d\u00e9fensives pour r\u00e9sister \u00e0 l\u2019avanc\u00e9e russe. La ligne de front serait longtemps rest\u00e9e confuse et mouvante, et m\u00eame apr\u00e8s le cessez-le-feu n\u00e9goci\u00e9 par le pr\u00e9sident Sarkozy, la crainte d\u2019une reprise des hostilit\u00e9s et d\u2019une contre-attaque aurait maintenu les forces russes sur le front et les aurait incit\u00e9es \u00e0 prot\u00e9ger leurs itin\u00e9raires de ravitaillement. En Abkhazie, les forces russes n\u2019auraient pas \u00e9t\u00e9 impliqu\u00e9es dans le conflit mais elles y \u00e9taient stationn\u00e9es \u00e0 titre dissuasif, dans le contexte des projets de la G\u00e9orgie, qui voulait \u00e9galement envahir l\u2019Abkhazie.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, \u00e0 aucun moment la F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019aurait consolid\u00e9 un \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud ou l\u2019Abkhazie par le biais de ses forces arm\u00e9es. Au contraire, la situation aurait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle de l\u2019affaire Loizidou (Loizidou c. Turquie (fond), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a052 et 56), dans laquelle il fut jug\u00e9 que la Turquie exer\u00e7ait un contr\u00f4le effectif sur plus de 3\u00a0400\u00a0km\u00b2 de territoire, avec 30\u00a0000\u00a0soldats turcs sans conflit actif ni violence ethnique. Le contingent russe en Oss\u00e9tie du Sud et en Abkhazie n\u2019aurait jamais d\u00e9pass\u00e9 12\u00a0000\u00a0soldats au plus fort du conflit, pour une superficie de 12\u00a0500\u00a0km2.En Oss\u00e9tie du Sud, les forces russes auraient d\u00fb faire face \u00e0 une arm\u00e9e g\u00e9orgienne bien \u00e9quip\u00e9e, \u00e0 la menace des renforts amen\u00e9s par avion par les \u00c9tats-Unis et \u00e0 des hostilit\u00e9s ethniques massives, d\u00e9brid\u00e9es par l\u2019agression g\u00e9orgienne. De plus, comme le montrerait le dossier, les individus concern\u00e9s n\u2019\u00e9taient pas ses agents et elle n\u2019exer\u00e7ait par cons\u00e9quent aucune autorit\u00e9 sur eux.<\/p>\n<p>Par ailleurs, il n\u2019y aurait eu aucun contr\u00f4le effectif de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie par l\u2019interm\u00e9diaire des gouvernements de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie ou par le soutien apport\u00e9 \u00e0 ces derniers, qui auraient un statut l\u00e9gitime d\u2019organes de d\u00e9cision et ne seraient en rien \u00ab\u00a0subordonn\u00e9s\u00a0\u00bb. En r\u00e9alit\u00e9 la F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019aurait pas occup\u00e9 ou administr\u00e9 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud ou l\u2019Abkhazie, mais men\u00e9 une op\u00e9ration militaire parfaitement justifi\u00e9e en droit international public et circonscrite dans le temps (du 8 au 20 ao\u00fbt 2008), afin de prot\u00e9ger les militaires russes de la force de maintien de la paix ainsi que la population civile.<\/p>\n<p>Le gouvernement d\u00e9fendeur rappelle \u00e9galement la distinction entre les notions de juridiction et d\u2019attribution (responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat) en droit international public en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 la jurisprudence de la Cour (Loizidouc.\u00a0Turquie (exceptions pr\u00e9liminaires) [GC], 23\u00a0mars\u00a01995, \u00a7\u00a7 61 et 64, s\u00e9rie\u00a0A no\u00a0310, Jaloud c. Pays-Bas [GC], no 47708\/08, \u00a7\u00a7 154-155, CEDH\u00a02014), ainsi qu\u2019aux arr\u00eats de la Cour internationale de justice dans les affaires Nicaragua c. \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique[14]etBosnie-Herz\u00e9govine c.\u00a0Serbie\u2011et\u2011Mont\u00e9n\u00e9gro[15].<\/p>\n<p><em>2. Observations du tiers intervenant<\/em><\/p>\n<p>80. Dans ses observations produites par lui en qualit\u00e9 de tiers intervenant, le Centre des Droits de l\u2019Homme de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Essex souligne qu\u2019il est important d\u2019op\u00e9rer une distinction entre le fait qu\u2019un \u00c9tat exerce sa juridiction en dehors de son territoire national et l\u2019\u00e9tendue de cette juridiction. \u00c0 cet \u00e9gard, la question de savoir si un \u00c9tat \u00e9tait ou non l\u00e9galement fond\u00e9 \u00e0 agir sur un territoire \u00e9tranger n\u2019entrerait pas en ligne de compte aux fins de l\u2019applicabilit\u00e9 des obligations relatives aux droits de l\u2019homme en rapport avec les actes qu\u2019il a commis. En effet, ce serait l\u2019exercice, l\u00e9gal ou non, de la juridiction de fait qui serait d\u00e9terminant pour l\u2019applicabilit\u00e9 des obligations.<\/p>\n<p>Le tiers intervenant rappelle que le concept de contr\u00f4le est central dans la jurisprudence de la Cour pour d\u00e9terminer si un acte ou une omission d\u2019un \u00c9tat \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de ses fronti\u00e8res rel\u00e8ve de sa juridiction. Il d\u00e9crit les diff\u00e9rentes situations d\u2019exercice d\u2019un contr\u00f4le, que ce soit un contr\u00f4le physique sur un individu, un contr\u00f4le que l\u2019\u00c9tat exerce sur ses agents, ou un contr\u00f4le que l\u2019\u00c9tat exerce sur un territoire \u00e0 travers ses forces arm\u00e9es ou par le biais d\u2019une administration subordonn\u00e9e. Et s\u2019il existe des situations o\u00f9 l\u2019\u00c9tat doit prot\u00e9ger un individu des actes commis par un agent de l\u2019\u00c9tat, dans certaines circonstances, l\u2019\u00c9tat peut avoir l\u2019obligation de prot\u00e9ger un individu des actes commis par des tiers. Il ajoute \u00ab\u00a0qu\u2019il peut \u00e9galement arriver que l\u2019\u00c9tat soit directement responsable des actes commis par des agents non \u00e9tatiques. Ainsi, si l\u2019\u00c9tat exerce un \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur les actes d\u2019un groupe arm\u00e9 organis\u00e9, les agissements de celui-ci lui sont imputables en vertu des principes g\u00e9n\u00e9raux de responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat[16]. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une question ind\u00e9pendante de celle du contr\u00f4le exerc\u00e9 par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une administration subordonn\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>En l\u2019esp\u00e8ce, afin de d\u00e9terminer si les violations all\u00e9gu\u00e9es relevaient ou non de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, le tiers intervenant estime que la Cour doit tenter de r\u00e9pondre aux questions suivantes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Quelle \u00e9tait, le cas \u00e9ch\u00e9ant, la nature du contr\u00f4le exerc\u00e9 par la Russie en Oss\u00e9tie du Sud et en Abkhazie avant le conflit arm\u00e9\u00a0? En particulier, la Russie occupait-elle ces r\u00e9gions ou exer\u00e7ait-elle une influence d\u00e9cisive sur les autorit\u00e9s locales\u00a0? 2. La nature du contr\u00f4le exerc\u00e9 par la Russie sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et l\u2019Abkhazie a-t-elle chang\u00e9 au moment o\u00f9 les hostilit\u00e9s ont commenc\u00e9\u00a0? Exer\u00e7ait-elle un \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur la milice locale\u00a0? 3. En territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9, exer\u00e7ait-elle un contr\u00f4le limit\u00e9 aux trois premi\u00e8res formes de contr\u00f4le examin\u00e9es supra\u00a0? 4. Apr\u00e8s la fin des hostilit\u00e9s actives, quel type de contr\u00f4le la Russie a-t-elle exerc\u00e9 sur les zones situ\u00e9es en dehors de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie (en d\u2019autres termes sur les \u00ab\u00a0zones tampons\u00a0\u00bb)\u00a0? 5. Apr\u00e8s la fin des hostilit\u00e9s actives, quel type de contr\u00f4le la Russie a-t-elle exerc\u00e9 en Oss\u00e9tie du Sud et en Abkhazie ? En particulier, quelle \u00e9tait la nature de ses relations avec les autorit\u00e9s locales qui contr\u00f4laient ces territoires?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>3. Appr\u00e9ciation de la Cour<\/em><\/p>\n<p>a) Principes g\u00e9n\u00e9raux relatifs \u00e0 la notion de juridiction au sens de l\u2019article 1 de la Convention<\/p>\n<p>81. Les principes g\u00e9n\u00e9raux ont notamment \u00e9t\u00e9 \u00e9nonc\u00e9s dans l\u2019arr\u00eat Al\u00a0Skeini et autres pr\u00e9cit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0130. L\u2019article 1 de la Convention est ainsi libell\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les Hautes Parties contractantes reconnaissent \u00e0 toute personne relevant de leur juridiction les droits et libert\u00e9s d\u00e9finis au titre I de la (&#8230;) Convention.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Aux termes de cette disposition, l\u2019engagement des Etats contractants se borne \u00e0 \u00ab\u00a0reconna\u00eetre\u00a0\u00bb (en anglais \u00ab\u00a0to secure\u00a0\u00bb) aux personnes relevant de leur \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb les droits et libert\u00e9s \u00e9num\u00e9r\u00e9s (Soering c. Royaume-Uni, 7 juillet 1989, \u00a7 86, s\u00e9rie A no 161, et d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres, pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 66). La \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb, au sens de l\u2019article 1, est une condition sine qua non. Elle doit avoir \u00e9t\u00e9 exerc\u00e9e pour qu\u2019un Etat contractant puisse \u00eatre tenu pour responsable des actes ou omissions \u00e0 lui imputables qui sont \u00e0 l\u2019origine d\u2019une all\u00e9gation de violation des droits et libert\u00e9s \u00e9nonc\u00e9s dans la Convention (Ila\u015fcu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 311).<\/p>\n<p>\u03b1) Le principe de territorialit\u00e9<\/p>\n<p>131. La juridiction d\u2019un Etat, au sens de l\u2019article 1, est principalement territoriale (Soering, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 86, Bankovi\u0107 et autres, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7\u00a7\u00a061 et 67, et Ila\u015fcu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 312). Elle est pr\u00e9sum\u00e9e s\u2019exercer normalement sur l\u2019ensemble de son territoire (Ila\u015fcu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0312, et Assanidz\u00e9 c. G\u00e9orgie [GC], no\u00a071503\/01, \u00a7 139, CEDH 2004-II). A l\u2019inverse, les actes des Etats contractants accomplis ou produisant des effets en dehors de leur territoire ne peuvent que dans des circonstances exceptionnelles s\u2019analyser en l\u2019exercice par eux de leur juridiction, au sens de l\u2019article 1 (Bankovi\u0107 et autres, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 67).<\/p>\n<p>132. A ce jour, la Cour a reconnu dans sa jurisprudence un certain nombre de circonstances exceptionnelles susceptibles d\u2019emporter exercice par l\u2019Etat contractant de sa juridiction \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de ses propres fronti\u00e8res. Dans chaque cas, c\u2019est au regard des faits particuliers de la cause qu\u2019il faut appr\u00e9cier l\u2019existence de pareilles circonstances exigeant et justifiant que la Cour conclue \u00e0 un exercice extraterritorial de sa juridiction par l\u2019Etat.<\/p>\n<p>\u03b2) L\u2019autorit\u00e9 et le contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019Etat<\/p>\n<p>133. La Cour a reconnu dans sa jurisprudence que, par exception au principe de territorialit\u00e9, la juridiction d\u2019un Etat contractant au sens de l\u2019article 1 peut s\u2019\u00e9tendre aux actes de ses organes qui d\u00e9ploient leurs effets en dehors de son territoire (Drozd et\u00a0Janousek, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 91, Loizidou (exceptions pr\u00e9liminaires), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 62, Loizidou c.\u00a0Turquie (fond), 18\u00a0d\u00e9cembre 1996, \u00a7 52, Recueil des arr\u00eats et d\u00e9cisions 1996-VI, et Bankovi\u0107 et autres, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 69). Cette exception, telle qu\u2019elle se d\u00e9gage de l\u2019arr\u00eat Drozd et Janousek et des autres affaires ci-dessus, est \u00e9nonc\u00e9e de mani\u00e8re tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9rale, la Cour s\u2019\u00e9tant content\u00e9e de dire que la responsabilit\u00e9 de l\u2019Etat contractant \u00ab\u00a0peut entrer en jeu\u00a0\u00bb en pareilles circonstances. Il est n\u00e9cessaire d\u2019examiner la jurisprudence pour en cerner les principes directeurs.<\/p>\n<p>134. Premi\u00e8rement, il est clair que la juridiction de l\u2019Etat peut na\u00eetre des actes des agents diplomatiques ou consulaires pr\u00e9sents en territoire \u00e9tranger conform\u00e9ment aux r\u00e8gles du droit international d\u00e8s lors que ces agents exercent une autorit\u00e9 et un contr\u00f4le sur autrui (Bankovi\u0107 et autres, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 73, voir \u00e9galement X.\u00a0c.\u00a0Allemagne, no\u00a01611\/62, d\u00e9cision de la Commission du 25 septembre 1965, Annuaire 8, pp. 158 et 169, X.\u00a0c.\u00a0Royaume-Uni, no 7547\/76, d\u00e9cision de la Commission du 15 d\u00e9cembre 1977, DR 12, p.\u00a073, et M. c. Danemark, no 17392\/90, d\u00e9cision de la Commission du 14 octobre 1992, DR\u00a073, p. 193).<\/p>\n<p>135. Deuxi\u00e8mement, la Cour a conclu \u00e0 l\u2019exercice extraterritorial de sa juridiction par l\u2019Etat contractant qui, en vertu du consentement, de l\u2019invitation ou de l\u2019acquiescement du gouvernement local, assume l\u2019ensemble ou certaines des pr\u00e9rogatives de puissance publique normalement exerc\u00e9es par celui-ci (Bankovi\u0107 et autres, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7\u00a071). Par cons\u00e9quent, d\u00e8s lors que, conform\u00e9ment \u00e0 une r\u00e8gle de droit international coutumi\u00e8re, conventionnelle ou autre, ses organes assument des fonctions ex\u00e9cutives ou judiciaires sur un territoire autre que le sien, un Etat contractant peut \u00eatre tenu pour responsable des violations de la Convention commises dans l\u2019exercice de ces fonctions, pourvu que les faits en question soient imputables \u00e0 lui et non \u00e0 l\u2019Etat territorial (Drozd et Janousek, pr\u00e9cit\u00e9, Gentilhomme et autres c. France, nos\u00a048205\/99, 48207\/99 et 48209\/99, 14 mai 2002, ainsi que X. et Y. c.\u00a0Suisse,nos 7289\/75 et 7349\/76, d\u00e9cision de la Commission du 14\u00a0juillet 1977, DR 9, p. 76).<\/p>\n<p>136. En outre, la jurisprudence de la Cour montre que, dans certaines circonstances, le recours \u00e0 la force par des agents d\u2019un Etat op\u00e9rant hors de son territoire peut faire passer sous la juridiction de cet Etat, au sens de l\u2019article 1, toute personne se retrouvant ainsi sous le contr\u00f4le de ceux-ci. Cette r\u00e8gle a \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9e dans le cas de personnes remises entre les mains d\u2019agents de l\u2019Etat \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de ses fronti\u00e8res. Ainsi, dans l\u2019arr\u00eat \u00d6calan pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 91, la Cour a jug\u00e9 que \u00ab\u00a0d\u00e8s sa remise par les agents kenyans aux agents turcs, [le requ\u00e9rant] s\u2019[\u00e9tait] effectivement retrouv\u00e9 sous l\u2019autorit\u00e9 de la Turquie et relevait donc de la \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb de cet Etat aux fins de l\u2019article 1 de la Convention, m\u00eame si, en l\u2019occurrence, la Turquie a[vait] exerc\u00e9 son autorit\u00e9 en dehors de son territoire\u00a0\u00bb. Dans l\u2019arr\u00eat Issa et autres,pr\u00e9cit\u00e9, elle a indiqu\u00e9 que, s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli que des soldats turcs avaient arr\u00eat\u00e9 les proches des requ\u00e9rants dans le nord de l\u2019Irak avant de les emmener dans une caverne avoisinante et de les ex\u00e9cuter, les victimes auraient d\u00fb \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme relevant de la juridiction de la Turquie, ce par l\u2019effet de l\u2019autorit\u00e9 et du contr\u00f4le exerc\u00e9s sur les victimes par les soldats. Dans la d\u00e9cision Al-Saadoon et Mufdhi c.\u00a0Royaume-Uni ((d\u00e9c.), no\u00a061498\/08, \u00a7\u00a7 86-89, 30 juin 2009), elle a estim\u00e9 que, d\u00e8s lors que le contr\u00f4le exerc\u00e9 par le Royaume-Uni sur ses prisons militaires en Irak et sur les personnes y s\u00e9journant \u00e9tait absolu et exclusif, il y avait lieu de consid\u00e9rer, \u00e0 propos de deux ressortissants irakiens incarc\u00e9r\u00e9s dans l\u2019une d\u2019elles, qu\u2019ils relevaient de la juridiction du Royaume-Uni. Enfin, dans l\u2019arr\u00eat Medvedyev et autresc. France [GC], no 3394\/03, \u00a7 67, CEDH\u00a02010, elle a conclu, relativement \u00e0 des requ\u00e9rants qui s\u2019\u00e9taient trouv\u00e9s \u00e0 bord d\u2019un navire intercept\u00e9 en haute mer par des agents fran\u00e7ais, qu\u2019eu \u00e9gard au contr\u00f4le absolu et exclusif exerc\u00e9 de mani\u00e8re continue et ininterrompue par ces agents sur le navire et son \u00e9quipage d\u00e8s son interception, ils relevaient de la juridiction de la France au sens de l\u2019article 1 de la Convention. La Cour consid\u00e8re que, dans les affaires ci-dessus, la juridiction n\u2019avait pas pour seul fondement le contr\u00f4le op\u00e9r\u00e9 par l\u2019Etat contractant sur les b\u00e2timents, l\u2019a\u00e9ronef ou le navire o\u00f9 les int\u00e9ress\u00e9s \u00e9taient d\u00e9tenus. L\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant dans ce type de cas est l\u2019exercice d\u2019un pouvoir et d\u2019un contr\u00f4le physiques sur les personnes en question.<\/p>\n<p>137. Il est clair que d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 l\u2019Etat, par le biais de ses agents, exerce son contr\u00f4le et son autorit\u00e9 sur un individu, et par voie de cons\u00e9quence sa juridiction, il p\u00e8se sur lui en vertu de l\u2019article 1 une obligation de reconna\u00eetre \u00e0 celui-ci les droits et libert\u00e9s d\u00e9finis au titre I de la Convention qui concernent son cas. En ce sens, d\u00e8s lors, les droits d\u00e9coulant de la Convention peuvent \u00eatre \u00ab\u00a0fractionn\u00e9s et adapt\u00e9s\u00a0\u00bb (voir, \u00e0 titre de comparaison, la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres, pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7\u00a075).<\/p>\n<p>\u03b3) Le contr\u00f4le effectif sur un territoire<\/p>\n<p>138. Le principe voulant que la juridiction de l\u2019Etat contractant au sens de l\u2019article\u00a01 soit limit\u00e9e \u00e0 son propre territoire conna\u00eet une autre exception lorsque, par suite d\u2019une action militaire \u2013 l\u00e9gale ou non \u2013, l\u2019Etat exerce un contr\u00f4le effectif sur une zone situ\u00e9e en dehors de son territoire. L\u2019obligation d\u2019assurer dans une telle zone le respect des droits et libert\u00e9s garantis par la Convention d\u00e9coule du fait de ce contr\u00f4le, qu\u2019il s\u2019exerce directement, par l\u2019interm\u00e9diaire des forces arm\u00e9es de l\u2019Etat ou par le biais d\u2019une administration locale subordonn\u00e9e (Loizidou (exceptions pr\u00e9liminaires), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a062, Chypre c. Turquie, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 76, Bankovi\u0107 et autres, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7\u00a070, Ila\u015fcu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 314-316, et Loizidou (fond), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 52). D\u00e8s lors qu\u2019une telle mainmise sur un territoire est \u00e9tablie, il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de d\u00e9terminer si l\u2019Etat contractant qui la d\u00e9tient exerce un contr\u00f4le pr\u00e9cis sur les politiques et actions de l\u2019administration locale qui lui est subordonn\u00e9e. Du fait qu\u2019il assure la survie de cette administration gr\u00e2ce \u00e0 son soutien militaire et autre, cet Etat engage sa responsabilit\u00e9 \u00e0 raison des politiques et actions entreprises par elle. L\u2019article\u00a01 lui fait obligation de reconna\u00eetre sur le territoire en question la totalit\u00e9 des droits mat\u00e9riels \u00e9nonc\u00e9s dans la Convention et dans les Protocoles additionnels qu\u2019il a ratifi\u00e9s, et les violations de ces droits lui sont imputables (Chypre c.\u00a0Turquie, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 76-77).<\/p>\n<p>139. La question de savoir si un Etat contractant exerce ou non un contr\u00f4le effectif sur un territoire hors de ses fronti\u00e8res est une question de fait. Pour se prononcer, la Cour se r\u00e9f\u00e8re principalement au nombre de soldats d\u00e9ploy\u00e9s par l\u2019Etat sur le territoire en cause (Loizidou (fond), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 16 et 56, et Ila\u015fcu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 387). D\u2019autres \u00e9l\u00e9ments peuvent aussi entrer en ligne de compte, par exemple la mesure dans laquelle le soutien militaire, \u00e9conomique et politique apport\u00e9 par l\u2019Etat \u00e0 l\u2019administration locale subordonn\u00e9e assure \u00e0 celui-ci une influence et un contr\u00f4le dans la r\u00e9gion (Ila\u015fcu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 388-394).<\/p>\n<p>140. Le titre de juridiction fond\u00e9 sur le \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb d\u00e9crit ci\u2011dessus ne remplace pas le syst\u00e8me de notification en vertu de l\u2019article 56 (l\u2019ancien article 63) de la Convention, que, lors de la r\u00e9daction de celle-ci, les Etats contractants avaient d\u00e9cid\u00e9 de cr\u00e9er pour les territoires d\u2019outre-mer dont ils assuraient les relations internationales. Le paragraphe 1 de cet article pr\u00e9voit un dispositif permettant \u00e0 ces Etats d\u2019\u00e9tendre l\u2019application de la Convention \u00e0 pareil territoire \u00ab\u00a0en tenant compte des n\u00e9cessit\u00e9s locales\u00a0\u00bb. L\u2019existence de ce dispositif, qui a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 dans la Convention pour des raisons historiques, ne peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e aujourd\u2019hui, \u00e0 la lumi\u00e8re des conditions actuelles, comme limitant la port\u00e9e de la notion de \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb au sens de l\u2019article\u00a01. Les cas de figure vis\u00e9s par le principe du \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb se distinguent manifestement de ceux dans lesquels un Etat contractant n\u2019a pas d\u00e9clar\u00e9, par le biais de la notification pr\u00e9vue \u00e0 l\u2019article\u00a056, \u00e9tendre l\u2019application de la Convention ou de l\u2019un de ses Protocoles \u00e0 un territoire d\u2019outre-mer dont il assure les relations internationales (Loizidou (exceptions pr\u00e9liminaires), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 86-89, et Quark Fishing Ltd, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e).<\/p>\n<p>\u03b4) L\u2019espace juridique de la Convention<\/p>\n<p>141. La Convention est un instrument constitutionnel de l\u2019ordre public europ\u00e9en (Loizidou (exceptions pr\u00e9liminaires), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 75). Elle ne r\u00e9git pas les actes des Etats qui n\u2019y sont pas parties, ni ne pr\u00e9tend exiger des Parties contractantes qu\u2019elles imposent ses normes \u00e0 pareils Etats (Soering, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 86).<\/p>\n<p>142. La Cour a soulign\u00e9 qu\u2019un Etat contractant qui, par le biais de ses forces arm\u00e9es, occupe le territoire d\u2019un autre doit en principe \u00eatre tenu pour responsable au regard de la Convention des violations des droits de l\u2019homme qui y sont perp\u00e9tr\u00e9es car, sinon, les habitants de ce territoire seraient priv\u00e9s des droits et libert\u00e9s dont ils jouissaient jusque-l\u00e0 et il y aurait \u00ab\u00a0un vide\u00a0\u00bb dans la protection de ces droits et libert\u00e9s au sein de \u00ab\u00a0l\u2019espace juridique de la Convention\u00a0\u00bb (Chypre c. Turquie, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 78, et Bankovi\u0107 et autres, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 80). Toutefois, s\u2019il est important d\u2019\u00e9tablir la juridiction de l\u2019Etat occupant dans ce type de cas, cela ne veut pas dire, a contrario, que la juridiction au sens de l\u2019article 1 ne puisse jamais exister hors du territoire des Etats membres du Conseil de l\u2019Europe. La Cour n\u2019a jamais appliqu\u00e9 semblable restriction dans sa jurisprudence (voir, parmi d\u2019autres exemples, les arr\u00eats \u00d6calan, Issa et autres, et Medvedyev et autres, pr\u00e9cit\u00e9s, et la d\u00e9cision Al-Saadoon et Mufdhi, pr\u00e9cit\u00e9e).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>b) M\u00e9thodologie suivie en l\u2019esp\u00e8ce<\/p>\n<p>82. Comme indiqu\u00e9 dans cet arr\u00eat, \u00ab\u00a0la Cour a reconnu dans sa jurisprudence un certain nombre de circonstances exceptionnelles susceptibles d\u2019emporter exercice par l\u2019\u00c9tat contractant de sa juridiction \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de ses propres fronti\u00e8res. Dans chaque cas, c\u2019est au regard des faits particuliers de la cause qu\u2019il faut appr\u00e9cier l\u2019existence de pareilles circonstances exigeant et justifiant que la Cour conclue \u00e0 un exercice extraterritorial de sa juridiction par l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb. (ibid., \u00a7 132)<\/p>\n<p>83. En l\u2019esp\u00e8ce, la Cour estime qu\u2019il convient d\u2019op\u00e9rer une distinction entre les op\u00e9rations militaires men\u00e9es au cours de la phase active des hostilit\u00e9s, et les autres \u00e9v\u00e9nements qu\u2019elle est amen\u00e9e \u00e0 examiner dans le cadre du pr\u00e9sent conflit arm\u00e9 international, dont ceux qui se sont d\u00e9roul\u00e9s pendant la phase \u00ab\u00a0d\u2019occupation\u00a0\u00bb apr\u00e8s la cessation de la phase active des hostilit\u00e9s, ainsi que la d\u00e9tention et le traitement de civils et de prisonniers de guerre, la libert\u00e9 de mouvement des personnes d\u00e9plac\u00e9es, le droit \u00e0 l\u2019instruction et l\u2019obligation d\u2019enqu\u00eate.<\/p>\n<p>84. Elle examinera donc pour chacun de ces aspects de la requ\u00eate s\u2019il relevait de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie avant de l\u2019examiner sur le fond (paragraphes106-144, 146-175, 238-239, 268-269, 292-295, 312 et\u00a0328-332 ci-dessous).<\/p>\n<p><strong>B. Relation entre les dispositions de la Convention et les r\u00e8gles du droit international humanitaire<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Th\u00e8ses des parties<\/em><\/p>\n<p>a) Gouvernement requ\u00e9rant<\/p>\n<p>85. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que dans son arr\u00eat Hassan c.\u00a0Royaume-Uni ([GC], no 29750\/09, CEDH 2014), la Cour a affirm\u00e9 sans ambigu\u00eft\u00e9 que selon le droit international, la Convention restait applicable durant un conflit arm\u00e9, international ou non. Dans cet arr\u00eat, la Cour aurait \u00e9galement estim\u00e9 qu\u2019il lui \u00e9tait possible, m\u00eame en l\u2019absence de d\u00e9rogation formelle au titre de l\u2019article\u00a015, de tenir compte des dispositions du droit international humanitaire pour interpr\u00e9ter l\u2019article\u00a05, \u00e0 condition toutefois que cette interpr\u00e9tation de l\u2019article\u00a05 paragraphe\u00a01 \u00e0 la lumi\u00e8re des r\u00e8gles du droit international humanitaire soit \u00ab\u00a0conforme au but fondamental de l\u2019article\u00a05 paragraphe\u00a01, qui est de prot\u00e9ger l\u2019individu contre l\u2019arbitraire\u00a0\u00bb (ibid., \u00a7 105).<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s le gouvernement requ\u00e9rant, il n\u2019y aurait, en l\u2019esp\u00e8ce, pas de conflit entre les obligations d\u00e9coulant du droit international humanitaire et celles r\u00e9sultant du droit relatif aux droits de l\u2019homme. Il s\u2019ensuivrait que rien ne s\u2019oppose \u00e0 ce que la Cour retienne, \u00ab\u00a0autant que faire se peut, une interpr\u00e9tation de la Convention conforme aux autres r\u00e8gles du droit international, dont elle fait partie int\u00e9grante, y compris aux r\u00e8gles du droit international humanitaire\u00a0\u00bb (ibid., \u00a7\u00a7 77 et 102).<\/p>\n<p>b) Gouvernement d\u00e9fendeur<\/p>\n<p>86. Le gouvernement d\u00e9fendeur indique \u00e0 titre principal que \u00ab\u00a0la r\u00e9ponse militaire de la Russie \u00e9tait l\u00e9gitime en droit international public et en DIH [droit international humanitaire]. Dans le conflit arm\u00e9 international qui en a r\u00e9sult\u00e9, les obligations de la Russie \u00e9taient exclusivement d\u00e9finies et gouvern\u00e9es par le DIH, et la Cour n\u2019a pas comp\u00e9tence sur les questions correspondantes du respect du DIH par la Russie. Sans pr\u00e9judice de cette position, la Russie a pleinement respect\u00e9 ses obligations en vertu du DIH.\u00a0\u00bb Il \u00e9taye sa position comme suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0De l\u2019avis de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, il serait inopportun que se d\u00e9veloppe une approche en faveur d\u2019une double application du DIH et du DIDH [droit international des droits de l\u2019homme] sur la base d\u2019affaires [comme Hassan et Jaloud] qui, dans les faits, les questions pos\u00e9es et selon l\u2019analyse de la Cour, ne touchent aucunement aux questions de juridiction, de droit et de justiciabilit\u00e9 qui se posent en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>La Russie soutient que la Cour a fait fausse route lorsqu\u2019elle a, en fait, suppos\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait possible d\u2019interpr\u00e9ter le droit de la Convention \u00e0 la lumi\u00e8re du DIH dans ces deux affaires. Il est possible qu\u2019elle ait \u00e9t\u00e9 invit\u00e9e \u00e0 suivre cette voie inadapt\u00e9e par le fait qu\u2019un \u00c9tat \u2013 le Royaume-Uni \u2013 a conc\u00e9d\u00e9 qu\u2019elle pouvait le faire dans l\u2019affaire Hassan.<\/p>\n<p>En tout \u00e9tat de cause, c\u2019est une chose de dire que la Convention s\u2019applique et que le DIH peut \u00eatre invoqu\u00e9 pour modifier les droits garantis par la Convention dans une situation de d\u00e9tention ou dans le contexte de soldats effectuant une surveillance polici\u00e8re dans une zone o\u00f9 ils exercent un contr\u00f4le effectif. C\u2019en est une autre, tr\u00e8s diff\u00e9rente, de sugg\u00e9rer que la Convention s\u2019applique dans un conflit arm\u00e9 et dans le chaos qui s\u2019ensuit ou de dire que la Cour peut modeler la Convention pour l\u2019accorder globalement avec le DIH et se d\u00e9clarer ainsi comp\u00e9tente en ce qui concerne des all\u00e9gations de violations du DIH en situation de conflit. Ce ne serait pas admissible, r\u00e9alisable ou souhaitable pour les raisons expos\u00e9es ci-dessous.<\/p>\n<p>(A) La question de l\u2019exc\u00e8s de pouvoir<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>Les \u00c9tats n\u2019ont pas d\u00e9cid\u00e9 que la Cour devrait statuer sur des questions de DIH. La comp\u00e9tence de la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme est limit\u00e9e par l\u2019article\u00a032 \u00e0 \u00ab\u00a0(&#8230;) toutes les questions concernant l\u2019interpr\u00e9tation et l\u2019application de la Convention et de ses Protocoles.\u00a0\u00bb. Ces questions ne s\u2019\u00e9tendent pas \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation et \u00e0 l\u2019application des Conventions de Gen\u00e8ve.<\/p>\n<p>Au contraire, les \u00c9tats parties \u00e0 la Convention sont \u00e9galement parties aux Conventions de Gen\u00e8ve et, dans ce contexte, ils ont express\u00e9ment rejet\u00e9 toute suggestion que la Cour internationale de justice devrait avoir comp\u00e9tence sur les questions de DIH.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, aucun des instruments principaux du DIH ne donne une quelconque comp\u00e9tence \u00e0 une juridiction quelle qu\u2019elle soit en mati\u00e8re de violation du DIH.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>En outre, ce n\u2019est pas un domaine dans lequel un instrument vivant peut se d\u00e9velopper. Tout au contraire, si un instrument vivant se d\u00e9veloppe et s\u2019\u00e9loigne trop de ses racines, il risque de d\u00e9p\u00e9rir ou d\u2019\u00eatre \u00e9lagu\u00e9. Le confinement de la Convention aux questions ext\u00e9rieures aux conflits arm\u00e9s ne pourrait ressortir plus clairement de la conduite ouverte des \u00c9tats qui y souscrivent.<\/p>\n<p>Pour finir sur ce point, et nonobstant le respect d\u00fb aux obligations de la Cour dans l\u2019affaire Hassan [para.\u00a0101] lesquelles, encore une fois, d\u00e9coulent peut-\u00eatre de la concession faite par le Royaume-Uni, les \u00c9tats ne d\u00e9rogent pas \u00e0 l\u2019application du DIDH dans les zones de conflit parce qu\u2019ils reconnaissent que m\u00eame sans d\u00e9rogation, le DIDH sera lu \u00e0 la lumi\u00e8re du DIH. Ils ne d\u00e9rogent pas parce qu\u2019ils n\u2019anticipent pas que le DIDH s\u2019appliquera dans de tels cas.<\/p>\n<p>(B) La question de l\u2019incompatibilit\u00e9<\/p>\n<p>La Convention n\u2019est pas con\u00e7ue pour les conflits. Elle ne mentionne la guerre qu\u2019une seule fois, et cela pour reconnaitre qu\u2019il peut \u00eatre n\u00e9cessaire d\u2019abroger ses protections en interne, en temps de guerre.Aucune de ses dispositions ne vise \u00e0 r\u00e9guler la guerre.<\/p>\n<p>De plus, les droits garantis par la Convention ne cadrent pas bien avec les r\u00e8gles du DIH. Un grand nombre de ces r\u00e8gles sont totalement inconciliables, \u00e0 tel point que cela montre bien que l\u2019intention n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 que le droit de la Convention et le DIH s\u2019appliquent ensemble.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>2. Observations du tiers intervenant<\/em><\/p>\n<p>87. Dans ses observations, le Centre des Droits de l\u2019Homme de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Essex rappelle tout d\u2019abord que les r\u00e8gles visant le recours \u00e0 la force arm\u00e9e (jus ad bellum) ne sont pas pertinentes pour l\u2019analyse du droit des conflits arm\u00e9s: que l\u2019\u00c9tat agisse en situation de l\u00e9gitime d\u00e9fense ou non, les r\u00e8gles qui s\u2019imposent \u00e0 lui en mati\u00e8re de conduite des hostilit\u00e9s et de protection des victimes seraient les m\u00eames.<\/p>\n<p>Il ajoute que lorsque les agissements d\u2019un groupe arm\u00e9 organis\u00e9 sont en r\u00e9alit\u00e9 imputables \u00e0 un \u00c9tat, le conflit est r\u00e9put\u00e9 international. Il n\u2019existerait cependant pas de r\u00e8gle claire quant au crit\u00e8re \u00e0 retenir pour d\u00e9terminer si la relation qui lie un groupe arm\u00e9 organis\u00e9 et un \u00c9tat est de nature \u00e0 rendre le conflit international. En raison d\u2019une approche divergente de la Cour internationale de justice et du Tribunal p\u00e9nal international pour l\u2019ex\u2011Yougoslavie en mati\u00e8re de responsabilit\u00e9 internationale d\u2019un \u00c9tat pour le fait d\u2019acteurs non \u00e9tatiques, on pourrait d\u00e8s lors se trouver devant une difficult\u00e9 majeure\u00a0: ainsi, si un conflit est international d\u00e8s lors qu\u2019un groupe arm\u00e9 organis\u00e9 se trouve sous le \u00ab\u00a0contr\u00f4le global\u00a0\u00bb d\u2019un \u00c9tat, les actes commis par ce groupe seraient vis\u00e9s par les r\u00e8gles relatives aux conflits arm\u00e9s internationaux (jurisprudence du Tribunal p\u00e9nal international pour l\u2019ex-Yougoslavie). Toutefois, si ledit groupe ne se trouve pas sous le \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb de l\u2019\u00c9tat, ses actes ne pourraient pas \u00eatre attribu\u00e9s \u00e0 celui-ci (jurisprudence de la Cour internationale de justice). Il serait par cons\u00e9quent prudent de retenir le m\u00eame crit\u00e8re de contr\u00f4le pour l\u2019attribution des actes et pour la qualification des conflits, \u00e9tant entendu que la question de savoir si ce crit\u00e8re doit \u00eatre celui du \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb ou du \u00ab\u00a0contr\u00f4le global\u00a0\u00bb ne serait \u00e0 ce jour pas tranch\u00e9e.<\/p>\n<p>En l\u2019esp\u00e8ce, quelle qu\u2019ait \u00e9t\u00e9 la relation g\u00e9n\u00e9rale entre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et les milices pendant toute la dur\u00e9e du conflit, il serait possible que ces derni\u00e8res aient \u00e9t\u00e9 sous le contr\u00f4le des forces russes dans le cadre d\u2019un incident particulier. Par cons\u00e9quent, pour identifier les r\u00e8gles du droit des conflits arm\u00e9s potentiellement applicables, la Cour devrait examiner chaque incident afin de d\u00e9terminer quelles forces \u00e9taient impliqu\u00e9es.<\/p>\n<p>Par ailleurs, le tiers intervenant se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 ses observations soumises dans l\u2019affaire Hassan pr\u00e9cit\u00e9e, exposant notamment que l\u2019applicabilit\u00e9 du droit des conflits arm\u00e9s n\u2019\u00e9tait pas un motif suffisant pour priver de comp\u00e9tence une juridiction des droits de l\u2019homme, qui pourrait avoir \u00e0 tenir compte du droit des conflits arm\u00e9s pour statuer sur l\u2019existence d\u2019une violation (voir \u00a7\u00a7 91 \u00e0 95 de l\u2019arr\u00eat Hassan pr\u00e9cit\u00e9). Il compare les diverses situations qui peuvent se pr\u00e9senter \u00e0 un spectre, comprenant, \u00e0 une extr\u00e9mit\u00e9, des situations dans lesquelles il ne peut y avoir violation du droit relatif aux droits de l\u2019homme qu\u2019en pr\u00e9sence d\u2019une atteinte au droit des conflits arm\u00e9s, et \u00e0 l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9 des situations dans lesquelles, bien que le droit relatif aux droits de l\u2019homme soit le seul droit applicable, la prise en compte de la situation de conflit puisse \u00eatre justifi\u00e9e. Entre ces deux extr\u00eames, les deux branches du droit pourraient \u00eatre pertinentes. Sch\u00e9matiquement, les incidents relevant des r\u00e8gles relatives \u00e0 la conduite des hostilit\u00e9s entre les bellig\u00e9rants, y compris celles portant sur l\u2019utilisation des armes, se trouveraient plus probablement \u00e0 une extr\u00e9mit\u00e9 du spectre, \u00e0 tout le moins s\u2019agissant des incidents de forte intensit\u00e9. A l\u2019inverse, ceux qui rel\u00e8vent des r\u00e8gles sur la protection des victimes n\u00e9cessiteraient probablement d\u2019appliquer \u00e0 la fois le droit des conflits arm\u00e9s et celui relatif aux droits de l\u2019homme, a fortiori lorsqu\u2019ils se produisent \u00e0 distance du lieu des hostilit\u00e9s. Selon cette approche, il ne pourrait pas y avoir de r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale imposant de retenir, dans toutes les situations, le m\u00eame dosage entre droit des conflits arm\u00e9s et droit relatif aux droits de l\u2019homme. Il faudrait, au contraire, examiner chaque type de situation successivement. Dans la pratique, le risque de conflit entre droit des conflits arm\u00e9s et droit relatif aux droits de l\u2019homme serait plus faible \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 inf\u00e9rieure du spectre. La raison en serait que les r\u00e8gles du droit des conflits arm\u00e9s portant sur la protection des victimes interdisent g\u00e9n\u00e9ralement les m\u00eames comportements que le droit relatif aux droits de l\u2019homme. C\u2019est lorsque, \u00e0 l\u2019inverse, le droit des conflits arm\u00e9s autorise des comportements interdits par celui relatif aux droits de l\u2019homme que le risque de conflit serait le plus grand.<\/p>\n<p>3. La Convention de Vienne de 1969 sur le droit des trait\u00e9s<\/p>\n<p>88. L\u2019article 31 de la Convention de Vienne de 1969 sur le droit des trait\u00e9s (\u00ab\u00a0la Convention de Vienne \u00bb) dispose :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 31 \u2013 R\u00e8gle G\u00e9n\u00e9rale d\u2019Interpr\u00e9tation<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Un trait\u00e9 doit \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 de bonne foi suivant le sens ordinaire \u00e0 attribuer aux termes du trait\u00e9 dans leur contexte et \u00e0 la lumi\u00e8re de son objet et de son but.<\/p>\n<p>2. Aux fins de l\u2019interpr\u00e9tation d\u2019un trait\u00e9, le contexte comprend, outre le texte, pr\u00e9ambule et annexes inclus\u00a0:<\/p>\n<p>a) Tout accord ayant rapport au trait\u00e9 et qui est intervenu entre toutes les parties \u00e0 l\u2019occasion de la conclusion du trait\u00e9\u00a0;<\/p>\n<p>b) Tout instrument \u00e9tabli par une ou plusieurs parties \u00e0 l\u2019occasion de la conclusion du trait\u00e9 et accept\u00e9 par les autres parties en tant qu\u2019instrument ayant rapport au trait\u00e9.<\/p>\n<p>3. Il sera tenu compte, en m\u00eame temps que du contexte :<\/p>\n<p>a) De tout accord ult\u00e9rieur intervenu entre les parties au sujet de l\u2019interpr\u00e9tation du trait\u00e9 ou de l\u2019application de ses dispositions\u00a0;<\/p>\n<p>b) De toute pratique ult\u00e9rieurement suivie dans l\u2019application du trait\u00e9 par laquelle est \u00e9tabli l\u2019accord des parties \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019interpr\u00e9tation du trait\u00e9 ;<\/p>\n<p>c) De toute r\u00e8gle pertinente de droit international applicable dans les relations entre les parties.<\/p>\n<p>4. Un terme sera entendu dans un sens particulier s\u2019il est \u00e9tabli que telle \u00e9tait l\u2019intention des parties.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>4. Jurisprudence de la Cour internationale de justice<\/em><\/p>\n<p>89. Dans son avis consultatif du 8 juillet 1996 sur la Lic\u00e9it\u00e9 de la menace ou de l\u2019emploi d\u2019armes nucl\u00e9aires (avis consultatif, CIJ Recueil1996, p. 226), la Cour internationale de justice a dit ceci\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a025. La Cour observe que la protection offerte par le pacte international relatif aux droits civils et politiques ne cesse pas en temps de guerre, si ce n\u2019est par l\u2019effet de l\u2019article 4 du pacte, qui pr\u00e9voit qu\u2019il peut \u00eatre d\u00e9rog\u00e9, en cas de danger public, \u00e0 certaines des obligations qu\u2019impose cet instrument. Le respect du droit \u00e0 la vie ne constitue cependant pas une prescription \u00e0 laquelle il peut \u00eatre d\u00e9rog\u00e9. En principe, le droit de ne pas \u00eatre arbitrairement priv\u00e9 de la vie vaut aussi pendant des hostilit\u00e9s. C\u2019est toutefois, en pareil cas, \u00e0 la lexspecialis applicable, \u00e0 savoir le droit applicable dans les conflits arm\u00e9s, con\u00e7u pour r\u00e9gir la conduite des hostilit\u00e9s, qu\u2019il appartient de d\u00e9terminer ce qui constitue une privation arbitraire de la vie. Ainsi, c\u2019est uniquement au regard du droit applicable dans les conflits arm\u00e9s, et non au regard des dispositions du pacte lui-m\u00eame, que l\u2019on pourra dire si tel cas de d\u00e9c\u00e8s provoqu\u00e9 par l\u2019emploi d\u2019un certain type d\u2019armes au cours d\u2019un conflit arm\u00e9 doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une privation arbitraire de la vie contraire \u00e0 l\u2019article 6 du pacte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>90. Dans son avis consultatif du 9 juillet 2004 sur les Cons\u00e9quences juridiques de l\u2019\u00e9dification d\u2019un mur dans le territoire palestinien occup\u00e9 (avis consultatif, CIJ, Recueil 2004, p. 136), la Cour internationale de justice, rejetant la th\u00e8se isra\u00e9lienne de l\u2019inapplicabilit\u00e9 dans le territoire occup\u00e9 des instruments de protection des droits de l\u2019homme auxquels Isra\u00ebl est partie, s\u2019est exprim\u00e9e comme suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0106. (&#8230;) la Cour estime que la protection offerte par les conventions r\u00e9gissant les droits de l\u2019homme ne cesse pas en cas de conflit arm\u00e9, si ce n\u2019est par l\u2019effet de clauses d\u00e9rogatoires du type de celle figurant \u00e0 l\u2019article 4 du pacte international relatif aux droits civils et politiques. Dans les rapports entre droit international humanitaire et droits de l\u2019homme, trois situations peuvent d\u00e8s lors se pr\u00e9senter\u00a0: certains droits peuvent relever exclusivement du droit international humanitaire\u00a0; d\u2019autres peuvent relever exclusivement des droits de l\u2019homme\u00a0; d\u2019autres enfin peuvent relever \u00e0 la fois de ces deux branches du droit international. Pour r\u00e9pondre \u00e0 la question qui lui est pos\u00e9e, la Cour aura en l\u2019esp\u00e8ce \u00e0 prendre en consid\u00e9ration les deux branches du droit international pr\u00e9cit\u00e9es, \u00e0 savoir les droits de l\u2019homme et, en tant que lex specialis, le droit international humanitaire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>91. Dans son arr\u00eat du 19 d\u00e9cembre 2005 dans Activit\u00e9s arm\u00e9es sur le territoire du Congo (R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo c. Ouganda) (arr\u00eat, CIJRecueil 2005, p. 168), la Cour internationale de justice a dit ceci\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0215. Ayant \u00e9tabli que le comportement des UPDF [Forces de d\u00e9fense du peuple ougandais], de leurs officiers et de leurs soldats \u00e9tait attribuable \u00e0 l\u2019Ouganda, la Cour doit maintenant examiner la question de savoir si ce comportement constitue, de la part de l\u2019Ouganda, un manquement \u00e0 ses obligations internationales. La Cour doit pour ce faire d\u00e9terminer quels sont les r\u00e8gles et principes du droit international relatif aux droits de l\u2019homme et du droit international humanitaire qui sont pertinents \u00e0 cet effet.<\/p>\n<p>216. La Cour rappellera tout d\u2019abord qu\u2019elle a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 amen\u00e9e, dans son avis consultatif du 9 juillet 2004 sur les Cons\u00e9quences juridiques de l\u2019\u00e9dification d\u2019un mur dans le territoire palestinien occup\u00e9, \u00e0 se prononcer sur la question des rapports entre droit international humanitaire et droit international relatif aux droits de l\u2019homme et sur celle de l\u2019applicabilit\u00e9 des instruments relatifs au droit international des droits de l\u2019homme hors du territoire national. Elle y a estim\u00e9 que \u00ab\u00a0la protection offerte par les conventions r\u00e9gissant les droits de l\u2019homme ne cesse pas en cas de conflit arm\u00e9, si ce n\u2019est par l\u2019effet de clauses d\u00e9rogatoires du type de celle figurant \u00e0 l\u2019article 4 du pacte international relatif aux droits civils et politiques. Dans les rapports entre droit international humanitaire et droits de l\u2019homme, trois situations peuvent d\u00e8s lors se pr\u00e9senter\u00a0: certains droits peuvent relever exclusivement du droit international humanitaire\u00a0; d\u2019autres peuvent relever exclusivement des droits de l\u2019homme\u00a0; d\u2019autres enfin peuvent relever \u00e0 la fois de ces deux branches du droit international \u00bb (C.I.J. Recueil 2004, p. 178, par. 106.)<\/p>\n<p>La Cour a donc conclu que ces deux branches du droit international, \u00e0 savoir le droit international relatif aux droits de l\u2019homme et le droit international humanitaire, devaient \u00eatre prises en consid\u00e9ration. Elle a en outre d\u00e9clar\u00e9 que les instruments internationaux relatifs aux droits de l\u2019homme \u00e9taient applicables \u00ab\u00a0aux actes d\u2019un \u00c9tat agissant dans l\u2019exercice de sa comp\u00e9tence en dehors de son propre territoire\u00a0\u00bb, particuli\u00e8rement dans les territoires occup\u00e9s (ibid., p. 178-181, par. 107-113).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>5. Appr\u00e9ciation de la Cour<\/em><\/p>\n<p>a) Principes g\u00e9n\u00e9raux<\/p>\n<p>92. La Cour rel\u00e8ve qu\u2019elle a examin\u00e9 la question complexe de la relation entre le droit de la Convention et le droit international humanitaire dans un certain nombre d\u2019affaires port\u00e9es devant elle.<\/p>\n<p>93. Il convient notamment se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l\u2019arr\u00eat Hassan (pr\u00e9cit\u00e9), qui s\u2019inspire de la jurisprudence de la Cour internationale de justice \u00e0 cet \u00e9gard. Les passages pertinents sont ainsi libell\u00e9s\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0100. La Cour doit prendre comme point de d\u00e9part pour mener son examen sa pratique constante d\u2019interpr\u00e9tation de la Convention \u00e0 la lumi\u00e8re des r\u00e8gles \u00e9nonc\u00e9es dans la Convention de Vienne du 23 mars 1969 sur le droit des trait\u00e9s (voir l\u2019arr\u00eat Golder c. Royaume-Uni, 21 f\u00e9vrier 1975, \u00a7 29, s\u00e9rie A no\u00a018, ainsi que de nombreuses affaires ult\u00e9rieures). L\u2019article 31 de la Convention de Vienne, qui \u00e9nonce la \u00ab\u00a0r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale d\u2019interpr\u00e9tation\u00a0\u00bb (paragraphe 34 ci\u2011dessus), dispose en son paragraphe 3 qu\u2019il sera tenu compte, en m\u00eame temps que du contexte, a) de tout accord ult\u00e9rieur intervenu entre les parties au sujet de l\u2019interpr\u00e9tation du trait\u00e9 ou de l\u2019application de ses dispositions\u00a0; b) de toute pratique ult\u00e9rieurement suivie dans l\u2019application du trait\u00e9 par laquelle est \u00e9tabli l\u2019accord des parties \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019interpr\u00e9tation du trait\u00e9 et c) de toute r\u00e8gle pertinente de droit international applicable dans les relations entre les parties.<\/p>\n<p>101. Il n\u2019y a eu entre les Hautes Parties contractantes aucun accord ult\u00e9rieur sur l\u2019interpr\u00e9tation \u00e0 donner \u00e0 l\u2019article 5 en cas de conflit arm\u00e9 international. Cela \u00e9tant, s\u2019agissant du crit\u00e8re pr\u00e9vu \u00e0 l\u2019article 31 \u00a7 3 b) de la Convention de Vienne (paragraphe 34 ci-dessus), la Cour a d\u00e9j\u00e0 dit qu\u2019une pratique constante de la part des Hautes Parties contractantes, post\u00e9rieure \u00e0 la ratification par elles de la Convention, peut passer pour \u00e9tablir leur accord non seulement sur l\u2019interpr\u00e9tation \u00e0 donner au texte de la Convention mais aussi sur telle ou telle modification de celui-ci (voir, mutatis mutandis, Soering c.\u00a0Royaume-Uni, 7\u00a0juillet 1989, \u00a7\u00a7 102-103, s\u00e9rie A no\u00a0161, et Al\u2011Saadoon et Mufdhi c.\u00a0Royaume\u2011Uni, no 61498\/08, \u00a7 120, CEDH 2010). La pratique des Hautes Parties contractantes est de ne pas notifier de d\u00e9rogation \u00e0 leurs obligations d\u00e9coulant de l\u2019article 5 lorsqu\u2019elles incarc\u00e8rent des personnes sur la base des troisi\u00e8me et quatri\u00e8me Conventions de Gen\u00e8ve en p\u00e9riode de conflit arm\u00e9 international. Comme la Cour l\u2019a relev\u00e9 dans sa d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres c.\u00a0Belgique et autres ([GC], no\u00a052207\/99, \u00a7\u00a062, CEDH 2001\u2011XII), une s\u00e9rie d\u2019\u00c9tats contractants ont particip\u00e9 \u00e0 un certain nombre de missions militaires hors de leur territoire depuis qu\u2019ils ont ratifi\u00e9 la Convention, mais aucun d\u2019eux n\u2019a jamais \u00e9mis de d\u00e9rogation au titre de l\u2019article 15 de la Convention concernant ces activit\u00e9s. Les d\u00e9rogations formul\u00e9es relativement \u00e0 l\u2019article 5 concernaient les pouvoirs de d\u00e9tention additionnels que, selon les \u00c9tats, des conflits internes ou des menaces terroristes sur leur territoire avaient rendus n\u00e9cessaires (voir, par exemple, Branniganet McBride c.\u00a0Royaume\u00a0Uni, 26 mai 1993, s\u00e9rie A no\u00a0258\u2011B, Aksoy c. Turquie, 18\u00a0d\u00e9cembre 1996, Recueil des arr\u00eats et d\u00e9cisions 1996\u2011VI, et A. et autres c.\u00a0Royaume-Uni [GC], no\u00a03455\/05, CEDH 2009\u00a0; voir aussi les paragraphes 40-41 ci-dessus). Il appara\u00eet en outre que la pratique consistant \u00e0 ne pas notifier de d\u00e9rogation au titre de l\u2019article 15 de la Convention aux fins des d\u00e9tentions ordonn\u00e9es sur la base des troisi\u00e8me et quatri\u00e8me Conventions de Gen\u00e8ve lors de conflits arm\u00e9s internationaux trouve son pendant dans la pratique des \u00c9tats sur le terrain du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. L\u00e0 aussi, de nombreux \u00c9tats ont intern\u00e9 des personnes en vertu des pouvoirs conf\u00e9r\u00e9s par les troisi\u00e8me et quatri\u00e8me Conventions de Gen\u00e8ve dans le contexte de conflits arm\u00e9s internationaux post\u00e9rieurs \u00e0 la ratification par eux dudit Pacte, mais aucun d\u2019eux n\u2019a, pour ce faire, formul\u00e9 de d\u00e9rogation expresse au titre de l\u2019article 4 de cet instrument (paragraphe 42 ci\u2011dessus), m\u00eame apr\u00e8s que la Cour internationale de justice eut rendu les avis consultatifs et arr\u00eats susmentionn\u00e9s, dans lesquels elle pr\u00e9cisait bien que les obligations d\u00e9coulant pour les \u00c9tats des instruments internationaux de protection des droits de l\u2019homme auxquels ils \u00e9taient parties continuaient de s\u2019appliquer en cas de conflit arm\u00e9 international (paragraphes\u00a035 et 37 ci-dessus).<\/p>\n<p>102. Quant au crit\u00e8re \u00e9nonc\u00e9 \u00e0 l\u2019article 31 \u00a7 3 c) de la Convention de Vienne (paragraphe 34 ci-dessus), la Cour a clairement indiqu\u00e9 \u00e0 de nombreuses reprises que la Convention doit \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e en harmonie avec les autres r\u00e8gles du droit international, dont elle fait partie (paragraphe 77 ci-dessus). Cela vaut tout autant pour le droit international humanitaire. Les quatre Conventions de Gen\u00e8ve de 1949, cr\u00e9\u00e9es pour att\u00e9nuer les horreurs de la guerre, furent r\u00e9dig\u00e9es parall\u00e8lement \u00e0 la Convention europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme et jouissent d\u2019une ratification universelle. Les dispositions des troisi\u00e8me et quatri\u00e8me Conventions de Gen\u00e8ve en mati\u00e8re d\u2019internement, qui sont ici en cause, ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7ues pour prot\u00e9ger les combattants captur\u00e9s et les civils repr\u00e9sentant une menace pour la s\u00e9curit\u00e9. La Cour a d\u00e9j\u00e0 dit que l\u2019article 2 de la Convention \u00ab\u00a0doit \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 dans la mesure du possible \u00e0 la lumi\u00e8re des principes du droit international, notamment des r\u00e8gles du droit international humanitaire, qui jouent un r\u00f4le indispensable et universellement reconnu dans l\u2019att\u00e9nuation de la sauvagerie et de l\u2019inhumanit\u00e9 des conflits arm\u00e9s\u00a0\u00bb (Varnava et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 185) et elle estime qu\u2019il en va de m\u00eame pour l\u2019article 5. De plus, la Cour internationale de justice a jug\u00e9 que la protection offerte par les conventions de sauvegarde des droits de l\u2019homme et celle offerte par le droit international humanitaire coexistent en situation de conflit arm\u00e9 (paragraphes 35-37 ci-dessus). Dans l\u2019arr\u00eat qu\u2019elle a rendu en l\u2019affaire des Activit\u00e9s arm\u00e9es sur le territoire du Congo, la haute juridiction, se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 son avis consultatif sur les Cons\u00e9quences juridiques de l\u2019\u00e9dification d\u2019un mur dans le territoire palestinien occup\u00e9, a observ\u00e9 que \u00ab\u00a0[d]ans les rapports entre droit international humanitaire et droits de l\u2019homme, trois situations peuvent d\u00e8s lors se pr\u00e9senter\u00a0: certains droits peuvent relever exclusivement du droit international humanitaire\u00a0; d\u2019autres peuvent relever exclusivement des droits de l\u2019homme\u00a0; d\u2019autres enfin peuvent relever \u00e0 la fois de ces deux branches du droit international\u00a0\u00bb (paragraphes 36 et 37 ci-dessus). La Cour doit s\u2019attacher \u00e0 interpr\u00e9ter et appliquer la Convention d\u2019une mani\u00e8re qui soit compatible avec le cadre du droit international ainsi d\u00e9limit\u00e9 par la Cour internationale de justice.<\/p>\n<p>103. \u00c0 la lumi\u00e8re des consid\u00e9rations qui pr\u00e9c\u00e8dent, la Cour juge bien fond\u00e9e la th\u00e8se du Gouvernement selon laquelle l\u2019absence de d\u00e9rogation formelle au titre de l\u2019article 15 ne l\u2019emp\u00eache pas de tenir compte du contexte et des r\u00e8gles du droit international humanitaire pour interpr\u00e9ter et appliquer l\u2019article 5 en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>104. Toutefois, et conform\u00e9ment \u00e0 la jurisprudence de la Cour internationale de justice, la Cour consid\u00e8re que, m\u00eame en cas de conflit arm\u00e9 international, les garanties \u00e9nonc\u00e9es dans la Convention continuent de s\u2019appliquer, quoiqu\u2019en \u00e9tant interpr\u00e9t\u00e9es \u00e0 l\u2019aune des r\u00e8gles du droit international humanitaire. (&#8230;)<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>107. Enfin, bien que, pour les raisons expos\u00e9es ci-dessus, la Cour ne juge pas n\u00e9cessaire le d\u00e9p\u00f4t d\u2019une d\u00e9rogation formelle, les dispositions de l\u2019article 5 ne seront interpr\u00e9t\u00e9es et appliqu\u00e9es \u00e0 la lumi\u00e8re des r\u00e8gles pertinentes du droit international humanitaire que si l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur le demande express\u00e9ment. La Cour n\u2019a pas \u00e0 pr\u00e9sumer qu\u2019un \u00c9tat entend modifier les engagements qu\u2019il a pris en ratifiant la Convention s\u2019il ne l\u2019indique pas clairement.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>b) M\u00e9thodologie suivie en l\u2019esp\u00e8ce<\/p>\n<p>94. Comme indiqu\u00e9 dans Hassan (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 102), \u00ab\u00a0la Cour a clairement indiqu\u00e9 \u00e0 de nombreuses reprises que la Convention doit \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e en harmonie avec les autres r\u00e8gles du droit international, dont elle fait partie (&#8230;). Cela vaut tout autant pour le droit international humanitaire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>95. En l\u2019esp\u00e8ce, la Cour va donc examiner l\u2019articulation des deux corpus sous l\u2019angle de chacun des aspects de l\u2019affaire et des articles de la Convention dont la violation est all\u00e9gu\u00e9e. \u00c0 cet \u00e9gard, elle va \u00e0 chaque fois v\u00e9rifier l\u2019existence ou non d\u2019un conflit entre les dispositions de la Convention et les r\u00e8gles du droit international humanitaire.<\/p>\n<p><strong>C. \u00c9puisement des voies de recours internes<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Th\u00e8ses des parties<\/em><\/p>\n<p>a) Gouvernement requ\u00e9rant<\/p>\n<p>96. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient \u00e0 titre principal que la r\u00e8gle de l\u2019\u00e9puisement des voies de recours internes ne s\u2019applique pas aux requ\u00eates \u00e9tatiques dont l\u2019objet est, comme c\u2019est le cas en l\u2019esp\u00e8ce, de d\u00e9terminer la compatibilit\u00e9 avec la Convention d\u2019une pratique administrative. De plus, il y aurait suffisamment d\u2019\u00e9l\u00e9ments de preuve d\u00e9montrant que des violations syst\u00e9matiques ont \u00e9t\u00e9 commises \u00e0 grande \u00e9chelle et qu\u2019il y a eu tol\u00e9rance officielle en raison notamment de l\u2019absence de toute enqu\u00eate prompte, ind\u00e9pendante et impartiale sur les actes commis.<\/p>\n<p>\u00c0 titre subsidiaire, il consid\u00e8re que le manquement \u00e9vident et intentionnel de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie \u00e0 son obligation d\u2019enqu\u00eater sur les all\u00e9gations visant les militaires russes et sud-oss\u00e8tes t\u00e9moigne de l\u2019application d\u2019une politique officielle d\u2019impunit\u00e9 qui peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un obstacle \u00e0 tout recours effectif. Les m\u00e9canismes de recours expos\u00e9s aux paragraphes 48 \u00e0 53 de la d\u00e9cision de la Cour sur la recevabilit\u00e9 montreraient qu\u2019en l\u2019absence d\u2019ouverture d\u2019une enqu\u00eate p\u00e9nale, il n\u2019existerait aucun moyen, pour une victime individuelle, d\u2019engager une action civile pour obtenir r\u00e9paration. Les victimes individuelles auraient certes pu, en principe, d\u00e9poser une plainte p\u00e9nale, mais il n\u2019existerait aucune chance r\u00e9aliste de voir cette plainte faire l\u2019objet d\u2019une enqu\u00eate prompte et impartiale. Or en l\u2019absence de r\u00e9action de la commission d\u2019enqu\u00eate du parquet g\u00e9n\u00e9ral russe face aux preuves de violations syst\u00e9matiques et massives commises par les forces russes et sud-oss\u00e8tes\u00a0\u2013 alors que ces violations auraient \u00e9t\u00e9 port\u00e9es \u00e0 sa connaissance\u00a0\u2013, il n\u2019y aurait eu aucune chance pour que les autorit\u00e9s russes conduisent des enqu\u00eates p\u00e9nales effectives sur les plaintes individuelles. Or, sans enqu\u00eate p\u00e9nale, il aurait \u00e9t\u00e9 impossible d\u2019acc\u00e9der \u00e0 un recours interne effectif.<\/p>\n<p>b) Gouvernement d\u00e9fendeur<\/p>\n<p>97. Le gouvernement d\u00e9fendeur attire l\u2019attention de la Cour sur l\u2019existence dans le droit applicable de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie de recours effectifs quant aux violations des dispositions de la Convention d\u00e9nonc\u00e9es par le gouvernement requ\u00e9rant dans sa requ\u00eate (voir les paragraphes 48 \u00e0 53 de la d\u00e9cision sur la recevabilit\u00e9). Or celui-ci n\u2019aurait soumis aucun \u00e9l\u00e9ment indiquant que les victimes g\u00e9orgiennes pr\u00e9sum\u00e9es aient tent\u00e9 d\u2019exercer ces recours internes en introduisant aupr\u00e8s des autorit\u00e9s comp\u00e9tentes un recours ou une d\u00e9claration relative \u00e0 une infraction. Quant aux plaintes re\u00e7ues de la part de diff\u00e9rentes organisations de protection des droits de l\u2019homme, la commission d\u2019enqu\u00eate du parquet g\u00e9n\u00e9ral de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie (\u00ab\u00a0la commission d\u2019enqu\u00eate\u00a0\u00bb) aurait proc\u00e9d\u00e9 aux investigations requises. \u00c0 cette fin, elle aurait identifi\u00e9 et interrog\u00e9 plus de 1\u00a0000\u00a0soldats russes ayant particip\u00e9 aux op\u00e9rations militaires en Oss\u00e9tie du Sud, ainsi que de nombreux r\u00e9sidents des villages sud-oss\u00e8tes touch\u00e9s par les hostilit\u00e9s. Les enqu\u00eates n\u2019auraient pas permis de d\u00e9gager des \u00e9l\u00e9ments cr\u00e9dibles prouvant un comportement illicite (y compris des violations du DIH) du personnel militaire russe au cours du conflit. Au contraire, les \u00e9l\u00e9ments recueillis sugg\u00e9reraient que les all\u00e9gations \u00e9taient sans fondement. La commission d\u2019enqu\u00eate aurait m\u00eame sollicit\u00e9 l\u2019aide du parquet g\u00e9n\u00e9ral de G\u00e9orgie pour requ\u00e9rir son aide dans les all\u00e9gations formul\u00e9es par le gouvernement requ\u00e9rant \u00e0 l\u2019encontre de militaires russes, se heurtant \u00e0 une fin de non\u2011recevoir de la part de ce dernier.<\/p>\n<p>2. Appr\u00e9ciation de la Cour<\/p>\n<p>98. Les principes g\u00e9n\u00e9raux ont \u00e9t\u00e9 \u00e9nonc\u00e9s dans l\u2019arr\u00eat G\u00e9orgie c.\u00a0Russie (I) (pr\u00e9cit\u00e9)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0125. Quant \u00e0 la r\u00e8gle de l\u2019\u00e9puisement des voies de recours internes, la Cour rappelle que, conform\u00e9ment \u00e0 sa jurisprudence dans les affaires inter\u00e9tatiques, elle ne s\u2019applique en principe pas si le gouvernement requ\u00e9rant \u00ab\u00a0attaque une pratique en elle-m\u00eame, dans le but d\u2019en emp\u00eacher la continuation ou le retour et sans inviter (&#8230;) la Cour \u00e0 statuer sur chacun des cas qu\u2019il cite \u00e0 titre de preuves ou exemples de cette pratique\u00a0\u00bb (voir Irlande c.\u00a0Royaume\u2011Uni pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 159). En tout cas, elle ne s\u2019applique pas \u00ab\u00a0lorsqu\u2019est prouv\u00e9e l\u2019existence d\u2019une pratique administrative, \u00e0 savoir la r\u00e9p\u00e9tition d\u2019actes interdits par la Convention avec la tol\u00e9rance officielle de l\u2019\u00c9tat, de sorte que toute proc\u00e9dure serait vaine ou ineffective\u00a0\u00bb (voir Irlande c.\u00a0Royaume\u2011Uni pr\u00e9cit\u00e9, ibidem, Akdivar et autres c. Turquie, 16\u00a0septembre 1996, \u00a7\u00a067, Recueil des arr\u00eats et d\u00e9cisions 1996\u2011IV, Chypre c.\u00a0Turquie pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a099).<\/p>\n<p>126. Cependant, la question de l\u2019effectivit\u00e9 et de l\u2019accessibilit\u00e9 des recours internes peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un \u00e9l\u00e9ment de preuve suppl\u00e9mentaire de l\u2019existence ou non de cette pratique (voir notamment Chypre c. Turquie pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 87).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>99. En l\u2019esp\u00e8ce, la Cour estime \u00e9galement que la question de l\u2019\u00e9puisement des voies de recours internes est \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 celle de l\u2019existence de pratiques administratives telles qu\u2019all\u00e9gu\u00e9es par le gouvernement requ\u00e9rant. Elle va donc examiner ces questions conjointement.<\/p>\n<p><strong>D. Notion de \u00ab\u00a0pratique administrative\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>100. Dans ses \u00e9critures devant la Grande Chambre, le gouvernement requ\u00e9rant demande \u00e0 la Cour \u00ab\u00a0de se prononcer sur la compatibilit\u00e9 des pratiques administratives d\u00e9crites aux paragraphes 87 \u00e0 258 des pr\u00e9sentes observations avec les dispositions de la Convention. Les violations individuelles sont invoqu\u00e9es par la G\u00e9orgie \u00e0 titre d\u2019illustrations des pratiques administratives all\u00e9gu\u00e9es. Afin d\u2019\u00e9viter toute \u00e9quivoque, la G\u00e9orgie souhaite pr\u00e9ciser qu\u2019elle n\u2019invite pas la Cour \u00e0 se prononcer sur chaque violation all\u00e9gu\u00e9e. La requ\u00eate a pour objet d\u2019\u00e9viter que la Russie ne r\u00e9it\u00e8re ces pratiques, et, s\u2019agissant des atteintes aux articles 5 de la Convention, 1 et 2 du Protocole no 1 et 2 du Protocole no 4, de faire cesser les violations qui continuent d\u2019\u00eatre commises.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>101. En l\u2019esp\u00e8ce, la Cour est donc appel\u00e9e \u00e0 examiner l\u2019existence ou non de \u00ab\u00a0pratiques\u00a0administratives \u00bb contraires aux articles de la Convention dont la violation est all\u00e9gu\u00e9e, d\u2019apr\u00e8s les crit\u00e8res \u00e9tablis par elle dans sa jurisprudence et conform\u00e9ment \u00e0 la demande faite en ce sens par le gouvernement requ\u00e9rant.<\/p>\n<p>102. Elle se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 cet \u00e9gard \u00e0 la d\u00e9finition de la notion de \u00ab\u00a0pratique administrative\u00a0\u00bb expos\u00e9e dans l\u2019arr\u00eat G\u00e9orgie c. Russie (I) (pr\u00e9cit\u00e9)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0122. La Cour rappelle que la pratique administrative se d\u00e9finit par deux \u00e9l\u00e9ments\u00a0: la \u00ab\u00a0r\u00e9p\u00e9tition des actes\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0tol\u00e9rance officielle\u00a0\u00bb (voir France, Norv\u00e8ge, Danemark, Su\u00e8de et Pays-Bas c. Turquie, nos\u00a09940\u20119944\/82, d\u00e9cision de la Commission du 6\u00a0d\u00e9cembre 1983, \u00a7 19, DR\u00a035, et Chypre c. Turquie pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 99).<\/p>\n<p>123. Sur la \u00ab\u00a0r\u00e9p\u00e9tition des actes\u00a0\u00bb, la Cour les d\u00e9crit comme \u00ab\u00a0une accumulation de manquements de nature identique ou analogue, assez nombreux et li\u00e9s entre eux pour ne pas se ramener \u00e0 des incidents isol\u00e9s, ou \u00e0 des exceptions, et pour former un ensemble ou syst\u00e8me\u00a0\u00bb (voir Irlande c.\u00a0Royaume-Uni pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0159, et Chypre c.\u00a0Turquie pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 115).<\/p>\n<p>124. Par \u00ab\u00a0tol\u00e9rance officielle\u00a0\u00bb, il faut entendre que des \u00ab\u00a0actes ill\u00e9gaux sont tol\u00e9r\u00e9s en ce sens que les sup\u00e9rieurs des personnes imm\u00e9diatement responsables connaissent ces actes, mais ne font rien pour en punir les auteurs ou emp\u00eacher leur r\u00e9p\u00e9tition\u00a0; ou que l\u2019autorit\u00e9 sup\u00e9rieure, face \u00e0 de nombreuses all\u00e9gations, se montre indiff\u00e9rente en refusant toute enqu\u00eate s\u00e9rieuse sur leur v\u00e9rit\u00e9 ou leur fausset\u00e9, ou que le juge refuse d\u2019entendre \u00e9quitablement ces plaintes\u00a0\u00bb. Sur ce dernier point, la Commission a ajout\u00e9 que \u00ab\u00a0toute mesure prise par l\u2019autorit\u00e9 sup\u00e9rieure doit \u00eatre d\u2019ampleur suffisante pour mettre fin \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition des actes ou provoquer une rupture dans l\u2019ensemble ou dans le syst\u00e8me (to interrupt the pattern or system)\u00a0\u00bb (voir France, Norv\u00e8ge, Danemark, Su\u00e8de et Pays-Bas c. Turquie pr\u00e9cit\u00e9, ibidem). \u00c0 cet \u00e9gard, la Cour a fait remarquer qu\u2019\u00ab\u00a0on n\u2019imagine pas que les autorit\u00e9s sup\u00e9rieures d\u2019un \u00c9tat ignorent, ou du moins soient en droit d\u2019ignorer, l\u2019existence de pareille pratique. En outre, elles assument au regard de la Convention la responsabilit\u00e9 objective de la conduite de leurs subordonn\u00e9s\u00a0; elles ont le devoir de leur imposer leur volont\u00e9 et ne sauraient se retrancher derri\u00e8re leur impuissance \u00e0 la faire respecter\u00a0\u00bb (Irlande c.\u00a0Royaume-Uni pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 159).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>103. Or il convient de relever que ces crit\u00e8res d\u00e9finissent certes un cadre g\u00e9n\u00e9ral, mais n\u2019indiquent pas le nombre d\u2019incidents requis pour pouvoir conclure \u00e0 l\u2019existence d\u2019une pratique administrative, c\u2019est une question laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019appr\u00e9ciation de la Cour au regard des circonstances particuli\u00e8res de chaque affaire.<\/p>\n<p>104. La Commission, dans l\u2019affaire Irlande c. Royaume-Uni, avait donn\u00e9 les pr\u00e9cisions suivantes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Sur le fond d\u2019une requ\u00eate, la notion de pratique en violation de la Convention n\u2019est pas proc\u00e9durale, mais elle constitue un \u00e9l\u00e9ment important de la description de la violation en cause. Alors qu\u2019un seul acte contraire \u00e0 la Convention suffit \u00e0 \u00e9tablir une violation, il va de soi que la violation peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme plus grave s\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un \u00e9v\u00e9nement isol\u00e9, mais si elle fait partie de plusieurs \u00e9v\u00e9nements semblables susceptibles m\u00eame de constituer un processus g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9.<\/p>\n<p>Ici encore, le niveau de la tol\u00e9rance est important \u00e0 cet \u00e9gard dans la mesure o\u00f9 il a un effet sur la gravit\u00e9 de la violation en cause\u00a0: plus l\u2019organe qui tol\u00e8re les actes est \u00e9lev\u00e9, plus grave est la violation. Enfin, lorsqu\u2019il y a combinaison de la r\u00e9p\u00e9tition et de la tol\u00e9rance officielle, la situation est encore plus grave.<\/p>\n<p>En cons\u00e9quence, le souci premier de la Commission dans toute affaire d\u00e9clar\u00e9e recevable au regard de l\u2019article 3 \u2013\u00a0qu\u2019elle soit introduite en vertu de l\u2019article 24 [requ\u00eate individuelle] ou de l\u2019article 25 [requ\u00eate \u00e9tatique]\u00a0\u2013 est de savoir si les faits \u00e9tablis laissent ou non appara\u00eetre une violation de la Convention \u00e0 l\u2019encontre de tel ou tel individu. Lorsque des violations de la Convention sont \u00e9tablies dans plusieurs cas s\u00e9par\u00e9s, cela peut constituer une pratique en violation de la Convention qui aggrave le fait qu\u2019elle ait \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>(no\u00a05310\/71, rapport de la Commission du 25 janvier 1976, s\u00e9rie\u00a0B no\u00a023\u2011I, pp. 395-396)<\/p>\n<p>IV. PHASE ACTIVE DES HOSTILIT\u00c9S DURANT LA GUERRE DES CINQ JOURS (du 8 au 12 ao\u00fbt 2008)<\/p>\n<p>105. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que les op\u00e9rations militaires (bombardements, pilonnages, tirs d\u2019artillerie) men\u00e9es par les forces arm\u00e9es russes et\/ou des forces sud-oss\u00e8tes au cours du conflit ont constitu\u00e9 une violation de l\u2019article 2 de la Convention.<\/p>\n<p><strong>Sur la juridiction<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Th\u00e8ses des parties[17]<\/em><\/p>\n<p>106. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que dans la soir\u00e9e du 7\u00a0ao\u00fbt 2008 au plus tard, les forces terrestres russes p\u00e9n\u00e9tr\u00e8rent en G\u00e9orgie en traversant l\u2019Abkhazie et la r\u00e9gion de Tskhinvali\/Oss\u00e9tie du Sud avant d\u2019entrer dans les r\u00e9gions limitrophes situ\u00e9es en territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9. Elles b\u00e9n\u00e9fici\u00e8rent du renfort de l\u2019arm\u00e9e de l\u2019air russe et de la flotte de la mer Noire. De plus, des membres de l\u2019arm\u00e9e russe et des centaines de \u00ab\u00a0volontaires\u00a0\u00bb du Nord-Caucase russe arriv\u00e8rent de Russie et entr\u00e8rent dans la r\u00e9gion de Tskhinvali\/Oss\u00e9tie du Sud en empruntant le tunnel de Roki. Enfin, entre le 8 et le 12 ao\u00fbt 2008, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie aurait lanc\u00e9 plus de 75\u00a0attaques a\u00e9riennes contre le territoire g\u00e9orgien. La majorit\u00e9 des bombardements auraient eu lieu dans la r\u00e9gion situ\u00e9e autour d\u2019Eredvi, en Oss\u00e9tie du Sud, et de Tkviavi et Variani, dans le district de Gori. Durant cette p\u00e9riode, la ville de Gori aurait \u00e9t\u00e9 vis\u00e9e par plusieurs attaques distinctes.<\/p>\n<p>107. Le gouvernement d\u00e9fendeur r\u00e9torque que cette partie de la requ\u00eate de la G\u00e9orgie ne saurait aboutir faute de contr\u00f4le effectif et de juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie. \u00c0 l\u2019\u00e9vidence, les forces russes n\u2019auraient pas pilonn\u00e9 ou bombard\u00e9 des zones qu\u2019elles contr\u00f4laient d\u00e9j\u00e0 avec leurs propres hommes. Comme dans l\u2019affaire Bankovi\u0107 (Bankovi\u0107 et autres c.\u00a0Belgique et autres ((d\u00e9c.) [GC], no 52207\/99, CEDH 2001\u2011XII), un bombardement ou des tirs d\u2019obus n\u2019emporteraient pas contr\u00f4le effectif sur la zone d\u2019atterrissage des bombes ou des projectiles. Au contraire, un conflit arm\u00e9 (du point de vue sp\u00e9cifique d\u2019op\u00e9rations militaires sur des territoires contest\u00e9s) serait l\u2019antith\u00e8se du contr\u00f4le effectif.<\/p>\n<p><em>2. R\u00e9sum\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments de preuve pertinents<\/em><\/p>\n<p>108. Dans son rapport (Volume II, pp. 215-217), la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE a r\u00e9sum\u00e9 les \u00e9v\u00e9nements litigieux comme suit :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0D\u2019apr\u00e8s les informations russes officielles soumises \u00e0 la CEIIG [la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE] en juillet 2009, \u00ab\u00a0le 8 ao\u00fbt \u00e0 14\u00a0h\u00a030, des unit\u00e9s appartenant aux 693e et 135e r\u00e9giments de fusiliers motoris\u00e9s de la 19e\u00a0division de fusiliers motoris\u00e9s charg\u00e9e de mettre en \u0153uvre la mission de maintien de la paix confi\u00e9e \u00e0 la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et de prot\u00e9ger les ressortissants russes se d\u00e9ploy\u00e8rent entre le territoire de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et celui de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud en empruntant le tunnel de Roki, et commenc\u00e8rent \u00e0 avancer en Oss\u00e9tie du Sud. Les forces a\u00e9riennes et les unit\u00e9sd\u2019artillerie frapp\u00e8rent les \u00e9quipements militaires g\u00e9orgiens dans le but de restreindre les mouvements des r\u00e9serves ennemies, de couper les communications, d\u2019emp\u00eacher l\u2019utilisation des bases a\u00e9riennes, de d\u00e9truire les entrep\u00f4ts et les bases contenant des carburants et de boucler les zones des hostilit\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Outre les deux r\u00e9giments de la 19e division de fusiliers motoris\u00e9s de la 58e arm\u00e9e \u00e9voqu\u00e9s dans les informations russes susmentionn\u00e9es, des renseignements que les autorit\u00e9s russes avaient fournis ant\u00e9rieurement, mi-mai 2009, \u00e0 la CEIIG indiquaient que d\u2019autres unit\u00e9s militaires avaient particip\u00e9 aux op\u00e9rations russes sur le front est (Oss\u00e9tie du Sud), \u00e0 savoir des \u00e9l\u00e9ments de la 42e division de fusiliers motoris\u00e9s (Tch\u00e9tch\u00e9nie), de la 76e division d\u2019assaut (Pskov), de la 98e\u00a0division a\u00e9roport\u00e9e (Ivanovo), de la 20e division de fusiliers motoris\u00e9s (Volgograd), de la 234e division d\u2019assaut, de la 205e brigade s\u00e9par\u00e9ede fusiliers motoris\u00e9s, des 429e et 71e\u00a0r\u00e9giments de fusiliers motoris\u00e9s, du 104e r\u00e9giment d\u2019assaut, du 331e r\u00e9giment de parachutistes et du 45e r\u00e9giment sp\u00e9cial (district de Moscou).<\/p>\n<p>Selon les documents g\u00e9orgiens officiels fournis \u00e0 la CEIIG, la 33e brigade montagnarde de fusiliers motoris\u00e9s(Daghestan), la 114e brigade lance-roquettes (district d\u2019Astrakhan), la brigade s\u00e9par\u00e9e de missiles anti-a\u00e9riens(Volgograd) et la 10e brigade des forces sp\u00e9ciales (district de Krasnodar) particip\u00e8rent \u00e9galement aux op\u00e9rations russes sur le front est.<\/p>\n<p>Certains experts estiment que, pendant la crise du mois d\u2019ao\u00fbt, plus de 12\u00a0000 soldats russes furent d\u00e9ploy\u00e9s sur le front est, c\u2019est-\u00e0-dire en Oss\u00e9tie du Sud et au\u2011del\u00e0.<\/p>\n<p>S\u00e9par\u00e9ment, des \u00e9l\u00e9ments de la 7e division d\u2019assaut (montagne) (Novorossiysk), de la 34e\u00a0brigade montagnarde de fusiliers (Karatcha\u00ef-Tcherkesses), de la 31e brigade d\u2019assaut s\u00e9par\u00e9e (Oulianovsk), des 526e, 131e et 15e brigades s\u00e9par\u00e9es de fusiliers motoris\u00e9s ainsi que des 2e, 108e et 247e r\u00e9giments d\u2019assaut furent d\u00e9ploy\u00e9s en Abkhazie et au-del\u00e0 de ses fronti\u00e8res administratives (Zugdidi, Senaki, Poti), et il se peut que certaines de ces troupes aient pris part aux op\u00e9rations russes sur le front ouest (le deuxi\u00e8me front) en G\u00e9orgie.<\/p>\n<p>Selon certaines sources, la Russie d\u00e9ploya au total jusqu\u2019\u00e0 15\u00a0000 hommes en Abkhazie. Globalement, les effectifs russes entr\u00e9s en G\u00e9orgie en ao\u00fbt 2008 atteignirent 25\u00a0000 \u00e0 30\u00a0000 hommes, appuy\u00e9s par plus de 1 200 pi\u00e8ces de blind\u00e9s et d\u2019artillerie lourde. Furent \u00e9galement impliqu\u00e9s pas moins de 200 avions et 40\u00a0h\u00e9licopt\u00e8res. Plusieurs milliers d\u2019Oss\u00e8tes arm\u00e9s et de volontaires du Caucase du Nord soutinrent les forces russes sur le front est, ainsi que 10\u00a0000 hommes membres de troupes et de milices abkhazes \u00e9quip\u00e9es de blind\u00e9s et d\u2019armes \u00e0 feu sur le front ouest.<\/p>\n<p>Les op\u00e9rations a\u00e9riennes russes auraient d\u00e9but\u00e9 au matin du 8 ao\u00fbt, par les premi\u00e8res attaques contre les installations de la d\u00e9fense a\u00e9rienne g\u00e9orgienne dans le district de Gori. Les unit\u00e9s employ\u00e9es pendant le conflit arm\u00e9 d\u2019ao\u00fbt 2008 semblent \u00eatre issues principalement de la 4e arm\u00e9e des forces a\u00e9riennes et de la d\u00e9fense a\u00e9rienne (district de Rostov) et avoir engag\u00e9 des avions Su-24, Su-25, Su-27 et Su-29 ainsi que des h\u00e9licopt\u00e8res Mi-8 et Mi-24.<\/p>\n<p>La cible \u00e9tait le terrain op\u00e9rationnel g\u00e9orgien et les moyens a\u00e9riens. Les sites de radars de d\u00e9fense a\u00e9rienne et les bases a\u00e9riennes furent attaqu\u00e9s, avec des frappes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et r\u00e9guli\u00e8res contre Marneuli, Vaziani et Bolnisi. Ces cibles se trouvaient assez loin de la principale zone de conflit. Ainsi, au lieu d\u2019apporter un soutien a\u00e9rien de proximit\u00e9 aux forces terrestres en contact, les attaques a\u00e9riennes russes semblent avoir vis\u00e9 strat\u00e9giquement un objectif militaire plus large, notamment celui de priver les brigades g\u00e9orgiennes engag\u00e9es en Oss\u00e9tie du Sud de tout appui \u2013 en particulier a\u00e9rien\u00a0\u2013 de la part des forces de deuxi\u00e8me \u00e9chelon. Compte tenu de cet objectif principal, les cibles englob\u00e8rent \u00e9galement les installations portuaires situ\u00e9es sur la c\u00f4te de la mer Noire, les sites de radars de trafic a\u00e9rien, les installations de fabrication et d\u2019entretien d\u2019avions. Au fur et \u00e0 mesure que l\u2019arm\u00e9e g\u00e9orgienne se retirait, les efforts russes se r\u00e9orient\u00e8rent vers le soutien aux forces terrestres russes en vue de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration du retrait g\u00e9orgien. Au cours des hostilit\u00e9s du mois d\u2019ao\u00fbt, l\u2019arm\u00e9e de l\u2019air russe aurait perdu plusieurs avions, notamment un bombardier strat\u00e9gique et un avion de reconnaissance Tu-22M3.<\/p>\n<p>La flotte russe de la mer Noire, d\u00e9ploy\u00e9e dans les eaux territoriales g\u00e9orgiennes et\/ou dans les environs aurait compris environ 13 b\u00e2timents, notamment son navire amiral \u2013 le croiseur de missiles guid\u00e9s \u00ab\u00a0Moskva\u00a0\u00bb \u2013 ainsi que des navires de d\u00e9barquement, des navires anti-sous-marins et de patrouille, et des dragueurs de mines.<\/p>\n<p>Pour la plupart des analystes, les op\u00e9rations militaires russes men\u00e9es en G\u00e9orgie en ao\u00fbt 2008 furent bien planifi\u00e9es et bien ex\u00e9cut\u00e9es. La planification des op\u00e9rations avait \u00e9t\u00e9 valid\u00e9e en pratique pendant l\u2019exercice militaire \u00ab\u00a0Kavkaz-2008\u00a0\u00bb (et lors d\u2019exercices similaires effectu\u00e9s auparavant, depuis 2005), qui s\u2019\u00e9tait achev\u00e9 le 2 ao\u00fbt 2008. Apr\u00e8s cet exercice, certaines unit\u00e9s \u00e9taient retourn\u00e9es dans leur garnison, mais il semble que d\u2019autres soient rest\u00e9es et se soient d\u00e9ploy\u00e9es par mesure de pr\u00e9caution aux abords de la fronti\u00e8re g\u00e9orgienne. Elles purent donc se d\u00e9placer rapidement vers l\u2019Oss\u00e9tie du Sud en empruntant le tunnel de Roki lorsqu\u2019elles en re\u00e7urent l\u2019ordre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>3. Appr\u00e9ciation de la Cour<\/em><\/p>\n<p>109. La Cour note d\u2019embl\u00e9e qu\u2019il est ind\u00e9niable que dans le cadre du conflit arm\u00e9 international qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 en ao\u00fbt 2008 et qui a oppos\u00e9 la G\u00e9orgie et la F\u00e9d\u00e9ration de Russie les forces arm\u00e9es russes ont men\u00e9 des op\u00e9rations militaires notamment en Oss\u00e9tie du Sud et en territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9.<\/p>\n<p>110. En premier lieu, elle doit d\u00e9terminer si les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s au cours de la phase active des hostilit\u00e9s relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et, partant, la nature du contr\u00f4le exerc\u00e9 par cette derni\u00e8re au cours de ces op\u00e9rations militaires men\u00e9es par les forces arm\u00e9es russes durant la guerre des cinq jours. \u00c9tant donn\u00e9 que seuls deux griefs portant sur le retour des ressortissants g\u00e9orgiens et le droit \u00e0 l\u2019instruction concernent \u00e9galement l\u2019Abkhazie et que tous les autres griefs concernent uniquement l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et la \u00ab zone tampon \u00bb, la Cour peut se limiter au cours de cette p\u00e9riode \u00e0 examiner si la F\u00e9d\u00e9ration de Russie exer\u00e7ait sa juridiction dans ces deux derniers territoires.<\/p>\n<p>111. Il convient de relever que dans sa d\u00e9cision sur la recevabilit\u00e9, la chambre a indiqu\u00e9 que \u00ab\u00a0la pr\u00e9sente requ\u00eate porte sur les \u00e9v\u00e8nements litigieux qui ont d\u00e9but\u00e9 en Oss\u00e9tie du Sud et en Abkhazie \u00e0 partir du 7 ao\u00fbt 2008\u00a0\u00bb (G\u00e9orgie c. Russie (II) (d\u00e9c.), pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 98). De plus, la question de la nature du contr\u00f4le exerc\u00e9 par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie en Oss\u00e9tie du Sud avant le d\u00e9but de la phase active des hostilit\u00e9s n\u2019est pas pertinente en l\u2019esp\u00e8ce, \u00e9tant donn\u00e9 que la majorit\u00e9 des combats se sont d\u00e9roul\u00e9s dans des zones qui \u00e9taient auparavant sous contr\u00f4le g\u00e9orgien\u00a0: les villages d\u2019origine g\u00e9orgienne aux alentours de Tskhinvali en Oss\u00e9tie du Sud et la r\u00e9gion de Gori, situ\u00e9e en \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb en territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9. Le gouvernement requ\u00e9rant lui-m\u00eame reconna\u00eet dans ses observations que les forces russes avaient pris le contr\u00f4le effectif des derni\u00e8res parties d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et d\u2019Abkhazie pendant ou imm\u00e9diatement apr\u00e8s la guerre de cinq jours (paragraphe 78 ci-dessus).<\/p>\n<p>112. Or les quatre \u00ab\u00a0incidents repr\u00e9sentatifs\u00a0\u00bb que la Cour a identifi\u00e9s en l\u2019esp\u00e8ce concernent les attaques a\u00e9riennes all\u00e9gu\u00e9es du village d\u2019Eredvi, situ\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment dans la zone d\u2019Oss\u00e9tie du Sud auparavant sous contr\u00f4le g\u00e9orgien, ainsi que de la ville de Gori et des villages de Karbi et de Tortiza, situ\u00e9es en territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9 (paragraphe 22 ci-dessus).<\/p>\n<p>a) Principes g\u00e9n\u00e9raux d\u00e9velopp\u00e9s dans la jurisprudence de la Cour quant \u00e0 la notion de juridiction extraterritoriale<\/p>\n<p>113. En l\u2019esp\u00e8ce, c\u2019est la premi\u00e8re fois depuis la d\u00e9cision dans l\u2019affaire Bankovi\u0107et autres (pr\u00e9cit\u00e9e &#8211; portant sur le bombardement par l\u2019OTAN du si\u00e8ge de la radio-t\u00e9l\u00e9vision serbe \u00e0 Belgrade), que la Cour est amen\u00e9e \u00e0 examiner la question de la juridiction concernant des op\u00e9rations militaires (attaques arm\u00e9es, bombardements, pilonnages) dans le cadre d\u2019un conflit arm\u00e9 international, dont l\u2019existence est incontest\u00e9e entre les parties.<\/p>\n<p>114. Or la jurisprudence de la Cour relative \u00e0 la notion de juridiction extraterritoriale a \u00e9volu\u00e9 depuis cette d\u00e9cision, en ce sens que la Cour a notamment indiqu\u00e9 que les droits d\u00e9coulant de la Convention pouvaient \u00eatre \u00ab\u00a0fractionn\u00e9s et adapt\u00e9s\u00a0\u00bb et qu\u2019elle a nuanc\u00e9 la notion d\u2019\u00ab\u00a0espace juridique\u00a0\u00bb des \u00c9tats contractants (Al Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a0137 et\u00a0142). De plus, elle a \u00e9nonc\u00e9 un certain nombre de crit\u00e8res d\u2019exercice de la juridiction extraterritoriale d\u2019un \u00c9tat, qui doit demeurer exceptionnelle (Al\u2011Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 130-142, G\u00fczelyurtlu et autres c. Chypre et\u00a0Turquie [GC], no 36925\/07, \u00a7\u00a7\u00a0178-190, 29 janvier 2019, et M.N. et autres c. la Belgique (d\u00e9c.) [GC], no 3599\/18, \u00a7\u00a7 96-109, 5 mars 2020).<\/p>\n<p>115. Les deux principaux crit\u00e8res \u00e9nonc\u00e9s par la Cour \u00e0 cet \u00e9gard sont le \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb de l\u2019\u00c9tat sur un territoire (mod\u00e8le spatial de juridiction) ou \u00ab\u00a0l\u2019autorit\u00e9 et le contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb sur des individus (mod\u00e8le personnel de juridiction) (Al-Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a0133-140).<\/p>\n<p>i. \u00ab\u00a0Contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb de l\u2019\u00c9tat sur un territoire<\/p>\n<p>116. La Cour a r\u00e9it\u00e9r\u00e9 les principes d\u2019application de ce premier crit\u00e8re notamment dans l\u2019arr\u00eat Catan et autres pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 106-107, ainsi que dans les arr\u00eats Chiragov et autres c. Arm\u00e9nie [GC], no\u00a013216\/05, \u00a7 168, CEDH\u00a02015, et Mozer c. R\u00e9publique de Moldova et Russie [GC], no\u00a011138\/10, \u00a7\u00a098, CEDH 2016)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le principe voulant que la juridiction de l\u2019\u00c9tat contractant au sens de l\u2019article\u00a01 soit limit\u00e9e \u00e0 son propre territoire conna\u00eet une exception lorsque, par suite d\u2019une action militaire \u2013 l\u00e9gale ou non \u2013, l\u2019\u00c9tat exerce un contr\u00f4le effectif sur une zone situ\u00e9e en dehors de son territoire. L\u2019obligation d\u2019assurer dans une telle zone le respect des droits et libert\u00e9s garantis par la Convention d\u00e9coule du fait de ce contr\u00f4le, qu\u2019il s\u2019exerce directement, par l\u2019interm\u00e9diaire des forces arm\u00e9es de l\u2019\u00c9tat ou par le biais d\u2019une administration locale subordonn\u00e9e (Loizidou c. Turquie (exceptionspr\u00e9liminaires), 23 mars 1995, \u00a7 62, s\u00e9rie A no 310, Chypre c. Turquie [GC], no\u00a025781\/94, \u00a7 76, CEDH 2001-IV, Bankovi\u0107 et autres, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 70, Ila\u015fcu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 314-316, Loizidou c. Turquie (fond), 18 d\u00e9cembre 1996, \u00a7 52, Recueil des arr\u00eats et d\u00e9cisions 1996\u2011VI, et Al\u2011Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 138). (&#8230;)<\/p>\n<p>La question de savoir si un \u00c9tat contractant exerce ou non un contr\u00f4le effectif sur un territoire hors de ses fronti\u00e8res est une question de fait. Pour se prononcer, la Cour se r\u00e9f\u00e8re principalement au nombre de soldats d\u00e9ploy\u00e9s par l\u2019\u00c9tat sur le territoire en cause (Loizidou (fond), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 16 et 56, et Ila\u015fcu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 387). D\u2019autres \u00e9l\u00e9ments peuvent aussi entrer en ligne de compte, par exemple la mesure dans laquelle le soutien militaire, \u00e9conomique et politique apport\u00e9 par l\u2019\u00c9tat \u00e0 l\u2019administration locale subordonn\u00e9e assure \u00e0 celui-ci une influence et un contr\u00f4le dans la r\u00e9gion (Ila\u015fcu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 388-394, Al-Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 139).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>ii. \u00ab\u00a0L\u2019autorit\u00e9 et le contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>117. La Cour a r\u00e9it\u00e9r\u00e9 les principes d\u2019application de ce second crit\u00e8re notamment dans les arr\u00eats Hassan (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 74) et Jaloud (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 139)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0En outre, la jurisprudence de la Cour montre que, dans certaines circonstances, le recours \u00e0 la force par des agents d\u2019un \u00c9tat op\u00e9rant hors de son territoire peut faire passer sous la juridiction de cet \u00c9tat, au sens de l\u2019article 1, toute personne se retrouvant ainsi sous le contr\u00f4le de ceux-ci. Cette r\u00e8gle a \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9e dans le cas de personnes remises entre les mains d\u2019agents de l\u2019\u00c9tat \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de ses fronti\u00e8res. Ainsi, dans l\u2019arr\u00eat \u00d6calan c. Turquie pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 91, la Cour a jug\u00e9 que \u00ab\u00a0d\u00e8s sa remise par les agents kenyans aux agents turcs, [le requ\u00e9rant] s\u2019[\u00e9tait] effectivement retrouv\u00e9 sous l\u2019autorit\u00e9 de la Turquie et relevait donc de la \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb de cet \u00c9tat aux fins de l\u2019article 1 de la Convention, m\u00eame si, en l\u2019occurrence, la Turquie a[vait] exerc\u00e9 son autorit\u00e9 en dehors de son territoire\u00a0\u00bb. Dans l\u2019arr\u00eat Issa pr\u00e9cit\u00e9, elle a indiqu\u00e9 que, s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli que des soldats turcs avaient arr\u00eat\u00e9 les proches des requ\u00e9rants dans le nord de l\u2019Irak avant de les emmener dans une caverne avoisinante et de les ex\u00e9cuter, les victimes auraient d\u00fb \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme relevant de la juridiction de la Turquie, ce par l\u2019effet de l\u2019autorit\u00e9 et du contr\u00f4le exerc\u00e9s sur les victimes par les soldats. Dans la d\u00e9cision Al-Saadoon et Mufdhi c. Royaume-Uni ((d\u00e9c.), no 61498\/08, \u00a7\u00a7 86-89, 30\u00a0juin 2009), elle a estim\u00e9 que, d\u00e8s lors que le contr\u00f4le exerc\u00e9 par le Royaume-Uni sur ses prisons militaires en Irak et sur les personnes y s\u00e9journant \u00e9tait absolu et exclusif, il y avait lieu de consid\u00e9rer, \u00e0 propos de deux ressortissants irakiens incarc\u00e9r\u00e9s dans l\u2019une d\u2019elles, qu\u2019ils relevaient de la juridiction du Royaume-Uni. Enfin, dans l\u2019arr\u00eat Medvedyev et autres c. France [GC], no 3394\/03, \u00a7 67, CEDH\u00a02010\u2011&#8230;, elle a conclu, relativement \u00e0 des requ\u00e9rants qui s\u2019\u00e9taient trouv\u00e9s \u00e0 bord d\u2019un navire intercept\u00e9 en haute mer par des agents fran\u00e7ais, qu\u2019eu \u00e9gard au contr\u00f4le absolu et exclusif exerc\u00e9 de mani\u00e8re continue et ininterrompue par ces agents sur le navire et son \u00e9quipage d\u00e8s son interception, ils relevaient de la juridiction de la France au sens de l\u2019article 1 de la Convention. La Cour consid\u00e8re que, dans les affaires ci-dessus, la juridiction n\u2019avait pas pour seul fondement le contr\u00f4le op\u00e9r\u00e9 par l\u2019\u00c9tat contractant sur les b\u00e2timents, l\u2019a\u00e9ronef ou le navire o\u00f9 les int\u00e9ress\u00e9s \u00e9taient d\u00e9tenus. L\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant dans ce type de cas est l\u2019exercice d\u2019un pouvoir et d\u2019un contr\u00f4le physiques sur les personnes en question.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>118. Dans l\u2019arr\u00eat Al-Skeini et autres (pr\u00e9cit\u00e9) qui portait sur le d\u00e9c\u00e8s de personnes prises pour cible par des soldats britanniques, la Cour a appliqu\u00e9 ce m\u00eame crit\u00e8re en l\u2019assortissant de la constatation que le Royaume-Uni y exer\u00e7ait certaines des pr\u00e9rogatives de puissance publique d\u2019un \u00c9tat souverain\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0149. On peut donc voir qu\u2019apr\u00e8s le renversement du r\u00e9gime baasiste et jusqu\u2019\u00e0 l\u2019instauration du gouvernement int\u00e9rimaire, le Royaume-Uni a assum\u00e9 en Irak (conjointement avec les \u00c9tats-Unis) certaines des pr\u00e9rogatives de puissance publique qui sont normalement celles d\u2019un \u00c9tat souverain, en particulier le pouvoir et la responsabilit\u00e9 du maintien de la s\u00e9curit\u00e9 dans le sud-est du pays. Dans ces circonstances exceptionnelles, la Cour consid\u00e8re que le Royaume-Uni, par le biais de ses soldats affect\u00e9s \u00e0 des op\u00e9rations de s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 Bassorah lors de cette p\u00e9riode, exer\u00e7ait sur les personnes tu\u00e9es lors de ces op\u00e9rations une autorit\u00e9 et un contr\u00f4le propres \u00e0 \u00e9tablir, aux fins de l\u2019article 1 de la Convention, un lien juridictionnel entre lui et ces personnes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>119. Elle a fait une constatation similaire dans l\u2019arr\u00eat Jaloud (pr\u00e9cit\u00e9), qui portait sur le d\u00e9c\u00e8s d\u2019une personne prise pour cible alors qu\u2019elle franchissait un poste de contr\u00f4le sous commandement n\u00e9erlandais\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0152. La Cour en vient ensuite aux circonstances du d\u00e9c\u00e8s de M.\u00a0Azhar\u00a0Sabah\u00a0Jaloud. Elle observe que celui-ci a trouv\u00e9 la mort lorsque le v\u00e9hicule dans lequel il voyageait a \u00e9t\u00e9 pris pour cible alors qu\u2019il franchissait un poste de contr\u00f4le tenu par du personnel plac\u00e9 sous le commandement et la supervision directe d\u2019un officier de l\u2019arm\u00e9e royale n\u00e9erlandaise. Le poste de contr\u00f4le avait \u00e9t\u00e9 mis en place dans le cadre de l\u2019ex\u00e9cution de la mission de la SFIR [Force de Stabilisation en Irak] pr\u00e9vue par la r\u00e9solution 1483 du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 des Nations unies(paragraphe 93 ci-dessus), en vue du r\u00e9tablissement de conditions de stabilit\u00e9 et de s\u00e9curit\u00e9 propices \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une administration efficace dans le pays. La Cour consid\u00e8re que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur exer\u00e7ait sa \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb dans les limites de sa mission au sein de la SFIR et aux fins d\u2019asseoir une autorit\u00e9 et un contr\u00f4le sur les personnes qui passaient par ce poste. D\u00e8s lors, la Cour conclut que le d\u00e9c\u00e8s de M.\u00a0Azhar Sabah Jaloud est survenu dans le cadre de la \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb des Pays-Bas, selon l\u2019interpr\u00e9tation qu\u2019il convient de donner \u00e0 ce terme aux fins de l\u2019article 1 de la Convention.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>120. Dans d\u2019autres affaires que la Cour a eu \u00e0 conna\u00eetre, elle a examin\u00e9 si l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur exer\u00e7ait<\/p>\n<p>&#8211; un contr\u00f4le soit sur une partie d\u2019un territoire, soit sur des individusen raison d\u2019op\u00e9rations militaires extraterritoriales men\u00e9es par les forces arm\u00e9es (voir notamment Issa et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 72-81, o\u00f9 la Cour a conclu \u00e0 l\u2019absence de contr\u00f4le sur toute la partie du Nord de l\u2019Irak par les forces arm\u00e9es turques et \u00e0 l\u2019absence de preuves sur la conduite d\u2019op\u00e9rations militaires dans la zone o\u00f9 ont eu lieu les tirs meurtriers)\u00a0;<\/p>\n<p>&#8211; un contr\u00f4le sur des individus en raison d\u2019incursions et de tirs cibl\u00e9s (\u00ab\u00a0targeting\u00a0\u00bb) par les forces arm\u00e9es\/de police sur des personnes d\u00e9termin\u00e9es (voir notamment Isaak et autres c. Turquie (d\u00e9c.), no\u00a044587\/98, p. 21, 28\u00a0septembre 2006), o\u00f9 la Cour a conclu qu\u2019une personne battue \u00e0 mort par des membres des forces arm\u00e9es\/de police de Turquie et de la \u00ab\u00a0R\u00e9publique turque de Chypre\u00a0du Nord \u00bb (\u00ab\u00a0RTCN\u00a0\u00bb) dans la zone tampon de l\u2019ONU \u00e0 Chypre se trouvait sous l\u2019autorit\u00e9 et le contr\u00f4le de la Turquie\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0En l\u2019esp\u00e8ce, la Cour doit donc rechercher si Anastassios Isaak s\u2019est trouv\u00e9 sous l\u2019autorit\u00e9 et\/ou le contr\u00f4le effectif, et donc sous la juridiction, de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur en raison des actes des soldats et\/ou fonctionnaires turcs et de la \u00ab\u00a0RTCN\u00a0\u00bb (&#8230;)<\/p>\n<p>Eu \u00e9gard \u00e0 ce qui pr\u00e9c\u00e8de, m\u00eame si les actes incrimin\u00e9s ont eu lieu dans la zone tamponneutrede l\u2019ONU, la Cour consid\u00e8re que le d\u00e9funt \u00e9tait sousl\u2019autorit\u00e9 et\/ou le contr\u00f4le effectif de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur, par le biais de ses agents (Issa et autres, pr\u00e9cit\u00e9). Elle conclut, d\u00e8s lors, que les faits incrimin\u00e9sdans la pr\u00e9sente affaire rel\u00e8vent de la \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb de la Turquie au sens de l\u2019article 1 de la Convention et engagent donc la responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur au regard de la Convention.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>121. Dans l\u2019affaire Pad et autres c. Turquie ((d\u00e9c.), no 60167\/00, 28 juin 2007), la Cour a dit que les proches des requ\u00e9rants relevaient de la juridiction de la Turquie du fait qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s par des h\u00e9licopt\u00e8res de l\u2019arm\u00e9e turque. Il \u00e9tait difficile de d\u00e9terminer si \u00e0 l\u2019\u00e9poque pertinente les d\u00e9funts se trouvaient en Turquie ou bien en Iran \u2013 donc en dehors de la juridiction territoriale de la Turquie. La Cour a toutefois d\u00e9clar\u00e9 ce qui suit (ibid., \u00a7\u00a054)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Cela \u00e9tant, il ne pr\u00eate pas \u00e0 controverse entre les parties en l\u2019esp\u00e8ce que les victimes des faits all\u00e9gu\u00e9s relevaient de la juridiction de la Turquie. M\u00eame si les requ\u00e9rants ont attach\u00e9 une grande importance \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement pr\u00e9alable de l\u2019exercice extraterritorial par la Turquie de sa juridiction, en vue de prouver leurs accusations sur le fond, la Cour estime qu\u2019elle n\u2019a pas \u00e0 d\u00e9terminer o\u00f9 pr\u00e9cis\u00e9ment les faits litigieux se sont produits, d\u00e8s lors que le Gouvernement a d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 admis que ce sont les tirs provenant d\u2019h\u00e9licopt\u00e8res qui ont caus\u00e9 la mort des proches des requ\u00e9rants.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>122. Dans deux autres affaires (Andreou c. Turquie (d\u00e9c.), no\u00a045653\/99, 3 juin 2008, et Solomou et autres c. Turquie, no\u00a036832\/97, \u00a7\u00a7\u00a048-51, 24 juin 2008), concernant des d\u00e9c\u00e8s survenus dans la zone tampon de l\u2019ONU \u00e0 Chypre, la Cour a \u00e9galement estim\u00e9 que les victimes relevaient de la juridiction de la Turquie du fait que ces personnes avaient \u00e9t\u00e9 atteintes par des balles tir\u00e9es par des membres des forces arm\u00e9es\/de police de Turquie ou de la \u00ab\u00a0RTCN\u00a0\u00bb. Dans la d\u00e9cision Andreou (pr\u00e9cit\u00e9e), elle s\u2019est prononc\u00e9e ainsi (p. 11)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Contrairement aux requ\u00e9rants dans l\u2019affaire Bankovic et autres (pr\u00e9cit\u00e9e), [la requ\u00e9rante en l\u2019esp\u00e8ce] se trouvait donc sur un territoire couvert par la Convention.<\/p>\n<p>Dans ces circonstances, et m\u00eame si la requ\u00e9rante a \u00e9t\u00e9 bless\u00e9e sur un territoire sur lequel la Turquie n\u2019exer\u00e7ait pas de contr\u00f4le, compte tenu de ce que l\u2019on a ouvert le feu sur la foule \u00e0 faible distance, cause directe et imm\u00e9diate des blessures en cause, il y a lieu de consid\u00e9rer que la requ\u00e9rante \u00ab relev[ait] de [la]juridiction \u00bb de la Turquie au sens de l\u2019article 1 et que la responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur au regard de la Convention se trouve en cons\u00e9quence engag\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>123. Or dans l\u2019arr\u00eat Issa et autres (pr\u00e9cit\u00e9), la Cour avait notamment indiqu\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u201c\u00a071. Par ailleurs, un \u00c9tat peut \u00e9galement \u00eatre tenu pour responsable de violations des droits et des libert\u00e9s de la Convention de personnes se trouvant sur le territoire d\u2019un autre \u00c9tat, mais qui s\u2019av\u00e8rent \u00eatre sous l\u2019autorit\u00e9 et le contr\u00f4le du premier \u00c9tat \u00e0 travers ses agents op\u00e9rant \u2013 de mani\u00e8re l\u00e9gale ou non \u2013 sur le territoire du second (voir, mutatis mutandis, M. v. Denmark, application no.\u00a017392\/90, Commission decision of 14 October 1992, DR 73, p. 193; Illich Sanchez Ramirez v. France,application no.\u00a028780\/95, Commission decision of 24 June 1996, DR 86, p. 155; Coard et al. v. the United States, the Inter\u2011American Commission of Human Rights decision of 29\u00a0September\u00a01999, Report No. 109\/99, case No. 10.951, \u00a7\u00a7 37, 39, 41 and 43; and the views adopted by the Human Rights Committee on 29\u00a0July 1981 in the cases of Lopez Burgosv. Uruguay and Celiberti de Casariego v. Uruguay, nos.\u00a052\/1979 and 56\/1979, at \u00a7\u00a7 12.3 and 10.3 respectively). Le fait de pouvoir \u00eatre tenu pour responsable dans ces situations provient du fait que l\u2019article 1 ne saurait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme autorisant un \u00c9tat contractant \u00e0 perp\u00e9trer des violations de la Convention sur le territoire d\u2019un autre \u00c9tat qu\u2019il ne pourrait perp\u00e9trer sur son propre territoire (ibid).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>124. Cette approche, qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9galement suivie dans les d\u00e9cisions Isaak et autres (pr\u00e9cit\u00e9e), Pad et autres (pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 53) et Andreou (pr\u00e9cit\u00e9e), ainsi que dans l\u2019arr\u00eat Solomouet autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a045), affine et \u00e9largit la notion de juridiction extraterritoriale. Par la suite, dans son arr\u00eat Medvedyev et autres c.\u00a0France (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 64), la Cour a explicitement r\u00e9it\u00e9r\u00e9, en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres (pr\u00e9cit\u00e9e), qu\u2019un \u00c9tat ne saurait voir sa responsabilit\u00e9 engag\u00e9e \u00ab\u00a0pour un acte extraterritorial instantan\u00e9, le texte de l\u2019article\u00a01 ne s\u2019accommodant pas d\u2019une conception causale de la notion de \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. Plus r\u00e9cemment, elle a fait de m\u00eame dans la d\u00e9cision M.N. et autres (pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 112), en consid\u00e9rant que \u00ab\u00a0la seule circonstance que des d\u00e9cisions prises au niveau national ont eu un impact sur la situation de personnes r\u00e9sidant \u00e0 l\u2019\u00e9tranger n\u2019est pas davantage de nature \u00e0 \u00e9tablir la juridiction de l\u2019\u00c9tat concern\u00e9 \u00e0 leur \u00e9gard en dehors de son territoire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>b) Application des principes susmentionn\u00e9s aux faits de l\u2019esp\u00e8ce<\/p>\n<p>125. En l\u2019esp\u00e8ce, la Cour est appel\u00e9e \u00e0 examiner si les conditions appliqu\u00e9es par la Cour dans sa jurisprudence pour d\u00e9terminer l\u2019exercice de la juridiction extraterritoriale d\u2019un \u00c9tat peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme remplies pour des op\u00e9rations militaires men\u00e9es au cours d\u2019un conflit arm\u00e9 international.<\/p>\n<p>126. \u00c0 cet \u00e9gard, on peut consid\u00e9rer d\u2019embl\u00e9e que lors d\u2019op\u00e9rations militaires, y compris par exemple des attaques arm\u00e9es, bombardements, pilonnages, men\u00e9es au cours d\u2019un conflit arm\u00e9 international on ne saurait en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale parler de \u00ab\u00a0contr\u00f4le\u00a0effectif\u00a0\u00bb sur un territoire. En effet, la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame de confrontations et de combats arm\u00e9s entre forces militaires ennemies qui cherchent \u00e0 acqu\u00e9rir le contr\u00f4le d\u2019un territoire dans un contexte de chaos implique qu\u2019il n\u2019y a pas de contr\u00f4le sur un territoire. C\u2019est \u00e9galement vrai en l\u2019esp\u00e8ce, \u00e9tant donn\u00e9 que la majorit\u00e9 des combats se sont d\u00e9roul\u00e9s dans des zones qui \u00e9taient auparavant sous contr\u00f4le g\u00e9orgien (paragraphe 111 ci-dessus).<\/p>\n<p>127. Il s\u2019agit donc d\u2019analyser en l\u2019esp\u00e8ce s\u2019il y avait \u00ab\u00a0autorit\u00e9 et contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat \u00bb sur des individus (sur les victimes directes des violations all\u00e9gu\u00e9es) conform\u00e9ment \u00e0 la jurisprudence de la Cour, et quelle est la port\u00e9e exacte de ces termes.<\/p>\n<p>128. La Cour rappelle d\u2019embl\u00e9e \u00e0 cet \u00e9gard que les actes des \u00c9tats contractants accomplis ou produisant des effets en dehors de leur territoire ne peuvent que dans des circonstances exceptionnelles s\u2019analyser en l\u2019exercice par eux de leur juridiction, au sens de l\u2019article 1 (Bankovi\u0107 et\u00a0autres, pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 67, Al-Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 132, G\u00fczelyurtlu et\u00a0autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 178 in fine, et M.N. et autres, pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 102).<\/p>\n<p>129. Or la \u00ab juridiction \u00bb au sens de l\u2019article 1 est une condition sine qua non. Elle doit avoir \u00e9t\u00e9 exerc\u00e9e pour qu\u2019un \u00c9tat contractant puisse \u00eatre tenu pour responsable des actes ou omissions \u00e0 lui attribuables qui sont \u00e0 l\u2019origine d\u2019une all\u00e9gation de violation des droits et libert\u00e9s \u00e9nonc\u00e9s dans la Convention (Catan et autres,pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 103, et la jurisprudence y cit\u00e9e, G\u00fczelyurtlu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 178, et M.N.et autres, pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 97).<\/p>\n<p>130. Dans la plupart des affaires qu\u2019elle a eues \u00e0 conna\u00eetre depuis sa d\u00e9cision dans l\u2019affaire Bankovi\u0107 et autres pr\u00e9cit\u00e9e, la Cour a consid\u00e9r\u00e9 que l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant pour \u00e9tablir \u00ab\u00a0l\u2019autorit\u00e9 et le contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb sur des individus \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de ses fronti\u00e8res \u00e9tait l\u2019exercice d\u2019un pouvoir et d\u2019un contr\u00f4le physiques sur les personnes en question (Al\u2011Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 136 in fine, et M.N. et autres, pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 105).<\/p>\n<p>131. Il est vrai que dans d\u2019autres affaires portant sur des tirs cibl\u00e9s par les forces arm\u00e9es\/de police des \u00c9tats concern\u00e9s, la Cour a appliqu\u00e9 la notion d\u2019\u00ab\u00a0autorit\u00e9 et de contr\u00f4le d\u2019un agentde l\u2019\u00c9tat \u00bb sur des individus dans des situations allant au-del\u00e0 d\u2019un pouvoir et d\u2019un contr\u00f4le physiques exerc\u00e9s dans le cadre d\u2019une arrestation ou d\u2019une d\u00e9tention (voir notamment Issa et\u00a0autres, Isaak et autres (d\u00e9c.),Pad et autres (d\u00e9c.), Andreou (d\u00e9c.), et Solomou et autres, pr\u00e9cit\u00e9s \u2013 paragraphes 120-123 ci-dessus).<\/p>\n<p>132. Cependant, ces affaires concernaient des actions isol\u00e9es et cibl\u00e9es comprenant un \u00e9l\u00e9ment de proximit\u00e9.<\/p>\n<p>133. Par contraste, la phase active des hostilit\u00e9s que la Cour est amen\u00e9e \u00e0 examiner en l\u2019esp\u00e8ce dans le cadre d\u2019un conflit arm\u00e9 international est tr\u00e8s diff\u00e9rente, car elle porte sur des bombardements et des tirs d\u2019artillerie par les forces arm\u00e9es russes visant \u00e0 mettre l\u2019arm\u00e9e g\u00e9orgienne hors de combat et \u00e0 acqu\u00e9rir le contr\u00f4le sur des territoires faisant partie de la G\u00e9orgie.<\/p>\n<p>134. La Cour rappelle par ailleurs que dans la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et\u00a0autres (pr\u00e9cit\u00e9e), elle a consid\u00e9r\u00e9 que le libell\u00e9 de l\u2019article 1 de la Convention ne s\u2019accommode pas avec la th\u00e8se selon laquelle \u00ab\u00a0toute personne subissant des effets n\u00e9gatifs d\u2019un acte imputable \u00e0 un \u00c9tat contractant \u00ab\u00a0rel\u00e8ve\u00a0\u00bb ipso facto, quel que soit l\u2019endroit o\u00f9 l\u2019acte a \u00e9t\u00e9 commis et o\u00f9 que ses cons\u00e9quences aient \u00e9t\u00e9 ressenties, \u00ab\u00a0de la juridiction\u00a0\u00bb de cet \u00c9tat aux fins de l\u2019article 1 de la Convention.\u00a0\u00bb (ibid., \u00a7 75). Elle a ajout\u00e9 qu\u2019interpr\u00e9ter la notion de juridiction en ce sens reviendrait \u00ab\u00a0\u00e0 confondre la question de savoir si un individu \u00ab\u00a0rel\u00e8ve de la juridiction\u00a0\u00bb d\u2019un \u00c9tat contractant et celle de savoir si l\u2019int\u00e9ress\u00e9 peut \u00eatre r\u00e9put\u00e9 victime d\u2019une violation de droits garantis par la Convention. Or il s\u2019agit l\u00e0 de conditions de recevabilit\u00e9 s\u00e9par\u00e9es et distinctes devant chacune \u00eatre remplie, dans l\u2019ordre pr\u00e9cit\u00e9, pour qu\u2019un individu puisse invoquer les dispositions de la Convention \u00e0 l\u2019encontre d\u2019un \u00c9tat contractant.\u00a0\u00bb (ibid., \u00a7 75 in fine).<\/p>\n<p>135. Comme indiqu\u00e9 ci-dessus (paragraphe 124), la Cour a suivi une approche similaire dans l\u2019arr\u00eat Medvedyev et autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 64), ainsi que dans la d\u00e9cision M.N. et autres (pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 112).<\/p>\n<p>136. Or la Cour ne voit pas de raison de d\u00e9cider autrement en l\u2019esp\u00e8ce. En effet, l\u2019obligation que l\u2019article 1 fait peser sur les \u00c9tats contractants de reconna\u00eetre les droits et libert\u00e9s garantis par la Convention \u00e0 toute personne relevant de leur juridiction est, comme indiqu\u00e9 ci-dessus, \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 la notion de \u00ab\u00a0contr\u00f4le\u00a0\u00bb, qu\u2019il s\u2019agisse \u00ab\u00a0d\u2019une autorit\u00e9 et d\u2019un contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb sur des individus ou \u00ab\u00a0d\u2019un contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb d\u2019un \u00c9tat sur un territoire.<\/p>\n<p>137. \u00c0 cet \u00e9gard, la Cour accorde un poids d\u00e9terminant au fait que la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame de confrontations et de combats arm\u00e9s entre forces militaires ennemies qui cherchent \u00e0 acqu\u00e9rir le contr\u00f4le d\u2019un territoire dans un contexte de chaos implique non seulement qu\u2019il n\u2019y a pas de \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur un territoire comme indiqu\u00e9 ci-dessus (paragraphe 126), mais exclut \u00e9galement toute forme d\u2019\u00ab\u00a0autorit\u00e9 et de contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb sur des individus.<\/p>\n<p>138. D\u00e8s lors, elle consid\u00e8re que les conditions appliqu\u00e9es par la Cour dans sa jurisprudence pour d\u00e9terminer l\u2019exercice de la juridiction extraterritoriale d\u2019un \u00c9tat ne sont pas remplies pour les op\u00e9rations militaires qu\u2019elle est appel\u00e9e \u00e0 examiner en l\u2019esp\u00e8ce pendant la phase active des hostilit\u00e9s dans le cadre d\u2019un conflit arm\u00e9 international.<\/p>\n<p>139. Cette conclusion se trouve \u00e9tay\u00e9e par la pratique des Hautes Parties contractantes qui consiste \u00e0 ne pas formuler de d\u00e9rogation au titre del\u2019article 15 de la Convention dans des situations o\u00f9 elles se sont engag\u00e9es dans un conflit arm\u00e9 international hors de leur propre territoire. De l\u2019avis de la Cour, on peut interpr\u00e9ter cette pratique comme signifiant que les Hautes Parties contractantes consid\u00e8rent qu\u2019en pareille situation elles n\u2019exercent pas leur juridiction au sens de l\u2019article 1 de la Convention, position que soutient du reste le gouvernement d\u00e9fendeur en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>140. Cela \u00e9tant, la Cour est sensible au fait qu\u2019une telle interpr\u00e9tation de la notion de \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb au sens de l\u2019article 1 de la Convention peut para\u00eetre insatisfaisante aux yeuxdes victimes all\u00e9gu\u00e9es d\u2019actes et d\u2019omissions commis par un \u00c9tat d\u00e9fendeur pendant la phase active des hostilit\u00e9s dans le cadre d\u2019un conflit arm\u00e9 international se d\u00e9roulant hors de son territoire, mais sur celui d\u2019un autre \u00c9tat contractant, ainsi qu\u2019aux yeux de l\u2019\u00c9tat sur le territoire duquel ont lieu les hostilit\u00e9s actives.<\/p>\n<p>141. Cependant, compte tenu notamment du grand nombre de victimes all\u00e9gu\u00e9es et d\u2019incidents contest\u00e9s, du volume des \u00e9l\u00e9ments de preuve produits et de la difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir les circonstances pertinentes lors de la phase active des hostilit\u00e9s dans le cadre d\u2019un conflit arm\u00e9 international, ainsi que du fait que de telles situations sont r\u00e9gies principalement par des normes juridiques autres que celles de la Convention (en l\u2019occurrence le droit international humanitaire ou droit des conflits arm\u00e9s), la Cour estime qu\u2019elle n\u2019est pas en mesure de d\u00e9velopper sa jurisprudence au-del\u00e0 de la conception de la notion de \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb telle qu\u2019elle y a \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>142. Si, comme en l\u2019esp\u00e8ce la Cour se voit confier la t\u00e2che d\u2019examinerdes actes de guerre et d\u2019hostilit\u00e9s actives survenus dans le cadre d\u2019un conflit arm\u00e9 international hors du territoire d\u2019un \u00c9tat d\u00e9fendeur, c\u2019est aux Parties contractantes qu\u2019il doit incomber de fournir la base juridique n\u00e9cessaire \u00e0 une telle t\u00e2che.<\/p>\n<p>143. La Cour rappelle \u00e0 cet \u00e9gard que cela ne signifie pas que les \u00c9tats peuvent agir en dehors de tout cadre juridique\u00a0; comme indiqu\u00e9 ci-dessus, ils sont en effet tenus dans un tel contexte de se conformer aux r\u00e8gles tr\u00e8s pr\u00e9cises du droit international humanitaire.<\/p>\n<p>144. Eu \u00e9gard \u00e0 tous ces \u00e9l\u00e9ments, la Cour conclut que les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s au cours de la phase active des hostilit\u00e9s (8 au 12 ao\u00fbt 2008) ne relevaient pas de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au sens de l\u2019article 1 de la Convention. Partant, cette partie de la requ\u00eate doit \u00eatre d\u00e9clar\u00e9e irrecevable, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 35 \u00a7\u00a7 3 a) et 4 de la Convention.<\/p>\n<p>V. PHASE D\u2019OCCUPATION APR\u00c8S LA CESSATION DES HOSTILIT\u00c9S (accord de cessez-le-feu du 12 ao\u00fbt 2008)<\/p>\n<p>145. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que des meurtres, des mauvais traitements, des pillages et des mises \u00e0 feu d\u2019habitations ont \u00e9t\u00e9 commis par les forces arm\u00e9es russes et par les forces sud-oss\u00e8tes en Oss\u00e9tie du Sud et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb adjacente. Ces agissements auraient emport\u00e9 violation des articles\u00a02, 3 et 8 de la Convention et de l\u2019article 1 du Protocole\u00a0no 1.<\/p>\n<p><strong>A. Sur la juridiction<\/strong><\/p>\n<p>146. La Cour rel\u00e8ve que m\u00eame si ces griefs ne portent que sur les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s en Oss\u00e9tie du Sud et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, elle va \u00e9galement examiner si la F\u00e9d\u00e9ration de Russie exer\u00e7ait un \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur l\u2019Abkhazie apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s, car c\u2019est une question pr\u00e9liminaire pour ce qui est des griefs soulev\u00e9s sous l\u2019angle de l\u2019article 2 du Protocole no 4 et de l\u2019article 2 du Protocole no 1 (voir paragraphes 292-295 et 312 ci-dessous).<\/p>\n<p><em>1. Th\u00e8ses des parties<\/em><\/p>\n<p>a) Gouvernement requ\u00e9rant<\/p>\n<p>147. Le gouvernement requ\u00e9rant souligne qu\u2019apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie exer\u00e7ait et exerce encore un contr\u00f4le effectif sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud en ayant recours aux moyens suivants\u00a0: pr\u00e9sence militaire, nomination de fonctionnaires russes \u00e0 des postes cl\u00e9s du gouvernement et de l\u2019administration, qui ne sont pas contest\u00e9es par le gouvernement d\u00e9fendeur, octroi d\u2019un soutien financier, d\u00e9livrance de passeports russes aux habitants de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et possibilit\u00e9 offerte \u00e0 ces habitants, depuis 2000, d\u2019entrer en Russie sans visa, alors que l\u2019obtention d\u2019un visa est obligatoire pour les G\u00e9orgiens. \u00c0 cela se serait ajout\u00e9e l\u2019application de la l\u00e9gislation russe \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud en vertu d\u2019accords bilat\u00e9raux.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, \u00e0 la date de pr\u00e9sentation du m\u00e9moire et \u00e0 ce jour encore, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie exercerait toujours un contr\u00f4le effectif sur la majeure partie du territoire sud-oss\u00e8te. Le 20 d\u00e9cembre 2014, les autorit\u00e9s de facto de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud auraient rendu public un projet d\u2019\u00ab\u00a0accord\u00a0\u00bb d\u2019alliance et d\u2019int\u00e9gration avec la F\u00e9d\u00e9ration de Russie[18], qui pr\u00e9voyait le regroupement des forces militaires ainsi que des organes de s\u00e9curit\u00e9, de m\u00eame que l\u2019unification de la l\u00e9gislation dans les domaines \u00e9conomique, social et culturel.<\/p>\n<p>Enfin, des fonctionnaires russes continueraient d\u2019\u00eatre nomm\u00e9s \u00e0 des postes cl\u00e9s de l\u2019administration de facto apr\u00e8s le conflit, notamment aux postes de Premier ministre et de ministre de la D\u00e9fense et \u00e0 d\u2019autres postes importants au sein du gouvernement d\u2019Oss\u00e9tie du Sud.<\/p>\n<p>148. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient \u00e9galement que, comme dans le cas de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, le contr\u00f4le effectif de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie en Abkhazie proc\u00e9dait et proc\u00e8de encore de son implication directe dans l\u2019administration de facto, notamment du fait que des postes cl\u00e9s sont occup\u00e9s par des fonctionnaires russes, de l\u2019exercice d\u2019un contr\u00f4le direct sur les forces arm\u00e9es \u00e0 travers la nomination de responsables, de l\u2019importance des effectifs militaires, de la pr\u00e9sence de bases militaires, de l\u2019octroi d\u2019un soutien financier essentiel, de la r\u00e9alisation d\u2019investissements dans les infrastructures, de l\u2019octroi de la citoyennet\u00e9 russe et de l\u2019ouverture des fronti\u00e8res avec la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, du contr\u00f4le des fronti\u00e8res administratives et de l\u2019application de la l\u00e9gislation russe sur le territoire abkhaze. Le 24 novembre 2014, un accord militaire d\u2019alliance et de partenariat strat\u00e9gique aurait \u00e9t\u00e9 sign\u00e9 entre la Russie et le r\u00e9gime de facto de l\u2019Abkhazie.<\/p>\n<p>149. Enfin, le gouvernement requ\u00e9rant indique que m\u00eame apr\u00e8s la fin du conflit, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie a continu\u00e9 de d\u00e9ployer ses troupes sur des territoires situ\u00e9s en dehors de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie (\u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb) et d\u2019y exercer une autorit\u00e9 et un contr\u00f4le effectifs. En effet, les forces russes ne se seraient pas retir\u00e9es de l\u2019ensemble du territoire g\u00e9orgien, elles auraient notamment continu\u00e9 \u00e0 occuper le village de P\u00e9r\u00e9vi jusqu\u2019en octobre\u00a02010.<\/p>\n<p>b) Gouvernement d\u00e9fendeur<\/p>\n<p>150. Le gouvernement d\u00e9fendeur r\u00e9plique que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019a exerc\u00e9 aucun contr\u00f4le effectif sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud depuis la phase active du conflit, bien qu\u2019elle y ait maintenu d\u2019importantes forces militaires. Apr\u00e8s le 12 ao\u00fbt 2008, les troupes russes se seraient avant tout pr\u00e9occup\u00e9es de la pr\u00e9vention de nouvelles attaques g\u00e9orgiennes. La situation dans la zone du conflit ne se serait apais\u00e9e que le 20 ao\u00fbt. Ce jour-l\u00e0, les troupes russes auraient d\u00e9bloqu\u00e9 les routes menant \u00e0 Gori et se seraient repli\u00e9es vers ce qui est devenu la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Le 22 ao\u00fbt, 18 postes de contr\u00f4le auraient \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s sur le pourtour de cette zone, dont huit en territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9 et dix le long de la \u00ab\u00a0fronti\u00e8re\u00a0\u00bb entre la G\u00e9orgie et l\u2019Oss\u00e9tie du Sud.<\/p>\n<p>Le 22 ao\u00fbt, le nombre total de militaires russes aurait atteint 14\u00a0901. Les mat\u00e9riels \u00e9taient constitu\u00e9s de 119 chars, 597 v\u00e9hicules de combat blind\u00e9s, 180\u00a0syst\u00e8mes d\u2019artillerie et 94syst\u00e8mes de d\u00e9fense a\u00e9rienne. Parmi les militaires d\u00e9ploy\u00e9s, seulement 600 environ auraient \u00e9t\u00e9 post\u00e9s dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. La majorit\u00e9 des troupes russes se seraient concentr\u00e9es en Oss\u00e9tie du Sud car il aurait \u00e9t\u00e9 difficile de d\u00e9terminer d\u2019o\u00f9 pouvait venir une nouvelle attaque g\u00e9orgienne.<\/p>\n<p>Dans ses observations initiales, le gouvernement d\u00e9fendeur a indiqu\u00e9 \u00ab\u00a0que les forces russes s\u2019\u00e9taient progressivement retir\u00e9es de la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb \u00e0 partir du 23 ao\u00fbt, except\u00e9 le 693er\u00e9giment de fusiliers motoris\u00e9s qui yserait rest\u00e9 stationn\u00e9 pour des raisons de s\u00e9curit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une base militaire commune avec l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, comme il est expliqu\u00e9 ci-dessous. Ce r\u00e9giment avait compris 4\u00a0307 hommes, 33 chars, 220\u00a0v\u00e9hicules d\u2019infanterie de combat, 30 syst\u00e8mes d\u2019artillerie et 14\u00a0syst\u00e8mes de d\u00e9fense a\u00e9rienne.\u00a0\u00bb Sa fonction principale aurait \u00e9t\u00e9 de se tenir pr\u00eat \u00e0 affronter et retenir toute attaque des forces g\u00e9orgiennes.<\/p>\n<p>Suite \u00e0 une demande de la Cour du 7 juillet 2017 \u00e0 cet \u00e9gard, le gouvernement d\u00e9fendeur a soumis sa r\u00e9ponse le 29 septembre 2017 en rectifiant ses observations pr\u00e9c\u00e9dentes. Il a notamment indiqu\u00e9 \u00ab\u00a0que les forces russes s\u2019\u00e9taient progressivement retir\u00e9es vers la F\u00e9d\u00e9ration de Russie \u00e0 partir du 23 ao\u00fbt, except\u00e9 le 693er\u00e9giment de fusiliers motoris\u00e9s qui serait rest\u00e9 stationn\u00e9 en Oss\u00e9tie du Sud pour des raisons de s\u00e9curit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une base militaire commune avec l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, comme il est expliqu\u00e9 ci-dessous. Ce r\u00e9giment avait compris 4\u00a0307\u00a0hommes, 33\u00a0chars, 220\u00a0v\u00e9hicules d\u2019infanterie de combat, 30 syst\u00e8mes d\u2019artillerie et 14\u00a0syst\u00e8mes de d\u00e9fense a\u00e9rienne.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>De plus, le 8 octobre 2008, les postes de contr\u00f4le russes auraient \u00e9galement \u00e9t\u00e9 retir\u00e9s de la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb (except\u00e9 pour le village de P\u00e9r\u00e9vi) conform\u00e9ment aux accords trouv\u00e9s entre les pr\u00e9sidents fran\u00e7ais et russe. Le 10 octobre, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie acheva le retrait de ses troupes d\u2019Oss\u00e9tie du Sud, seul subsistant le 693er\u00e9giment de fusiliers motoris\u00e9s mentionn\u00e9 plus haut.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la signature de l\u2019accord relatif \u00e0 la base militaire russe commune en Oss\u00e9tie du Sud entre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et la R\u00e9publique de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud le 7avril 2010, la base militaire no4 aurait \u00e9t\u00e9 form\u00e9e en Oss\u00e9tie du Sud. Elle accueillerait 3\u00a0285\u00a0hommes et compte 305 articles d\u2019\u00e9quipement militaire. Conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019accord mentionn\u00e9 plus haut, le personnel de la base militaire et ses sous-traitants seraient tenus d\u2019ob\u00e9ir aux lois sud-oss\u00e8tes et de s\u2019abstenir de toute ing\u00e9rence dans les affaires internes de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud.<\/p>\n<p>Le gouvernement d\u00e9fendeur ajoute que le soutien g\u00e9n\u00e9ral de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie sert, conform\u00e9ment aux accords pass\u00e9s avec l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, \u00e0 garantir un niveau de bien-\u00eatre \u00e9l\u00e9mentaire \u00e0 la population sud\u2011oss\u00e8te. Il incomberait \u00e0 la G\u00e9orgie de d\u00e9montrer l\u2019existence d\u2019un lien r\u00e9el entre les violations all\u00e9gu\u00e9es et toute mesure d\u2019aide russe, mais le gouvernement d\u00e9fendeur soutient qu\u2019aucun lien de cette nature ne peut exister car la totalit\u00e9 de l\u2019aide \u00e9tait fournie pour des raisons humanitaires et pour garantir la s\u00e9curit\u00e9 de la population locale. Or une telle aide ne pourrait que contribuer \u00e0 promouvoir l\u2019ordre public et peut-\u00eatre contribuer au retour de tous les r\u00e9fugi\u00e9s dans de bonnes conditions de s\u00e9curit\u00e9 lorsque la G\u00e9orgie et l\u2019Oss\u00e9tie du Sud auront trouv\u00e9 une solution politique appropri\u00e9e. En 2008, conform\u00e9ment aux d\u00e9cisions du pr\u00e9sident et du gouvernement de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, le minist\u00e8re des situations d\u2019urgence (EMERCOM) aurait \u00e9galement mis en place un ensemble de mesures visant \u00e0 reconstruire l\u2019Oss\u00e9tie du Sud s\u00e9v\u00e8rement affect\u00e9e par l\u2019agression g\u00e9orgienne.<\/p>\n<p>Enfin, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019aurait exerc\u00e9 de \u00ab\u00a0pouvoir et contr\u00f4le physiques\u00a0\u00bb sur aucune des victimes all\u00e9gu\u00e9es de violations de la Convention en Oss\u00e9tie du Sud depuis le 12 ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>151. Le gouvernement d\u00e9fendeur soutient \u00e9galement que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019a exerc\u00e9 aucun contr\u00f4le effectif sur l\u2019Abkhazie depuis la fin du conflit arm\u00e9. Au contraire, l\u2019Abkhazie serait un gouvernement dynamique et ind\u00e9pendant qui d\u00e9cide lui-m\u00eame de ses affaires. Le 17 f\u00e9vrier 2010, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et l\u2019Abkhazie auraient sign\u00e9 un trait\u00e9 autorisant la F\u00e9d\u00e9ration de Russie \u00e0 implanter une base militaire en Abkhazie. La base militaire no7 aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie en Abkhazie conform\u00e9ment \u00e0 ce trait\u00e9\u00a0; elle accueillerait 3\u00a0923\u00a0hommes et 873 articles d\u2019\u00e9quipement militaire. L\u2019accord relatif \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement de cette base militaire pr\u00e9voirait express\u00e9ment que l\u2019ensemble du personnel de la base militaire et de ses sous-traitants doit respecter les lois abkhazes et s\u2019abstenir de toute ing\u00e9rence dans les affaires internes de l\u2019Abkhazie.<\/p>\n<p>La F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019exercerait pas de contr\u00f4le sur les \u00ab\u00a0fronti\u00e8res\u00a0\u00bb de l\u2019Abkhazie. Conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019accord de coop\u00e9ration relatif aux contr\u00f4les aux \u00ab\u00a0fronti\u00e8res\u00a0\u00bb entre la R\u00e9publique de l\u2019Abkhazie et la F\u00e9d\u00e9ration de Russie (en vigueur depuis le 21 juin 2010), la Russie aurait aid\u00e9 le gouvernement abkhaze en fournissant des infrastructures et du personnel \u00e0 l\u2019appui de ses contr\u00f4les aux \u00ab\u00a0fronti\u00e8res\u00a0\u00bb effectu\u00e9s sur le fondement de la loi abkhaze. Les militaires russes en Abkhazie ob\u00e9iraient aux lois locales et n\u2019y exerceraient aucune juridiction souveraine russe.<\/p>\n<p>S\u2019agissant de l\u2019aide financi\u00e8re et non financi\u00e8re apport\u00e9e \u00e0 l\u2019Abkhazie, elle serait similaire \u00e0 celle apport\u00e9e \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, except\u00e9 qu\u2019il n\u2019y aurait pas de livraison de gaz en Abkhazie.<\/p>\n<p>La F\u00e9d\u00e9ration de Russie aurait \u00e9galement apport\u00e9 une aide non mon\u00e9taire par le biais de son minist\u00e8re des situations d\u2019urgence. Enfin, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019aurait exerc\u00e9 de \u00ab\u00a0pouvoir et contr\u00f4le physiques\u00a0\u00bb sur aucune des victimes all\u00e9gu\u00e9es de violations de la Convention en Abkhazie depuis le 12\u00a0ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>152. Le gouvernement d\u00e9fendeur ajoute que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019a pas exerc\u00e9 de contr\u00f4le effectif sur la ville de Gori entre le 12 et le 22\u00a0ao\u00fbt 2008. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, le 12 ao\u00fbt 2008 aurait \u00e9t\u00e9 une phase de transition entre le contr\u00f4le militaire g\u00e9orgien et russe. Les forces russes auraient principalement \u00e9t\u00e9 post\u00e9es \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la ville de Gori et, comme il est expliqu\u00e9 plus haut, entre le 12 ao\u00fbt et le 22 ao\u00fbt, les troupes russes n\u2019auraient bloqu\u00e9 que les principales routes d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la ville afin de s\u00e9curiser les op\u00e9rations dans plusieurs bases militaires aux environs de la ville. Environ 300 hommes et une trentaine d\u2019\u00e9quipements militaires auraient \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9s autour de Gori. En parall\u00e8le, les forces russes auraient cherch\u00e9 \u00e0 consolider leur position militaire en formant des postes de contr\u00f4le le long de la ligne de front. Cependant, ces mesures ne leur auraient pas donn\u00e9 le contr\u00f4le effectif sur la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb au sens o\u00f9 elles auraient \u00e9t\u00e9 capables d\u2019emp\u00eacher les violations all\u00e9gu\u00e9es des droits de l\u2019homme par les Sud-Oss\u00e8tes contre les G\u00e9orgiens dans l\u2019ensemble de la zone de s\u00e9curit\u00e9. La fonction des forces russes aux postes de contr\u00f4le aurait \u00e9t\u00e9 d\u2019avertir de toute avance et de retenir toute avance des forces g\u00e9orgiennes dans l\u2019attente d\u2019une r\u00e9ponse d\u00e9cisive des forces russes qui se tenaient plus loin pr\u00eates \u00e0 agir.<\/p>\n<p>De m\u00eame, apr\u00e8s le 2 septembre 2008, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019aurait exerc\u00e9 de contr\u00f4le effectif sur aucune partie de la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb au sens o\u00f9 elle aurait \u00e9t\u00e9 capable d\u2019emp\u00eacher les violations all\u00e9gu\u00e9es des droits de l\u2019homme par les Sud-Oss\u00e8tes contre les G\u00e9orgiens pour les raisons expos\u00e9es plus haut (il n\u2019y avait que des effectifs r\u00e9duits d\u00e9ploy\u00e9s aux postes d\u2019observation sur le p\u00e9rim\u00e8tre de la zone).<\/p>\n<p>La fonction des postes militaires dans la zone de s\u00e9curit\u00e9 aurait \u00e9t\u00e9 d\u2019emp\u00eacher toute nouvelle agression par la G\u00e9orgie, d\u2019emp\u00eacher les forces g\u00e9orgiennes de reprendre le contr\u00f4le de leurs bases militaires et des entrep\u00f4ts d\u2019armes dans la zone de s\u00e9curit\u00e9 et de prot\u00e9ger l\u2019infrastructure militaire russe. Lorsque la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie le 22 ao\u00fbt, les militaires russes y auraient \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9s (principalement sur le p\u00e9rim\u00e8tre) afin de la s\u00e9curiser en emp\u00eachant le retour des forces militaires g\u00e9orgiennes ou d\u2019\u00e9l\u00e9ments d\u00e9stabilisants dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Ils auraient \u00e9galement effectu\u00e9 des op\u00e9rations de d\u00e9minage.<\/p>\n<p>Les effectifs militaires russes dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb auraient \u00e9t\u00e9 de l\u2019ordre de 600 (voir ci-dessus). L\u2019ensemble des militaires et du mat\u00e9riel militaire aurait \u00e9t\u00e9 retir\u00e9 des r\u00e9gions de la G\u00e9orgie adjacentes \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et \u00e0 l\u2019Abkhazie le 9 octobre 2008 (except\u00e9 pour le village de P\u00e9r\u00e9vi).<\/p>\n<p>La F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019aurait enfin exerc\u00e9 de \u00ab\u00a0pouvoir et contr\u00f4le physiques\u00a0\u00bb sur aucune des victimes des violations all\u00e9gu\u00e9es de la Convention dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb apr\u00e8s le 12 ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p><em>2. R\u00e9sum\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments de preuve pertinents<\/em><\/p>\n<p>a) Pr\u00e9sence militaire russe<\/p>\n<p>153. Rapport de la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE[19], vol. I, pp. 21-22 :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a017. (&#8230;) Finalement, dans la nuit du 10 au 11 ao\u00fbt, la plupart des forces g\u00e9orgiennes se retir\u00e8rent du territoire sud-oss\u00e8te. Elles furent suivies par les troupes russes qui s\u2019avanc\u00e8rent plus profond\u00e9ment sur le territoire g\u00e9orgien en franchissant les limites administratives de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie et \u00e9tablirent des postes militaires dans un certain nombre de villes g\u00e9orgiennes, notamment \u00e0 Gori, Zougdidi, Senaki et Poti. Durant la phase finale des hostilit\u00e9s militaires, des unit\u00e9s abkhazes appuy\u00e9es par des forces russes attaqu\u00e8rent les positions g\u00e9orgiennes dans la haute vall\u00e9e de la Kodori et s\u2019empar\u00e8rent de ce territoire, que les forces g\u00e9orgiennes et la plus grande partie de la population g\u00e9orgienne locale avaient quitt\u00e9 \u00e0 la date du 12\u00a0ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>18. (&#8230;) Le 12 ao\u00fbt, le pr\u00e9sident fran\u00e7ais Nicolas Sarkozy, en sa qualit\u00e9 de pr\u00e9sident du Conseil europ\u00e9en, se rendit \u00e0 Moscou et \u00e0 Tbilissi dans le cadre d\u2019une initiative visant \u00e0 la cessation des hostilit\u00e9s militaires. Un plan de cessez-le-feu en six points pr\u00e9voyant notamment l\u2019arr\u00eat imm\u00e9diat des hostilit\u00e9s et le retrait des forces militaires dans leurs lieux habituels de cantonnement fut adopt\u00e9. Cependant, les forces russes et sud-oss\u00e8tes auraient poursuivi leur avanc\u00e9e pendant quelques jours apr\u00e8s la d\u00e9claration de cessez-le-feu d\u2019ao\u00fbt et auraient occup\u00e9 d\u2019autres territoires, notamment le district d\u2019Akhalgori qui avait \u00e9t\u00e9 administr\u00e9 par la G\u00e9orgie jusqu\u2019au conflit d\u2019ao\u00fbt 2008, m\u00eame s\u2019il se trouve \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des fronti\u00e8res administratives de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud telles qu\u2019elles avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9finies durant la p\u00e9riode sovi\u00e9tique. La plupart des troupes russes se retir\u00e8rent de leurs positions au-del\u00e0 des fronti\u00e8res administratives de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie apr\u00e8s le 22 ao\u00fbt, mais certaines se repli\u00e8rent uniquement apr\u00e8s la conclusion le 8 septembre 2008 \u00e0 Moscou de l\u2019accord sur la mise en \u0153uvre du plan d\u2019ao\u00fbt 2008, voire seulement d\u00e9but octobre 2008.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>154. Rapport de Human Rights Watch \u201cUp in flames: Humanitarian Law Violations and Civilian victims in the Conflict over South\u2011Ossetia\u201d, 22\u00a0janvier 2009 :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a03.7 La responsabilit\u00e9 de la Russie en tant que puissance occupante (pp. 123 et suiv.)<\/p>\n<p>Lorsque les forces russes ont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 en G\u00e9orgie, notamment en Oss\u00e9tie du Sud et en Abkhazie, qui sont des parties de jure de la G\u00e9orgie, elles l\u2019ont fait sans le consentement ou l\u2019accord de cet \u00c9tat. Le droit international humanitaire relatif \u00e0 l\u2019occupation s\u2019appliquait donc \u00e0 la Russie en tant que puissance occupante puisque celle-ci prenait le contr\u00f4le effectif sur des zones du territoire g\u00e9orgien (voir ci-dessus, chapitre 1.2). Tskhinvali et le reste de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme ayant \u00e9t\u00e9 sous contr\u00f4le russe \u00e0 partir du 10 ao\u00fbt, lorsque les forces g\u00e9orgiennes se sont officiellement retir\u00e9es, et jusqu\u2019\u00e0 ce jour. Les villages du district de Gori sont pass\u00e9s sous contr\u00f4le russe lorsque les forces russes les ont travers\u00e9s, le 12 ao\u00fbt. La ville de Gori doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme ayant \u00e9t\u00e9 sous contr\u00f4le russe effectif \u00e0 partir du 12 ou du 13 ao\u00fbt au moins et jusqu\u2019au 22 ao\u00fbt, lorsque l\u2019arm\u00e9e russe s\u2019est retir\u00e9e plus au nord vers l\u2019Oss\u00e9tie du Sud. L\u2019occupation par la Russie du secteur limitrophe de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud a pris fin lorsque ses forces se sont retir\u00e9es vers la fronti\u00e8re administrative de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, le 10 octobre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>155. Rapport d\u2019Amnesty International \u00ab\u00a0Civilians in the line of fire: the Georgia-Russia conflict\u201d\u00a0\u00bb, novembre 2008 : dans son rapport (p. 10), Amnesty International fait observer que m\u00eame apr\u00e8s la signature du cessez\u2011le\u2011feu, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie continua de d\u00e9ployer des troupes sur des territoires situ\u00e9s en dehors de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie. Le passage pertinent du rapport est ainsi r\u00e9dig\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0les forces arm\u00e9es russes continu\u00e8rent d\u2019occuper jusqu\u2019\u00e0 la fin de la deuxi\u00e8me semaine d\u2019octobre les zones dites \u00ab\u00a0tampons\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0de s\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb situ\u00e9es \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur des fronti\u00e8res de 1990 de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie\u00a0\u00bb (p. 29).<\/p>\n<p>b) Relation de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie avec l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et l\u2019Abkhazie<\/p>\n<p>156. Le rapport de la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE d\u00e9crit la relation de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie avec l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et avec l\u2019Abkhazie &#8211; et en particulier avec les forces de s\u00e9curit\u00e9 sud-oss\u00e8tes et abkhazes &#8211; de la mani\u00e8re suivante\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Avant le conflit arm\u00e9 (vol. II, pp. 18-19 et 127-135)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Une \u00ab\u00a0annexion larv\u00e9e\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019objection de la G\u00e9orgie au r\u00f4le dominant de la Russie dans l\u2019op\u00e9ration de maintien de la paix dans ces zones de conflit \u00e9tait motiv\u00e9e surtout par la perception selon laquelle la contribution de la Russie \u00e0 la gestion du conflit dans le Caucase du Sud n\u2019\u00e9tait pas \u00ab\u00a0le maintien de la paix, mais le maintien en pi\u00e8ces\u00a0\u00bb. La Russie \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme le protagoniste responsable du gel des conflits dans la r\u00e9gion, situation visant \u00e0 maintenir une \u00ab\u00a0instabilit\u00e9 contr\u00f4lable\u00a0\u00bb lui permettant d\u2019affirmer sa propre puissance dans le Caucase du Sud. De plus, la Russie favorisait l\u2019annexion progressive de l\u2019Abkhazie et de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud en int\u00e9grant ces territoires dans sa sph\u00e8re \u00e9conomique, juridique et de s\u00e9curit\u00e9. L\u2019annexion ouverte de ces territoires \u00e9tait bloqu\u00e9e par divers obstacles, que ce soit par le conflit militaire russe en Tch\u00e9tch\u00e9nie ou par l\u2019int\u00e9r\u00eat de la Russie \u00e0 \u00e9viter une confrontation majeure avec l\u2019Ouest.<\/p>\n<p>La d\u00e9monstration la plus \u00e9vidente de cette politique russe consistant \u00e0 int\u00e9grer des entit\u00e9s s\u00e9paratistes d\u2019\u00c9tats voisins au sein de sa propre juridiction est la \u00ab\u00a0passeportisation\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019octroi de passeports russes et de la citoyennet\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie \u00e0 des habitants d\u2019Abkhazie et d\u2019Oss\u00e9tie du Sud.<\/p>\n<p>En 2007, dans ce contexte, la Russie a vers\u00e9 \u00e0 des habitants d\u2019Abkhazie un total de 590 millions de roubles sous forme de pensions et elle a allou\u00e9 100 millions de roubles \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, o\u00f9 une \u00e9crasante majorit\u00e9 de la population non g\u00e9orgienne d\u00e9tenait d\u00e9j\u00e0 des passeports russes.<\/p>\n<p>Selon des commentaires d\u2019analystes politiques russes, Moscou utilisait des moyens \u00e9conomiques \u00ab\u00a0pour tenter de mettre la G\u00e9orgie en garde contre toute tentative de reprise par la force des r\u00e9publiques non reconnues\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Un autre aspect de l\u2019\u00ab\u00a0annexion larv\u00e9e\u00a0\u00bb r\u00e9sidait dans le fait que les gouvernements et forces de l\u2019ordre s\u00e9paratistes \u00e9taient constitu\u00e9s de fonctionnaires russes. La Russie a nomm\u00e9 ses anciens responsables civils et militaires \u00e0 des postes cl\u00e9s en Abkhazie et surtout en Oss\u00e9tie du Sud, notamment les ministres de la D\u00e9fense de facto d\u2019Abkhazie (Sultan Sosnaliev) et d\u2019Oss\u00e9tie du Sud (Anatoly Barankevich) et le chef de facto de l\u2019\u00e9tat-major abkhaze (le lieutenant-g\u00e9n\u00e9ral Gennadi Zaytsev). La journaliste russe Julia Latynina a un jour d\u00e9crit l\u2019\u00e9lite au pouvoir en Oss\u00e9tie du Sud comme un partenariat entre des g\u00e9n\u00e9raux du KGB et des entrepreneurs oss\u00e8tes utilisant l\u2019argent allou\u00e9 par Moscou pour la lutte contre la G\u00e9orgie. \u00bb<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>\u00ab\u00a03. Le gouvernement effectif<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>a) Oss\u00e9tie du Sud<\/p>\n<p>L\u2019Oss\u00e9tie du Sud avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9tabli un nouvel ordre constitutionnel en 1993, puis une forme r\u00e9vis\u00e9e de celui-ci en 2001, avec des branches ex\u00e9cutive, l\u00e9gislative et judiciaire. Il subsiste n\u00e9anmoins de nombreux doutes quant \u00e0 l\u2019effectivit\u00e9 et l\u2019ind\u00e9pendance du syst\u00e8me.<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, la majorit\u00e9 de la population vivant en Oss\u00e9tie du Sud ayant obtenu la citoyennet\u00e9 russe, la Russie peut invoquer la juridiction sur ces personnes (&#8230;) Du point de vue du droit constitutionnel russe, la situation juridique des citoyens russes vivant en Oss\u00e9tie du Sud est pour l\u2019essentiel identique \u00e0 celle des citoyens russes vivant en Russie.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement \u2013 et qui plus est \u2013, les fonctionnaires russes exer\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 un contr\u00f4le de facto sur les institutions sud-oss\u00e8tes avant le d\u00e9but du conflit arm\u00e9, en particulier sur les institutions et les forces de s\u00e9curit\u00e9. Le gouvernement de facto et les \u00ab\u00a0minist\u00e8res de la D\u00e9fense\u00a0\u00bb, de l\u2019\u00ab\u00a0Int\u00e9rieur\u00a0\u00bb et de la \u00ab\u00a0D\u00e9fense civile et des Situations d\u2019urgence\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0Comit\u00e9 pour la s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0services de protection de la fronti\u00e8re de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb, l\u2019\u00ab\u00a0administration pr\u00e9sidentielle\u00a0\u00bb \u2013\u00a0entre autres\u00a0\u2013 comportaient un grand nombre de repr\u00e9sentants russes ou sud-oss\u00e8tes ayant la citoyennet\u00e9 russe et ayant pr\u00e9c\u00e9demment occup\u00e9 des postes \u00e9quivalents en Russie centrale ou en Oss\u00e9tie du Nord. Selon la Constitution d\u2019Oss\u00e9tie du Sud, ces fonctionnaires rendent compte directement au pr\u00e9sident de facto de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud en tant que \u00ab\u00a0chef de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb et de la branche ex\u00e9cutive (article 47 \u00a7 1 de la Constitution). Cependant, malgr\u00e9 cette obligation constitutionnelle de rendre des comptes, le fait que les postes cl\u00e9s au sein des organes de s\u00e9curit\u00e9 d\u2019Oss\u00e9tie du Sud \u00e9taient occup\u00e9s par des repr\u00e9sentants russes, ou par des Sud-Oss\u00e8tes ayant fait carri\u00e8re en Russie, signifiait que l\u2019Oss\u00e9tie du Sud n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re encline \u00e0 mettre en \u0153uvre des politiques allant \u00e0 l\u2019encontre des int\u00e9r\u00eats de la Russie.<\/p>\n<p>Moscou a peu \u00e0 peu \u00e9tabli un contr\u00f4le de facto sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud. Avant l\u2019\u00e9t\u00e9 2004, les repr\u00e9sentants russes n\u2019\u00e9taient pas aussi pr\u00e9sents parmi les dirigeants d\u2019Oss\u00e9tie du Sud. Ainsi, le processus de construction de l\u2019\u00c9tat n\u2019a pas connu une stabilisation progressive apr\u00e8s la d\u00e9claration d\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud en 1992, mais il a subi des revers apr\u00e8s 2004. M\u00eame si l\u2019Oss\u00e9tie du Sud ne d\u00e9pendait pas officiellement d\u2019un autre \u00c9tat, l\u2019influence \u00e9trang\u00e8re russe sur la prise de d\u00e9cisions dans le domaine sensible des questions de s\u00e9curit\u00e9 \u00e9tait si d\u00e9terminante que la demande d\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud pouvait \u00eatre remise en question.<\/p>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, l\u2019influence et le contr\u00f4le de la Russie sur le processus d\u00e9cisionnel en Oss\u00e9tie du Sud concernaient un large \u00e9ventail de questions relatives aux relations int\u00e9rieures et ext\u00e9rieures de l\u2019entit\u00e9. L\u2019influence \u00e9tait syst\u00e9matique et s\u2019exer\u00e7ait de fa\u00e7on constante. D\u00e8s lors, le gouvernement de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud n\u2019\u00e9tait pas \u00ab\u00a0effectif\u00a0\u00bb en lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>b) Abkhazie<\/p>\n<p>Le contr\u00f4le effectif des autorit\u00e9s abkhazes sur le territoire concern\u00e9 et ses habitants est probl\u00e9matique, car de nombreux habitants avaient acquis la citoyennet\u00e9 russe et \u2013\u00a0du point de vue russe\u00a0\u2013 relevaient de la comp\u00e9tence personnelle de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie. Selon les informations fournies par les autorit\u00e9s abkhazes, \u00ab\u00a0pratiquement tous les habitants d\u2019Abkhazie sont aussi des citoyens de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie\u00a0\u00bb. Les d\u00e9tenteurs de passeports russes ont particip\u00e9 massivement aux \u00e9lections pr\u00e9sidentielles et l\u00e9gislatives de Russie.<\/p>\n<p>Le contr\u00f4le de la Russie sur les organes de s\u00e9curit\u00e9 semble moins \u00e9tendu en Abkhazie qu\u2019en Oss\u00e9tie du Sud. Contrairement \u00e0 la situation en Oss\u00e9tie du Sud, la volont\u00e9 de conserver l\u2019ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de la Russie est solidement ancr\u00e9e parmi les \u00e9lites et l\u2019opinion publique abkhaze. Lors des \u00ab\u00a0\u00e9lections pr\u00e9sidentielles\u00a0\u00bb de 2004\u20132005, par exemple, Moscou avait d\u00fb reconna\u00eetre la d\u00e9faite du candidat qu\u2019elle avait ouvertement soutenu (Raul Khadjimba) et admettre la victoire de Sergei Bagapsh. Cela signifie que les institutions abkhazes \u2013\u00a0en tout cas \u00e0 ce moment-l\u00e0\u00a0\u2013 n\u2019\u00e9taient pas totalement sous le contr\u00f4le du gouvernement russe.<\/p>\n<p>II. Conclusion<\/p>\n<p>Du point de vue du droit international, l\u2019Oss\u00e9tie du Sud constituait, \u00e0 l\u2019\u00e9poque du conflit militaire de 2008, une entit\u00e9 qui poss\u00e9dait un territoire, une population et un gouvernement op\u00e9rant \u00e0 partir d\u2019une nouvelle base constitutionnelle. Cependant, tous les crit\u00e8res habituels de la qualit\u00e9 d\u2019\u00c9tat (au niveau juridique et au niveau politique) ont un caract\u00e8re graduel. Le troisi\u00e8me crit\u00e8re en particulier, l\u2019effectivit\u00e9, n\u2019\u00e9tait pas suffisamment pr\u00e9sent dans le cas de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, car la politique interne \u00e9tait largement influenc\u00e9e depuis \u00ab\u00a0l\u2019int\u00e9rieur\u00a0\u00bb par les repr\u00e9sentants russes.<\/p>\n<p>Ainsi, l\u2019Oss\u00e9tie du Sud s\u2019est approch\u00e9e de la qualit\u00e9 d\u2019\u00c9tat sans tout \u00e0 fait parvenir \u00e0 atteindre le seuil d\u2019effectivit\u00e9. D\u00e8s lors, du point de vue du droit international, il s\u2019agissait non pas d\u2019une entit\u00e9 de type \u00e9tatique mais seulement d\u2019une entit\u00e9 \u00e0 laquelle manquait la qualit\u00e9 d\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>Le statut de l\u2019Abkhazie est l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rent. Contrairement \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, le \u00ab\u00a0gouvernement\u00a0\u00bb abkhaze a exprim\u00e9 sa ferme volont\u00e9 de rester ind\u00e9pendant vis\u2011\u00e0\u2011vis de la Russie, m\u00eame si ses politiques et ses structures, en particulier ses institutions li\u00e9es \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 et \u00e0 la d\u00e9fense, demeurent largement sous le contr\u00f4le de Moscou. L\u2019Abkhazie est plus avanc\u00e9e que l\u2019Oss\u00e9tie du Sud dans le processus de construction de l\u2019\u00c9tat et elle pourrait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme ayant atteint le seuil d\u2019effectivit\u00e9. Elle pourrait donc \u00eatre qualifi\u00e9e d\u2019entit\u00e9 de type \u00e9tatique. Il faut toutefois souligner que les revendications de l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019Abkhazie et de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud sont affaiblies par le fait qu\u2019un important groupe ethnique (celui des G\u00e9orgiens) a \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9 de ces territoires et qu\u2019il n\u2019est toujours pas autoris\u00e9 \u00e0 y retourner, conform\u00e9ment aux r\u00e8gles internationales.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>2. Pendant le conflit arm\u00e9 (vol. II, pp. 303-304)\u00a0:<\/em><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans leurs d\u00e9clarations, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et les autorit\u00e9s abkhazes de facto rejettent toute all\u00e9gation relative \u00e0 un contr\u00f4le global. La F\u00e9d\u00e9ration de Russie a indiqu\u00e9 qu\u2019\u00ab\u00a0avant le conflit d\u2019ao\u00fbt on ne pouvait parler que d\u2019une coop\u00e9ration entre le contingent russe de maintien de la paix et les autorit\u00e9s militaires sud-oss\u00e8tes et abkhazes partout o\u00f9 les militaires de la force de maintien de la paix \u00e9taient pr\u00e9sents dans les m\u00eames conditions que celles commun\u00e9ment admises dans des situations similaires dans d\u2019autres pays. Ces relations \u00e9taient r\u00e9gies par le mandat de la force de maintien de la paix\u00a0\u00bb. S\u2019il existe de solides liens \u00e9conomiques, culturels et sociaux entre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et les autorit\u00e9s abkhazes, celles-ci ont d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019au cours de l\u2019op\u00e9ration conduite dans la vall\u00e9e de la Kodori \u00ab\u00a0l\u2019arm\u00e9e abkhaze, tout en demeurant en contact avec les forces russes op\u00e9rant depuis le territoire abkhaze, avait agi en toute ind\u00e9pendance\u00a0\u00bb. Il faut \u00e9tayer d\u2019autres aspects de l\u2019assistance ainsi que de la structure et du commandement militaires liant la F\u00e9d\u00e9ration de Russie \u00e0 ces entit\u00e9s pour \u00e9tablir l\u2019existence d\u2019un tel contr\u00f4le. D\u2019apr\u00e8s la G\u00e9orgie, \u00ab\u00a0les formations militaires abkhazes et sud-oss\u00e8tes n\u2019ont pas contr\u00f4l\u00e9, dirig\u00e9 et mis en \u0153uvre les op\u00e9rations militaires de mani\u00e8re ind\u00e9pendante, que ce soit pendant le conflit arm\u00e9 ou pendant les p\u00e9riodes d\u2019occupation. Au contraire, ces formations militaires se seraient comport\u00e9es comme des agents ou organes de facto de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur et, de ce fait, n\u2019auraient \u00e9t\u00e9 que le simple prolongement des forces arm\u00e9es de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans les faits, on peut \u00e9tablir une distinction concernant la nature de la relation entre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et l\u2019Oss\u00e9tie du Sud d\u2019une part, et celle entre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et l\u2019Abkhazie d\u2019autre part. Il semble que les liens soient plus forts dans la premi\u00e8re. Durant la r\u00e9union entre les experts de la CEIIG et des repr\u00e9sentants du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur g\u00e9orgien, ces derniers ont mis en exergue les liens politiques et \u00e9conomiques existant entre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et l\u2019Oss\u00e9tie du Sud. Ils ont \u00e9galement soutenu que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie exer\u00e7ait un contr\u00f4le sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud de multiples fa\u00e7ons, allant d\u2019une aide financi\u00e8re \u00e0 la pr\u00e9sence de fonctionnaires russes \u00e0 des fonctions militaires cl\u00e9s dans les forces sud-oss\u00e8tes.<\/p>\n<p><em>3. Apr\u00e8s la cessation de la conduite active des hostilit\u00e9s (vol. II, pp. 311 et s.) :<\/em><\/p>\n<p>c) Le DIH de l\u2019occupation militaire<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(&#8230;) Toutefois, il se peut que l\u2019ampleur du contr\u00f4le et de l\u2019autorit\u00e9 exerc\u00e9s par les forces russes varie d\u2019une r\u00e9gion g\u00e9ographique \u00e0 l\u2019autre. Ce contr\u00f4le \u00e9tait sans doute plus souple dans les territoires d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et d\u2019Abkhazie, administr\u00e9s par les autorit\u00e9s de facto. Dans la vall\u00e9e de la Kodori, et dans les districts et villages sud\u2011oss\u00e8tes tels que Akhalgori, o\u00f9 avant le conflit les forces et l\u2019administration g\u00e9orgiennes exer\u00e7aient le contr\u00f4le, la substitution est plus \u00e9vidente. Dans ces cas, comme pour les zones tampons, l\u2019argument de l\u2019existence d\u2019une autorit\u00e9 administrative existante diff\u00e9rente de l\u2019autorit\u00e9 administrative g\u00e9orgienne n\u2019est pas recevable, pas plus que ne l\u2019est l\u2019argument selon lequel \u00ab\u00a0la Russie s\u2019est fr\u00e9quemment d\u00e9solidaris\u00e9e des autorit\u00e9s oss\u00e8tes et abkhazes et les a m\u00eame condamn\u00e9es.\u00a0\u00bb Quant \u00e0 l\u2019insuffisance du nombre de soldats invoqu\u00e9e par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, il y a lieu de tenir compte du fait qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019\u00e9tablir l\u2019existence d\u2019une occupation de tout le territoire de la G\u00e9orgie. En outre, dans l\u2019affaire Activit\u00e9s arm\u00e9es sur le territoire du Congo (R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo c. Ouganda), les arguments invoqu\u00e9s par l\u2019Ouganda relatifs au \u00ab\u00a0faible nombre de ses effectifs pr\u00e9sents sur le territoire\u00a0\u00bb et au fait que ses troupes \u00e9taient confin\u00e9es \u00ab\u00a0en diff\u00e9rents lieux strat\u00e9giques\u00a0\u00bb n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 retenus par la Cour pour rejeter la qualification d\u2019occupation. Enfin, \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019il peut exister un \u00e9tat d\u2019occupation sans r\u00e9sistance arm\u00e9e, la question des effectifs n\u2019est pas en soi pertinente sur le plan juridique.<\/p>\n<p>(&#8230;)\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>h) Maintien de l\u2019ordre public<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0En vertu du DIH relatif \u00e0 l\u2019occupation militaire, la puissance occupante, d\u00e8s lors qu\u2019elle exerce l\u2019autorit\u00e9 sur un territoire, est dans l\u2019obligation de prendre toutes les mesures qui d\u00e9pendent d\u2019elle en vue de r\u00e9tablir et d\u2019assurer, autant qu\u2019il est possible, l\u2019ordre et la vie publics. Assurer l\u2019ordre et la vie publics veut aussi dire prot\u00e9ger les personnes d\u2019actes de repr\u00e9sailles et de vengeance. Ce droit pr\u00e9voit \u00e9galement l\u2019obligation de respecter la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e.<\/p>\n<p>M\u00eame lorsque le droit relatif \u00e0 l\u2019occupation n\u2019est pas applicable, les \u00c9tats ont l\u2019obligation, en vertu du droit des droits de l\u2019homme, de prot\u00e9ger les personnes relevant de leur juridiction et de pr\u00e9venir les violations qui pourraient les viser.<\/p>\n<p>Dans le cadre du conflit en G\u00e9orgie, la question du maintien de l\u2019ordre public, dont proc\u00e8de celle de savoir quelles sont les autorit\u00e9s responsables de ce maintien, est cruciale pour plusieurs raisons. Premi\u00e8rement, le contr\u00f4le sur certaines zones a chang\u00e9 au cours du conflit et de la p\u00e9riode qui a suivi\u00a0; c\u2019est le cas de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, o\u00f9 des villages ou districts \u00e9taient auparavant administr\u00e9s par les autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes, ainsi que des zones tampons et, en Abkhazie, de la vall\u00e9e de la Kodori. Cette question se pose aussi pour les parties de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie o\u00f9 les autorit\u00e9s de facto exer\u00e7aient le contr\u00f4le avant que le conflit n\u2019\u00e9clate. Deuxi\u00e8mement, la pr\u00e9sence des forces russes sur ces territoires pose la question de la responsabilit\u00e9 de ces derni\u00e8res, que ce soit sous l\u2019angle du droit de l\u2019occupation ou sous celui du droit des droits de l\u2019homme. Troisi\u00e8mement, de nombreuses violations, voire la majorit\u00e9 d\u2019entre elles, se sont produites apr\u00e8s le conflit \u00e0 un moment o\u00f9 l\u2019essentiel \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019assurer le maintien de l\u2019ordre pour pr\u00e9venir de telles violations ou y mettre fin. Sans m\u00eame chercher \u00e0 savoir qui \u00e9tait responsable du maintien de l\u2019ordre et de la s\u00e9curit\u00e9, il y a manifestement eu un vide dans ce domaine, \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s.<\/p>\n<p>L\u2019une des zones qui suscitent le plus de pr\u00e9occupations est la zone tampon. Dans un rapport, le Repr\u00e9sentant du Secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral des Nations unies pour les droits de l\u2019homme des personnes d\u00e9plac\u00e9es dans leur propre pays d\u00e9clare que \u00ab\u00a0pendant sa visite dans la zone dite tampon, il a vu partout des traces de pillage et a \u00e9cout\u00e9 des villageois faire \u00e9tat d\u2019actes de harc\u00e8lement et de menaces de violence dirig\u00e9s contre eux par des hommes arm\u00e9s, \u00e0 quoi s\u2019ajoutait un manquement des forces russes \u00e0 r\u00e9agir et \u00e0 assurer leur devoir de protection, notamment dans la zone la plus au nord jouxtant la fronti\u00e8re de facto avec la r\u00e9gion de Tskhinvali\/Oss\u00e9tie du Sud. Les villageois lui ont expliqu\u00e9 qu\u2019ils avaient en permanence peur d\u2019\u00eatre attaqu\u00e9s par ce qu\u2019ils d\u00e9crivaient comme des bandits arm\u00e9s provenant de la r\u00e9gion de Tskhinvali\/Oss\u00e9tie du Sud et qu\u2019ils avaient demand\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises aux forces russes de les prot\u00e9ger, en vain. Les villageois insistaient sur le fait qu\u2019il n\u2019y avait aucun probl\u00e8me entre voisins d\u2019un m\u00eame village, quelle que f\u00fbt leur origine ethnique, mais que les auteurs des m\u00e9faits ne venaient pas des villages eux-m\u00eames mais de la r\u00e9gion de Tskhinvali\/Oss\u00e9tie du Sud.\u00a0\u00bb En septembre 2008, le Commissaire aux droits de l\u2019homme du Conseil de l\u2019Europe a \u00e9galement constat\u00e9 que \u00ab\u00a0dans la partie nord, c\u2019est-\u00e0-dire la zone contigu\u00eb \u00e0 la fronti\u00e8re administrative de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, on signale encore des cas de pillage, d\u2019incendie volontaire et de menaces. L\u00e0, beaucoup moins de personnes ont pu rentrer chez elles\u00a0\u00bb. \u00c0 l\u2019issue de la mission sp\u00e9ciale qu\u2019il a effectu\u00e9e en G\u00e9orgie et en F\u00e9d\u00e9ration de Russie du 22 au 29 ao\u00fbt 2008, le Commissaire aux droits de l\u2019homme du Conseil de l\u2019Europe a insist\u00e9 sur le \u00ab\u00a0droit \u00e0 la protection contre l\u2019anarchie et les violences intercommunautaires\u00a0\u00bb. Il a signal\u00e9 avoir \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0inform\u00e9 d\u2019un grand nombre d\u2019agressions physiques, de vols, d\u2019enl\u00e8vements contre ran\u00e7on, de pillages et d\u2019incendies de maisons, ainsi que d\u2019actes de harc\u00e8lement commis par la milice d\u2019Oss\u00e9tie du Sud ou d\u2019autres hommes en armes, \u00e0 la fois dans les villages g\u00e9orgiens d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb \u00bb. Il s\u2019est aussi d\u00e9clar\u00e9 \u00ab\u00a0alarm\u00e9 de la criminalit\u00e9 end\u00e9mique qui s\u00e9vit dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Tout en niant avoir le statut de puissance occupante, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie a reconnu qu\u2019elle avait cherch\u00e9 \u00e0 exercer des pouvoirs de police sur place. Concernant les \u00ab\u00a0mesures prises en dehors du cadre des hostilit\u00e9s pour prot\u00e9ger la population civile du pillage, des abus, etc.\u00a0\u00bb, elle d\u00e9crit la situation comme suit en ce qui concerne la \u00ab\u00a0fonction de police\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019Oss\u00e9tie du Sud avait et a toujours son propre gouvernement et ses propres autorit\u00e9s locales, qui exercent un contr\u00f4le effectif sur ce pays, font respecter l\u2019\u00e9tat de droit et prot\u00e8gent les droits de l\u2019homme. En m\u00eame temps, le contingent militaire russe appel\u00e9 \u00e0 exercer des t\u00e2ches purement militaires sur le territoire de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud s\u2019est efforc\u00e9 dans toute la mesure de ses moyens de veiller au maintien de l\u2019ordre public et de pr\u00e9venir la commission d\u2019infractions dans les zones o\u00f9 il \u00e9tait d\u00e9ploy\u00e9, y compris la G\u00e9orgie proprement dite, o\u00f9 la fuite des autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes semble avoir entra\u00een\u00e9 la disparition de toute pr\u00e9sence polici\u00e8re. Les forces russes ne pouvaient se substituer au gouvernement sud-oss\u00e8te. Elles ne se sont jamais vu conf\u00e9rer la comp\u00e9tence de faire respecter l\u2019\u00e9tat de droit, sans m\u00eame parler du fait que leurs effectifs sont tout simplement insuffisants pour mener cette t\u00e2che \u00e0 bien. Malgr\u00e9 tout, les militaires russes ont arr\u00eat\u00e9 plus de 250 personnes soup\u00e7onn\u00e9es de pillage et d\u2019autres infractions. Toutes ces personnes ont \u00e9t\u00e9 remises aux autorit\u00e9s sud-oss\u00e8tes pour enqu\u00eate et poursuites p\u00e9nales.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Or l\u2019argument consistant \u00e0 dire que les autorit\u00e9s sud-oss\u00e8tes de facto se chargeaient du maintien de l\u2019ordre public et de la pr\u00e9vention des violations des droits de l\u2019homme est erron\u00e9. Tout d\u2019abord, ces autorit\u00e9s n\u2019ont pas r\u00e9ussi \u00e0 assurer la protection ou \u00e0 garantir la s\u00e9curit\u00e9 des personnes vivant sur le territoire plac\u00e9 sous leur contr\u00f4le, comme on vient de le montrer. Le fait que les Oss\u00e8tes eux-m\u00eames n\u2019aient b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019aucune protection en constitue une preuve suppl\u00e9mentaire. L\u2019une des deux derni\u00e8res personnes demeur\u00e9es \u00e0 Zonkar, un minuscule hameau de la vall\u00e9e de la Patara Liakhvi relevant de l\u2019administration de Tskhinvali et entour\u00e9 de villages peupl\u00e9s de personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne, a d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch que des hommes portant des uniformes des forces oss\u00e8tes de maintien de la paix avaient pill\u00e9 sa maison et tent\u00e9 d\u2019y mettre le feu et que, bien qu\u2019elle e\u00fbt signal\u00e9 les faits \u00e0 la police, aucun membre du parquet sud-oss\u00e8te n\u2019\u00e9tait venu sur place pour enqu\u00eater. Mais il y a plus pr\u00e9occupant encore\u00a0: les violations des droits de l\u2019homme ont \u00e9t\u00e9 commises principalement par les forces oss\u00e8tes elles\u2011m\u00eames.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, la position adopt\u00e9e par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019est pas acceptable s\u2019agissant de la zone tampon, o\u00f9 les autorit\u00e9s sud-oss\u00e8tes de facto n\u2019exer\u00e7aient aucun contr\u00f4le.<\/p>\n<p>Un autre aspect de l\u2019argumentation russe appelle un compl\u00e9ment d\u2019analyse. La Russie soutient que, alors qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas une puissance occupante, \u00ab\u00a0le contingent militaire russe appel\u00e9 \u00e0 exercer des t\u00e2ches purement militaires sur le territoire de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud s\u2019est efforc\u00e9 dans toute la mesure de ses moyens de veiller au maintien de l\u2019ordre public et de pr\u00e9venir la commission d\u2019infractions dans les zones o\u00f9 il \u00e9tait d\u00e9ploy\u00e9, y compris la G\u00e9orgie proprement dite, o\u00f9 la fuite des autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes semble avoir entra\u00een\u00e9 la disparition de toute pr\u00e9sence polici\u00e8re\u00a0\u00bb. Premi\u00e8rement, elle reconna\u00eet ainsi que les autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes n\u2019assuraient aucune fonction de maintien de l\u2019ordre. Deuxi\u00e8mement, et cela est tr\u00e8s important, elle indique clairement que les forces russes se sont dans une certaine mesure concr\u00e8tement efforc\u00e9es d\u2019assurer le maintien de l\u2019ordre et de la s\u00e9curit\u00e9. La Russie donne ensuite plus de pr\u00e9cisions sur les actions qu\u2019elle a men\u00e9es dans ce domaine\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c0 partir du premier jour des op\u00e9rations, le commandement militaire russe a pris des mesures exhaustives pour pr\u00e9venir le pillage et les actes de non-droit \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la population g\u00e9orgienne locale. Tous les membres des unit\u00e9s participant aux op\u00e9rations avaient \u00e9t\u00e9 inform\u00e9s de la directive \u00e9mise par l\u2019\u00e9tat-major g\u00e9n\u00e9ral des forces arm\u00e9es russes et de l\u2019ordre du commandant en chef de l\u2019arm\u00e9e leur enjoignant \u00ab d\u2019assurer l\u2019ordre public et de veiller \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 et \u00e0 la protection des citoyens r\u00e9sidant sur le territoire de la R\u00e9publique d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les troupes russes, avec des unit\u00e9s de l\u2019arm\u00e9e et des forces de l\u2019ordre sud-oss\u00e8tes, ont prot\u00e9g\u00e9 24 heures sur 24 les maisons et terrains rest\u00e9s intacts dans les villages g\u00e9orgiens tout en veillant \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 des habitants sud-oss\u00e8tes, ind\u00e9pendamment de leur origine ethnique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il faut noter tout d\u2019abord que cela vient contredire l\u2019information selon laquelle \u00ab\u00a0en octobre, un fonctionnaire du Conseil de l\u2019Europe qui a demand\u00e9 \u00e0 garder l\u2019anonymat a d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch qu\u2019un officier sup\u00e9rieur russe en poste dans la r\u00e9gion avait dit que l\u2019arm\u00e9e n\u2019avait pas re\u00e7u pour mandat de prot\u00e9ger les civils\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, tous ces \u00e9l\u00e9ments prouvent que les forces russes ont jusqu\u2019\u00e0 un certain point \u00e9t\u00e9 en mesure d\u2019assurer le maintien de l\u2019ordre et de la s\u00e9curit\u00e9 dans les territoires o\u00f9 elles stationnaient, et qu\u2019elles affirment avoir pris des mesures dans ce domaine. Or cela est en contradiction flagrante avec ce qui s\u2019est pass\u00e9 sur le terrain, o\u00f9 les troupes russes n\u2019ont quasiment rien fait pour pr\u00e9venir les violations et prot\u00e9ger les Personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne.<\/p>\n<p>L\u2019une des principales mesures prises par les troupes russes a consist\u00e9 \u00e0 installer des barrages routiers et des points de contr\u00f4le. Concernant l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, Human Rights Watch a constat\u00e9 que \u00ab\u00a0des barrages routiers install\u00e9s par les forces russes le 13 ao\u00fbt [avaient] effectivement fait cesser la campagne de pillage et d\u2019incendie men\u00e9e par les forces oss\u00e8tes, mais que ces barrages [avaient] \u00e9t\u00e9 d\u00e9mantel\u00e9s au bout d\u2019une semaine seulement, sans que l\u2019on sache pourquoi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Comme l\u2019a rapport\u00e9 Human Rights Watch, deux habitants de Tkviavi, un village situ\u00e9 \u00e0 12 km au sud de Tskhinvali particuli\u00e8rement touch\u00e9 par les pillards sud\u2011oss\u00e8tes, ont indiqu\u00e9 que les pillages avaient diminu\u00e9 \u00e0 partir du moment o\u00f9 les forces russes avaient install\u00e9 un point de contr\u00f4le dans le village, m\u00eame si des maraudeurs continuaient d\u2019y venir la nuit. De surcro\u00eet, plusieurs habitants de Tkviavi ont d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 cette organisation que, selon eux, une augmentation de la fr\u00e9quence des patrouilles des forces russes ou de la police g\u00e9orgienne aurait am\u00e9lior\u00e9 la s\u00e9curit\u00e9 dans la r\u00e9gion. Un t\u00e9moin lui a aussi racont\u00e9 que les pillards \u00ab\u00a0semblaient avoir peur de rencontrer des Russes et se cachaient d\u2019eux\u00a0\u00bb ce qui, selon Human Rights Watch, donne \u00e0 penser que si les forces russes avaient pris plus de mesures pour pr\u00e9venir les violences contre les civils, ces mesures auraient eu de l\u2019effet.<\/p>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, les militaires russes ont aussi pris d\u2019autres mesures telles que patrouiller et informer les villageois en leur donnant des num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone o\u00f9 joindre les autorit\u00e9s militaires russes pour leur signaler tous les types de violations dont ils pourraient \u00eatre t\u00e9moins. \u00c0 propos de ces mesures, un habitant de Tkviavi, l\u2019ancien maire du village, a d\u00e9clar\u00e9 le 3 juin \u00e0 l\u2019expert de la CEIIG que, m\u00eame si elles avaient propos\u00e9 leur aide, les autorit\u00e9s militaires russes n\u2019avaient pas fait grand-chose concr\u00e8tement pour mettre fin aux pillages.<\/p>\n<p>\u00c0 ce stade, il est crucial de noter que les mesures prises par les forces russes, telles que la mise en place de points de contr\u00f4le, avaient pour but d\u2019emp\u00eacher les milices sud-oss\u00e8tes de commettre des violations et donc de faire respecter le DIH. Or cela a eu paradoxalement pour r\u00e9sultat d\u2019emp\u00eacher la police g\u00e9orgienne d\u2019assurer le maintien de l\u2019ordre dans ces zones et, dans certains cas, de mettre les villageois cherchant \u00e0 quitter Gori pour rentrer chez eux, dans des villages situ\u00e9s dans la zone tampon, dans l\u2019impossibilit\u00e9 de le faire, la Russie continuant d\u2019invoquer une situation de non-droit.<\/p>\n<p>En revanche, selon des t\u00e9moignages recueillis par la CEIIG et Human Rights Watch, des militaires appartenant aux forces terrestres russes se sont aussi efforc\u00e9s de prot\u00e9ger la population civile contre les militaires, miliciens ou criminels oss\u00e8tes.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, il ressort de l\u2019ensemble de ces t\u00e9moignages que les autorit\u00e9s russes n\u2019ont pas pris les mesures n\u00e9cessaires pour pr\u00e9venir les pillages, incendies volontaires et autres violations graves commises \u00e0 grande \u00e9chelle apr\u00e8s la conclusion du cessez\u2011le-feu ou pour y mettre fin.<\/p>\n<p>Se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 la situation qui r\u00e9gnait fin ao\u00fbt, le Commissaire aux droits de l\u2019homme du Conseil de l\u2019Europe a aussi soulign\u00e9 que \u00ab\u00a0le droit humanitaire [faisait] obligation aux forces russes d\u2019assurer le respect de la loi et le maintien de l\u2019ordre dans la zone plac\u00e9e sous leur contr\u00f4le\u00a0\u00bb et a indiqu\u00e9 \u00ab\u00a0\u00e0 l\u2019ensemble des parties qu\u2019il \u00e9tait tr\u00e8s pr\u00e9occup\u00e9 par la s\u00e9curit\u00e9 des civils\u00a0\u00bb. Il a relev\u00e9 que le responsable russe des forces de maintien de la paix pr\u00e9sentes dans la zone tampon et d\u2019autres hauts responsables russes \u00ab\u00a0[avaient] admis qu\u2019une pr\u00e9sence polici\u00e8re, ainsi que le respect de la loi et le maintien de l\u2019ordre, repr\u00e9sentaient un enjeu de premier plan. Selon eux, des maraudeurs, des bandes de malfaiteurs et la milice [s\u2019\u00e9taient] introduits dans la r\u00e9gion et y commett[ai]ent de graves infractions\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En septembre 2008, pour tenter de rem\u00e9dier aux carences en mati\u00e8re de maintien de l\u2019ordre, Human Rights Watch a appel\u00e9 l\u2019Union europ\u00e9enne \u00e0 confier \u00e0 la mission de surveillance devant se rendre dans les zones proches de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud un mandat de maintien de l\u2019ordre dans le but de prot\u00e9ger les civils.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>157. Dans une conf\u00e9rence de presse tenue le 26 ao\u00fbt 2009, soit un an apr\u00e8s la reconnaissance par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie de l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie, le premier ministre russe Vladimir Poutine a fait la d\u00e9claration suivante (extraits)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il y a exactement un an, le 26 ao\u00fbt, la Russie a reconnu l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie. En ces temps difficiles, juste apr\u00e8s l\u2019agression orchestr\u00e9e par les dirigeants g\u00e9orgiens actuels, la d\u00e9cision de notre pays a constitu\u00e9 une solide garantie pour la paix dans la r\u00e9gion et pour la survivance des deux nations.<\/p>\n<p>Il va sans dire qu\u2019il n\u2019y aura pas de retour \u00e0 la situation ant\u00e9rieure. Plus t\u00f4t l\u2019ensemble des parties prenantes \u00e0 ce processus comprendront cela, et plus il leur sera facile de b\u00e2tir un avenir commun.<\/p>\n<p>Beaucoup a \u00e9t\u00e9 fait depuis lors pour le d\u00e9veloppement de relations dignes de ce nom entre la Russie et l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et pour la consolidation de leur fondement juridique. En septembre 2008, nous avons sign\u00e9 un trait\u00e9 d\u2019amiti\u00e9, de coop\u00e9ration et d\u2019entraide et, en avril dernier, l\u2019Accord sur la coop\u00e9ration pour la protection de la fronti\u00e8re de l\u2019\u00c9tat d\u2019Oss\u00e9tie du Sud. Les gardes-fronti\u00e8res russes sont charg\u00e9s de garantir la paix et le calme dans la r\u00e9gion.<\/p>\n<p>Plus de 30 accords et trait\u00e9s \u2013 36 accords au total \u2013 font aujourd\u2019hui l\u2019objet de discussions. Ils visent \u00e0 consolider le fondement juridique de notre coop\u00e9ration dans toutes les branches \u2013 la s\u00e9curit\u00e9, l\u2019\u00e9conomie et le domaine social.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>Par ailleurs, nous avons sign\u00e9 un accord d\u2019aide \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud en vue du d\u00e9veloppement socio-\u00e9conomique de celle-ci, et un accord pour la lutte contre la criminalit\u00e9. La Russie va continuer \u00e0 offrir un soutien politique et \u00e9conomique complet \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud comme \u00e0 l\u2019Abkhazie.<\/p>\n<p>&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>158. Concernant la situation en Oss\u00e9tie du Sud, les passages pertinents du rapport d\u2019International Crisis Group \u00ab\u00a0South Ossetia\u00a0: The Burden of recognition\u00a0\u00bb, 7 juin 2010, sont ainsi r\u00e9dig\u00e9s\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019Oss\u00e9tie du Sud n\u2019est pas plus pr\u00e8s d\u2019une v\u00e9ritable ind\u00e9pendance aujourd\u2019hui qu\u2019elle ne l\u2019\u00e9tait en ao\u00fbt 2008, lorsque la Russie est entr\u00e9e dans un conflit avec la G\u00e9orgie et a accord\u00e9 sa reconnaissance. Le petit territoire rural ne jouit m\u00eame pas d\u2019une r\u00e9elle autonomie sur les plans politique, \u00e9conomique ou militaire. Moscou pourvoit en personnel plus de la moiti\u00e9 du gouvernement, fournit 99 % du budget et assure la s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>Sur les plans mat\u00e9riel, \u00e9conomique, d\u00e9mographique et politique, la guerre a port\u00e9 un coup dur \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud. La population permanente, qui diminuait depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, ne compte aujourd\u2019hui sans doute pas beaucoup plus de 30\u00a0000 personnes. Les 840 millions de dollars vers\u00e9s par la Russie au titre de l\u2019aide au redressement et de l\u2019aide budg\u00e9taire n\u2019ont pas grandement am\u00e9lior\u00e9 la situation au niveau local. Avec la fermeture de ses traditionnelles routes commerciales qui la reliaient au reste de la G\u00e9orgie, la petite \u00e9conomie oss\u00e8te n\u2019est plus gu\u00e8re autre chose qu\u2019un fournisseur de services pour les effectifs militaires et employ\u00e9s du b\u00e2timent russes. Hormis le Comit\u00e9 international de la Croix-Rouge (CICR), aucune organisation internationale humanitaire, de d\u00e9veloppement ou de suivi n\u2019op\u00e8re dans la r\u00e9gion\u00a0; les habitants, qui d\u00e9pendent d\u2019une route unique et peu fiable vers la Russie, sont isol\u00e9s.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>Si la Russie contr\u00f4le la prise de d\u00e9cisions dans plusieurs domaines cl\u00e9s, comme la fronti\u00e8re, l\u2019ordre public et les relations ext\u00e9rieures, elle a laiss\u00e9 aux \u00e9lites sud\u2011oss\u00e8tes une certaine marge de man\u0153uvre pour des questions internes telles que le redressement, la reconstruction, l\u2019\u00e9ducation et la justice locale.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>Les d\u00e9cisions concernant l\u2019arm\u00e9e et la s\u00e9curit\u00e9 sont d\u00e9l\u00e9gu\u00e9es \u00e0 la Russie en vertu d\u2019accords bilat\u00e9raux. Le lendemain du jour o\u00f9 le pr\u00e9sident Medvedev avait sign\u00e9 l\u2019accord de cessez-le-feu de septembre 2008 avec M. Sarkozy, le pr\u00e9sident de la France (qui assurait alors la pr\u00e9sidence de l\u2019UE), en vue du retrait hors de G\u00e9orgie, le ministre russe de la D\u00e9fense avait clairement indiqu\u00e9 que Moscou entendait d\u00e9ployer 3\u00a0800 hommes dans les entit\u00e9s s\u00e9paratistes. Un an plus tard, comme cela a \u00e9t\u00e9 indiqu\u00e9, des accords de coop\u00e9ration militaire pr\u00e9voient le stationnement de troupes et le maintien de bases militaires en Oss\u00e9tie du Sud pendant 49 ans, ainsi qu\u2019une protection conjointe des fronti\u00e8res, pour des p\u00e9riodes de cinq ans renouvelables.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>Le long de la fronti\u00e8re administrative s\u00e9parant l\u2019Oss\u00e9tie du Sud du reste de la G\u00e9orgie, Moscou a d\u00e9ploy\u00e9 des gardes-fronti\u00e8res dont le nombre est estim\u00e9 \u00e0 900 hommes, en remplacement des forces de s\u00e9curit\u00e9 oss\u00e8tes. \u00c0 la demande des autorit\u00e9s de facto, des experts russes aident actuellement \u00e0 d\u00e9limiter les \u00ab\u00a0fronti\u00e8res de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb malgr\u00e9 les vives protestations de la G\u00e9orgie. Vingt postes\u2011fronti\u00e8res en cours de construction, destin\u00e9s en particulier \u00e0 surveiller les communications et les mouvements de l\u2019arm\u00e9e g\u00e9orgienne, devraient \u00eatre achev\u00e9s d\u2019ici 2011.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>En septembre 2008, lorsque ses troupes occupaient encore la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb g\u00e9orgienne, adjacente \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et \u00e0 l\u2019Abkhazie, la Russie a sign\u00e9 des accords d\u2019\u00ab\u00a0amiti\u00e9 et de coop\u00e9ration\u00a0\u00bb avec les deux r\u00e9gions s\u00e9paratistes, s\u2019engageant \u00e0 aider \u00e0 la d\u00e9fense de leurs fronti\u00e8res. Les signataires se sont conf\u00e9r\u00e9 un droit r\u00e9ciproque \u00e0 poss\u00e9der des bases militaires sur leurs territoires respectifs, ont reconnu la double citoyennet\u00e9 et \u00e9tabli des infrastructures communes pour le transport, l\u2019\u00e9nergie et les communications. Les accords sont valables pour une dur\u00e9e de dix ans et renouvelables tous les cinq ans. La Russie a ainsi renforc\u00e9 sa pr\u00e9sence militaire dans les deux r\u00e9gions, au lieu de proc\u00e9der au repli de ses forces sur les positions ant\u00e9rieures au conflit comme le pr\u00e9voyait l\u2019accord Medvedev-Sarkozy. Elle affirme que la reconnaissance a cr\u00e9\u00e9 une \u00ab\u00a0nouvelle r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb telle que les accords de coop\u00e9ration \u00ab\u00a0bilat\u00e9rale\u00a0\u00bb priment l\u2019accord de cessez-le-feu.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>La Russie a toutefois jou\u00e9 un r\u00f4le crucial en apportant son soutien \u00e0 la construction de l\u2019\u00c9tat et des institutions d\u2019Oss\u00e9tie du Sud. La majeure partie de l\u2019\u00e9lite au pouvoir, notamment le Premier ministre, le vice-Premier ministre et les ministres de la D\u00e9fense, du D\u00e9veloppement \u00e9conomique et des Finances, a \u00e9t\u00e9 mut\u00e9e depuis la Russie et se trouve sous le contr\u00f4le de celle-ci. Depuis de longues ann\u00e9es, les structures militaires et de s\u00e9curit\u00e9 sont contr\u00f4l\u00e9es par des hauts fonctionnaires du Service f\u00e9d\u00e9ral de s\u00e9curit\u00e9 (FSB). Une journaliste russe a m\u00eame d\u00e9crit l\u2019Oss\u00e9tie du Sud d\u2019avant\u2011guerre comme un partenariat entre g\u00e9n\u00e9raux du FSB et entrepreneurs oss\u00e8tes utilisant les capitaux allou\u00e9s par Moscou pour la concurrence avec la G\u00e9orgie. Les choses n\u2019ont pas chang\u00e9. Le g\u00e9n\u00e9ral de division Yuri Tanaev, ministre actuel de la D\u00e9fense, dirigeait nagu\u00e8re un service de renseignements du district militaire de l\u2019Oural. L\u2019influence de la Russie au niveau des relations ext\u00e9rieures et de la s\u00e9curit\u00e9 est si d\u00e9cisive que l\u2019on pourrait dire qu\u2019elle \u00e9touffe les revendications d\u2019ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p>Eduard Kokoity, le pr\u00e9sident de facto, semble n\u00e9anmoins conserver un contr\u00f4le limit\u00e9 sur certains domaines de la politique interne. Des analystes russes font une comparaison avec la Tch\u00e9tch\u00e9nie, o\u00f9 le pr\u00e9sident Kadyrov a pratiquement carte blanche dans les affaires internes tant qu\u2019il pr\u00e9serve la stabilit\u00e9 et demeure loyal envers Moscou. Kokoity est parvenu \u00e0 concentrer le pouvoir et le contr\u00f4le internes sur la presse \u00e9crite et les m\u00e9dias \u00e9lectroniques limit\u00e9s de l\u2019entit\u00e9. Les autorit\u00e9s qualifient de \u00ab\u00a0trahison\u00a0\u00bb pro-g\u00e9orgienne l\u2019\u00e9mission de critiques vis-\u00e0-vis de fonctionnaires locaux, et plus particuli\u00e8rement de la politique russe.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>159. Concernant la situation en Abkhazie, les passages pertinents du rapport d\u2019International Crisis Group \u00ab\u00a0Abkhazia\u00a0: the Long Road to Reconciliation\u00a0\u00bb, 10 avril 2013, sont ainsi libell\u00e9s\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8230;<\/p>\n<p>La guerre de 2008 avec la G\u00e9orgie a permis \u00e0 la Russie de renforcer grandement une pr\u00e9sence militaire qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 consid\u00e9rable. Selon des responsables russes, les effectifs russes en Abkhazie s\u2019\u00e9l\u00e8vent \u00e0 environ 5\u00a0000 personnes\u00a0: 3\u00a0500 militaires et 1\u00a0500 agents du Service f\u00e9d\u00e9ral de s\u00e9curit\u00e9 (FSB) et \u00ab\u00a0gardes-fronti\u00e8res\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>En m\u00eame temps, compte tenu de son contr\u00f4le sur les \u00ab\u00a0fronti\u00e8res\u00a0\u00bb de l\u2019Abkhazie, les routes et la mer, la Russie n\u2019a pas besoin de maintenir une lourde pr\u00e9sence permanente car elle peut \u00e0 volont\u00e9 d\u00e9placer \u00e9quipement et troupes militaires \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019entit\u00e9.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>Autre signe montrant que Moscou exerce le contr\u00f4le\u00a0: en septembre 2012, des gardes-fronti\u00e8res russes ont commenc\u00e9 \u00e0 assurer le fonctionnement de l\u2019unique poste de contr\u00f4le ouvert au niveau du fleuve Ingouri, qui jusqu\u2019alors \u00e9tait contr\u00f4l\u00e9 par des gardes abkhazes. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un coup symbolique port\u00e9 aux Abkhazes, dont l\u2019ancien dirigeant, Bagapsh, avait insist\u00e9 pour que Soukhoumi f\u00fbt officiellement aux commandes des \u00ab\u00a0forces aux fronti\u00e8res\u00a0\u00bb, avec l\u2019aide des Russes. \u00c0 pr\u00e9sent, dans des gu\u00e9rites aux fen\u00eatres sombres, des gardes russes sont assis derri\u00e8re des \u00e9crans d\u2019ordinateurs, contr\u00f4lent les passeports et interrogent les visiteurs. Lors de l\u2019entr\u00e9e de Crisis Group, r\u00e9cemment, un garde russe et un garde abkhaze \u00e9taient en poste dans la gu\u00e9rite, le Russe \u00e9tant manifestement responsable \u2013 m\u00eame si les Russes post\u00e9s \u00e0 la fronti\u00e8re portent des uniformes identiques \u00e0 ceux des Abkhazes, sans insigne russe visible.<\/p>\n<p>Ces cinq derni\u00e8res ann\u00e9es, la Russie a clairement renforc\u00e9 sa pr\u00e9sence de s\u00e9curit\u00e9 en Abkhazie \u2013 au m\u00e9pris de l\u2019engagement qu\u2019elle avait pris en 2008 de ramener ses troupes \u00e0 leur position d\u2019avant-guerre \u2013, d\u00e9clarant que les accords n\u2019\u00e9taient plus valables compte tenu des \u00ab\u00a0nouvelles r\u00e9alit\u00e9s\u00a0\u00bb cr\u00e9\u00e9es par la reconnaissance diplomatique. Or Moscou, apparemment, ne tire pas pleinement parti de ses infrastructures r\u00e9nov\u00e9es. Cela s\u2019explique peut-\u00eatre par le souhait de la Russie de ne pas \u00eatre per\u00e7ue comme une force occupante, et est peut-\u00eatre \u00e9galement li\u00e9 \u00e0 l\u2019importante mobilisation des forces arm\u00e9es russes dans la lutte contre une insurrection d\u2019inspiration salafiste dans le Caucase du Nord, qui a pour effet de limiter les ressources disponibles pour l\u2019entit\u00e9. Il est moins probable que la Russie se comporte ainsi pour laisser la voie ouverte \u00e0 un compromis avec la G\u00e9orgie.<\/p>\n<p>Le gouvernement de l\u2019Abkhazie d\u00e9pend \u00e9norm\u00e9ment de la Russie pour le financement du budget et du d\u00e9veloppement. Depuis 2009, Moscou a fourni environ 1,9 milliard de roubles par an \u00e0 titre de soutien budg\u00e9taire direct (61 \u00e0 67 millions de dollars, en fonction des fluctuations du taux de change). En 2012, cette aide a repr\u00e9sent\u00e9 22\u00a0% du budget officiel de 8,6 milliards de roubles (287 millions de dollars). Mais compte tenu du fait que cette ann\u00e9e-l\u00e0 Moscou a allou\u00e9 une somme suppl\u00e9mentaire de 4,9 milliards de roubles (163 millions de dollars) dans le cadre d\u2019un \u00ab\u00a0plan d\u2019aide global\u00a0\u00bb pour le d\u00e9veloppement des infrastructures, la contribution r\u00e9elle au budget de l\u2019Abkhazie est d\u2019au moins 70 %. En outre, Moscou verse une somme estim\u00e9e \u00e0 deux milliards de roubles (70 millions de dollars) pour les pensions de r\u00e9sidents abkhazes, dont la plupart d\u00e9tiennent un passeport russe.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>Une baisse importante du soutien de la Russie aurait des cons\u00e9quences profondes sur les plans politique et social. Les dirigeants abkhazes, qui n\u2019ont jamais cach\u00e9 que leur niveau r\u00e9el d\u2019ind\u00e9pendance est limit\u00e9 par le fait qu\u2019ils sont tributaires de Moscou, emploient quelquefois des termes tels que \u00ab\u00a0souverainet\u00e9 limit\u00e9e\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0ind\u00e9pendance asym\u00e9trique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>Tant que l\u2019Abkhazie sera largement d\u00e9pendante de la Russie financi\u00e8rement, et donc politiquement, elle ne pourra d\u00e9cider de fa\u00e7on autonome que pour les questions locales. Cette entit\u00e9, qui ne peut escompter une reconnaissance g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 court terme, et dont le d\u00e9veloppement est totalement li\u00e9 \u00e0 Moscou, a bien du mal \u00e0 faire avancer son \u00ab\u00a0projet d\u2019ind\u00e9pendance\u00a0\u00bb\u00a0; elle risque de ressembler de plus en plus aux r\u00e9gions russes du Caucase du Nord.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>160. Dans sa d\u00e9cision du 27\u00a0janvier\u00a02016, la Chambre pr\u00e9liminaire I de la Cour p\u00e9nale internationale a \u00e9galement relev\u00e9 :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a027. Concernant les crimes de guerre, la chambre consid\u00e8re tout d\u2019abord que l\u2019on peut raisonnablement d\u00e9duire des informations qu\u2019il y a eu un conflit arm\u00e9 international entre la G\u00e9orgie et la F\u00e9d\u00e9ration de Russie du 1er juillet 2008 au 10\u00a0octobre 2008. L\u2019existence de ce conflit arm\u00e9 international est relativement peu controvers\u00e9e pour ce qui est de la p\u00e9riode du 8 au 12 ao\u00fbt 2008 et de la p\u00e9riode d\u2019occupation par la Russie de parties du territoire g\u00e9orgien, en particulier la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, au moins jusqu\u2019au 10 octobre [2008]. En outre, la chambre estime, \u00e0 ce stade, qu\u2019il y a suffisamment d\u2019\u00e9l\u00e9ments indiquant que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie exer\u00e7ait un contr\u00f4le global sur les forces sud-oss\u00e8tes, ce qui signifie que m\u00eame la p\u00e9riode ant\u00e9rieure \u00e0 l\u2019intervention directe des forces russes peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme relevant d\u2019un conflit arm\u00e9 international (paragraphes 9-11 ci-dessus).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>3. Appr\u00e9ciation de la Cour<\/em><\/p>\n<p>a) Principes g\u00e9n\u00e9raux<\/p>\n<p>161. Les principes g\u00e9n\u00e9raux en ce qui concerne le \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb d\u2019un \u00c9tat contractant sur un territoire \u00e9tranger, d\u00e9j\u00e0 \u00e9nonc\u00e9s dans l\u2019arr\u00eat Al\u00a0Skeini et autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 138-139 et 142), ont notamment \u00e9t\u00e9 repris et d\u00e9velopp\u00e9s dans l\u2019arr\u00eat Catan et autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a0106\u2011107), puis dans les arr\u00eats Chiragov et autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 168) et Mozer (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 98) (paragraphe 116 ci-dessus).<\/p>\n<p>b) Application des principes susmentionn\u00e9s aux faits de l\u2019esp\u00e8ce<\/p>\n<p>162. La Cour rappelle d\u2019embl\u00e9e que la question de savoir si les faits d\u00e9nonc\u00e9s par le gouvernement requ\u00e9rant rel\u00e8vent de la juridiction de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur et celle de savoir s\u2019ils sont attribuables\u00e0 cet\u00c9tat et engagent sa responsabilit\u00e9 sont des questions distinctes, les deux derni\u00e8res devant \u00eatre tranch\u00e9es lors de l\u2019examen sur le fond (voir Lo\u00efzidou c.\u00a0Turquie (exceptions pr\u00e9liminaires), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 61 et 64, Jaloud, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 154-155).<\/p>\n<p>163. La Cour a \u00e9galement \u00e9nonc\u00e9 ce principe dans l\u2019arr\u00eat Catan et autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 115), et elle l\u2019a repris dans l\u2019arr\u00eat Mozer (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 102)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le gouvernement russe tire argument de l\u2019arr\u00eat rendu par la CIJ dans l\u2019affairedu g\u00e9nocide bosniaque, comme il l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 fait dans l\u2019arr\u00eat Catan et autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a096), et de l\u2019arr\u00eat de la CIJ dans l\u2019affaire Nicaragua c. \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique (paragraphe 93 ci-dessus), qui comptait parmi les pr\u00e9c\u00e9dents jurisprudentiels pris en compte par la Cour dans l\u2019arr\u00eat Catan et autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 76). Dans ces affaires, la CIJ devait d\u00e9terminer \u00e0 quel moment un \u00c9tat pouvait se voir attribuer le comportement d\u2019un groupe de personnes de sorte qu\u2019il p\u00fbt \u00eatre tenu pour responsable au regard du droit international du comportement en cause. Or la Cour rappelle qu\u2019en l\u2019esp\u00e8ce elle est appel\u00e9e \u00e0 conna\u00eetre d\u2019une question diff\u00e9rente, celle de savoir si des faits d\u00e9nonc\u00e9s par un requ\u00e9rant rel\u00e8vent de la juridiction d\u2019un \u00c9tat d\u00e9fendeur au sens de l\u2019article 1 de la Convention. Ainsi que la Cour l\u2019a d\u00e9j\u00e0 dit, les crit\u00e8res permettant d\u2019\u00e9tablir l\u2019existence de la \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb au sens de l\u2019article 1 de la Convention n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 assimil\u00e9s aux crit\u00e8res permettant d\u2019\u00e9tablir la responsabilit\u00e9 d\u2019un \u00c9tat concernant un fait internationalement illicite au regard du droit international (paragraphe 98 ci\u2011dessus, et Catan et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 115)\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>164. En l\u2019esp\u00e8ce, afin de d\u00e9terminer si les faits d\u00e9nonc\u00e9s rel\u00e8vent de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, conform\u00e9ment \u00e0 la jurisprudence de la Cour, il convient d\u2019\u00e9tablir si elle exer\u00e7ait un \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb en Oss\u00e9tie du Sud et en Abkhazie, ainsi que dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Or comme la Cour l\u2019a \u00e9nonc\u00e9 dans sa jurisprudence, \u00ab\u00a0la question de savoir si un \u00c9tat contractant exerce ou non un contr\u00f4le effectif sur un territoire hors de ses fronti\u00e8res est une question de fait. Pour se prononcer, la Cour se r\u00e9f\u00e8re principalement au nombre de soldats d\u00e9ploy\u00e9s par l\u2019\u00c9tat sur le territoire en cause (Loizidou (fond), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 16 et 56, et Ila\u015fcu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 387). D\u2019autres \u00e9l\u00e9ments peuvent aussi entrer en ligne de compte, par exemple la mesure dans laquelle le soutien militaire, \u00e9conomique et politique apport\u00e9 par l\u2019\u00c9tat \u00e0 l\u2019administration locale subordonn\u00e9e assure \u00e0 celui-ci une influence et un contr\u00f4le dans la r\u00e9gion (Ila\u015fcu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 388-394).\u00a0\u00bb (voir notamment Al-Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 139, Catan et autres,pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 107, Chiragov et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 168, et Mozer, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 98).<\/p>\n<p>i. Pr\u00e9sence militaire russe<\/p>\n<p>165. Dans ses observations, le gouvernement d\u00e9fendeur reconna\u00eet une pr\u00e9sence militaire russe importante apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s, principalement en Oss\u00e9tie du Sud (14\u00a0901 militaires russes au total le 22\u00a0ao\u00fbt pour une population globale de 30\u00a0000 habitants, ainsi que 119\u00a0chars, 597 v\u00e9hicules d\u2019infanterie de combat, 180 syst\u00e8mes d\u2019artillerie et 94\u00a0syst\u00e8mes de d\u00e9fense a\u00e9rienne), puis, apr\u00e8s rectification sur demande de la Cour (voir paragraphe 150 ci-dessus), \u00e9galement apr\u00e8s le 23 ao\u00fbt 2008 (pr\u00e9sence du 693\u00e8me r\u00e9giment de fusiliers motoris\u00e9s comprenant 4\u00a0307 hommes, ainsi que 33 chars, 220 v\u00e9hicules d\u2019infanterie de combat, 30\u00a0syst\u00e8mes d\u2019artillerie et 14 syst\u00e8mes de d\u00e9fense a\u00e9rienne), ainsi que la mise en place de 18 postes de contr\u00f4le \u00e0 la fronti\u00e8re entre la G\u00e9orgie et l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, ainsi que dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb elle\u2011m\u00eame, seuls 600 militaires russes auraient \u00e9t\u00e9 stationn\u00e9s apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s. Le gouvernement d\u00e9fendeur se r\u00e9f\u00e8re \u00e9galement \u00e0 la cr\u00e9ation de bases militaires apr\u00e8s la signature d\u2019accords bilat\u00e9raux entre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et respectivement l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et l\u2019Abkhazie en avril et en f\u00e9vrier 2010.<\/p>\n<p>ii. Soutien \u00e9conomique, militaire et politique de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie<\/p>\n<p>166. De plus, le gouvernement d\u00e9fendeur fournit de nombreuses indications d\u00e9montrant l\u2019ampleur du soutien \u00e9conomique et financier que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie a apport\u00e9 et apporte \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et \u00e0 l\u2019Abkhazie. Ainsi, il \u00e9voque l\u2019ensemble de mesures mises en place par le minist\u00e8re des situations d\u2019urgence (EMERCOM), conform\u00e9ment aux d\u00e9cisions du pr\u00e9sident de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et du gouvernement de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, pour reconstruire l\u2019Oss\u00e9tie du Sud. L\u2019aide financi\u00e8re et non financi\u00e8re apport\u00e9e \u00e0 l\u2019Abkhazie serait similaire \u00e0 celle apport\u00e9e \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, except\u00e9 qu\u2019il n\u2019y aurait pas de livraison de gaz en Abkhazie. S\u2019agissant du fait que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie apporte un soutien \u00e0 ses ressortissants \u00e0 l\u2019\u00e9tranger (leur versant en particulier des pensions), le gouvernement d\u00e9fendeur souligne que les ressortissants russes repr\u00e9sentent une proportion consid\u00e9rable des populations sud-oss\u00e8te et abkhaze.<\/p>\n<p>167. A ces indications viennent s\u2019ajouter les informations figurant dans le rapport notamment de la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE, qui lui-m\u00eame cite d\u2019autres sources telles que le rapport de Human Rights Watch ou les d\u00e9clarations du Commissaire aux Droits de l\u2019Homme du Conseil de l\u2019Europe, quant au lien de d\u00e9pendance non seulement \u00e9conomique et financier, mais \u00e9galement militaire et politique existant entre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et l\u2019Abkhazie.<\/p>\n<p>168. Or m\u00eame si en l\u2019esp\u00e8ce la Cour n\u2019est pas appel\u00e9e \u00e0 examiner la situation avant le d\u00e9but des hostilit\u00e9s, les informations fournies \u00e0 ce sujet par la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE sont \u00e9galement r\u00e9v\u00e9latrices du lien de subordination pr\u00e9existant entre les entit\u00e9s s\u00e9paratistes et la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, et qui a perdur\u00e9 au cours de la phase active des hostilit\u00e9s et apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s.<\/p>\n<p>169. Dans son rapport, la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE \u00e9voque une \u00ab\u00a0annexion larv\u00e9e\u00a0\u00bb de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie (paragraphe 156 ci-dessus):<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La d\u00e9monstration la plus \u00e9vidente de cette politique russe consistant \u00e0 int\u00e9grer des entit\u00e9s s\u00e9paratistes d\u2019\u00c9tats voisins au sein de sa propre juridiction est la \u00ab\u00a0passeportisation\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019octroi de passeports russes et de la citoyennet\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie \u00e0 des habitants d\u2019Abkhazie et d\u2019Oss\u00e9tie du Sud. (&#8230;)<\/p>\n<p>Un autre aspect de l\u2019\u00ab\u00a0annexion larv\u00e9e\u00a0\u00bb r\u00e9sidait dans le fait que les gouvernements et forces de l\u2019ordre s\u00e9paratistes \u00e9taient constitu\u00e9s de fonctionnaires russes. La Russie a nomm\u00e9 ses anciens responsables civils et militaires \u00e0 des postes cl\u00e9s en Abkhazie et surtout en Oss\u00e9tie du Sud, notamment les ministres de la D\u00e9fense de facto d\u2019Abkhazie (Sultan Sosnaliev) et d\u2019Oss\u00e9tie du Sud (Anatoly Barankevich) et le chef de facto de l\u2019\u00e9tat-major abkhaze (le lieutenant-g\u00e9n\u00e9ral Gennadi Zaytsev).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>170. Ceci est particuli\u00e8rement vrai concernant l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, o\u00f9 la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE pr\u00e9cise notamment que \u00ab\u00a0les fonctionnaires russes exer\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 un contr\u00f4le de facto sur les institutions sud-oss\u00e8tes avant le d\u00e9but du conflit arm\u00e9, en particulier sur les institutions et les forces de s\u00e9curit\u00e9. Le gouvernement de facto et les \u00ab\u00a0minist\u00e8res de la D\u00e9fense\u00a0\u00bb, de l\u2019\u00ab\u00a0Int\u00e9rieur\u00a0\u00bb et de la \u00ab\u00a0D\u00e9fense civile et des Situations d\u2019urgence\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0Comit\u00e9 pour la s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0services de protection de la fronti\u00e8re de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb, l\u2019\u00ab\u00a0administration pr\u00e9sidentielle\u00a0\u00bb \u2013\u00a0entre autres\u00a0\u2013 comportaient un grand nombre de repr\u00e9sentants russes ou sud-oss\u00e8tes ayant la citoyennet\u00e9 russe et ayant pr\u00e9c\u00e9demment occup\u00e9 des postes \u00e9quivalents en Russie centrale ou en Oss\u00e9tie du Nord\u00a0\u00bb, en ajoutant que \u00ab\u00a0Moscou a peu \u00e0 peu \u00e9tabli un contr\u00f4le de facto sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb. Concernant l\u2019Abkhazie, la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE a pr\u00e9cis\u00e9 que \u00ab\u00a0le contr\u00f4le effectif des autorit\u00e9s abkhazes sur le territoire concern\u00e9 et ses habitants est probl\u00e9matique, car de nombreux habitants avaient acquis la citoyennet\u00e9 russe\u00a0\u00bb, en ajoutant que \u00ab\u00a0le contr\u00f4le de la Russie sur les organes de s\u00e9curit\u00e9 semble moins \u00e9tendu en Abkhazie qu\u2019en Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb (paragraphe 156 ci-dessus).<\/p>\n<p>171. De plus, dans sa conf\u00e9rence de presse du 26 ao\u00fbt 2009, soit un an apr\u00e8s la reconnaissance par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie de l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie, le premier ministre russe Vladimir Poutine a notamment soulign\u00e9 qu\u2019\u00ab\u00a0en septembre 2008, nous avons sign\u00e9 un trait\u00e9 d\u2019amiti\u00e9, de coop\u00e9ration et d\u2019entraide et, en avril dernier, l\u2019Accord sur la coop\u00e9ration pour la protection de la fronti\u00e8re de l\u2019\u00c9tat d\u2019Oss\u00e9tie du Sud. Les gardes-fronti\u00e8res russes sont charg\u00e9s de garantir la paix et le calme dans la r\u00e9gion\u00a0\u00bb. Il a ajout\u00e9 que \u00ab\u00a0la Russie va continuer \u00e0 fournir un soutien politique et \u00e9conomique complet \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud comme \u00e0 l\u2019Abkhazie\u00a0\u00bb (paragraphe 157 ci-dessus).<\/p>\n<p>172. Enfin, dans ses rapports du 7 juin 2010 concernant l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et du 10 avril 2013 concernant l\u2019Abkhazie, International Crisis Group a confirm\u00e9 la totale d\u00e9pendance de ces deux r\u00e9gions de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie sur le plan \u00e9conomique et financier, mais aussi politique et miliaire, y compris en ce qui concerne la protection des fronti\u00e8res (paragraphes\u00a0158\u2011159 ci-dessus)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0En septembre 2008, lorsque ses troupes occupaient encore la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb g\u00e9orgienne, adjacente \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et \u00e0 l\u2019Abkhazie, la Russie a sign\u00e9 des accords d\u2019\u00ab\u00a0amiti\u00e9 et de coop\u00e9ration\u00a0\u00bb avec les deux r\u00e9gions s\u00e9paratistes, s\u2019engageant \u00e0 aider \u00e0 la d\u00e9fense de leurs fronti\u00e8res. Les signataires se sont conf\u00e9r\u00e9 un droit r\u00e9ciproque \u00e0 poss\u00e9der des bases militaires sur leurs territoires respectifs, ont reconnu la double citoyennet\u00e9 et \u00e9tabli des infrastructures communes pour le transport, l\u2019\u00e9nergie et les communications. Les accords sont valables pour une dur\u00e9e de dix ans et renouvelables tous les cinq ans.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>173. Quant \u00e0 la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, il para\u00eet ind\u00e9niable qu\u2019elle \u00e9tait \u00e9galement occup\u00e9e par les forces arm\u00e9es russes au cours de la p\u00e9riode litigieuse, conform\u00e9ment aux informations concordantes figurant \u00e0 cet \u00e9gard notamment dans les rapports de la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE, de Human Rights Watch, d\u2019Amnesty International ainsi que dans la d\u00e9cision de la Chambre pr\u00e9liminaire I de la Cour p\u00e9nale internationale (paragraphes\u00a0153\u2011156 et 160 ci-dessus).<\/p>\n<p>iii. Conclusion<\/p>\n<p>174. Eu \u00e9gard \u00e0 tous ces \u00e9l\u00e9ments, la Cour estime que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie exer\u00e7ait un \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb au sens de la jurisprudence de la Cour sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, l\u2019Abkhazie et la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb pendant la p\u00e9riode allant du 12 ao\u00fbt au 10 octobre 2008, date de retrait officiel des troupes russes. M\u00eame apr\u00e8s cette p\u00e9riode, la forte pr\u00e9sence russe et la d\u00e9pendance des administrations sud-oss\u00e8te et abkhaze \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie dont d\u00e9pend leur survie, ce qui est d\u00e9montr\u00e9 notamment par les accords de coop\u00e9ration et d\u2019assistance sign\u00e9s avec cette derni\u00e8re, indiquent qu\u2019il y a eu continuation du \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et l\u2019Abkhazie.<\/p>\n<p>175. Elle conclut donc que les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s (\u00e0 compter de la date de l\u2019accord de cessez-le-feu du 12 ao\u00fbt 2008) relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au sens de l\u2019article 1 de la Convention, et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard.<\/p>\n<p>Il faudra ensuite d\u00e9terminer lors de l\u2019examen sur le fond s\u2019il y a eu violation des droits prot\u00e9g\u00e9s par la Convention de nature \u00e0 engager la responsabilit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<\/p>\n<p>B. Sur la violation all\u00e9gu\u00e9e des articles 2, 3 et 8 de la Convention, ainsi que de l\u2019article 1 du Protocole no 1<\/p>\n<p>176. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que des meurtres, des mauvais traitements, des pillages et des mises \u00e0 feu d\u2019habitations ont \u00e9t\u00e9 commis par les forces arm\u00e9es russes et par les forces sud-oss\u00e8tes en Oss\u00e9tie du Sud et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb adjacente. Ces agissements auraient emport\u00e9 violation des articles\u00a02, 3 et 8 de la Convention et de l\u2019article 1 du Protocole\u00a0no 1, qui sont respectivement r\u00e9dig\u00e9s comme suit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 2 de la Convention<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Le droit de toute personne \u00e0 la vie est prot\u00e9g\u00e9 par la loi. La mort ne peut \u00eatre inflig\u00e9e \u00e0 quiconque intentionnellement, sauf en ex\u00e9cution d\u2019une sentence capitale prononc\u00e9e par un tribunal au cas o\u00f9 le d\u00e9lit est puni de cette peine par la loi.<\/p>\n<p>2. La mort n\u2019est pas consid\u00e9r\u00e9e comme inflig\u00e9e en violation de cet article dans les cas o\u00f9 elle r\u00e9sulterait d\u2019un recours \u00e0 la force rendu absolument n\u00e9cessaire :<\/p>\n<p>a) pour assurer la d\u00e9fense de toute personne contre la violence ill\u00e9gale ;<\/p>\n<p>b) pour effectuer une arrestation r\u00e9guli\u00e8re ou pour emp\u00eacher l\u2019\u00e9vasion d\u2019une personne r\u00e9guli\u00e8rement d\u00e9tenue ;<\/p>\n<p>c) pour r\u00e9primer, conform\u00e9ment \u00e0 la loi, une \u00e9meute ou une insurrection.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Article 3 de la Convention<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nul ne peut \u00eatre soumis \u00e0 la torture ni \u00e0 des peines ou traitements inhumains ou d\u00e9gradants.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 8 de la Convention<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Toute personne a droit au respect de sa vie priv\u00e9e et familiale, de son domicile et de sa correspondance.<\/p>\n<p>2. Il ne peut y avoir ing\u00e9rence d\u2019une autorit\u00e9 publique dans l\u2019exercice de ce droit que pour autant que cette ing\u00e9rence est pr\u00e9vue par la loi et qu\u2019elle constitue une mesure qui, dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique, est n\u00e9cessaire \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale, \u00e0 la s\u00fbret\u00e9 publique, au bien\u2011\u00eatre \u00e9conomique du pays, \u00e0 la d\u00e9fense de l\u2019ordre et \u00e0 la pr\u00e9vention des infractions p\u00e9nales, \u00e0 la protection de la sant\u00e9 ou de la morale, ou \u00e0 la protection des droits et libert\u00e9s d\u2019autrui.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 1 du Protocole no 1<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Toute personne physique ou morale a droit au respect de ses biens. Nul ne peut \u00eatre priv\u00e9 de sa propri\u00e9t\u00e9 que pour cause d\u2019utilit\u00e9 publique et dans les conditions pr\u00e9vues par la loi et les principes g\u00e9n\u00e9raux du droit international.<\/p>\n<p>Les dispositions pr\u00e9c\u00e9dentes ne portent pas atteinte au droit que poss\u00e8dent les \u00c9tats de mettre en vigueur les lois qu\u2019ils jugent n\u00e9cessaires pour r\u00e9glementer l\u2019usage des biens conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral ou pour assurer le paiement des imp\u00f4ts ou d\u2019autres contributions ou des amendes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>1. Th\u00e8ses des parties<\/em><\/p>\n<p>a) Gouvernement requ\u00e9rant<\/p>\n<p>177. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient qu\u2019apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s actives, une campagne de nettoyage ethnique commen\u00e7a. Elle aurait dur\u00e9 des mois et n\u2019aurait pris fin qu\u2019apr\u00e8s que la quasi-totalit\u00e9 des habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne d\u2019Oss\u00e9tie du Sud eurent \u00e9t\u00e9 chass\u00e9s de leur logement et que les villages dans lesquels ils vivaient eurent \u00e9t\u00e9 pill\u00e9s et d\u00e9truits. Un nombre non n\u00e9gligeable de violations de la Convention all\u00e9gu\u00e9es dans la pr\u00e9sente requ\u00eate auraient \u00e9t\u00e9 commises derri\u00e8re les lignes russes, alors que les hostilit\u00e9s avaient cess\u00e9 et que les forces militaires g\u00e9orgiennes s\u2019\u00e9taient retir\u00e9es.<\/p>\n<p>Avant comme apr\u00e8s la fin des hostilit\u00e9s, des troupes terrestres russes, des forces oss\u00e8tes et d\u2019autres troupes irr\u00e9guli\u00e8res agissant sous le contr\u00f4le effectif de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie auraient p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans les villages o\u00f9 vivait la population d\u2019origine g\u00e9orgienne. La plupart des habitants de ces villages auraient alors d\u00e9j\u00e0 fui ou auraient \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9s et ceux qui y vivaient encore auraient \u00e9t\u00e9, dans leur majorit\u00e9, des personnes \u00e2g\u00e9es ou handicap\u00e9es, qui \u00e9taient trop effray\u00e9es pour partir vivre ailleurs ou n\u2019\u00e9taient pas en capacit\u00e9 de le faire. Les troupes terrestres russes auraient encercl\u00e9 les villages, installant des postes de contr\u00f4le pour y entrer et en sortir, et auraient permis que les habitations des G\u00e9orgiens, voire des villages entiers, soient incendi\u00e9s. Les habitants qui refusaient de partir auraient \u00e9t\u00e9 menac\u00e9s de mort et des G\u00e9orgiens auraient \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9s sommairement en raison de leur appartenance ethnique.<\/p>\n<p>Certains des crimes commis durant cette campagne de nettoyage ethnique auraient \u00e9t\u00e9 perp\u00e9tr\u00e9s directement par les forces russes tandis que d\u2019autres auraient \u00e9t\u00e9 commis en leur pr\u00e9sence, sans qu\u2019elles fassent quoi que ce soit pour les emp\u00eacher.<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s les \u00e9l\u00e9ments fournis \u00e0 l\u2019appui des pr\u00e9sentes observations, le gouvernement requ\u00e9rant estime qu\u2019il y a lieu, pour la Cour, de conclure \u00e0 la mise en \u0153uvre, par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, d\u2019une pratique administrative consistant \u00e0 causer ou \u00e0 permettre la destruction des habitations et villages de la population d\u2019origine g\u00e9orgienne dans le but de les rendre inhabitables, ce qui emporte violation des articles 3 et 8 de la Convention, de l\u2019article\u00a01 du Protocole no\u00a01 et des r\u00e8gles applicables du droit international humanitaire. Le gouvernement requ\u00e9rant invite en outre la Cour \u00e0 consid\u00e9rer que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie a mis en \u0153uvre une pratique administrative consistant \u00e0 ex\u00e9cuter sommairement des civils ou \u00e0 permettre ces ex\u00e9cutions, en violation de l\u2019article\u00a02 de la Convention et des r\u00e8gles applicables du droit international humanitaire.<\/p>\n<p>b) Gouvernement d\u00e9fendeur<\/p>\n<p>178. Le gouvernement d\u00e9fendeur r\u00e9plique que l\u2019attaque g\u00e9orgienne entra\u00eena imm\u00e9diatement de tr\u00e8s graves troubles civils, marqu\u00e9s par des attaques des Oss\u00e8tes contre les villages et les foyers g\u00e9orgiens. Compte tenu du terrain, de la fr\u00e9quente juxtaposition des villages g\u00e9orgiens et oss\u00e8tes et du fait que des personnes des deux groupes occupaient certains villages mixtes, il aurait \u00e9t\u00e9 impossible de pr\u00e9venir ces attaques, qui pouvaient survenir \u00e0 tout moment.<\/p>\n<p>Les forces russes auraient bien tent\u00e9 d\u2019intervenir lorsqu\u2019elles furent t\u00e9moins de telles attaques et lorsqu\u2019elles furent en mesure de le faire conform\u00e9ment aux objectifs militaires de leur pr\u00e9sence. Les ordres sur lesquels le secret aurait \u00e9t\u00e9 lev\u00e9 montreraient clairement que l\u2019intention de la Russie \u00e9tait de pr\u00e9venir les troubles dans la mesure de ses moyens.<\/p>\n<p>Cependant, les forces russes auraient \u00e9t\u00e9 majoritairement sur le front ou en train de le rejoindre ou de le quitter, ou auraient s\u00e9curis\u00e9 les lignes d\u2019approvisionnement. Elles auraient \u00e9galement \u00e9t\u00e9 g\u00ean\u00e9es par la langue car elles ne comprenaient ni le g\u00e9orgien ni l\u2019oss\u00e8te. Il aurait \u00e9t\u00e9 extr\u00eamement difficile de distinguer les personnes qui revenaient du conflit d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et de l\u2019autre des criminels d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 piller et \u00e0 d\u00e9truire. Les forces russes n\u2019auraient eu ni la formation ni les ressources pour exercer des fonctions de maintien de l\u2019ordre ou de maintien de la paix\u00a0; les malfaiteurs appr\u00e9hend\u00e9s auraient \u00e9t\u00e9 remis aux autorit\u00e9s sud-oss\u00e8tes, auxquelles il aurait en pratique incomb\u00e9 de tenter de maintenir l\u2019ordre, quoique avec des ressources diminu\u00e9es, dans le contexte du refus de la G\u00e9orgie d\u2019honorer ses responsabilit\u00e9s.<\/p>\n<p>Les membres r\u00e9siduels du bataillon russe de maintien de la paix, sous la direction du g\u00e9n\u00e9ral Kulakhmetov, auraient \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9s en patrouilles mobiles pour tenter de pr\u00e9venir les troubles, les pillages et les destructions de biens. Le g\u00e9n\u00e9ral aurait d\u00e9crit ses efforts dans une d\u00e9position faite aux fins de la pr\u00e9sente proc\u00e9dure, mais ils auraient eu peu de r\u00e9sultats. La t\u00e2che aurait en effet \u00e9t\u00e9 extr\u00eamement ardue et il semblerait que les personnes arr\u00eat\u00e9es par les forces russes aient \u00e9t\u00e9 fr\u00e9quemment rel\u00e2ch\u00e9es par les autorit\u00e9s sud-oss\u00e8tes, tr\u00e8s probablement par manque de ressources et de locaux o\u00f9 les garder, pour \u00eatre une nouvelle fois arr\u00eat\u00e9es.<\/p>\n<p>Les \u00e9l\u00e9ments produits par la G\u00e9orgie \u00e0 l\u2019appui de sa requ\u00eate contiendraient de nombreuses r\u00e9f\u00e9rences aux mesures de protection prises par les soldats russes pour aider le peuple g\u00e9orgien, comme il sera d\u00e9velopp\u00e9 plus amplement plus loin.<\/p>\n<p>Il faudrait \u00e9galement souligner que l\u2019arm\u00e9e russe n\u2019a pas occup\u00e9 les territoires qu\u2019elle a travers\u00e9s, que ce soit en Oss\u00e9tie du Sud, en Abkhazie ou en territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9. Sa t\u00e2che se serait limit\u00e9e \u00e0 faire face aux forces arm\u00e9es g\u00e9orgiennes et \u00e0 la menace continue qu\u2019elles posaient.<\/p>\n<p>Enfin, de nombreux villages g\u00e9orgiens auraient subi d\u2019importants dommages lors des combats autour de Tskhinvali notamment par des armes \u00e0 sous-munition g\u00e9orgiennes qui n\u2019ont pas atteint leur cible, soit qu\u2019elles aient dysfonctionn\u00e9s, soit qu\u2019elles aient \u00e9t\u00e9 tir\u00e9es depuis une trop grande distance \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Le gouvernement d\u00e9fendeur se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 cet \u00e9gard \u00e0 la proc\u00e9dure engag\u00e9e par le fournisseur isra\u00e9lien contre la G\u00e9orgie faute de paiement devant le tribunal de commerce d\u2019Angleterre \u00e0 Londres et \u00e0 l\u2019accord qui aurait \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9 entre les parties.<\/p>\n<p><em>2. Observations du tiers intervenant<\/em><\/p>\n<p>179. Le Centre des Droits de l\u2019Homme de l\u2019universit\u00e9 d\u2019Essex expose que de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, le droit des conflits arm\u00e9s cesse de s\u2019appliquer \u00e0 la fin des hostilit\u00e9s actives. Il contiendrait cependant certaines dispositions destin\u00e9es \u00e0 assurer la protection des individus une fois que les hostilit\u00e9s actives ont cess\u00e9[20]. Il pourrait donc \u00eatre n\u00e9cessaire, dans la p\u00e9riode suivant imm\u00e9diatement la fin des hostilit\u00e9s actives, de tenir compte des r\u00e8gles du droit des conflits arm\u00e9s relatives aux motifs de d\u00e9tention. Toutefois, cette p\u00e9riode est de courte dur\u00e9e.<\/p>\n<p>Lorsque la fin des hostilit\u00e9s actives co\u00efncide avec le d\u00e9but d\u2019une p\u00e9riode d\u2019occupation, des r\u00e8gles sp\u00e9cifiques du droit des conflits arm\u00e9s s\u2019appliqueraient. Compte tenu du contr\u00f4le que doit pouvoir exercer un occupant sur le territoire qu\u2019il occupe, il serait logique de mettre \u00e0 sa charge l\u2019ensemble des obligations d\u00e9coulant du droit relatif aux droits de l\u2019homme[21].<\/p>\n<p><em>3. R\u00e9sum\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments de preuve pertinents<\/em><\/p>\n<p>a) \u00c9l\u00e9ments de preuve \u00e9crits<\/p>\n<p>180. La partie pertinente du rapport de l\u2019OSCE pr\u00e9cit\u00e9, concernant les meurtres commis apr\u00e8s la guerre en Oss\u00e9tie du Sud (pp. 35-36), se lit comme suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0D\u2019apr\u00e8s des personnes interrog\u00e9es, une tendance pr\u00e9occupante \u00e0 tuer des civils non arm\u00e9s a perdur\u00e9 dans de nombreux villages apr\u00e8s la fin des bombardements. Des t\u00e9moins ont rapport\u00e9 que les auteurs des actes \u00e9taient souvent des Oss\u00e8tes \u2013 certains d\u00e9crits comme des soldats, d\u2019autres comme des civils \u2013 qui suivaient les forces russes dans les villages qui avaient \u00e9t\u00e9 du ressort administratif de la G\u00e9orgie avant le conflit du mois d\u2019ao\u00fbt. Dans le village de Charebi, par exemple, deux t\u00e9moins distincts ont rapport\u00e9 qu\u2019un groupe d\u2019\u00ab\u00a0Oss\u00e8tes\u00a0\u00bb avait tu\u00e9 deux habitants du village \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leur maison. Des habitants du village de Disevi ont signal\u00e9 un meurtre commis par un \u00ab\u00a0Oss\u00e8te\u00a0\u00bb originaire d\u2019un village proche, en plus des d\u00e9c\u00e8s caus\u00e9s par les bombardements. \u00c0 Vanati, un couple de personnes d\u00e9plac\u00e9es a indiqu\u00e9 \u00e0 la HRAM qu\u2019un de leurs amis avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 par des soldats. Ils avaient voulu l\u2019enterrer mais n\u2019y avaient pas \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9s parce que la journ\u00e9e \u00e9tait bien avanc\u00e9e et que l\u2019arm\u00e9e russe avait impos\u00e9 un couvre-feu. \u00c9galement \u00e0 Vanati, un enseignant aurait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 et son \u00e9pouse, une infirmi\u00e8re, aurait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9e\u00a0; la maison de celle-ci aurait ensuite \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9e et on l\u2019aurait laiss\u00e9 mourir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Dans le village de Ksuisi, un t\u00e9moin a expos\u00e9 que, alors qu\u2019il \u00e9tait sorti apr\u00e8s le bombardement il avait \u00e9t\u00e9 vis\u00e9 par un sniper venu d\u2019un village oss\u00e8te. \u00c0 Satskheneti, une femme aurait vu un homme se faire tuer par un \u00ab\u00a0Oss\u00e8te\u00a0\u00bb apr\u00e8s avoir refus\u00e9 de donner ses vaches et un autre homme aurait \u00e9t\u00e9 abattu lors d\u2019une querelle relative \u00e0 une voiture. \u00c0 Avnevi, un homme aurait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 pour avoir refus\u00e9 de laisser des maraudeurs entrer dans sa maison.<\/p>\n<p>D\u2019une fa\u00e7on qui contraste avec les r\u00e9cits faisant \u00e9tat de la participation de militaires russes \u00e0 des exactions, plusieurs villageois ont expliqu\u00e9 que des militaires russes \u00e9taient intervenus pour aider la population locale ou la prot\u00e9ger contre les Oss\u00e8tes. Ainsi, une habitante de Tamarasheni a racont\u00e9 que des soldats russes lui avaient demand\u00e9 si elle avait besoin de nourriture et lui avaient fourni trois jours de provisions en pain, beurre et viande en conserve. Alors qu\u2019une femme se faisait harceler par un Oss\u00e8te \u00e0 Eredvi, un soldat russe qui se trouvait non loin de l\u00e0 serait intervenu, aurait frapp\u00e9 l\u2019homme oss\u00e8te avec la crosse de son arme et l\u2019aurait fait partir. \u00c0 Charebi, des soldats russes seraient venus et auraient enlev\u00e9 une bombe non explos\u00e9e du jardin d\u2019un villageois. \u00c0 Nuli, des militaires russes auraient remis \u00e0 la population des brassards blancs pour la prot\u00e9ger contre les \u00ab\u00a0Oss\u00e8tes\u00a0\u00bb. Des habitants des villages de Kekhvi, Satskheneti et Ikoti ont rapport\u00e9 que les militaires russes n\u2019avaient rien fait de mal dans leurs villages.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>181. La partie pertinente du rapport de l\u2019OSCE pr\u00e9cit\u00e9, concernant les meurtres commis apr\u00e8s la guerre dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb adjacente \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud (p. 23), se lit ainsi\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Une nouvelle phase des hostilit\u00e9s d\u00e9buta avec l\u2019avanc\u00e9e des forces terrestres dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, \u00e0 la suite de laquelle il y aurait eu de nombreuses attaques contre des civils. Les forces militaires qui avan\u00e7aient furent d\u00e9crites diversement par les personnes d\u00e9plac\u00e9es comme \u00e9tant des \u00ab\u00a0Oss\u00e8tes\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0Russes\u00a0\u00bb\u00a0; dans bien des cas, les civils ne furent pas en mesure de faire clairement la distinction. Des personnes d\u00e9plac\u00e9es ont assist\u00e9 au meurtre de civils non arm\u00e9s par les forces militaires qui arrivaient \u00e0 Gori et dans les villages de Megvrekisi, Tirdznisi, Ergneti et Karal\u00e9ti. \u00c0 Ergneti, par exemple, un villageois a expliqu\u00e9 \u00e0 la HRAM qu\u2019il avait vu un groupe de dix \u00ab\u00a0Oss\u00e8tes\u00a0\u00bb v\u00eatus de l\u2019uniforme russe frapper un vieil homme de 80 ans dans le dos puis lui tirer dessus. Selon le villageois, la victime se tra\u00eena jusqu\u2019\u00e0 un b\u00e2timent, dit \u00ab\u00a0on m\u2019a tir\u00e9 dessus\u00a0\u00bb puis tomba et mourut. \u00c0 Karal\u00e9ti, un villageois a rapport\u00e9 qu\u2019une voiture transportant quatre \u00ab\u00a0Oss\u00e8tes\u00a0\u00bb v\u00eatus de l\u2019uniforme militaire \u00e9tait entr\u00e9e dans le village et que ses occupants avaient abattu un de ses voisins avec une arme automatique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>182. Les passages pertinents du rapport de la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE, vol. II, pp. 351-353, et pp. 362-70 sont ainsi r\u00e9dig\u00e9s\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Durant le conflit et apr\u00e8s le cessez-le-feu, on a assist\u00e9 \u00e0 une campagne de violence d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e contre la population civile\u00a0: des maisons ont \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9es et des villages pill\u00e9s. La plupart de ces actes ont \u00e9t\u00e9 perp\u00e9tr\u00e9s en Oss\u00e9tie du Sud et sur le territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9, principalement dans les zones limitrophes de la fronti\u00e8re administrative avec l\u2019Oss\u00e9tie du Sud.<\/p>\n<p>Pareils actes ont \u00e9t\u00e9 commis m\u00eame des semaines apr\u00e8s le cessez-le-feu et la fin des hostilit\u00e9s. Ces violations soul\u00e8vent la question critique de l\u2019absence g\u00e9n\u00e9rale de protection dans les zones pass\u00e9es sous le contr\u00f4le d\u2019autres autorit\u00e9s, telles que les villages d\u2019Oss\u00e9tie du Sud administr\u00e9s par la G\u00e9orgie ou la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Ainsi qu\u2019il ressort des interviews men\u00e9es par Human Rights Watch, la plupart de ces actes de violence contre des civils ainsi que les pillages ont \u00e9t\u00e9 commis par les forces oss\u00e8tes. Des informations fournies par des t\u00e9moins oculaires indiquent que des forces russes \u00e9taient \u00e9galement pr\u00e9sentes pendant la commission de ces violations, voire parfois y ont pris part. Si les personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne ont \u00e9t\u00e9 les victimes de la plupart de ces violations, les Oss\u00e8tes de souche n\u2019ont pas non plus \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9s par les pilleurs.<\/p>\n<p>Selon Human Rights Watch\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les forces sud-oss\u00e8tes se composent de militaires du minist\u00e8re de la D\u00e9fense et des Situations d\u2019urgence sud-oss\u00e8te, de la police anti-\u00e9meute (connue sous l\u2019acronyme russe OMON), et de plusieurs compagnies de police, relevant du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te, et d\u2019agents du comit\u00e9 de la s\u00e9curit\u00e9 d\u2019\u00c9tat sud-oss\u00e8te (KGB). De nombreuses personnes interrog\u00e9es ont d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch que la plupart des hommes valides d\u2019Oss\u00e9tie du Sud avaient pris les armes pour prot\u00e9ger leur foyer. L\u2019Oss\u00e9tie du Sud n\u2019ayant pas d\u2019arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re, ses habitants tendent \u00e0 qualifier les membres des forces sud-oss\u00e8tes de miliciens (opoltchentsy), \u00e0 moins qu\u2019ils puissent \u00eatre distinctement identifi\u00e9s comme policiers ou militaires du minist\u00e8re de la D\u00e9fense et des Situations d\u2019urgence. Des sources cr\u00e9dibles ont \u00e9galement d\u00e9clar\u00e9 que de nombreux hommes venant d\u2019Oss\u00e9tie du Nord et de plusieurs autres r\u00e9gions de Russie avaient combattu aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et avaient \u00e9t\u00e9 impliqu\u00e9s dans les infractions commises contre les civils qui s\u2019ensuivirent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans certains cas, il est difficile d\u2019\u00e9tablir l\u2019identit\u00e9 et la qualit\u00e9 exacte des auteurs oss\u00e8tes de ces infractions car la description commune que les t\u00e9moins ont donn\u00e9e de leurs v\u00eatements (uniformes de camouflage, souvent avec un brassard blanc) peut s\u2019appliquer au minist\u00e8re de la D\u00e9fense et des Situations d\u2019urgence sud-oss\u00e8te, au minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te, \u00e0 des combattants volontaires, voire \u00e0 des d\u00e9linquants ordinaires qui se livrent au pillage. Toutefois, plusieurs facteurs indiquent que dans de nombreux cas les auteurs des infractions appartenaient aux forces sud\u2011oss\u00e8tes agissant en \u00e9troite coop\u00e9ration avec les forces russes. Ces membres des forces sud-oss\u00e8tes entraient souvent dans les villages avec les forces russes ou peu apr\u00e8s\u00a0; ils arrivaient parfois dans des v\u00e9hicules militaires et avaient, semble-t-il, pass\u00e9 librement les postes de contr\u00f4le tenus par les forces russes ou sud-oss\u00e8tes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Des t\u00e9moins parlent parfois aussi de Tch\u00e9tch\u00e8nes et de Cosaques\u00a0; il n\u2019appara\u00eet pas clairement s\u2019il s\u2019agit d\u2019une identification exacte, bien que les m\u00e9dias aient rapport\u00e9 que des Tch\u00e9tch\u00e8nes et des Cosaques avaient particip\u00e9 au conflit.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Deux questions \u00e9troitement li\u00e9es se posent \u00e0 ce stade\u00a0: celle de l\u2019identification des auteurs de ces violations et celle du r\u00f4le exact que les forces russes ont jou\u00e9 dans celles-ci. La r\u00e9ponse \u00e0 ces questions aura des implications juridiques essentielles, \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019elle requiert d\u2019\u00e9tablir une distinction entre ceux qui ont commis ces actes de violence et ceux qui n\u2019ont pas agi pour les pr\u00e9venir ou y mettre fin.<\/p>\n<p>S\u2019il appara\u00eet difficile de conclure que les forces russes ont syst\u00e9matiquement particip\u00e9 aux actes des forces sud-oss\u00e8tes ou qu\u2019elles ont tol\u00e9r\u00e9 leur conduite, il semble bien exister des rapports cr\u00e9dibles et convergents \u00e9tablissant que dans de nombreux cas les forces russes n\u2019ont rien fait pour pr\u00e9venir les actes des forces sud\u2011oss\u00e8tes ou les arr\u00eater. Human Rights Watch \u00e9voque trois types de situation\u00a0: spectateurs passifs, participation active et transport de miliciens. Certains t\u00e9moignages mentionnent \u00e9galement que les troupes russes sont activement intervenues pour arr\u00eater le pillage auquel se livraient les milices ou emp\u00eacher celles-ci de piller et d\u2019incendier des maisons. Human Rights Watch mentionne \u00e9galement les postes de contr\u00f4le et barrages routiers \u00e9difi\u00e9s le 13 ao\u00fbt qui ont effectivement permis de stopper la campagne de pillage et d\u2019incendies, mais qui ont \u00e9t\u00e9 inexplicablement supprim\u00e9s une semaine plus tard. Les interviews men\u00e9es en mars 2009 par les experts de la CEIIG font \u00e9galement ressortir diff\u00e9rentes conduites allant d\u2019une intervention active pour arr\u00eater les violations \u00e0 une observation passive, voire \u00e0 une participation.<\/p>\n<p>Enfin, il importe de souligner d\u2019embl\u00e9e que les types de violences varient selon la zone concern\u00e9e. Les destructions les plus importantes et la violence la plus brutale semblent avoir eu lieu en Oss\u00e9tie du Sud, avec certaines diff\u00e9rences par rapport \u00e0 ce qui s\u2019est pass\u00e9 dans la zone tampon. Les repr\u00e9sentants du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur g\u00e9orgien ont explicitement reconnu cette diff\u00e9rence de sch\u00e9ma lors de leur rencontre avec les experts de la CEIIG le 4 juin 2009. Enfin, il n\u2019y a aucune comparaison possible entre les situations dans les deux zones susmentionn\u00e9es et les effets des hostilit\u00e9s en Abkhazie, qui ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s limit\u00e9s.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>Le conflit en G\u00e9orgie et la p\u00e9riode qui a suivi ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9s par une vaste campagne de pillage des villages habit\u00e9s par des personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne en Oss\u00e9tie du Sud et dans les zones tampon. Bien que ces actes aient \u00e9t\u00e9 principalement commis par des militaires et des milices oss\u00e8tes, y compris des civils oss\u00e8tes, de nombreux t\u00e9moins oculaires rapportent des cas de pillage par les forces russes. Surtout, de nombreux t\u00e9moignages indiquent que des soldats russes \u00e9taient pr\u00e9sents lors des actes de pillage auxquels se sont livr\u00e9s des Oss\u00e8tes arm\u00e9s. Certains pillages ont d\u00e9marr\u00e9 imm\u00e9diatement apr\u00e8s le retrait des forces g\u00e9orgiennes.<\/p>\n<p>Human Rights Watch fournit des informations \u2013 et a parfois \u00e9t\u00e9 directement t\u00e9moin\u00a0\u2013 de pillages syst\u00e9matiques \u00e0 Tamarach\u00e9ni, Z\u00e9mo Atchab\u00e9ti, Kv\u00e9mo Atchab\u00e9ti, Kourta, Tkviavi, Tirdznissi, Dvani, Kochka, M\u00e9gr\u00e9kissi, Nikozi, Karal\u00e9ti, Knol\u00e9vi, Avl\u00e9vi, Ts\u00e9ronissi et K\u00e9khvi. La HRAM de l\u2019OSCE fait \u00e9galement \u00e9tat de nombreux \u00e9pisodes de pillage. La HRAM relate, par exemple, le cas d\u2019une femme \u00e0 K\u00e9khvi qui a assist\u00e9 au pillage de sa maison par un groupe d\u2019\u00ab\u00a0Oss\u00e8tes\u00a0\u00bb portant des uniformes militaires avec des brassards blancs. Les int\u00e9ress\u00e9s avaient \u00e9galement vol\u00e9 sa voiture et avaient charg\u00e9 celle-ci, avant de partir, de meubles trouv\u00e9s dans une maison voisine. En fuyant le village, elle avait vu des soldats \u00ab\u00a0oss\u00e8tes\u00a0\u00bb qui pillaient des magasins et d\u2019autres maisons sous la protection des forces russes.<\/p>\n<p>Il est essentiel de souligner qu\u2019apr\u00e8s le conflit le pillage s\u2019est intensifi\u00e9 \u00e0 la fois en Oss\u00e9tie du Sud et dans la zone tampon, \u00e0 Dvani, M\u00e9gr\u00e9kissi et Tkviavi.<\/p>\n<p>En outre, des villageois oss\u00e8tes ont \u00e9galement particip\u00e9 aux pillages en septembre, ce qui d\u00e9montre une absence de protection et de surveillance de la part des forces oss\u00e8tes et russes. De nombreux t\u00e9moignages indiquent que des soldats russes ont assist\u00e9 aux pillages auxquels se livraient les milices oss\u00e8tes.<\/p>\n<p>Il semble que dans certains villages, qui sont loin de constituer des cas isol\u00e9s, les actes de pillage \u00e9taient organis\u00e9s, les pilleurs ayant utilis\u00e9 des camions pour emporter les meubles puis \u00e9tant revenus pour voler les fen\u00eatres et les portes des maisons.<\/p>\n<p>Human Rights Watch souligne \u00e9galement que \u00ab\u00a0dans certaines communaut\u00e9s o\u00f9 des Oss\u00e8tes vivaient aux c\u00f4t\u00e9s de G\u00e9orgiens, ou en cas de mariage mixte, les Oss\u00e8tes faisaient \u00e9galement l\u2019objet d\u2019actes de pillage, de harc\u00e8lement et d\u2019accusations de collaboration\u00a0\u00bb, ce qui a \u00e9t\u00e9 le cas \u00e0 Zonkar, un minuscule hameau relevant de l\u2019administration de Tskhinvali situ\u00e9 dans la vall\u00e9e de la Patara Liakhvi et entour\u00e9 de villages habit\u00e9s par des personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne.<\/p>\n<p>Amnesty International s\u2019est d\u00e9clar\u00e9e particuli\u00e8rement pr\u00e9occup\u00e9e devant les \u00ab\u00a0nombreux cas qui lui ont \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9s de militaires russes regardant des membres des forces sud-oss\u00e8tes, des groupes de miliciens et des individus arm\u00e9s en train de piller et de d\u00e9truire des villages g\u00e9orgiens et de menacer et d\u2019injurier les habitants encore sur place\u00a0\u00bb. Elle a d\u00e9crit la situation suivante\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans le village d\u2019Eredvi, le 26 ao\u00fbt 2008, des repr\u00e9sentants d\u2019Amnesty International ont \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins de pillages auxquels \u00e9taient en train de se livrer notamment des hommes arm\u00e9s, alors que des v\u00e9hicules militaires russes ne cessaient de passer dans le village (\u00e0 [l\u2019est] de Tskhinvali) et que les entr\u00e9es et sorties du village \u00e9taient surveill\u00e9es \u00e0 des postes de contr\u00f4le russes. Amnesty International a observ\u00e9 que seules les voitures ordinaires, et non les camions et autres gros v\u00e9hicules, \u00e9taient fouill\u00e9es, et pas dans tous les cas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>De nombreuses preuves indiquent donc l\u2019existence d\u2019une vaste campagne de pillages men\u00e9e par les forces oss\u00e8tes, ainsi que par des Oss\u00e8tes arm\u00e9s non identifi\u00e9s et, parfois, par des civils, durant le conflit, mais surtout apr\u00e8s le cessez-le-feu. Si les forces russes ne semblent pas avoir jou\u00e9 un r\u00f4le important dans cette campagne, elles n\u2019ont pas fait grand-chose pour l\u2019arr\u00eater.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>Lorsque l\u2019on examine les destructions de biens de caract\u00e8re civil caus\u00e9es dans le contexte du conflit en Oss\u00e9tie du Sud et par la suite, il y a lieu d\u2019\u00e9tablir une distinction essentielle entre, d\u2019une part, les destructions provoqu\u00e9es par le pilonnage, les frappes d\u2019artillerie, les bombardements a\u00e9riens ou les tirs de chars, qui peuvent constituer une violation du DIH, mais non syst\u00e9matiquement, et, d\u2019autre part, les destructions provoqu\u00e9es par des incendies d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s. Ainsi que l\u2019a not\u00e9 la HRAM, certaines destructions r\u00e9sultent des hostilit\u00e9s elles-m\u00eames, que ce soit durant l\u2019offensive des forces g\u00e9orgiennes contre Tskhinvali et d\u2019autres villages d\u2019Oss\u00e9tie du Sud ou pendant les bombardements a\u00e9riens et le pilonnage d\u2019artillerie par les forces russes. Il y a lieu sur ce point de renvoyer au chapitre sur les attaques indiscrimin\u00e9es ci-dessus.<\/p>\n<p>Ce type de destructions n\u2019est en aucun cas moins grave que d\u2019autres. Il y a lieu toutefois de pr\u00e9ciser d\u2019embl\u00e9e que les dommages importants caus\u00e9s par des incendies \u2013\u00a0certains villages ayant \u00e9t\u00e9 presque totalement r\u00e9duits en cendres\u00a0\u2013 suscitent de graves pr\u00e9occupations quant aux motifs qui ont inspir\u00e9 ces actes. La pratique des incendies a atteint un tel niveau et une telle ampleur que l\u2019on peut dire qu\u2019elle est caract\u00e9ristique des violences ayant marqu\u00e9 le conflit en Oss\u00e9tie du Sud. La vaste campagne d\u2019incendies a vis\u00e9 des villages de personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne en Oss\u00e9tie du Sud et, dans une moindre mesure, les zones limitrophes de la fronti\u00e8re administrative.<\/p>\n<p>\u00c0 ce propos, il est \u00e9galement essentiel de souligner qu\u2019un certain nombre de t\u00e9moignages semblent indiquer qu\u2019il y a eu une pratique syst\u00e9matique de destructions et d\u2019incendies d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s dans les villages de personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne en Oss\u00e9tie du Sud dont les motifs et l\u2019ampleur \u00e9taient diff\u00e9rents de ceux des actes commis dans la zone tampon.<\/p>\n<p>En ce qui concerne l\u2019incendie de villages entiers en Oss\u00e9tie du Sud, l\u2019explication fournie par la Russie et par les autorit\u00e9s sud-oss\u00e8tes de facto n\u2019ont pas convaincu la CEIIG.<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, \u00ab\u00a0les incendies et les destructions de villages g\u00e9orgiens s\u2019expliquent notamment par la politique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d\u2019incendie \u00e0 laquelle se livraient les forces arm\u00e9es g\u00e9orgiennes lorsqu\u2019elles se repliaient. En cons\u00e9quence, un certain nombre de munitions ont explos\u00e9, notamment des lance-roquettes antichars qui avaient \u00e9t\u00e9 entrepos\u00e9s au pr\u00e9alable dans des b\u00e2timents r\u00e9sidentiels de villages g\u00e9orgiens (K\u00e9khvi, Tamarach\u00e9ni, Kheita, Kourta, Eredvi, Avn\u00e9vi, etc.) pour armer les unit\u00e9s paramilitaires d\u2019autod\u00e9fense g\u00e9orgiennes\u00a0\u00bb. Les explications donn\u00e9es par l\u2019Oss\u00e9tie du Sud mettent \u00e9galement les G\u00e9orgiens en cause\u00a0: les repr\u00e9sentants de l\u2019une des deux organisations sud-oss\u00e8tes qui ont accompagn\u00e9 la CEIIG durant sa visite en Oss\u00e9tie du Sud en mars ont soutenu que les maisons avaient \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9es par les G\u00e9orgiens. Toutefois, les informations obtenues dans le cadre d\u2019interviews de personnes d\u00e9plac\u00e9es dans leur propre pays (\u00ab\u00a0Internally displaced persons\u00a0\u00bb) ou de villageois rest\u00e9s chez eux pendant les hostilit\u00e9s et apr\u00e8s n\u2019\u00e9tayent pas ces all\u00e9gations. De plus, selon Human Rights Watch, la majorit\u00e9 des t\u00e9moins qu\u2019elle a interrog\u00e9s ne se sont pas plaints d\u2019avoir fait l\u2019objet de violations de la part des forces g\u00e9orgiennes au cours de l\u2019offensive terrestre.<\/p>\n<p>Le procureur g\u00e9n\u00e9ral sud-oss\u00e8te de facto a d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 la HRAM que les forces g\u00e9orgiennes avaient utilis\u00e9 ces villages comme positions militaires. Cette explication ne saurait en aucun cas justifier les incendies importants et syst\u00e9matiques de villages entiers dont la CEIIG a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin. Toutes les informations recueillies aupr\u00e8s de diverses sources, dont des dizaines de t\u00e9moignages, mettent en cause les forces et les milices sud-oss\u00e8tes. Des interviews d\u2019habitants, t\u00e9moins oculaires directs, de villages de personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne, qui ont \u00e9t\u00e9 conduites par des organisations non gouvernementales g\u00e9orgiennes, Human Rights Watch et Amnesty International, ainsi que des informations r\u00e9unies par la CEIIG elle-m\u00eame, confirment qu\u2019il y a eu une pratique syst\u00e9matique.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le cessez-le-feu, cette campagne ne s\u2019est pas arr\u00eat\u00e9e, mais s\u2019est en fait intensifi\u00e9e. En ce qui concerne l\u2019ampleur des dommages caus\u00e9s, il ressort \u00e0 la fois des d\u00e9clarations de t\u00e9moins oculaires et des images satellites que de nombreuses maisons ont \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9es dans les deux derni\u00e8res semaines d\u2019ao\u00fbt et en septembre.<\/p>\n<p>Ces destructions sont \u00e9galement confirm\u00e9es par les personnes d\u00e9plac\u00e9es interrog\u00e9es par l\u2019expert de la CEIIG et d\u2019autres organisations. En outre, une personne interrog\u00e9e par l\u2019expert de la Mission a soutenu que l\u2019on avait par la suite d\u00e9truit certaines maisons incendi\u00e9es pour cacher le fait qu\u2019on y avait mis le feu, mais ces dires n\u2019ont pas encore pu \u00eatre v\u00e9rifi\u00e9s \u00e0 ce jour. Ils peuvent \u00eatre rattach\u00e9s \u00e0 des r\u00e9cits, qui ont \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9s, indiquant que des maisons br\u00fbl\u00e9es avaient \u00e9t\u00e9 ras\u00e9es par des bulldozers en septembre.<\/p>\n<p>La CEIIG tient \u00e9galement \u00e0 souligner que cette campagne d\u2019incendies de maisons en Oss\u00e9tie du Sud s\u2019est accompagn\u00e9e de pratiques violentes consistant \u00e0 emp\u00eacher des personnes d\u2019\u00e9teindre le feu en mena\u00e7ant de les tuer ou \u00e0 forcer des personnes \u00e0 regarder leur maison br\u00fbler.<\/p>\n<p>La CEIIG conclut que \u2013\u00a0comme le d\u00e9clarent \u00e9galement la HRAM et Human Rights Watch\u00a0\u2013apr\u00e8s le bombardement, des Sud-Oss\u00e8tes en uniforme ainsi que des civils oss\u00e8tes qui ont suivi l\u2019avanc\u00e9e des forces russes se sont livr\u00e9s \u00e0 une campagne syst\u00e9matique d\u2019incendies criminels de maisons et d\u2019autres b\u00e2timents civils dans les villages habit\u00e9s principalement par des personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne. Les interviews men\u00e9es par l\u2019expert de la CEIIG confirment, \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s, que les forces russes n\u2019ont pas particip\u00e9 directement \u00e0 la destruction des villages, si ce n\u2019est pendant une br\u00e8ve p\u00e9riode \u00e0 la mi-ao\u00fbt, mais qu\u2019elles ne sont pas non plus intervenues pour y mettre fin.<\/p>\n<p>En ce qui concerne la destruction de biens dans la zone tampon, il faut d\u2019abord indiquer que deux types de destructions (r\u00e9sultant, d\u2019une part, des hostilit\u00e9s et, d\u2019autre part, d\u2019incendies d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s) ont \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9s dans cette zone. L\u2019expert de la CEIIG a vu, en juin 2009 sur la route de Karal\u00e9ti \u00e0 Kochka, plusieurs maisons qui avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9truites par les bombardements a\u00e9riens et des pilonnages d\u2019artillerie russes. Si ces formes de destruction n\u2019emportent pas en soi violation du DIH, certains cas, examin\u00e9s plus haut, sont, eux, constitutifs d\u2019attaques indiscrimin\u00e9es. Quant \u00e0 l\u2019incendie de maisons, les membres de la HRAM de l\u2019OSCE ont d\u00e9nombr\u00e9 durant leur visite dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb environ 140 maisons qui avaient \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9es r\u00e9cemment, dont aucune ne portait des traces d\u2019une activit\u00e9 de combat.<\/p>\n<p>Sans mettre en doute la r\u00e9alit\u00e9 des destructions de maisons par le feu dans la zone tampon, la CEIIG tient \u00e0 faire observer que, au moins pour ce qui concerne les villages visit\u00e9s par son expert en juin 2009 et \u00e0 la lumi\u00e8re des interviewsqu\u2019elle a men\u00e9es, les destructions par des incendies criminels suivent un sch\u00e9ma l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rent de celui observ\u00e9 en Oss\u00e9tie du Sud. Premi\u00e8rement, les destructions sont de moindre ampleur. \u00c0 Karal\u00e9ti, les habitants ont indiqu\u00e9 que 25 maisons avaient \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9es. Les motifs ayant inspir\u00e9 ces actes m\u00e9ritent une attention particuli\u00e8re. Alors que la vengeance et des motifs d\u2019ordre priv\u00e9 peuvent \u00e9galement expliquer les incendies de villages de personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne en Oss\u00e9tie du Sud, les destructions limit\u00e9es \u00e0 des maisons choisies dans le village traduisent une forme de violence plus cibl\u00e9e dans les lieux que la CEIIG a visit\u00e9s. Les informations recueillies par l\u2019expert de la CEIIG semblent indiquer que des listes de maisons devant \u00eatre br\u00fbl\u00e9es avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9tablies au pr\u00e9alable. Certains habitants avaient le sentiment que la destruction avait \u00e9t\u00e9 motiv\u00e9e par le fait que le propri\u00e9taire de la maison avait un parent dans la police qui aurait \u00e9t\u00e9 impliqu\u00e9 dans des actes dirig\u00e9s contre des Oss\u00e8tes de souche. Une femme \u00e2g\u00e9e qui vivait avec sa famille \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de Karal\u00e9ti a expliqu\u00e9 que la maison en face de la sienne avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9duite en cendres par un groupe d\u2019Oss\u00e8tes parce que son propri\u00e9taire avait achet\u00e9 du b\u00e9tail qui avait \u00e9t\u00e9 vol\u00e9 auparavant \u00e0 des Oss\u00e8tes de souche. Des r\u00e9cits similaires d\u2019incendies s\u00e9lectifs de maisons ont \u00e9t\u00e9 recueillis par l\u2019expert de la CEIIG \u00e0 Tkviavi.<\/p>\n<p>Cette violence plus cibl\u00e9e peut \u00e9galement s\u2019expliquer par le fait que de nombreuses familles mixtes ayant des proches oss\u00e8tes vivaient dans la zone tampon. Reconnaissant que le sch\u00e9ma de la violence dans la zone tampon \u00e9tait diff\u00e9rent, les repr\u00e9sentants du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur que la CEIIG a rencontr\u00e9s ont avanc\u00e9 ce motif comme justification.<\/p>\n<p>M\u00eame si ces consid\u00e9rations ne peuvent \u00eatre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es, elles doivent \u00eatre prises en compte lors de l\u2019examen du sch\u00e9ma de la violence perp\u00e9tr\u00e9e durant le conflit, en particulier en ce qui concerne les droits de propri\u00e9t\u00e9. Cet aspect de vengeance individuelle est tr\u00e8s important et ne doit pas \u00eatre \u00e9clips\u00e9 par les caract\u00e9ristiques plus g\u00e9n\u00e9rales. Pour qu\u2019une solution globale et constructive puisse \u00eatre trouv\u00e9e au conflit, il faut envisager cet aspect afin d\u2019apaiser les tensions et de traiter effectivement les diff\u00e9rents types de violence.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>183. \u00c0 ce sujet, le Commissaire aux droits de l\u2019homme du Conseil de l\u2019Europe a rapport\u00e9 ce qui suit (Human Rights in Areas Affected by the South Ossetia Conflict, CommDH(2008)22, 8 septembre 2008, p. 16)\u00a0:<\/p>\n<p>(Traduction du greffe)<\/p>\n<p>\u00ab\u00a087. Le Commissaire a re\u00e7u de nombreuses informations faisant \u00e9tat d\u2019agressions physiques, de vols aggrav\u00e9s, d\u2019enl\u00e8vements contre ran\u00e7on, de pillages et de mises \u00e0 feu de maisons ainsi que d\u2019actes de harc\u00e8lement commis par des miliciens sud-oss\u00e8tes ou d\u2019autres hommes arm\u00e9s, tant dans les villages g\u00e9orgiens d\u2019Oss\u00e9tie du sud que dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>88. Le Commissaire a \u00e9t\u00e9 alarm\u00e9 par la criminalit\u00e9 rampante dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, car certains civils y sont rest\u00e9s ou tentent d\u2019y revenir, f\u00fbt-ce pour de courtes visites. Pendant une heure, le Commissaire a observ\u00e9 un certain nombre de civils qui traversaient le poste de contr\u00f4le de Karal\u00e9ti pour se rendre chez eux afin de s\u2019occuper de leur jardin et de leurs biens.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>184. Le passage pertinent du rapport d\u2019Amnesty International, susmentionn\u00e9, se lit ainsi (pp. 31-32 and 34-39)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8230;<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s les d\u00e9clarations de t\u00e9moins oculaires recueillies par Amnesty International, l\u2019arm\u00e9e russe \u00e9tait accompagn\u00e9e dans son avanc\u00e9e par des forces sud-oss\u00e8tes r\u00e9guli\u00e8res ainsi que par un nombre \u00e9lev\u00e9 de groupes paramilitaires. Ces derniers ont souvent \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9s de \u00ab\u00a0milices\u00a0\u00bb (opolchentsy en russe, dajgupebebi en g\u00e9orgien) et leur composition pr\u00e9cise est difficile \u00e0 d\u00e9terminer. Juste avant le conflit, on a fait \u00e9tat de l\u2019arriv\u00e9e de 300 volontaires oss\u00e8tes qui avaient servi dans les rangs de la police en Oss\u00e9tie du Nord. Eduard Kokoity, le pr\u00e9sident sud-oss\u00e8te de facto, aurait ordonn\u00e9 l\u2019int\u00e9gration de ces volontaires au sein des forces du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud\u2011oss\u00e8te de facto. On a \u00e9galement rapport\u00e9 que des membres d\u2019autres groupes ethniques venus du Caucase du Nord \u00e9taient entr\u00e9s en Oss\u00e9tie du Sud apr\u00e8s le d\u00e9clenchement des hostilit\u00e9s, afin de combattre du c\u00f4t\u00e9 sud-oss\u00e8te. De plus, en Oss\u00e9tie du Nord Amnesty International a appris que de nombreux hommes qui avaient d\u2019abord fui l\u2019Oss\u00e9tie du Sud pour l\u2019Oss\u00e9tie du Nord dans les premiers jours du conflit avaient ensuite regagn\u00e9 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud pour combattre. Plusieurs Sud-Oss\u00e8tes interrog\u00e9s par des repr\u00e9sentantsd\u2019Amnesty International en Oss\u00e9tie du Sud et en Oss\u00e9tie du Nord ont d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019ils avaient pris les armes et particip\u00e9 aux hostilit\u00e9s.<\/p>\n<p>La composition des groupes arm\u00e9s identifi\u00e9s par des t\u00e9moins oculaires comme \u00e9tant des \u00ab\u00a0milices sud-oss\u00e8tes\u00a0\u00bb est donc extr\u00eamement difficile \u00e0 \u00e9tablir. Selon plusieurs r\u00e9cits recueillis par Amnesty International, ces milices \u00e9taient constitu\u00e9es de personnes repr\u00e9sentant diff\u00e9rents groupes ethniques et elles utilisaient le russe comme langue commune. Ces groupes sont g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9crits comme \u00e9tant arriv\u00e9s dans la foul\u00e9e des forces terrestres russes ou des attaques a\u00e9riennes\u00a0; par ailleurs, beaucoup de t\u00e9moins oculaires et d\u2019organisations humanitaires ont indiqu\u00e9 qu\u2019ils avaient travers\u00e9 les \u00ab\u00a0zones tampons\u00a0\u00bb \u00e9tablies et maintenues par les forces arm\u00e9es russes apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s et durant les semaines cons\u00e9cutives. Il semble que la plupart de ces groupes relevaient,f\u00fbt-ce de mani\u00e8re souple, d\u2019une cha\u00eene de commandement sud-oss\u00e8te et que les forces sud-oss\u00e8tes op\u00e9raient quant \u00e0 elles en coop\u00e9ration avec les forces militaires russes.<\/p>\n<p>Amnesty International est pr\u00e9occup\u00e9e par les graves abus commis contre des personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne en Oss\u00e9tie du Sud et dans les \u00ab\u00a0zones tampons\u00a0\u00bb adjacentes sous contr\u00f4le russe effectif. Amnesty International a recueilli des informations sur des homicides illicites, des passages \u00e0 tabac, des menaces, des incendies criminels et des pillages perp\u00e9tr\u00e9s par des groupes arm\u00e9s associ\u00e9s \u00e0 la partie sud-oss\u00e8te et agissant avec l\u2019acquiescement manifeste des forces arm\u00e9es russes. Si le pillage de villages peupl\u00e9s de personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne a d\u2019abord concern\u00e9 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et s\u2019est limit\u00e9, au lendemain du conflit, \u00e0 des attaques largement opportunistes contre des biens et des villages g\u00e9orgiens le long des grandes routes au\u2011del\u00e0 des fronti\u00e8res de la r\u00e9gion, dans les semaines suivantes il s\u2019est peu \u00e0 peu \u00e9tendu \u00e0 la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb adjacente sous contr\u00f4le russe effectif. Les localit\u00e9s habit\u00e9es par des G\u00e9orgiens en Oss\u00e9tie du Sud sous contr\u00f4le administratif sud-oss\u00e8te de facto ne semblent toutefois pas avoir subi de d\u00e9g\u00e2ts importants.<\/p>\n<p>En tant que puissance occupante, l\u2019arm\u00e9e russe \u00e9tait globalement responsable du maintien de la s\u00e9curit\u00e9 et de l\u2019ordre public ainsi que du bien-\u00eatre des populations vivant dans les zones qui \u00e9taient sous son contr\u00f4le. Les autorit\u00e9s russes partagent donc, avec l\u2019autorit\u00e9 sud-oss\u00e8te de facto qui contr\u00f4lait [les milices], l\u2019obligation de r\u00e9pondre des violations des droits de l\u2019homme commises par les milices sud-oss\u00e8tes qui se sont livr\u00e9es au pillage, aux incendies volontaires et \u00e0 d\u2019autres agressions, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des fronti\u00e8res d\u2019Oss\u00e9tie du Sud \u00e9tablies en 1990 et sur le territoire g\u00e9orgien proprement dit.<\/p>\n<p>Amnesty International est tr\u00e8s pr\u00e9occup\u00e9e par les informations faisant \u00e9tat d\u2019agressions contre des civils commises par des groupes ralli\u00e9s \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, pendant le conflit et au lendemain de celui-ci. Dans de nombreux cas, des groupes arm\u00e9s ou des troupes irr\u00e9guli\u00e8res sud-oss\u00e8tes sont entr\u00e9s dans des villages largement d\u00e9peupl\u00e9s o\u00f9 seules des personnes \u00e2g\u00e9es et infirmes \u00e9taient encore pr\u00e9sentes. Selon les r\u00e9cits de t\u00e9moins oculaires, des milices ont ordonn\u00e9 aux habitants de ces localit\u00e9s de partir\u00a0; Amnesty International a recueilli des informations selon lesquelles, dans certains cas, les personnes qui n\u2019obtemp\u00e9raient pas \u00e9taient battues et\/ou tu\u00e9es. D\u2019autres personnes ont \u00e9t\u00e9 agress\u00e9es dans le cadre de pillages incontr\u00f4l\u00e9s.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>185. Le passage pertinent du rapport de Human Rights Watch Up in Flames, susmentionn\u00e9, se lit ainsi (pp. 123-124, 127-129, 154 et 163-164)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La responsabilit\u00e9 de la Russie en tant que puissance occupante<\/p>\n<p>Lorsque les forces russes ont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 en G\u00e9orgie, notamment en Oss\u00e9tie du Sud et en Abkhazie, qui sont des parties de jure de la G\u00e9orgie, elles l\u2019ont fait sans le consentement ou l\u2019accord de cet \u00c9tat. Le droit international humanitaire relatif \u00e0 l\u2019occupation s\u2019appliquait donc \u00e0 la Russie en tant que puissance occupante puisque celle-ci prenait le contr\u00f4le effectif sur des zones du territoire g\u00e9orgien (voir ci-dessus, chapitre 1.2). Tskhinvali et le reste de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme ayant \u00e9t\u00e9 sous contr\u00f4le russe \u00e0 partir du 10 ao\u00fbt, lorsque les forces g\u00e9orgiennes se sont officiellement retir\u00e9es, et jusqu\u2019\u00e0 ce jour. Les villages du district de Gori sont pass\u00e9s sous contr\u00f4le russe lorsque les forces russes les ont travers\u00e9s, le 12 ao\u00fbt. La ville de Gori doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme ayant \u00e9t\u00e9 sous contr\u00f4le russe effectif \u00e0 partir du 12 ou du 13 ao\u00fbt au moins et jusqu\u2019au 22 ao\u00fbt, lorsque l\u2019arm\u00e9e russe s\u2019est retir\u00e9e plus au nord vers l\u2019Oss\u00e9tie du Sud. L\u2019occupation par la Russie du secteur limitrophe de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud a pris fin lorsque ses forces se sont retir\u00e9es vers la fronti\u00e8re administrative de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, le 10 octobre.<\/p>\n<p>Human Rights Watch a recueilli des informations sur un \u00e9pisode lors duquel les forces russes sont intervenues pour secourir un civil victime d\u2019agissements criminels en cours, et sur deux occasions distinctes o\u00f9 les forces russes ont install\u00e9 des barrages routiersprovisoires pour emp\u00eacher les pillages. Il demeure que, globalement, les autorit\u00e9s russes n\u2019ont pas pris de mesures pour faire cesser la vaste campagne de destruction et de violence contre des civils qui s\u00e9vissait dans des villages d\u2019Oss\u00e9tie du Sud (voir ci-dessous, chapitres 4.2 et 4.3) et dans la zone tampon situ\u00e9e sur le territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9. Elles ont laiss\u00e9 ces zones se transformer en un v\u00e9ritable no-man\u2019s land o\u00f9 des individus pouvaient commettre des crimes de guerre \u2013\u00a0tuer, piller, incendier des habitations\u00a0\u2013 en toute impunit\u00e9. Ces violences d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es contre des civils ont d\u00e9but\u00e9 juste apr\u00e8s le retrait des forces g\u00e9orgiennes d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et se sont poursuivies par vagues dans les semaines cons\u00e9cutives\u00a0; dans le m\u00eame temps, l\u2019incapacit\u00e9 des forces russes \u00e0 assurer la protection des civils sur les territoires qu\u2019elles contr\u00f4laient a persist\u00e9. L\u2019arm\u00e9e russe a donc bafou\u00e9 l\u2019obligation \u00e0 laquelle elle \u00e9tait tenue, en tant que puissance occupante, d\u2019\u00ab\u00a0assurer l\u2019ordre et la vie publics\u00a0\u00bbet de garantir la s\u00e9curit\u00e9 de la population civile sur le territoire qui \u00e9tait sous son contr\u00f4le. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une grave violation du droit international humanitaire.<\/p>\n<p>Si la Russie portait une responsabilit\u00e9, elle n\u2019a pas pris de mesures visibles en faveur des individus prot\u00e9g\u00e9s, notamment les prisonniers de guerre, dont plusieurs au moins ont \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9s ou tortur\u00e9s, maltrait\u00e9s ou soumis \u00e0 un traitement d\u00e9gradant par les forces sud-oss\u00e8tes, parfois avec la participation de forces russes.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>Violations commises par les forces sud-oss\u00e8tes<\/p>\n<p>Aper\u00e7u<\/p>\n<p>Human Rights Watch constate que les forces et milices sud-oss\u00e8tes ont commis de graves violations du droit international humanitaire, notamment des crimes de guerre, en Oss\u00e9tie du Sud et sur le territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9 contr\u00f4l\u00e9 par les forces russes.<\/p>\n<p>Les forces et milices sud-oss\u00e8tes se sont lanc\u00e9es dans une campagne de destruction d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et syst\u00e9matique des villages soutenus par Tbilissi en Oss\u00e9tie du Sud, commettant des actes g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s et syst\u00e9matiques de pillage et de mise \u00e0 feu de maisons, passant \u00e0 tabac et mena\u00e7ant des civils. Dans des parties du territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9, elles ont men\u00e9 une campagne de violences d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es contre les civils, incendiant et pillant leurs foyers et commettant des meurtres semblables \u00e0 des ex\u00e9cutions, de m\u00eame que des viols, des enl\u00e8vements et d\u2019innombrables passages \u00e0 tabac. Elles ont captur\u00e9 au moins 159 personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne, ont tu\u00e9 au moins l\u2019une de ces personnes et les ont presque toutes soumises \u00e0 des traitements inhumains et d\u00e9gradants et \u00e0 des conditions de d\u00e9tention inhumaines. En outre, elles ont tortur\u00e9 au moins quatre prisonniers de guerre g\u00e9orgiens et en ont ex\u00e9cut\u00e9 au moins trois.<\/p>\n<p>En se livrant aux actes de violence r\u00e9sum\u00e9s ci-dessus, les forces et milices sud\u2011oss\u00e8tes ont bafou\u00e9 de fa\u00e7on effroyable de multiples obligations d\u00e9coulant du droit humanitaire et concernant le traitement des personnes prot\u00e9g\u00e9es, notamment les civils et autres personnes hors de combat. Les meurtres, les viols, les actes de torture, les traitements inhumains ou d\u00e9gradants et la destruction gratuite de foyers et de biens sont autant d\u2019actes strictement prohib\u00e9s par le droit humanitaire et par le droit des droits de l\u2019homme, et les auteurs de pareils actes doivent \u00e0 cet \u00e9gard voir engager leur responsabilit\u00e9 p\u00e9nale. Si l\u2019un quelconque de ces actes prohib\u00e9s a \u00e9t\u00e9 commis dans le cadre d\u2019une attaque g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e ou syst\u00e9matique lanc\u00e9e contre toute population civile, il peut donner lieu \u00e0 des poursuites en tant que crime contre l\u2019humanit\u00e9. Si l\u2019un de ces actes, de m\u00eame qu\u2019un acte tel que l\u2019emprisonnement, la d\u00e9tention ill\u00e9gale de civils, le pillage, et la destruction compl\u00e8te de foyers et de biens, a \u00e9t\u00e9 commis dans une intention discriminatoire \u00e0 l\u2019encontre d\u2019un groupe particulier \u2013\u00a0en l\u2019occurrence des personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne\u00a0\u2013, il est \u00e9galement constitutif du crime de pers\u00e9cution, qui est un crime contre l\u2019humanit\u00e9 et qui peut donner lieu \u00e0 des poursuites sur le fondement du statut de la Cour p\u00e9nale internationale.<\/p>\n<p>Les forces sud-oss\u00e8tes se composent de militaires du minist\u00e8re de la D\u00e9fense et des Situations d\u2019urgence sud-oss\u00e8te, de la police anti-\u00e9meute (connue sous l\u2019acronyme russe OMON), et de plusieurs compagnies de police, relevant du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te, et d\u2019agents du comit\u00e9 de la s\u00e9curit\u00e9 d\u2019\u00c9tat sud-oss\u00e8te (KGB). De nombreuses personnes interrog\u00e9es ont d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch que la plupart des hommes valides d\u2019Oss\u00e9tie du Sud avaient pris les armes pour prot\u00e9ger leur foyer. L\u2019Oss\u00e9tie du Sud n\u2019ayant pas d\u2019arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re, ses habitants tendent \u00e0 qualifier les membres des forces sud-oss\u00e8tes de miliciens (opoltchentsy), \u00e0 moins qu\u2019ils puissent \u00eatre distinctement identifi\u00e9s comme policiers ou militaires du minist\u00e8re de la D\u00e9fense et des Situations d\u2019urgence. Des sources cr\u00e9dibles ont \u00e9galement d\u00e9clar\u00e9 que de nombreux hommes venant d\u2019Oss\u00e9tie du Nord et de plusieurs autres r\u00e9gions de Russie avaient combattu aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et avaient \u00e9t\u00e9 impliqu\u00e9s dans les infractions commises contre les civils qui s\u2019ensuivirent.<\/p>\n<p>Dans certains cas, il est difficile d\u2019\u00e9tablir l\u2019identit\u00e9 et la qualit\u00e9 exactes des auteurs oss\u00e8tes de ces infractions car la description commune que les t\u00e9moins ont donn\u00e9e de leurs v\u00eatements (uniformes de camouflage, souvent avec un brassard blanc) peut s\u2019appliquer au minist\u00e8re de la D\u00e9fense et des Situations d\u2019urgence sud-oss\u00e8te, au minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te, \u00e0 des combattants volontaires, voire \u00e0 des d\u00e9linquants ordinaires qui se livrent au pillage. Toutefois, plusieurs facteurs indiquent que dans de nombreux cas les auteurs des infractions appartenaient aux forces sud\u2011oss\u00e8tes agissant en \u00e9troite coop\u00e9ration avec les forces russes. Ces membres des forces sud-oss\u00e8tes entraient souvent dans les villages avec les forces russes ou peu apr\u00e8s\u00a0; ils arrivaient parfois dans des v\u00e9hicules militaires et avaient, semble-t-il, pass\u00e9 librement les postes de contr\u00f4le tenus par les forces russes ou sud-oss\u00e8tes.<\/p>\n<p>Des t\u00e9moins parlent parfois aussi de Tch\u00e9tch\u00e8nes et de Cosaques\u00a0; il n\u2019appara\u00eet pas clairement s\u2019il s\u2019agit d\u2019une identification exacte, bien que les m\u00e9dias aient rapport\u00e9 que des Tch\u00e9tch\u00e8nes et des Cosaques avaient particip\u00e9 au conflit.\u00a0Dans certains cas, des t\u00e9moins ont assur\u00e9 que les groupes concern\u00e9s comportaient \u00e0 la fois des Oss\u00e8tes et des Russes. Ces \u00e9pisodes d\u00e9montrent \u00e9galement que la Russie n\u2019a pas prot\u00e9g\u00e9 les civils dans les zones qui \u00e9taient sous son contr\u00f4le effectif (voir chapitre 3.7).<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>Les abus commis par des Sud-Oss\u00e8tes sur le territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9<\/p>\n<p>Ex\u00e9cutions sommaires<\/p>\n<p>Pendant et imm\u00e9diatement apr\u00e8s le conflit, au moins 14 personnes ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9es d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment par des milices oss\u00e8tes sur le territoire contr\u00f4l\u00e9 par les forces russes. Human Rights Watch a r\u00e9uni des informations sur six homicides d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s commis dans la partie du territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9 qui \u00e9tait contr\u00f4l\u00e9 par les forces russes, et a recueilli des all\u00e9gations dignes de foi sur six cas suppl\u00e9mentaires. Comme indiqu\u00e9 ci-dessus, Human Rights Watch a \u00e9galement entendu des all\u00e9gations faisant \u00e9tat de deux meurtres de ce type en Oss\u00e9tie du Sud. En outre, Human Rights Watch a collect\u00e9 des donn\u00e9es sur l\u2019ex\u00e9cution d\u2019un d\u00e9tenu g\u00e9orgien et de trois prisonniers de guerre g\u00e9orgiens par les forces oss\u00e8tes (voir les chapitres 4.4 et 4.5). Les ex\u00e9cutions extrajudiciaires sont des meurtres prohib\u00e9s par l\u2019article 3 commun aux Conventions de Gen\u00e8ve, et des \u00ab\u00a0homicides intentionnels\u00a0\u00bb de personnes prot\u00e9g\u00e9es qui sont prohib\u00e9s par les quatre Conventions de Gen\u00e8ve. L\u2019homicide intentionnel de personnes prot\u00e9g\u00e9es constitue une grave violation des Conventions de Gen\u00e8ve et un crime de guerre.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>Pillage et destruction de biens \u00e0 caract\u00e8re civil<\/p>\n<p>Des milices oss\u00e8tes ont pill\u00e9, d\u00e9truit et incendi\u00e9 des habitations \u00e0 grande \u00e9chelle sur le territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9, au sud de la fronti\u00e8re administrative sud-oss\u00e8te. Comme indiqu\u00e9 ci-dessus (chapitre 3 \u2013 Violations commises par les forces russes), les militaires russes ont dans de nombreux cas \u00e9t\u00e9 impliqu\u00e9s dans ces actes, soit en \u00e9tant des participants actifs ou des observateurs passifs, soit en v\u00e9hiculant des milices jusqu\u2019aux villages. Or les Conventions de Gen\u00e8ve interdisent le pillage et la destruction de biens \u00e0 caract\u00e8re civil, et la nature d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de cette violation contre des personnes prot\u00e9g\u00e9es en fait un crime de guerre.<\/p>\n<p>Le pillage est interdit, et la destruction de tout bien mobilier ou immobilier n\u2019est permise que si elle est rendue absolument n\u00e9cessaire par des op\u00e9rations militaires.<\/p>\n<p>Des villages proches de la fronti\u00e8re administrative sud-oss\u00e8te tels que Koshka, Ergneti, Nikozi, Megvrekisi, Tirdznisi et Tkviavi dans le district de Gori, ainsi que Dvani, Knolevi, Avlevi et Tseronisi dans le district de Kareli, ont \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9s tr\u00e8s durement par la destruction et le pillage. Si les pillages et les incendies volontaires ont \u00e9t\u00e9 constants, on peut n\u00e9anmoins distinguer deux vagues\u00a0: la premi\u00e8re est intervenue juste apr\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019occupation des districts de Gori et de Kareli par les troupes russes, et la seconde dans la derni\u00e8re semaine du mois d\u2019ao\u00fbt.<\/p>\n<p>Comme indiqu\u00e9 ci-dessus, il est arriv\u00e9 que des pillards tuent des habitants pendant qu\u2019ils pillaient.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>186. Concernant l\u2019utilisation de sous-munitions par la G\u00e9orgie pendant le conflit de 2008, le passage pertinent du rapport de Human Rights Watch susmentionn\u00e9, A Dying Practice: Use of Cluster Munitions by Russia and Georgia in August 2008, indique ce qui suit (pp. 63-66)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Entre ao\u00fbt 2008 et mars 2009, les d\u00e9clarations de la G\u00e9orgie au sujet des sous\u2011munitions ont \u00e9norm\u00e9ment \u00e9volu\u00e9\u00a0: la G\u00e9orgie a d\u2019abord \u00e9mis une condamnation totale de ces armes, puis en a admis une utilisation limit\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 g\u00e9orgien, avant de reconna\u00eetre la possibilit\u00e9 d\u2019une d\u00e9faillance meurtri\u00e8re de sous-munitions g\u00e9orgiennes tout en d\u00e9fendant l\u2019avantage militaire qu\u2019elles procurent.<\/p>\n<p>En ao\u00fbt 2008, la G\u00e9orgie a plusieurs fois reproch\u00e9 \u00e0 la Russie d\u2019avoir utilis\u00e9 des sous-munitions, sans reconna\u00eetre qu\u2019elle-m\u00eame y avait eu recours. Ainsi, le 15 ao\u00fbt, le minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res a publi\u00e9 une d\u00e9claration dans laquelle il \u00ab\u00a0soulign[ait] surtout le caract\u00e8re particuli\u00e8rement cynique de l\u2019emploi de sous\u2011munitions contre la population civile, en regard des efforts d\u00e9ploy\u00e9s par la communaut\u00e9 internationale pour restreindre et m\u00eame interdire ce type d\u2019armes\u00a0\u00bb. Le m\u00eame jour, lors d\u2019une conf\u00e9rence de presse avec la secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat am\u00e9ricaine Condoleezza Rice, le pr\u00e9sident g\u00e9orgien Mikhe\u00efl Saakachvili a qualifi\u00e9 les sous\u2011munitions d\u2019\u00ab\u00a0armes inhumaines\u00a0\u00bb et les Russes de \u00ab\u00a0barbares du XXIe si\u00e8cle\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0tueurs de sang-froid\u00a0\u00bb en raison de l\u2019usage de sous-munitions contre des civils.<\/p>\n<p>D\u00e9but septembre, la G\u00e9orgie a cependant reconnu qu\u2019elle avait elle-m\u00eame eu recours aux sous-munitions. Dans une lettre adress\u00e9e \u00e0 Human Rights Watch, publi\u00e9e le 1er\u00a0septembre, le minist\u00e8re g\u00e9orgien de la D\u00e9fense a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il avait fait usage de sous-munitions \u00ab\u00a0contre l\u2019\u00e9quipement militaire et l\u2019armement russes qui avan\u00e7aient depuis le tunnel de Rocki [sic] vers la route de Dzara\u00a0\u00bb. Le minist\u00e8re a par ailleurs soutenu que les sous-munitions \u00ab\u00a0n\u2019\u00e9taient jamais employ\u00e9es contre des civils, des cibles civiles et des zones habit\u00e9es par des civils ou voisines de celles-ci\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La lettre, publi\u00e9e par la suite, identifiait les armes \u00e0 sous-munitions utilis\u00e9es comme \u00e9tant du type roquette Mk.-4 LAR160 avec sous-munitions M85. La lettre indiquait que les roquettes avaient \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9es \u00e0 l\u2019aide du syst\u00e8me de lance-roquettesmultiple GRADLAR 160 et qu\u2019elles avaient une port\u00e9e de 45 km. Elle pr\u00e9cisait par ailleurs que la G\u00e9orgie ne poss\u00e9dait que des M85 avec dispositif d\u2019autodestruction. Le minist\u00e8re d\u00e9mentait avoir lanc\u00e9 des roquettes vers Shindisi, bien que Human Rights Watch y e\u00fbt retrouv\u00e9 des M85. La lettre disait en outre que les Russes n\u2019avaient d\u00e9truit aucun lanceur GRADLAR pendant le conflit.<\/p>\n<p>Le minist\u00e8re concluait ainsi\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La d\u00e9couverte de mini-bombes M85 \u00e0 Shindisi fait na\u00eetre de nombreux soup\u00e7ons &#8230; Cet \u00e9l\u00e9ment appelle une enqu\u00eate appropri\u00e9e, et la partie g\u00e9orgienne est dispos\u00e9e \u00e0 y participer et \u00e0 apporter toute l\u2019assistance n\u00e9cessaire \u00e0 sa conduite. Si besoin est, nous pouvons aux fins de l\u2019enqu\u00eate indiquer le nom du fournisseur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Lors d\u2019une r\u00e9union avec Human Rights Watch tenue le 21 octobre 2008, Batu Kutelia, qui \u00e9tait alors le premier adjoint au ministre de la D\u00e9fense, a pr\u00e9sent\u00e9 une position plus nuanc\u00e9e quant \u00e0 l\u2019utilisation de sous-munitions par la G\u00e9orgie. Il a d\u00e9clar\u00e9 que celle-ci poss\u00e9dait des stocks limit\u00e9s de M85 et qu\u2019elle y avait recours uniquement contre les forces russes dans la zone situ\u00e9e au nord de Tskhinvali. Il n\u2019a toutefois pas ni\u00e9 la possibilit\u00e9 que les sous-munitions M85 retrouv\u00e9es par Human Rights Watch en G\u00e9orgie fussent des armes g\u00e9orgiennes.<\/p>\n<p>Kutelia a affirm\u00e9 qu\u2019il ne pouvait pas expliquer la pr\u00e9sence de sous-munitions M85 dans des zones situ\u00e9es au sud de la fronti\u00e8re administrative de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud. Il s\u2019est exprim\u00e9 ainsi\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous avons re\u00e7u des informations faisant \u00e9tat de la pr\u00e9sence de sous-munitions M85 dans un certain nombre de villages g\u00e9orgiens. Il est difficile de d\u00e9terminer comment elles sont arriv\u00e9es l\u00e0. Notre dispositif ne permettrait pas lui-m\u00eame de tirer \u00e0 cet endroit&#8230; Il se peut qu\u2019un accident se soit produit. C\u2019est peut-\u00eatre l\u2019explication&#8230; Qu\u2019elles se soient retrouv\u00e9es l\u00e0-bas est un v\u00e9ritable myst\u00e8re. Il est mat\u00e9riellement impossible que quelqu\u2019un ait tir\u00e9 l\u00e0-bas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il a d\u00e9clar\u00e9 que la G\u00e9orgie avait ouvert une enqu\u00eate sur la situation et avait requis l\u2019assistance de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 laquelle elle avait achet\u00e9 les armes. Il n\u2019a pas r\u00e9v\u00e9l\u00e9 le nom de cette soci\u00e9t\u00e9, mais on peut supposer qu\u2019il s\u2019agit des Industries militaires isra\u00e9liennes.<\/p>\n<p>La th\u00e8se d\u2019un important dysfonctionnement est une explication possible relativement aux nombreuses sous-munitions M85 non explos\u00e9es que Human Rights Watch a recens\u00e9es au sud de la fronti\u00e8re de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud. Dans les villages autres que Tirdznisi et Shindisi, Human Rights Watch n\u2019a pas trouv\u00e9 trace de sous-munitions M85 qui auraient explos\u00e9 lors de l\u2019impact mais beaucoup d\u2019\u00e9l\u00e9ments indiquant un dysfonctionnement de ces sous-munitions. Selon des t\u00e9moins, il n\u2019y avait pas de troupes russes dans les zones touch\u00e9es au moment des frappes. La roquette Mk.-4 poss\u00e8de une port\u00e9e minimum de 12 km. D\u2019apr\u00e8s Kutelia, la G\u00e9orgie a tir\u00e9 ses roquettes depuis un endroit situ\u00e9 \u00e0 une distance de 8-10 km au nord de Gori (bien que, dans une r\u00e9ponse de f\u00e9vrier 2009 \u00e0 une demande de Human Rights Watch, le minist\u00e8re g\u00e9orgien de la D\u00e9fense ait refus\u00e9 de divulguer des informations plus pr\u00e9cises sur les sites de lancement, d\u00e9clarant qu\u2019elles \u00ab\u00a0[\u00e9taient] non publiques\u00a0\u00bb). Si les informations fournies par Kutelia au sujet des sites de lancement sont correctes, cela signifie que les roquettes ayant atterri dans le district de Gori n\u2019ont pas atteint leur port\u00e9e minimale, ce qui expliquerait les taux de rat\u00e9s[22] \u00e9lev\u00e9s et l\u2019existence de si nombreuses sous-munitions non activ\u00e9es.<\/p>\n<p>Des responsables g\u00e9orgiens ont soutenu que leur arm\u00e9e n\u2019avait dirig\u00e9 ses attaques avec armes \u00e0 sous-munitions que contre des cibles militaires dans des zones assez peu peupl\u00e9es situ\u00e9es juste au sud du tunnel de Roki. Si toutefois c\u2019est un important dysfonctionnement du syst\u00e8me en question qui a fait des victimes civiles et qui a contamin\u00e9 une vaste zone habit\u00e9e dans le district de Gori, alors les cons\u00e9quences de cette d\u00e9faillance mettent en \u00e9vidence le danger que pr\u00e9sentent ces armes. Le grand nombre de sous-munitions augmente consid\u00e9rablement les d\u00e9g\u00e2ts caus\u00e9s par tout dysfonctionnement.<\/p>\n<p>Kutelia a \u00e9galement fait part de sa surprise face au nombre \u00e9lev\u00e9 de sous-munitions M85 non explos\u00e9es qui avaient \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9es non seulement par les enqu\u00eateurs de Human Rights Watch mais aussi par des d\u00e9mineurs de l\u2019arm\u00e9e g\u00e9orgienne. Ces derniers n\u2019ont pas davantage que les premiers trouv\u00e9 trace de m\u00e9canismes d\u2019autodestruction, bien que Kutelia ait d\u00e9clar\u00e9 \u00ab\u00a0notre contrat pr\u00e9voyait l\u2019autodestruction\u00a0\u00bb. Il a indiqu\u00e9 que le minist\u00e8re de la D\u00e9fense [allait] \u00e9galement enqu\u00eater sur cette question avec l\u2019aide de la soci\u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>187. Le passage pertinent de la d\u00e9cision du 27 janvier 2016 de la Chambre pr\u00e9liminaire I de la Cour P\u00e9nale Internationale est ainsi r\u00e9dig\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a019. Pendant la m\u00eame p\u00e9riode, la population civile, en particulier les personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne, fut attaqu\u00e9e par les forces sud-oss\u00e8tes, notamment toute une s\u00e9rie de milices irr\u00e9guli\u00e8res, dans les villages d\u2019Oss\u00e9tie du Sud administr\u00e9s par la G\u00e9orgie et dans les villages g\u00e9orgiens de la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Les attaques d\u00e9but\u00e8rent apr\u00e8s l\u2019intervention et pendant la progression des forces russes, et continu\u00e8rent pendant les semaines cons\u00e9cutives \u00e0 la cessation des hostilit\u00e9s actives, le 12\u00a0ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>20. Les attaques cibl\u00e8rent principalement des personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne dans le cadre d\u2019un ensemble d\u2019actes d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s ayant consist\u00e9 \u00e0 tuer, frapper et menacer des civils, \u00e0 mettre des personnes en d\u00e9tention, \u00e0 piller des biens et incendier des maisons. La destruction syst\u00e9matique de maisons g\u00e9orgiennes, l\u2019utilisation de camions pour emporter les biens pill\u00e9s et le recours \u00e0 des guides locaux pour identifier des cibles sp\u00e9cifiques attestent du degr\u00e9 d\u2019organisation des attaques. Les objets de valeur ont \u00e9t\u00e9 sortis des maisons ou des fermes puis celles-ci ont \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9es.<\/p>\n<p>21. Ces actes auraient vis\u00e9 \u00e0 expulser de force les personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne hors du territoire d\u2019Oss\u00e9tie du Sud, l\u2019objectif global ayant consist\u00e9 \u00e0 modifier la composition ethnique de la population du territoire, rompre tout lien subsistant avec la G\u00e9orgie et assurer l\u2019ind\u00e9pendance. Les dirigeants de facto de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud auraient reconnu certains aspects de la politique d\u2019expulsion, en particulier la destruction d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e des habitations civiles aux fins d\u2019emp\u00eacher le retour de la population d\u2019origine g\u00e9orgienne. Les documents pertinents donnent \u00e0 penser par ailleurs que la politique d\u2019expulsion a \u00e9t\u00e9 communiqu\u00e9e aux forces sud-oss\u00e8tes par les dirigeants les plus \u00e9lev\u00e9s d\u2019Oss\u00e9tie du Sud. Il a \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9 que des groupes arm\u00e9s irr\u00e9guliers avaient relev\u00e9, f\u00fbt-ce de mani\u00e8re assez souple, de la cha\u00eene de commandement sud-oss\u00e8te.<\/p>\n<p>22. Les attaques contre la population civile seraient \u00e0 l\u2019origine de 51 \u00e0 113 cas de meurtres d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s de personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne et du d\u00e9placement d\u2019environ 13\u00a0400 \u00e0 18\u00a0500 habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne ayant quitt\u00e9 les villes et villages d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Les actes coercitifs commis par les forces sud-oss\u00e8tes pour cr\u00e9er un climat de peur et de terreur \u00e0 m\u00eame de forcer les personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne \u00e0 quitter leur lieu de r\u00e9sidence auraient consist\u00e9 en des meurtres, coups s\u00e9v\u00e8res, insultes, menaces et actes d\u2019intimidation, d\u00e9tentions, pillages et destructions de biens.<\/p>\n<p>23. Les r\u00e9cits varient en ce qui concerne la conduite des forces arm\u00e9es russes ou de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie relativement aux actes qui auraient \u00e9t\u00e9 commis par des membres des forces russes ou par les forces sud-oss\u00e8tes. Les informations disponibles indiquent que certains membres des forces russes y ont particip\u00e9 de mani\u00e8re active tandis que d\u2019autres sont rest\u00e9s passifs. Ainsi, questionn\u00e9 sur le point de savoir pourquoi les forces russes n\u2019intervenaient pas pour \u00e9teindre les feux, un officier de l\u2019arm\u00e9e russe aurait d\u00e9clar\u00e9 que cela correspondait \u00e0 la politique. Toutefois, la Chambre prend acte \u00e9galement d\u2019une s\u00e9rie de cas o\u00f9 des membres des forces russes seraient intervenus pour prot\u00e9ger et aider les victimes civiles\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>188. Les images satellite du rapport \u00ab\u00a0High-Resolution Satellite Imagery and the Conflict in Georgia\u00a0\u00bb d\u2019octobre 2008 de l\u2019AAAS montrent que la plupart des dommages de b\u00e2timents des villages g\u00e9orgiens apr\u00e8s le 10 ao\u00fbt 2008 provenaient d\u2019incendies (voir p. 28 du rapport et ci-dessous le t\u00e9moignage de T32[23], employ\u00e9e de l\u2019AAAS, \u00e0 ce sujet).<\/p>\n<p>189. L\u2019extrait pertinent d\u2019un ordre de combat[24] du 12 ao\u00fbt 2008 adress\u00e9 par le commandant russe des forces du district militaire de Caucase du Nord au commandant de la 58\u00e8me arm\u00e9e et d\u2019autres unit\u00e9s de combat est ainsi libell\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Le 12 ao\u00fbt 2008, conform\u00e9ment aux instructions du pr\u00e9sident de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, les Forces arm\u00e9es, en coop\u00e9ration avec d\u2019autres forces de s\u00e9curit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et les autorit\u00e9s ex\u00e9cutives de la R\u00e9publique d\u2019Oss\u00e9tie du Sud (\u00ab\u00a0la ROS\u00a0\u00bb), ont achev\u00e9 les op\u00e9rations militaires et d\u00e9but\u00e9 les activit\u00e9s de maintien de la paix, ainsi que les activit\u00e9s visant \u00e0 maintenir l\u2019ordre public et \u00e0 assurer la s\u00e9curit\u00e9 publique et la protection des personnes au sein de la ROS et du territoire g\u00e9orgien contr\u00f4l\u00e9 par les Forces arm\u00e9es russes.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 l\u2019application de l\u2019accord de cessez-le-feu, on peut s\u2019attendre de la part des milices nationalistes \u00e0 des actes de d\u00e9stabilisation de la zone contr\u00f4l\u00e9e par les Forces arm\u00e9es russes.<\/p>\n<p>En outre, des tentatives de vol et de pillage par la population locale et les soldats de la ROS sont possibles.<\/p>\n<p>2. Conform\u00e9ment aux instructions du pr\u00e9sident de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et aux fins du maintien de la paix et du cessez-le-feu, j\u2019ORDONNE CE QUI SUIT\u00a0:<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>emp\u00eacher le pillage par la population locale et les soldats\u00a0;<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>3. Organiser la coop\u00e9ration avec les unit\u00e9s des Forces arm\u00e9es de la ROS et les autorit\u00e9s ex\u00e9cutives afin d\u2019accomplir les t\u00e2ches d\u00e9finies et de prot\u00e9ger la vie des soldats et des habitants locaux\u00a0;<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>5. Mettre en \u0153uvre le commandement des forces (troupes) dans l\u2019accomplissement des t\u00e2ches de maintien de la paix et de l\u2019ordre au sein de la ROS et du territoire g\u00e9orgien contr\u00f4l\u00e9 par l\u2019Arm\u00e9e russe conform\u00e9ment au dispositif commun, en utilisant les postes de commandement du district militaire et les unit\u00e9s directement subordonn\u00e9es, en coop\u00e9ration avec les autorit\u00e9s de la ROS.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>b) Audition de t\u00e9moins<\/p>\n<p>190. T13 et T14, deux citoyens g\u00e9orgiens r\u00e9sidant \u00e0 Tirdznisi, ont indiqu\u00e9 que les bombardements russes de leur village avaient d\u00e9but\u00e9 le 8\u00a0ao\u00fbt 2008. Par la suite, les forces russes auraient pris le contr\u00f4le du village et des sud-Oss\u00e8tes et\/ou des Russes auraient pill\u00e9 et incendi\u00e9 des habitations.Le 14 ao\u00fbt 2008, des sud-Oss\u00e8tes et\/ou des Russes auraient pourchass\u00e9 T13 ainsi qu\u2019Ivane Lalashvili, qui aurait \u00e9t\u00e9 abattu par la suite. T14 serait retourn\u00e9 dans son village vers la mi-ao\u00fbt 2008 et aurait vu des membres des forces arm\u00e9es russes et des milices sud-oss\u00e8tes battre \u00e0 mort Natela Kaidarashvili, \u00e2g\u00e9e de 67 ans et sourde. \u00c0 la question s\u2019il connaissait des victimes de munitions \u00e0 fragmentation, il a r\u00e9pondu qu\u2019il savait que Mikheil Kaidarashvili avait march\u00e9 sur des munitions non explos\u00e9es et \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9 par la suite, mais qu\u2019il ne savait s\u2019il \u00e9tait apparent\u00e9 avec Natela Kaidarashvili, m\u00eame s\u2019ils vivaient sous le m\u00eame toit.<\/p>\n<p>T15, citoyen g\u00e9orgien r\u00e9sidant \u00e0 Vanati, a indiqu\u00e9 que son village avait \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9 le 7 ao\u00fbt 2008. Les 9 ou 10 ao\u00fbt 2008 les forces russes auraient pris le contr\u00f4le du village et c\u2019est ensuite que les habitations auraient \u00e9t\u00e9 massivement pill\u00e9es et incendi\u00e9es par des milices sud-oss\u00e8tes. Toutes les maisons, \u00e0 l\u2019exception de celles marqu\u00e9es d\u2019une croix blanche, auraient \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9es, et m\u00eame parfois des maisons o\u00f9 r\u00e9sidaient en fait des sud-Oss\u00e8tes. Il a ajout\u00e9 qu\u2019on pouvait identifier les sud-Oss\u00e8tes car ils n\u2019avaient qu\u2019un seul brassard blanc sur leur manche, alors que les Caucasiens du Nord en avaient deux.<\/p>\n<p>191. T30 et T31, anciens membres de l\u2019Assembl\u00e9e Parlementaire du Conseil de l\u2019Europe et co-rapporteurs de la commission de suivi respectivement pour la G\u00e9orgie et la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, ont particip\u00e9 \u00e0 des missions d\u2019enqu\u00eate (\u00ab\u00a0fact-finding\u00a0\u00bb) en Oss\u00e9tie du Sud et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb juste apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s. Les deux ont indiqu\u00e9 que le \u00ab\u00a0nettoyage ethnique\u00a0\u00bb des villages g\u00e9orgiens avait \u00e9t\u00e9 commis par des milices et des bandes sud-oss\u00e8tes. Or m\u00eame si les forces russes n\u2019y avaient pas particip\u00e9, il aurait \u00e9t\u00e9 du devoir de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie en tant que puissance occupante d\u2019emp\u00eacher ces crimes, ce qu\u2019elle aurait omis de faire.<\/p>\n<p>192. T23 a indiqu\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s ses troupes \u00e9taient d\u00e9ploy\u00e9es notamment dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb afin de rechercher s\u2019il restait des forces g\u00e9orgiennes et du mat\u00e9riel. Il aurait visit\u00e9 plusieurs villages et il n\u2019aurait ni vu ni entendu parler de cas de pillages et d\u2019incendies. Et s\u2019il avait vu certains b\u00e2timents qui avaient \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9s, ce serait probablement d\u00fb aux combats ant\u00e9rieurs, car les feux \u00e9taient \u00e9teints. Enfin, il a soulign\u00e9 que du 12 au 15 ao\u00fbt 2008 il avait re\u00e7u tous les jours des ordres visant \u00e0 pr\u00e9venir les pillages, incendies et autres crimes dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb et qu\u2019une copie de ces ordres pouvait toujours \u00eatre obtenue.<\/p>\n<p>T21 a indiqu\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s les forces de maintien de la paix avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9es le long de la fronti\u00e8re entre l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et la G\u00e9orgie et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Leur t\u00e2che aurait \u00e9t\u00e9 de pr\u00e9venir tout mouvement de troupes dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, car ni les forces g\u00e9orgiennes ni les forces sud-oss\u00e8tes n\u2019avaient le droit d\u2019y p\u00e9n\u00e9trer, et aussi de veiller \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 de la population locale \u00e0 qui ils avaient apport\u00e9 autant d\u2019aide qu\u2019ils le pouvaient. Les forces russes de la paix auraient pu \u00eatre distingu\u00e9es des forces arm\u00e9es russes r\u00e9guli\u00e8res car elles portaient l\u2019insigne MC (forces de maintien de la paix en russe) sur leurs uniformes et casques.<\/p>\n<p>T22 a indiqu\u00e9 que son r\u00e9giment, compos\u00e9 de 800 soldats, avait \u00e9t\u00e9 stationn\u00e9 \u00e0 Gori entre le 13 et le 17 ao\u00fbt 2008, et que son r\u00f4le avait \u00e9t\u00e9 de pr\u00e9venir les pillages et les incendies. Il a ajout\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait pas dispos\u00e9 de suffisamment d\u2019hommes pour prot\u00e9ger les nombreux villages de la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Il n\u2019y aurait pas eu de pillages ou d\u2019incendies dans le secteur sous sa responsabilit\u00e9 (donc \u00e0 Gori) et d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale les forces russes auraient fait ce qu\u2019elles pouvaient pour emp\u00eacher que des crimes soient commis contre la population locale.<\/p>\n<p>T20, Commandant des forces communes de maintien de la paix d\u2019Oss\u00e9tie du Sud de septembre 2004 \u00e0 octobre 2008, a indiqu\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s les forces russes de maintien de la paix n\u2019\u00e9taient plus responsables de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, mais avaient toutes \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9es dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9taient les forces arm\u00e9es russes qui auraient \u00e9t\u00e9 responsables du maintien de l\u2019ordre public en Oss\u00e9tie du Sud apr\u00e8s le 12\u00a0ao\u00fbt 2008. Il y aurait eu environ 460 \u00e0 480 membres des forces de maintien de la paix dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Ils n\u2019auraient pas pu pr\u00e9venir tous les incidents, car ils auraient \u00e9t\u00e9 responsables d\u2019une zone comprenant environ 200 hameaux, mais auraient essay\u00e9 dans la mesure du possible de prot\u00e9ger la population civile. Aux all\u00e9gations de Human Rights Watch et de l\u2019OSCE relatives \u00e0 une campagne syst\u00e9matique de pillage et d\u2019incendies de villages g\u00e9orgiens men\u00e9es par des forces sud-oss\u00e8tes en pr\u00e9sence des forces arm\u00e9es russes, T20 r\u00e9pondit que ces ONG n\u2019avaient pu visiter ces endroits qu\u2019apr\u00e8s le d\u00e9part des forces arm\u00e9es russes, et a ni\u00e9 l\u2019existence d\u2019une telle campagne syst\u00e9matique.<\/p>\n<p>T24, \u00ab\u00a0Ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res\u00a0\u00bb d\u2019Oss\u00e9tie du Sud de 1998 \u00e0 2012 a expliqu\u00e9 que durant le conflit de 2008, les forces suivantes avaient particip\u00e9 au conflit\u00a0: les forces arm\u00e9es du \u00ab\u00a0Minist\u00e8re de la D\u00e9fense d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb, les forces de police du \u00ab\u00a0Minist\u00e8re des Affaires int\u00e9rieures d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0d\u00e9fenseurs\u00a0\u00bb ou milices constitu\u00e9s par la population en temps de guerre.<\/p>\n<p>193. T32, employ\u00e9e \u00e0 l\u2019AAAS qui a produit le rapport \u00ab\u00a0High\u2011Resolution Satellite Imagery and the Conflict in Georgia\u00a0\u00bb d\u2019octobre 2008, a indiqu\u00e9 que des images satellite des 10 et 19 ao\u00fbt 2008 avaient \u00e9t\u00e9 disponibles. L\u2019image satellite figurant \u00e0 la page 28 du rapport serait probablement la plus int\u00e9ressante, dans la mesure o\u00f9 elle montrerait que Tskhinvali avait subi le plus de dommages avant la matin\u00e9e du 10 ao\u00fbt 2008, alors que les villages aux alentours, habit\u00e9s par des personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne, avaient subi le plus de dommages apr\u00e8s la matin\u00e9e du 10 ao\u00fbt 2008. Le rapport montrerait \u00e9galement que la majorit\u00e9 des dommages caus\u00e9s aux b\u00e2timents avant le 10 ao\u00fbt 2008 provenaient de bombardements et de tirs d\u2019artillerie, alors que la majorit\u00e9 des dommages caus\u00e9s aux b\u00e2timents apr\u00e8s le 10 ao\u00fbt 2008 provenaient d\u2019incendies. Cela s\u2019expliquerait par le fait que sur une image satellite on pourrait clairement distinguer un b\u00e2timent qui avait \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9, et dont tous les murs avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits, d\u2019un b\u00e2timent qui avait \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9 et qui en g\u00e9n\u00e9ral avait gard\u00e9 ses murs.<\/p>\n<p><em>4. Dispositions pertinentes du droit international humanitaire<\/em><\/p>\n<p>194. Les dispositions pertinentes du R\u00e8glement de La Haye concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre sont ainsi r\u00e9dig\u00e9es\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 42<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Un territoire est consid\u00e9r\u00e9 comme occup\u00e9 lorsqu\u2019il se trouve plac\u00e9 de fait sous l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019arm\u00e9e ennemie.<\/p>\n<p>L\u2019occupation ne s\u2019\u00e9tend qu\u2019aux territoires o\u00f9 cette autorit\u00e9 est \u00e9tablie et en mesure de s\u2019exercer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 43<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019autorit\u00e9 du pouvoir l\u00e9gal ayant pass\u00e9 de fait entre les mains de l\u2019occupant, celui-ci prendra toutes les mesures qui d\u00e9pendent de lui en vue de r\u00e9tablir et d\u2019assurer, autant qu\u2019il est possible, l\u2019ordre et la vie publics en respectant, sauf emp\u00eachement absolu, les lois en vigueur dans le pays.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>195. Dans l\u2019arr\u00eat Chiragov et autres (pr\u00e9cit\u00e9), la Cour a d\u00e9fini ainsi la notion d\u2019\u00ab\u00a0occupation\u00a0\u00bb en droit international humanitaire\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a096. (&#8230;)<\/p>\n<p>Il y a donc occupation au sens du R\u00e8glement de La Haye de 1907 lorsqu\u2019un \u00c9tat exerce de fait son autorit\u00e9 sur le territoire ou sur une partie du territoire d\u2019un \u00c9tat ennemi[25]. L\u2019avis majoritaire est que l\u2019on entend par \u00ab\u00a0autorit\u00e9 de fait\u00a0\u00bb un contr\u00f4le effectif.<\/p>\n<p>On consid\u00e8re qu\u2019un territoire ou une partie d\u2019un territoire est sous occupation militaire lorsque l\u2019on parvient \u00e0 d\u00e9montrer que des troupes \u00e9trang\u00e8res y sont pr\u00e9sentes et que ces troupes sont en mesure d\u2019exercer un contr\u00f4le effectif, sans le consentement de l\u2019autorit\u00e9 souveraine. La plupart des experts estiment que la pr\u00e9sence physique de troupes \u00e9trang\u00e8res est une condition sine qua non de l\u2019occupation[26], autrement dit que l\u2019occupation n\u2019est pas concevable en l\u2019absence de pr\u00e9sence militaire sur le terrain\u00a0; ainsi, l\u2019exercice d\u2019un contr\u00f4le naval ou a\u00e9rien par des forces \u00e9trang\u00e8res op\u00e9rant un blocus ne suffit pas.[27]\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>196. D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, le droit international humanitaire s\u2019applique dans une situation d\u2019\u00ab\u00a0occupation\u00a0\u00bb. D\u2019apr\u00e8s la Cour, la notion d\u2019\u00ab\u00a0occupation\u00a0\u00bb au sens du droit international humanitaire suppose l\u2019existence d\u2019un \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb. En effet, en cas d\u2019\u00ab\u00a0occupation\u00a0\u00bb au sens du droit international humanitaire il y a \u00e9galement \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb au sens de la jurisprudence de la Cour, m\u00eame si le terme \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb est plus large et couvre des situations qui ne constituent pas n\u00e9cessairement une situation d\u2019\u00ab\u00a0occupation\u00a0\u00bb au sens du droit international humanitaire (voir \u00e9galement le rapport de la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE, Vol. II, pp.\u00a0304\u2011312).<\/p>\n<p>197. Dans son rapport, la commission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE a indiqu\u00e9 qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas facile de d\u00e9terminer la fin de l\u2019application du droit international humanitaire:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Reste la question de savoir si le DIH a cess\u00e9 de s\u2019appliquer au conflit d\u2019ao\u00fbt 2008 lors du cessez-le-feu intervenu le 12 ao\u00fbt 2008. S\u2019il est relativement facile de d\u00e9terminer quand le DIH commence \u00e0 s\u2019appliquer, il appara\u00eet plus difficile de cerner le moment o\u00f9 il termine de s\u2019appliquer, principalement en raison des formules diff\u00e9rentes employ\u00e9es dans le droit conventionnel. \u00c0 titre d\u2019exemple, la quatri\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve parle de \u00ab\u00a0la fin g\u00e9n\u00e9rale des op\u00e9rations militaires\u00a0\u00bb (article 6 \u00a7 2), alors que le second Protocole additionnel emploie l\u2019expression \u00ab\u00a0\u00e0 la fin du conflit arm\u00e9\u00a0\u00bb (article 2 \u00a7 2). Le Tribunal p\u00e9nal international pour l\u2019ex-Yougoslavie (ci-apr\u00e8s le \u00ab\u00a0TPIY\u00a0\u00bb), dans sa d\u00e9cision du 2 octobre 1995 dans l\u2019affaire Le Procureur c. Du\u0161ko Tadi\u0107, a tent\u00e9 de pr\u00e9ciser ce point en d\u00e9clarant\u00a0: \u00ab\u00a0[l]e droit international humanitaire s\u2019applique d\u00e8s l\u2019ouverture de ces conflits arm\u00e9s et s\u2019\u00e9tend au-del\u00e0 de la cessation des hostilit\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 la conclusion g\u00e9n\u00e9rale de la paix\u00a0; ou, dans le cas de conflits internes, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un r\u00e8glement sp\u00e9cifique soit atteint\u00a0\u00bb. Le TPIY a donc rejet\u00e9 les crit\u00e8res factuels qui impliquent la cessation des hostilit\u00e9s. Il en r\u00e9sulte qu\u2019un cessez-le-feu \u2013\u00a0qu\u2019il soit temporaire ou d\u00e9finitif\u00a0\u2013 voire un armistice ne saurait suffire pour suspendre ou restreindre l\u2019application du DIH. Des instruments conventionnels pertinents \u00e9noncent qu\u2019un certain nombre de dispositions continuent \u00e0 s\u2019appliquer jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une situation factuelle totalement ind\u00e9pendante de la conclusion d\u2019un trait\u00e9 de paix. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples, la protection des personnes priv\u00e9es de libert\u00e9 pour des motifs en relation avec un conflit (en particulier les prisonniers de guerre et les prisonniers civils) s\u2019applique jusqu\u2019\u00e0 leur lib\u00e9ration et leur rapatriement d\u00e9finitifs ou leur \u00e9tablissement dans le pays de leur choix.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>198. Les dispositions pertinentes sont par ailleurs les articles 27, 29, 32, 33, 49 et 53 de la Convention (IV) de Gen\u00e8ve relative \u00e0 la protection des personnes civiles en temps de guerre.<\/p>\n<p>199. Eu \u00e9gard aux griefs soulev\u00e9s en l\u2019esp\u00e8ce, il n\u2019y a pas de conflit entre les articles 2, 3 et 8 de la Convention et 1 du Protocole no 1 et les r\u00e8gles du droit international humanitaire applicables en situation d\u2019occupation.<\/p>\n<p>5. Appr\u00e9ciation de la Cour<\/p>\n<p>a) Principes g\u00e9n\u00e9raux<\/p>\n<p>200. Pour ce qui est des obligations qui incombent \u00e0 l\u2019\u00c9tat qui exerce un \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur un territoire, les passages pertinents de l\u2019arr\u00eat Al\u00a0Skeiniet autres (pr\u00e9cit\u00e9) sont ainsi r\u00e9dig\u00e9s\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0138. Le principe voulant que la juridiction de l\u2019Etat contractant au sens de l\u2019article 1 soit limit\u00e9e \u00e0 son propre territoire conna\u00eet une autre exception lorsque, par suite d\u2019une action militaire \u2013 l\u00e9gale ou non \u2013, l\u2019Etat exerce un contr\u00f4le effectif sur une zone situ\u00e9e en dehors de son territoire. L\u2019obligation d\u2019assurer dans une telle zone le respect des droits et libert\u00e9s garantis par la Convention d\u00e9coule du fait de ce contr\u00f4le, qu\u2019il s\u2019exerce directement, par l\u2019interm\u00e9diaire des forces arm\u00e9es de l\u2019Etat ou par le biais d\u2019une administration locale subordonn\u00e9e (Loizidou (exceptions pr\u00e9liminaires), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 62, Chypre c. Turquie, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a076, Bankovi\u0107 et autres, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 70, Ila\u015fcu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 314-316, et Loizidou (fond), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 52). D\u00e8s lors qu\u2019une telle mainmise sur un territoire est \u00e9tablie, il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de d\u00e9terminer si l\u2019Etat contractant qui la d\u00e9tient exerce un contr\u00f4le pr\u00e9cis sur les politiques et actions de l\u2019administration locale qui lui est subordonn\u00e9e. Du fait qu\u2019il assure la survie de cette administration gr\u00e2ce \u00e0 son soutien militaire et autre, cet Etat engage sa responsabilit\u00e9 \u00e0 raison des politiques et actions entreprises par elle. L\u2019article\u00a01 lui fait obligation de reconna\u00eetre sur le territoire en question la totalit\u00e9 des droits mat\u00e9riels \u00e9nonc\u00e9s dans la Convention et dans les Protocoles additionnels qu\u2019il a ratifi\u00e9s, et les violations de ces droits lui sont imputables (Chypre c.\u00a0Turquie, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 76-77).<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>142. La Cour a soulign\u00e9 qu\u2019un Etat contractant qui, par le biais de ses forces arm\u00e9es, occupe le territoire d\u2019un autre doit en principe \u00eatre tenu pour responsable au regard de la Convention des violations des droits de l\u2019homme qui y sont perp\u00e9tr\u00e9es car, sinon, les habitants de ce territoire seraient priv\u00e9s des droits et libert\u00e9s dont ils jouissaient jusque-l\u00e0 et il y aurait \u00ab\u00a0un vide\u00a0\u00bb dans la protection de ces droits et libert\u00e9s au sein de \u00ab\u00a0l\u2019espace juridique de la Convention\u00a0\u00bb (Chypre c.\u00a0Turquie, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 78, et Bankovi\u0107 et autres, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 80).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>201. Les principes \u00e9nonc\u00e9s au\u00a0paragraphe 138 de l\u2019arr\u00eat Al-Skeini et\u00a0autres (pr\u00e9cit\u00e9) ont par la suite notamment \u00e9t\u00e9 repris dans les arr\u00eats Catan et autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0106), Chiragov et autres, (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 168), Mozer (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 98), et G\u00fczelyurtlu et autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 179).<\/p>\n<p>202. Sur le fond, la Cour a trait\u00e9 des requ\u00eates dans lesquelles il \u00e9tait incontest\u00e9 que les proches des requ\u00e9rants \u00e9taient d\u00e9c\u00e9d\u00e9s dans des circonstances qui ne relevaient pas des exceptions vis\u00e9es au second paragraphe de l\u2019article 2. Dans ces affaires, lorsque la Cour a \u00e9tabli que les proches des requ\u00e9rants avaient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s par des agents de l\u2019\u00c9tat ou avec leur complaisance ou leur acquiescement, elle a jug\u00e9 le gouvernement d\u00e9fendeur responsable des d\u00e9c\u00e8s en question (voir, parmi beaucoup d\u2019autres, Av\u015far c.\u00a0Turquie, no 25657\/94, \u00a7\u00a7\u00a0413\u2011416, CEDH 2001\u2011VII (extraits)\u00a0; Khachiev et Aka\u00efeva c. Russie, nos\u00a057942\/00 et 57945\/00, \u00a7 147, 24 f\u00e9vrier 2005\u00a0; Estamirov et autres c.\u00a0Russie, no 60272\/00, \u00a7 114, 12 octobre 2006\u00a0; Moussa\u00efeva et autres c.\u00a0Russie, no 74239\/01, \u00a7\u00a7 79-82, 26 juillet 2007\u00a0; Amuyeva et autres c.\u00a0Russie, no 17321\/06, \u00a7\u00a7 83-84, 25 novembre 2010). M\u00eame dans des circonstances o\u00f9 la Cour n\u2019a pu \u00e9tablir au-del\u00e0 de tout doute raisonnable qu\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat \u00e9tait impliqu\u00e9 dans l\u2019homicide, elle a n\u00e9anmoins jug\u00e9 l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur responsable lorsqu\u2019elle consid\u00e9rait que les autorit\u00e9s n\u2019avaient pas pris les mesures auxquelles elles pouvaient raisonnablement avoir recours pour prot\u00e9ger le droit \u00e0 la vie de la personne en question (Mahmut Kaya c.\u00a0Turquie, no 22535\/93, \u00a7\u00a7 87 et 101, CEDH\u00a02000\u2011III, K\u0131l\u0131\u00e7 c. Turquie, no\u00a022492\/93, \u00a7\u00a7 64 et 77, CEDH 2000\u2011III, et Gongadz\u00e9 c.\u00a0Ukraine, no\u00a034056\/02, \u00a7\u00a7 170-171, CEDH 2005\u2011XI).<\/p>\n<p>203. On peut \u00e9galement se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 cet \u00e9gard \u00e0 l\u2019arr\u00eat du 19 d\u00e9cembre 2005 de la Cour internationale de justice dans Activit\u00e9s arm\u00e9es sur le territoire du Congo (R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo (RDC) c. Uganda) (arr\u00eat, CIJ Recueil 2005, p. 231, \u00a7\u00a7 179-180).<\/p>\n<p>204. La Cour a \u00e9galement trait\u00e9 d\u2019affaires portant sur des all\u00e9gations de destructions d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es d\u2019habitations par des forces de s\u00e9curit\u00e9, m\u00eame si ce n\u2019\u00e9tait pas dans le contexte d\u2019un conflit arm\u00e9 international (voir notamment Akdivar et autres c. Turquie, 16 septembre 1996, \u00a7 88, Recueil des arr\u00eats et d\u00e9cisions 1996\u2011IV). Par la suite, elle a trait\u00e9 d\u2019all\u00e9gations similaires dans le contexte de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence proclam\u00e9 dans certains r\u00e9gions en Turquie (voir, parmi beaucoup d\u2019autres, Mente\u015f et autres c. Turquie, 28 novembre 1997, Recueil 1997\u2011VIII, Sel\u00e7uk et Asker c. Turquie, 24 avril 1998, Recueil 1998\u2011II, Bilgin c. Turquie, no 23819\/94, 16 novembre 2000, Dula\u015f c.\u00a0Turquie, no 25801\/94, 30 janvier 2001, Y\u00f6yler c. Turquie, no 26973\/95, 24\u00a0juillet 2003, et \u0130pek c. Turquie, no 25760\/94, CEDH 2004\u2011II (extraits)).<\/p>\n<p>b) Application des principes susmentionn\u00e9s aux faits de l\u2019esp\u00e8ce<\/p>\n<p>205. La Cour rel\u00e8ve que les informations figurant notamment dans les rapports de la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE, de l\u2019OSCE, du Commissaire aux droits de l\u2019homme du Conseil de l\u2019Europe, d\u2019Amnesty International et de Human Rights Watch concordent quant \u00e0 l\u2019existence, apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s actives, d\u2019une campagne syst\u00e9matiqued\u2019incendies et de pillages d\u2019habitations dans les villages g\u00e9orgiens en Oss\u00e9tie du Sud et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Ces informations correspondent \u00e9galement aux images satellite figurant dans le rapport de l\u2019AAAS, qui montrent que ces habitations ont \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9es. Cette campagne s\u2019accompagnait d\u2019exactions commises contre des civils et notamment d\u2019ex\u00e9cutions sommaires. Les trois t\u00e9moins g\u00e9orgiens entendus par la Cour ont \u00e9galement \u00e9voqu\u00e9 des incendies et pillages d\u2019habitations par des milices sud-oss\u00e8tes alors que leurs villages \u00e9taient sous contr\u00f4le russe ainsi que des exactions commises \u00e0 l\u2019encontre de civils g\u00e9orgiens (paragraphe 190 ci-dessus). T30 et T31, co-rapporteurs de la commission de suivi respectivement pour la G\u00e9orgie et la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, ont indiqu\u00e9 que le \u00ab\u00a0nettoyage ethnique\u00a0\u00bb des villages g\u00e9orgiens avait \u00e9t\u00e9 commis par des milices et des bandes sud-oss\u00e8tes.<\/p>\n<p>206. Suite \u00e0 une description d\u00e9taill\u00e9e des \u00e9v\u00e9nements litigieux et en se r\u00e9f\u00e9rant notamment aux rapports de Human Rights Watch et d\u2019Amnesty International, la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE conclut de la mani\u00e8re suivante\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8230;- comme le d\u00e9clarent \u00e9galement la HRAM et Human Rights Watch\u00a0&#8211; apr\u00e8s le bombardement, des Sud-Oss\u00e8tes en uniforme ainsi que des civils oss\u00e8tes qui ont suivi l\u2019avanc\u00e9e des forces russes se sont livr\u00e9s \u00e0 une campagne syst\u00e9matique d\u2019incendies criminels de maisons et d\u2019autres b\u00e2timents civils dans les villages habit\u00e9s principalement par des personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne. Les interviews men\u00e9es par l\u2019expert de la CEIIG confirment, \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s, que les forces russes n\u2019ont pas particip\u00e9 directement \u00e0 la destruction des villages, si ce n\u2019est pendant une br\u00e8ve p\u00e9riode \u00e0 la mi-ao\u00fbt, mais qu\u2019elles ne sont pas non plus intervenues pour y mettre fin.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>(paragraphe 182 ci-dessus).<\/p>\n<p>207. L\u2019OSCE, quant \u00e0 elle, \u00e9voque les meurtres de civils en Oss\u00e9tie du Sud et dans la zone tampon:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0D\u2019apr\u00e8s des personnes interrog\u00e9es, une tendance pr\u00e9occupante \u00e0 tuer descivils non arm\u00e9s a perdur\u00e9 dans de nombreux villages apr\u00e8s la fin des bombardements. Des t\u00e9moins ont rapport\u00e9 que les auteurs des actes \u00e9taient souvent des Oss\u00e8tes \u2013\u00a0certains d\u00e9crits comme des soldats, d\u2019autres comme des civils\u00a0\u2013 qui suivaient les forces russes dans les villages qui avaient \u00e9t\u00e9 du ressort administratif de la G\u00e9orgie avant le conflit du mois d\u2019ao\u00fbt.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Une nouvelle phase des hostilit\u00e9s d\u00e9buta avec l\u2019avanc\u00e9e des forces terrestres dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, \u00e0 la suite de laquelle il y aurait eu de nombreuses attaques contre des civils. Les forces militaires qui avan\u00e7aient furent d\u00e9crites diversement par les personnes d\u00e9plac\u00e9es comme \u00e9tant des \u00ab\u00a0Oss\u00e8tes\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0Russes\u00a0\u00bb\u00a0; dans bien des cas, les civils ne furent pas en mesure de faire clairement la distinction.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>(paragraphes180-181 ci-dessus)<\/p>\n<p>208. Quant \u00e0 la Chambre pr\u00e9liminaire I de la Cour p\u00e9nale internationale, elle indique que<\/p>\n<p>\u00ab\u00a019. Pendant la m\u00eame p\u00e9riode, la population civile, en particulier les personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne, fut attaqu\u00e9e par les forces sud-oss\u00e8tes, notamment toute une s\u00e9rie de milices irr\u00e9guli\u00e8res, dans les villages d\u2019Oss\u00e9tie du Sud administr\u00e9s par la G\u00e9orgie et dans les villages g\u00e9orgiens de la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Les attaques d\u00e9but\u00e8rent apr\u00e8s l\u2019intervention et pendant la progression des forces russes, et continu\u00e8rent pendant les semaines cons\u00e9cutives \u00e0 la cessation des hostilit\u00e9s actives, le 12\u00a0ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>20. Les attaques cibl\u00e8rent principalement les personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne dans le cadre d\u2019un ensemble d\u2019actes d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s ayant consist\u00e9 \u00e0 tuer, frapper et menacer des civils, \u00e0 mettre des personnes en d\u00e9tention, \u00e0 piller des biens et incendier des maisons. La destruction syst\u00e9matique de maisons g\u00e9orgiennes, l\u2019utilisation de camions pour emporter les biens pill\u00e9s et le recours \u00e0 des guides locaux pour identifier des cibles sp\u00e9cifiques attestent du degr\u00e9 d\u2019organisation des attaques. Les objets de valeur ont \u00e9t\u00e9 sortis des maisons ou des fermes puis celles-ci ont \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9es.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>(paragraphe 187 ci-dessus).<\/p>\n<p>209. Selon le t\u00e9moignage de T24, \u00ab\u00a0Ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res\u00a0\u00bb d\u2019Oss\u00e9tie du Sud de 1998 \u00e0 2012, les forces suivantes avaient particip\u00e9 au conflit\u00a0de 2008 : les forces arm\u00e9es du \u00ab\u00a0Minist\u00e8re de la D\u00e9fense d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb, les forces de police du \u00ab\u00a0Minist\u00e8re des Affaires int\u00e9rieures d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0d\u00e9fenseurs\u00a0\u00bb ou milices constitu\u00e9es par la population en temps de guerre (voir paragraphe 192 ci-dessus).<\/p>\n<p>210. Par ailleurs, le rapport de Human Rights Watch d\u00e9finit ainsi la composition des forces sud-oss\u00e8tes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les forces sud-oss\u00e8tes se composent de militaires du minist\u00e8re de la D\u00e9fense et des Situations d\u2019urgence sud-oss\u00e8te, de la police anti-\u00e9meute (connue sous l\u2019acronyme russe OMON), et de plusieurs compagnies de police, relevant du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te, et d\u2019agents du comit\u00e9 de la s\u00e9curit\u00e9 d\u2019\u00c9tat sud-oss\u00e8te (KGB). De nombreuses personnes interrog\u00e9es ont d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch que la plupart des hommes valides d\u2019Oss\u00e9tie du Sud avaient pris les armes pour prot\u00e9ger leur foyer. L\u2019Oss\u00e9tie du Sud n\u2019ayant pas d\u2019arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re, ses habitants tendent \u00e0 qualifier les membres des forces sud-oss\u00e8tes de miliciens (opoltchentsy), \u00e0 moins qu\u2019ils puissent \u00eatre distinctement identifi\u00e9s comme policiers ou militaires du minist\u00e8re de la D\u00e9fense et des Situations d\u2019urgence. Des sources cr\u00e9dibles ont \u00e9galement d\u00e9clar\u00e9 que de nombreux hommes venant d\u2019Oss\u00e9tie du Nord et de plusieurs autres r\u00e9gions de Russie avaient combattu aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et avaient \u00e9t\u00e9 impliqu\u00e9s dans les infractions commises contre les civils qui s\u2019ensuivirent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>(paragraphe 185 ci-dessus).<\/p>\n<p>211. Le rapport indique \u00e9galement qu\u2019il \u00e9tait parfois difficile d\u2019\u00e9tablir qui \u00e9taient les auteurs de ces exactions\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans certains cas, il est difficile d\u2019\u00e9tablir l\u2019identit\u00e9 et la qualit\u00e9 exactes des auteurs oss\u00e8tes de ces exactions car la description commune que les t\u00e9moins ont donn\u00e9e de leurs v\u00eatements (uniformes de camouflage, souvent avec un brassard blanc) peut s\u2019appliquer au minist\u00e8re de la D\u00e9fense et des Situations d\u2019urgence sud-oss\u00e8te, au minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te, \u00e0 des combattants volontaires, voire \u00e0 des d\u00e9linquants ordinaires qui se livrent au pillage. Toutefois, plusieurs facteurs indiquent que dans de nombreux cas les auteurs des exactions appartenaient aux forces sud-oss\u00e8tes agissant en \u00e9troite coop\u00e9ration avec les forces russes. Ces membres des forces sud-oss\u00e8tes entraient souvent dans les villages avec les forces russes ou peu apr\u00e8s\u00a0; ils arrivaient parfois dans des v\u00e9hicules militaires et avaient, semble-t-il, pass\u00e9 librement les postes de contr\u00f4le tenus par les forces russes ou sud-oss\u00e8tes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>(paragraphe 185 ci-dessus).<\/p>\n<p>212. D\u00e8s lors, m\u00eame s\u2019il y avait \u00e9galement parmi eux des civils qui ont particip\u00e9 directement aux hostilit\u00e9s de mani\u00e8re purement spontan\u00e9e, sporadique ou non organis\u00e9e, la Cour estime qu\u2019il ressort des \u00e9l\u00e9ments de preuve dont elle dispose que dans de nombreux cas les auteurs de ces exactions \u00e9taient membres des forces sud-oss\u00e8tes, qui comprenaient notamment toute une s\u00e9rie de milices irr\u00e9guli\u00e8res.<\/p>\n<p>213. Le gouvernement d\u00e9fendeur quant \u00e0 lui ne nie pas en soi la r\u00e9alit\u00e9 de ces \u00e9v\u00e9nements, mais estime que les bombardements par les forces arm\u00e9es g\u00e9orgiennes notamment de Tskhinvali ont attis\u00e9 les tensions interethniques et ont par la suite amen\u00e9 les Sud-Oss\u00e8tes \u00e0 se venger de la population civile g\u00e9orgienne en attaquant les villages g\u00e9orgiens. Or les forces russes, qui auraient souvent tent\u00e9 de s\u2019interposer et de prot\u00e9ger les villages g\u00e9orgiens, n\u2019auraient pas \u00e9t\u00e9 en mesure de pr\u00e9venir tous les incidents et n\u2019auraient de toute fa\u00e7on pas eu de contr\u00f4le sur ces Sud\u2011Oss\u00e8tes, qui \u00e9taient souvent des individus criminels. Les commandants des forces arm\u00e9es russes et des forces russes de maintien de la paix entendus \u00e0 l\u2019audition de t\u00e9moins ont \u00e9galement d\u00e9clar\u00e9 que leurs troupes avaient fait tout leur possible pour prot\u00e9ger la population civile, mais que souvent ils ne disposaient pas de suffisamment d\u2019hommes pour pr\u00e9venir tous les incidents.<\/p>\n<p>214. Or conform\u00e9ment \u00e0 la jurisprudence de la Cour (Al\u00a0Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 138 et 142, et la jurisprudence y cit\u00e9e, ainsi que les arr\u00eats post\u00e9rieurs \u2013 paragraphes 200-201 ci-dessus), \u00e0 partir du moment o\u00f9 la F\u00e9d\u00e9ration de Russie exer\u00e7ait un \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur les territoires d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb apr\u00e8s la cessation de la conduite active des hostilit\u00e9s, elle \u00e9tait \u00e9galement responsable des agissements des forces sud-oss\u00e8tes dans ces territoires, sans qu\u2019il soit n\u00e9cessaire d\u2019apporter la preuve d\u2019un \u00ab\u00a0contr\u00f4le pr\u00e9cis\u00a0\u00bb de chacun de leurs agissements.<\/p>\n<p>215. La Cour a notamment appliqu\u00e9 ces principesdans l\u2019arr\u00eat Chypre c.\u00a0Turquie (pr\u00e9cit\u00e9)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a077. (&#8230;) Etant donn\u00e9 que la Turquie exerce en pratique un contr\u00f4le global sur le nord de Chypre, sa responsabilit\u00e9 ne saurait se circonscrire aux actes commis par ses soldats ou fonctionnaires dans cette zone mais s\u2019\u00e9tend \u00e9galement aux actes de l\u2019administration locale qui survit gr\u00e2ce \u00e0 son soutien militaire et autre.(&#8230;)\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>ainsi que dans l\u2019arr\u00eat Ilascu et autres (pr\u00e9cit\u00e9)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0382. Au vu de l\u2019ensemble de ces \u00e9l\u00e9ments, la Cour estime que la responsabilit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie est engag\u00e9e pour les actes ill\u00e9gaux commis par les s\u00e9paratistes transnistriens, eu \u00e9gard au soutien militaire et politique qu\u2019elle leur a accord\u00e9 pour \u00e9tablir le r\u00e9gime s\u00e9paratiste et \u00e0 la participation de ses militaires aux combats (&#8230;).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>puis dans l\u2019arr\u00eat Mozer (pr\u00e9cit\u00e9)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0157.\u00a0Cela \u00e9tant, la Cour a \u00e9tabli que la Russie exer\u00e7ait un contr\u00f4le effectif sur la \u00ab\u00a0RMT\u00a0\u00bb pendant la p\u00e9riode en question (paragraphe 110 ci\u2011dessus). Eu \u00e9gard \u00e0 cette conclusion, et conform\u00e9ment \u00e0 la jurisprudence de la Cour, il n\u2019y a pas lieu de d\u00e9terminer si la Russie exer\u00e7ait un contr\u00f4le pr\u00e9cis sur les politiques et les actes de l\u2019administration locale subordonn\u00e9e (Catan et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 106 et 150). Du fait de son soutien militaire, \u00e9conomique et politique continu \u00e0 la \u00ab\u00a0RMT\u00a0\u00bb, sans lequel celle-ci n\u2019aurait pu survivre, la responsabilit\u00e9 de la Russie se trouve engag\u00e9e au regard de la Convention \u00e0 raison de l\u2019atteinte aux droits du requ\u00e9rant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>216. Par ailleurs, la Cour rappelle qu\u2019une pratique administrative se d\u00e9finit non seulement par une \u00ab\u00a0r\u00e9p\u00e9tition des actes\u00a0\u00bb, mais aussi par une \u00ab\u00a0tol\u00e9rance officielle\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir que des \u00ab\u00a0actes ill\u00e9gaux sont tol\u00e9r\u00e9s en ce sens que les sup\u00e9rieurs des personnes imm\u00e9diatement responsables connaissent ces actes, mais ne font rien pour en punir les auteurs ou emp\u00eacher leur r\u00e9p\u00e9tition\u00a0; ou que l\u2019autorit\u00e9 sup\u00e9rieure, face \u00e0 de nombreuses all\u00e9gations, se montre indiff\u00e9rente en refusant toute enqu\u00eate s\u00e9rieuse sur leur v\u00e9rit\u00e9 ou leur fausset\u00e9, ou que le juge refuse d\u2019entendre \u00e9quitablement ces plaintes\u00a0\u00bb (voir notamment G\u00e9orgie c. Russie(I), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 124).<\/p>\n<p>217. Or en l\u2019esp\u00e8ce, m\u00eame si certains t\u00e9moignages indiquent que parfois les troupes russes \u00e9taient intervenues pour mettre fin aux exactions commises contre des civils, dans bon nombre de cas les troupes russes assistaient aux sc\u00e8nes de pillage de mani\u00e8re passive. Ainsi, la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE indique que\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, tous ces \u00e9l\u00e9ments prouvent que les forces russes ont jusqu\u2019\u00e0 un certain point \u00e9t\u00e9 en mesure d\u2019assurer le maintien de l\u2019ordre et de la s\u00e9curit\u00e9 dans les territoires o\u00f9 elles stationnaient, et qu\u2019elles affirment avoir pris des mesures dans ce domaine. Or cela est en contradiction flagrante avec ce qui s\u2019est pass\u00e9 sur le terrain, o\u00f9 les troupes russes n\u2019ont quasiment rien fait pour pr\u00e9venir les violations et prot\u00e9ger les personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, il ressort de l\u2019ensemble de ces t\u00e9moignages que les autorit\u00e9s russes n\u2019ont pas pris les mesures n\u00e9cessaires pour pr\u00e9venir les pillages, incendies volontaires et autres violations graves commises \u00e0 grande \u00e9chelle apr\u00e8s la conclusion du cessez-le-feu ou pour y mettre fin.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>(paragraphe 156 ci-dessus).<\/p>\n<p>218. Cela d\u00e9montre que malgr\u00e9 l\u2019ordre qui avait \u00e9t\u00e9 effectivement donn\u00e9 aux forces arm\u00e9es russes de prot\u00e9ger la population et de mener des op\u00e9rations de maintien de la paix et de l\u2019ordre public \u00ab\u00a0au sein de la R\u00e9publique d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et dans le territoire g\u00e9orgien contr\u00f4l\u00e9par les forces arm\u00e9es russes \u00bb (paragraphe 189 ci-dessus), sur le terrain, les mesures prises par les autorit\u00e9s russes se sont av\u00e9r\u00e9es insuffisantes pour pr\u00e9venir les violations all\u00e9gu\u00e9es.<\/p>\n<p>219. En ce sens on peut parler de \u00ab\u00a0tol\u00e9rance officielle\u00a0\u00bb par les autorit\u00e9s russes, et qui est \u00e9galement d\u00e9montr\u00e9e par le fait que ces derni\u00e8res n\u2019ont pas men\u00e9 d\u2019enqu\u00eates effectives sur les violations all\u00e9gu\u00e9es (paragraphe 336 ci\u2011dessous).<\/p>\n<p>220. Vu ce qui pr\u00e9c\u00e8de, la Cour estime qu\u2019elle dispose de suffisamment d\u2019\u00e9l\u00e9ments de preuve permettant de conclure, au-del\u00e0 de toute doute raisonnable, \u00e0 l\u2019existence d\u2019une pratique administrative contraire aux articles 2 et 8 de la Convention ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019article 1 du Protocole no 1 quant aux meurtres de civils et aux incendies et pillages d\u2019habitations dans les villages g\u00e9orgiens en Oss\u00e9tie du Sud et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Compte tenu de la gravit\u00e9 des exactions commises qui peuvent \u00eatre qualifi\u00e9es de \u00ab\u00a0traitements inhumains et d\u00e9gradants\u00a0\u00bb en raison des sentiments d\u2019angoisse et de d\u00e9tresse \u00e9prouv\u00e9s par les victimes, qui de surcro\u00eet \u00e9taient vis\u00e9es en tant que groupe ethnique (voir, mutatis mutandis, Chypre c. Turquie, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a0305-311), la Cour consid\u00e8re que cette pratique administrative a \u00e9galement m\u00e9connu l\u2019article 3 de la Convention.<\/p>\n<p>221. Par ailleurs, conform\u00e9ment \u00e0 la jurisprudence de la Cour (paragraphe 98 ci-dessus), la r\u00e8gle de l\u2019\u00e9puisement des voies de recours internes ne s\u2019applique pas lorsqu\u2019est prouv\u00e9e l\u2019existence d\u2019une pratique administrative. Il convient d\u00e8s lors \u00e9galement de rejeter l\u2019exception pr\u00e9liminaire de non-\u00e9puisement des voies de recours internes soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard.<\/p>\n<p>222. Il y a donc eu violation des articles 2, 3 et 8 de la Convention ainsi que de l\u2019article 1 du Protocole no 1 et la F\u00e9d\u00e9ration de Russie est responsable de cette violation.<\/p>\n<p>VI. TRAITEMENT DE D\u00c9TENUS CIVILS ET L\u00c9GALIT\u00c9 DE LEUR D\u00c9TENTION<\/p>\n<p>223. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que les forces sud-oss\u00e8tes ont d\u00e9tenu ill\u00e9galement 160 civils (surtout des femmes et des personnes \u00e2g\u00e9es) pendant environ 15 jours (ils ont tous \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9s le 27\u00a0ao\u00fbt 2008) dans des conditions ind\u00e9centes, et que certains parmi les d\u00e9tenus ont \u00e9galement subis des mauvais traitements. Il y aurait eu violation des articles 3 et 5 de la Convention, ainsi r\u00e9dig\u00e9s\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 3 de la Convention<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nul ne peut \u00eatre soumis \u00e0 la torture ni \u00e0 des peines ou traitements inhumains ou d\u00e9gradants.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Article 5 de la Convention<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Toute personne a droit \u00e0 la libert\u00e9 et \u00e0 la s\u00fbret\u00e9. Nul ne peut \u00eatre priv\u00e9 de sa libert\u00e9, sauf dans les cas suivants et selon les voies l\u00e9gales\u00a0:<\/p>\n<p>a) s\u2019il est d\u00e9tenu r\u00e9guli\u00e8rement apr\u00e8s condamnation par un tribunal comp\u00e9tent\u00a0;<\/p>\n<p>b) s\u2019il a fait l\u2019objet d\u2019une arrestation ou d\u2019une d\u00e9tention r\u00e9guli\u00e8res pour insoumission \u00e0 une ordonnance rendue, conform\u00e9ment \u00e0 la loi, par un tribunal ou en vue de garantir l\u2019ex\u00e9cution d\u2019une obligation prescrite par la loi\u00a0;<\/p>\n<p>c) s\u2019il a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 et d\u00e9tenu en vue d\u2019\u00eatre conduit devant l\u2019autorit\u00e9 judiciaire comp\u00e9tente, lorsqu\u2019il y a des raisons plausibles de soup\u00e7onner qu\u2019il a commis une infraction ou qu\u2019il y a des motifs raisonnables de croire \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019emp\u00eacher de commettre une infraction ou de s\u2019enfuir apr\u00e8s l\u2019accomplissement de celle-ci\u00a0;<\/p>\n<p>d) s\u2019il s\u2019agit de la d\u00e9tention r\u00e9guli\u00e8re d\u2019un mineur, d\u00e9cid\u00e9e pour son \u00e9ducation surveill\u00e9e ou de sa d\u00e9tention r\u00e9guli\u00e8re, afin de le traduire devant l\u2019autorit\u00e9 comp\u00e9tente\u00a0;<\/p>\n<p>e) s\u2019il s\u2019agit de la d\u00e9tention r\u00e9guli\u00e8re d\u2019une personne susceptible de propager une maladie contagieuse, d\u2019un ali\u00e9n\u00e9, d\u2019un alcoolique, d\u2019un toxicomane ou d\u2019un vagabond\u00a0;<\/p>\n<p>f) s\u2019il s\u2019agit de l\u2019arrestation ou de la d\u00e9tention r\u00e9guli\u00e8res d\u2019une personne pour l\u2019emp\u00eacher de p\u00e9n\u00e9trer irr\u00e9guli\u00e8rement dans le territoire, ou contre laquelle une proc\u00e9dure d\u2019expulsion ou d\u2019extradition est en cours.<\/p>\n<p>2. Toute personne arr\u00eat\u00e9e doit \u00eatre inform\u00e9e, dans le plus court d\u00e9lai et dans une langue qu\u2019elle comprend, des raisons de son arrestation et de toute accusation port\u00e9e contre elle.<\/p>\n<p>3. Toute personne arr\u00eat\u00e9e ou d\u00e9tenue, dans les conditions pr\u00e9vues au paragraphe\u00a01\u00a0c) du pr\u00e9sent article, doit \u00eatre aussit\u00f4t traduite devant un juge ou un autre magistrat habilit\u00e9 par la loi \u00e0 exercer des fonctions judiciaires et a le droit d\u2019\u00eatre jug\u00e9e dans un d\u00e9lai raisonnable, ou lib\u00e9r\u00e9e pendant la proc\u00e9dure. La mise en libert\u00e9 peut \u00eatre subordonn\u00e9e \u00e0 une garantie assurant la comparution de l\u2019int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 l\u2019audience.<\/p>\n<p>4. Toute personne priv\u00e9e de sa libert\u00e9 par arrestation ou d\u00e9tention a le droit d\u2019introduire un recours devant un tribunal, afin qu\u2019il statue \u00e0 bref d\u00e9lai sur la l\u00e9galit\u00e9 de sa d\u00e9tention et ordonne sa lib\u00e9ration si la d\u00e9tention est ill\u00e9gale.<\/p>\n<p>5. Toute personne victime d\u2019une arrestation ou d\u2019une d\u00e9tention dans des conditions contraires aux dispositions de cet article a droit \u00e0 r\u00e9paration.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>A. Th\u00e8ses des parties<\/strong><\/p>\n<p>224. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que les forces russes et sud\u2011oss\u00e8tes avaient ill\u00e9galement d\u00e9tenu dans des conditions ind\u00e9centes au moins 160 civils g\u00e9orgiens (surtout des femmes et de personnes \u00e2g\u00e9es) pendant environ 15 jours (ils furent tous lib\u00e9r\u00e9s le 27ao\u00fbt2008), dont certains avaient subi des mauvais traitements.<\/p>\n<p>Il soutient en particulier que les forces russes et sud-oss\u00e8tes arr\u00eat\u00e8rent au moins 160 civils g\u00e9orgiens rest\u00e9s en Oss\u00e9tie du Sud ou dans les villages situ\u00e9s le long de la fronti\u00e8re administrative. La plupart de ces civils auraient \u00e9t\u00e9 \u00e2g\u00e9s et la grande majorit\u00e9 d\u2019entre eux serait rest\u00e9 en d\u00e9tention apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s. Ils auraient g\u00e9n\u00e9ralement \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus pendant environ deux semaines dans le sous-sol du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur de facto, \u00e0 Tskhinvali, dans des conditions d\u00e9crites comme \u00ab\u00a0inhumaines et d\u00e9gradantes\u00a0\u00bb par Human Rights Watch. Les mauvais traitements, notamment les coups et les simulacres d\u2019ex\u00e9cution, auraient \u00e9t\u00e9 fr\u00e9quents. La surpopulation, le manque de nourriture ainsi que l\u2019absence d\u2019eau potable, d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, d\u2019endroit pour dormir autre que le sol et de toilettes ad\u00e9quates auraient \u00e9t\u00e9 la r\u00e8gle pour tous les d\u00e9tenus. Nombre d\u2019entre eux auraient subi des violences verbales et physiques, et certains auraient \u00e9t\u00e9 forc\u00e9s \u00e0 ramasser des cadavres dans les rues de Tskhinvali et \u00e0 les enterrer dans des fosses communes.<\/p>\n<p>Des d\u00e9positions de t\u00e9moins oculaires auraient d\u00e9montr\u00e9 sans la moindre ambigu\u00eft\u00e9 l\u2019implication des forces et autorit\u00e9s russes dans l\u2019arrestation et la mise en d\u00e9tention de ces civils, ainsi que dans les mauvais traitements qui leur auraient \u00e9t\u00e9 inflig\u00e9s en ao\u00fbt2008 et ult\u00e9rieurement.<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s les \u00e9l\u00e9ments fournis \u00e0 l\u2019appui des pr\u00e9sentes observations, le gouvernement requ\u00e9rant estime qu\u2019il y a lieu, pour la Cour, de conclure que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie a mis en \u0153uvre et continue de mettre en \u0153uvre une pratique administrative consistant \u00e0 provoquer ou permettre la d\u00e9tention arbitraire de civils et l\u2019administration de mauvais traitements graves et r\u00e9p\u00e9t\u00e9s \u00e0 ces d\u00e9tenus, ce qui emporte violation des articles 3 et 5 de la Convention et des r\u00e8gles applicables du droit international humanitaire.<\/p>\n<p>225. Le gouvernement d\u00e9fendeur r\u00e9plique que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019\u00e9tait pas impliqu\u00e9e et qu\u2019elle n\u2019exer\u00e7ait aucun contr\u00f4le sur les locaux ou les installations concern\u00e9es. D\u00e8s lors que les soldats russes ne participaient pas \u00e0 la gestion du centre de d\u00e9tention, rien ne justifierait d\u2019imputer la responsabilit\u00e9 de d\u00e9tention de civils g\u00e9orgiens \u00e0 la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<\/p>\n<p>De plus, on ne pourrait \u00e9quitablement critiquer les actes des autorit\u00e9s sud-oss\u00e8tes lorsqu\u2019on les replace dans le contexte du conflit\u00a0: l\u2019attaque de la G\u00e9orgie contre Tskhinvali et les atrocit\u00e9s commises par ses forces arm\u00e9es auraient d\u00e9clench\u00e9 une onde de col\u00e8re au sein de la population oss\u00e8te et, chez certains individus, un d\u00e9sir de se venger des G\u00e9orgiens. Les autorit\u00e9s sud-oss\u00e8tes auraient donc d\u00e9tenu de nombreux G\u00e9orgiens pour les mettre \u00e0 l\u2019abri de repr\u00e9sailles. Il serait grotesque que le gouvernement requ\u00e9rant se plaigne des conditions subies par les d\u00e9tenus au centre de d\u00e9tention, car en raison des destructions massives caus\u00e9es par l\u2019attaque g\u00e9orgienne contre Tskhinvali et de l\u2019effondrement cons\u00e9cutif des institutions civiles locales, il n\u2019y aurait eu aucun endroit plus propice pour loger les d\u00e9tenus en s\u00e9curit\u00e9. Cette situation semblerait avoir \u00e9t\u00e9 reconnue par M.\u00a0Hammarberg, le Commissaire aux droits de l\u2019homme du Conseil de l\u2019Europe, qui, lors de ses visites au centre de d\u00e9tention, n\u2019aurait jamais soulev\u00e9 de pr\u00e9occupations quant aux conditions de d\u00e9tention. \u00c9tant donn\u00e9 la destruction massive de Tskhinvali et l\u2019effondrement des institutions civiles, il n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9raisonnable de faire appel aux jeunes d\u00e9tenus valides pour nettoyer les rues et se joindre ainsi \u00e0 l\u2019effort civil collectif pour remettre Tskhinvali sur pied, obtenir des ravitaillements et am\u00e9liorer la sant\u00e9 publique.<\/p>\n<p>B. Observations du tiers intervenant<\/p>\n<p>226. Le Centre des Droits de l\u2019Homme de l\u2019universit\u00e9 d\u2019Essex expose que lorsque la mise en d\u00e9tention intervient dans le cadre d\u2019un conflit arm\u00e9 international, les motifs de d\u00e9tention, de m\u00eame que le syst\u00e8me de contr\u00f4le de la l\u00e9galit\u00e9 de la d\u00e9tention en g\u00e9n\u00e9ral (mais pas n\u00e9cessairement le d\u00e9tail de ce syst\u00e8me) et les circonstances dans lesquelles il doit \u00eatre mis fin \u00e0 la d\u00e9tention rel\u00e8vent du droit des conflits arm\u00e9s. Ainsi, les membres des forces arm\u00e9es ennemies pourraient \u00eatre d\u00e9tenus en tant que prisonniers de guerre[28]. Les civils ne pourraient \u00eatre plac\u00e9s en d\u00e9tention que pour des raisons de s\u00e9curit\u00e9 imp\u00e9rieuses, qu\u2019ils se trouvent en territoire occup\u00e9 ou non[29]. La l\u00e9galit\u00e9 de leur placement en d\u00e9tention devrait faire l\u2019objet, tous les six mois, d\u2019un contr\u00f4le par une instance comp\u00e9tente[30]. Les r\u00e8gles applicables au traitement qui leur est r\u00e9serv\u00e9 et \u00e0 leurs droits dans le cadre de cette proc\u00e9dure de contr\u00f4le de la l\u00e9galit\u00e9 rel\u00e8veraient \u00e0 la fois du droit des conflits arm\u00e9s et du droit relatif aux droits de l\u2019homme.<\/p>\n<p><strong>C. R\u00e9sum\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments de preuve pertinents<\/strong><\/p>\n<p><em>1. \u00c9l\u00e9ments de preuve \u00e9crits<\/em><\/p>\n<p>a) Traitement de d\u00e9tenus civils<\/p>\n<p>227. La partie pertinente du rapport de Human Rights Watch \u00ab\u00a0Up in Flames\u00a0\u00bb se lit ainsi (pp. 170-182)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Lorsque les forces russes commenc\u00e8rent \u00e0 occuper l\u2019Oss\u00e9tie du Sud les 8 et 9 ao\u00fbt, les forces sud-oss\u00e8tes se d\u00e9plac\u00e8rent avec elles ou les suivirent dans les villages d\u2019Oss\u00e9tie du Sud peupl\u00e9s de personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne puis dans les districts de Gori et de Kareli. La plupart des habitants jeunes et valides avaient fui juste avant le d\u00e9but des hostilit\u00e9s ou dans les premiers jours de combat. La plupart des habitants qui \u00e9taient encore dans les villages avaient choisi de rester pour surveiller leurs habitations et leurs biens, ou s\u2019\u00e9taient trouv\u00e9s dans l\u2019incapacit\u00e9 de fuir. Les forces oss\u00e8tes, parfois aux c\u00f4t\u00e9s des forces russes, mirent en d\u00e9tention certains des habitants qu\u2019ils trouv\u00e8rent dans ces villages, en particulier les villages d\u2019Oss\u00e9tie du Sud peupl\u00e9s de personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne\u00a0; dans la plupart des cas, les d\u00e9tentions eurent lieu dans le cadre de la campagne de pillages et de destructions d\u00e9crite plus haut. Des d\u00e9tenus ont dit \u00e0 Human Rights Watch qu\u2019on ne leur avait pas donn\u00e9 la raison de leur d\u00e9tention et qu\u2019ils n\u2019avaient ni eu acc\u00e8s \u00e0 un avocat ni eu la possibilit\u00e9 de contester leur d\u00e9tention.<\/p>\n<p>Lorsque les forces russes et oss\u00e8tes entr\u00e8rent dans des villages g\u00e9orgiens d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et dans le district de Gori, elles mirent en d\u00e9tention au moins 159 personnes, essentiellement d\u2019origine g\u00e9orgienne ainsi qu\u2019au moins une personne oss\u00e8te et une personne d\u2019origine russe mari\u00e9e avec une personne d\u2019origine g\u00e9orgienne. Quarante-cinq des personnes d\u00e9tenues \u00e9taient des femmes. Au moins 76 personnes d\u00e9tenues avaient 60 ans ou plus, et au moins 17 avaient 80 ans ou plus. Il y avait un enfant, un gar\u00e7on d\u2019environ huit ans. Human Rights Watch a interrog\u00e9 29 des d\u00e9tenus, tous apr\u00e8s leur lib\u00e9ration. Nombre d\u2019entre eux ont fait \u00e9tat de mauvais traitements subis pendant l\u2019arrestation, le transfert et la d\u00e9tention. La plupart d\u2019entre eux ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus au sous-sol du b\u00e2timent du minist\u00e8re sud-oss\u00e8te de l\u2019Int\u00e9rieur, \u00e0 Tskhinvali, pendant environ deux semaines, dans des conditions qui constituent un traitement d\u00e9gradant. Certains ont \u00e9t\u00e9 forc\u00e9s \u00e0 enlever les corps en d\u00e9composition de soldats g\u00e9orgiens, ainsi que les gravats, dans les rues de Tskhinvali. Un homme au moins a \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9 pendant sa d\u00e9tention par les Oss\u00e8tes, lors de son transfert au minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur. L\u2019ensemble de ces actes constituent de graves violations des Conventions de Gen\u00e8ve et ils s\u2019analysent en des crimes de guerre. Dans la mesure o\u00f9 la Russie exer\u00e7ait un contr\u00f4le effectif sur le territoire o\u00f9 ces d\u00e9tentions ont eu lieu, l\u2019\u00c9tat russe est responsable de ces actes, qui repr\u00e9sentent aussi des manquements \u00e0 ses obligations relatives aux droits de l\u2019homme d\u00e9coulant du PIDCP et de la CEDH.<\/p>\n<p>Dans certains cas, les forces russes ont particip\u00e9 directement \u00e0 la d\u00e9tention de personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne, et des personnes d\u00e9tenues au minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur ont rapport\u00e9 qu\u2019elles avaient \u00e9t\u00e9 interrog\u00e9es par des individus qui s\u2019\u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9s comme appartenant aux forces russes (&#8230;)<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>L\u2019ensemble des d\u00e9tenus interrog\u00e9s par Human Rights Watch ont d\u00e9crit des conditions de d\u00e9tention effroyables, dans de petites cellules surpeupl\u00e9es, au sous-sol du b\u00e2timent du minist\u00e8re sud-oss\u00e8te de l\u2019Int\u00e9rieur \u00e0 Tskhinvali. De nombreux d\u00e9tenus ont fait \u00e9tat d\u2019un traitement d\u00e9gradant, en particulier \u00e0 leur arriv\u00e9e dans les locaux. Les conditions mat\u00e9rielles qui r\u00e9gnaient \u00e0 Tskhinvali \u00e0 l\u2019\u00e9poque de ces d\u00e9tentions \u00e9taient terribles\u00a0: dans la ville il n\u2019y avait plus d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et l\u2019eau et la nourriture \u00e9taient rares. Ind\u00e9pendamment de ces conditions, les autorit\u00e9s russes et oss\u00e8tes avaient l\u2019obligation d\u2019offrir des conditions de d\u00e9tention humaines r\u00e9pondant aux normes internationales. Les mauvais traitements et le fait de causer intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 physique ou \u00e0 la sant\u00e9 constituent des crimes de guerre. Plusieurs d\u00e9tenus ont indiqu\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch que pendant leur p\u00e9riode de d\u00e9tention des fonctionnaires de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie \u00e9taient parfois pr\u00e9sents au minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Mauvais traitements en d\u00e9tention<\/p>\n<p>Tamaz Chalauri a d\u00e9crit comme suit le traitement subi aux mains des forces oss\u00e8tes \u00e0 son arriv\u00e9e au b\u00e2timent du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur \u00e0 Tskhinvali le 10 ao\u00fbt\u00a0: \u00ab\u00a0Ils nous ont fait aligner face au mur. Ils ont consign\u00e9 nos noms, nous ont fouill\u00e9s, ont pris tout ce que nous avions sur nous. Ils nous frappaient, nous donnaient des coups de pied, nous maudissaient sans arr\u00eat et nous appelaient \u00ab\u00a0cochons, enfoir\u00e9s de G\u00e9orgiens\u00a0\u00bb. D\u2019autres personnes ont \u00e9galement d\u00e9crit les fouilles, quelquefois associ\u00e9es \u00e0 des coups ou au d\u00e9shabillage, ainsi que la confiscation de l\u2019argent, des t\u00e9l\u00e9phones portables, des bijoux et des pi\u00e8ces d\u2019identit\u00e9. Aucun objet ne fut rendu aux d\u00e9tenus lors de leur remise en libert\u00e9, except\u00e9 les pi\u00e8ces d\u2019identit\u00e9 dans certains cas.<\/p>\n<p>Certains d\u00e9tenus ont rapport\u00e9 que les forces oss\u00e8tes les avaient oblig\u00e9s \u00e0 marcher ou \u00e0 cracher sur un drapeau g\u00e9orgien pos\u00e9 par terre pr\u00e8s du b\u00e2timent du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur. Lorsque Ilo Khabareli refusa de marcher ou de cracher sur le drapeau et dit \u00ab\u00a0Tuez-moi ici, parce que je ne le ferai pas\u00a0\u00bb, un combattant oss\u00e8te le frappa \u00e0 la t\u00eate en le poussant contre un mur, puis lui cogna \u00e0 nouveau la t\u00eate contre le mur. Vazha Lagazashivili a indiqu\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch que lorsqu\u2019il avait tent\u00e9 de contourner le drapeau, des Oss\u00e8tes l\u2019avaient frapp\u00e9 au dos et \u00e0 la nuque avec la crosse d\u2019une arme.<\/p>\n<p>Aucune des personnes interrog\u00e9es par Human Rights Watch n\u2019avait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e au centre de d\u00e9tention, except\u00e9 si elle avait re\u00e7u des coups \u00e0 son arriv\u00e9e comme expos\u00e9 ci-dessus. Cependant, d\u2019anciens d\u00e9tenus ont d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch que beaucoup d\u2019hommes, en particulier les jeunes, avaient \u00e9t\u00e9 battus, certains fr\u00e9quemment. Ils ont d\u00e9crit semblablement la fa\u00e7on dont les hommes \u00e9taient extraits de leur cellule et du sous-sol, ainsi que les traces de coups \u00e9videntes qu\u2019ils portaient \u00e0 leur retour. Manana Gogidze, \u00e2g\u00e9e de 48 ans et originaire de Tamarasheni, a indiqu\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch qu\u2019elle avait vu de jeunes hommes se faire frapper de mani\u00e8re r\u00e9guli\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous avons vu qu\u2019on les emmenait en haut et nous avons entendu leurs cris. Lorsqu\u2019on les ramenait, ils portaient clairement des traces de coups&#8230; J\u2019ai vu de mes yeux les ecchymoses quand j\u2019essayais de les aider. Un jeune homme de Tirdznisi avait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 plusieurs fois. J\u2019ai vu de grandes marques sombres surtout sur son dos&#8230; Il y avait un d\u00e9tenu [\u00e2g\u00e9]&#8230; qui ne parlait pas la langue oss\u00e8te alors qu\u2019il portait un nom oss\u00e8te. Un jour les gardiens l\u2019ont frapp\u00e9 parce qu\u2019il ne parlait pas la langue.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Salimat Bagaeva a d\u00e9clar\u00e9 ceci \u00e0 Human Rights Watch\u00a0: \u00ab\u00a0[L]es hommes jeunes, on les faisait sortir et on les rouait de coups. Je les ai vus. Leurs corps \u00e9taient couverts d\u2019ecchymoses. L\u2019un d\u2019eux avait le nez cass\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Certains des d\u00e9tenus mais non la totalit\u00e9 ont rapport\u00e9 qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 interrog\u00e9s pendant leur d\u00e9tention. L\u2019un d\u2019eux a indiqu\u00e9 avoir \u00e9t\u00e9 insult\u00e9 par un policier oss\u00e8te, mais aucun de ceux interrog\u00e9s par Human Rights Watch n\u2019a fait \u00e9tat de mauvais traitements subis pendant l\u2019interrogatoire.<\/p>\n<p>Conditions de d\u00e9tention d\u00e9gradantes<\/p>\n<p>Des d\u00e9tenus ont indiqu\u00e9 que le sous-sol comportait cinq cellules sombres, sales, mal ventil\u00e9es et d\u00e9pourvues de fen\u00eatres, con\u00e7ues pour une d\u00e9tention de courte dur\u00e9e. Les hommes et les femmes \u00e9taient plac\u00e9s dans des cellules s\u00e9par\u00e9es. Les cellules ayant vite \u00e9t\u00e9 surpeupl\u00e9es, les gardiens finirent par ouvrir les portes des cellules, ce qui permit aux d\u00e9tenus d\u2019aller dans le couloir ou dans la petite cour de promenade ext\u00e9rieure cl\u00f4tur\u00e9e qui \u00e9tait accessible depuis le sous-sol. Bien vite, ces zones se remplirent \u00e9galement car d\u2019autres d\u00e9tenus \u00e9taient amen\u00e9s au sous-sol. D\u2019apr\u00e8s un d\u00e9tenu, compte tenu du nombre \u00e9lev\u00e9 de personnes pr\u00e9sentes, \u00ab\u00a0il n\u2019y avait m\u00eame pas assez de place pour se promener dans le couloir ou dans la cour\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Comme il y avait dans les cellules beaucoup plus de d\u00e9tenus qu\u2019il n\u2019y avait de lits superpos\u00e9s \u00e0 leur disposition, la plupart d\u2019entre eux \u00e9taient contraints de dormir assis ou couch\u00e9s sur le sol des cellules, des couloirs ou de la cour de promenade. Rusudan Chrelidze, une d\u00e9tenue \u00e2g\u00e9e de 76 ans, a indiqu\u00e9 que dans sa cellule \u00ab\u00a0les femmes dormaient serr\u00e9es comme des sardines\u00a0\u00bb. Un d\u00e9tenu de Karal\u00e9ti \u00e2g\u00e9 de 47 ans, a rapport\u00e9 que dans sa cellule les gens dormaient \u00e0 tour de r\u00f4le parce qu\u2019il n\u2019y avait pas assez de place pour s\u2019allonger.<\/p>\n<p>Des d\u00e9tenus ont expliqu\u00e9 qu\u2019on leur donnait de petites quantit\u00e9s d\u2019eau, une eau qui contenait du sable et qui \u00e9tait souvent imbuvable, et trop peu de nourriture. Pendant les premiers jours de d\u00e9tention, les prisonniers ne re\u00e7urent que du pain. Les gardiens jetaient quatre ou cinq pains dans les cellules en disant \u00ab\u00a0Allez les cochons, mangez\u00a0!\u00a0\u00bb. Des d\u00e9tenus ont d\u00e9clar\u00e9 que par la suite ils avaient re\u00e7u de la nourriture en plus grande quantit\u00e9 et de meilleure qualit\u00e9, notamment du sarrasin, des rations sup\u00e9rieures de pain, et du th\u00e9. Ils ont indiqu\u00e9 avoir perdu beaucoup de poids pendant leurs deux semaines de d\u00e9tention.<\/p>\n<p>Il y avait un seul WC pour l\u2019ensemble des d\u00e9tenus et il \u00e9tait recouvert d\u2019une b\u00e2che de plastique que les d\u00e9tenus avaient eux-m\u00eames install\u00e9e. Les toilettes sentaient terriblement mauvais et d\u00e9bordaient souvent parce qu\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019eau. Lorsqu\u2019on lui a demand\u00e9 quel avait \u00e9t\u00e9 l\u2019aspect le plus difficile de sa d\u00e9tention, Rusudan Chrelidze a r\u00e9pondu\u00a0: \u00ab\u00a0Les toilettes \u00e9taient un gros probl\u00e8me. Il n\u2019y avait qu\u2019un WC et il y avait toujours une longue file pour y aller\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Travail forc\u00e9<\/p>\n<p>Les forces oss\u00e8tes ont oblig\u00e9 beaucoup de d\u00e9tenus de sexe masculin \u00e0 travailler, notamment \u00e0 ramasser des cadavres en d\u00e9composition dans les rues de Tskhinvali, \u00e0 creuser des tombes et \u00e0 ensevelir les corps, et \u00e9galement \u00e0 d\u00e9barrasser les rues des gravats g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par les hostilit\u00e9s. Deux d\u00e9tenus interrog\u00e9s par Human Rights Watch ont d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient port\u00e9s volontaires pour travailler certains jours, afin de pouvoir quitter les cellules surpeupl\u00e9es pendant quelques heures. Aucun des travailleurs n\u2019a re\u00e7u de compensation pour son travail. La quatri\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve dispose que, dans la mesure o\u00f9 cela est n\u00e9cessaire au maintien des services d\u2019int\u00e9r\u00eat public et pour r\u00e9pondre aux besoins de l\u2019arm\u00e9e et aux imp\u00e9ratifs humanitaires, on peut faire travailler les adultes (les individus \u00e2g\u00e9s d\u2019au moins 18 ans) en leur confiant des t\u00e2ches li\u00e9es \u00e0 l\u2019alimentation, au logement, \u00e0 l\u2019habillement ou \u00e0 la sant\u00e9 de la population civile. Le travail doit \u00eatre r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 de mani\u00e8re ad\u00e9quate et il ne peut pas y avoir d\u2019obligation de travail fond\u00e9e sur une quelconque discrimination. Le travail forc\u00e9 non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 ou abusif, ou un travail revenant \u00e0 participer \u00e0 des op\u00e9rations militaires, est strictement interdit.<\/p>\n<p>Vazha Lagazashivili, \u00e2g\u00e9 de 58 ans, a racont\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch qu\u2019on l\u2019avait forc\u00e9 \u00e0 travailler chaque jour pendant ses 20 jours de d\u00e9tention\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ils nous faisaient sortir \u00e0 9 heures du matin et jusqu\u2019\u00e0 tard le soir. On nettoyait les rues. Ils m\u2019ont dit que je devais y aller. On devait enlever les cadavres des rues. On devait les ramasser et les mettre dans des sacs mortuaires. Certains avaient des membres qui manquaient. [On a aussi] ramass\u00e9 des morceaux de corps.<\/p>\n<p>Parfois, on me faisait sortir pour faire un autre travail, comme d\u00e9charger des camions remplis d\u2019aide humanitaire en provenance de Russie&#8230; Quand on avait fini de d\u00e9charger les camions, ils nous donnaient une bo\u00eete de conserve par personne et du pain. On ne pouvait se reposer que quand on nous donnait \u00e0 manger, pendant environ une demi-heure. Bien s\u00fbr, je n\u2019\u00e9tais pas pay\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Revaz R., \u00e2g\u00e9 de 36 ans et originaire de Zemo Achabeti, a indiqu\u00e9 qu\u2019il avait fait partie des 30 hommes qui \u00e9taient forc\u00e9s \u00e0 travailler du d\u00e9but de la matin\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 19\u00a0heures ou 20 heures. \u00ab\u00a0On nettoyait la rue, on jetait les d\u00e9chets, on enlevait et on enterrait les morts. On a enterr\u00e9 environ 44 personnes. La plupart des cadavres commen\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 se d\u00e9composer\u00a0\u00bb, a-t-il confi\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch. Il a aussi d\u00e9clar\u00e9 que lorsque les hommes travaillaient, ils recevaient une nourriture de meilleure qualit\u00e9, comme des conserves de viande. Apr\u00e8s environ une semaine de d\u00e9tention, Gaioz Babutsidze, \u00e2g\u00e9 de 70 ans, fut lui aussi oblig\u00e9 par les forces oss\u00e8tes \u00e0 travailler pendant deux jours, d\u00e9chargeant des cercueils des camions et les pla\u00e7ant dans des tombes. Il estime \u00e0 50 le nombre de corps qu\u2019ils ont enterr\u00e9s.<\/p>\n<p>Ceux qui travaillaient \u00e9taient \u00e9galement soumis \u00e0 un traitement d\u00e9gradant lorsqu\u2019on les conduisait depuis les lieux de travail jusqu\u2019au b\u00e2timent du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur. \u00ab\u00a0Parfois, on nous faisait rentrer \u00e0 pied au poste de police&#8230; accompagn\u00e9s de quatre soldats&#8230; Dans la rue, les gens criaient contre nous, nous injuriaient. Ils nous maudissaient, juraient, nous traitaient de fils de putes, de cochons, de putains\u00a0\u00bb, a d\u00e9clar\u00e9 Vazha Lazagashivili \u00e0 Human Rights Watch.<\/p>\n<p>Les visites du CICR et de journalistes au centre de d\u00e9tention<\/p>\n<p>Des d\u00e9tenus ont rapport\u00e9 que le Comit\u00e9 international de la Croix-Rouge avait visit\u00e9 le centre de d\u00e9tention \u00e0 la mi-ao\u00fbt.<\/p>\n<p>Des journalistes visit\u00e8rent \u00e9galement le b\u00e2timent. David Giunashvili a indiqu\u00e9 avoir parl\u00e9 \u00e0 un journaliste du journal moscovite Nezavisimaya Gazeta. Tamaz Chalauri a dit \u00e0 Human Rights Watch qu\u2019on l\u2019avait forc\u00e9 \u00e0 donner une interview \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision russe. Emilia Lapachi, \u00e2g\u00e9e de 51 ans, a racont\u00e9 qu\u2019on avait fait pression sur elle afin qu\u2019elle parle positivement de sa d\u00e9tention devant des journalistes russes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Un jour, des journalistes russes sont venus nous interviewer. Les gardiens nous ont dit que&#8230; si nous voulions \u00eatre rel\u00e2ch\u00e9s, nous devions leur dire qu\u2019on nous avait bien trait\u00e9s et que nous n\u2019avions pas de plaintes \u00e0 formuler. On nous a dit de dire qu\u2019on nous avait plac\u00e9s en d\u00e9tention pour notre propre s\u00e9curit\u00e9. Nous en avons parl\u00e9 entre nous et nous avons d\u00e9cid\u00e9 que nous dirions n\u2019importe quoi pour \u00eatre rel\u00e2ch\u00e9s d\u2019ici.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>La lib\u00e9ration de d\u00e9tenus civils<\/p>\n<p>Le 21 ao\u00fbt, les forces oss\u00e8tes remirent en libert\u00e9 un groupe de 61 d\u00e9tenus \u2013\u00a0la plupart des personnes \u00e2g\u00e9es et toutes les femmes\u00a0\u2013 dans le cadre d\u2019un \u00e9change contre huit d\u00e9tenus que le minist\u00e8re g\u00e9orgien de la D\u00e9fense a qualifi\u00e9s de miliciens. D\u2019autres civils furent lib\u00e9r\u00e9s dans les jours qui suivirent, notamment, le 27 ao\u00fbt, un dernier groupe de 81 civils qui, selon le minist\u00e8re g\u00e9orgien de la D\u00e9fense, furent \u00e9chang\u00e9s contre quatre personnes d\u00e9tenues pendant la phase active du combat et qualifi\u00e9es de \u00ab\u00a0combattants\u00a0\u00bb, ainsi que neuf Oss\u00e8tes pr\u00e9c\u00e9demment condamn\u00e9s pour des infractions et qui purgeaient des peines dans des prisons g\u00e9orgiennes. Si l\u2019\u00e9change de prisonniers est un processus reconnu et l\u00e9gitime qui facilite le rapatriement de prisonniers qui sont aux mains de l\u2019ennemi, il est interdit de s\u2019en servir comme moyen de r\u00e9aliser un transfert de population. Il est \u00e9galement interdit d\u2019utiliser les prisonniers comme otages \u2013\u00a0cela reviendrait \u00e0 d\u00e9tenir ill\u00e9galement des personnes dans l\u2019intention de les utiliser pour forcer l\u2019ennemi \u00e0 faire ou \u00e0 s\u2019abstenir de faire quelque chose, comme condition pos\u00e9e \u00e0 leur lib\u00e9ration.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>228. \u00c0 ce sujet, Amnesty International a rapport\u00e9 ce qui suit (rapport pr\u00e9cit\u00e9, pp. 46-47)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes indiquent que 159 civils g\u00e9orgiens ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus par les autorit\u00e9s sud\u2011oss\u00e8tes de facto. Ces personnes ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenues dans le principal poste de police de Tskhinvali pendant des p\u00e9riodes de 3 \u00e0 10 jours, puis ont \u00e9t\u00e9 remises aux autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes entre le 19 et le 27 ao\u00fbt. Le 21 ao\u00fbt, des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s d\u2019Amnesty International ont parl\u00e9 \u00e0 un certain nombre de personnes du premier groupe de d\u00e9tenus g\u00e9orgiens lib\u00e9r\u00e9s. Leurs r\u00e9cits font appara\u00eetre que les premiers d\u00e9tenus civils ont \u00e9t\u00e9 captur\u00e9s aux alentours du 10 ao\u00fbt, alors que les hostilit\u00e9s \u00e9taient encore en cours. Il s\u2019agissait principalement de jeunes hommes. La majorit\u00e9 des d\u00e9tenus civils semblent toutefois avoir \u00e9t\u00e9 pris apr\u00e8s le 13 ao\u00fbt, c\u2019est-\u00e0-dire apr\u00e8s la cessation officielle des hostilit\u00e9s et pendant les pillages et la destruction des villages g\u00e9orgiens proches de Tskhinvali. La plupart de ces personnes d\u00e9tenues dans un second temps \u00e9taient des habitants \u00e2g\u00e9s qui n\u2019avaient pas fui lors du conflit. On peut certes soutenir que l\u2019on a fait sortir ces personnes de chez elles pour leur propre s\u00e9curit\u00e9, mais le danger qu\u2019elles couraient en y restant d\u00e9coulait des actes criminels commis par les forces oss\u00e8tes, les milices et les particuliers impliqu\u00e9s dans les incendies et les pillages de villages g\u00e9orgiens.<\/p>\n<p>Les r\u00e9cits livr\u00e9s par les d\u00e9tenus font appara\u00eetre que pendant leur captivit\u00e9 on leur a fourni des denr\u00e9es alimentaires de base et du th\u00e9. Ils ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus, sans mat\u00e9riel de couchage ni couvertures, dans quatre cellules qui donnaient sur une cour de promenade ext\u00e9rieure, qui fut de plus en plus surpeupl\u00e9e \u00e0 mesure que de nouveaux prisonniers arrivaient. Si les d\u00e9tenus avec lesquels nous avons parl\u00e9 ont dit avoir fait l\u2019objet d\u2019agressions verbales fr\u00e9quentes, ils n\u2019ont pas laiss\u00e9 entendre qu\u2019ils auraient subi pendant leur captivit\u00e9 des mauvais traitements physiques outrepassant d\u2019\u00e9videntes difficult\u00e9s \u2013\u00a0en particulier pour les nombreux prisonniers \u00e2g\u00e9s\u00a0\u2013 li\u00e9es au manque de place, \u00e0 la chaleur et \u00e0 l\u2019inconfort. Ils ont toutefois d\u00e9clar\u00e9 que pendant la journ\u00e9e on faisait sortir du poste de police les d\u00e9tenus les plus valides, qu\u2019on les frappait et qu\u2019on les faisait travailler en les chargeant d\u2019enlever les gravats des rues de Tskhinvali.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>229. Le passage pertinent du rapport de l\u2019OSCE susmentionn\u00e9 (pp.\u00a038\u201139) se lit comme suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0De nombreux civils furent d\u00e9tenus de mani\u00e8re arbitraire en Oss\u00e9tie du Sud, principalement par les forces arm\u00e9es oss\u00e8tes. Beaucoup d\u2019entre eux furent emmen\u00e9s dans des lieux de d\u00e9tention \u00e0 Tskhinvali.<\/p>\n<p>La HRAM a interrog\u00e9 plusieurs personnes d\u00e9plac\u00e9es qui avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenues arbitrairement puis par la suite lib\u00e9r\u00e9es. Chacune d\u2019elles a livr\u00e9 de nombreux d\u00e9tails. Un villageois de Tamarasheni, par exemple, fut arr\u00eat\u00e9 par des miliciens oss\u00e8tes alors qu\u2019il essayait d\u2019\u00e9teindre un feu dans une porcherie. Son \u00e9pouse fut \u00e9galement d\u00e9tenue. On ne leur donna ni raison ni explication pour justifier leur d\u00e9tention. Ils furent emmen\u00e9s \u00e0 Tskhinvali et d\u00e9tenus dans une enceinte qui comportait une petite pi\u00e8ce et une grande cour. Ils ne furent ni menott\u00e9s ni soumis \u00e0 des mauvais traitements physiques mais ils durent dormir par terre et ne re\u00e7urent que du pain et de l\u2019eau. Deux autres femmes du m\u00eame village furent d\u00e9tenues dans des conditions similaires. L\u2019une d\u2019elles a rapport\u00e9 qu\u2019elle avait pass\u00e9 dix jours assise au centre de d\u00e9tention parce qu\u2019il n\u2019y avait pas de lits et qu\u2019il y avait un seul WC ouvert, utilis\u00e9 par les hommes comme par les femmes. Il n\u2019\u00e9tait pas possible de voir un m\u00e9decin, mais quelques m\u00e9dicaments \u00e9taient distribu\u00e9s. Elle se rappelait avoir vu \u00ab\u00a0des Russes se comportant comme des superviseurs\u00a0\u00bb au centre de d\u00e9tention.<\/p>\n<p>Deux hommes originaires du village de Java ont expliqu\u00e9 avoir \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9s dans une prison improvis\u00e9e \u00e0 Tskhinvali, situ\u00e9e dans un b\u00e2timent de trois \u00e9tages, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une pharmacie. Quatre-vingt-quinze d\u00e9tenus s\u2019entassaient dans cinq ou six pi\u00e8ces\u00a0; ils avaient acc\u00e8s \u00e0 une cour pav\u00e9e entour\u00e9e d\u2019une solide cl\u00f4ture m\u00e9tallique. Le centre de d\u00e9tention \u00e9tait gard\u00e9 par des hommes en tenue militaire. Les d\u00e9tenus recevaient de petits repas constitu\u00e9s de sarrasin et de pain une ou deux fois par jour, avec du th\u00e9. Les deux villageois furent affect\u00e9s s\u00e9par\u00e9ment \u00e0 des d\u00e9tachements charg\u00e9s d\u2019effectuer des travaux. L\u2019un passa quatre jours \u00e0 balayer les rues et \u00e0 charger des camions, l\u2019autre fut forc\u00e9 \u00e0 enterrer des cadavres. Quand ils travaillaient en d\u00e9tachements, ils \u00e9taient gard\u00e9s par des Oss\u00e8tes. Aucun d\u2019eux ne subit de mauvais traitements physiques. Leur remise en libert\u00e9 fut organis\u00e9e par le CICR \u00e0 la date du 27 ao\u00fbt.<\/p>\n<p>La HRAM a \u00e9galement interrog\u00e9 une femme originaire de Kekhvi, qui fut d\u00e9tenue avec de nombreux autres villageois par la police oss\u00e8te. Leur lieu de d\u00e9tention \u00e9tait un b\u00e2timent situ\u00e9 au centre de Tskhinvali, devantune pharmacie connue, peut-\u00eatre celle d\u00e9crite par les deux hommes originaires de Java (voir ci-dessus). Cette femme et les autres villageois furent d\u00e9tenus pendant neuf jours. Le centre de d\u00e9tention comptait 161 personnes, hommes et femmes \u00e9tant d\u00e9tenus ensemble. \u00ab\u00a0Nous \u00e9tions comme des chiens, comme des animaux. Il y avait un WC \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nous et j\u2019\u00e9tais couch\u00e9e par terre sans matelas, je dormais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du WC et je suffoquais \u00e0 cause de l\u2019odeur. Comme repas, nous ne recevions qu\u2019un petit morceau de pain, pas de th\u00e9. C\u2019\u00e9tait juste de l\u2019eau chaude, sans sucre. Certains gars parmi les prisonniers montaient et ramenaient la nourriture en bas, mais nous n\u2019avions pas de contact avec le personnel de la prison.\u00a0\u00bb Les d\u00e9tenus n\u2019eurent pas acc\u00e8s \u00e0 un avocat et ne purent voir un m\u00e9decin qu\u2019\u00e0 leur cinqui\u00e8me jour de d\u00e9tention, lorsqu\u2019un repr\u00e9sentantdu CICR visita la prison. Certains des jeunes hommes d\u00e9tenus furent forc\u00e9s \u00e0 enterrer des cadavres. Un autre habitant du m\u00eame village a livr\u00e9 un r\u00e9cit tr\u00e8s similaire.<\/p>\n<p>Un prisonnier a expliqu\u00e9 avoir \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 avec ses voisins par des \u00ab\u00a0Oss\u00e8tes\u00a0\u00bb et avoir \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 \u00e0 Tskhinvali\u00a0; l\u00e0, le groupe avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenu dans un sous-sol malpropre. Apr\u00e8s leur entr\u00e9e dans le b\u00e2timent, on les avait forc\u00e9s \u00e0 s\u2019essuyer les pieds sur un drapeau g\u00e9orgien puis \u00e0 cracher dessus. Le d\u00e9tenu a relat\u00e9 qu\u2019on l\u2019avait ensuite emmen\u00e9 dans une pi\u00e8ce o\u00f9 il avait subi une fouille \u00e0 corps, o\u00f9 on l\u2019avait vol\u00e9 et frapp\u00e9 avec des fusils et avec les poings. Les conditions au centre de d\u00e9tention avaient \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s mauvaises. Il y avait tr\u00e8s peu de nourriture \u2013 \u00ab\u00a0pour vingt personnes, nous recevions trois pains\u00a0; et pour chaque personne il y avait un petit verre de sarrasin bouilli et un verre de th\u00e9 rouge sans sucre\u00a0\u00bb \u2013 et l\u2019eau provenait d\u2019un tonneau dans les toilettes. Les d\u00e9tenus furent forc\u00e9s \u00e0 travailler dans des \u00e9quipes charg\u00e9es d\u2019enterrer les cadavres\u00a0; le villageois a d\u00e9clar\u00e9 avoir lui-m\u00eame enterr\u00e9 44 corps. Apr\u00e8s une dizaine de jours, les femmes et une quinzaine d\u2019hommes \u00e2g\u00e9s furent lib\u00e9r\u00e9s, mais les hommes jeunes furent gard\u00e9s une semaine de plus. Un ou deux jours apr\u00e8s la remise en libert\u00e9 des femmes, les d\u00e9tenus re\u00e7urent la visite de responsables religieux g\u00e9orgiens, qui apport\u00e8rent de la nourriture, puis du CICR, qui leur fournit v\u00eatements et couvertures. La personne interrog\u00e9e pr\u00e9sumait que ses ravisseurs avaient sciemment lib\u00e9r\u00e9 les femmes avant d\u2019autoriser la visite de la Croix\u2011Rouge, de mani\u00e8re \u00e0 emp\u00eacher qu\u2019une organisation internationale puisse voir des femmes d\u00e9tenues dans de telles conditions. La personne interrog\u00e9e, de m\u00eame que 84 autres d\u00e9tenus, fut rel\u00e2ch\u00e9e dans le cadre d\u2019un \u00e9change de prisonniers le 27 ao\u00fbt, au terme de 16 jours de d\u00e9tention.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>b) L\u00e9galit\u00e9 de leur d\u00e9tention<\/p>\n<p>230. En sa partie pertinente, le rapport de la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE se lit comme suit (Volume II, p. 361)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Au cours de la r\u00e9union du 5 juin 2009 entre [la mission] et les repr\u00e9sentants du minist\u00e8re de la D\u00e9fense sud-oss\u00e8te de facto et du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te de facto, ces autorit\u00e9s ont en fait reconnu que des civils avaient \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sents dans les locaux du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, mais ont indiqu\u00e9 que ces personnes y avaient \u00e9t\u00e9 amen\u00e9es dans le cadre de mesures de s\u00e9curit\u00e9 destin\u00e9es \u00e0 les prot\u00e9ger des effets des hostilit\u00e9s. Ces dires sont non seulement en totale contradiction avec de nombreux t\u00e9moignages de personnes d\u00e9tenues dans ces locaux mais, quand bien m\u00eame ils seraient v\u00e9ridiques, il serait impossible d\u2019expliquer pourquoi, si ces mesures avaient \u00e9t\u00e9 prises \u00e0 des fins de protection, ces personnes n\u2019ont \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9es que le 27 ao\u00fbt, soit deux semaines apr\u00e8s la fin des hostilit\u00e9s, et pourquoi elles ont d\u00fb nettoyer les rues et enterrer des cadavres.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>231. La partie pertinente du rapport de Human Rights Watch (pr\u00e9cit\u00e9, pp. 172-173 et 181-182) se lit ainsi\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans le cadre d\u2019hostilit\u00e9s et d\u2019une occupation, la quatri\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve permet d\u2019interner ou de mettre en r\u00e9sidence forc\u00e9e les personnes prot\u00e9g\u00e9es telles que les civils pour d\u2019\u00ab\u00a0imp\u00e9rieuses consid\u00e9rations de s\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb. Toutefois, la d\u00e9tention ill\u00e9gale d\u2019une personne prot\u00e9g\u00e9e est un crime de guerre.<\/p>\n<p>Human Rights Watch ne dispose pas de preuves indiquant que des motifs raisonnables touchant \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 auraient justifi\u00e9 la d\u00e9tention des 159 personnes d\u00e9tenues par les forces oss\u00e8tes et russes. Un grand nombre de ces d\u00e9tenus \u00e9taient tr\u00e8s \u00e2g\u00e9s, et il y avait parmi eux un jeune enfant. La plupart de ces personnes ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9es dans des circonstances donnant fortement \u00e0 penser qu\u2019elles n\u2019avaient pas pris les armes, ne participaient pas aux hostilit\u00e9s et ne constituaient pas \u00e0 un autre titre une menace pour la s\u00e9curit\u00e9, comme expos\u00e9 ci-dessous.<\/p>\n<p>Si parmi les d\u00e9tenus il y avait des G\u00e9orgiens qui avaient particip\u00e9 aux hostilit\u00e9s contre les forces oss\u00e8tes ou russes, mais qui n\u2019appartenaient pas \u00e0 l\u2019arm\u00e9e g\u00e9orgienne, au regard du droit international humanitaire ces personnes devaient \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des combattants non privil\u00e9gi\u00e9s. Les G\u00e9orgiens ayant pris les armes pour d\u00e9fendre leur vie ou leurs biens contre l\u2019avanc\u00e9e des forces oss\u00e8tes ou russes devaient \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des civils arm\u00e9s. Dans les deux cas, la d\u00e9tention de ces personnes devait \u00eatre tenue pour raisonnable pour des motifs de s\u00e9curit\u00e9. De telles personnes ont droit \u00e0 la protection garantie aux civils en vertu de la quatri\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve. Les d\u00e9tentions doivent \u00eatre mises en \u0153uvre suivant une proc\u00e9dure r\u00e9guli\u00e8re permise au regard du droit international humanitaire. Ces d\u00e9tenus ont le droit de faire appel de leur internement et de faire r\u00e9examiner leur situation tous les six mois. La quatri\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve contient des r\u00e8gles d\u00e9taill\u00e9es pour un traitement humain des personnes intern\u00e9es. Le Comit\u00e9 international de la Croix\u2011Rouge doit avoir acc\u00e8s \u00e0 toutes les personnes prot\u00e9g\u00e9es, o\u00f9 qu\u2019elles se trouvent, qu\u2019elles soient ou non priv\u00e9es de libert\u00e9.<\/p>\n<p>Compte tenu de leur vuln\u00e9rabilit\u00e9 particuli\u00e8re, les enfants b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019une protection sp\u00e9cifique au regard des Conventions de Gen\u00e8ve. Le Protocole I \u00e9nonce\u00a0: \u00ab\u00a0Les enfants doivent faire l\u2019objet d\u2019un respect particulier (&#8230;) Les Parties au conflit leur apporteront les soins et l\u2019aide dont ils ont besoin du fait de leur \u00e2ge ou pour toute autre raison\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident oss\u00e8te Eduard Kokoity a d\u00e9clar\u00e9 que \u00ab\u00a0des personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenues pour leur propre s\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb et que \u00ab\u00a0le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur les [a prot\u00e9g\u00e9es] et leur [a sauv\u00e9] la vie\u00a0\u00bb. Certes, les Conventions de Gen\u00e8ve permettent l\u2019internement aux fins de la s\u00e9curit\u00e9 des civils, mais Human Rights Watch n\u2019a pas trouv\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments d\u00e9montrant que les d\u00e9tentions op\u00e9r\u00e9es par les Russes et les Oss\u00e8tes visaient cet objectif ou \u00e9taient justifi\u00e9es par de telles consid\u00e9rations. Le fait que la majorit\u00e9 des personnes aient \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenues alors que les militaires g\u00e9orgiens se retiraient, et dans des secteurs o\u00f9 les Russes et les Oss\u00e8tes exer\u00e7aient un contr\u00f4le effectif, donne \u00e0 penser que dans la plupart des cas les civils n\u2019\u00e9taient pas susceptibles d\u2019\u00eatre menac\u00e9s par un combat arm\u00e9. En outre, les forces russes et oss\u00e8tes ont appr\u00e9hend\u00e9 la plupart des personnes concern\u00e9es de mani\u00e8re violente et mena\u00e7ante et elles leur ont fait subir un traitement et des conditions inhumains et d\u00e9gradants, ainsi que du travail forc\u00e9, ce qui ne traduit gu\u00e8re une intention de la part de ces forces de veiller \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 et au bien-\u00eatre individuels des personnes d\u00e9tenues.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>2. Audition de t\u00e9moins<\/em><\/p>\n<p>232. T10, T11 et T12, trois civils g\u00e9orgiens, ont tous indiqu\u00e9 avoir \u00e9t\u00e9 captur\u00e9s par des forces sud-oss\u00e8tes les 10 ou 11 ao\u00fbt 2008, puis d\u00e9tenus dans la cave du \u00ab\u00a0minist\u00e8re des affaires int\u00e9rieures\u00a0\u00bb d\u2019Oss\u00e9tie du Sud \u00e0 Tskhinvali. Les conditions de d\u00e9tention auraient \u00e9t\u00e9 ind\u00e9centes, les cellules surpeupl\u00e9es, sombres et sales, et apr\u00e8s quelque temps les hommes et les femmes n\u2019auraient plus \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus s\u00e9par\u00e9ment. Les deux premiers ont \u00e9galement indiqu\u00e9 avoir subi des mauvais traitements, notamment des coups et des insultes, et d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9s pour nettoyer les rues de Tskhinvali et de ramasser les cadavres. La troisi\u00e8me a indiqu\u00e9 avoir \u00e9t\u00e9 forc\u00e9e de nettoyer les bureaux et dortoirs qui se trouvaient au deuxi\u00e8me \u00e9tage du b\u00e2timent.<\/p>\n<p>233. T20, Commandant des force communes de maintien de la paix d\u2019Oss\u00e9tie du Sud de septembre 2004 \u00e0 octobre 2008, T19, \u00ab\u00a0Ombudsman des droits de l\u2019homme en Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb en ao\u00fbt 2008, et T25, responsable du \u00ab\u00a0centre de d\u00e9tention\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9poque des faits, ont tous soutenus que les civils g\u00e9orgiens avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus dans la cave du \u00ab\u00a0minist\u00e8re des affaires int\u00e9rieures de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb \u00e0 Tskhinvali pour leur propre s\u00e9curit\u00e9. En effet, suite \u00e0 l\u2019agression g\u00e9orgienne, de nombreux Sud-Oss\u00e8tes auraient cherch\u00e9 \u00e0 se venger des G\u00e9orgiens. D\u2019apr\u00e8s T25, les premiers civils g\u00e9orgiens seraient arriv\u00e9s les 11 ou 12 ao\u00fbt et les derniers auraient quitt\u00e9 le centre le 26 ao\u00fbt 2008. Les femmes auraient repr\u00e9sent\u00e9 moins d\u2019un tiers des d\u00e9tenus. Pour ce qui est des conditions de d\u00e9tention, il y aurait eu 7\u00a0cellules de tailles diff\u00e9rentes, 2 toilettes et quelques locaux communs pour plus de 160 d\u00e9tenus, mais uniquement des lits pour environ la moiti\u00e9 des d\u00e9tenus. Il a reconnu que les locaux n\u2019\u00e9taient pas con\u00e7us pour accueillir autant de d\u00e9tenus. De plus, il a confirm\u00e9 que le \u00ab\u00a0Procureur d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb avait ordonn\u00e9 le nettoyage des rues de Tshkinvali par les d\u00e9tenus g\u00e9orgiens. Cependant, il aurait \u00e9t\u00e9 facile de trouver des volontaires compte tenu des conditions de d\u00e9tention. Enfin, il a indiqu\u00e9 que les forces arm\u00e9es russes livraient la nourriture et l\u2019eau. T20 a expliqu\u00e9 que les forces russes avaient interrog\u00e9 des d\u00e9tenus dans une autre partie du b\u00e2timent.<\/p>\n<p><strong>D. Dispositions pertinentes du droit international humanitaire<\/strong><\/p>\n<p>234. Les dispositions pertinentes \u00e0 cet \u00e9gard sont les articles 27, 32, 33\u00a0(1), 34, 42 (1), 43, 78 (1) et (2), 85, 89, 95, 146 et 147 de la Convention (IV) de Gen\u00e8ve relative \u00e0 la protection des personnes civiles en temps de guerre, ainsi que l\u2019article 75 du Protocole (I) relatif \u00e0 la protection des victimes des conflits arm\u00e9s internationaux.<\/p>\n<p>235. Eu \u00e9gard aux griefs soulev\u00e9s en l\u2019esp\u00e8ce, il n\u2019y a pas de conflit entre l\u2019article 3 de la Convention et ces dispositions du droit international humanitaire, qui pr\u00e9voient d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale que les personnes d\u00e9tenues soient trait\u00e9es avec humanit\u00e9 et dans des conditions d\u00e9centes.<\/p>\n<p>236. Il peut en revanche y avoir un conflit entre l\u2019article 5 de la Convention et les dispositions pertinentes du droit international humanitaire, comme la Cour l\u2019a \u00e9nonc\u00e9 dans l\u2019arr\u00eat Hassan (pr\u00e9cit\u00e9)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a097. (&#8230;) La Cour consid\u00e8re (&#8230;) que les arrestations conduites en temps de paix et les arrestations de combattants au cours d\u2019un conflit arm\u00e9 pr\u00e9sentent d\u2019importantes diff\u00e9rences quant \u00e0 leur contexte et \u00e0 leur finalit\u00e9. Elle estime qu\u2019une d\u00e9tention d\u00e9cid\u00e9e en vertu des pouvoirs conf\u00e9r\u00e9s par les troisi\u00e8me et quatri\u00e8me Conventions de Gen\u00e8ve ne correspond \u00e0 aucune des cat\u00e9gories \u00e9num\u00e9r\u00e9es aux alin\u00e9as a) \u00e0 f) de l\u2019article 5 \u00a7 1. Si l\u2019alin\u00e9a c) peut sembler \u00e0 premi\u00e8re vue\u00eatrela disposition la plus pertinente, il n\u2019y a pas forc\u00e9ment de corr\u00e9lation entre, d\u2019une part, les raisons de s\u00e9curit\u00e9 justifiant l\u2019internement et, d\u2019autre part, les raisons plausibles de penser qu\u2019une infraction a \u00e9t\u00e9 commise ou le risque de perp\u00e9tration d\u2019une infraction p\u00e9nale. Pour ce qui est des combattants d\u00e9tenus en tant que prisonniers de guerre, la Cour ne peut gu\u00e8re consid\u00e9rer que leur d\u00e9tention tombe sous le coup de l\u2019article 5 \u00a7 1 c) car ils b\u00e9n\u00e9ficient des privil\u00e8ges attach\u00e9s au statut de combattant, ce qui leur permet de participer aux hostilit\u00e9s sans encourir de sanctions p\u00e9nales.<\/p>\n<p>98. En outre, l\u2019article 5 \u00a7 2 exige que tout d\u00e9tenu soit promptement inform\u00e9 des raisons de son arrestation, et l\u2019article 5 \u00a7 4 que tout d\u00e9tenu ait le droit d\u2019introduire un recours devant un tribunal afin que celui-ci statue \u00e0 bref d\u00e9lai sur la l\u00e9galit\u00e9 de sa d\u00e9tention.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>237. Cependant, la situation est diff\u00e9rente en l\u2019esp\u00e8ce, \u00e9tant donn\u00e9 que la justification de la d\u00e9tention des civils g\u00e9orgiens avanc\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur (\u00e0 savoir assurer la s\u00e9curit\u00e9 des civils et non celle de la Puissance en question) n\u2019est autoris\u00e9e ni par l\u2019article\u00a05 de la Convention ni par les dispositions pertinentes du droit international humanitaire. En effet, d\u2019apr\u00e8s ce dernier, la d\u00e9tention de civils n\u2019est permise que si \u00ab\u00a0la s\u00e9curit\u00e9 de la Puissance au pouvoir de laquelle ces personnes se trouvent le rend absolument n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb (article 42 \u00a7 1 de la Convention (IV) de Gen\u00e8ve). D\u00e8s lors, les motifs expos\u00e9s \u00e0 cet \u00e9gard dans l\u2019arr\u00eat Hassan ne trouvent pas \u00e0 s\u2019appliquer en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p><strong>E. Appr\u00e9ciation de la Cour<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Sur la juridiction<\/em><\/p>\n<p>238. La Cour rel\u00e8ve d\u2019embl\u00e9e qu\u2019il n\u2019est pas contest\u00e9 qu\u2019un grand nombre de civils g\u00e9orgiens (environ 160, dont environ un tiers de femmes) assez \u00e2g\u00e9s pour la plupart ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus par les forces sud-oss\u00e8tes dans la cave du \u00ab\u00a0minist\u00e8re des affaires int\u00e9rieures d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb \u00e0 Tskhinvali environ entre le 10 et le 27 ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>239. \u00c9tant donn\u00e9 que les civils g\u00e9orgiens \u00e9taient d\u00e9tenus notamment apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s, la Cour conclut qu\u2019ils relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au sens de l\u2019article 1 de la Convention (paragraphe 175 ci-dessus) et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard. Il faudra ensuite d\u00e9terminer s\u2019il y a eu violation des droits prot\u00e9g\u00e9s par la Convention de nature \u00e0 engager la responsabilit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<\/p>\n<p><em>2. Sur la violation all\u00e9gu\u00e9e des articles 3 et 5 de la Convention<\/em><\/p>\n<p>a) Principes g\u00e9n\u00e9raux quant \u00e0 l\u2019article 3 de la Convention<\/p>\n<p>240. La Cour a \u00e9nonc\u00e9 les principes g\u00e9n\u00e9raux notamment dans les arr\u00eats Ananayev et autresc.\u00a0Russie et Idalov c. Russie, puis dans l\u2019arr\u00eat G\u00e9orgie c.\u00a0Russie(I) (pr\u00e9cit\u00e9)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(&#8230;) l\u2019article 3 de la Convention consacre l\u2019une des valeurs les plus fondamentales des soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques. La prohibition de la torture et des peines ou traitements inhumains ou d\u00e9gradants est absolue, quels que soient les circonstances et les agissements de la victime (voir, par exemple, Labita c.\u00a0Italie [GC], no 26772\/95, \u00a7\u00a0119, CEDH 2000\u2011IV). Un mauvais traitement doit atteindre un seuil minimum de gravit\u00e9 pour tomber sous le coup de l\u2019article 3. L\u2019appr\u00e9ciation de ce minimum est relative\u00a0; elle d\u00e9pend de l\u2019ensemble des donn\u00e9es de la cause, notamment de la dur\u00e9e du traitement et de ses cons\u00e9quences physiques ou mentales ainsi que, parfois, du sexe, de l\u2019\u00e2ge et de l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 de la victime (voir, parmi d\u2019autres pr\u00e9c\u00e9dents, Irlande c. Royaume-Uni, 18 janvier 1978, \u00a7 162, s\u00e9rie A no 25).<\/p>\n<p>Un mauvais traitement qui atteint un tel seuil minimum de gravit\u00e9 implique en g\u00e9n\u00e9ral des l\u00e9sions corporelles ou de vives souffrances physiques ou mentales. Toutefois, m\u00eame en l\u2019absence de s\u00e9vices de ce type, d\u00e8s lors que le traitement humilie ou avilit un individu, t\u00e9moignant d\u2019un manque de respect pour sa dignit\u00e9 humaine ou la diminuant, ou qu\u2019il suscite chez l\u2019int\u00e9ress\u00e9 des sentiments de peur, d\u2019angoisse ou d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 propres \u00e0 briser sa r\u00e9sistance morale et physique, il peut \u00eatre qualifi\u00e9 de d\u00e9gradant et tomber ainsi \u00e9galement sous le coup de l\u2019interdiction \u00e9nonc\u00e9e \u00e0 l\u2019article\u00a03 (voir, parmi d\u2019autres pr\u00e9c\u00e9dents, Vasyukov c. Russie, no 2974\/05, \u00a7 59, 5\u00a0avril 2011).<\/p>\n<p>Pour ce qui est des mesures privatives de libert\u00e9, la Cour a toujours soulign\u00e9 que, pour relever de l\u2019article 3, la souffrance et l\u2019humiliation inflig\u00e9es doivent en tout cas aller au-del\u00e0 de celles que comporte in\u00e9vitablement la privation de libert\u00e9. L\u2019\u00c9tat doit s\u2019assurer que tout prisonnier est d\u00e9tenu dans des conditions compatibles avec le respect de la dignit\u00e9 humaine, que les modalit\u00e9s d\u2019ex\u00e9cution de la mesure ne soumettent pas l\u2019int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 une d\u00e9tresse ou \u00e0 une \u00e9preuve d\u2019une intensit\u00e9 qui exc\u00e8de le niveau in\u00e9vitable de souffrance inh\u00e9rent \u00e0 la d\u00e9tention et que, eu \u00e9gard aux exigences pratiques de l\u2019emprisonnement, la sant\u00e9 et le bien-\u00eatre du prisonnier sont assur\u00e9s de mani\u00e8re ad\u00e9quate (Kud\u0142a c.\u00a0Pologne [GC], no\u00a030210\/96, \u00a7\u00a7 92-94, CEDH\u00a02000\u2011XI\u00a0; et Popov c. Russie, no 26853\/04, \u00a7 208, 13\u00a0juillet 2006).<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019on \u00e9value les conditions de d\u00e9tention, il y a lieu de tenir compte de leurs effets cumulatifs ainsi que des all\u00e9gations sp\u00e9cifiques du requ\u00e9rant (Dougoz c. Gr\u00e8ce, no 40907\/98, \u00a7\u00a046, CEDH 2001\u2011II). La dur\u00e9e de d\u00e9tention d\u2019une personne dans des conditions particuli\u00e8res doit elle aussi \u00eatre prise en consid\u00e9ration (voir, parmi d\u2019autres pr\u00e9c\u00e9dents, Alver c. Estonie, no\u00a064812\/01, \u00a7\u00a050, 8 novembre 2005). \u00bb<\/p>\n<p>(Ananyev et autres c. Russie [GC], nos\u00a042525\/07 et 60800\/08, \u00a7\u00a7\u00a0139\u2011142, 10\u00a0janvier 2012, Idalov c. Russie [GC], no 5826\/03, \u00a7\u00a7 91-95, 22\u00a0mai 2012, et G\u00e9orgie c. Russie(I), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0192).<\/p>\n<p>b) Principes g\u00e9n\u00e9raux quant \u00e0 l\u2019article 5 de la Convention<\/p>\n<p>241. Le passage pertinent de l\u2019arr\u00eat El-Masri c. l\u2019ex-R\u00e9publique yougoslave de Mac\u00e9doine ([GC], no 39630\/09, CEDH 2012) se lit ainsi\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0230. La Cour note d\u2019embl\u00e9e l\u2019importance fondamentale des garanties figurant \u00e0 l\u2019article 5 pour assurer aux individus dans une d\u00e9mocratie le droit \u00e0 ne pas \u00eatre soumis \u00e0 des d\u00e9tentions arbitraires par les autorit\u00e9s. C\u2019est pour cette raison qu\u2019elle ne cesse de souligner dans sa jurisprudence que toute privation de libert\u00e9 doit observer les normes de fond comme de proc\u00e9dure de la l\u00e9gislation nationale mais \u00e9galement se conformer au but m\u00eame de l\u2019article 5\u00a0: prot\u00e9ger l\u2019individu contre l\u2019arbitraire (Chahal, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0118). Atteste de l\u2019importance de la protection accord\u00e9e \u00e0 l\u2019individu contre l\u2019arbitraire le fait que l\u2019article 5 \u00a7 1 dresse la liste exhaustive des circonstances dans lesquelles un individu peut \u00eatre l\u00e9galement priv\u00e9 de sa libert\u00e9, \u00e9tant bien entendu que ces circonstances appellent une interpr\u00e9tation \u00e9troite puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019exceptions \u00e0 une garantie fondamentale de la libert\u00e9 individuelle (Quinn c. France, 22 mars 1995, \u00a7 42, s\u00e9rie A no 311).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>c) Application des principes susmentionn\u00e9s aux faits de l\u2019esp\u00e8ce<\/p>\n<p>i. Quant aux all\u00e9gations de violation de l\u2019article 3 de la Convention<\/p>\n<p>242. La Cour rel\u00e8ve que les t\u00e9moignages des civils g\u00e9orgiens sur leurs difficiles conditions de d\u00e9tention concordent avec les informations figurant dans les rapports de Human Rights Watch, d\u2019Amnesty International et de l\u2019OSCE. La d\u00e9claration \u00e0 l\u2019audition de t\u00e9moins de T25, directeur du \u00ab\u00a0centre de d\u00e9tention\u00a0\u00bb, est \u00e9galement r\u00e9v\u00e9latrice \u00e0 cet \u00e9gard, notamment lorsqu\u2019il explique qu\u2019il y avait 7cellules de tailles diff\u00e9rentes, 2toilettes et quelques locaux communs pour plus de 160d\u00e9tenus et uniquement des lits pour environ la moiti\u00e9 d\u2019entre eux. Il reconna\u00eet \u00e9galement que la cave du minist\u00e8re de l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud n\u2019\u00e9tait pas con\u00e7ue pour accueillir un si grand nombre de d\u00e9tenus. L\u2019argument du gouvernement d\u00e9fendeur selon lequel il n\u2019y aurait pas eu d\u2019autres lieux disponibles ne saurait \u00eatre accept\u00e9.<\/p>\n<p>243. Or l\u2019exigu\u00eft\u00e9 extr\u00eame dans une cellule de prison est un aspect particuli\u00e8rement important qui doit \u00eatre pris en compte afin d\u2019\u00e9tablir si les conditions de d\u00e9tention litigieuses \u00e9taient \u00ab\u00a0d\u00e9gradantes\u00a0\u00bb au sens de l\u2019article 3 de la Convention (Ananyev et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0143, et G\u00e9orgie c.\u00a0Russie(I), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 200). De plus, les hommes et les femmes \u00e9taient d\u00e9tenus ensemble pendant une certaine p\u00e9riode et il n\u2019y avait pas assez de lits, ce qui est particuli\u00e8rement \u00e9prouvant pour des personnes \u00e2g\u00e9es. Enfin, force est de constater que les conditions sanitaires et d\u2019hygi\u00e8ne \u00e9l\u00e9mentaires n\u2019\u00e9taient pas remplies.<\/p>\n<p>244. Par ailleurs, il ressort de ces m\u00eames rapports, ainsi que des d\u00e9clarations des civils g\u00e9orgiens \u00e0 l\u2019audition de t\u00e9moins, que certains parmi les d\u00e9tenus ont \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 des mesures vexatoires et humiliantes par leurs gardiens sud-oss\u00e8tes\u00a0: ils \u00e9taient souvent insult\u00e9s et avaient parfois re\u00e7u des coups, notamment \u00e0 leur arriv\u00e9e dans le centre de d\u00e9tention, et avaient \u00e9galement \u00e9t\u00e9 forc\u00e9s de nettoyer les rues et de ramasser les cadavres.<\/p>\n<p>245. Les officiels russes ont confirm\u00e9 \u00e0 l\u2019audition de t\u00e9moins que certains parmi les d\u00e9tenus m\u00e2les \u00e9taient tenus de nettoyer les rues de Tskhinvali, et qu\u2019ils auraient m\u00eame \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0volontaires\u00a0\u00bb pour \u00e9chapper aux mauvaises conditions de d\u00e9tention.<\/p>\n<p>246. Or la Cour rappelle que l\u2019article 3 ne vise pas exclusivement la douleur physique mais \u00e9galement les souffrances morales qui d\u00e9coulent de la cr\u00e9ation d\u2019un \u00e9tat d\u2019angoisse et de stress par des moyens autres que des atteintes \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 physique (Iljina et Sarulien\u0117 c.\u00a0Lituanie, no 32293\/05, \u00a7 47, 15 mars 2011, et El-Masri, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 202), ce qui \u00e9tait ind\u00e9niablement le cas en l\u2019esp\u00e8ce pour les traitements subis par les d\u00e9tenus g\u00e9orgiens.<\/p>\n<p>247. De plus, il ressort des rapports mentionn\u00e9s ci-dessus ainsi que des d\u00e9clarations des t\u00e9moins g\u00e9orgiens que les forces russes \u00e9taient pr\u00e9sentes dans le b\u00e2timent, qu\u2019elles pourvoyaient aux besoins en nourriture et en eau et qu\u2019elles interrogeaient certains d\u00e9tenus dans d\u2019autres parties du b\u00e2timent.<\/p>\n<p>248. Et m\u00eame si la participation directe des forces russes n\u2019est pas clairement d\u00e9montr\u00e9e, d\u00e8s lors qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli que les civils g\u00e9orgiens relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, elle \u00e9tait \u00e9galement responsable des agissements de l\u2019administration sud-oss\u00e8te, sans qu\u2019il soit n\u00e9cessaire d\u2019apporter la preuve d\u2019un \u00ab\u00a0contr\u00f4le pr\u00e9cis\u00a0\u00bb de chacun de leurs agissements (paragraphe 214 ci-dessus).<\/p>\n<p>249. Enfin, alors qu\u2019elles \u00e9taient pr\u00e9sentes sur les lieux, les forces russes ne sont pas intervenues pour emp\u00eacher les traitements litigieux (voir, mutatis mutandis, Z et autres c. Royaume-Uni [GC], no 29392\/95, \u00a7\u00a7\u00a073-75, CEDH 2001-V, M.C. c. Bulgarie,no\u00a039272\/98, \u00a7 149, CEDH\u00a02003-XII, Membres de la Congr\u00e9gation des t\u00e9moins de J\u00e9hovah de Gldani et autres c.\u00a0G\u00e9orgie, no 71156\/01, \u00a7\u00a7\u00a0124-125, 3\u00a0mai\u00a02007, et El-Masri, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0211).<\/p>\n<p>250. Eu \u00e9gard \u00e0 tous ces \u00e9l\u00e9ments, la Cour conclut \u00e0 l\u2019existence d\u2019une pratique administrative contraire \u00e0 l\u2019article 3 de la Convention quant aux conditions de d\u00e9tention de pr\u00e8s de 160 civils g\u00e9orgiens, ainsi qu\u2019aux humiliations auxquelles ils ont \u00e9t\u00e9 expos\u00e9s qui leur ont caus\u00e9 des souffrances ind\u00e9niables et qui doivent s\u2019analyser en traitements inhumains et d\u00e9gradants.<\/p>\n<p>251. Or conform\u00e9ment \u00e0 la jurisprudence de la Cour (paragraphe 98 ci\u2011dessus), la r\u00e8gle de l\u2019\u00e9puisement des voies de recours internes ne s\u2019applique pas lorsqu\u2019est prouv\u00e9e l\u2019existence d\u2019une pratique administrative. Il convient d\u00e8s lors \u00e9galement de rejeter l\u2019exception pr\u00e9liminaire de non\u2011\u00e9puisement des voies de recours internes soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard.<\/p>\n<p>252. Il y a donc eu violation de l\u2019article 3 de la Convention et la F\u00e9d\u00e9ration de Russie est responsable de cette violation.<\/p>\n<p>ii. Quant aux all\u00e9gations de violation de l\u2019article 5 de la Convention<\/p>\n<p>253. La Cour rel\u00e8ve que le gouvernement d\u00e9fendeur et les officiels russes entendus \u00e0 l\u2019audition de t\u00e9moins ont indiqu\u00e9 que les civils g\u00e9orgiens \u00e9taient d\u00e9tenus pour assurer leur propre s\u00e9curit\u00e9 face \u00e0 des agressions potentielles de Sud-Oss\u00e8tes qui auraient cherch\u00e9 \u00e0 se venger des G\u00e9orgiens pour l\u2019attaque de Tskhinvali. Cette justification, qui de surcro\u00eet est contest\u00e9e dans les faits dans les rapports ci-dessus mentionn\u00e9s, n\u2019est pas accept\u00e9e comme motif de d\u00e9tention par l\u2019article 5 de la Convention. De plus, les d\u00e9tenus n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 inform\u00e9s des raisons de leur arrestation et d\u00e9tention.<\/p>\n<p>254. D\u00e8s lors, elle conclut \u00e0 l\u2019existence d\u2019une pratique administrative contraire \u00e0 l\u2019article 5 de la Convention quant \u00e0 la d\u00e9tention arbitraire des civils g\u00e9orgiens en ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>255. Comme expos\u00e9 ci-dessus (paragraphe 251), il convient \u00e9galement de rejeter l\u2019exception pr\u00e9liminaire de non-\u00e9puisement des voies de recours internes soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard.<\/p>\n<p>256. Il a donc eu violation de l\u2019article 5 de la Convention, et sur la base des m\u00eames arguments que ceux expos\u00e9s ci-dessus (voir paragraphes\u00a0248\u2011249), la F\u00e9d\u00e9ration de Russie est responsable de cette violation.<\/p>\n<p>VII. TRAITEMENT DE PRISONNIERS DE GUERRE<\/p>\n<p>257. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que plus de 30prisonniers de guerre g\u00e9orgiens ont \u00e9t\u00e9 maltrait\u00e9s et tortur\u00e9s par des forces russes et sud\u2011oss\u00e8tes en ao\u00fbt 2008. Il y aurait eu violation de l\u2019article 3 de la Convention, ainsi r\u00e9dig\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nul ne peut \u00eatre soumis \u00e0 la torture ni \u00e0 des peines ou traitements inhumains ou d\u00e9gradants.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>A. Th\u00e8ses des parties<\/strong><\/p>\n<p>258. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que les forces russes et sud\u2011oss\u00e8tes auraient maltrait\u00e9 et tortur\u00e9 plus de 30 prisonniers de guerre g\u00e9orgiens apr\u00e8s leur capture et mise hors de combat par les forces ennemies.Deux d\u2019entre eux auraient \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9s sommairement et un troisi\u00e8me aurait \u00e9t\u00e9 battu \u00e0 mort. D\u2019apr\u00e8s les \u00e9l\u00e9ments fournis \u00e0 l\u2019appui des pr\u00e9sentes observations, le gouvernement requ\u00e9rant estime qu\u2019il y a lieu, pour la Cour, de conclure \u00e0 la mise en \u0153uvre, par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, d\u2019une pratique administrative consistant \u00e0 commettre des actes de torture \u00e0 l\u2019encontre de prisonniers de guerre ou \u00e0 permettre leur commission, ce qui emporte violation de l\u2019article3 de la Convention et des r\u00e8gles applicables du droit international humanitaire.<\/p>\n<p>259. Le gouvernement d\u00e9fendeur r\u00e9plique que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019\u00e9tait pas impliqu\u00e9e et qu\u2019elle n\u2019exer\u00e7ait aucun contr\u00f4le sur les locaux ou les installations concern\u00e9es. De plus, il rejette cat\u00e9goriquement les all\u00e9gations selon lesquelles les forces russes auraient commis des violations de droits de l\u2019homme, qui ne visent qu\u2019\u00e0 d\u00e9tourner l\u2019attention des abominations de l\u2019attaque g\u00e9orgienne contre Tskhinvali et les villages alentour.<\/p>\n<p><strong>B. R\u00e9sum\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments de preuve pertinents<\/strong><\/p>\n<p><em>1. \u00c9l\u00e9ments de preuve \u00e9crits<\/em><\/p>\n<p>260. D\u2019apr\u00e8s les organisations non gouvernementales g\u00e9orgiennes (voir le rapport \u00ab\u00a0August Ruins\u00a0\u00bb pr\u00e9cit\u00e9, pp. 202-213), Amnesty International (rapport pr\u00e9cit\u00e9, p. 46) et Human Rights Watch (rapport \u00ab\u00a0Up in Flames\u00a0\u00bb, pp. 185-194), treize prisonniers de guerre g\u00e9orgiens, captur\u00e9s dans le quartier de\u00ab\u00a0Shanghai\u00a0\u00bb \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de Tskhinvali, furent tortur\u00e9s par les forces sud-oss\u00e8tes du 8 au 17 ao\u00fbt 2008. Avant d\u2019\u00eatre \u00e9chang\u00e9s le 19 ao\u00fbt 2008, ils avaient tous pass\u00e9 deux jours aux mains des forces russes, lesquelles les avaient trait\u00e9s convenablement. Le rapport de Human Rights Watch fournit un r\u00e9cit tr\u00e8s d\u00e9taill\u00e9 de ce qui s\u2019est pass\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les forces russes et oss\u00e8tes mirent en d\u00e9tention au moins treize militaires g\u00e9orgiens pendant la phase active des combats. Tous ces d\u00e9tenus avaient droit au statut de prisonnier de guerre, et ils auraient d\u00fb \u00eatre trait\u00e9s comme tels. Human Rights Watch en a interrog\u00e9 quatre apr\u00e8s leur lib\u00e9ration\u00a0; tous avaient \u00e9t\u00e9 captur\u00e9s \u00e0 Tskhinvali par des milices oss\u00e8tes le 8 ao\u00fbt. Human Rights Watch a \u00e9galement interrog\u00e9 l\u2019un des miliciens oss\u00e8tes responsables de la d\u00e9tention des soldats g\u00e9orgiens pendant les trois premiers jours cons\u00e9cutifs \u00e0 leur capture. Pendant plusieurs jours, les quatre militaires g\u00e9orgiens avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus dans des lieux de d\u00e9tention informels, notamment un dortoir et des \u00e9tablissements scolaires, puis ils avaient \u00e9t\u00e9 remis \u00e0 la police oss\u00e8te. Pendant six jours, celle-ci avait gard\u00e9 en d\u00e9tention plusieurs soldats g\u00e9orgiens, dont trois des quatre personnes interrog\u00e9es par Human Rights Watch. Elle avait livr\u00e9 l\u2019un des militaires g\u00e9orgiens interrog\u00e9s par Human Rights Watch aux Russes, qui avaient soign\u00e9 ses blessures. Les soldats g\u00e9orgiens ont indiqu\u00e9 avoir subi de graves tortures et mauvais traitements pendant toute leur d\u00e9tention de la part des forces oss\u00e8tes. Human Rights Watch a recueilli des informations sur l\u2019ex\u00e9cution de trois militaires g\u00e9orgiens pendant qu\u2019ils se trouvaient aux mains des forces oss\u00e8tes.<\/p>\n<p>Les forces oss\u00e8tes livr\u00e8rent finalement treize prisonniers de guerre g\u00e9orgiens aux forces russes, et, le 19\u00a0ao\u00fbt, les autorit\u00e9s russes les \u00e9chang\u00e8rent contre cinq prisonniers de guerre russes.<\/p>\n<p>Les forces russes savaient ou auraient d\u00fb savoir parfaitement que les Oss\u00e8tes d\u00e9tenaient des militaires g\u00e9orgiens. Elles ont semble-t-il particip\u00e9 \u00e0 l\u2019ex\u00e9cution de deux soldats g\u00e9orgiens, ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019interrogatoire de prisonniers de guerre g\u00e9orgiens d\u00e9tenus par des Oss\u00e8tes. En outre, les soldats g\u00e9orgiens ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus \u00e0 Tskhinvali, villesur laquelle la Russie exer\u00e7ait un contr\u00f4le effectif depuis le 9 ao\u00fbt, et ils doivent donc \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme \u00e9tant tomb\u00e9s aux mains des Russes. La Russie \u00e9tait d\u00e8s lors tenue de leur accorder le statut de prisonnier de guerre et de les traiter conform\u00e9ment aux garanties de protection de la troisi\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve, qui pr\u00e9voit l\u2019interdiction absolue d\u2019infliger des mauvais traitements et exige que les prisonniers de guerre soient trait\u00e9s de fa\u00e7on humaine et maintenus en bonne sant\u00e9. L\u2019ex\u00e9cution, la torture et les mauvais traitements inflig\u00e9s \u00e0 des prisonniers de guerre constituent de graves violations de la troisi\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve ainsi que des crimes de guerre. Le PIDCP et la CEDH \u00e9noncent \u00e9galement l\u2019interdiction absolue de la torture et des autres traitements inhumains ou d\u00e9gradants et l\u2019obligation de prot\u00e9ger le droit \u00e0 la vie des personnes d\u00e9tenues.<\/p>\n<p>Les coups et l\u2019humiliation pendant les premiers jours de d\u00e9tention<\/p>\n<p>Trois militaires g\u00e9orgiens interrog\u00e9s par Human Rights Watch \u2013 Davit Malachini, Imeda Kutashvili et Kakha Zirakishvili \u2013 furent captur\u00e9s ensemble par les forces oss\u00e8tes dans l\u2019apr\u00e8s-midi du 8 ao\u00fbt.<\/p>\n<p>Ils faisaient partie d\u2019un groupe de sept soldats g\u00e9orgiens que les forces oss\u00e8tes emmen\u00e8rent au sous-sol d\u2019un b\u00e2timent de quatre \u00e9tages o\u00f9 se cachaient des femmes et des personnes \u00e2g\u00e9es oss\u00e8tes ainsi que des miliciens oss\u00e8tes bless\u00e9s. Si certains soldats ont d\u00e9crit le b\u00e2timent comme un immeuble r\u00e9sidentiel, un milicien oss\u00e8te interrog\u00e9 par Human Rights Watch et impliqu\u00e9dans les d\u00e9tentions a indiqu\u00e9 que le b\u00e2timent \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 un dortoir de l\u2019institut de technologie agricole. Les soldats g\u00e9orgiens re\u00e7urent de la nourriture, de l\u2019eau et des cigarettes le premier jour de leur d\u00e9tention. Ce soir-l\u00e0, d\u2019autres hommes arriv\u00e8rent dans le b\u00e2timent, certains portant des casques avec des masques en plastique. Davit Malachini, un sergent \u00e2g\u00e9 de 26 ans, a d\u00e9clar\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Ils nous ont donn\u00e9 des coups de pied, nous ont maudits et nous ont frapp\u00e9s avec les crosses de leurs armes. Ils parlaient russe et oss\u00e8te\u00a0\u00bb. Imeda Kutashvili, 21 ans, qui servait dans l\u2019arm\u00e9e depuis neuf mois seulement, a racont\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Ils nous frappaient et nous injuriaient en disant \u00ab\u00a0bande de cochons, pourquoi \u00eates-vous venus ici [\u00e0 Tskhinvali]\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le quatri\u00e8me soldat g\u00e9orgien interrog\u00e9 par Human Rights Watch est Zaza Kavtiashvili. Le 9 ao\u00fbt, Kavtiashvili, 32 ans, qui avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 par balle au genou dans les combats de rue de Tskhinvali ce jour-l\u00e0 et qui s\u2019\u00e9tait cach\u00e9 au rez\u2011de\u2011chauss\u00e9e du dortoir, se tra\u00eena jusqu\u2019au sous-sol pour s\u2019y abriter pour la nuit. Il ignorait que les forces oss\u00e8tes et d\u2019autres personnes, dont le groupe de prisonniers de guerre g\u00e9orgiens, se trouvaient l\u00e0. Les forces oss\u00e8tes le captur\u00e8rent et le plac\u00e8rent en d\u00e9tention avec les autres. Kavtiashvili relate en ces termes le moment de sa mise en d\u00e9tention\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ils ont \u00e9t\u00e9 aussi surpris que moi quand je suis arriv\u00e9 en rampantdroit vers eux. Mais je ne pouvais rien faire. Je ne pouvais pas marcher. Ma jambe \u00e9tait engourdie. Ils ont commenc\u00e9 \u00e0 me frapper d\u00e8s qu\u2019ils m\u2019ont captur\u00e9. Ils m\u2019ont frapp\u00e9 \u00e0 la t\u00eate avec la crosse d\u2019une arme. Ils se sont mis debout sur ma jambe bless\u00e9e et ont exig\u00e9 de savoir o\u00f9 j\u2019avais laiss\u00e9 mon gilet pare-balles.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les ravisseurs oss\u00e8tes gard\u00e8rent les prisonniers de guerre dans le dortoir pendant deux nuits. Au matin du 10 ao\u00fbt, ils transf\u00e9r\u00e8rent les huit prisonniers de guerre dans un \u00e9tablissement scolaire, peut-\u00eatre l\u2019\u00e9cole no 6, \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de Tskhinvali. Les Oss\u00e8tes forc\u00e8rent les prisonniers de guerre \u00e0 marcher environ deux kilom\u00e8tres dans Tskhinvali\u00a0; les autres durent porter Kavtiashvili, qui ne pouvait pas marcher. Sur le parcours, des militaires russes, des membres des forces oss\u00e8tes ainsi que des civils frapp\u00e8rent et humili\u00e8rent le groupe. Kavtiashvili a indiqu\u00e9 ce qui suit\u00a0: \u00ab\u00a0Tous ceux qui voulaient nous frapper pouvaient le faire. Je me suis \u00e9vanoui plusieurs fois parce que j\u2019avais perdu beaucoup de sang. J\u2019avais tr\u00e8s mal. Des gens nous ont agress\u00e9s et ont attrap\u00e9 de la terre et l\u2019ont fourr\u00e9e dans la bouche des gars qui me portaient, en disant \u00ab\u00a0Vous vouliez cette terre, eh bien la voil\u00e0\u00a0!\u00a0\u00bb. Ils arriv\u00e8rent \u00e0 la place centrale de Tskhinvali. Davit Malachini a confi\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch\u00a0: \u00ab\u00a0Lorsque nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 la place, tous ceux qui en avaient envie nous ont frapp\u00e9s&#8230; Ils nous ont donn\u00e9 des coups de pied et des coups de poing, et ceux qui \u00e9taient arm\u00e9s nous ont frapp\u00e9s avec la crosse de leur arme. Nous sommes tomb\u00e9s \u00e0 terre. Ils nous ont menac\u00e9s en disant \u00ab\u00a0On va les tuer. On va les ex\u00e9cuter\u00a0\u00bb. Kakha Zirakishvili, \u00e2g\u00e9 de 33 ans, a livr\u00e9 ce r\u00e9cit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ils nous ont amen\u00e9s en plein centre de la ville\u00a0; l\u00e0, beaucoup de gens nous ont frapp\u00e9s\u00a0: des miliciens oss\u00e8tes, des habitants de la ville, des militaires oss\u00e8tes, tous ceux qui en avaient envie&#8230; Ils nous ont frapp\u00e9s avec des crosses d\u2019armes, des barres de fer, tout ce qu\u2019ils avaient sous la main\u00a0: des b\u00e2tons de bois, et m\u00eame des chaises. Certains d\u2019entre nous ont perdu connaissance. Lorsque nous \u00e9tions inconscients, [certains des agresseurs] urinaient sur nos visages pour nous r\u00e9veiller et recommencer \u00e0 nous battre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Depuis la place centrale, les hommes furent ensuite emmen\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9cole, qui servait apparemment de base improvis\u00e9e. Selon Zaza Kavtiashvili, pas moins de quelques centaines de combattants oss\u00e8tes se trouvaient dans l\u2019\u00e9tablissement, o\u00f9 ils mangeaient et se reposaient avant de ressortir. Des membres des forces oss\u00e8tes et des civilsfrapp\u00e8rent \u00e0 nouveau les prisonniers de guerre \u00e0 leur arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Davit Malachini a d\u00e9clar\u00e9 ce qui suit\u00a0: \u00ab\u00a0D\u2019abord ils nous ont battu \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019\u00e9cole. Des groupes de dix ou quinze personnes venaient nous frapper, puis un autre groupe arrivait. Quelqu\u2019un m\u2019a fractur\u00e9 une c\u00f4te. Je ne pouvais plus respirer normalement. Ils m\u2019ont frapp\u00e9 au niveau des yeux, du dos, des jambes et de la t\u00eate.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ex\u00e9cution de trois prisonniers de guerre g\u00e9orgiens<\/p>\n<p>Les ravisseurs oss\u00e8tes emmen\u00e8rent les prisonniers de guerre g\u00e9orgiens dans une petite pi\u00e8ce qui communiquait avec un gymnase o\u00f9 \u00e9taient pr\u00e9sents, notamment, des membres des forces f\u00e9d\u00e9rales russes. Les Oss\u00e8tes et les Russes inspect\u00e8rent les mains de chacun des soldats g\u00e9orgiens, apparemment pour v\u00e9rifier si l\u2019un d\u2019eux portait des callosit\u00e9s caract\u00e9ristiques des membres de l\u2019artillerie ou des artilleurs de char. Les ravisseurs d\u00e9sign\u00e8rent l\u2019un des hommes comme \u00e9tant un artilleur de charet lui ordonn\u00e8rent d\u2019aller dans la pi\u00e8ce voisine, une petite salle de douche. Les autres prisonniers de guerre ont indiqu\u00e9 que le conducteur de char s\u2019appelait Sopromadze mais qu\u2019ils ignoraient son pr\u00e9nom.<\/p>\n<p>Davit Malachini a ainsi racont\u00e9 la suite \u00e0 Human Rights Watch\u00a0: \u00ab\u00a0Ils ont appel\u00e9 l\u2019artilleur de char et l\u2019ont fait aller dans une petite pi\u00e8ce, puis nous avons entendu des tirs. Beaucoup de tirs de mitrailleuse\u00a0\u00bb. Malachini, Zirakishvili, Kutashvili et un autre prisonnier de guerre g\u00e9orgien furent \u00e9galement appel\u00e9s dans la pi\u00e8ce. \u00ab\u00a0L\u2019artilleur gisait face contre terre. Ils l\u2019avaient abattu en lui tirant dans l\u2019arri\u00e8re de la t\u00eate. Nous avons vu sa t\u00eate ouverte, on voyait son cerveau. On aurait dit une past\u00e8que coup\u00e9e en deux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Si les ravisseurs oss\u00e8tes ont affirm\u00e9 avoir abattu l\u2019artilleur de char parce qu\u2019il avait tent\u00e9 de s\u2019enfuir, Zirakishvili et Kutashvili ont tous deux \u00e9voqu\u00e9 la sc\u00e8ne dans la pi\u00e8ce comme donnant l\u2019impression qu\u2019il y avait eu une rapide pr\u00e9paration. \u00ab\u00a0Au sol, il y avait une sorte de b\u00e2che ou de tente et, d\u2019apr\u00e8s la position du corps sur la b\u00e2che, il semblait que le soldat \u00e9tait agenouill\u00e9 au bord de celle-ci lorsqu\u2019ils l\u2019avaient abattu\u00a0\u00bb, a d\u00e9clar\u00e9 Zirakishvili. Un milicien oss\u00e8te qui figurait parmi les ravisseurs a confirm\u00e9 que l\u2019artilleur de char avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9 et emmen\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment. \u00ab\u00a0L\u2019un [des prisonniers], un artilleur de char, a \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 par quelques-uns de nos hommes[oss\u00e8tes] et russes. Je ne sais pas ce qui lui est arriv\u00e9 mais nous avions \u00e0 nouveau sept prisonniers\u00a0\u00bb, a-t-il d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch.<\/p>\n<p>Les quatre prisonniers de guerre durent alors porter le cadavre \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, dans une cour, tandis que les ravisseurs oss\u00e8tes les mena\u00e7aient de mort. Kutashvili a indiqu\u00e9 que dans cette cour se trouvaient \u00e9galement des membres des forces f\u00e9d\u00e9rales russes et que l\u2019un d\u2019eux, qui tenait une arme et qui au vu de son apparence devait \u00eatre un Russe de souche selon Kutashvili, s\u2019approcha de lui et lui dit\u00a0: \u00ab\u00a0Je vais te tuer maintenant\u00a0\u00bb. Cependant, un autre soldat f\u00e9d\u00e9ral russe, que Kutashvili a d\u00e9crit comme un \u00ab\u00a0homme corpulent avec une grande barbe\u00a0\u00bb et qui selon lui \u00e9tait peut-\u00eatre tch\u00e9tch\u00e8ne, s\u2019\u00e9tait interpos\u00e9 pour emp\u00eacher le premier de tirer, en disant que Kutashvili lui rappelait son propre fils, lui aussi bless\u00e9 au combat. Le premier soldat avait pouss\u00e9 le soldat barbu vers le c\u00f4t\u00e9 et avait \u00e0 nouveau fait mine de vouloir abattre Kutashvili. Le soldat barbu lui avait donn\u00e9 un coup de poing et, cette nuit-l\u00e0, avait prot\u00e9g\u00e9 Kutashvili contre d\u2019autres coups ou menaces.<\/p>\n<p>Les autres prisonniers de guerre furent \u00e0 nouveau battus apr\u00e8s avoir port\u00e9 le corps \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Deux prisonniers de guerre durent nettoyer le sang et les restes dans la salle de douche. Les soldats g\u00e9orgiens transport\u00e8rent ensuite le cadavre de l\u2019artilleur de char vers un endroit proche d\u2019une voie ferr\u00e9e, o\u00f9 on leur ordonna de creuser une tombe. Selon les dires de Malachini, lorsqu\u2019ils eurent termin\u00e9 de creuser la tombe, il faisait d\u00e9j\u00e0 nuit, de sorte qu\u2019ils envelopp\u00e8rent le corps \u00e0 l\u2019aide de la b\u00e2che et d\u2019une corde mais ne l\u2019ensevelirent pas.<\/p>\n<p>Le lendemain, le 11 ao\u00fbt, les prisonniers de guerre virent un individu de leur groupe, qu\u2019ils identifi\u00e8rent seulement comme \u00e9tant \u00e2g\u00e9 de 21 ans et d\u00e9nomm\u00e9 Khubulov, se faire d\u00e9signer et emmener, apparemment parce qu\u2019il avait un nom de famille oss\u00e8te et se disait oss\u00e8te de souche. Khubulov fut frapp\u00e9 et tra\u00een\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cart des autres, pendant que les ravisseurs lui criaient \u00ab\u00a0Tu vas mourir\u00a0! Tu es un tra\u00eetre\u00a0\u00bb. Les prisonniers de guerre que nous avons interrog\u00e9s n\u2019ont jamais revu Khubulov. Lorsque Zaza Kavtiashvili demanda \u00e0 l\u2019un des ravisseurs oss\u00e8tes ce qu\u2019\u00e9tait devenu Khubulov, l\u2019un d\u2019eux r\u00e9pondit \u00ab\u00a0Nous [l\u2019avons tu\u00e9] parce que c\u2019\u00e9tait un tra\u00eetre oss\u00e8te\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le milicien oss\u00e8te qui faisait partie des ravisseurs et qui a \u00e9t\u00e9 interrog\u00e9 par Human Rights Watch a semble-t-il confirm\u00e9 l\u2019ex\u00e9cution de Khubulov. Il nous a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Puis un combattant tch\u00e9tch\u00e8ne [peut-\u00eatre du bataillon Vostok du minist\u00e8re russe de la D\u00e9fense], qui venait vers nous avec des Russes et des Tch\u00e9tch\u00e8nes s\u2019est rendu compte qu\u2019un de nos prisonniers \u00e9tait d\u2019origine oss\u00e8te. Au d\u00e9but il n\u2019arrivait pas \u00e0 le croire, et puis il est devenu furieux. Il a dit que les tra\u00eetres devaient \u00eatre ch\u00e2ti\u00e9s, et il l\u2019a emmen\u00e9 dans la cour et l\u2019a simplement abattu\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Human Rights Watch a recueilli des informations sur une troisi\u00e8me ex\u00e9cution extrajudiciaire d\u2019un soldat g\u00e9orgien, survenue \u00e9galement le 11 ao\u00fbt. Un membre des forces de l\u2019ordre sud-oss\u00e8te nous a racont\u00e9 l\u2019ex\u00e9cution d\u2019un G\u00e9orgien arm\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Avant-hier [le 11 ao\u00fbt 2008], les G\u00e9orgiens ont tu\u00e9 deux de mes soldats dans le village de Tamarasheni. Nous avions men\u00e9 une op\u00e9ration de ratissage l\u00e0-bas. Nous en avions captur\u00e9 trois. Deux d\u2019entre eux ne nous avaient rien fait, alors nous les avons tout simplement laiss\u00e9 partir \u2013 nous ne pouvions les emmener nulle part car je devais m\u2019occuper de mes hommes d\u2019abord. Le troisi\u00e8me semblait ivre \u2013 une personne normale se serait rendue, mais celui-l\u00e0 nous tirait dessus. Nous l\u2019avons interrog\u00e9. C\u2019\u00e9tait lui qui avait tu\u00e9 nos gars. Nous l\u2019avons ex\u00e9cut\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Torture et mauvais traitements inflig\u00e9s par la police oss\u00e8te<\/p>\n<p>Les ravisseurs oss\u00e8tes transf\u00e9r\u00e8rent le groupe vers ce qui \u00e9tait apparemment un lieu de d\u00e9tention de la police oss\u00e8te. L\u2019un des ravisseurs et miliciens oss\u00e8tes a d\u00e9clar\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Nous ne savions pas quoi faire de tous ces prisonniers, alors le 11 ao\u00fbt nous les avons juste confi\u00e9s au minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur [oss\u00e8te]\u00a0\u00bb. Les prisonniers de guerre ont indiqu\u00e9 que les membres de ces forces oss\u00e8tes portaient tous le m\u00eame \u00ab\u00a0insigne en forme d\u2019\u00e9toile \u00e0 la ceinture\u00a0\u00bb, \u00e9taient \u00ab\u00a0physiquement grands et forts\u00a0\u00bb et appartenaient peut-\u00eatre aux forces sp\u00e9ciales oss\u00e8tes.<\/p>\n<p>Bien que les membres des forces oss\u00e8tes aient finalement confi\u00e9 Zaza Kavtiashvili, qui \u00e9tait bless\u00e9, aux forces russes ce jour-l\u00e0, ils commenc\u00e8rent par l\u2019interroger, le frapper et l\u2019humilier. Il a d\u00e9crit cette \u00e9preuve en ces termes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans la cour, ils nous ont s\u00e9par\u00e9s. [Ils] ont commenc\u00e9 \u00e0 nous interroger. Ils me frappaient, me posaient des questions, puis me frappaient, sans cesser de m\u2019insulter et de m\u2019humilier. Ils ont apport\u00e9 un drapeau g\u00e9orgien dans la cour et m\u2019ont ordonn\u00e9 de cracher dessus. J\u2019ai refus\u00e9. L\u2019un des Oss\u00e8tes m\u2019a mis un pistolet Makarov dans la bouche et a menac\u00e9 de me tuer si je ne crachais pas. L\u2019un des Oss\u00e8tes a aussi mis son pied sur mon genou bless\u00e9 et a appuy\u00e9 fort dessus. Quelqu\u2019un au deuxi\u00e8me \u00e9tage du b\u00e2timent leur a ordonn\u00e9 d\u2019arr\u00eater, alors ils nous ont fait entrer dans le b\u00e2timent et nous ont emmen\u00e9s dans une pi\u00e8ce. L\u00e0, ils m\u2019ont frapp\u00e9 avec des chaises, des b\u00e2tons en m\u00e9tal et les crosses de leurs armes. Ils m\u2019ont cass\u00e9 le bras droit. Apr\u00e8s tout cela, ils m\u2019ont livr\u00e9 aux forces russes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 livr\u00e9 \u00e0 l\u2019arm\u00e9e russe, Kavtiashvili fut op\u00e9r\u00e9 \u00e0 la jambe dans un h\u00f4pital du minist\u00e8re russe des Situations d\u2019urgence \u00e0 Tskhinvali\u00a0; apr\u00e8s quelques jours, il fut conduit \u00e0 Java et, de l\u00e0, on l\u2019envoya par avion vers un h\u00f4pital militaire de Vladikavkaz, en Oss\u00e9tie du Nord, pour d\u2019autres soins. Avec d\u2019autres prisonniers de guerre g\u00e9orgiens, Kavtiashvili fit l\u2019objet d\u2019un \u00e9change le 19 ao\u00fbt.<\/p>\n<p>Plusieurs prisonniers de guerre g\u00e9orgiens, dont trois interrog\u00e9s par Human Rights Watch, furent maintenus en d\u00e9tention par la police oss\u00e8te jusqu\u2019au 17ao\u00fbt, date \u00e0 laquelle ils furent livr\u00e9s aux forces russes. La police oss\u00e8te imposa aux prisonniers de guerre g\u00e9orgiens des conditions d\u00e9gradantes et les soumit \u00e0 la torture et \u00e0 de graves mauvais traitements. Les soldats furent plac\u00e9s deux par deux dans de petites cellules et ne re\u00e7urent que tr\u00e8s peu d\u2019eau et presque rien \u00e0 manger pendant six jours. La police oss\u00e8te les interrogea un certain nombre de fois. Un prisonnier de guerre g\u00e9orgien a d\u00e9clar\u00e9 que des membres des forces militaires russes leur avaient rendu visite \u00e0 plusieurs reprises pendant leur d\u00e9tention et les avaient quelquefois interrog\u00e9s. Alors qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 bless\u00e9s lors du bombardement a\u00e9rien russe, ni Imeda Kutashvili ni Kakha Zirakishvili ne re\u00e7urent de soins m\u00e9dicaux pendant leurs 12 jours de d\u00e9tention par des Oss\u00e8tes.<\/p>\n<p>Parlant \u00e0 Human Rights Watch de sa d\u00e9tention par la police, Kakha Zirakishvili a assur\u00e9 que les coups subis les jours pr\u00e9c\u00e9dents \u00ab\u00a0n\u2019\u00e9taient rien \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce [qu\u2019ils avaient] v\u00e9cu \u00e0 cet endroit-l\u00e0\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ils nous ont mis dans des cellules et ne nous ont donn\u00e9 que 100 grammes d\u2019eau par jour pour deux personnes. Ils nous frappaient r\u00e9guli\u00e8rement. Cinq \u00e0 sept types entraient dans la cellule, nous frappaient, se fatiguaient, sortaient, se reposaient, revenaient, nous frappaient. Ils nous battaient jusqu\u2019\u00e0 ce que nous perdions connaissance. Ils nous donnaient des coups de poing, des coups de pied, nous frappaient avec des marteaux et avec des crosses d\u2019armes. Ils m\u2019ont tap\u00e9 sur les mains avec un marteau. Ils m\u2019ont fractur\u00e9 la main droite, et \u00e9galement [les doigts]. Ils m\u2019ont aussi beaucoup frapp\u00e9 au niveau du visage et \u00e0 la t\u00eate avec un marteau, et m\u00eame \u00e0 la bouche. \u00c0 cause des coups, j\u2019ai perdu une dent du bas. Parfois, deux personnes se mettaient debout sur mon bras pendant qu\u2019un autre me br\u00fblait les mains avec un briquet&#8230; Ils nous ont donn\u00e9 du pain une fois&#8230; mais ils nous ont donn\u00e9 si peu d\u2019eau pendant six jours que je n\u2019ai rien pu manger.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Davit Malachini et Imeda Kutashvili, qui furent d\u00e9tenus dans la m\u00eame cellule, ont d\u00e9crit un traitement similaire. Malachini a d\u00e9clar\u00e9 ce qui suit \u00e0 Human Rights Watch\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Trois Oss\u00e8tes venaient r\u00e9guli\u00e8rement, nous frappaient pendant cinq, dix, quinze minutes, partaient, puis revenaient. Ils nous frappaient depuis le matin jusqu\u2019\u00e0 tard le soir. Cela a dur\u00e9 six jours. Ils nous ont tortur\u00e9s. Ils me mettaient un seau sur la t\u00eate et tapaient sur le seau avec un b\u00e2ton. Deux types se mettaient debout sur mon bras et un troisi\u00e8me type me br\u00fblait le doigt avec un briquet. La peau a \u00e9t\u00e9 totalement br\u00fbl\u00e9e, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019os. Ils m\u2019ont frapp\u00e9 les chevilles avec des tiges de fer et m\u2019ont bris\u00e9 un os du pied. Ils m\u2019ont frapp\u00e9 \u00e0 la t\u00eate avec les crosses de leurs pistolets Makarov. On ne nous donnait qu\u2019une petite quantit\u00e9 d\u2019eau, du pain, et une fois du sarrasin. Mais je n\u2019arrivais pas \u00e0 manger parce que j\u2019avais trop mal. Ils m\u2019avaient frapp\u00e9 \u00e0 la m\u00e2choire. Ils juraient et nous maudissaient en disant \u00ab\u00a0Vous vouliez notre terre\u00a0? Vous vouliez notre argent\u00a0? Si vous vouliez notre terre, alors allez-y, creusez votre propre tombe ici\u00a0\u00bb.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Imeda Kutashvili a lui aussi expliqu\u00e9 que les Oss\u00e8tes lui avaient donn\u00e9 tr\u00e8s peu d\u2019eau et presque rien \u00e0 manger, et qu\u2019ils l\u2019avaient frapp\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement, en tapant sur sa main avec des marteaux et \u00e9galement en pla\u00e7ant sur sa t\u00eate un seau sur lequel ils tapaient ensuite. Il a aussi d\u00e9crit les coups port\u00e9s par des policiers oss\u00e8tes, qui utilisaient \u00ab\u00a0tout ce qui leur tombait sous la main\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Ils nous frappaient avec des chaises, des ceintures et des cordes, et lorsqu\u2019une pelle s\u2019est cass\u00e9e ils ont utilis\u00e9 le manche\u00a0\u00bb, a-t-il d\u00e9clar\u00e9. \u00ab\u00a0Ils m\u2019ont frapp\u00e9 sur les bras et les plantes des pieds avec une tige de fer. Alors qu\u2019ils me frappaient, j\u2019ai essay\u00e9 de prot\u00e9ger ma t\u00eate, et ils m\u2019ont cass\u00e9 la main. Parfois je perdais connaissance et ils me mettaient de l\u2019eau sur le visage pour me r\u00e9veiller\u00a0\u00bb. Davit Malachini a relat\u00e9 que pendant sa d\u00e9tention par la police oss\u00e8te il avait vu des policiers uriner sur le visage d\u2019un autre soldat pour le r\u00e9veiller et pour pouvoir recommencer \u00e0 le battre.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences physiques et psychologiques de ce traitement sont d\u00e9crites ci\u2011dessous.<\/p>\n<p>\u00c0 un certain stade, pendant que la police oss\u00e8te d\u00e9tenait des prisonniers de guerre, des journalistes russes furent autoris\u00e9s \u00e0 filmer les soldats g\u00e9orgiens. Ils leur demand\u00e8rent leur nom, leur \u00e2ge et comment ils \u00e9taient trait\u00e9s. Une partie de la vid\u00e9o r\u00e9alis\u00e9e a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e sur Internet et comporte des images de Malachini, Kutashvili et Zirakishvili.<\/p>\n<p>Transfert aux mains des Russes et remise en libert\u00e9<\/p>\n<p>Le 17 ao\u00fbt, la police oss\u00e8te livra Malachini, Kutashvili et Zirakishvili aux forces russes, qui les emmen\u00e8rent dans une base. La condition physique des soldats g\u00e9orgiens \u00e9tait tr\u00e8s mauvaise. Davit Malachini a d\u00e9clar\u00e9\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0\u00c0 ce moment-l\u00e0, je ne pouvais m\u00eame plus vraiment bouger mes bras. Je tra\u00eenais les pieds. Mes jambes et mes bras \u00e9taient tr\u00e8s enfl\u00e9s. Je tremblais de partout. Je ne pouvais pas le contr\u00f4ler.\u00a0\u00bb Kakha Zirakishvili a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Nous ne pouvions m\u00eame plus vraiment rester debout ou marcher. Nous prenions appui les uns sur les autres pour nous d\u00e9placer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les forces russes interrog\u00e8rent les trois hommes puis les plac\u00e8rent dans un sous-sol avec cinq ou six autres soldats g\u00e9orgiens qui avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus s\u00e9par\u00e9ment. Les forces russes n\u2019inflig\u00e8rent pas de mauvais traitements physiques aux trois hommes. Elles permirent aux soldats g\u00e9orgiens de se laver, de se raser et de rincer leurs uniformes et leur fournirent de la nourriture, de l\u2019eau et des soins m\u00e9dicaux de base.<\/p>\n<p>Le 19 ao\u00fbt, Malachini, Zirakishvili, Kutashvili et 10 autres personnes furent confi\u00e9s aux Georgiensen \u00e9change de prisonniers de guerre russes.<\/p>\n<p>Cons\u00e9quences des mauvais traitements et de la torture<\/p>\n<p>Tous les anciens prisonniers de guerre ont souffert de graves complications m\u00e9dicales \u00e0 la suite de leur d\u00e9tention et des mauvais traitements subis. \u00ab\u00a0Je ne dors pas la nuit. Je fais des cauchemars. Je me r\u00e9veille et je pense que cela va recommencer. J\u2019ai du mal \u00e0 marcher, j\u2019ai le vertige. Ma colonne vert\u00e9brale est ab\u00eem\u00e9e, mes c\u00f4tes sont contusionn\u00e9es, et mes talons sont fendus\u00a0\u00bb, a d\u00e9clar\u00e9 Imeda Kutashvili. Apr\u00e8s sa remise en libert\u00e9, celui-ci passa environ une semaine \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Lorsque Human Rights Watch l\u2019a interrog\u00e9, il marchait en boitant de fa\u00e7on tr\u00e8s marqu\u00e9e et avait des cicatrices bien visibles \u00e0 la t\u00eate.<\/p>\n<p>Kakha Zirakishvili et Davit Malachini ont \u00e9galement eu des complications m\u00e9dicales. Malachini fut hospitalis\u00e9 pendant une semaine environ. Il avait une c\u00f4te cass\u00e9e ainsi qu\u2019une l\u00e9sion et une enflure au niveau d\u2019un poumon. Il se plaignait aussi de douleurs aux chevilles, au dos, aux c\u00f4t\u00e9s et \u00e0 la poitrine, ainsi que d\u2019une grave br\u00fblure au doigt. Kakha Zirakishvili \u00e9tait encore \u00e0 l\u2019h\u00f4pital lorsqu\u2019il a \u00e9t\u00e9 interrog\u00e9 par Human Rights Watch, plus de trois semaines apr\u00e8s sa lib\u00e9ration. Il a confi\u00e9 ce qui suit \u00e0 Human Rights Watch\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Avant, je pesais 78 kg. Lorsqu\u2019ils m\u2019ont pes\u00e9 [\u00e0 l\u2019h\u00f4pital, apr\u00e8s ma lib\u00e9ration], je ne pesais plus que 52 kg. J\u2019ai une c\u00f4te cass\u00e9e. J\u2019ai un os fractur\u00e9 \u00e0 la main droite et [deux] au niveau des doigts. J\u2019ai beaucoup d\u2019h\u00e9matomes, des h\u00e9matomes internes \u00e0 la poitrine et \u00e0 l\u2019abdomen. J\u2019ai mal aux articulations, l\u00e0 o\u00f9 ils m\u2019ont frapp\u00e9. J\u2019ai un tympan perc\u00e9. On va m\u2019op\u00e9rer pour le r\u00e9parer. J\u2019ai aussi beaucoup de probl\u00e8mes avec mat\u00eate maintenant. Je perds le sens de la r\u00e9alit\u00e9, je ne sais plus o\u00f9 je suis. Les m\u00e9decins disent qu\u2019il y a peut-\u00eatre un grave traumatisme cr\u00e2nien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Lorsque Human Rights Watch a interrog\u00e9 Zaza Kavtiashvili, le 11 septembre 2008, il \u00e9tait dans un h\u00f4pital g\u00e9orgien, o\u00f9 il s\u00e9journait depuis qu\u2019il avait fait l\u2019objet d\u2019un \u00e9change. Il ne pouvait pas marcher et les m\u00e9decins lui avaient dit qu\u2019en fin de compte il allait avoir besoin d\u2019une proth\u00e8se de genou pour remplacer la rotulequi avait \u00e9t\u00e9 bris\u00e9e lorsqu\u2019on lui avait tir\u00e9 dessus lors des combats de rue de Tskinvali le 9 ao\u00fbt. Pour son bras, que la police oss\u00e8te lui avait cass\u00e9 en le frappant, il fallait une nouvelle intervention car la fracture avait \u00e9t\u00e9 mal r\u00e9duite lors des premiers soins m\u00e9dicaux prodigu\u00e9s. Kavtiashvili pr\u00e9sentait \u00e9galement de nombreuses ecchymoses et plusieurs blessures \u00e0 la t\u00eate, s\u00e9quelles des coups.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>261. La mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE (rapport pr\u00e9cit\u00e9, volume II, pp.\u00a0360\u2011361) et l\u2019OSCE (rapport pr\u00e9cit\u00e9, p. 37) ont pris note des all\u00e9gations des autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes selon lesquelles au moins 30 prisonniers de guerre g\u00e9orgiens avaient \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9s en Oss\u00e9tie du Sud pendant le conflit. Leurs rapports, toutefois,ne contiennent pas de d\u00e9tails \u00e0 ce sujet.<\/p>\n<p><em>2. Audition de t\u00e9moins<\/em><\/p>\n<p>262. T7, T8 et T9 \u00e9taient membres des forces g\u00e9orgiennes et d\u00e9tenus comme prisonniers de guerre en ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>263. T7, n\u00e9 en 1972, a indiqu\u00e9 qu\u2019en ao\u00fbt 2008 il \u00e9tait caporal au sein des forces arm\u00e9es g\u00e9orgiennes. Le 8 ao\u00fbt, il aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9 dans le quartier de Shanghai, \u00e0 Tskhinvali. Le m\u00eame jour, il aurait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9paule alors que le quartier \u00e9tait bombard\u00e9 par les forces russes. Peu apr\u00e8s, il aurait \u00e9t\u00e9 captur\u00e9 par les forces sud-oss\u00e8tes. Il a d\u00e9crit comme suit le traitement qui lui aurait \u00e9t\u00e9 inflig\u00e9. Il aurait d\u2019abord \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenu au sous-sol d\u2019un immeuble r\u00e9sidentiel du quartier de Shanghai. L\u00e0, il aurait \u00e9t\u00e9 battu, notamment par des membres des forces russes de maintien de la paix (ceux\u2011ci auraient port\u00e9 les lettres \u00ab\u00a0MC\u00a0\u00bb[31] sur leurs uniformes, auraient parl\u00e9 russe et auraient ressembl\u00e9 \u00e0 des Russes). Le 10 ao\u00fbt, le t\u00e9moin aurait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole no\u00a06 \u00e0 Tskhinvali, o\u00f9 il aurait \u00e0 nouveau \u00e9t\u00e9 battu, notamment par des \u00ab\u00a0Russes\u00a0\u00bb (le t\u00e9moin a dit ne pas savoir avec certitude s\u2019il s\u2019agissait de soldats russes ou simplement de combattants originaires de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie). Sur le trajet de l\u2019\u00e9cole, il aurait d\u2019abord d\u00fb marcher, puis il aurait \u00e9t\u00e9 v\u00e9hicul\u00e9 d\u2019un point \u00e0 un autre et aurait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par des habitants de la ville. Pendant la p\u00e9riode qu\u2019il aurait pass\u00e9e dans cette \u00e9cole, deux prisonniers de guerre auraient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s \u2013\u00a0Sopromadze au motif qu\u2019il \u00e9tait conducteur de char, et Khubuluri parce qu\u2019il \u00e9tait d\u2019origine oss\u00e8te. Le t\u00e9moin n\u2019aurait pas vraiment assist\u00e9 au meurtre de Sopromadze, mais il aurait entendu un coup de feu et on lui aurait fait enlever le corps. Quant \u00e0 Khubuluri, un jour il aurait \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 dehors et il ne serait jamais revenu. Le 12 ao\u00fbt, le t\u00e9moin aurait \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 au poste de police de Tskhinvali. L\u00e0, il aurait non seulement \u00e9t\u00e9 battu comme auparavant, mais \u00e9galement interrog\u00e9 et tortur\u00e9, notamment par des membres du Service f\u00e9d\u00e9ral de s\u00e9curit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie (ceux-ci lui auraient maintenu les mains attach\u00e9es dans le dos avec du fil m\u00e9tallique pendant un certain temps, sans lui donner d\u2019eau, puis ils lui auraient d\u00e9tach\u00e9 les mains et lui auraient vers\u00e9 de l\u2019eau tr\u00e8s froide dans la gorge\u00a0; par ailleurs, ils auraient utilis\u00e9 des ba\u00efonnettes et des marteaux, et lui auraient br\u00fbl\u00e9 les mains avec des cigarettes allum\u00e9es). Le 17 ao\u00fbt 2008, le t\u00e9moin aurait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 dans une base militaire russe. Il aurait finalement \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 le 19 ao\u00fbt 2008. Il aurait re\u00e7u les premiers soins m\u00e9dicaux apr\u00e8s sa remise en libert\u00e9.<\/p>\n<p>264. T8, n\u00e9 en 1972, a indiqu\u00e9 qu\u2019en ao\u00fbt 2008 il \u00e9tait caporal dans les forces arm\u00e9es g\u00e9orgiennes. Le 9 ao\u00fbt 2008, il aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9 dans le quartier de Shanghai, \u00e0 Tskhinvali. Le m\u00eame jour, les forces sud-oss\u00e8tes lui auraient tir\u00e9 dans le genou et l\u2019auraient captur\u00e9 dans ledit quartier. Il a d\u00e9crit comme suit le traitement dont il aurait fait l\u2019objet. Il aurait d\u2019abord \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenu dans le sous-sol d\u2019un immeuble r\u00e9sidentiel du quartier de Shanghai. L\u00e0, il aurait \u00e9t\u00e9 battu par des Sud-Oss\u00e8tes. Des soldats russes auraient \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sents dans les locaux mais ils ne l\u2019auraient pas frapp\u00e9. Le 10 ao\u00fbt, il aurait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole no 6 de Tskhinvali. Incapable de marcher (en raison d\u2019une blessure au genou), il aurait \u00e9t\u00e9 port\u00e9 par d\u2019autres prisonniers de guerre g\u00e9orgiens. Sur le trajet de l\u2019\u00e9cole et dans l\u2019\u00e9tablissement, il aurait \u00e9t\u00e9 battu, notamment par des soldats russes. Dans l\u2019\u00e9cole, des membres du Service f\u00e9d\u00e9ral de s\u00e9curit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie l\u2019auraient encore frapp\u00e9, pour l\u2019obliger \u00e0 d\u00e9clarer qu\u2019il avait vu beaucoup de civils morts \u00e0 Tskhinvali et que des soldats am\u00e9ricains avaient combattu du c\u00f4t\u00e9 g\u00e9orgien. Pendant la p\u00e9riode qu\u2019il aurait pass\u00e9e dans cette \u00e9cole, un prisonnier de guerre g\u00e9orgien d\u00e9nomm\u00e9 Sopromadze aurait \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 hors de la pi\u00e8ce et abattu au motif qu\u2019il \u00e9tait conducteur de char. Le t\u00e9moin n\u2019aurait pas vraiment assist\u00e9 au meurtre mais il aurait entendu un coup de feu. Le 13\u00a0ao\u00fbt, il aurait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 d\u2019abord dans un h\u00f4pital militaire russe de Tskhinvali, puis vers un h\u00f4pital de Vladikavkaz, dans la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, pour y \u00eatre soign\u00e9. Pendant son s\u00e9jour \u00e0 l\u2019h\u00f4pital militaire russe de Tskhinvali, il aurait \u00e0 nouveau \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par des membres du Service f\u00e9d\u00e9ral de s\u00e9curit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie. Il aurait finalement \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 le 19 ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>265. T9, n\u00e9 en 1983, a indiqu\u00e9 qu\u2019en ao\u00fbt 2008 il \u00e9tait lieutenantau sein des forces arm\u00e9es g\u00e9orgiennes. Le 18 ao\u00fbt 2008, il aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9 dans le port g\u00e9orgien de Poti. Le 18 ao\u00fbt, lui et vingt et un autres soldats auraient \u00e9t\u00e9 captur\u00e9s par les forces russes \u00e0 Poti puis emmen\u00e9s \u00e0 Senaki. Dix d\u2019entre eux auraient \u00e9t\u00e9 rel\u00e2ch\u00e9s d\u00e8s le lendemain. Au bout de quatre jours \u00e0 Senaki, lui et les onze soldats restants auraient \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9s dans une base des forces russes de maintien de la paix \u00e0 Chuburkhindji, dans la r\u00e9gion de Gali, en Abkhazie. \u00c0 leur arriv\u00e9e, des soldats russes les auraient interrog\u00e9s et soumis \u00e0 diff\u00e9rents types de mauvais traitements, leur infligeant notamment des coups de poing, des coups de pied, des coups sur les plantes des pieds et des d\u00e9charges \u00e9lectriques. Les douze hommes auraient ensuite \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus dans des toilettes exig\u00fces pendant quatre jours. La pi\u00e8ce aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9pourvue de lumi\u00e8re, ils n\u2019auraient pas eu la possibilit\u00e9 de bouger, ils auraient \u00e9t\u00e9 contraints de s\u2019asseoir \u00e0 tour de r\u00f4le et, pendant les deux premiers jours, n\u2019auraient re\u00e7u ni eau ni nourriture. En outre, pendant la nuit, des soldats russes ivres auraient donn\u00e9 des coups de pied dans la porte des toilettes, mena\u00e7ant de les tuer et les agressant verbalement\u00a0; les ge\u00f4liers auraient toutefois emp\u00each\u00e9 ces personnes d\u2019entrer dans la pi\u00e8ce. Pendant son contre\u2011interrogatoire, le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 ignorer pourquoi cet \u00e9pisode ne figurait dans aucun des rapports \u00e9tablis par des organisations non gouvernementales sur le conflit.<\/p>\n<p>C. Dispositions pertinentes du droit international humanitaire<\/p>\n<p>266. Les dispositions pertinentes \u00e0 cet \u00e9gard sont les articles 13, 129 et\u00a0130 de la Convention (III) de Gen\u00e8ve relative au traitement des prisonniers de guerre, ainsi que l\u2019article 75 du Protocole (I) relatif \u00e0 la protection des victimes des conflits arm\u00e9s internationaux.<\/p>\n<p>267. Eu \u00e9gard aux griefs soulev\u00e9s en l\u2019esp\u00e8ce, il n\u2019y pas de conflit entre l\u2019article 3 de la Convention et ces dispositions du droit international humanitaire, qui pr\u00e9voient que les prisonniers de guerre soient trait\u00e9s avec humanit\u00e9 et d\u00e9tenus dans des conditions d\u00e9centes.<\/p>\n<p><strong>D. Appr\u00e9ciation de la Cour<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Sur la juridiction<\/em><\/p>\n<p>268. La Cour rel\u00e8ve d\u2019embl\u00e9e qu\u2019il ressort des rapports notamment de Human Rights Watch, d\u2019Amnesty International et de August Ruins que des prisonniers de guerre g\u00e9orgiens ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus \u00e0 Tskhinvali entre le 8 et le 17\u00a0ao\u00fbt 2008 par les forces sud-oss\u00e8tes.<\/p>\n<p>269. \u00c9tant donn\u00e9 qu\u2019ils \u00e9taient d\u00e9tenus notamment apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s, la Cour conclut qu\u2019ils relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au sens de l\u2019article 1 de la Convention (paragraphe 175 ci\u2011dessus) et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard. Il faudra ensuite d\u00e9terminer s\u2019il y a eu violation des droits prot\u00e9g\u00e9s par la Convention de nature \u00e0 engager la responsabilit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<\/p>\n<p>270. Consid\u00e9rant le fait qu\u2019aucun des rapports mentionn\u00e9s ci-dessus ne se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 des d\u00e9tentions de prisonniers de guerre g\u00e9orgiens en Abkhazie, la Cour n\u2019estime pas n\u00e9cessaire d\u2019examiner l\u2019all\u00e9gation selon laquelle des prisonniers de guerre g\u00e9orgiens auraient \u00e9galement subi des mauvais traitements dans cette r\u00e9gion.<\/p>\n<p><em>2. Sur la violation all\u00e9gu\u00e9e de l\u2019article 3 de la Convention<\/em><\/p>\n<p>a) Principes g\u00e9n\u00e9raux<\/p>\n<p>271. Ils ont notamment \u00e9t\u00e9 \u00e9nonc\u00e9s dans les arr\u00eats Ananyev et autres et G\u00e9orgie c. Russie (I) (pr\u00e9cit\u00e9s, paragraphe 240 ci-dessus), ainsi que dans l\u2019arr\u00eat El-Masri (pr\u00e9cit\u00e9), dont le passage pertinent se lit ainsi :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0197. Pour d\u00e9terminer si une forme donn\u00e9e de mauvais traitements doit \u00eatre qualifi\u00e9e de torture, la Cour doit avoir \u00e9gard \u00e0 la distinction que l\u2019article3 op\u00e8re entre cette notion et celle de traitements inhumains ou d\u00e9gradants. Cette distinction para\u00eet avoir \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e par la Convention pour marquer d\u2019une sp\u00e9ciale infamie des traitements inhumains d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s provoquant de fort graves et cruelles souffrances (Aksoy, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 62). Outre la gravit\u00e9 des traitements, la notion de torture suppose un \u00e9l\u00e9ment intentionnel, reconnu dans la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou d\u00e9gradants des Nations unies, entr\u00e9e en vigueur le 26\u00a0juin 1987, qui pr\u00e9cise que le terme de \u00ab\u00a0torture\u00a0\u00bb s\u2019entend de l\u2019infliction intentionnelle d\u2019une douleur ou de souffrances aigu\u00ebs aux fins notamment d\u2019obtenir des renseignements, de punir ou d\u2019intimider (article\u00a01er) (\u0130lhan c. Turquie [GC], no\u00a022277\/93, \u00a7 85, CEDH 2000\u2011VII).<\/p>\n<p>198. Combin\u00e9e avec l\u2019article 3, l\u2019obligation que l\u2019article 1 de la Convention impose aux Hautes Parties contractantes de garantir \u00e0 toute personne relevant de leur juridiction les droits et libert\u00e9s consacr\u00e9s par la Convention leur commande de prendre des mesures propres \u00e0 emp\u00eacher que lesdites personnes ne soient soumises \u00e0 des tortures ou \u00e0 des traitements inhumains ou d\u00e9gradants, m\u00eame administr\u00e9s par des particuliers (Z et autres c. Royaume-Uni [GC], no 29392\/95, \u00a7 73, CEDH 2001\u2011V). La responsabilit\u00e9 de l\u2019Etat peut donc se trouver engag\u00e9e lorsque les autorit\u00e9s n\u2019ont pas pris de mesures raisonnables pour emp\u00eacher la mat\u00e9rialisation d\u2019un risque de mauvais traitement dont elles avaient ou auraient d\u00fb avoir connaissance (Mahmut Kaya c.\u00a0Turquie, no 22535\/93, \u00a7 115, CEDH 2000\u2011III).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>b) Application des principes susmentionn\u00e9s aux faits de l\u2019esp\u00e8ce<\/p>\n<p>272. La Cour rel\u00e8ve que des cas de mauvais traitements et de tortures de prisonniers de guerre par les forces sud-oss\u00e8tes ont \u00e9t\u00e9 mentionn\u00e9s dans les rapports notamment de Human Rights Watch, d\u2019Amnesty International et de August Ruins.<\/p>\n<p>273. \u00c0 l\u2019audition de t\u00e9moins, T7 et T8, qui avaient \u00e9galement \u00e9t\u00e9 entendus par Human Rights Watch, ont d\u00e9crit en d\u00e9tail les traitements qui leur ont \u00e9t\u00e9 inflig\u00e9s par les forces sud-oss\u00e8tes, et \u00e9galement russes (voir paragraphes 263-264 ci-dessus).<\/p>\n<p>274. D\u2019apr\u00e8s la Cour, leurs d\u00e9positions sont cr\u00e9dibles \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019elles sont tr\u00e8s pr\u00e9cises et qu\u2019elles concordent avec les informations figurant dans ces m\u00eames rapports.<\/p>\n<p>275. Vu ce qui pr\u00e9c\u00e8de, elle estime qu\u2019elle dispose de suffisamment d\u2019\u00e9l\u00e9ments de preuve permettant de conclure, au-del\u00e0 de tout doute raisonnable, que des prisonniers de guerre g\u00e9orgiens ont \u00e9t\u00e9 victimes de traitements contraires \u00e0 l\u2019article 3 de la Convention par les forces sud\u2011oss\u00e8tes.<\/p>\n<p>276. Et m\u00eame si la participation directe des forces russes n\u2019est pas toujours clairement d\u00e9montr\u00e9e, d\u00e8s lors qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli que les prisonniers de guerre relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, elle \u00e9tait \u00e9galement responsable des agissements des forces sud-oss\u00e8tes, sans qu\u2019il soit n\u00e9cessaire d\u2019apporter la preuve d\u2019un \u00ab\u00a0contr\u00f4le pr\u00e9cis\u00a0\u00bb de chacun de leurs agissements (paragraphe 214 ci-dessus).<\/p>\n<p>277. De plus, il ressort des rapports mentionn\u00e9s ci-dessus ainsi que des d\u00e9clarations des t\u00e9moins g\u00e9orgiens que les forces russes \u00e9taient pr\u00e9sentes sur les lieux et qu\u2019elles ne sont pas intervenues pour emp\u00eacher les traitements litigieux (voir, mutatis mutandis, Z et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a073-75, M.C., pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 149, Membres de la Congr\u00e9gation des t\u00e9moins de J\u00e9hovah de Gldani et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a0124-125, et El-Masri, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 211).<\/p>\n<p>278. Enfin, la Cour consid\u00e8re que les mauvais traitements inflig\u00e9s aux prisonniers de guerre g\u00e9orgiens ont provoqu\u00e9 des douleurs et des souffrances \u00ab\u00a0aigu\u00ebs\u00a0\u00bb et doivent \u00eatre regard\u00e9s comme des actes de torture au sens de l\u2019article\u00a03 de la Convention. Ils rev\u00eatent une gravit\u00e9 particuli\u00e8re s\u2019agissant de prisonniers de guerre qui disposent d\u2019un statut particulier de protection en droit international humanitaire.<\/p>\n<p>279. Eu \u00e9gard \u00e0 tous ces \u00e9l\u00e9ments, la Cour conclut \u00e0 l\u2019existence d\u2019une pratique administrative contraire \u00e0 l\u2019article 3 de la Convention quant aux actes de torture dont ont \u00e9t\u00e9 victimes les prisonniers de guerre g\u00e9orgiens.<\/p>\n<p>280. Comme expos\u00e9 ci-dessus (paragraphe 251), il convient \u00e9galement de rejeter l\u2019exception pr\u00e9liminaire de non-\u00e9puisement des voies de recours internes soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard.<\/p>\n<p>281. Il y a donc eu violation de l\u2019article 3 de la Convention et la F\u00e9d\u00e9ration de Russie est responsable de cette violation.<\/p>\n<p>VIII. LIBERT\u00c9 DE MOUVEMENT DES PERSONNES D\u00c9PLAC\u00c9ES<\/p>\n<p>282. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et les autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et d\u2019Abkhazie ont emp\u00each\u00e9 le retour vers ces r\u00e9gions d\u2019environ 23\u00a0000 habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne d\u00e9plac\u00e9s de force. Il y aurait eu violation de l\u2019article 2 du Protocole no 4, ainsi libell\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Quiconque se trouve r\u00e9guli\u00e8rement sur le territoire d\u2019un \u00c9tat a le droit d\u2019y circuler librement et d\u2019y choisir librement sa r\u00e9sidence.<\/p>\n<p>2. Toute personne est libre de quitter n\u2019importe quel pays, y compris le sien.<\/p>\n<p>3. L\u2019exercice de ces droits ne peut faire l\u2019objet d\u2019autres restrictions que celles qui, pr\u00e9vues par la loi, constituent des mesures n\u00e9cessaires, dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique, \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale, \u00e0 la s\u00fbret\u00e9 publique, au maintien de l\u2019ordre public, \u00e0 la pr\u00e9vention des infractions p\u00e9nales, \u00e0 la protection de la sant\u00e9 ou de la morale, ou \u00e0 la protection des droits et libert\u00e9s d\u2019autrui.<\/p>\n<p>4. Les droits reconnus au paragraphe1 peuvent \u00e9galement, dans certaines zones d\u00e9termin\u00e9es, faire l\u2019objet de restrictions qui, pr\u00e9vues par la loi, sont justifi\u00e9es par l\u2019int\u00e9r\u00eat public dans une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>A. Th\u00e8ses des parties<\/strong><\/p>\n<p>283. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et les autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et d\u2019Abkhazie avaient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment emp\u00each\u00e9 le retour d\u2019environ 23\u00a0000 ressortissants g\u00e9orgiens qui avaient fui ces r\u00e9gions.<\/p>\n<p>284. Il ajoute qu\u2019\u00e0 la suite du conflit et de la campagne de nettoyage ethnique qui suivit, les habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne fuirent par milliers l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et les territoires voisins. Fin 2012, la population d\u2019origine g\u00e9orgienne de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud aurait \u00e9t\u00e9 (d\u00e9finitivement) amput\u00e9e de plus de 20\u00a0000\u00a0membres. Depuis lors, les civils g\u00e9orgiens qui composent ce groupe de personnes d\u00e9plac\u00e9es dans leur propre pays auraient \u00e9t\u00e9 dans l\u2019impossibilit\u00e9 de regagner leur domicile. La situation serait la m\u00eame s\u2019agissant de la Haute Abkhazie. Selon les derni\u00e8res estimations des autorit\u00e9s municipales de Haute Abkhazie, les agissements de la Russie auraient contraint 3\u00a0672 personnes (1\u00a0281\u00a0familles) \u00e0 quitter le territoire de la Haute Abkhazie et elles seraient \u00e9galement dans l\u2019impossibilit\u00e9 de regagner leur domicile.<\/p>\n<p>Cette situation serait le r\u00e9sultat direct d\u2019une politique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e des r\u00e9gimes s\u00e9paratistes sud-oss\u00e8te et abkhaze, soutenue et mise en \u0153uvre par les autorit\u00e9s de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s les \u00e9l\u00e9ments fournis \u00e0 l\u2019appui des pr\u00e9sentes observations, le gouvernement requ\u00e9rant estime qu\u2019il y a lieu, pour la Cour, de conclure que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie a appliqu\u00e9 et continue d\u2019appliquer une pratique administrative consistant \u00e0 emp\u00eacher les habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne d\u00e9plac\u00e9s dans leur propre pays de retourner vivre dans leurs foyers ainsi qu\u2019ils en ont le droit, ce qui emporte violation de l\u2019article2 du Protocole\u00a0no\u00a04 et des r\u00e8gles applicables du droit international humanitaire.<\/p>\n<p>285. Le gouvernement d\u00e9fendeur r\u00e9plique que les contr\u00f4les aux fronti\u00e8res demeurent sous l\u2019autorit\u00e9 des gouvernements d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et d\u2019Abkhazie, malgr\u00e9 les accords de coop\u00e9ration du 30 avril 2009 conclus avec ces deux \u00c9tats et pr\u00e9voyant des efforts communs pour la protection des fronti\u00e8res. De plus, ces contr\u00f4les seraient justifi\u00e9s eu \u00e9gard aux agressions de la G\u00e9orgie contre ces r\u00e9gions et de son parrainage du terrorisme dans ces r\u00e9gions, surtout \u00e0 proximit\u00e9 des fronti\u00e8res.<\/p>\n<p><strong>B. Observations du tiers intervenant<\/strong><\/p>\n<p>286. Le Centre des Droits de l\u2019Homme de l\u2019universit\u00e9 d\u2019Essex expose que, que le conflit soit international ou non, le droit des conflits arm\u00e9 peut encadrer les motifs pour lesquels des populations civiles peuvent \u00eatre d\u00e9plac\u00e9es. D\u2019autres aspects du traitement qui leur est r\u00e9serv\u00e9 pendant ce d\u00e9placement rel\u00e8veraient \u00e0 la fois du droit des conflits arm\u00e9s et du droit relatif aux droits de l\u2019homme. Ainsi, le d\u00e9placement de civils ne serait possible que si leur s\u00e9curit\u00e9 ou d\u2019imp\u00e9rieuses raisons de s\u00e9curit\u00e9 l\u2019exigent[32]. Il s\u2019ensuivrait donc \u00e0 l\u2019\u00e9vidence que ces d\u00e9placements forc\u00e9s ne peuvent \u00eatre que temporaires, c\u2019est-\u00e0-dire ne peuvent durer que tant qu\u2019ils sont n\u00e9cessaires. Il ne serait pas possible de d\u00e9porter des civils depuis leur territoire vers celui d\u2019une puissance occupante ou d\u2019un autre \u00c9tat, quel qu\u2019il soit.<\/p>\n<p><strong>C. R\u00e9sum\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments de preuve pertinents<\/strong><\/p>\n<p><em>1. \u00c9l\u00e9ments de preuve \u00e9crits<\/em><\/p>\n<p>287. La partie pertinente du rapport de l\u2019OSCE pr\u00e9cit\u00e9 (pp. 47-50 et\u00a062\u201164) se lit ainsi\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Comme indiqu\u00e9 plus haut, le conflit du mois d\u2019ao\u00fbt a conduit au d\u00e9placement de dizaines de milliers de personnes qui habitaient en Oss\u00e9tie du Sud. La HRAM a interrog\u00e9 un certain nombre d\u2019entre elles, qui ont indiqu\u00e9 qu\u2019elles avaient \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9es de quitter leur foyer \u00e0 cause du bombardement de leur village par des avions russes ou parce qu\u2019elles avaient peur que les forces qui progressaient ne leur fassent du mal. \u00c0\u00a0Eredvi, Ksuisi, Kekhvi et Nuli, par exemple, la population a commenc\u00e9 \u00e0 fuir alors que les bombes commen\u00e7aient \u00e0 tomber. D\u2019autres personnes se sont enfuies alors que les forces russes et oss\u00e8tes arrivaient dans leur village, par exemple \u00e0 Vanati et \u00e0 Akhalgori, et dans la ville de Tskhinvali. De nombreux villageois ont fui \u00e0 travers les for\u00eats, et certains ont rapport\u00e9 que le CICR les avait aid\u00e9s \u00e0 trouver un abri.<\/p>\n<p>De nombreux villageois interrog\u00e9s par la HRAM ont d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019ils n\u2019avaient quitt\u00e9 leur domicile que quand on leur avait dit de le faire, m\u00eame s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas toujours ais\u00e9 de savoir qui leur avait dit de partir ni pourquoi. \u00c0 Eredvi, selon les villageois, des groupes d\u2019Oss\u00e8tes portant l\u2019uniforme militaire avaient indiqu\u00e9 aux habitants qu\u2019ils devaient partir\u00a0; dans un cas au moins, ils leur avaient dit \u00ab\u00a0si vous ne partez pas, vous serez tu\u00e9s\u00a0\u00bb. Un autre habitant d\u2019Eredvi a rapport\u00e9 \u00e0 la HRAM qu\u2019un couple \u00e2g\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 menac\u00e9 par des \u00ab\u00a0Russes et des Oss\u00e8tes\u00a0\u00bb et forc\u00e9 \u00e0 partir. Une autre personne encore a indiqu\u00e9 que la police g\u00e9orgienne avait averti les habitants avant le d\u00e9but des bombardements russes en leur disant qu\u2019ils devaient partir le plus vite possible parce qu\u2019ils seraient tu\u00e9s s\u2019ils restaient. D\u2019autres villageois ont \u00e9t\u00e9 inform\u00e9s par des proches ou des voisins qu\u2019ils devaient partir.<\/p>\n<p>Un grand nombre de personnes d\u2019origine oss\u00e8te ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 contraintes de quitter leur foyer \u00e0 cause du conflit. Comme indiqu\u00e9 plus haut, plus de 30\u00a0000 personnes ont fui vers l\u2019Oss\u00e9tie du Nord, la grande majorit\u00e9 d\u2019entre elles \u00e9tant revenues depuis. Les autorit\u00e9s de facto ont dit \u00e0 la HRAM qu\u2019il y avait eu environ 3\u00a0000 personnes d\u00e9plac\u00e9es de force en Oss\u00e9tie du Sud.<\/p>\n<p>En revanche, nombre de personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne qui avaient quitt\u00e9 leur village d\u2019Oss\u00e9tie du Sud pendant le conflit et au lendemain de celui-ci n\u2019ont pas pu revenir. M. Kokoity aurait d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 la mi-septembre que les \u00ab\u00a0r\u00e9fugi\u00e9s\u00a0\u00bb g\u00e9orgiens poss\u00e9dant la nationalit\u00e9 sud-oss\u00e8te \u00e9taient libres de regagner leur ancienne habitation. Les G\u00e9orgiens d\u00e9plac\u00e9s sont autoris\u00e9s \u00e0 revenir s\u2019ils sont pr\u00eats \u00e0 renoncer \u00e0 la nationalit\u00e9 g\u00e9orgienne et \u00e0 acqu\u00e9rir la nationalit\u00e9 sud-oss\u00e8te. Cette condition est contraire aux normes et obligations internationales, comme cela a \u00e9t\u00e9 reconnu \u00e0 travers les mesures conservatoires indiqu\u00e9es par la CIJ le 15 octobre 2008, mesures exigeant que les parties \u00ab\u00a0[fassent] tout ce qui est en leur pouvoir, chaque fois que, et partout o\u00f9, cela est possible, afin de garantir, sans distinction d\u2019origine nationale ou ethnique (&#8230;) le droit de chacun de circuler librement et de choisir sa r\u00e9sidence (&#8230;)\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>D\u2019autres responsables sud-oss\u00e8tes de facto ont exprim\u00e9 des positions similaires. Le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur de facto, par exemple, a indiqu\u00e9 \u00e0 la HRAM qu\u2019il avait recens\u00e9 4\u00a0000 personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne habitant en Oss\u00e9tie du Sud qui s\u2019\u00e9taient procur\u00e9 des armes depuis 2006, et que si ces personnes essayaient de revenir elles seraient poursuivies. Les autres, a-t-il dit, ne seraient autoris\u00e9es \u00e0 revenir que si elles renon\u00e7aient \u00e0 leur nationalit\u00e9 g\u00e9orgienne. La vice-pr\u00e9sidente du conseil des ministres de facto (vice-Premier ministre de facto) a dit \u00e0 la HRAM\u00a0: \u00ab Si un G\u00e9orgien qui d\u00e9cide de rester en Oss\u00e9tie du Sud ne r\u00e9pond pas \u00e0 nos attentes, il sera expuls\u00e9 (&#8230;) Je ne veux pas que les G\u00e9orgiens retournent dans les villages du nord de Tamarasheni et autres, et ils ne le pourront pas\u00a0\u00bb. Elle a toutefois ajout\u00e9 que \u00ab\u00a0ceux qui n\u2019ont pas de sang sur les mains sont les bienvenus s\u2019ils souhaitent revenir\u00a0\u00bb. Le commandant des forces arm\u00e9es russes en Oss\u00e9tie du Sud a d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 la HRAM qu\u2019il \u00e9tait trop t\u00f4t pour parler du retour des personnes d\u00e9plac\u00e9es.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>\u00c0 maints \u00e9gards, le conflit du mois d\u2019ao\u00fbt et la p\u00e9riode qui a suivi ont eu des cons\u00e9quences n\u00e9gatives sur la libert\u00e9 de circuler et de choisir sa r\u00e9sidence pour ce qui est de l\u2019Abkhazie.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident du comit\u00e9 des droits de l\u2019homme du Parlement de facto a dit \u00e0 la HRAM que le pr\u00e9sident de l\u2019Abkhazie avait lanc\u00e9 un appel \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision et \u00e0 la radio en vue du retour de la population civile\u00a0; il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un pasimportant et positif. Le ministre de facto des Affaires \u00e9trang\u00e8res a dit \u00e0 la HRAM qu\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019obstacles au retour et que son gouvernement \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 soutenir les personnes qui reviennent et \u00e0 leur fournir ce dont elles avaient besoin pour vivre. Il a toutefois ajout\u00e9 que les personnes qui revenaient devaient comprendre qu\u2019elles revenaient dans l\u2019\u00ab\u00a0\u00c9tat d\u2019Abkhazie\u00a0\u00bb, o\u00f9 elles auraient le droit de devenir des citoyens \u00e0 part enti\u00e8re. Le fait que si peu de personnes d\u00e9plac\u00e9es soient revenues dans la vall\u00e9e de la Kodori montre clairement que les autorit\u00e9s de facto n\u2019en ont pas encore fait assez pour remplir leurs obligations d\u2019encourager les personnes d\u00e9plac\u00e9es \u00e0 retourner de leur plein gr\u00e9 dans leur foyer, en toute dignit\u00e9 et en toute s\u00e9curit\u00e9, et de leur permettre un tel retour\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>288. Ces conclusions sont similaires \u00e0 celles formul\u00e9es par le Commissaire des Droits de l\u2019Homme du Conseil de l\u2019Europe, le Repr\u00e9sentant du Secr\u00e9taire G\u00e9n\u00e9ral des Nations Unies pour les personnes d\u00e9plac\u00e9es dans leur propre pays (internally displaced persons, IDPs) et le Secr\u00e9taire G\u00e9n\u00e9ral des Nations Unies.<\/p>\n<p><em>2. Audition de t\u00e9moins<\/em><\/p>\n<p>289. T24, \u00ab\u00a0Ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res\u00a0\u00bb d\u2019Oss\u00e9tie du Sud de 1998 \u00e0 2012, et T19 ont tous les deux indiqu\u00e9 qu\u2019il n\u2019y avait pas eu de politique de nettoyage ethnique visant \u00e0 chasser les habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne d\u2019Oss\u00e9tie du Sud. Si beaucoup d\u2019entre eux avaient effectivement fui lors du conflit arm\u00e9, beaucoup continueraient \u00e0 y vivre notamment dans la r\u00e9gion d\u2019Akhalgori o\u00f9 l\u2019enseignement se ferait en g\u00e9orgien. Quant \u00e0 la question du retour, 3 000 habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne auraient pu retourner dans leurs foyers, notamment dans la r\u00e9gion d\u2019Akhalgori, o\u00f9 il n\u2019y avait pas eu de conflit. En revanche, il aurait \u00e9t\u00e9 impossible d\u2019assurer le retour des 20\u00a0000 habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne vers les villages de la r\u00e9gion de Tskhinvali dans des conditions de s\u00e9curit\u00e9 suffisantes en raison des combats qui s\u2019y \u00e9taient d\u00e9roul\u00e9s. Cela ne serait possible que dans le cadre d\u2019une solution globale permettant \u00e9galement le retour des 100\u00a0000 habitants d\u2019origine oss\u00e8te qui avaient fui leurs foyers dans les ann\u00e9es 90. Les deux t\u00e9moins ont \u00e9galement confirm\u00e9 que la \u00ab\u00a0fronti\u00e8re\u00a0\u00bb d\u2019Oss\u00e9tie du Sud \u00e9tait gard\u00e9e conjointement avec les forces arm\u00e9es russes conform\u00e9ment \u00e0 un accord bilat\u00e9ral conclu le 30avril 2009 sur les \u00ab\u00a0efforts communs dans la protection de la fronti\u00e8re \u00e9tatique de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>D. Dispositions pertinentes du droit international humanitaire<\/p>\n<p>290. La disposition pertinente \u00e0 cet \u00e9gard est l\u2019article49 de la Convention (IV) de Gen\u00e8ve relative \u00e0 la protection des personnes civiles en temps de guerre. De plus, en vertu de la r\u00e8gle 132 de l\u2019\u00e9tude du Comit\u00e9 International de la Croix Rouge sur le droit international humanitaire coutumier, \u00ab\u00a0Les personnes d\u00e9plac\u00e9es ont le droit de regagner volontairement et dans la s\u00e9curit\u00e9 leur foyer ou leur lieu de r\u00e9sidence habituel d\u00e8s que les causes de leur d\u00e9placement ont cess\u00e9 d\u2019exister\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>291. Eu \u00e9gard aux griefs soulev\u00e9s en l\u2019esp\u00e8ce, il n\u2019y pas de conflit entre l\u2019article 2 du Protocole no 4 et les dispositions pertinentes du droit international humanitaire s\u2019agissant d\u2019une situation d\u2019occupation.<\/p>\n<p><strong>E. Appr\u00e9ciation de la Cour<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Sur la juridiction<\/em><\/p>\n<p>292. La Cour rappelle qu\u2019elle a d\u00e9j\u00e0 \u00e9tabli que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie exer\u00e7ait un \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et \u00e9galement sur l\u2019Abkhazie, dont la situation n\u2019est pas identique, mais n\u00e9anmoins similaire \u00e0 cet \u00e9gard (paragraphe 174 ci-dessus). De plus, il ressort des accords sign\u00e9s le 30avril 2009 entre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et l\u2019Abkhazie sur le contr\u00f4le des fronti\u00e8res administratives (voir notamment l\u2019article 3) que la premi\u00e8re a \u00e9galement apport\u00e9 un support logistique \u00e0 ce sujet.<\/p>\n<p>293. Il est vrai qu\u2019un grand nombre de ressortissants g\u00e9orgiens qui ont fui le conflit ne r\u00e9sident plus en Oss\u00e9tie du Sud, mais en territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9.<\/p>\n<p>294. Cependant, aux yeux de la Cour, le fait que leurs domiciles respectifs, qu\u2019ils \u00e9taient emp\u00each\u00e9s de rejoindre, se situaient dans des r\u00e9gions qui se trouvaient sous le \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, ainsi que le fait que cette derni\u00e8re exer\u00e7ait un \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur les fronti\u00e8resadministratives, suffisent \u00e0 \u00e9tablir un lien juridictionnel aux fins de l\u2019article 1 de la Convention entre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et ces ressortissants g\u00e9orgiens (voir notamment, mutatis mutandis, Lo\u00efzidou (fond), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 57, o\u00f9 la Cour a notamment affirm\u00e9 \u00ab\u00a0que le d\u00e9ni continu de l\u2019acc\u00e8s de la requ\u00e9rante \u00e0 ses biens dans le nord de Chypre et la perte de la ma\u00eetrise de ceux-ci qui en r\u00e9sulte pour elle sont une question qui rel\u00e8ve de la \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb de la Turquie au sens de l\u2019article 1 (art. 1) et est donc imputable \u00e0 cet Etat.\u00a0\u00bb)<\/p>\n<p>295. La Cour conclut donc que les ressortissants g\u00e9orgiens qui ont \u00e9t\u00e9 emp\u00each\u00e9s de retourner en Oss\u00e9tie du Sud ou en Abkhazie par les autorit\u00e9s de facto de ces r\u00e9gions relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard. Il faudra ensuite d\u00e9terminer lors de l\u2019examen sur le fond s\u2019il y a eu violation des droits prot\u00e9g\u00e9s par la Convention de nature \u00e0 engager la responsabilit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<\/p>\n<p><em>2. Sur la violation all\u00e9gu\u00e9e de l\u2019article 2 du Protocole no 4<\/em><\/p>\n<p>296. La Cour a d\u00e9j\u00e0 examin\u00e9 la question des droits des personnes d\u00e9plac\u00e9es dans leur propre pays sous l\u2019angle de l\u2019article 8 de la Convention et de l\u2019article 1 du Protocole no 1 (voir notamment Chypre c. Turquie, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 162-189, et Chiragov et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a0188-208), mais pas sous celui de l\u2019article 2 du Protocole no\u00a04.<\/p>\n<p>297. En l\u2019esp\u00e8ce, les informations figurant dans les diff\u00e9rents rapports des organisations internationales et de leurs repr\u00e9sentants ci-dessus d\u00e9sign\u00e9s concordent quant au refus des autorit\u00e9s d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et d\u2019Abkhazie \u00e0 autoriser le retour d\u2019une grande partie des habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne dans leurs foyers respectifs, m\u00eame si certains retours par exemple dans la r\u00e9gion d\u2019Akhalgori ont \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9s. D\u2019ailleurs les membres du \u00ab\u00a0gouvernement\u00a0\u00bb d\u2019Oss\u00e9tie du Sud entendus \u00e0 l\u2019audition de t\u00e9moins n\u2019ont pas ni\u00e9 ces faits, mais ont soulign\u00e9 qu\u2019elles ne pouvaient autoriser le retour des habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne vers les villages de la r\u00e9gion de Tskhinvali car leur s\u00e9curit\u00e9 ne serait pas assur\u00e9e.<\/p>\n<p>298. La Cour prend note de ces arguments ainsi que des n\u00e9gociations en cours \u00e0 ce sujet \u00e0 Gen\u00e8ve en vue de trouver une solution politique. Il n\u2019en reste pas moins qu\u2019en attendant les autorit\u00e9s de factod\u2019Oss\u00e9tie du Sud et d\u2019Abkhazie, et la F\u00e9d\u00e9ration de Russie qui a le \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur ces r\u00e9gions, ont le devoir de permettre le retour des habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne vers leurs foyers respectifs, conform\u00e9ment \u00e0 leurs obligations au regard de la Convention.<\/p>\n<p>299. Eu \u00e9gard \u00e0 tous ces \u00e9l\u00e9ments, la Cour conclut \u00e0 l\u2019existence d\u2019une pratique administrative contraire \u00e0 l\u2019article 2 du Protocole no 4 r\u00e9sultant de l\u2019impossibilit\u00e9 pour les ressortissants g\u00e9orgiens de retourner dans leurs foyers respectifs. Cette situation \u00e9tait encore en cours le 23mai 2018, date de l\u2019audience sur fond dans la pr\u00e9sente affaire et \u00e0 laquelle les parties ont soumis leurs derni\u00e8res observations (orales) \u00e0 la Cour (voir paragraphe 29 ci-dessus).<\/p>\n<p>300. Comme expos\u00e9 ci-dessus (paragraphe 251), il convient \u00e9galement de rejeter l\u2019exception pr\u00e9liminaire de non-\u00e9puisement des voies de recours internes soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard.<\/p>\n<p>301. D\u00e8s lors, la Cour estime qu\u2019il y a eu violation de l\u2019article 2 du Protocole no 4 au moins jusqu\u2019au 23 mai 2018, et que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie est responsable de cette violation.<\/p>\n<p>IX. DROIT \u00c0 L\u2019INSTRUCTION<\/p>\n<p>302. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que les troupes russes et les autorit\u00e9s s\u00e9paratistes ont pill\u00e9 et d\u00e9truit des \u00e9coles et des biblioth\u00e8ques publiques et commis des actes d\u2019intimidation \u00e0 l\u2019encontre des \u00e9l\u00e8ves et enseignants d\u2019origine g\u00e9orgienne. Il y aurait eu violation de l\u2019article 2 du Protocole no 1, ainsi r\u00e9dig\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nul ne peut se voir refuser le droit \u00e0 l\u2019instruction. L\u2019\u00c9tat, dans l\u2019exercice des fonctions qu\u2019il assumera dans le domaine de l\u2019\u00e9ducation et de l\u2019enseignement, respectera le droit des parents d\u2019assurer cette \u00e9ducation et cet enseignement conform\u00e9ment \u00e0 leurs convictions religieuses et philosophiques.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>A. Th\u00e8ses des parties<\/strong><\/p>\n<p>303. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que dans le cadre des bombardements et autres violences perp\u00e9tr\u00e9es, les troupes russes et les forces s\u00e9paratistes ont notamment pill\u00e9 et d\u00e9truit des \u00e9coles et des biblioth\u00e8ques publiques et commis des actes d\u2019intimidation \u00e0 l\u2019encontre des \u00e9l\u00e8ves et enseignants d\u2019origine g\u00e9orgienne, ce qui eut pour cons\u00e9quence directe d\u2019emp\u00eacher les enfants d\u2019\u00e2ge scolaire r\u00e9sidant dans les territoires en question de poursuivre leur scolarit\u00e9. Le gouvernement requ\u00e9rant estime que ce comportement \u00e9quivaut \u00e0 une pratique administrative qui porte atteinte au droit \u00e0 l\u2019\u00e9ducation consacr\u00e9 par l\u2019article2 du Protocoleno\u00a01.<\/p>\n<p>304. Le gouvernement d\u00e9fendeur r\u00e9plique que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019est responsable ni de la politique \u00e9ducative en Oss\u00e9tie du Sud ni en Abkhazie. En Oss\u00e9tie du Sud, toute perturbation de l\u2019\u00e9ducation aurait \u00e9t\u00e9 caus\u00e9e par la brutale invasion et le bombardement par la G\u00e9orgie. Par la suite, il n\u2019y aurait aucune preuve que les \u00e9tablissements scolaires ne dispensent pas d\u2019enseignement en g\u00e9orgien.<\/p>\n<p><strong>B. Observations du tiers intervenant<\/strong><\/p>\n<p>305. Le Centre des Droits de l\u2019Homme de l\u2019universit\u00e9 d\u2019Essex expose qu\u2019en cas d\u2019occupation, le droit des conflits arm\u00e9s contient des dispositions sp\u00e9cifiques qui obligent la puissance occupante \u00e0 veiller au bon fonctionnement des \u00e9tablissements d\u2019enseignement du territoire occup\u00e9[33].<\/p>\n<p><strong>C. R\u00e9sum\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments de preuve pertinents<\/strong><\/p>\n<p><em>1. \u00c9l\u00e9ments de preuve \u00e9crits<\/em><\/p>\n<p>306. Le Commissaire aux droits de l\u2019homme du Conseil de l\u2019Europe a rapport\u00e9 ce qui suit (\u00ab\u00a0Report on human rights issues following the August 2008 armed conflict\u00a0\u00bb, CommDH(2009)22, 15 May 2009)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Lors de sa pr\u00e9c\u00e9dente visite dans la r\u00e9gion en 2007, le commissaire avait d\u00e9j\u00e0 examin\u00e9 bri\u00e8vement la question de l\u2019enseignement dans la langue g\u00e9orgienne pour la population de Gali. \u00c0 l\u2019occasion de sa derni\u00e8re visite, il est retourn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire no 2 de la ville de Gali et a pass\u00e9 en revue la question de la langue avec des repr\u00e9sentants de la soci\u00e9t\u00e9 civile.<\/p>\n<p>En f\u00e9vrier 2009, la situation g\u00e9n\u00e9rale en mati\u00e8re d\u2019enseignement de la langue est apparue semblable \u00e0 ce qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la pr\u00e9c\u00e9dente visite du commissaire. Le conflit d\u2019ao\u00fbt 2008 a toutefois raviv\u00e9 les pr\u00e9occupationsau sein de la population g\u00e9orgienne sur la question de la langue dans les \u00e9coles. Les autorit\u00e9s de facto ont indiqu\u00e9 que sur les 21 \u00e9tablissements scolaires du district de Gali, onze (district du bas Gali) avaient le g\u00e9orgien comme principale langue d\u2019enseignement et les autres dispensaient leur enseignement en russe. Les manuels employ\u00e9s dans les \u00e9coles de langue g\u00e9orgienne \u00e9taient les m\u00eames que ceux utilis\u00e9s dans le cadre du programme approuv\u00e9 par le minist\u00e8re g\u00e9orgien de l\u2019\u00c9ducation, except\u00e9 pour les mati\u00e8res sujettes \u00e0 controverse que sont l\u2019histoire et la g\u00e9ographie. En effet, les manuels pour ces mati\u00e8res qui avaient \u00e9t\u00e9 approuv\u00e9s par le minist\u00e8re abkhaze de facto de l\u2019\u00c9ducation n\u2019existaient pas en g\u00e9orgien. Dans les \u00e9tablissements scolaires dont le russe est la principale langue d\u2019enseignement, le g\u00e9orgien \u00e9tait enseign\u00e9 comme langue \u00e9trang\u00e8re \u00e0 raison de trois fois par semaine, et il y avait \u00e9galement des cours dans la langue abkhaze. Il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9tablissement d\u2019enseignement sup\u00e9rieur \u00e0 Gali\u00a0; \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Soukhoumi, l\u2019enseignement est dispens\u00e9 en russe.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9cole no 2 de la ville de Gali, que le commissaire a visit\u00e9e \u00e0 nouveau, enseigne en russe. Il est apparu que l\u2019\u00e9cole \u00e9tait en butte \u00e0 des difficult\u00e9s en raison de l\u2019insuffisance des ressources et du mat\u00e9riel p\u00e9dagogique, du d\u00e9labrement des infrastructures et du bas niveau de salaire des enseignants. Le gouvernement g\u00e9orgien s\u2019est employ\u00e9 \u00e0 compl\u00e9ter les salaires des enseignants dans l\u2019ensemble du district, mais cette d\u00e9marche a \u00e9t\u00e9 interrompue,\u00e0 cause peut-\u00eatre des restrictions \u00e0 la libert\u00e9 de traverser la fronti\u00e8re administrative (voir ci-dessus).<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s les d\u00e9clarations et informations livr\u00e9es par les autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes, on a forc\u00e9 les enseignants du district de Gali \u00e0 dispenser leur enseignement en russe. Les dirigeants abkhazes contestent vigoureusement ce point. De nombreuses personnes se sont toutefois plaintes d\u2019une d\u00e9gradation de la situation apr\u00e8s le conflit d\u2019ao\u00fbt 2008. Des organisations non gouvernementales pr\u00e9sentes \u00e0 Gali ont indiqu\u00e9 que l\u2019on r\u00e9duisait le nombre d\u2019heures d\u2019enseignement en g\u00e9orgien et que les professeurs enseignaient en g\u00e9orgien \u00ab\u00a0\u00e0 leurs risques et p\u00e9rils\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le commissaire fait observer qu\u2019un enseignement de bonne qualit\u00e9 pour les enfants doit garantir \u00e0 ceux\u2011ci l\u2019\u00e9galit\u00e9 d\u2019acc\u00e8s et de traitement\u00a0; il doit leur permettre de d\u00e9velopper leurs aptitudes et leur personnalit\u00e9, de devenir des membres \u00e0 part enti\u00e8re de la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle ils vivent, et de mener une existence d\u00e9cente. Dans les soci\u00e9t\u00e9s multi-ethniques ayant des communaut\u00e9s minoritaires, l\u2019enseignement de la langue joue un r\u00f4le cl\u00e9. Il repr\u00e9sente l\u2019un des moyens dont les parents disposent pour transmettre leur culture aux g\u00e9n\u00e9rations futures et pr\u00e9server leur identit\u00e9. En parall\u00e8le, les autorit\u00e9s ont la responsabilit\u00e9 de veiller \u00e0 ce que les minorit\u00e9s se voient offrir les moyens, par un enseignement appropri\u00e9 de la langue (en l\u2019occurrence le russe et\/ou l\u2019abkhaze), qui leur permettent de s\u2019int\u00e9grer pleinement dans la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>Le but doit tendre \u00e0 concilier l\u2019objectif de protection de l\u2019identit\u00e9 des personnes appartenant \u00e0 une minorit\u00e9 nationale avec l\u2019objectif consistant \u00e0 rendre l\u2019int\u00e9gration possible. Le commissaire recommande l\u2019adoption de mesures propres \u00e0 assurer l\u2019application en pratique de ces pr\u00e9ceptes. Un autre pas important vers l\u2019instauration de la confiance consisterait \u00e0 mettre au point des manuels communs, y compris pour les mati\u00e8res tr\u00e8s sensibles et contest\u00e9es telles que l\u2019histoire, de mani\u00e8re \u00e0 \u00e9liminer les st\u00e9r\u00e9otypes et les pr\u00e9jug\u00e9s et \u00e0 favoriser l\u2019esprit critique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>307. Selon International Crisis Group (South Ossetia: The Burden of Recognition, 7 juin 2010, p. 6),<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0[l]\u2019enseignement se fait essentiellement en russe et il suit le programme scolaire russe. Toutefois, dans certains \u00e9tablissements scolaires des districts de Znauri, Java et Akhalgori, l\u2019enseignement est dispens\u00e9 en g\u00e9orgien et suit le programme g\u00e9orgien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>308. Toujours selon International Crisis Group (Abkhazia: The Long Road to Reconciliation, 10 avril 2013, p. 20),<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0[u]n autre geste de bonne volont\u00e9 consisterait \u00e0 autoriser l\u2019enseignement dans la langue g\u00e9orgienne \u00e0 Gali. Depuis 1995, l\u2019enseignement dans cette langue est interdit pour l\u2019essentiel, les langues d\u2019enseignement officielles \u00e9tant le russe et l\u2019abkhaze. Bien que l\u2019enseignement en g\u00e9orgien soit encore r\u00e9pandu, les habitants du secteur affirment que les autorit\u00e9s abkhazes s\u2019emploient de plus en plus \u00e0 faire appliquer des lois sur l\u2019enseignement en russe ou en abkhaze. Cela engendre du ressentiment et fait baisser la qualit\u00e9 de l\u2019enseignement en raison d\u2019une mauvaise ma\u00eetrise du russe, et encore plus de l\u2019abkhaze, chez les enseignants comme chez les \u00e9l\u00e8ves. De plus, il arrive que les garde-fronti\u00e8res russes refusent de laisser les \u00e9l\u00e8ves de moins de 13\u201114\u00a0ans franchir le poste de contr\u00f4le officiel pour entrer sur le territoire contr\u00f4l\u00e9 par la G\u00e9orgie, o\u00f9 ils re\u00e7oivent un enseignement en g\u00e9orgien. Il convient de lever les obstacles juridiques et pratiques qui emp\u00eachent un \u00e9l\u00e8ve de recevoir un enseignement dans sa langue maternelle.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>2. Audition de t\u00e9moins<\/em><\/p>\n<p>309. T24 a indiqu\u00e9 que dans le district d\u2019Akhalgori, dans 6 parmi les 11\u00a0\u00e9coles secondaires (117 \u00e9l\u00e8ves au total) le g\u00e9orgien \u00e9tait la langue d\u2019enseignement \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e acad\u00e9mique 2015\/16.<\/p>\n<p><strong>D. Dispositions pertinentes du droit international humanitaire<\/strong><\/p>\n<p>310. L\u2019article 50 de la Convention (IV) de Gen\u00e8ve relative \u00e0 la protection des personnes civiles en temps de guerre pr\u00e9voit que la Puissance occupante doit veiller au bon fonctionnement des \u00e9tablissements d\u2019enseignement du territoire occup\u00e9.<\/p>\n<p>311. Eu \u00e9gard aux griefs soulev\u00e9s en l\u2019esp\u00e8ce, il n\u2019y pas de conflit entre l\u2019article 2 du Protocole no 1 et les dispositions pertinentes du droit international humanitaire s\u2019agissant d\u2019une situation d\u2019occupation.<\/p>\n<p><strong>E. Appr\u00e9ciation de la Cour<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Sur la juridiction<\/em><\/p>\n<p>312. \u00c9tant donn\u00e9 que les \u00e9v\u00e9nements litigieux se sont d\u00e9roul\u00e9s notamment apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s, la Cour conclut que les victimes relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au sens de l\u2019article 1 de la Convention (paragraphe 175 ci-dessus) et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard. Il faudra ensuite d\u00e9terminer s\u2019il y a eu violation des droits prot\u00e9g\u00e9s par la Convention de nature \u00e0 engager la responsabilit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<\/p>\n<p><em>2. Sur la violation all\u00e9gu\u00e9e de l\u2019article 2 du Protocole no 1<\/em><\/p>\n<p>313. Dans l\u2019arr\u00eat Catan et autres (pr\u00e9cit\u00e9), la Cour a indiqu\u00e9 ce qui suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0137. En s\u2019engageant, par la premi\u00e8re phrase de l\u2019article 2 du Protocole no\u00a01, \u00e0 ne pas \u00ab\u00a0refuser le droit \u00e0 l\u2019instruction\u00a0\u00bb, les Etats contractants garantissent \u00e0 quiconque rel\u00e8ve de leur juridiction un droit d\u2019acc\u00e8s aux \u00e9tablissements scolaires existant \u00e0 un moment donn\u00e9 (Affaire \u00ab\u00a0relative \u00e0 certains aspects du r\u00e9gime linguistique de l\u2019enseignement en Belgique\u00a0\u00bb c.\u00a0Belgique (fond), 23\u00a0juillet 1968, \u00a7\u00a7 3 et 4, s\u00e9rie A no\u00a06). (&#8230;) De plus, bien que les termes de l\u2019article 2 du Protocole no\u00a01 ne sp\u00e9cifient pas la langue dans laquelle l\u2019enseignement doit \u00eatre dispens\u00e9, le droit \u00e0 l\u2019instruction serait vide de sens s\u2019il n\u2019impliquait pas, pour ses titulaires, le droit de recevoir un enseignement dans la langue nationale ou dans une des langues nationales, selon le cas (ibidem, \u00a7\u00a03).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>314. En l\u2019esp\u00e8ce, elle estime qu\u2019elle ne dispose pas de suffisamment d\u2019\u00e9l\u00e9ments de preuve permettant de conclure, au-del\u00e0 de tout doute raisonnable, \u00e0 l\u2019existence d\u2019incidents contraires \u00e0 l\u2019article 2 du Protocole\u00a0no\u00a01. Il n\u2019y a donc pas eu violation de cette disposition.<\/p>\n<p>X. OBLIGATION D\u2019ENQU\u00caTE<\/p>\n<p>315. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019a pas men\u00e9 d\u2019enqu\u00eates sur le d\u00e9roulement des \u00e9v\u00e9nements en ce qui concerne l\u2019article 2 de la Convention. Il y aurait donc eu violation de l\u2019article 2 sous son volet proc\u00e9dural, ainsi r\u00e9dig\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Le droit de toute personne \u00e0 la vie est prot\u00e9g\u00e9 par la loi. La mort ne peut \u00eatre inflig\u00e9e \u00e0 quiconque intentionnellement, sauf en ex\u00e9cution d\u2019une sentence capitale prononc\u00e9e par un tribunal au cas o\u00f9 le d\u00e9lit est puni de cette peine par la loi.<\/p>\n<p>2. La mort n\u2019est pas consid\u00e9r\u00e9e comme inflig\u00e9e en violation de cet article dans les cas o\u00f9 elle r\u00e9sulterait d\u2019un recours \u00e0 la force rendu absolument n\u00e9cessaire :<\/p>\n<p>a) pour assurer la d\u00e9fense de toute personne contre la violence ill\u00e9gale ;<\/p>\n<p>b) pour effectuer une arrestation r\u00e9guli\u00e8re ou pour emp\u00eacher l\u2019\u00e9vasion d\u2019une personne r\u00e9guli\u00e8rement d\u00e9tenue ;<\/p>\n<p>c) pour r\u00e9primer, conform\u00e9ment \u00e0 la loi, une \u00e9meute ou une insurrection.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>A. Th\u00e8ses des parties<\/strong><\/p>\n<p>316. Le gouvernement requ\u00e9rant soutient que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie ne s\u2019est aucunement acquitt\u00e9e de son obligation de conduire une enqu\u00eate sur les violations du droit humanitaire commises par ses propres forces arm\u00e9es ou par les forces oss\u00e8tes se trouvant sous son contr\u00f4le effectif, alors que des informations cr\u00e9dibles attestant de la commission de ces crimes avaient \u00e9t\u00e9 port\u00e9es \u00e0 sa connaissance par plusieurs organisations internationales. En particulier, plusieurs organisations non gouvernementales g\u00e9orgiennes se seraient adress\u00e9es sans succ\u00e8s \u00e0 la commission d\u2019enqu\u00eate (du minist\u00e8re public) de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie (la \u00ab\u00a0commission d\u2019enqu\u00eate\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Or le parquet g\u00e9n\u00e9ral de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie aurait attendu jusqu\u2019au 19\u00a0mai2010 pour \u00e9crire au minist\u00e8re g\u00e9orgien de la Justice en demandant \u00e0 la G\u00e9orgie de conduire une enqu\u00eate sur certaines des all\u00e9gations formul\u00e9es par les organisations non gouvernementales et de lui en transmettre les r\u00e9sultats dans le cadre de l\u2019entraide judiciaire. Le 4 octobre 2010, le parquet g\u00e9orgien aurait r\u00e9pondu par la n\u00e9gative \u00e0 la demande d\u2019entraide judiciaire, motivant son refus comme suit\u00a0: \u00ab\u00a0Il ne fait aucun doute que les autorit\u00e9s comp\u00e9tentes de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie ne conduisent qu\u2019une enqu\u00eate partielle, qui ne satisfait donc pas aux normes internationales\u00a0\u00bb. La lettre aurait pr\u00e9cis\u00e9 que le Comit\u00e9 des droits de l\u2019homme des Nations unies, la Commission de suivi du Conseil de l\u2019Europe et plusieurs organisations non gouvernementales \u00e9taient parvenus \u00e0 la m\u00eame conclusion.<\/p>\n<p>Par la suite, d\u2019autres organisations non gouvernementales g\u00e9orgiennes se seraient \u00e9galement adress\u00e9es sans succ\u00e8s \u00e0 la commission d\u2019enqu\u00eate russe. Or le parquet de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie n\u2019aurait en r\u00e9alit\u00e9 ouvert que deux enqu\u00eates p\u00e9nales. L\u2019une d\u2019elles a abouti \u00e0 la condamnation d\u2019un sergent russe \u00e0 une amende de 35\u00a0000\u00a0roubles pour agression sexuelle\u00a0; dans l\u2019autre affaire, un premier-lieutenant fut accus\u00e9 de pillage mais cette charge fut abandonn\u00e9e \u00e0 la demande du plaignant \u00e0 la suite d\u2019une transaction amiable. Compte tenu de l\u2019ampleur des exactions r\u00e9ellement commises, ces deux exemples ne seraient que des illustrations suppl\u00e9mentaires de l\u2019impunit\u00e9 dont jouissent les militaires russes.<\/p>\n<p>317. Le gouvernement d\u00e9fendeur soutient que le minist\u00e8re public de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie a pris des mesures appropri\u00e9es pour enqu\u00eater et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, engager des poursuites p\u00e9nales \u00e0 la suite de plaintes correctement circonstanci\u00e9es d\u00e9pos\u00e9es par des victimes authentiques, en citant deux exemples\u00a0: la condamnation d\u2019un sergent pour d\u00e9lit d\u2019insulte ind\u00e9cente vis\u00e9 \u00e0 l\u2019article 130(1) du code p\u00e9nal russe \u00e0 une amende de 35\u00a0000 roubles suite \u00e0 une plainte pour agression sexuelle, et l\u2019ouverture d\u2019un dossier p\u00e9nal sur le fondement de l\u2019article158 du code p\u00e9nal contre un lieutenant concernant le vol d\u2019un t\u00e9l\u00e9viseur et de 20bouteilles d\u2019alcool \u00e0 un civil g\u00e9orgien. Cette derni\u00e8re affaire aurait \u00e9t\u00e9 close par un accord amiable entre les parties.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la commission d\u2019enqu\u00eate aurait re\u00e7u plusieurs demandes soumises par diverses organisations de d\u00e9fense des droits de l\u2019homme pour le compte de ressortissants g\u00e9orgiens qui auraient \u00e9t\u00e9 victimes d\u2019infractions commises par des militaires russes. De nombreuses all\u00e9gations auraient \u00e9t\u00e9 insuffisamment circonstanci\u00e9es, et ne comprenaient pas par exemple certains renseignements comme l\u2019identit\u00e9 ou la description de l\u2019auteur all\u00e9gu\u00e9 et la date et le lieu de l\u2019incident. Pourtant, et malgr\u00e9 les difficult\u00e9s inh\u00e9rentes aux enqu\u00eates portant sur des \u00e9v\u00e9nements intervenus dans un autre pays, la commission d\u2019enqu\u00eate se serait efforc\u00e9e d\u2019instruire les plaintes afin de d\u00e9terminer si elles \u00e9taient fond\u00e9es. \u00c0 cette fin, elle aurait identifi\u00e9 et interrog\u00e9 plus de 1\u00a0000\u00a0militaires russes ayant particip\u00e9 aux op\u00e9rations militaires en Oss\u00e9tie du Sud, ainsi que de nombreux r\u00e9sidents des villages sud-oss\u00e8tes touch\u00e9s par les hostilit\u00e9s. Les enqu\u00eates n\u2019auraient pas permis de d\u00e9gager des \u00e9l\u00e9ments cr\u00e9dibles prouvant un comportement illicite (y compris des violations du droit international humanitaire) du personnel militaire russe au cours du conflit. Au contraire, les \u00e9l\u00e9ments recueillis auraient sugg\u00e9r\u00e9 que les all\u00e9gations \u00e9taient sans fondement. Les enqu\u00eates auraient m\u00eame r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que de nombreuses all\u00e9gations avaient \u00e9t\u00e9 faites pour le compte de pr\u00e9tendues victimes qui, soit \u00e9taient d\u00e9c\u00e9d\u00e9es, soit avaient d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 et quitt\u00e9 le lieu de l\u2019incident all\u00e9gu\u00e9 avant que celui-ci ne se produise, en citant divers exemples.<\/p>\n<p>Le 23juillet 2010, la commission d\u2019enqu\u00eate aurait \u00e9crit au parquet g\u00e9n\u00e9ral de la G\u00e9orgie pour solliciter son aide dans l\u2019instruction des all\u00e9gations de la G\u00e9orgie contre des militaires russes. Ce courrier demandait si certains ressortissants g\u00e9orgiens identifi\u00e9s avaient port\u00e9 plainte aupr\u00e8s des autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes, ainsi que les documents relatifs aux enqu\u00eates p\u00e9nales \u00e9ventuellement men\u00e9es par les autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes. Elle demandait aussi aux autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes d\u2019interroger les plaignants et de leur poser diverses questions afin d\u2019appr\u00e9cier la cr\u00e9dibilit\u00e9 des accusations port\u00e9es contre des soldats russes. Le 1eroctobre 2010, n\u2019ayant re\u00e7u aucune r\u00e9ponse, la commission d\u2019enqu\u00eate aurait envoy\u00e9 un courrier de rappel. Le 4octobre 2010, le parquet g\u00e9n\u00e9ral de la G\u00e9orgie aurait finalement r\u00e9pondu \u00e0 la demande. Cette r\u00e9ponse aurait signifi\u00e9 un refus total d\u2019apporter une aide sous quelque forme que ce soit. Le courrier aurait tent\u00e9 de justifier ce refus au motif que la commission d\u2019enqu\u00eate avait men\u00e9 ses enqu\u00eates de \u00ab\u00a0mani\u00e8re partiale et subjective\u00a0\u00bb et qu\u2019il y avait un risque r\u00e9el que l\u2019enqu\u00eate des autorit\u00e9s russes aboutisse \u00e0 ce que des crimes restent impunis.<\/p>\n<p>Le gouvernement d\u00e9fendeur soutient que le travail de la commission d\u2019enqu\u00eate pour d\u00e9terminer si les diverses all\u00e9gations \u00e9taient fond\u00e9es aurait donc \u00e9t\u00e9 inutilement g\u00ean\u00e9 par le refus d\u00e9raisonnable du parquet g\u00e9n\u00e9ral de la G\u00e9orgie de lui apporter son aide. En fait, la conduite de la G\u00e9orgie aurait \u00e9t\u00e9 si d\u00e9raisonnable que la Cour devrait, en toute \u00e9quit\u00e9, refuser d\u2019examiner son all\u00e9gation (qui de toute fa\u00e7on est infond\u00e9e) selon laquelle les autorit\u00e9s russes n\u2019ont pas men\u00e9 d\u2019enqu\u00eate appropri\u00e9e.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, le minist\u00e8re public russe aurait fait tout son possible pour instruire les plaintes convenablement et de mani\u00e8re approfondie, et rien ne permettrait de conclure que des plaintes pr\u00e9cises et suffisamment circonstanci\u00e9es d\u00e9pos\u00e9es par de r\u00e9elles victimes n\u2019entra\u00eeneraient pas d\u2019enqu\u00eates appropri\u00e9es par des procureurs ind\u00e9pendants en Russie.<\/p>\n<p>En outre, les enqu\u00eates et les d\u00e9cisions du minist\u00e8re public russe feraient l\u2019objet d\u2019une supervision et d\u2019un contr\u00f4le par les juridictions russes et rien ne permettrait de penser que celles-ci ne proc\u00e9deraient pas \u00e0 un examen appropri\u00e9 et impartial des affaires qui leur seraient soumises.<\/p>\n<p><strong>B. Observations du tiers intervenant<\/strong><\/p>\n<p>318. Le Centre des Droits de l\u2019Homme de l\u2019universit\u00e9 d\u2019Essex expose que bien que le droit des conflits arm\u00e9s puisse, dans certaines circonstances, imposer la conduite d\u2019une enqu\u00eate, il existe \u00e0 cet \u00e9gard des diff\u00e9rences entre les deux r\u00e9gimes juridiques. Par exemple, le droit des conflits arm\u00e9s pr\u00e9voirait une obligation d\u2019enqu\u00eate en cas de violation constitutive de crime de guerre[34], mais cette obligation pourrait ne pas s\u2019appliquer aux d\u00e9c\u00e8s de civils qui sont l\u00e9gaux selon ce droit (c\u2019est-\u00e0-dire qui sont survenus dans des circonstances telles que le principe de proportionnalit\u00e9 a indiscutablement \u00e9t\u00e9 respect\u00e9). Se poserait \u00e9galement la question de la nature de l\u2019enqu\u00eate (\u00e9ventuellement) requise en cas de violations du droit des conflits arm\u00e9s non constitutives de crimes de guerre[35]. Or, selon le droit relatif aux droits de l\u2019homme, l\u2019obligation d\u2019enqu\u00eate s\u2019appliquerait \u00e0 la plupart des d\u00e9c\u00e8s de personnes civiles[36], en d\u2019autres termes \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements autres que ceux faisant l\u2019objet d\u2019une obligation d\u2019enqu\u00eate selon le droit des conflits arm\u00e9s. Dans la pratique, les affaires port\u00e9es \u00e0 la connaissance des organes de protection des droits de l\u2019homme seraient vraisemblablement de nature comparable \u00e0 celles qui auraient justifi\u00e9 la conduite d\u2019une enqu\u00eate en vertu du droit des conflits arm\u00e9s parce que les circonstances indiquent qu\u2019il y a probablement eu violation, non seulement des droits de l\u2019homme, mais aussi du droit des conflits arm\u00e9s. Enfin, il ne serait pas r\u00e9aliste de penser que les enqu\u00eates conduites dans le contexte d\u2019un conflit arm\u00e9 peuvent toujours respecter exactement les m\u00eames normes que les enqu\u00eates internes men\u00e9es par la police en temps de paix. Certains aspects de l\u2019enqu\u00eate, du recueil des indices criminalistiques au recours \u00e0 des experts sur la sc\u00e8ne de crime pr\u00e9sum\u00e9e, pourraient se r\u00e9v\u00e9ler difficiles\u2013 voire impossibles\u2013 \u00e0 mener \u00e0 bien sur un champ de bataille, si bien que les modalit\u00e9s pr\u00e9cises d\u2019application de l\u2019obligation d\u2019enqu\u00eate devraient \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9es en contexte[37].<\/p>\n<p><strong>C. R\u00e9sum\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments de preuve pertinents<\/strong><\/p>\n<p>319. Le passage pertinent du rapport de la Commission de suivi de l\u2019Assembl\u00e9e Parlementaire de janvier 2009 est ainsi r\u00e9dig\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La commission d\u2019enqu\u00eate du parquet g\u00e9n\u00e9ral russe a ouvert une enqu\u00eate sur le g\u00e9nocide commis par les troupes g\u00e9orgiennes contre des ressortissants russes qui sont des Oss\u00e8tes ethniques vivant en Oss\u00e9tie du Sud. En outre, elle a ouvert une enqu\u00eate sur les crimes commis par la G\u00e9orgie contre des soldats russes. Il semblerait qu\u2019elle n\u2019ait pas l\u2019intention d\u2019enqu\u00eater sur les atteintes aux droits de l\u2019homme et au droit humanitaire qui pourraient avoir \u00e9t\u00e9 commises par les forces russes et les forces sous le contr\u00f4le des autorit\u00e9s de facto en Oss\u00e9tie du Sud. En fait, il semblerait que la commission d\u2019enqu\u00eate sp\u00e9ciale ait finalis\u00e9 ses enqu\u00eates portant sur le territoire de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud \u00e0 la mi\u2011septembre, \u00e0 un moment o\u00f9 circulaient des rumeurs plausibles selon lesquelles il y aurait eu chaque jour des actes de pillage et de nettoyage ethnique dans les zones sous contr\u00f4le russe, y compris dans la zone dite \u00ab\u00a0tampon\u00a0\u00bb.[38]\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>320. Le passage pertinent des observations finales du 24 novembre 2009 du Comit\u00e9 des droits de l\u2019homme des Nations Unies sur le rapport de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie est ainsi r\u00e9dig\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Bien que l\u2019\u00c9tat partie affirme qu\u2019aucun crime n\u2019a \u00e9t\u00e9 commis par les forces militaires russes ou d\u2019autres groupes militaires \u00e0 l\u2019encontre de la population civile sur le territoire de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud (CCPR\/C\/RUS\/Q\/6\/Add.1, par. 264) et qu\u2019il n\u2019est en rien responsable d\u2019\u00e9ventuels crimes perp\u00e9tr\u00e9s par des groupes arm\u00e9s (ibid., par. 266), le Comit\u00e9 reste pr\u00e9occup\u00e9 par les all\u00e9gations d\u2019exactions et de tueries aveugles commises \u00e0 grande \u00e9chelle contre les civils en Oss\u00e9tie du Sud durant les op\u00e9rations militaires men\u00e9es par les forces russes en ao\u00fbt 2008. Le Comit\u00e9 rappelle que le territoire de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud \u00e9tait sous le contr\u00f4le de fait d\u2019une op\u00e9ration militaire organis\u00e9e de l\u2019Etat partie, qui porte donc la responsabilit\u00e9 des actions de tels groupes arm\u00e9s. Il note avec pr\u00e9occupation qu\u2019\u00e0 ce jour, les autorit\u00e9s russes n\u2019ont proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 aucune \u00e9valuation ind\u00e9pendante et exhaustive des violations graves des droits de l\u2019homme imput\u00e9es \u00e0 des membres des forces russes et de groupes arm\u00e9s en Oss\u00e9tie du Sud et que les victimes n\u2019ont re\u00e7u aucune r\u00e9paration[39].\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>321. Dans son rapport mondial de 2011, Human Rights Watch conclut ainsi\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Alors que plus de deux ans se sont \u00e9coul\u00e9s depuis le conflit qui a oppos\u00e9 la Russie \u00e0 la G\u00e9orgie au sujet de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, les autorit\u00e9s russes n\u2019ont toujours pas effectu\u00e9 d\u2019enqu\u00eate exhaustive sur les atteintes au droit international des droits de l\u2019homme et au droit international humanitaire commises par leurs forces arm\u00e9es et n\u2019ont pas \u00e9tabli les responsabilit\u00e9s \u00e0 cet \u00e9gard. Les forces russes ont utilis\u00e9 des bombes \u00e0 fragmentation dans des zones o\u00f9 vivaient des civils, causant parmi eux des morts et des bless\u00e9s. Elles ont aussi lanc\u00e9 des attaques aveugles \u00e0 la roquette dans des zones civiles, qui ont conduit \u00e0 des pertes. Elles n\u2019ont pas prot\u00e9g\u00e9 les civils qui se trouvaient dans des zones sous leur contr\u00f4le effectif et ont emp\u00each\u00e9 les forces g\u00e9orgiennes d\u2019y assurer le maintien de l\u2019ordre[40].\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>322. Dans sa d\u00e9cision du 27 janvier 2016, la Chambre pr\u00e9liminaire I de la Cour p\u00e9nale internationale s\u2019est prononc\u00e9e comme suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a039. La chambre consid\u00e8re qu\u2019\u00e0 ce stade l\u2019examen de la compl\u00e9mentarit\u00e9 exige de rechercher si un \u00c9tat m\u00e8ne ou a men\u00e9 une proc\u00e9dure nationale au sujet des personnes ou groupes de personnes, ainsi que des crimes all\u00e9gu\u00e9s, sur le fondement des informations \u00e0 pr\u00e9sent disponibles, qui prises ensemble feraient l\u2019objet d\u2019investigations et pourraient constituer le(s) dossier(s) potentiel(s) devant la Cour. Si (certains de) ces dossiers potentiels \u00e9chappent \u00e0 une enqu\u00eate ou \u00e0 des poursuites par les autorit\u00e9s nationales, le crit\u00e8re pr\u00e9vu \u00e0 l\u2019article 53 \u00a7 1 b) du Statut, concernant la compl\u00e9mentarit\u00e9, est rempli.<\/p>\n<p>40. Dans sa demande, la procureure fait le point sur les proc\u00e9dures nationales en G\u00e9orgie et dans la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, et elle informe la chambre qu\u2019aucun autre \u00c9tat n\u2019a ouvert de proc\u00e9dure interne concernant les crimes en question. La chambre souscrit \u00e0 l\u2019argument de la procureure, au paragraphe 322 de la demande, selon lequel une proc\u00e9dure engag\u00e9e par les autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud est impropre \u00e0 remplir les conditions de l\u2019article 17 du Statut, d\u00e8s lors que l\u2019Oss\u00e9tie du Sud n\u2019est pas reconnue en tant qu\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>41. Pour ce qui est de la G\u00e9orgie, selon la procureure, les autorit\u00e9s de cet \u00c9tat ont mis en \u0153uvre quelques mesures d\u2019investigation au sujet du conflit de 2008, et ce d\u2019ao\u00fbt 2008 \u00e0 novembre 2014 (demande, \u00a7\u00a7\u00a0279-301). Cependant, aucune proc\u00e9dure n\u2019a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e \u00e0 son terme et, par une lettre en date du 17 mars 2015, les autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes ont inform\u00e9 la procureure que \u00ab\u00a0la progression des poursuites nationales relatives aux crimes all\u00e9gu\u00e9s vis\u00e9s par la demande est entrav\u00e9e par \u00ab\u00a0une situation fragile, sur le plan de la s\u00e9curit\u00e9, dans les territoires occup\u00e9s de G\u00e9orgie et les r\u00e9gions adjacentes, o\u00f9 la violence contre les civils demeure monnaie courante\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. De l\u2019avis de la chambre, cette lettre r\u00e8gle la question\u00a0: il y a actuellement une situation d\u2019inaction de la part des autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes comp\u00e9tentes et aucune proc\u00e9dure nationale n\u2019a rendu irrecevables d\u2019\u00e9ventuelles affaires engendr\u00e9es par la situation.<\/p>\n<p>42. Concernant des poursuites internes dans la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, la procureure pr\u00e9sente dans la demande les conclusions de son analyse des affaires potentielles relativement \u00e0\u00a0: i) la campagne de d\u00e9placement forc\u00e9 ayant vis\u00e9 \u00e0 expulser les personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne hors d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb\u00a0; et ii) l\u2019attaque contre les forces russes de maintien de la paix (demande, \u00a7\u00a7 305-320).<\/p>\n<p>43. \u00c0 propos de la campagne d\u2019expulsion forc\u00e9e de personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne hors d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, la procureure fournit des informations bas\u00e9es sur les rencontres bilat\u00e9rales men\u00e9es avec les autorit\u00e9s russes le 3 f\u00e9vrier 2011 et les 23-24 janvier 2014, ainsi que sur des communications \u00e9crites. Selon les informations fournies, la commission d\u2019enqu\u00eate de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, lors des investigations men\u00e9es de 2010 \u00e0 2014, a examin\u00e9 575 plaintes formul\u00e9es par des victimes g\u00e9orgiennes contre des militaires russes. Ces all\u00e9gations faisaient \u00e9tat de meurtres et de tentatives de meurtres, de destructions de biens et de pillages.<\/p>\n<p>44. Dans une lettre du 18 juin 2012 adress\u00e9e \u00e0 la procureure, les autorit\u00e9s russes ont d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019aux fins de v\u00e9rifier ces accusations et de \u00ab\u00a0recueillir des \u00e9l\u00e9ments compl\u00e9mentaires\u00a0\u00bb elles ont plusieurs fois sollicit\u00e9, en vain, l\u2019assistance judiciaire des autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes. Plus de 2\u00a0000 militaires russes ont cependant \u00e9t\u00e9 interrog\u00e9s en qualit\u00e9 de t\u00e9moins et plus de 50 unit\u00e9s militaires russes ont fourni des documents dans le cadre de l\u2019enqu\u00eate. La lettre du 18 juin 2012 conclut que \u00ab\u00a0l\u2019enqu\u00eate a permis d\u2019\u00e9tablir que le commandement des forces arm\u00e9es (&#8230;) a pris des mesures exhaustives pour emp\u00eacher le pillage, la violence, le recours aveugle \u00e0 la force contre des civils pendant toute la p\u00e9riode couverte par la pr\u00e9sence du contingent militaire russe sur le territoire de la G\u00e9orgie et de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud [et que] l\u2019enqu\u00eate n\u2019a pas permis de confirmer l\u2019implication des militaires russes dans la commission des crimes commis sur le territoire de la G\u00e9orgie et de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>45. La procureure observe dans ce contexte que \u00ab\u00a0ces conclusions selon lesquelles les forces arm\u00e9es russes sont intervenues de mani\u00e8re \u00e0 emp\u00eacher ou sanctionner les crimes sont en partie corrobor\u00e9es par des informations qui ont \u00e9t\u00e9 estim\u00e9es cr\u00e9dibles par le bureau du procureur, tandis que d\u2019autres informations cr\u00e9dibles donnent \u00e0 penser que des soldats russes ont soit particip\u00e9 soit assist\u00e9 passivement aux crimes des forces sud-oss\u00e8tes\u00a0\u00bb (demande, \u00a7 308). Prenant en consid\u00e9ration l\u2019ensemble des informations, la procureure conclut que \u00ab\u00a0malgr\u00e9 certains efforts de v\u00e9rification dont il est fait \u00e9tat, la Russie n\u2019a pas pris de mesures concr\u00e8tes et graduelles pour \u00e9tablir les responsabilit\u00e9s p\u00e9nales des personnes impliqu\u00e9es dans les crimes all\u00e9gu\u00e9s li\u00e9s au(x) dossier(s) potentiel(s) identifi\u00e9(s) dans cette affaire\u00a0\u00bb (demande, \u00a7\u00a0312).<\/p>\n<p>46. \u00c0 la lumi\u00e8re des informations dont elle dispose, la chambre consid\u00e8re qu\u2019elle n\u2019est pas en mesure d\u2019affirmer que les poursuites men\u00e9es au niveau interne en Russie sont inad\u00e9quates au regard de l\u2019article 17 \u00a7\u00a01\u00a0b) du Statut. La chambre juge peu important, aux fins d\u2019une d\u00e9cision fond\u00e9e sur l\u2019article 17 \u00a7 1 b) du Statut, l\u2019argument de la procureure selon lequel elle est en possession d\u2019\u00e9l\u00e9ments contredisant les conclusions des autorit\u00e9s judiciaires russes\u00a0; il subsiste n\u00e9anmoins des doutes raisonnables sur le point de savoir si l\u2019incapacit\u00e9 des autorit\u00e9s russes \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments cruciaux, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 interroger des t\u00e9moins g\u00e9orgiens, constitue une incapacit\u00e9 au sens de l\u2019article\u00a017 du Statut. Quoi qu\u2019il en soit, la chambre estime qu\u2019il n\u2019est pas justifi\u00e9 de tenter de r\u00e9soudre cette question de mani\u00e8re concluante dans la pr\u00e9sente d\u00e9cision, car elle consid\u00e8re qu\u2019il existe d\u2019autres affaires potentiellement recevables. Les poursuites nationales en question ne couvrent qu\u2019une partie des affaires pouvant tirer leur origine de la situation litigieuse, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9ventuelle participation de membres des forces russes \u00e0 la campagne de d\u00e9placement forc\u00e9 par ailleurs men\u00e9e par les forces sud-oss\u00e8tes (paragraphe 23 ci-dessus). Il est donc plus appropri\u00e9 de permettre \u00e0 la procureure de mener son enqu\u00eate, qui s\u2019\u00e9tendra bien entendu \u00e0 la recevabilit\u00e9, et que la question fasse l\u2019objet d\u2019une r\u00e9solution faisant autorit\u00e9 \u00e0 un stade ult\u00e9rieur le cas \u00e9ch\u00e9ant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>D. Dispositions pertinentes du droit international humanitaire<\/p>\n<p>323. Les dispositions pertinentes \u00e0 cet \u00e9gard sont les articles 1, 49 et 50 de la Convention (I) de Gen\u00e8ve pour l\u2019am\u00e9lioration du sort des bless\u00e9s et des malades dans les forces arm\u00e9es en campagne, les articles 1, 129 et 130 de la Convention (III) de Gen\u00e8ve relative au traitement des prisonniers de guerre, les articles\u00a01, 146 et 147 de la Convention (IV) de Gen\u00e8ve relative \u00e0 la protection des personnes civiles en temps de guerre et les articles 85, 86, 87 et 88 du Protocole (I) relative \u00e0 la protection des victimes des conflits internationaux.<\/p>\n<p>324. De plus, en vertu de la r\u00e8gle 158 de l\u2019\u00e9tude du Comit\u00e9 International de la Croix Rouge sur le droit international humanitaire coutumier \u00ab les \u00c9tats doivent enqu\u00eater sur les crimes de guerre qui auraient \u00e9t\u00e9 commis par leurs ressortissants ou par leurs forces arm\u00e9es, ou sur leur territoire, et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, poursuivre les suspects. Ils doivent aussi enqu\u00eater sur les autres crimes de guerre relevant de leur comp\u00e9tence et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, poursuivre les suspects. \u00bb<\/p>\n<p>325. D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, on peut relever que l\u2019obligation de mener une enqu\u00eate effective sous l\u2019angle de l\u2019article 2 de la Convention est plus large que celle pr\u00e9vue par le droit international humanitaire (paragraphe 318 ci-dessus). Par ailleurs, il n\u2019y a pas de conflit entre les standards applicables \u00e0 cet \u00e9gard entre l\u2019article 2 de la Convention et les dispositions pertinentes du droit international humanitaire[41].<\/p>\n<p><strong>E. Appr\u00e9ciation de la Cour<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Principes g\u00e9n\u00e9raux<\/em><\/p>\n<p>326. Les principes g\u00e9n\u00e9raux concernant l\u2019obligation de mener une enqu\u00eate effective sous l\u2019angle de l\u2019article 2 de la Convention, dans le contexte d\u2019un conflit arm\u00e9, ont \u00e9t\u00e9 \u00e9nonc\u00e9s dans l\u2019arr\u00eat Al Skeini et autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 163-167), puis r\u00e9it\u00e9r\u00e9s dans l\u2019arr\u00eat Jaloud (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 186)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0163. Pour que l\u2019interdiction g\u00e9n\u00e9rale des homicides arbitraires s\u2019adressant aux agents publics s\u2019av\u00e8re efficace en pratique, il faut qu\u2019existe une proc\u00e9dure permettant de contr\u00f4ler la l\u00e9galit\u00e9 du recours \u00e0 la force meurtri\u00e8re par les autorit\u00e9s de l\u2019\u00c9tat. Combin\u00e9e avec le devoir g\u00e9n\u00e9ral incombant \u00e0 l\u2019\u00c9tat en vertu de l\u2019article 1 de la Convention de \u00ab reconna[\u00eetre] \u00e0 toute personne relevant de [sa] juridiction les droits et libert\u00e9s d\u00e9finis [dans] la (&#8230;) Convention \u00bb, l\u2019obligation de prot\u00e9ger le droit \u00e0 la vie qu\u2019impose cette disposition requiert par implication qu\u2019une forme d\u2019enqu\u00eate officielle effective soit men\u00e9e lorsque le recours \u00e0 la force, notamment par des agents de l\u2019\u00c9tat, a entra\u00een\u00e9 mort d\u2019homme (McCann, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 161). Il s\u2019agit essentiellement, au travers d\u2019une telle enqu\u00eate, d\u2019assurer l\u2019application effective des lois internes qui prot\u00e8gent le droit \u00e0 la vie et, dans les affaires o\u00f9 des agents ou organes de l\u2019\u00c9tat sont impliqu\u00e9s, de garantir que ceux-ci aient \u00e0 rendre des comptes au sujet des d\u00e9c\u00e8s survenus sous leur responsabilit\u00e9 (Natchova et autres c. Bulgarie [GC], nos 43577\/98 et 43579\/98, \u00a7 110, CEDH 2005\u2011VII). Toutefois, l\u2019enqu\u00eate doit \u00e9galement \u00eatre suffisamment vaste pour permettre aux autorit\u00e9s qui en sont charg\u00e9es de prendre en consid\u00e9ration non seulement les actes des agents de l\u2019\u00c9tat qui ont directement eu recours \u00e0 la force meurtri\u00e8re mais aussi l\u2019ensemble des circonstances les ayant entour\u00e9s, notamment la pr\u00e9paration des op\u00e9rations en cours et le contr\u00f4le exerc\u00e9 sur elles, au cas o\u00f9 ces \u00e9l\u00e9ments seraient n\u00e9cessaires pour d\u00e9terminer si l\u2019\u00c9tat a satisfait ou non \u00e0 l\u2019obligation que l\u2019article 2 fait peser sur lui de prot\u00e9ger la vie (voir, par implication, McCann, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 150 et 162, Hugh Jordan c.Royaume-Uni, no\u00a024746\/94, \u00a7 128, CEDH 2001\u2011III, McKerr, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a0143 et 151, Shanaghan c.\u00a0Royaume-Uni, no 37715\/97, \u00a7\u00a7 100-125, 4 mai 2001, Finucane c.Royaume-Uni, no\u00a029178\/95, \u00a7\u00a7 77-78, CEDH 2003\u2011VIII, Natchova, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a0114-115, ainsi que, mutatis mutandis, Tzekov c.Bulgarie, no 45500\/99, \u00a7 71, 23f\u00e9vrier 2006).<\/p>\n<p>164. La Cour a d\u00e9j\u00e0 jug\u00e9 que l\u2019obligation proc\u00e9durale d\u00e9coulant de l\u2019article 2 continue de s\u2019appliquer m\u00eame si les conditions de s\u00e9curit\u00e9 sont difficiles, y compris dans un contexte de conflit arm\u00e9 (voir, parmi d\u2019autres exemples, G\u00fcle\u00e7 c.Turquie, 27\u00a0juillet 1998, \u00a7 81, Recueil 1998\u2011IV, Ergi c. Turquie, 28 juillet 1998, \u00a7\u00a7 79 et 82, Recueil 1998\u2011IV, Ahmet \u00d6zkan et autres c.Turquie, no 21689\/93, \u00a7\u00a7 85-90, 309-320 et 326-330, 6 avril 2004, Issa\u00efeva c. Russie, no\u00a057950\/00, \u00a7\u00a7 180 et 210, 24 f\u00e9vrier 2005, et Kanliba\u015f c. Turquie, no 32444\/96, \u00a7\u00a7 39-51, 8d\u00e9cembre 2005). \u00c0 l\u2019\u00e9vidence, il se peut que, si le d\u00e9c\u00e8s au sujet duquel l\u2019article 2 impose une enqu\u00eate survient dans un contexte de violences g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es, de conflit arm\u00e9 ou d\u2019insurrection, les investigateurs rencontrent des obstacles et que, comme l\u2019a par ailleurs fait observer le rapporteur sp\u00e9cial de l\u2019ONU [&#8230;], des contraintes pr\u00e9cises imposent le recours \u00e0 des mesures d\u2019enqu\u00eate moins efficaces ou retardent les recherches (voir, par exemple, Bazorkina c. Russie, no69481\/01, \u00a7 121, 27 juillet 2006). Il n\u2019en reste pas moins que l\u2019obligation qu\u2019impose l\u2019article2 de prot\u00e9ger la vie implique l\u2019adoption, m\u00eame dans des conditions de s\u00e9curit\u00e9 difficiles, de toutes les mesures raisonnables, de mani\u00e8re \u00e0 garantir qu\u2019une enqu\u00eate effective et ind\u00e9pendante soit conduite sur les violations all\u00e9gu\u00e9es du droit \u00e0 la vie (voir, parmi de nombreux autres exemples, Kaya c. Turquie, 19 f\u00e9vrier 1998, \u00a7\u00a7 86-92, Recueil 1998\u2011I, Ergi, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a082-85, Tanr\u0131kulu c.\u00a0Turquie [GC], no 23763\/94, \u00a7\u00a7 101-110, CEDH 1999\u2011IV, Khachiev et Aka\u00efeva c.\u00a0Russie, nos 57942\/00 et 57945\/00, \u00a7\u00a7 156-166, 24\u00a0f\u00e9vrier 2005, Issa\u00efeva, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a0215-224, et Moussa\u00efev et autres c. Russie, nos\u00a057941\/00, 58699\/00 et 60403\/00, \u00a7\u00a7\u00a0158-165, 26 juillet 2007).<\/p>\n<p>165. Quant \u00e0 savoir quelle forme d\u2019enqu\u00eate est de nature \u00e0 permettre d\u2019atteindre les objectifs poursuivis par l\u2019article 2, cela peut varier selon les circonstances. Toutefois, quelles que soient les modalit\u00e9s retenues, les autorit\u00e9s doivent agir d\u2019office, d\u00e8s que l\u2019affaire est port\u00e9e \u00e0 leur attention. Elles ne sauraient laisser aux proches du d\u00e9funt l\u2019initiative de d\u00e9poser une plainte formelle ou la responsabilit\u00e9 d\u2019engager une proc\u00e9dure d\u2019enqu\u00eate (Ahmet \u00d6zkan et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 310, et Issa\u00efeva, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0210). La proc\u00e9dure civile, qui s\u2019ouvre \u00e0 l\u2019initiative des proches et non des autorit\u00e9s et ne permet ni d\u2019identifier ni de sanctionner l\u2019auteur pr\u00e9sum\u00e9 d\u2019une infraction, ne saurait \u00eatre prise en compte dans l\u2019appr\u00e9ciation du respect par l\u2019\u00c9tat de ses obligations proc\u00e9durales d\u00e9coulant de l\u2019article 2 (voir, par exemple, Hugh Jordan, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 141). En outre, ces obligations ne sauraient \u00eatre satisfaites par le seul octroi de dommages\u2011int\u00e9r\u00eats (McKerr, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 121, et Bazorkina, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 117).<\/p>\n<p>166. Ainsi qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 dit ci-dessus, l\u2019enqu\u00eate doit \u00eatre effective en ce sens qu\u2019elle doit permettre de d\u00e9terminer si le recours \u00e0 la force \u00e9tait justifi\u00e9 ou non dans les circonstances et d\u2019identifier et de sanctionner les responsables. Il s\u2019agit d\u2019une obligation non pas de r\u00e9sultat mais de moyens. Les autorit\u00e9s doivent avoir pris les mesures raisonnables dont elles disposaient pour assurer l\u2019obtention des preuves relatives \u00e0 l\u2019incident en question, y compris, entre autres, les d\u00e9positions des t\u00e9moins oculaires, des expertises criminalistiques et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, une autopsie propre \u00e0 fournir un compte rendu complet et pr\u00e9cis des blessures ainsi qu\u2019une analyse objective des constatations cliniques, notamment de la cause du d\u00e9c\u00e8s. Toute carence de l\u2019enqu\u00eate affaiblissant sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir les circonstances de l\u2019affaire ou\/et les responsabilit\u00e9s risque de faire conclure qu\u2019elle ne r\u00e9pond pas \u00e0 la norme d\u2019effectivit\u00e9 requise (Ahmet \u00d6zkan et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 312, et Issa\u00efeva, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 212, ainsi que les affaires qui y sont cit\u00e9es).<\/p>\n<p>167. D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, on peut consid\u00e9rer que pour qu\u2019une enqu\u00eate sur un homicide ill\u00e9gal cens\u00e9 avoir \u00e9t\u00e9 commis par des agents de l\u2019\u00c9tat puisse passer pour effective, il faut que les personnes qui en sont charg\u00e9es soient ind\u00e9pendantes des personnes impliqu\u00e9es. Cela suppose non seulement l\u2019absence de lien hi\u00e9rarchique ou institutionnel, mais aussi une ind\u00e9pendance concr\u00e8te (voir, par exemple, Shanaghan, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 104). Une exigence de c\u00e9l\u00e9rit\u00e9 et de diligence raisonnable est implicite dans ce contexte. Force est d\u2019admettre qu\u2019il peut y avoir des obstacles ou des difficult\u00e9s emp\u00eachant l\u2019enqu\u00eate de progresser dans une situation particuli\u00e8re. Toutefois, une r\u00e9ponse rapide des autorit\u00e9s lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019enqu\u00eater sur le recours \u00e0 la force meurtri\u00e8re peut g\u00e9n\u00e9ralement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme essentielle pour pr\u00e9server la confiance du public dans le respect du principe de l\u00e9galit\u00e9 et pour \u00e9viter toute apparence de complicit\u00e9 ou de tol\u00e9rance relativement \u00e0 des actes ill\u00e9gaux. Pour les m\u00eames raisons, le public doit avoir un droit de regard suffisant sur l\u2019enqu\u00eate ou sur ses conclusions, de sorte qu\u2019il puisse y avoir mise en cause de la responsabilit\u00e9 tant en pratique qu\u2019en th\u00e9orie. Le degr\u00e9 requis de contr\u00f4le du public peut varier d\u2019une situation \u00e0 l\u2019autre. Dans tous les cas, toutefois, les proches de la victime doivent \u00eatre associ\u00e9s \u00e0 la proc\u00e9dure dans toute la mesure n\u00e9cessaire \u00e0 la protection de leurs int\u00e9r\u00eats l\u00e9gitimes (Ahmet \u00d6zkan et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 311-314, et Issa\u00efeva, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a0211\u2011214, ainsi que les affaires qui y sont cit\u00e9es).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>327. Dans l\u2019arr\u00eat Al-Skeiniet autres (pr\u00e9cit\u00e9), la Cour a \u00e9galement ajout\u00e9 la pr\u00e9cision suivante\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0168. La Cour prendra comme point de d\u00e9part les probl\u00e8mes pratiques auxquels les autorit\u00e9s d\u2019enqu\u00eate se trouvaient confront\u00e9es du fait que le Royaume-Uni \u00e9tait une puissance occupante dans une r\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re et hostile, au lendemain imm\u00e9diat d\u2019une invasion et d\u2019une guerre. Au nombre de ces probl\u00e8mes figuraient l\u2019effondrement de l\u2019infrastructure civile \u2013 avec notamment pour cons\u00e9quence un manque de pathologistes locaux et de ressources pour les autopsies \u2013, les graves malentendus culturels et linguistiques entre les occupants et la population locale ainsi que le danger inh\u00e9rent \u00e0 la conduite de toute activit\u00e9 en Irak \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Ainsi qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 indiqu\u00e9 ci-dessus, la Cour consid\u00e8re que, dans des circonstances de ce type, l\u2019obligation proc\u00e9durale d\u00e9coulant de l\u2019article 2 doit \u00eatre appliqu\u00e9e de mani\u00e8re r\u00e9aliste, pour tenir compte des probl\u00e8mes particuliers auxquels les enqu\u00eateurs avaient \u00e0 faire face.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>2. Application des principes susmentionn\u00e9s aux faits de l\u2019esp\u00e8ce<\/em><\/p>\n<p>328. La Cour rappelle qu\u2019elle a conclu \u00e0 la violation de l\u2019article 2 de la Convention en ce qui concernela campagne syst\u00e9matique de meurtres de civils apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s, qui a constitu\u00e9 une pratique administrative contraire \u00e0 l\u2019article 2 (paragraphe 220 ci\u2011dessus). D\u00e8s lors, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie avait l\u2019obligation de mener une enqu\u00eate effective sous l\u2019angle de l\u2019article 2 de la Convention concernant ces \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>329. Il est vrai que la Cour a conclu que les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s au cours de la phase active des hostilit\u00e9s ne relevaient pas de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie (paragraphe 144 ci-dessus).<\/p>\n<p>330. Cependant, elle rappelle que dans l\u2019arr\u00eat G\u00fczelyurtlu et autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 188-190), elle a indiqu\u00e9 qu\u2019un lien juridictionnel en relation avec l\u2019obligation d\u2019enqu\u00eater que rec\u00e8le l\u2019article 2 peut \u00eatre \u00e9tabli si l\u2019\u00c9tat contractant a ouvert une enqu\u00eate ou une proc\u00e9dure telle que pr\u00e9vue par le droit interne concernant un d\u00e9c\u00e8s survenu en dehors de sa juridiction ou s\u2019il existe des \u00ab\u00a0circonstances propres\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>331. En l\u2019esp\u00e8ce, eu \u00e9gard aux all\u00e9gations de crimes de guerre commises par elle au cours de la phase active des hostilit\u00e9s, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie avait l\u2019obligation d\u2019enqu\u00eater sur les \u00e9v\u00e9nements litigieux, conform\u00e9ment aux r\u00e8gles pertinentes du droit international humanitaire (paragraphes\u00a0323\u2011324 ci-dessus) et du droit interne (paragraphes 48 \u00e0 53 de la d\u00e9cision sur la recevabilit\u00e9). Or le minist\u00e8re public de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie avait pris des mesures afin d\u2019enqu\u00eater sur ces all\u00e9gations (paragraphe\u00a0317 ci-dessus). De plus, m\u00eame si les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s au cours de la phase active des hostilit\u00e9s ne relevaient pas de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie (paragraphe144 ci-dessus), elle a \u00e9tabli un \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur les territoires en question peu de temps apr\u00e8s (paragraphe 175 ci-dessus). Enfin, \u00e9tant donn\u00e9 que tous les suspects potentiels parmi les militaires russes se trouvaient soit en F\u00e9d\u00e9ration de Russie soit sur des territoires se trouvant sous le contr\u00f4le de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, la G\u00e9orgie a \u00e9t\u00e9 emp\u00each\u00e9e de mener une enqu\u00eate ad\u00e9quate et effective concernant ces all\u00e9gations.<\/p>\n<p>332. D\u00e8s lors, compte tenu de ces \u00ab\u00a0circonstances propres\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce, la Cour estime que la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au sens de l\u2019article 1 de la Convention est \u00e9tablie concernant ce grief (voir, mutatis mutandis, G\u00fczelyurtlu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 191-197). Elle rejette donc l\u2019exception pr\u00e9liminaire soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard.<\/p>\n<p>333. Par ailleurs, la Cour rel\u00e8ve que diverses instances internationales comme la Commission de suivi du Conseil de l\u2019Europe et le Comit\u00e9 des droits de l\u2019homme des Nations Unies, ainsi que l\u2019organisation non gouvernementale Human Rights Watch ont soulign\u00e9 les manquements de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie \u00e0 mener les enqu\u00eates appropri\u00e9es en ce qui concerne les violations all\u00e9gu\u00e9es, notamment sur le terrain de l\u2019article 2 de la Convention. Ainsi dans ses observations finales du 24 novembre 2009, le Comit\u00e9 des droits de l\u2019homme des Nations Unies \u00ab\u00a0note avec pr\u00e9occupation qu\u2019\u00e0 ce jour, les autorit\u00e9s russes n\u2019ont proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 aucune \u00e9valuation ind\u00e9pendante et exhaustive des violations graves des droits de l\u2019homme imput\u00e9es \u00e0 des membres des forces russes et de groupes arm\u00e9s en Oss\u00e9tie du Sud et que les victimes n\u2019ont re\u00e7u aucune r\u00e9paration.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>334. Dans sa d\u00e9cision du 27 janvier 2016, la Chambre pr\u00e9liminaire I de la Cour p\u00e9nale internationale indique qu\u2019en ce qui concerne la campagne d\u2019expulsion forc\u00e9e de personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne hors d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la commission d\u2019enqu\u00eate de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, lors des investigations men\u00e9es de 2010 \u00e0 2014, a examin\u00e9 575\u00a0plaintes formul\u00e9es par des victimes g\u00e9orgiennes contre des militaires russes. Ces all\u00e9gations faisaient \u00e9tat de meurtres et de tentatives de meurtres, de destructions de biens et de pillages \u00bb.Dans une lettre du 18\u00a0juin 2012 adress\u00e9e \u00e0 la procureure, les autorit\u00e9s russes auraient conclu que \u00ab\u00a0l\u2019enqu\u00eate a permis d\u2019\u00e9tablir que le commandement des forces arm\u00e9es (&#8230;) a pris des mesures exhaustives pour emp\u00eacher le pillage, la violence, le recours aveugle \u00e0 la force contre des civils pendant toute la p\u00e9riode couverte par la pr\u00e9sence du contingent militaire russe sur le territoire de la G\u00e9orgie et de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud [et que] l\u2019enqu\u00eate n\u2019a pas permis de confirmer l\u2019implication des militaires russes dans la commission des crimes commis sur le territoire de la G\u00e9orgie et de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb.Prenant en consid\u00e9ration l\u2019ensemble des informations, la procureure conclut que \u00ab\u00a0malgr\u00e9 certains efforts de v\u00e9rification dont il est fait \u00e9tat, la Russie n\u2019a pas pris de mesures concr\u00e8tes et graduelles pour \u00e9tablir les responsabilit\u00e9s p\u00e9nales des personnes impliqu\u00e9es dans les crimes all\u00e9gu\u00e9s li\u00e9s au(x) dossier(s) potentiel(s) identifi\u00e9(s) dans cette affaire\u00a0\u00bb. Quant \u00e0 la Chambre pr\u00e9liminaire I, elle a estim\u00e9 \u00ab\u00a0qu\u2019il n\u2019est pas justifi\u00e9 de tenter de r\u00e9soudre cette question de mani\u00e8re concluante dans la pr\u00e9sente d\u00e9cision, car elle consid\u00e8re qu\u2019il existe d\u2019autres affaires potentiellement recevables. Les poursuites nationales en question ne couvrent qu\u2019une partie des affaires pouvant tirer leur origine de la situation litigieuse, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9ventuelle participation de membres des forces russes \u00e0 la campagne de d\u00e9placement forc\u00e9 par ailleurs men\u00e9e par les forces sud-oss\u00e8tes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>335. En l\u2019esp\u00e8ce, le gouvernement d\u00e9fendeur a lui-m\u00eame reconnu qu\u2019un seul militaire russe a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 en relation avec les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s pendant ou juste apr\u00e8s le conflit arm\u00e9 en G\u00e9orgie en 2008 (voir paragraphe317 ci-dessus).<\/p>\n<p>336. D\u00e8s lors, eu \u00e9gard \u00e0 la gravit\u00e9 des infractions all\u00e9gu\u00e9es au cours de la phase active des hostilit\u00e9s, ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019ampleur et \u00e0 la nature des violations constat\u00e9es lors de la p\u00e9riode d\u2019occupation, la Cour estime que les enqu\u00eates men\u00e9es par les autorit\u00e9s russes n\u2019ont \u00e9t\u00e9 ni promptes, ni effectives, ni ind\u00e9pendantes et n\u2019ont donc pas satisfait aux exigences d\u00e9coulant de l\u2019article 2 de la Convention.<\/p>\n<p>337. Il y a donc eu violation de l\u2019article 2 de la Convention sous son volet proc\u00e9dural.<\/p>\n<p>XI. RECOURS EFFECTIFS<\/p>\n<p>338. Le gouvernement requ\u00e9rant se plaint \u00e9galement, sur le terrain de l\u2019article 13 de la Convention, d\u2019une absence de recours effectifs propres \u00e0 rem\u00e9dier aux griefs qu\u2019il formule sous l\u2019angle des articles 3, 5 et 8 de la Convention, ainsi que des articles 1 et 2 du Protocole no 1 et de l\u2019article 2 du Protocole no 4.<\/p>\n<p>339. L\u2019article 13 se lit ainsi\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Toute personne dont les droits et libert\u00e9s reconnus dans la (&#8230;) Convention ont \u00e9t\u00e9 viol\u00e9s, a droit \u00e0 l\u2019octroi d\u2019un recours effectif devant une instance nationale, alors m\u00eame que la violation aurait \u00e9t\u00e9 commise par des personnes agissant dans l\u2019exercice de leurs fonctions officielles.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>340. Eu \u00e9gard aux conclusions susmentionn\u00e9es (paragraphes 220, 250, 254, 279, 299 et 314 ci\u2011dessus), la Cour estime qu\u2019il n\u2019y a pas lieu d\u2019examiner s\u00e9par\u00e9ment le grief formul\u00e9 par le gouvernement requ\u00e9rant sur le terrain de l\u2019article 13 combin\u00e9 avec les articles 3, 5 et 8 de la Convention, ainsi qu\u2019avec les articles 1 et 2 du Protocole no 1 et l\u2019article 2 du Protocole no 4.<\/p>\n<p>XII. SUR L\u2019APPLICATION DE L\u2019ARTICLE 38 DE LA CONVENTION<\/p>\n<p>341. Dans l\u2019arr\u00eat G\u00e9orgie c. Russie (I) (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 99), la Cour a rappel\u00e9 que les principes g\u00e9n\u00e9raux suivants, qu\u2019elle a notamment d\u00e9velopp\u00e9s dans le cadre de requ\u00eates individuelles, s\u2019appliquent \u00e9galement aux requ\u00eates inter\u00e9tatiques\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(&#8230;) Il est de la plus haute importance, pour un fonctionnement efficace du syst\u00e8me de recours individuel instaur\u00e9 par l\u2019article 34 de la Convention, que les \u00c9tats contractants coop\u00e8rent autant que possible pour permettre un examen s\u00e9rieux et effectif des requ\u00eates. Ils ont ainsi obligation de fournir toutes facilit\u00e9s n\u00e9cessaires \u00e0 la Cour, que celle-ci cherche \u00e0 \u00e9tablir les faits ou \u00e0 accomplir ses fonctions d\u2019ordre g\u00e9n\u00e9ral aff\u00e9rentes \u00e0 l\u2019examen des requ\u00eates. Le d\u00e9faut de communication par un gouvernement, sans justification satisfaisante, d\u2019informations en sa possession peut non seulement amener la Cour \u00e0 tirer des conclusions quant au bien-fond\u00e9 des all\u00e9gations du requ\u00e9rant, mais aussi avoir des cons\u00e9quences n\u00e9gatives sur l\u2019appr\u00e9ciation de la mesure dans laquelle l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur peut passer pour s\u2019\u00eatre acquitt\u00e9 de ses obligations d\u00e9coulant de l\u2019article 38 de la Convention (Tahsin Acar c.\u00a0Turquie [GC], no\u00a026307\/95, \u00a7\u00a7\u00a0253-254, CEDH 2004\u2011III\u00a0; Timurta\u015f c.\u00a0Turquie, no\u00a023531\/94, \u00a7\u00a7 66 et 70, CEDH 2000\u2011VI, et Tanr\u0131kulu c.\u00a0Turquie [GC], no\u00a023763\/94, \u00a7\u00a070, CEDH 1999\u2011IV)<\/p>\n<p>(Janowiec et autres c. Russie [GC], nos 55508\/07 et 29520\/09, \u00a7 202, CEDH\u00a02013).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>342. En l\u2019esp\u00e8ce, la Cour a demand\u00e9 aux parties de produire leurs \u00ab\u00a0rapports de combats\u00a0\u00bb militaires se rapportant au conflit arm\u00e9 en G\u00e9orgie en 2008, afin de disposer d\u2019\u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse aux questions pos\u00e9es aux parties sur la compatibilit\u00e9 des bombardements all\u00e9gu\u00e9s avec le droit international humanitaire (paragraphe 68 ci-dessus). La Cour a \u00e9galement demand\u00e9 au gouvernement requ\u00e9rant de produire ses observations devant le tribunal de commerce d\u2019Angleterre \u00e0 Londres, afin de disposer d\u2019\u00e9l\u00e9ments concernant d\u2019\u00e9ventuelles attaques g\u00e9orgiennes erron\u00e9es contre certains des villages g\u00e9orgiens en question (paragraphe 71 ci-dessus).<\/p>\n<p>Ces documents \u00e9taient donc essentiels pour permettre \u00e0 la Cour d\u2019\u00e9tablir les faits en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>343. Par une lettre du 19 f\u00e9vrier 2016, le gouvernement requ\u00e9rant a soumis une version expurg\u00e9e des extraits des \u00ab\u00a0rapports de combat\u00a0\u00bb. Par une lettre du 24novembre 2017, il a \u00e9galement soumis une version expurg\u00e9e (sans les passages sensibles) de ces observations devant le tribunal de commerce d\u2019Angleterre en demandant \u00e0 la Cour de les traiter comme confidentielles conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 33 \u00a7\u00a7 2 et 3 du r\u00e8glement.<\/p>\n<p>344. Apr\u00e8s \u00e9tude des documents en question, la Cour estime que le gouvernement requ\u00e9rant a satisfait \u00e0 son obligation de coop\u00e9ration au regard de l\u2019article 38 de la Convention.<\/p>\n<p>345. Quant au gouvernement d\u00e9fendeur, il a refus\u00e9 de soumettre les \u00ab\u00a0rapports de combat\u00a0\u00bb au motif que les documents en question relevaient du \u00ab\u00a0secret d\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb et ce malgr\u00e9 les arrangements pratiques propos\u00e9s par la Cour de soumettre des extraits non confidentiels. Il n\u2019a pas non plus de son c\u00f4t\u00e9 soumis de proposition concr\u00e8te \u00e0 la Cour permettant de satisfaire \u00e0 son obligation de coop\u00e9ration tout en pr\u00e9servant le caract\u00e8re secret de certaines informations.<\/p>\n<p>346. D\u00e8s lors, la Cour estime que le gouvernement d\u00e9fendeur a failli \u00e0 son obligation de fournir toutes facilit\u00e9s n\u00e9cessaires \u00e0 la Cour afin qu\u2019elle puisse \u00e9tablir les faits de la cause comme le veut l\u2019article 38 de la Convention.<\/p>\n<p>XIII. SUR L\u2019APPLICATION DE L\u2019ARTICLE 41 DE LA CONVENTION<\/p>\n<p>347. Aux termes de l\u2019article 41 de la Convention,<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si la Cour d\u00e9clare qu\u2019il y a eu violation de la Convention ou de ses Protocoles, et si le droit interne de la Haute Partie contractante ne permet d\u2019effacer qu\u2019imparfaitement les cons\u00e9quences de cette violation, la Cour accorde \u00e0 la partie l\u00e9s\u00e9e, s\u2019il y a lieu, une satisfaction \u00e9quitable.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>348. Le gouvernement requ\u00e9rant demande \u00ab\u00a0r\u00e9paration de ces violations, notamment (&#8230;) l\u2019octroi d\u2019une indemnit\u00e9 aux parties l\u00e9s\u00e9es \u00bb (paragraphe 48 ci-dessus).<\/p>\n<p>349. La Cour estime que la question de l\u2019application de l\u2019article 41 de la Convention ne se trouve pas en \u00e9tat.<\/p>\n<p>350. \u00c0 cet \u00e9gard, elle rappelle \u00ab\u00a0que l\u2019article 41 de la Convention s\u2019applique bien, en tant que tel, aux affaires inter\u00e9tatiques\u00a0\u00bb (Chypre c.\u00a0Turquie (satisfaction \u00e9quitable) [GC], no 25781\/94, \u00a7 43, CEDH 2014), ainsi que les trois crit\u00e8res qu\u2019elle a \u00e9nonc\u00e9s pour \u00e9tablir s\u2019il est justifi\u00e9 d\u2019accorder une satisfaction \u00e9quitable dans le cadre d\u2019une affaire \u00e9tatique\u00a0: \u00ab\u00a0le type de grief formul\u00e9 par le gouvernement requ\u00e9rant, qui doit porter sur la violation de droits fondamentaux de ses ressortissants (ou d\u2019autres personnes), la possibilit\u00e9 d\u2019identifier les victimes, l\u2019objectif principal de la proc\u00e9dure.\u00a0\u00bb (G\u00e9orgie c. Russie(I) (satisfaction \u00e9quitable) [GC], no\u00a013255\/07, \u00a7 20, 29\u00a0janvier 2019).<\/p>\n<p>351. Dans ce m\u00eame arr\u00eat, la Cour a \u00e9galement r\u00e9it\u00e9r\u00e9 l\u2019obligation de coop\u00e9ration des \u00c9tats contractants, qu\u2019elle a ainsi formul\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a060. Or cette obligation de coop\u00e9ration, qui s\u2019applique \u00e9galement dans les affaires inter\u00e9tatiques (voir G\u00e9orgie c. Russie(I) pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 99-110), rev\u00eat une importance particuli\u00e8re pour la bonne administration de la justice lorsque la Cour est amen\u00e9e \u00e0 accorder une satisfaction \u00e9quitable au titre de l\u2019article 41 de la Convention dans ce type d\u2019affaires. Elle s\u2019applique aux deux parties contractantes\u00a0: d\u2019une part au gouvernement requ\u00e9rant, qui doit, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 60 du r\u00e8glement, \u00e9tayer ses pr\u00e9tentions, mais \u00e9galement au gouvernement d\u00e9fendeur, \u00e0 l\u2019\u00e9gard duquel l\u2019existence d\u2019une pratique administrative en violation de la Convention a \u00e9t\u00e9 constat\u00e9e dans l\u2019arr\u00eat au principal.<\/p>\n<p>PAR CES MOTIFS, LA COUR<\/p>\n<p>1. Dit, par onze voix contre six, que les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s au cours de la phase active des hostilit\u00e9s (8 au 12 ao\u00fbt 2008) ne relevaient pas de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au sens de l\u2019article 1 de la Convention, et d\u00e9clare cette partie de la requ\u00eate irrecevable\u00a0;<\/p>\n<p>2. Dit, par seize voix contre une, que les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s (\u00e0 compter de la date de l\u2019accord de cessez-le-feu du 12\u00a0ao\u00fbt 2008) relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au sens de l\u2019article 1 de la Convention, et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard\u00a0;<\/p>\n<p>3. Dit, par seize voix contre une, qu\u2019il y a eu une pratique administrative contraire aux articles 2, 3 et 8 de la Convention ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019article 1 du Protocole no 1 quant aux meurtres de civils et aux incendies et pillages d\u2019habitations dans les villages g\u00e9orgiens en Oss\u00e9tie du Sud et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire de non-\u00e9puisement des voies de recours internes soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard\u00a0;<\/p>\n<p>4. Dit, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, que les civils g\u00e9orgiens d\u00e9tenus par les forces sud\u2011oss\u00e8tes dans la cave du \u00ab\u00a0minist\u00e8re des affaires int\u00e9rieures d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb \u00e0 Tskhinvali entre le 10 et le 27ao\u00fbt 2008 environ relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au sens de l\u2019article 1 de la Convention, et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard ;<\/p>\n<p>5. Dit, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, qu\u2019il y a eu une pratique administrative contraire \u00e0 l\u2019article 3 de la Convention quant aux conditions de d\u00e9tention de pr\u00e8s de 160 civils g\u00e9orgiens, ainsi qu\u2019aux humiliations auxquelles ils ont \u00e9t\u00e9 expos\u00e9s qui leur ont caus\u00e9 des souffrances ind\u00e9niables et qui doivent s\u2019analyser en traitements inhumains et d\u00e9gradants, et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire de non-\u00e9puisement des voies de recours internes soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard\u00a0;<\/p>\n<p>6. Dit, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, qu\u2019il y a eu une pratique administrative contraire \u00e0 l\u2019article 5 de la Convention quant \u00e0 la d\u00e9tention arbitraire de civils g\u00e9orgiens en ao\u00fbt 2008, et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire de non\u2011\u00e9puisement des voies de recours internes soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard\u00a0;<\/p>\n<p>7. Dit, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, que les prisonniers de guerre g\u00e9orgiens qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus \u00e0 Tskhinvali entre le 8 et le 17\u00a0ao\u00fbt\u00a02008 par les forces sud\u2011oss\u00e8tes relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au sens de l\u2019article 1 de la Convention, et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard ;<\/p>\n<p>8. Dit, par seize voix contre une, qu\u2019il y a eu une pratique administrative contraire \u00e0 l\u2019article 3 de la Convention quant aux actes de torture dont ont \u00e9t\u00e9 victimes les prisonniers de guerre g\u00e9orgiens, et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire de non-\u00e9puisement des voies de recours internes soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard\u00a0;<\/p>\n<p>9. Dit, par seize voix contre une, que les ressortissants g\u00e9orgiens qui ont \u00e9t\u00e9 emp\u00each\u00e9s de retourner en Oss\u00e9tie du Sud ou en Abkhazie relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard ;<\/p>\n<p>10. Dit, par seize voix contre une, qu\u2019il y a eu une pratique administrative contraire \u00e0 l\u2019article 2 du Protocole no 4 eu \u00e9gard \u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 pour les ressortissants g\u00e9orgiens de retourner dans leurs foyers respectifs, et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire de non-\u00e9puisement des voies de recours internes soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard ;<\/p>\n<p>11. Dit, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, qu\u2019il n\u2019y a pas eu violation de l\u2019article 2 du Protocole\u00a0no 1\u00a0;<\/p>\n<p>12. Dit, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie avait une obligation proc\u00e9durale sous l\u2019angle de l\u2019article 2 de la Convention de mener une enqu\u00eate ad\u00e9quate et effective non seulement en ce qui concerne les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s (\u00e0 compter de la date de l\u2019accord de cessez-le-feu du 12\u00a0ao\u00fbt 2008), mais \u00e9galement en ce qui concerne les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s au cours de la phase active des hostilit\u00e9s (8 au 12 ao\u00fbt 2008), et rejette l\u2019exception pr\u00e9liminaire soulev\u00e9e par le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 cet \u00e9gard ;<\/p>\n<p>13. Dit, par seize voix contre une, qu\u2019il y a eu violation de l\u2019article 2 de la Convention sous son volet proc\u00e9dural ;<\/p>\n<p>14. Dit, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, qu\u2019il n\u2019y a pas lieu d\u2019examiner s\u00e9par\u00e9ment le grief formul\u00e9 par le gouvernement requ\u00e9rant sur le terrain de l\u2019article 13 combin\u00e9 avec les articles 3, 5 et 8 de la Convention, ainsi qu\u2019avec les articles 1 et 2 du Protocole no 1 et l\u2019article 2 du Protocole no 4 ;<\/p>\n<p>15. Dit, par seize voix contre une, que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur a manqu\u00e9 \u00e0 ses obligations d\u00e9coulant de l\u2019article 38 de la Convention\u00a0;<\/p>\n<p>16. Dit, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, que la question de l\u2019application de l\u2019article 41 de la Convention\u00a0ne\u00a0se\u00a0trouve\u00a0pas\u00a0en\u00a0\u00e9tat\u00a0;<br \/>\nen cons\u00e9quence,<\/p>\n<p>a) la r\u00e9serve en entier\u00a0;<\/p>\n<p>b) invite le gouvernement requ\u00e9rant et le gouvernement d\u00e9fendeur \u00e0 lui adresser par \u00e9crit, dans le d\u00e9lai de douze mois \u00e0 compter de la date de notification du pr\u00e9sent arr\u00eat, leurs observations sur cette question et notamment \u00e0 lui donner connaissance de tout accord auquel ils pourraient aboutir\u00a0;<\/p>\n<p>c) r\u00e9serve la proc\u00e9dure ult\u00e9rieure et d\u00e9l\u00e8gue au pr\u00e9sident de la Cour le soin de la fixer au besoin.<\/p>\n<p>Fait en fran\u00e7ais et en anglais, puis prononc\u00e9 en audience publique au Palais des droits de l\u2019homme, \u00e0 Strasbourg, le 21 janvier 2021.<\/p>\n<p>Johan Callewaert RobertSpano<br \/>\nAdjoint au Greffier Pr\u00e9sident<\/p>\n<p>Au pr\u00e9sent arr\u00eat se trouve joint, conform\u00e9ment aux articles 45 \u00a7 2 de la Convention et 74 \u00a7 2 du r\u00e8glement, l\u2019expos\u00e9 des opinions s\u00e9par\u00e9essuivantes\u00a0:<\/p>\n<p>\u2013 opinion concordante de la jugeKeller\u00a0;<\/p>\n<p>\u2013 opinion en partie concordante du jugeSerghides\u00a0;<\/p>\n<p>\u2013 opinion en partie dissidente du jugeLemmens\u00a0;<\/p>\n<p>\u2013 opinion en partie dissidente du jugeGrozev\u00a0;<\/p>\n<p>\u2013 opinionen partie dissidente commune aux jugesYudkivska, Pinto de Albuquerque et Chanturia\u00a0;<\/p>\n<p>\u2013 opinion en partie dissidente communeaux juges Yudkivska, Wojtyczek et Chanturia\u00a0;<\/p>\n<p>\u2013 opinion en partie dissidente du jugePinto de Albuquerque\u00a0;<\/p>\n<p>\u2013 opinion en partie dissidente du jugeDedov\u00a0;<\/p>\n<p>\u2013 opinion en partie dissidente du jugeChanturia.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">R.S.O.<br \/>\nJ.C.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>OPINION CONCORDANTE DE LA JUGE KELLER<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>(Traduction)<\/strong><\/p>\n<p>I. Introduction<\/p>\n<p>1. Au d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9 1945, d\u2019\u00e9minents membres de la g\u00e9n\u00e9ration de nos parents se r\u00e9unirent \u00e0 San Francisco et s\u2019employ\u00e8rent, suivant les termes du pr\u00e9ambule de la Charte des Nations unies, \u00ab\u00a0\u00e0 pr\u00e9server les g\u00e9n\u00e9rations futures du fl\u00e9au de la guerre qui deux fois en l\u2019espace d\u2019une vie humaine [avait] inflig\u00e9 \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 d\u2019indicibles souffrances\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>2. Une partie de leurs efforts visait \u00e0 \u00ab\u00a0proclamer \u00e0 nouveau [leur] foi dans les droits fondamentaux de l\u2019homme, dans la dignit\u00e9 et la valeur de la personne humaine, dans l\u2019\u00e9galit\u00e9 de droits des hommes et des femmes\u00a0\u00bb. Dans ce but ils \u00e9labor\u00e8rent les dispositions de la Charte des Nations unies qui ont trait aux droits de l\u2019homme[42], puis ils entreprirent de r\u00e9diger la D\u00e9claration universelle des droits de l\u2019homme et le reste de la Charte internationale des droits de l\u2019homme[43]. Ce projet prit du retard, du fait notamment qu\u2019en Europe l\u2019attention s\u2019\u00e9tait port\u00e9e sur l\u2019\u00e9laboration de la Convention et de son m\u00e9canisme d\u2019ex\u00e9cution[44].<\/p>\n<p>3. Soixante-quinze ans plus tard, le pr\u00e9sent arr\u00eat montre \u2013\u00a0qui plus est avec l\u2019unanimit\u00e9 ou la quasi-unanimit\u00e9 atteinte par les dix-sept juges de la Grande Chambre sur chacun des diff\u00e9rents volets\u00a0\u2013 l\u2019importante contribution que le syst\u00e8me de la Convention peut fournir \u00e0 la r\u00e9alisation du r\u00eave de paix en Europe que porte la Charte des Nations unies.<\/p>\n<p>4. C\u2019est une contribution qui, il faut bien le comprendre, a ses limites. La Cour \u00e9tait partag\u00e9e, quoique de mani\u00e8re in\u00e9gale, sur la question de savoir si les personnes qui avaient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9es par les forces de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur lors de la phase active des hostilit\u00e9s relevaient de la juridiction de cet \u00c9tat et donc si elle pouvait examiner les circonstances dans lesquelles ces individus avaient p\u00e9ri, et ainsi d\u00e9terminer s\u2019il y avait eu violation de l\u2019article 2 de la Convention pendant la p\u00e9riode du 8 au 12 ao\u00fbt 2008. Pour les raisons expos\u00e9es dans l\u2019arr\u00eat, il n\u2019y a pas eu exercice d\u2019une telle juridiction. \u00c0 mon sens, la conclusion contraire \u00e0 laquelle sont parvenus certains de mes coll\u00e8gues repose en d\u00e9finitive sur une vision trop large de la Cour comme juge de la totalit\u00e9du conflit arm\u00e9.<\/p>\n<p>5. Une approche fond\u00e9e sur des principes et en m\u00eame temps r\u00e9aliste de la notion de \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb vis\u00e9e \u00e0 l\u2019article 1 de la Convention n\u2019est qu\u2019une des mani\u00e8res de d\u00e9limiter le r\u00f4le de la Cour dans les affaires de conflits arm\u00e9s. Une autre approche r\u00e9side dans le souci qu\u2019a la Cour d\u2019interpr\u00e9ter la Convention en accord avec le droit international des trait\u00e9s (voir, par exemple, Golder c. Royaume-Uni, 21 f\u00e9vrier 1975, \u00a7 29, s\u00e9rie A no 18). Comme l\u2019\u00e9noncent les articles 31 \u00e0 33 de la Convention de Vienne sur le droit des trait\u00e9s, ces r\u00e8gles coutumi\u00e8res orientent la Cour vers la prise en compte, notamment, de la pratique des Hautes Parties contractantes et de leurs autres obligations juridiques internationales (comparer, par exemple, avec Question de la d\u00e9limitation du plateau continental entre le Nicaragua et la Colombie au-del\u00e0 de 200 milles marins de la c\u00f4te nicaraguayenne (Nicaragua c. Colombie), exceptions pr\u00e9liminaires, arr\u00eat, CIJ Recueil 2016, p.\u00a0116, \u00a7\u00a033). L\u2019un des objets de la pr\u00e9sente opinion est d\u2019expliquer pourquoi, si la Cour avait conclu que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur exer\u00e7ait sa juridiction lors de la phase active des hostilit\u00e9s, c\u2019est sous l\u2019angle de la Charte des Nations unies et du droit international humanitaire, et non de l\u2019article 2 de la Convention, qu\u2019elle aurait d\u00fb en cons\u00e9quence se pencher sur les d\u00e9c\u00e8s caus\u00e9s par les forces arm\u00e9es.<\/p>\n<p>6. Comme expos\u00e9 ci-dessous, il n\u2019aurait pas pu y avoir d\u2019objection \u00e0 une telle d\u00e9marche au motif que l\u2019article 19 de la Convention charge uniquement la Cour d\u2019\u00ab\u00a0assurer le respect des engagements r\u00e9sultant pour les Hautes Parties contractantes de la (&#8230;) Convention et de ses Protocoles\u00a0\u00bb. Pareille d\u00e9marche aurait parfaitement cadr\u00e9 avec la philosophie de la Convention, dont le pr\u00e9ambule indique qu\u2019\u00ab\u00a0une conception commune et un commun respect\u00a0\u00bb des droits de l\u2019homme prot\u00e9g\u00e9s par la Cour sont \u00ab\u00a0les assises (&#8230;) de (&#8230;) la paix dans le monde\u00a0\u00bb. Le pr\u00e9ambule du Statut du Conseil de l\u2019Europe souligne de m\u00eame que \u00ab\u00a0la consolidation de la paix (&#8230;) est d\u2019un int\u00e9r\u00eat vital\u00a0\u00bb. \u00c0 ces d\u00e9clarations, dont l\u2019importance est mise en exergue par l\u2019article 31 \u00a7 2 de la Convention de Vienne, on peut ajouter une observation de Claude Pilloud, ancien chef de la division juridiquedu Comit\u00e9 international de la Croix-Rouge[45], illustrant le point de vue des \u00ab\u00a0principaux r\u00e9dacteurs des Conventions de Gen\u00e8ve de 1949\u00a0\u00bb sur la relation entre les droits de l\u2019homme et le droit international humanitaire[46]\u00a0: Claude Pilloud a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il existait \u00ab\u00a0des points communs \u00e9vidents\u00a0\u00bb entre la D\u00e9claration universelle et les Conventions de Gen\u00e8ve[47], dont il avait \u00ab\u00a0contribu\u00e9 \u00e9laborer [les projets] pour la Conf\u00e9rence diplomatique\u00a0\u00bb[48].<\/p>\n<p>7. Les aspirations du monde de l\u2019apr\u00e8s-guerre ne doivent pas \u00eatre balay\u00e9es avec cynisme ou \u00eatre \u00e9voqu\u00e9es dans le seul dessein de rappeler aux juristes internationaux une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019optimisme \u00e9tait plus vaillant. Je garde bien \u00e0 l\u2019esprit ces aspirations alors que je m\u2019appr\u00eate \u00e0 me pencher sur l\u2019article 15 de la Convention, disposition qui de nos jours rev\u00eat une importance singuli\u00e8re. Alors que bon nombre de Hautes Parties contractantes recourent aux d\u00e9rogations face \u00e0 la pand\u00e9mie actuelle[49], je souhaite pr\u00e9ciser ma conception du cadre juridique pertinent, dans toute sa complexit\u00e9.<\/p>\n<p>II. Observation g\u00e9n\u00e9rale<\/p>\n<p>8. Une observation g\u00e9n\u00e9rale s\u2019impose d\u2019embl\u00e9e.<\/p>\n<p>9. Mes coll\u00e8gues et moi-m\u00eame avons eu le privil\u00e8ge de conna\u00eetre de la quatri\u00e8me affaire inter\u00e9tatique sur laquelle la Cour \u00e9tait appel\u00e9e \u00e0 statuer au fond (voir Irlande c. Royaume-Uni, 18 janvier 1978, s\u00e9rie A no 25, Chypre c.\u00a0Turquie [GC], no 25781\/94, CEDH 2001\u2011IV, et G\u00e9orgie c.\u00a0Russie (I) [GC], no\u00a013255\/07, CEDH 2014 (extraits)). Cette exp\u00e9rience m\u2019oblige \u00e0 constater que la fonction judiciaire que la Convention confie \u00e0 la Cour ne peut pas \u00eatre accomplie exactement de la m\u00eame fa\u00e7on dans les affaires inter\u00e9tatiques (article 33) et dans les affaires issues de requ\u00eates individuelles (article 34). Les deux paragraphes de l\u2019article 29 de la Convention attestent que les auteurs de celle-ci en \u00e9taient bien conscients, puisqu\u2019ils ont pr\u00e9cis\u00e9ment envisag\u00e9 des r\u00e9gimes distincts pour le traitement des requ\u00eates, la question de la recevabilit\u00e9 des requ\u00eates \u00e9tatiques \u00e9tant g\u00e9n\u00e9ralement tranch\u00e9e par une chambre et s\u00e9par\u00e9ment du fond, contrairement au traitement appliqu\u00e9 \u00e0 de nombreuses requ\u00eates individuelles (paragraphes\u00a073\u201174 du Rapport explicatif \u00e0 Protocole no 14)[50].<\/p>\n<p>10. La sp\u00e9cificit\u00e9 de la fonction judiciaire vis\u00e9e \u00e0 l\u2019article 33 entra\u00eene sans doute de nombreuses cons\u00e9quences.<\/p>\n<p>11. \u00c0 titre d\u2019exemple, ma participation \u00e0 la formation qui a entendu les t\u00e9moins dans la pr\u00e9sente esp\u00e8ce m\u2019a convaincue que la m\u00e9thode d\u2019\u00e9tablissement des faits habituellement suivie par la Cour est peu adapt\u00e9e, du fait de sa souplesse et de sa tol\u00e9rance, aux affaires inter\u00e9tatiques, dans lesquelles aucune des deux parties ne se heurte aux difficult\u00e9s de collecte des preuves que connaissent les requ\u00e9rants individuels (paragraphe 59 de l\u2019arr\u00eat, qui cite G\u00e9orgie c. Russie (I), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 93-95 et 138\u00a0; dans cet arr\u00eat, la Cour s\u2019\u00e9tait appuy\u00e9e sur son raisonnement dans des affaires opposant des individus et des \u00c9tats, appliquant dans ce contexte diff\u00e9rent le crit\u00e8re de la preuve \u00e9nonc\u00e9 dans Irlande c. Royaume-Uni, (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 161).<\/p>\n<p>12. Autre exemple\u00a0: le non-respect des mesures provisoires peut appeler des r\u00e9ponses judiciaires distinctes selon qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019affaires fond\u00e9es sur des requ\u00eates individuelles ou d\u2019affaires opposant des Hautes Parties contractantes. Dans les premi\u00e8res, \u00ab\u00a0[l\u2019]inobservation de mesures provisoires par un \u00c9tat contractant doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme emp\u00eachant la Cour d\u2019examiner efficacement le grief du requ\u00e9rant et entravant l\u2019exercice efficace de son droit et, partant, comme une violation de l\u2019article 34\u00a0\u00bb (Mamatkoulov et Askarov c. Turquie [GC], nos 46827\/99 et 46951\/99, \u00a7 128, CEDH 2005\u2011I). Dans une affaire inter\u00e9tatique, on pourrait dire au contraire que, l\u2019article 33 ne mentionnant aucun engagement semblable \u00e0 celui vis\u00e9 dans la deuxi\u00e8me phrase de l\u2019article 34, la Cour ne doit pas consid\u00e9rer une conduite de ce type comme une violation de la Convention. Que le pr\u00e9sent arr\u00eat fasse peu de cas des mesures provisoires indiqu\u00e9es par le pr\u00e9sident peut \u00eatre pris pour une approbation tacite de cette th\u00e8se (mais \u00e0 tort peut\u2011\u00eatre)[51].<\/p>\n<p>13. L\u2019existence d\u2019approches divergentes concernant, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les affaires inter\u00e9tatiques et, de l\u2019autre, les proc\u00e9dures engag\u00e9es par des individus contre des \u00c9tats, est tout \u00e0 fait appropri\u00e9e. Cette diff\u00e9renciation est compatible avec \u00ab\u00a0une tradition qui existait avant la Cour de Strasbourg et m\u00eame avant la Convention elle-m\u00eame\u00a0\u00bb[52]. De plus, des adaptations sont n\u00e9cessaires pour assurer l\u2019\u00e9galit\u00e9 des armes, principe auquel toutes les institutions juridictionnelles internationales sont attach\u00e9es (comparer avec Jugement no\u00a02867 du Tribunal administratif de l\u2019Organisation internationale du travail sur requ\u00eate contre le Fonds international de d\u00e9veloppement agricole, avis consultatif, CIJ Recueil 2012, pp. 27-30, \u00a7\u00a7\u00a039-47).<\/p>\n<p><strong>III. Droit \u00e0 la vie et conflit arm\u00e9 international<\/strong><\/p>\n<p><strong>A. Le texte de la Convention<\/strong><\/p>\n<p>14. Avant de s\u2019int\u00e9resser au droit \u00e0 la vie des personnes qui ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9es par les forces russes lors de la phase active des hostilit\u00e9s, il est utile de pr\u00e9senter le cadre \u00e9tabli par le texte de la Convention.<\/p>\n<p>15. L\u2019article 2 se lit ainsi\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Le droit de toute personne \u00e0 la vie est prot\u00e9g\u00e9 par la loi. La mort ne peut \u00eatre inflig\u00e9e \u00e0 quiconque intentionnellement, sauf en ex\u00e9cution d\u2019une sentence capitale prononc\u00e9e par un tribunal au cas o\u00f9 le d\u00e9lit est puni de cette peine par la loi.<\/p>\n<p>2. La mort n\u2019est pas consid\u00e9r\u00e9e comme inflig\u00e9e en violation de cet article dans les cas o\u00f9 elle r\u00e9sulterait d\u2019un recours \u00e0 la force rendu absolument n\u00e9cessaire\u00a0:<\/p>\n<p>a) pour assurer la d\u00e9fense de toute personne contre la violence ill\u00e9gale\u00a0;<\/p>\n<p>b) pour effectuer une arrestation r\u00e9guli\u00e8re ou pour emp\u00eacher l\u2019\u00e9vasion d\u2019une personne r\u00e9guli\u00e8rement d\u00e9tenue\u00a0;<\/p>\n<p>c) pour r\u00e9primer, conform\u00e9ment \u00e0 la loi, une \u00e9meute ou une insurrection.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il appara\u00eet donc que l\u2019infliction de la mort par une Haute Partie contractante constitue \u00e0 premi\u00e8re vue une violation de la Convention, except\u00e9 si elle intervient dans l\u2019une des quatre situations mentionn\u00e9es au deuxi\u00e8me paragraphe de l\u2019article 2 et dans la deuxi\u00e8me phrase du premier paragraphe.<\/p>\n<p>16. Mais la Convention \u00e9nonce \u00e9galement ceci \u00e0 l\u2019article 15\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. En cas de guerre ou en cas d\u2019autre danger public mena\u00e7ant la vie de la nation, toute Haute Partie contractante peut prendre des mesures d\u00e9rogeant aux obligations pr\u00e9vues par la pr\u00e9sente Convention, dans la stricte mesure o\u00f9 la situation l\u2019exige et \u00e0 la condition que ces mesures ne soient pas en contradiction avec les autres obligations d\u00e9coulant du droit international.<\/p>\n<p>2. La disposition pr\u00e9c\u00e9dente n\u2019autorise aucune d\u00e9rogation \u00e0 l\u2019article 2, sauf pour le cas de d\u00e9c\u00e8s r\u00e9sultant d\u2019actes licites de guerre, et aux articles 3, 4 (paragraphe 1) et 7.<\/p>\n<p>3. Toute Haute Partie contractante qui exerce ce droit de d\u00e9rogation tient le Secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du Conseil de l\u2019Europe pleinement inform\u00e9 des mesures prises et des motifs qui les ont inspir\u00e9es. Elle doit \u00e9galement informer le Secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du Conseil de l\u2019Europe de la date \u00e0 laquelle ces mesures ont cess\u00e9 d\u2019\u00eatre en vigueur et les dispositions de la Convention re\u00e7oivent de nouveau pleine application.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cet article semble donc ajouter une r\u00e9serve suppl\u00e9mentaire. Une Haute Partie contractante peut, dans des circonstances exceptionnelles, \u00f4ter la vie \u00e0 des individus \u2013\u00a0le droit \u00e0 la vie \u00e9tant par ailleurs non susceptible de d\u00e9rogation\u00a0\u2013 par des\u00ab\u00a0actes licites de guerre\u00a0\u00bb si elle proc\u00e8de dans le respect des prescriptions g\u00e9n\u00e9rales relatives \u00e0 la compatibilit\u00e9 avec \u00ab\u00a0les autres obligations d\u00e9coulant du droit international\u00a0\u00bb et \u00e0 la notification au Secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral[53].<\/p>\n<p>17. Si, contrairement \u00e0 sa conclusion, la Cour avait \u00e9tabli la juridiction de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur, une violation de l\u2019article 2 aurait peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 constat\u00e9e \u00e0 raison de chacun des d\u00e9c\u00e8s survenus, eu \u00e9gard au \u00ab\u00a0sens \u00e9vident\u00a0\u00bb[54] du texte de la Convention. Le Secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral n\u2019a \u00e9t\u00e9 inform\u00e9 d\u2019aucune d\u00e9rogation (G\u00e9orgie c. Russie (II) (d\u00e9c.), no\u00a038263\/08, \u00a7 73, 13\u00a0d\u00e9cembre 2011). Et il est relativement clair que les motifs \u00e9num\u00e9r\u00e9s \u00e0 l\u2019article 2 ne trouvent pas \u00e0 s\u2019appliquer aux faits soumis \u00e0 la Cour[55].<\/p>\n<p><strong>B. La pratique des Hautes Parties contractantes<\/strong><\/p>\n<p>18. Selon le droit des trait\u00e9s, toutefois, \u00ab\u00a0une pratique constante de la part des Hautes Parties contractantes, post\u00e9rieure \u00e0 la ratification par elles de la Convention, peut passer pour \u00e9tablir leur accord non seulement sur l\u2019interpr\u00e9tation \u00e0 donner au texte de la Convention mais aussi sur telle ou elle modification de celui-ci\u00a0\u00bb (Hassan c. Royaume-Uni [GC], no\u00a029750\/09, \u00a7 101, CEDH 2014).<\/p>\n<p>19. Dans le domaine des op\u00e9rations militaires extraterritoriales lanc\u00e9es lors d\u2019un conflit arm\u00e9 international, il \u00e9tait incontestablement reconnu, jusqu\u2019\u00e0 une date r\u00e9cente, que \u00ab\u00a0[l]a pratique des Hautes Parties contractantes [\u00e9tait] de ne pas notifier de d\u00e9rogation \u00e0 leurs obligations d\u00e9coulant de [la Convention]\u00a0\u00bb (ibidem). Comme le juge Spano l\u2019a fait observer au paragraphe 5 de son opinion en partie dissidente jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat Hassan \u2013\u00a0\u00e0 laquelle s\u2019\u00e9taient ralli\u00e9s les juges Nicolaou, Bianku et Kalaydjieva\u00a0\u2013, et comme le montrent les circonstances tragiques de la pr\u00e9sente esp\u00e8ce, la pertinence de cette pratique s\u2019\u00e9tend aux conflits arm\u00e9s entre les Hautes Parties contractantes elles-m\u00eames. Il est vrai que, post\u00e9rieurement \u00e0 l\u2019introduction de la requ\u00eate aujourd\u2019hui examin\u00e9e par la Cour, une autre Haute Partie contractante a notifi\u00e9 une d\u00e9rogation \u00e0 la Convention en rapport avec un conflit arm\u00e9 international all\u00e9gu\u00e9. Quoi qu\u2019il en soit, la Cour doit appliquer le droit tel qu\u2019il \u00e9tait en vigueur en 2008 et non pas tel qu\u2019il peut exister aujourd\u2019hui en cons\u00e9quence de faits ult\u00e9rieurs (comparer avec Effets juridiques de la s\u00e9paration de l\u2019archipel des Chagos de Maurice en 1965,avis consultatif, CIJ Recueil 2019, p. 130, \u00a7 140).<\/p>\n<p>20. Dans Hassan (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 103), la pratique des Hautes Parties contractantes a conduit la Cour \u00e0 conclure qu\u2019elle pouvait tenir compte du contexte et des r\u00e8gles du droit international humanitaire pour interpr\u00e9ter et appliquer l\u2019article 5 de la Convention dans une situation de conflit arm\u00e9 international, m\u00eame en l\u2019absence de d\u00e9rogation formelle au titre de l\u2019article\u00a015. Pour ma part, je d\u00e9duis de cette pratique qu\u2019en 2008 il y avait entre les Hautes Parties contractantes un accord tacite selon lequel elles n\u2019avaient pas besoin de d\u00e9poser de d\u00e9rogation \u00e0 la Convention au titre de l\u2019article 15 \u00a7 3 pour pouvoir mener des op\u00e9rations militaires hors de leur propre territoire dans le cadre d\u2019un conflit arm\u00e9 international.<\/p>\n<p>21. Cet accord tacite entre les Hautes Parties contractantes ne justifie pas la position de la Cour selon laquelle l\u2019importance du droit international humanitaire d\u00e9pend dans chaque casde ce que \u00ab\u00a0l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur (&#8230;) demande express\u00e9ment\u00a0\u00bb (ibidem, \u00a7 107). En effet, adjurer les Hautes Parties contractantes de plaider d\u2019une mani\u00e8re donn\u00e9e revient \u00e0 exiger qu\u2019elles d\u00e9posent une d\u00e9rogation post hoc, ce qui va \u00e0 l\u2019encontre du sens de leur accord.<\/p>\n<p><strong>C. \u00ab\u00a0Actes licites de guerre\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0autres obligations\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>22. La pratique des Hautes Parties contractantes ne fournit aucune indication permettant de penser qu\u2019en 2008 elles \u00e9taient convenues de se d\u00e9partir du texte de l\u2019article 15 \u00a7\u00a7 1 et 2, lequel \u00e9nonce qu\u2019elles doivent honorer leurs \u00ab\u00a0autres obligations d\u00e9coulant du droit international\u00a0\u00bb et que l\u2019infliction de la mort ne peut r\u00e9sulter que d\u2019\u00ab\u00a0actes licites de guerre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>23. Je reconnais que je trouve ces dispositions assez ambigu\u00ebs. La Cour ne s\u2019est gu\u00e8re employ\u00e9e \u00e0 d\u00e9finir l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0acte licite de guerre\u00a0\u00bb[56], m\u00eame si j\u2019observe qu\u2019au paragraphe 2 de son opinion concordante jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat \u015eandru et autres c.\u00a0Roumanie (no 22465\/03, 8 d\u00e9cembre 2009) le juge Popescu a fait remarquer en quelques mots que la lic\u00e9it\u00e9 d\u2019un acte de guerre devait s\u2019appr\u00e9cier \u00e0 la lumi\u00e8re du droit international humanitaire. Concernant l\u2019exigence de compatibilit\u00e9 avec les \u00ab\u00a0autres obligations d\u00e9coulant du droit international\u00a0\u00bb, il a \u00e9t\u00e9 dit \u00e0 juste titre que \u00ab\u00a0[l]e plus int\u00e9ressant, dans la jurisprudence sur ce point, c\u2019est son absence\u00a0\u00bb[57].<\/p>\n<p>24. Face \u00e0 cette obscurit\u00e9, on peut recourir aux travaux pr\u00e9paratoires de la Convention (article 32 de la Convention de Vienne). \u00c0 cet \u00e9gard, il convient de rappeler que le Comit\u00e9 des Ministres a demand\u00e9 aux auteurs de la Convention de \u00ab\u00a0tenir compte des progr\u00e8s accomplis (&#8230;) par les organismes comp\u00e9tents des Nations Unies\u00a0\u00bb (Recueil des travaux pr\u00e9paratoires de la Convention europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme, Martinus Nijhoff, vol.\u00a0V, 1979, p.\u00a0177). C\u2019est pourquoi l\u2019histoire de la r\u00e9daction de la Charte internationale des droits de l\u2019homme doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e, depuis la date de l\u2019adoption de la Convention, comme faisant partie des travaux pr\u00e9paratoires[58].<\/p>\n<p><em>1. Actes licites de guerre<\/em><\/p>\n<p>25. Par chance, les archives des Nations unies renferment un document qui semble clarifier l\u2019expression \u00ab\u00a0actes licites de guerre\u00a0\u00bb. Le document E\/CN.4\/SR.126, compte rendu analytique de la 126e r\u00e9union de la Commission des droits de l\u2019homme tenue \u00e0 Lake Success (New York) le 14\u00a0juin 1949, r\u00e9v\u00e8le \u00e0 la page 5 que Mme Bowie, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e du Royaume-Uni, proposa les termes \u00ab sauf pour le cas de d\u00e9c\u00e8s r\u00e9sultant d\u2019actes licites de guerre\u00a0\u00bb en les accompagnant d\u2019une d\u00e9claration assimilable \u00e0 une excuse\u00a0[traduction du greffe]\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0[Mme Bowie] d\u00e9clare qu\u2019une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la guerre peut para\u00eetre d\u00e9plac\u00e9e dans un document relatif aux droits de l\u2019homme mais qu\u2019il faut regarder la r\u00e9alit\u00e9 en face et que sa d\u00e9l\u00e9gation souhaite l\u2019insertion de cette formule, qui a \u00e9t\u00e9 employ\u00e9e dans la Convention de La Haye, sur sa proposition\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0cette d\u00e9claration et \u00e0 sa r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce que l\u2019on appelait jadis le \u00ab\u00a0droit de La Haye\u00a0\u00bb, on peut dire avec une relative certitude qu\u2019un \u00ab\u00a0acte de guerre\u00a0\u00bb est \u00ab\u00a0licite\u00a0\u00bb au regard de l\u2019article 15 \u00a7 2 s\u2019il respecte le droit international humanitaire (comparer avec Lic\u00e9it\u00e9 de la menace ou de l\u2019emploi d\u2019armes nucl\u00e9aires, avis consultatif, CIJ Recueil 1996, pp.\u00a0256\u2011260, \u00a7\u00a7 74-87).<\/p>\n<p>26. Ainsi, si la Cour avait statu\u00e9 autrement sur la question de la juridiction pendant la phase active des hostilit\u00e9s, elle aurait \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9ed\u2019analyser le comportement de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur sous l\u2019angle du droit international humanitaire pour r\u00e9pondre augrief du gouvernement requ\u00e9rant tir\u00e9 de l\u2019article 2. Que l\u2019article 19 mentionne uniquement \u00ab\u00a0la (&#8230;) Convention et (&#8230;) ses Protocoles\u00a0\u00bb, par opposition \u00e0 tout l\u2019\u00e9ventail des obligations juridiques internationales incombant aux Hautes Parties contractantes, notamment celles d\u00e9coulant du droit international humanitaire, n\u2019aurait pas constitu\u00e9 un obstacle[59]. La Cour aurait \u00e9t\u00e9 comp\u00e9tente car l\u2019affaire port\u00e9e devant elle aurait concern\u00e9 un diff\u00e9rend relatif \u00e0 l\u2019application de la Convention\u00a0; elle n\u2019aurait pas pu perdre sa comp\u00e9tence du simple fait que la Convention elle-m\u00eame l\u2019obligeait \u00e0 tenir compte de consid\u00e9rations allant au-del\u00e0 de ce trait\u00e9, notamment du droit international humanitaire (comparer avec Appel concernant la comp\u00e9tence du Conseil de l\u2019OACI en vertu de l\u2019article 84 de la convention relative \u00e0 l\u2019aviation civile internationale (Arabie saoudite, Bahre\u00efn, Egypte et Emirats arabes unis c.\u00a0Qatar),arr\u00eat de la CIJ du 14 juillet 2020, \u00a7 49, et Appel concernant la comp\u00e9tence du Conseil de l\u2019OACI en vertu de l\u2019article II, section 2, de l\u2019accord de 1944 relatif au transit des services a\u00e9riens internationaux (Bahre\u00efn, Egypte et Emirats arabes unis c. Qatar), arr\u00eat de la CIJ du 14\u00a0juillet 2020, \u00a7 49,\u00a0qui citent tous deux Appel concernant la comp\u00e9tence du Conseil de l\u2019OACI (Inde c. Pakistan), arr\u00eat, CIJ Recueil 1972, p.\u00a061, \u00a7\u00a027).<\/p>\n<p><em>2. Les autres obligations<\/em><\/p>\n<p>27. L\u2019article 15 aurait requis une appr\u00e9ciation analogue quant au respect par l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur de ses \u00ab\u00a0autres obligations d\u00e9coulant du droit international\u00a0\u00bb. H\u00e9las, les travaux pr\u00e9paratoires \u00ab\u00a0ne donn[ent] pas d\u2019indications quant \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation de [ces] termes\u00a0\u00bb[60]. Un autre document des Nations unies, le document A\/2929 \u2013\u00a0le commentaire du Secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral dat\u00e9 de 1955 sur les projets de pactes relatifs aux droits de l\u2019homme\u00a0\u2013, a \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9 par le greffe et par d\u2019autres[61]. Mais les documents de travail internes du greffe doivent \u00eatre cit\u00e9s, lorsqu\u2019ils le sont, avec une grande pr\u00e9caution[62]. En l\u2019occurrence, la documentation sur laquelle le Secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral s\u2019est appuy\u00e9 sugg\u00e8re que les termes en question sont le r\u00e9sultat de d\u00e9bats intervenus au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950. \u00c9tant post\u00e9rieurs \u00e0 l\u2019adoption de la Convention, ces \u00e9changes ne peuvent gu\u00e8re \u00eatre pertinents pour son interpr\u00e9tation.<\/p>\n<p>28. Il se pourrait que des informations compl\u00e9mentaires soient avanc\u00e9es. Eu \u00e9gard toutefois aux \u00e9l\u00e9ments dont je dispose, je consid\u00e8re que les termes \u00ab\u00a0autres obligations d\u00e9coulant du droit international\u00a0\u00bb doivent \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s largement, de mani\u00e8re \u00e0 englober la Charte des Nations unies. Ainsi, l\u2019analyse mentionn\u00e9e au paragraphe pr\u00e9c\u00e9dent aurait impliqu\u00e9 que la Cour examine le comportement de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur au regard, notamment, de l\u2019article 2 \u00a7 4 de la Charte des Nations unies.<\/p>\n<p>29. Des objections ont \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9es contre l\u2019id\u00e9e que la Cour se penche sur le jus ad bellum[63]. Je ne souscris pas \u00e0 ces objections, essentiellement pour la raison expos\u00e9e au paragraphe 25 ci-dessus. En cherchant \u00e0 r\u00e9soudre le diff\u00e9rend au regard de la Convention qui se trouvait port\u00e9 devant elle, la Cour n\u2019aurait pas agi ultra vires ou de fa\u00e7on ill\u00e9gitime en prenant la place de la Cour internationale de justice ou de la Cour p\u00e9nale internationale. Le Comit\u00e9 des droits de l\u2019homme des Nations unies a fait valoir une comp\u00e9tence similaire par son observation g\u00e9n\u00e9rale no 36 de 2018 sur le droit \u00e0 la vie[64].<\/p>\n<p><strong>IV. Conclusion<\/strong><\/p>\n<p>30. C\u2019est un lieu commun de dire que la guerre est effroyable. L\u2019humanit\u00e9 sait depuis longtemps qu\u2019en raison de sa nature la guerre s\u2019accompagne de graves violations des droits de l\u2019homme. Or nous avons appris que les atteintes aux droits de l\u2019homme sont une menace pour la paix.<\/p>\n<p>31. En r\u00e9ponse \u00e0 ces maux tristement familiers, la communaut\u00e9 internationale a d\u00e9velopp\u00e9 le droit international des droits de l\u2019homme, dont la Convention est un \u00e9l\u00e9ment pr\u00e9\u00e9minent. De m\u00eame, elle a adopt\u00e9 les principes du droit international humanitaire et consacr\u00e9 le jus ad bellum dans la Charte des Nations unies.<\/p>\n<p>32. La Cour aurait pu \u00eatre appel\u00e9e \u00e0 appliquer ces derni\u00e8res normes dans la pr\u00e9sente proc\u00e9dure. Si tel n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 le cas en fin de compte, cela ne doit pas la dissuader de le faire dans une affaire \u00e0 venir dans laquelle la \u00ab\u00a0condition sine qua non\u00a0\u00bb de la \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb au regard de l\u2019article 1 se trouvera remplie (G\u00fczelyurtlu et autres c. Chypre et Turquie [GC], no\u00a036925\/07, \u00a7\u00a0178, 29\u00a0janvier 2019).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>OPINION EN PARTIE CONCORDANTE DU JUGE SERGHIDES<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>(Traduction)<\/strong><\/p>\n<p>Les obligations n\u00e9gatives des \u00c9tats, du point de vue de la juridiction, vont\u2011elles au-del\u00e0 de l\u2019article 1 de la Convention, et sont-elles d\u00e8s lors plus \u00e9tendues que leurs obligations positives\u00a0? \u2013 Une question importante non trait\u00e9e dans la pr\u00e9sente affaire<\/p>\n<p>1. La pr\u00e9sente requ\u00eate inter\u00e9tatique, que la G\u00e9orgie (l\u2019\u00c9tat requ\u00e9rant) a introduite en vertu de l\u2019article 33 de la Convention contre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie (l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur), concerne les griefs selon lesquels \u00ab\u00a0la F\u00e9d\u00e9ration de Russie \u2013\u00a0par le biais d\u2019attaques indiscrimin\u00e9es et disproportionn\u00e9es commises contre des civils et leurs biens sur le territoire g\u00e9orgien par l\u2019arm\u00e9e russe et\/ou les forces s\u00e9paratistes plac\u00e9es sous son contr\u00f4le\u00a0\u2013 [a] permis ou caus\u00e9 l\u2019existence d\u2019une pratique administrative entra\u00eenant la violation des articles2, 3, 5, 8 et13 de la Convention, ainsi que des articles\u00a01 et 2 du Protocole no\u00a01 et de l\u2019article 2 du Protocole no 4\u00a0\u00bb (paragraphe 8 de l\u2019arr\u00eat, partie \u00ab\u00a0Introduction\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Par ailleurs, l\u2019\u00c9tat requ\u00e9rant all\u00e9guait que, \u00ab\u00a0en d\u00e9pit de l\u2019indication de mesures provisoires, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie persist[ait] \u00e0 violer les obligations qui lui incomb[ai]ent en vertu de la Convention et, en particulier, \u00e0 enfreindre de mani\u00e8re continue les articles 2 et 3 de la Convention\u00a0\u00bb (ibidem).<\/p>\n<p>2. J\u2019ai vot\u00e9 avec la majorit\u00e9 sur tous les points (1 \u00e0 16) du dispositif de l\u2019arr\u00eat, mais si j\u2019ai marqu\u00e9 mon accord avec la majorit\u00e9 concernant le point\u00a01\u00a0c\u2019est pour les raisons suivantes\u00a0:<\/p>\n<p>a) parce que je devais limiter mon examen au grief tel que soulev\u00e9 par l\u2019\u00c9tat requ\u00e9rant, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la question de savoir si les \u00e9v\u00e9nements survenus lors de la phase active des hostilit\u00e9s (du 8 au 12 ao\u00fbt 2008), ou par ailleurs si les victimes des violations all\u00e9gu\u00e9es li\u00e9es aux op\u00e9rations militaires men\u00e9es par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie (l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur) pendant cette phase des hostilit\u00e9s, relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au sens de l\u2019article 1 de la Convention (paragraphes 48-49, 78-79, 106 et suivants et 125-144 de l\u2019arr\u00eat, et point 1 du dispositif; et paragraphes\u00a02A.a (\u00ab\u00a0R\u00e9sum\u00e9\u00a0\u00bb) et 137-168 (\u00ab\u00a0V. Arguments relatifs \u00e0 la juridiction au regard de l\u2019article 1\u00a0\u00bb) de la requ\u00eate inter\u00e9tatique)\u00a0;<\/p>\n<p>b) parce qu\u2019\u00e0 mes yeux la r\u00e9ponse \u00e0 ce grief est n\u00e9gative.<\/p>\n<p>3. Cependant, la pr\u00e9sente opinion concordante, qui porte uniquement sur le point 1 du dispositif de l\u2019arr\u00eat, a pour l\u2019essentiel un double objectif\u00a0:<\/p>\n<p>a) pr\u00e9ciser qu\u2019\u00e0 mon sens, si le grief en question ne relevait pas de la juridiction de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur aux fins de l\u2019article1 de la Convention tel qu\u2019interpr\u00e9t\u00e9 dans la jurisprudence actuelle de la Cour, c\u2019est simplement parce que les termes de cette disposition en restreignent principalement l\u2019application \u00e0 la juridiction territoriale (avec des exceptions limit\u00e9es), et non pour les autres raisons expos\u00e9es dans l\u2019arr\u00eat ;<\/p>\n<p>b) expliquer qu\u2019\u00e0 mon avis l\u2019\u00c9tat requ\u00e9rant a limit\u00e9 le grief \u00e9nonc\u00e9 ci\u2011dessus au seul article 1, et a donc manqu\u00e9 une bonne occasion de soulever une question extr\u00eamement importante, \u00e0 savoir l\u2019obligation de rendre des comptes et la juridiction de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur relativement \u00e0 ses obligations n\u00e9gatives, ainsi que la comp\u00e9tence correspondante de la Cour, et ce non pas sur la base de l\u2019article 1 mais sur le fondement d\u2019autres dispositions de la Convention, notamment ses dispositions mat\u00e9rielles (en particulier les articles 2 et3) et les articles 32, 19, 13 et 33, ou sur le fondement du pouvoir inh\u00e9rent de la Cour. C\u2019est une chose que d\u2019\u00eatre appel\u00e9 \u00e0 examiner le grief sous l\u2019angle du point de savoir si les faits all\u00e9gu\u00e9s li\u00e9s \u00e0 la phase active des hostilit\u00e9s (du 8 au 12 ao\u00fbt 2008) relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie aux fins de l\u2019article 1 de la Convention, question telle que soulev\u00e9e devant la Cour\u00a0; c\u2019en est une autre que de devoir examiner le grief plus largement, sur la base de toutes les dispositions \u00e9ventuellement pertinentes de la Convention et du pouvoir inh\u00e9rent de la Cour.<\/p>\n<p>4. Si l\u2019on faisait la supposition que les obligations n\u00e9gatives des \u00c9tats membres, au regard de l\u2019obligation de rendre des comptes et de la juridiction, vont au-del\u00e0 de l\u2019article 1 de la Convention, elles seraient en ce sens plus \u00e9tendues que les obligations positives des \u00c9tats car elles ne se limiteraient pas au crit\u00e8re de territorialit\u00e9 de cette disposition. La comp\u00e9tence de la Cour pour veiller au respect des obligations n\u00e9gatives des \u00c9tats serait \u00e9galement plus \u00e9tendue que pour les obligations positives.<\/p>\n<p>5. Bien que la question mentionn\u00e9e au paragraphe pr\u00e9c\u00e9dent concerne aussi la comp\u00e9tence de la Cour[65], aspect que celle-ci aurait pu soulever ex proprio motu,c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019office[66], puisqu\u2019elle n\u2019a \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e par l\u2019\u00c9tat requ\u00e9rant sur aucune autre base juridique que celle de l\u2019article 1 et ne figurait donc pas dans la liste des questions pos\u00e9es aux parties lorsque la Cour a communiqu\u00e9 la requ\u00eate, la Cour n\u2019a pas eu la possibilit\u00e9 d\u2019entendre les positions et arguments des deux parties sur cet aspect \u00f4 combien important. Je n\u2019ai donc pas pu me prononcer sur la question, mais je me sens au moins tenu d\u2019y r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n<p>6. Pour cerner l\u2019importance de la question qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9e \u2013\u00a0et sur laquelle la Cour n\u2019a jamais statu\u00e9 \u00e0 ma connaissance\u00a0\u2013, j\u2019emploierai la m\u00e9thode dialectiquesocratique ou platonicienne, sans toutefois fournir de r\u00e9ponses qui baliseraientle processus cognitif.<\/p>\n<p>7. Il serait utile dans cette d\u00e9marche d\u2019avoir \u00e0 l\u2019esprit \u2013\u00a0en dehors des faits all\u00e9gu\u00e9s en l\u2019esp\u00e8ce\u00a0\u2013 un exemple hypoth\u00e9tiquequi, aussi exag\u00e9r\u00e9 soit\u2011il, fournirait une bonne base pour une r\u00e9flexion s\u00e9rieuse et p\u00e9dagogique sur la question, plac\u00e9e dans un contexte plus g\u00e9n\u00e9ral, sans bien s\u00fbr qu\u2019il s\u2019agisse aucunement i) de remettre en cause la gravit\u00e9 des faits all\u00e9gu\u00e9s et des questions qui auraient d\u00fb \u00eatre pos\u00e9es en l\u2019esp\u00e8ce, ni ii) de laisser entendre qu\u2019il faut davantage qu\u2019un \u00c9tat membre comme victime all\u00e9gu\u00e9e de violations des droits de l\u2019homme pour que l\u2019article 33 de la Convention puisse \u00eatre invoqu\u00e9. Supposons donc que l\u2019\u00c9tat X, membre du Conseil de l\u2019Europe, d\u00e9cide soudainement, pour des raisons qui lui sont propres, de lancer des missiles balistiques ciblant chacun des quarante-six autres \u00c9tats membres du Conseil de l\u2019Europe. En cons\u00e9quence, dans chacun de ces quarante-six \u00c9tats membres des milliers de personnes trouvent la mort, des personnes plus nombreuses encore sont bless\u00e9es, et des villes et villages sont d\u00e9truits. Les quarante-six \u00c9tats en question introduisent alors sur le fondement de l\u2019article 33 de la Convention une requ\u00eate inter\u00e9tatique commune contre l\u2019\u00c9tat membre X et l\u2019affaire est port\u00e9e devant la Cour. L\u2019\u00c9tat X invoque l\u2019affaire Bankovi\u0107 et autres c. Belgique et autres ((d\u00e9c.) [GC], no 52207\/99, \u00a7 75, CEDH 2001\u2011XII) et avance que la Cour n\u2019est pas comp\u00e9tente, plaidant qu\u2019il n\u2019a jamais exerc\u00e9 de contr\u00f4le sur les quarante-six autres \u00c9tats membres et que les missiles ont \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9s depuis son propre territoire et non depuis le territoire de l\u2019un quelconque de ces autres \u00c9tats. L\u2019\u00c9tat X pourrait-il soutenir qu\u2019il n\u2019a pas viol\u00e9 les obligations n\u00e9gatives qui d\u00e9coulaient pour lui de la Convention, et la Cour d\u00e9clarerait-elle en pareil cas qu\u2019elle n\u2019est pas comp\u00e9tente pour veiller au respect par l\u2019\u00c9tat X de ses obligations n\u00e9gatives\u00a0?<\/p>\n<p>8. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, si l\u2019on disait que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur et la Cour, dans cet exemple hypoth\u00e9tique et dans la pr\u00e9sente esp\u00e8ce, ne poss\u00e8dent pas la juridiction\/comp\u00e9tence, on pourrait en m\u00eame temps se demander s\u2019il n\u2019y a pas n\u00e9gation de la port\u00e9e de la Convention, de son fondement m\u00eame, de sa raison d\u2019\u00eatre ainsi que de la raison d\u2019\u00eatre de la Cour, de la l\u00e9gitimit\u00e9 de la Cour et de son r\u00f4le de gardien de la protection des droits de l\u2019homme et de garant de la paix et de la stabilit\u00e9 en Europe\u00a0!<\/p>\n<p>9. Peut donc se poser la question de savoir si la Cour, dans l\u2019exemple hypoth\u00e9tique et dans la pr\u00e9sente esp\u00e8ce, deviendrait une enclave enferm\u00e9epar les termes de l\u2019article 1 de la Convention et par sa propre d\u00e9cision dans l\u2019affaire Bankovi\u0107 et autres, ou si au contraire elle suivrait une approche diff\u00e9rente, plus large que celle adopt\u00e9e dans Bankovi\u0107\u00a0? La d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres (pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7\u00a075) fait clairement appara\u00eetre que les termes \u00ab\u00a0relevant de leur juridiction\u00a0\u00bb contenus \u00e0 l\u2019article 1 se bornent \u00e0 la territorialit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0De surcro\u00eet, la th\u00e8se des requ\u00e9rants n\u2019explique pas l\u2019emploi des termes \u00ab\u00a0relevant de leur juridiction\u00a0\u00bb qui figurent \u00e0 l\u2019article 1 et va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 rendre ceux-ci superflus et d\u00e9nu\u00e9s de toute finalit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cela \u00e9tant, la Cour s\u2019est-elle en fait fourvoy\u00e9e, dans Bankovi\u0107 et en l\u2019esp\u00e8ce, en tentant d\u2019\u00e9tablir la juridiction sur le fondement de l\u2019article 1 sans prendre en consid\u00e9ration d\u2019autres dispositions de la Convention ainsi que sa propre comp\u00e9tence inh\u00e9rente[67]\u00a0? \u00c0 ce sujet, l\u2019arr\u00eat indique que, si la Cour se voit confierle pouvoir d\u2019examiner les violations qui seraient survenues hors du territoire de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur, \u00ab\u00a0c\u2019est aux Parties contractantes qu\u2019il doit incomber de fournir la base juridique n\u00e9cessaire \u00e0 une telle t\u00e2che\u00a0\u00bb (paragraphe 142 de l\u2019arr\u00eat), ce qui \u00e0 mon humble avis laisse probablement la possibilit\u00e9 de trancher la question dans une affaire \u00e0 venir sur une autre base juridique.<\/p>\n<p>10. Si l\u2019article 1 de la Convention n\u2019existait pas, cette lacune emp\u00eacherait-elle de faire respecter les obligations positives et n\u00e9gatives des \u00c9tats membres\u00a0? Pour formuler cette question de fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, cette lacune emp\u00eacherait-elle de faire appliquer la Convention\u00a0? L\u2019adoption de l\u2019article 1 visait-elle \u00e0 \u00e9tablirune disposition ex abundanti cautela(inspir\u00e9e par une prudence excessive)\u00a0? L\u2019article 1 vise-t-il \u00e0 rendre les obligations positives plus clairesmaisnon \u00e0 rendre les obligations n\u00e9gatives plus floues en les restreignant\u00a0?<\/p>\n<p>11. L\u2019article ne faisant pas de distinction entre obligations positives et obligations n\u00e9gatives, ne faut-il pas l\u2019interpr\u00e9ter comme couvrant les deux types d\u2019obligations\u00a0? L\u2019article 1 en tant que disposition g\u00e9n\u00e9rale n\u2019est-il pas cens\u00e9 porter principalement sur les obligations positives des \u00c9tats membres s\u2019agissant de garantir les droits de l\u2019homme\u00a0? Ne serait-il pas logique d\u2019affirmer que l\u2019intention des r\u00e9dacteurs de l\u2019article 1 \u00e9tait de ne pas accabler les \u00c9tats membres avec des obligations positives hors de leur propre territoire (sous r\u00e9serve de certaines exceptions)\u00a0? Dans ce cas, la limitation territoriale pr\u00e9vue \u00e0 l\u2019article 1 ne serait-elle pas justifi\u00e9e par l\u2019absence de contr\u00f4le exerc\u00e9 par les \u00c9tats membres hors de leur propre territoire\u00a0? Et si tel \u00e9tait le cas, les obligations n\u00e9gatives seraient-elles \u00e9galement restreintes par la limitation territoriale pr\u00e9vue \u00e0 l\u2019article 1\u00a0? Par ailleurs, si conclure \u00e0 l\u2019existence d\u2019obligations positives hors du propre territoire d\u2019un \u00c9tat reviendrait \u00e0 pousser trop loin l\u2019interpr\u00e9tation de la Convention, le fait de conclure \u00e0 l\u2019existence d\u2019obligations n\u00e9gatives hors du territoire de l\u2019\u00c9tat reviendrait-il \u00e0 ne pas pousser assez loin l\u2019interpr\u00e9tation de la Convention\u00a0? Les obligations n\u00e9gatives sont-elles par nature plus \u00e9tendues que les obligations positives, au point de ne pas d\u00e9pendre d\u2019une restriction territoriale\u00a0? Ainsi, la nature de l\u2019obligation n\u00e9gative de ne pas tuer est-elle identique \u00e0 la nature de l\u2019obligation positive de prot\u00e9ger la vie (par exemple en assurant une protection contre un barrage qui c\u00e8de)\u00a0? Si tel n\u2019est pas le cas, les obligations n\u00e9gatives doivent-elles aussi rester limit\u00e9es \u00e0 l\u2019application territoriale de l\u2019article 1\u00a0?<\/p>\n<p>12. Est-ce l\u2019objet de la Convention d\u2019obliger les \u00c9tats membres \u00e0 se conformer \u00e0 leurs obligations n\u00e9gatives sur leur propre territoire mais de les laisser agir en toute impunit\u00e9 hors de leurs fronti\u00e8res, avec les cons\u00e9quences importantes que cela suppose \u2013\u00a0n\u00e9gatives pour l\u2019\u00c9tat membre victime, positives pour l\u2019\u00c9tat membre agresseur\u00a0\u2013, enpermettant la recherche d\u2019actions strat\u00e9giques et politiques, voire la poursuite de vis\u00e9es expansionnistes\u00a0? Est-ce l\u2019objet de la Convention de fournir aux \u00c9tats membres pareil subterfuge et de rendre la Convention totalement ineffective dans l\u2019hypoth\u00e8se o\u00f9 un \u00c9tat membre d\u00e9ciderait de se livrer \u00e0 des violations cibl\u00e9es des droits fondamentaux des citoyens d\u2019un autre \u00c9tat membre sur le territoire de celui-ci\u00a0? Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, est-ce l\u2019objet de la Convention d\u2019encourager un \u00c9tat membre \u00e0 profiter de ses obligations n\u00e9gatives fond\u00e9es sur la Convention en violant les droits fondamentaux d\u2019individus dans un autre \u00c9tat membre sans m\u00eame y mettre le pied, sous pr\u00e9texte que a)\u00a0les violations all\u00e9gu\u00e9es ne se sont pas produites sur son territoire, et que b)\u00a0l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur n\u2019exer\u00e7ait pas de contr\u00f4le effectif sur l\u2019\u00c9tat requ\u00e9rant\u00a0? Cela importe-t-il vraiment que des violations des droits fondamentaux par un \u00c9tat membre qui toucheraient des personnes sur le territoire d\u2019un autre \u00c9tat membre aient \u00e9t\u00e9 commises par la voie a\u00e9rienne ou par la voie maritime, sans que les coupables all\u00e9gu\u00e9s aient pos\u00e9 le pied sur ledit territoire\u00a0? Reconnaissons que les avanc\u00e9es technologiques des derni\u00e8res d\u00e9cennies ont rendu possible la commission des actes les plus effroyables sans que la pr\u00e9sence physique sur le terrain soit n\u00e9cessaire. Le recours croissant aux frappes de drones, qui causent bien trop de d\u00e9c\u00e8s et de dommages aux biens, permet aux \u00c9tats de tuer en masse sans avoir aucun contr\u00f4le sur la zone concern\u00e9e. Ne peut-on donc pas dire, d\u00e8s lors, que les r\u00e9sultats sont les m\u00eames \u2013\u00a0des homicides illicites emportant violation de la Convention\u00a0\u2013 quel que soit le mode de commission des meurtres\u00a0? Ne serait-il pas excessivementformaliste et arbitraire de consid\u00e9rer que pareils actes n\u2019emportent pas violation de la Convention\u00a0? L\u2019objet, le butde la Convention peut-il permettre aux \u00c9tats d\u2019\u00e9chapper \u00e0 toute responsabilit\u00e9 dans de tels cas\u00a0? La Cour ne doit-elle pas toujours \u00eatre vigilante et rester attentive au but premier de la Convention, c\u2019est-\u00e0-dire la protection effective des droits de l\u2019homme chaque fois qu\u2019ils sont en jeu\u00a0?<\/p>\n<p>13. \u00c0 la lumi\u00e8re des interrogations et observations qui pr\u00e9c\u00e8dent, les obligations n\u00e9gatives d\u2019un \u00c9tat d\u00e9fendeur au regard de la Convention sont\u2011elles plus \u00e9tendues que ses obligations positives, en ce sens que les premi\u00e8res ne se limitent pas aux personnes qui se trouvent sur le territoire de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur\u00a0? Soulignons que ce point n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9 dans l\u2019affaire Bankovi\u0107. En effet, les requ\u00e9rants dans cette affaire se sont concentr\u00e9s sur les obligations positives d\u00e9coulant de l\u2019article 1 de la Convention pour plaider que le crit\u00e8re du \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb devait \u00eatre adapt\u00e9 de mani\u00e8re \u00e0 \u00e9tendre cesobligations positives de garantir les droits prot\u00e9g\u00e9s par la Convention. Le fait que la d\u00e9cision rendue par la Cour dans cette affaire porte sur les seules obligations positives ressort notamment du passage suivant (Bankovi\u0107 et autres,d\u00e9cisionpr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 75, italique ajout\u00e9)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La Cour estime (&#8230;) que le texte de l\u2019article 1 n\u2019offre aucun appui \u00e0 l\u2019argument des requ\u00e9rants selon lequel l\u2019obligation positive que fait cette disposition aux \u00c9tats contractants de reconna\u00eetre \u00ab\u00a0les droits et libert\u00e9s d\u00e9finis au titre I de la (&#8230;) Convention\u00a0\u00bb peut \u00eatre fractionn\u00e9e et adapt\u00e9e en fonction des circonstances particuli\u00e8res de l\u2019acte extraterritorial en cause.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>14. La question de la juridiction relative aux obligations n\u00e9gatives issues de dispositions de la Convention autres que l\u2019article 1 n\u2019ayant pas \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cifiquement soulev\u00e9e et examin\u00e9e dans la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres, peut-on dire que la Cour y a adopt\u00e9 une approche fragmentaire au lieu d\u2019une approche holistique ou globale\u00a0? Autrement dit, la d\u00e9cisionBankovi\u0107 se focalise-t-elle sur la mauvaise question, \u00e0 savoir celle du contr\u00f4le effectif bas\u00e9e sur des obligations positives, alors que la vraie question aurait d\u00fb \u00eatre celle de savoir si les obligations n\u00e9gatives s\u2019appliquaient ind\u00e9pendamment de tout crit\u00e8re de territorialit\u00e9 et en dehors du champ de l\u2019article 1\u00a0?<\/p>\n<p>15. La Cour devrait-elle en cons\u00e9quence porter son regard au-del\u00e0 de l\u2019article 1 et se pencher sur les dispositions mat\u00e9rielles de la Convention contenues dans le titre I et les Protocoles, et \u00e9galement sur d\u2019autres dispositions de la Convention, pour d\u00e9terminer la port\u00e9e de sa comp\u00e9tence relativement au non-respect par les \u00c9tats de leurs obligations n\u00e9gatives\u00a0? Le principe d\u2019effectivit\u00e9 en tant que norme de droit international inh\u00e9rente \u00e0 chaque disposition de la Convention[68] garantissant la protection effective des droits de l\u2019homme n\u2019assure-t-il pas aussi que l\u2019on puisse faire respecter les obligations n\u00e9gatives des \u00c9tats membres ind\u00e9pendamment de toute limitation territoriale\u00a0? Ce principe en tant que norme doit-il aussi d\u00e9limiter, ou contribuer \u00e0 d\u00e9limiter, la comp\u00e9tence de la Cour[69]\u00a0? La protection des droits de l\u2019homme serait-elle effective si elle n\u2019\u00e9tait pas enti\u00e8re ou compl\u00e8te ou globale\u00a0? Mais cette protection serait-elle enti\u00e8re ou compl\u00e8te ou globale si la comp\u00e9tence relative aux obligations n\u00e9gatives et la protection qui s\u2019ensuit contre le non-respect de ces obligations \u00e9taient exclues par une restriction de territorialit\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>16. L\u2019article 1 de la Convention \u2013\u00a0qui ne figure pas dans le titre II de la Convention, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme\u00a0\u00bb\u00a0\u2013 devrait-il n\u00e9anmoins limiter exclusivement la comp\u00e9tence de la Cour au crit\u00e8re de territorialit\u00e9, en d\u00e9pit du fait que l\u2019article 32 \u2013 le seul article du titre II et de toute la Convention \u00e0 traiter express\u00e9ment de la comp\u00e9tence de la Cour \u2013 ne mentionne ni le principe de territorialit\u00e9 ni l\u2019article 1 mais cependant fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019article 33 (affaires inter\u00e9tatiques), lequel ne contient aucune mention, explicite ou implicite, du crit\u00e8re de territorialit\u00e9\u00a0? Et cela vaut-il \u00e9galement en d\u00e9pit du fait que l\u2019article 19 de la Convention, qui traite de l\u2019institution de la Cour et du r\u00f4le de la Cour consistant \u00e0 assurer le respect des engagements pris par les \u00c9tats membres, ne fasse nulle r\u00e9f\u00e9rence, explicite ou implicite, \u00e0 l\u2019article 1 ou \u00e0 un \u00e9ventuel crit\u00e8re territorial\u00a0?<\/p>\n<p>17. Du reste, avec ou sans l\u2019article 32 de la Convention, la Cour n\u2019aurait-elle pas une comp\u00e9tence inh\u00e9rente relativement aux manquements d\u2019\u00c9tats membres \u00e0 leurs obligations n\u00e9gatives, non limit\u00e9e par un crit\u00e8re de territorialit\u00e9 d\u00e9coulant de l\u2019article 1 de la Convention\u00a0? Si la Cour poss\u00e9dait cette comp\u00e9tence inh\u00e9rente, cela ne serait-il pas consid\u00e9r\u00e9 comme la dimension institutionnelle du principe d\u2019effectivit\u00e9 en tant que norme de droit international pr\u00e9sente dans chaque disposition de la Convention\u00a0?<\/p>\n<p>18. Chaque disposition de la Convention traitant des droits de l\u2019homme, que la Cour interpr\u00e8te et applique en vertu de l\u2019article 32, contient les mots \u00ab\u00a0toute personne\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0nul\u00a0\u00bb, sans aucune restriction relative \u00e0 la comp\u00e9tence ratione personae ou ratione loci (territorialit\u00e9). Pourquoi, d\u00e8s lors, les obligations n\u00e9gatives devraient-elles \u00eatre born\u00e9es \u00e0 un crit\u00e8re de territorialit\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>19. L\u2019article 33 de la Convention, qui traite des affaires inter\u00e9tatiques et qui est probablement l\u2019article de la Convention le plus important et le plus pertinent en l\u2019esp\u00e8ce, \u00e9nonce que toute Haute Partie contractante peut saisir la Cour de tout manquement aux dispositions de la Convention et de ses Protocoles qu\u2019elle croira pouvoir \u00eatre imput\u00e9 \u00e0 une autre Haute Partie contractante. Cet article ne pose, ni explicitement ni implicitement, aucune condition de territorialit\u00e9, de lieu de r\u00e9sidence ou de contr\u00f4le effectif d\u2019un \u00c9tat sur un autre. Il \u00e9voque simplement un manquement all\u00e9gu\u00e9 aux dispositions de la Convention par un \u00c9tat membre au d\u00e9triment d\u2019un autre. Si l\u2019on insistait malgr\u00e9 tout pour voir dans l\u2019article 33 d\u2019autres conditions ou restrictions \u2013\u00a0qui par exemple viseraient seulement les manquements aux obligations n\u00e9gatives qui se produisent sur le territoire de l\u2019\u00c9tat membre pr\u00e9tendument agresseur\u00a0\u2013, cette interpr\u00e9tation ne porterait-elle pas atteinte \u00e0 l\u2019article 33 ou ne le priverait-elle pas de son sens\u00a0? En cons\u00e9quence d\u2019une telle interpr\u00e9tation de l\u2019article 33, ne faudrait\u2011il pas compter au rang des victimes \u2013\u00a0outrel\u2019\u00c9tat membre touch\u00e9 et ses habitants\u00a0\u2013 la confiance du peuple, des \u00c9tats membres et du monde entier dans la Convention, la Cour, le Conseil de l\u2019Europe et l\u2019\u00e9tat de droit\u00a0? Et \u2013\u00a0bien que cette question ne soit pas pertinente en l\u2019esp\u00e8ce\u00a0\u2013 le m\u00eame argument ne s\u2019appliquerait-il pas aussi aux requ\u00eates individuelles fond\u00e9es sur l\u2019article\u00a034\u00a0? Dans le m\u00eame esprit, n\u2019est-ce pas la raison d\u2019\u00eatre de la Convention d\u2019assurer la protection effective des droits par le biais de requ\u00eates individuelles ou inter\u00e9tatiques introduites selon le cas en vertu de l\u2019article 34 ou de l\u2019article 33 de la Convention\u00a0? Dans l\u2019affirmative, pourquoi alors l\u2019article 33 devrait-il \u00eatre n\u00e9glig\u00e9 ou mis de c\u00f4t\u00e9, directement ou indirectement\u00a0?<\/p>\n<p>20. L\u2019article 15 \u00a7 2 de la Convention, qui \u00e9nonce qu\u2019aucune d\u00e9rogation ne peut \u00eatre faite \u00e0 l\u2019article 2 sauf pour le cas de d\u00e9c\u00e8s r\u00e9sultant d\u2019actes licites de guerre, ne permet-il pas de conclure que la Convention s\u2019applique aussi aux actes illicites de guerre ou de conflit arm\u00e9 et que la Cour est comp\u00e9tente pour examiner les manquements aux obligations n\u00e9gatives des \u00c9tats r\u00e9sultant de tels actes, sans limitation relative au crit\u00e8re territorial\u00a0? Les \u00ab\u00a0actes de guerre\u00a0\u00bb commis en l\u2019esp\u00e8ce par l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur ont-ils caus\u00e9 des d\u00e9c\u00e8s et des blessures qui \u00e9taient \u00ab\u00a0licites\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0illicites\u00a0\u00bb aux fins de l\u2019article 15 \u00a7 2\u00a0? Quelle que soit la r\u00e9ponse, le fait est que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur n\u2019a pas formul\u00e9 de d\u00e9rogation au titre de l\u2019article 15 \u00a7\u00a01 de la Convention.<\/p>\n<p>21. Selon un principe bien \u00e9tabli dans la jurisprudence de la Cour, il faut lire la Convention comme un tout, ce qui inclut son pr\u00e9ambule, et veiller \u00e0 l\u2019harmonie et \u00e0 la coh\u00e9rence dans l\u2019interpr\u00e9tation de ses diff\u00e9rentes dispositions[70]. Si l\u2019on se base sur ce principe, faut-il ne pas consid\u00e9rer isol\u00e9ment l\u2019article 1, qui est la premi\u00e8re disposition de la Convention\u00a0? De plus, l\u2019article\u00a01 ne doit-il ni limiter ni restreindre les dispositions mat\u00e9rielles relatives aux droits de l\u2019homme contenues dans le titre I de la Convention, ou d\u2019une fa\u00e7on quelconque limiter ou restreindre la comp\u00e9tence de la Cour d\u00e9coulant des articles 19 et 32 \u00e0 34 de la Convention\u00a0?<\/p>\n<p>22. \u00c0 la lumi\u00e8re des interrogations et des observations qui pr\u00e9c\u00e8dent, n\u2019y a-t-il pas lieu de se demander si les obligations n\u00e9gatives r\u00e9sultant pour les \u00c9tats membres de la Convention \u2013par exemple l\u2019obligation de ne pas torturer et de ne pas tuer\u00a0\u2013 sont plus \u00e9tendues que les obligations positives des \u00c9tats, au sens o\u00f9 ces derni\u00e8res sont restreintes par le crit\u00e8re de territorialit\u00e9 d\u00e9coulant de l\u2019article 1\u00a0? Ne serait-il pas contradictoire que, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la Cour s\u2019efforce de prot\u00e9ger les droits de l\u2019homme et ainsi de ne permettre aucune lacune dans cette protection et que, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, elle s\u2019abstienne d\u2019aller un peu plus loin et de prendre en consid\u00e9ration ce qui est parfaitement \u00e9vident, \u00e0 savoir que le but et l\u2019objet de la Convention ne sont pas atteints, et que son r\u00f4le de cour des droits de l\u2019homme n\u2019est donc pas rempli, lorsqu\u2019elle permet que de graves violations des droits de l\u2019homme r\u00e9sultant d\u2019un manquement aux obligations n\u00e9gatives d\u2019un \u00c9tat passent inaper\u00e7ues, ou qu\u2019elle reste passive et ferme compl\u00e8tement les yeux, en invoquant un d\u00e9faut de comp\u00e9tence\u00a0?<\/p>\n<p>23. Cela n\u2019irait-il pas aussi \u00e0 l\u2019encontre du caract\u00e8re universel des droits de l\u2019homme, qui ne sont limit\u00e9s par aucun crit\u00e8re de territorialit\u00e9\u00a0? L\u2019universalit\u00e9 ou le caract\u00e8re universel des droits de l\u2019homme, et doncla protection effective des droits de l\u2019homme partout et pour tous, ne doivent\u2011ils pas \u00eatre compris comme nonlimit\u00e9s sur le plan territorial s\u2019agissant des obligations n\u00e9gatives des \u00c9tats membres de ne pas violer les droits de l\u2019homme\u00a0? Ou bien faut-il toujours que la comp\u00e9tence ratione loci de la Cour soit n\u00e9cessaire, m\u00eame en cas de manquements \u00e0 des obligations n\u00e9gatives, y compris si ceux-ci se sont produits sur le territoire d\u2019un \u00c9tat membre autre que celui incrimin\u00e9 pour les violations all\u00e9gu\u00e9es\u00a0? Par opposition \u00e0 une juridiction interne inf\u00e9rieure \u2013 qui est comp\u00e9tente uniquement lorsqu\u2019elle poss\u00e8de la comp\u00e9tence locale\u2013, la Cour, juridiction supranationale europ\u00e9enne, devrait-elle poss\u00e9der la comp\u00e9tence locale pour examiner les manquements des \u00c9tats membres \u00e0 leurs obligations n\u00e9gatives\u00a0? Ou bien la comp\u00e9tence ratione loci de la Cour, si elle est aussi n\u00e9cessaire concernant les obligations n\u00e9gatives, ne devrait-elle pas \u00eatre comprise comme ayant une signification plus large englobant tout territoire d\u2019un \u00c9tat membre sur lequel se produisent les violations all\u00e9gu\u00e9es des droits de l\u2019homme, sinon l\u2019ensembleou l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 du territoire de tous les \u00c9tats membres\u00a0? Ou, si un \u00c9tat membre est comptable ou responsable d\u2019un manquement \u00e0 ses obligations n\u00e9gatives et que de plus la Cour est comp\u00e9tente, le lien juridictionnel pertinent serait-il la violation ou le manquement all\u00e9gu\u00e9 \u00e0 une obligation n\u00e9gative, et non un \u00e9ventuel lien territorial\u00a0? En d\u2019autres termes, un manquement all\u00e9gu\u00e9 \u00e0 une obligation n\u00e9gative suffit-il en lui-m\u00eame \u00e0 \u00e9tablir un lien juridictionnel ind\u00e9pendamment d\u2019un lien territorial\u00a0?<\/p>\n<p>24. Pour en revenir \u00e0 l\u2019exemple hypoth\u00e9tique pr\u00e9sent\u00e9 ci-dessus (paragraphe 7), l\u2019exception formul\u00e9e par l\u2019\u00c9tat X conduirait-elle \u00e0 un r\u00e9sultat manifestement absurde et d\u00e9raisonnable\u00a0? Dans l\u2019affirmative, ne pourrait-on pas aussi invoquer l\u2019article 32 b) de la Convention de Vienne de 1969 sur le droit des trait\u00e9s (\u00ab\u00a0la CVDT\u00a0\u00bb), qui \u00e9nonce que lorsque l\u2019interpr\u00e9tation conduit \u00e0 un r\u00e9sultat absurde, il peut \u00eatre fait appel \u00e0 des moyens compl\u00e9mentaires d\u2019interpr\u00e9tation, notamment aux travaux pr\u00e9paratoires relatifs au trait\u00e9 en question\u00a0? Si l\u2019on se penchait sur les travaux pr\u00e9paratoires \u00e0 la Convention, n\u2019appara\u00eetrait-il pas \u00e9vident que l\u2019objet de celle-ci est de pr\u00e9server les g\u00e9n\u00e9rations futures del\u2019exp\u00e9rience d\u00e9vastatrice de laSeconde Guerre mondiale\u00a0? \u00c0 cet \u00e9gard, le pr\u00e9ambule de la Convention \u2013 qui fait partie int\u00e9grante de la Convention, dont il refl\u00e8te l\u2019objet et les buts\u00a0\u2013 ne renvoie-t-il pas aussi clairement au principe de r\u00e9gime politique v\u00e9ritablement d\u00e9mocratique, \u00e0 la pr\u00e9\u00e9minence du droit, au maintien de la justice et de la paix et \u00e0 la protection des droits de l\u2019homme\u00a0? Ainsi, toute interpr\u00e9tation relative \u00e0 la comp\u00e9tence de la Cour ne tiendrait\u2011elle pas aussi compte de ces principes, et ces principes ne s\u2019appliqueraient-ils pas aussi ind\u00e9pendamment de toute restriction territoriale relative aux obligations n\u00e9gatives\u00a0? \u00c0 cet \u00e9gard, ne pourrait-on pas dire \u00e9galement que l\u2019article 33 de la Convention repose sur ces principes qui tendent \u00e0 la pr\u00e9servation de la paix, des droits de l\u2019homme et de la pr\u00e9\u00e9minence du droit en Europe\u00a0? L\u2019article 26 de la CVDT, qui \u00e9nonce que les trait\u00e9s doivent \u00eatre ex\u00e9cut\u00e9s de bonne foi (pacta sunt servanda), ne s\u2019appliquerait-il pas aussi aux dispositions de la Convention, aux obligations n\u00e9gatives d\u00e9coulant pour les \u00c9tats membres de la Convention et \u00e0 la reconnaissance de la comp\u00e9tence de la Cour en pareilles situations\u00a0?<\/p>\n<p>25. Dans l\u2019exemple hypoth\u00e9tique pr\u00e9sent\u00e9 ci-dessus (paragraphe 7), l\u2019\u00c9tat X n\u2019a-t-il pas gravement viol\u00e9 les dispositions de la Convention et, partant, le droit international\u00a0? Or si l\u2019on prenait le seul article 1, sans se pencher sur la Convention dans son ensemble, ne parviendrait-on pas \u00e0 la conclusion absurde et inacceptable que l\u2019\u00c9tat X doit \u00eatre exon\u00e9r\u00e9 de toute responsabilit\u00e9 au regard de la Convention, pour cause de d\u00e9faut de comp\u00e9tence de la Cour\u00a0? La Cour doit-elle rester inerte face \u00e0 des violations flagrantes des droits de l\u2019homme et faire une interpr\u00e9tation restrictive de sa comp\u00e9tence qui contraste avecla port\u00e9e de son action et l\u2019objet et le but de la Convention\u00a0? N\u2019y a-t-il pas dans la jurisprudence de la Cour un principe bien \u00e9tabli qui dit que les dispositions relatives aux droits de l\u2019homme(except\u00e9 leurs limitations)ne doivent pas faire l\u2019objet d\u2019une interpr\u00e9tation restrictive[71], et que pareille interpr\u00e9tation restrictive emporterait violation du principe d\u2019effectivit\u00e9 et du droit international\u00a0?<\/p>\n<p>26. \u00c0 mon avis, soutenir que les obligations n\u00e9gatives sont plus \u00e9tendues que les obligations positives du point de vue de la juridiction des \u00c9tats et de la comp\u00e9tence de la Cour, en prenant pour base juridique l\u2019article 1 et en limitant celui-ci au crit\u00e8re de territorialit\u00e9 (sous r\u00e9serve d\u2019exceptions limit\u00e9es), ne tient pas sur le plan juridique\u00a0; d\u00e8s lors, pareille d\u00e9marche est vaine et il faut l\u2019\u00e9carter, comme la Cour l\u2019a fait dans le pr\u00e9sent arr\u00eat, auquel j\u2019ai souscrit. Ayant conclu que le grief en cause ne pouvait pas\u00eatre bas\u00e9 sur l\u2019article 1, je dirais que, bien que la Convention soit un instrument vivant, elle ne peut pas, s\u2019agissant du grief en question, \u00e9voluer sur la base de cette disposition, pas m\u00eame sous la forme d\u2019une nouvelle exception \u00e0 celle-ci. La doctrine selon laquelle la Convention est un instrument vivant a ses limites, et la Convention ne peut pas \u00e9voluer contra legem ou sur une base juridique incorrecte. L\u2019article 1 ne peut pas \u00eatre \u00e9largi au point de couvrir un grief qui n\u2019entre pas dans les termes de cette disposition. En revanche, si la question de la juridiction des \u00c9tats membres et de la comp\u00e9tence de la Cour concernant les manquements aux obligations n\u00e9gatives devait \u00eatre examin\u00e9e et tranch\u00e9e non pas \u00e0 partir de l\u2019article 1 mais sur la base d\u2019autres dispositions de la Convention et de la comp\u00e9tence inh\u00e9rente de la Cour, qui ne semblent pas imposer de restriction territoriale, cela serait probablement l\u2019un des aspects les plus importants et les plus novateurs du fonctionnement de la Convention, de l\u2019application du principe d\u2019effectivit\u00e9 et de l\u2019\u00e9volution de la doctrine de l\u2019instrument vivant.<\/p>\n<p>27. En conclusion, l\u2019ensemble des graves r\u00e9flexions ci-dessus, qui ont profond\u00e9ment occup\u00e9 mon esprit et que j\u2019ai exprim\u00e9es \u00e0 la mani\u00e8re de la dialectique platonicienne, sans toutefois r\u00e9pondre aux questions, m\u2019ont aid\u00e9 \u00e0 voir le probl\u00e8me en cause dans un contexte plus g\u00e9n\u00e9ral et \u00e0 renforcer ma conviction quant \u00e0 la justesse de ma position sur le point 1 du dispositif de l\u2019arr\u00eat. \u00c0 mon sens, d\u2019une part, le probl\u00e8me en cause ne peut pas relever de l\u2019article 1 de la Convention compte tenu de la restriction de territorialit\u00e9\u00a0; d\u2019autre part, la question n\u2019a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e par l\u2019\u00c9tat requ\u00e9rant sur aucune autre base juridique que l\u2019article 1 et il n\u2019est donc pas exclu qu\u2019elle puisse \u00eatre examin\u00e9e \u00e0 l\u2019avenir dans d\u2019autres affaires, sur d\u2019autres bases juridiques \u00e9ventuelles.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, \u00e0 mon humble avis, la r\u00e9ponse que la Cour a donn\u00e9e au grief en cause n\u2019est ni restrictive ni injuste, compte tenu i) du libell\u00e9 de l\u2019article 1 de la Convention, ii) du fait que le grief n\u2019a \u00e9t\u00e9 formul\u00e9 que sur le fondement de l\u2019article 1 et sur aucune autre base juridique, suivant le choix juridique strat\u00e9gique op\u00e9r\u00e9 par l\u2019\u00c9tat requ\u00e9rant, et iii) du fait que le grief a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9 uniquement au regard de la base sur laquelle il avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 et d\u00e9fendu, la Cour n\u2019ayant examin\u00e9 ce grief sur aucune autre base juridique possible.<\/p>\n<p>Oliver Wendell Holmes a judicieusement d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019\u00e0 ses yeux \u00ab\u00a0la grandeur ne se mesure pas \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 nous sommes mais \u00e0 la direction vers laquelle nous tendons\u00a0\u00bb[72]. Je dirais que cela s\u2019applique \u00e9galement \u00e0 la comp\u00e9tence de la Cour et \u00e0 toutes les autres grandes questions touchant \u00e0 la Convention. Dans la pr\u00e9sente esp\u00e8ce, la Cour a d\u00e9cid\u00e9 que le grief en cause \u00e9tait irrecevable parce qu\u2019il ne relevait ni de la juridiction de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur ni de sa propre comp\u00e9tence au regard de l\u2019article 1. Cela \u00e9tant pos\u00e9, le plus importantest donc de savoir vers quelle direction la Cour tend, relativement \u00e0 sa comp\u00e9tence pour assurer le respect des obligations n\u00e9gatives des \u00c9tats. J\u2019esp\u00e8re que les r\u00e9flexions expos\u00e9es dans la pr\u00e9sente opinionseront utiles dans ce cheminement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>OPINION EN PARTIE DISSIDENTE DU JUGE LEMMENS<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>(Traduction)<\/strong><\/p>\n<p>1. J\u2019ai vot\u00e9 avecla majorit\u00e9 sur tous les points du dispositif, except\u00e9 le point 1. \u00c0 mon sens, les victimes all\u00e9gu\u00e9es des violations des droits de l\u2019homme qui auraient \u00e9t\u00e9 commises pendant la phase active des hostilit\u00e9s relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<\/p>\n<p>2. J\u2019ai lu avec int\u00e9r\u00eat l\u2019opinion s\u00e9par\u00e9e du juge Chanturia. Je souscris \u00e0 certains des arguments qu\u2019elle contient et n\u2019estime pas n\u00e9cessaire d\u2019en d\u00e9velopper d\u2019autres.<\/p>\n<p>Plus particuli\u00e8rement, je partage l\u2019avis dujuge Chanturia selon lequel il est f\u00e2cheux que le pr\u00e9c\u00e9dent Bankovi\u0107 et autres c. Belgique et autres ((d\u00e9c.) [GC], no\u00a052207\/99, CEDH 2001\u2011XII) soit \u00ab\u00a0ressuscit\u00e9\u00a0\u00bb dans la pr\u00e9sente esp\u00e8ce (paragraphe 14 de l\u2019opinion s\u00e9par\u00e9e du juge Chanturia). \u00c0 mon sens, un certain nombre d\u2019affaires plus r\u00e9centes allaient clairement dans une autre direction que la doctrine Bankovi\u0107 revisit\u00e9e en l\u2019esp\u00e8ce. Ces autres affaires reposent sur le principe voulant que, lorsque des agents de l\u2019\u00c9tat emploient la force physique contre des individus, ils exercent une autorit\u00e9 et un contr\u00f4le sur ces personnes. Cette autorit\u00e9 et ce contr\u00f4le ont pour effet de faire relever les individus concern\u00e9s de la juridiction de l\u2019\u00c9tat en question.<\/p>\n<p>Je suis \u00e9galement d\u2019accord avec le juge Chanturia pour dire que la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un conflit arm\u00e9 ne saurait \u00eatre une excuse valable pour ne pas admettre qu\u2019une juridiction extraterritoriale a \u00e9t\u00e9 exerc\u00e9e lors de la phase active des hostilit\u00e9s. Je ne per\u00e7ois pas la pertinence de la distinction entre \u00ab\u00a0des actions isol\u00e9es et cibl\u00e9es comprenant un \u00e9l\u00e9ment de proximit\u00e9\u00a0\u00bb (paragraphe 132 de l\u2019arr\u00eat) et \u00ab\u00a0des bombardements et des tirs d\u2019artillerie (&#8230;) visant \u00e0 mettre l\u2019arm\u00e9e [adverse] hors de combat et \u00e0 acqu\u00e9rir le contr\u00f4le sur des territoires faisant partie de [l\u2019autre pays]\u00a0\u00bb (paragraphe 133 de l\u2019arr\u00eat). Du point de vue des victimes et de leurs droits, il n\u2019y a pas de diff\u00e9rence entre les deux situations. Dans l\u2019une comme dans l\u2019autre, des agents de l\u2019\u00c9tat usent d\u2019une force physique visant \u00e0 blesser ou \u00e0 tuer des \u00eatres humains, et la force employ\u00e9e est g\u00e9n\u00e9ralement bien sup\u00e9rieure encore dans le cadre d\u2019actions de grande ampleurque lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019actes sp\u00e9cifiques et isol\u00e9s.<\/p>\n<p>Enfin, \u00e0 l\u2019instar du juge Chanturia je trouve pr\u00e9occupantes les d\u00e9clarations formul\u00e9es aux paragraphes 141-142 de l\u2019arr\u00eat. La majorit\u00e9 laisse-t-elle entendre que la Convention n\u2019offre pas de base l\u00e9gale permettant d\u2019appr\u00e9cier des actes de guerre et d\u2019hostilit\u00e9s actives survenus dans le contexte d\u2019un conflit arm\u00e9 international\u00a0? Ou bien soutient-elle que, compte tenu des difficult\u00e9s pratiques rencontr\u00e9es dans la collecte des preuves, la Cour doit s\u2019abstenir de donner effet aux dispositions de la Convention dans un tel contexte\u00a0? Quelle que soit la bonne interpr\u00e9tation, je ne puis souscrire \u00e0 aucun de ces deux \u00e9nonc\u00e9s.<\/p>\n<p>3. En bref, je conclus que les victimes all\u00e9gu\u00e9es des op\u00e9rations militaires men\u00e9es par les forces arm\u00e9es russes lors de la phase active des hostilit\u00e9s relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<\/p>\n<p>Je d\u00e9plore que la majorit\u00e9 ait fait un pas en arri\u00e8re et restreint la port\u00e9e de la Convention dans des situations o\u00f9 les droits de l\u2019homme sont gravement menac\u00e9s.<\/p>\n<p>4. Si la Grande Chambre avait conclu que les victimes all\u00e9gu\u00e9es relevaient de la juridiction de la Russie, il lui aurait fallu rechercher dans quelle mesure les garanties de l\u2019article 2 de la Convention s\u2019appliquent lors d\u2019un conflit arm\u00e9. Elle aurait d\u00fb alors se pencher sur la relation existant entre la Convention et le droit international humanitaire.<\/p>\n<p>Compte tenu de la d\u00e9cision de la majorit\u00e9 relative \u00e0 la juridiction, la question susmentionn\u00e9e a perdu toute pertinence concr\u00e8te dans la pr\u00e9sente affaire. J\u2019estime d\u00e8s lors qu\u2019il n\u2019y a pas lieu d\u2019en approfondir l\u2019examen dans le cadre de cette opinion s\u00e9par\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>OPINION EN PARTIE DISSIDENTE DU JUGE GROZEV<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>(Traduction)<\/strong><\/p>\n<p>Il s\u2019agit l\u00e0 ind\u00e9niablement d\u2019un tr\u00e8s important arr\u00eat de la Cour, qui redresse de nombreuses atteintes port\u00e9es aux droits de l\u2019homme. Si je souscris dans une large mesure \u00e0 cet arr\u00eat, je ne puis n\u00e9anmoins me rallier \u00e0 la majorit\u00e9 sur un point, \u00e0 savoir la question de la juridiction de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur lors de la phase active des hostilit\u00e9s (paragraphes 125-144 de l\u2019arr\u00eat), car \u00e0 mon sens cet \u00c9tat exer\u00e7ait bien la juridiction pendant la phase en question.<\/p>\n<p>La question de la juridiction pendant un conflit arm\u00e9 international est nouvelle pour la Cour et elle rev\u00eat une grande importance pour l\u2019application future de la Convention. C\u2019est la premi\u00e8re fois que la Cour est appel\u00e9e \u00e0 se pencher sur des op\u00e9rations militaires (attaques arm\u00e9es, bombardements, pilonnages) men\u00e9es dans le cadre d\u2019un conflit arm\u00e9 international. De plus, ce conflit arm\u00e9 opposait deux Hautes Parties contractantes \u00e0 la Convention. Les circonstances pertinentes de la phase active des hostilit\u00e9s entre l\u2019arm\u00e9e russe et l\u2019arm\u00e9e g\u00e9orgienne incluent des bombardements et des tirs d\u2019artillerie effectu\u00e9s par les forces arm\u00e9es russes sur le territoire g\u00e9orgien, dans le but de prendre le contr\u00f4le de certaines zones dudit territoire.<\/p>\n<p>Pour formuler la question de la juridiction, la majorit\u00e9 a employ\u00e9 les termes \u00ab\u00a0op\u00e9rations militaires men\u00e9es au cours d\u2019un conflit arm\u00e9 international\u00a0\u00bb (paragraphe 125 de l\u2019arr\u00eat). Ainsi, la question analys\u00e9e dans l\u2019arr\u00eat est de savoir si une Partie contractante qui s\u2019engage dans un conflit arm\u00e9 hors de son propre territoire exerce la juridiction, au sens de l\u2019article 1 de la Convention, sur des personnes victimes all\u00e9gu\u00e9es de l\u2019emploi de la force arm\u00e9e. Ainsi formul\u00e9e, la question omet un \u00e9l\u00e9ment crucial de l\u2019affaire qui a \u00e9t\u00e9 port\u00e9e devant la Cour. En effet, il ne s\u2019agit pas simplement d\u2019une affaire d\u2019application extraterritoriale de la Convention dans un conflit arm\u00e9 international. Il s\u2019agit d\u2019une affaire de conflit arm\u00e9 international entre deux Hautes Parties contractantes \u00e0 la Convention. \u00c0 mon sens, cet aspect de l\u2019affaire doit se refl\u00e9ter dans la question juridique \u00e0 laquelle la Cour doit r\u00e9pondre. Ainsi, la question \u00e0 laquelle la Cour est appel\u00e9e \u00e0 r\u00e9pondre dans la pr\u00e9sente esp\u00e8ce est de savoir si la Convention s\u2019applique dans un conflit arm\u00e9 international entre deux Hautes Parties contractantes qui se d\u00e9roule sur le territoire de l\u2019une d\u2019elles.<\/p>\n<p>R\u00e9pondre \u00e0 ce type de questions pose des difficult\u00e9s singuli\u00e8res aux juridictions. Cela s\u2019explique par le fait que le texte de la Convention contient bien peu d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui puissent servir d\u2019instructions et que, d\u2019autre part, les travaux pr\u00e9paratoires n\u2019indiquent pas qu\u2019il y ait eu de d\u00e9bat particulier sur la question et ne sont donc pas d\u2019un grand secours. Outre les r\u00e9f\u00e9rences limit\u00e9es du texte \u00e0 la \u00ab\u00a0guerre\u00a0\u00bb, la seule boussole qu\u2019il nous reste r\u00e9side dans les principes g\u00e9n\u00e9raux, le but et l\u2019objet de la Convention. Ce sont certes des \u00e9l\u00e9ments importants pour donner une direction g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation de la Convention, mais on comprend ais\u00e9ment pourquoi les avis sur la mani\u00e8re pr\u00e9cise de les appliquer \u00e0 la question sp\u00e9cifique soulev\u00e9e peuvent varier, et varient en effet.<\/p>\n<p>Le point de d\u00e9part de mon analyse est le constat que le texte de la Convention indique tr\u00e8s clairement qu\u2019il s\u2019applique en temps de guerre. Ainsi, l\u2019article 15 \u00a7 1 de la Convention offre la possibilit\u00e9 \u00e0 toute Haute Partie contractante de formuler une d\u00e9rogation \u00ab\u00a0en cas de guerre\u00a0\u00bb, et l\u2019article 15 \u00a7 2 \u00e9nonce qu\u2019\u00e0 titre exceptionnel une Haute Partie contractante peut d\u00e9roger \u00e0 l\u2019article 2 de la Convention \u00ab\u00a0pour le cas de d\u00e9c\u00e8s r\u00e9sultant d\u2019actes licites de guerre\u00a0\u00bb. \u00c0 n\u2019en pas douter, les auteurs de la Convention ont donc voulu garantir la protection des droits les plus fondamentaux, notamment le droit \u00e0 la vie consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019article 2, contre les \u00ab\u00a0actes de guerre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il est vrai que l\u2019on pourrait tenir pour limit\u00e9e cette prise en compte des \u00ab\u00a0actes de guerre\u00a0\u00bb dans le champ d\u2019application de la Convention. On pourrait l\u2019interpr\u00e9ter comme valable uniquement dans le cadre d\u2019une conception traditionnelle, territoriale, de la juridiction, cadrant pleinement avec l\u2019approche fondamentale d\u00e9velopp\u00e9e par la Cour en la mati\u00e8re. S\u2019appuyantsur les principes g\u00e9n\u00e9raux du droit international public, la Cour a toujours soulign\u00e9 que la juridiction envisag\u00e9e \u00e0 l\u2019article 1 comme une condition sine qua non de l\u2019application de la Convention devait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme \u00e9tantprincipalement territoriale (Catan et autres c.\u00a0R\u00e9publique de Moldova et Russie [GC], nos 43370\/04 et 2 autres, \u00a7 104, CEDH 2012). Une telle interpr\u00e9tation ne cr\u00e9e pas de difficult\u00e9 particuli\u00e8re avec le texte de la Convention. Elle consiste \u00e0 lire la Convention comme un trait\u00e9 international en vertu duquel un \u00c9tat contractant s\u2019engage \u00e0 garantir le droit \u00e0 la vie consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019article 2 de la Convention \u00e0 toute personne se trouvant sur son territoire, y compris en temps de guerre. Dans le cadre de cette interpr\u00e9tation, aucune obligation de ce type n\u2019existe lorsqu\u2019un \u00c9tat contractant utilise ses forces arm\u00e9es hors de son propre territoire.<\/p>\n<p>Tant que ce territoire se trouve hors du territoire couvert par la Convention, j\u2019accepte une telle interpr\u00e9tation. Une d\u00e9finition large de la juridiction extraterritoriale, couvrant tout conflit arm\u00e9 se produisant dans le monde,priverait facilement la notion de juridiction detoute existence v\u00e9ritablement autonome, comme le rel\u00e8ve la majorit\u00e9(paragraphe 134 de l\u2019arr\u00eat). Que cette d\u00e9finition large repose sur une approche relative \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019impact direct sur les personnes concern\u00e9es\u00a0\u00bb ou sur un autre lien juridictionnel interpr\u00e9t\u00e9 juridiquement, ellerendrait en fait les termes \u00ab\u00a0relevant de leur juridiction\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0superflus et d\u00e9nu\u00e9s de toute finalit\u00e9\u00a0\u00bb (Bankovi\u0107 et autres c. Belgique et autres (d\u00e9c.) [GC], no\u00a052207\/99, \u00a7 75, CEDH 2001\u2011XII). Par ailleurs, il n\u2019y a rien dans la r\u00e9daction de la Convention, et \u00e0 mon avis fort peu dans le comportement subs\u00e9quent des Hautes Parties contractantes, pour corroborer une d\u00e9finition aussi large de la juridiction extraterritoriale.<\/p>\n<p>Cela \u00e9tant, le probl\u00e8me que pose une interpr\u00e9tation \u00e9troite de la notion de juridiction \u2013\u00a0limitant celle-ci au territoire de l\u2019\u00c9tat contractant concern\u00e9\u00a0\u2013, c\u2019est que la pr\u00e9sente esp\u00e8ce n\u2019est pas une affaire dans laquelle un \u00c9tat contractant s\u2019est engag\u00e9 dans un conflit arm\u00e9 sur le territoire d\u2019une tierce partie. C\u2019est une affaire concernant un conflit arm\u00e9 entre deux Hautes Parties contractantes \u00e0 la Convention, sur le territoire de l\u2019une d\u2019elles. Lorsque l\u2019on appr\u00e9hende les choses sous cet angle \u2013\u00a0un conflit entre deux Hautes Parties contractantes se d\u00e9roulant sur le territoire de l\u2019une d\u2019elles\u00a0\u2013, l\u2019interpr\u00e9tation \u00e9troite de la juridiction se heurte \u00e0 des difficult\u00e9s majeures. Pareille interpr\u00e9tation doit admettre soit que l\u2019application de l\u2019article 2 de la Convention est in\u00e9gale, valant pour l\u2019un des protagonistes du conflit arm\u00e9 mais pas pour l\u2019autre, soit que cette disposition ne s\u2019applique \u00e0 aucun d\u2019eux. Ces deux options font na\u00eetre d\u2019importantes contradictions avec le texte explicite de la Convention, et\/ou avec les principes fondamentaux qui le sous-tendent et qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9nonc\u00e9s tant dans la Convention elle-m\u00eame que dans le cadre de son interpr\u00e9tation subs\u00e9quente par la Cour.<\/p>\n<p>Le gouvernement requ\u00e9rant s\u2019est appuy\u00e9 sur l\u2019une des exceptions au principe territorial d\u00e9finissant la notion dejuridiction telle qu\u2019\u00e9labor\u00e9e dans la jurisprudence de la Cour, \u00e0 savoir la doctrine du \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb (Al\u2011Skeini et autres c. Royaume-Uni [GC], no 55721\/07, \u00a7 138, CEDH\u00a02011). Il a plaid\u00e9 qu\u2019avant le conflit arm\u00e9, l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur contr\u00f4lait d\u00e9j\u00e0 une partie du territoire sur lequel ce conflit s\u2019est produit. Cet argument est difficile \u00e0 admettre. Toute tentative d\u2019application du crit\u00e8re du \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif avant le conflit\u00a0\u00bb dans une situation de conflit arm\u00e9 international se heurte \u00e0 un s\u00e9rieux obstacle d\u2019ordre conceptuel. Les op\u00e9rations militaires men\u00e9es par les forces arm\u00e9es d\u2019un \u00c9tat dans le cadre d\u2019un conflit arm\u00e9 international constituent, dans un sc\u00e9nario ordinaire, une attaque visant une zone que cet \u00c9tat ne contr\u00f4le pas, aux fins d\u2019en prendre le contr\u00f4le \u2013 argument avanc\u00e9 \u00e0 juste titre par le gouvernement d\u00e9fendeur. Telle \u00e9tait du reste la situation dans la pr\u00e9sente affaire. M\u00eame si l\u2019on essaye de concevoir une doctrine du \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb plus nuanc\u00e9e, celle-ci n\u2019offrira toujours pas un outil juridique efficace. En s\u2019effor\u00e7ant de prendre en compte la nature et la dynamique d\u2019un conflit militaire \u2013\u00a0avec des lignes qui bougent au niveau de l\u2019engagement et du contr\u00f4le sur le territoire\u00a0\u2013 pour appliquer une d\u00e9finition plus \u00e9troite du crit\u00e8re du \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb, on ne changera rien \u00e0 cet obstacle conceptuel essentiel. Le type de force militaire en cause en l\u2019esp\u00e8ce, c\u2019est-\u00e0-dire des bombardements et des pilonnages, est employ\u00e9 sur un territoire qui par d\u00e9finition n\u2019est pas contr\u00f4l\u00e9 par l\u2019\u00c9tat utilisant cette force.<\/p>\n<p>La doctrine du \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb n\u2019offrant pas de crit\u00e8re r\u00e9aliste dans le contexte d\u2019un conflit arm\u00e9, la Cour se trouve face au dilemme expos\u00e9 ci\u2011dessus. Une approche territoriale stricte signifierait qu\u2019un seul des \u00c9tats contractants \u2013\u00a0celui sur le territoire duquel se d\u00e9roule le conflit arm\u00e9\u00a0\u2013 se trouve li\u00e9 par ses obligations d\u00e9coulant de la Convention. Cette in\u00e9galit\u00e9 dans le partage des responsabilit\u00e9s est difficile \u00e0 admettre. Alors que les deux \u00c9tats contractants se sont engag\u00e9s \u00e0 respecter et \u00e0 prot\u00e9ger les droits consacr\u00e9s par la Convention, un seul d\u2019entre eux se trouverait li\u00e9 par cet engagement. Pareil aboutissement serait contraire aux principes fondamentaux de la Convention en tant que trait\u00e9 international en vertu duquel les \u00c9tats contractants s\u2019engagent par des obligations r\u00e9ciproques.<\/p>\n<p>L\u2019autre solution, celle d\u2019une application stricte du crit\u00e8re du \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb, exclurait l\u2019exercice de la juridiction par les deux parties au conflit arm\u00e9, car en g\u00e9n\u00e9ral aucune des deux ne contr\u00f4le r\u00e9ellement le th\u00e9\u00e2tre des hostilit\u00e9s arm\u00e9es, en particulier le territoire qui est bombard\u00e9 et pilonn\u00e9. En cons\u00e9quence, m\u00eame l\u2019\u00c9tat contractant sur le territoire duquel se d\u00e9roule le conflit arm\u00e9 n\u2019aurait pas la juridiction. Pareil r\u00e9sultat se heurterait au texte m\u00eame de la Convention, notamment l\u2019article 15 \u00a7\u00a7 1 et 2 (voir ci-dessus), et aurait pour effet de cr\u00e9er un vide juridique dans le syst\u00e8me de protection des droits de l\u2019homme, ce qui serait fonci\u00e8rement contraire \u00e0 un principe fondamental \u00e9tabli par la Cour au regard de la Convention.<\/p>\n<p>Les principes juridiques \u00e9voqu\u00e9s ci-dessus sont bien d\u00e9velopp\u00e9s dans la jurisprudence de la Cour. En interpr\u00e9tant la notion de juridiction au regard de la Convention, la Cour a insist\u00e9 sur deux \u00e9l\u00e9ments cruciaux. Premi\u00e8rement, elle a soulign\u00e9 que la Convention est un trait\u00e9 international r\u00e9gional assurant la protection et la garantie collective des droits consacr\u00e9s par la Convention dans un contexte essentiellement r\u00e9gional, et notamment dans l\u2019espace juridique des \u00c9tats contractants. Deuxi\u00e8mement, prenant en consid\u00e9ration l\u2019objet et le but de la Convention en tant que trait\u00e9 des droits de l\u2019homme, la Cour a insist\u00e9 sur les garanties d\u2019une protection effective des droits fondamentaux. Elle a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il ne peut pas exister de trous noirsdans le syst\u00e8me de protection des droits de l\u2019homme au sein de l\u2019espace juridique couvert par la Convention. Permettre leur existence serait en contradiction totale avec les principes fondamentaux de la Convention.<\/p>\n<p>Concernant le premier point, la Cour a en diff\u00e9rentes occasions exprim\u00e9 sa vision de la Convention en tant que trait\u00e9 multilat\u00e9ral en vertu duquel les \u00c9tats contractants s\u2019engagent par des obligations r\u00e9ciproques \u00e0 garantir les droits fondamentaux. Elle a d\u00e9clar\u00e9 ceci\u00a0: \u00ab\u00a0[\u00e0] la diff\u00e9rence des trait\u00e9s internationaux de type classique, la Convention d\u00e9borde le cadre de la simple r\u00e9ciprocit\u00e9 entre \u00c9tats contractants. En sus d\u2019un r\u00e9seau d\u2019engagements synallagmatiques bilat\u00e9raux, elle cr\u00e9e des obligations objectives qui, aux termes de son pr\u00e9ambule, b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019une \u00ab\u00a0garantie collective\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb (Irlande c. Royaume-Uni, 18 janvier 1978, \u00a7 239, s\u00e9rie A no\u00a025). La Cour a \u00e9galement dit qu\u2019elle \u00ab\u00a0doit tenir compte de la nature particuli\u00e8re de la Convention, instrument de l\u2019ordre public europ\u00e9en pour la protection des \u00eatres humains, et de sa mission, fix\u00e9e \u00e0 l\u2019article 19, celle d\u2019\u00ab\u00a0assurer le respect des engagements [pris par] les Hautes Parties contractantes\u00a0\u00bb et, de plus, que la Convention ne permet pas de \u00ab\u00a0lacune (&#8230;) dans le syst\u00e8me de protection des droits de l\u2019homme dans [la]r\u00e9gion[en question], car les individus qui y r\u00e9sident se verraient priv\u00e9s des garanties fondamentales de la Convention et de leur droit de demander \u00e0 une Haute Partie contractante de r\u00e9pondre des violations de leurs droits dans une proc\u00e9dure devant la Cour\u00a0\u00bb (Chypre c. Turquie [GC], no 25781\/94, \u00a7 78, CEDH 2001\u2011IV).<\/p>\n<p>Pour ces raisons, l\u2019interpr\u00e9tation de la Convention qui cadre le mieux avec son texte, qui offre une protection contre les \u00ab\u00a0actes de guerre\u00a0\u00bb, et avec les principes g\u00e9n\u00e9raux \u00e9tablis sur la base de celui-ci, excluant toute \u00ab\u00a0lacune\u00a0\u00bb dans la protection des droits de l\u2019homme, consisterait \u00e0 dire que les victimes all\u00e9gu\u00e9es des op\u00e9rations militaires men\u00e9es par l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur lors de la phase active des hostilit\u00e9s relevaient de sa juridiction. Si la juridiction d\u2019un \u00c9tat aux fins de l\u2019article 1 de la Convention est principalement territoriale, il existe bel et biendes circonstances exceptionnelles, au regard des engagements bilat\u00e9raux r\u00e9ciproques pris par les Parties contractantes pourgarantir de mani\u00e8re effective les droits \u00e9nonc\u00e9s dans la Convention, lorsqu\u2019un \u00c9tat contractant se livre \u00e0des actes de guerre sur son propre territoire ou sur le territoire d\u2019une autre Haute Partie contractante \u00e0 la Convention.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>OPINION EN PARTIE DISSIDENTE COMMUNE AUX JUGES YUDKIVSKA, PINTO DE ALBUQUERQUE ET CHANTURIA<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>(Traduction)<\/strong><\/p>\n<p>Table des mati\u00e8res<\/p>\n<p>1. Introduction<\/p>\n<p>1. Comme nos \u00e9minents coll\u00e8gues de la minorit\u00e9, nous consid\u00e9rons que les victimes des op\u00e9rations militaires men\u00e9es par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie au cours de la phase active des hostilit\u00e9s (du 8 au 12 ao\u00fbt 2008) relevaient de la juridiction de cet \u00e9tat aux fins de l\u2019article 1 de la Convention europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme (\u00ab\u00a0la Convention\u00a0\u00bb), raison pour laquelle nous avons vot\u00e9 pour le rejet de l\u2019exception pr\u00e9liminaire soulev\u00e9e par l\u2019\u00e9tat d\u00e9fendeur sur ce point. Nous tenons \u00e0 pr\u00e9ciser que si une majorit\u00e9 s\u2019\u00e9tait d\u00e9gag\u00e9e pour franchir le seuil de comp\u00e9tence relativement aux \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s au cours de la phase active des hostilit\u00e9s, nous aurions vot\u00e9 pour la pleine application de l\u2019article 2 de la Convention aux \u00e9v\u00e9nements en question. C\u2019est pourquoi nous nous attacherons ici \u00e0 exposer nos vues sur l\u2019interaction entre la Convention (et en particulier les obligations mat\u00e9rielles d\u00e9coulant de l\u2019article 2) et le droit international humanitaire dans le contexte d\u2019un conflit arm\u00e9 international. Cette clarification nous para\u00eet indispensable compte tenu de la confusion qui caract\u00e9rise la jurisprudence sur cette question extr\u00eamement d\u00e9licate.<\/p>\n<p>2. L\u2019interaction entre la Convention et le droit international humanitaire<\/p>\n<p>a. La protection pr\u00e9ventive des civils dans le sud-est de la Turquie<\/p>\n<p>2. La Cour a souvent \u00e9t\u00e9 appel\u00e9e \u00e0 examiner les obligations mat\u00e9rielles impos\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9tat par l\u2019article 2 de la Convention dans un contexte de conflits arm\u00e9s non internationaux, comme ceux qui ont oppos\u00e9 les forces de s\u00e9curit\u00e9 turques et les membres du PKK dans le sud-est de la Turquie. Dans l\u2019arr\u00eat de principe Ergi c. Turquie[73], la Cour a recherch\u00e9 si les forces de l\u2019ordre avaient men\u00e9 et conduit l\u2019op\u00e9ration litigieuse en faisant tout pour \u00ab\u00a0\u00e9viter, ou r\u00e9duire au minimum, les risques pesant sur la vie des villageois, y compris ceux \u00e9manant de membres arm\u00e9s du PKK pris dans l\u2019embuscade[74]\u00a0\u00bb, puisque, conform\u00e9ment au principe de pr\u00e9caution, l\u2019\u00e9tat est tenu de prot\u00e9ger les civils contre le risque d\u2019\u00eatre pris pour cible par ses agents ou les forces ennemies[75], et elle a conclu que \u00ab\u00a0l\u2019on p[ouvait] raisonnablement d\u00e9duire que des pr\u00e9cautions suffisantes n\u2019[avaient] pas \u00e9t\u00e9 prises pour \u00e9pargner la vie de la population civile[76]\u00a0\u00bb. Bien qu\u2019elle ait r\u00e9affirm\u00e9 dans l\u2019arr\u00eat Ahmet \u00d6zkan et autres c. Turquie[77] le principe formul\u00e9 dans l\u2019arr\u00eat Ergi, la Cour a abouti \u00e0 la conclusion oppos\u00e9e, estimant que l\u2019ouverture d\u2019un feu nourri par l\u2019arm\u00e9e turque sur un village du sud-est de la Turquie avait \u00e9t\u00e9 absolument n\u00e9cessaire \u00e0 des fins de protection de la vie, car les forces de s\u00e9curit\u00e9 avaient essuy\u00e9 des tirs de villageois et s\u2019\u00e9taient efforc\u00e9es de r\u00e9duire au minimum les pertes en vies humaines dans la population civile. La Cour s\u2019est exprim\u00e9e ainsi\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(&#8230;) la r\u00e9action tactique des forces de s\u00e9curit\u00e9 aux coups de feu tir\u00e9s initialement du village dans leur direction le 20 f\u00e9vrier 1993 ne peut \u00eatre qualifi\u00e9e d\u2019usage disproportionn\u00e9 de la force. Cette conclusion repose \u00e9galement sur le fait qu\u2019aucun civil n\u2019a \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 par le feu nourri ouvert par les forces de s\u00e9curit\u00e9, \u00e0 l\u2019exception de Abide Ekin.[78]\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>3. Il ressort principalement de ces deux arr\u00eats que la Cour, sous l\u2019influence du droit international humanitaire[79], op\u00e8re une distinction entre la vie des combattants et celle des civils en l\u00e9gitimant le recours \u00e0 la force meurtri\u00e8re contre les premiers et en cherchant \u00e0 r\u00e9duire au minimum les pertes humaines parmi les seconds. Par cette application implicite du droit international humanitaire, la Cour s\u2019\u00e9carte clairement du principe fondamental du droit des droits de l\u2019homme \u2013 \u00e9nonc\u00e9 \u00e0 l\u2019article 2 de la Convention \u2013 selon lequel le recours \u00e0 la force meurtri\u00e8re contre tout individu, qu\u2019il soit civil ou combattant, ne peut se justifier que s\u2019il est absolument n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>b. L\u2019interdiction de l\u2019utilisation massive d\u2019armes frappant sans discrimination \u00e0 Grozny<\/p>\n<p>4. L\u2019influence du droit international humanitaire sur l\u2019interpr\u00e9tation de la Convention se fait \u00e9galement sentir dans les affaires portant sur le conflit en Tch\u00e9tch\u00e9nie. Initialement, dans l\u2019affaireIssa\u00efeva c. Russie[80], la Cour a consid\u00e9r\u00e9 que le conflit \u00e0 Grozny s\u2019\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9 \u00ab\u00a0hors temps de guerre\u00a0\u00bb et que la situation devait \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9e \u00ab\u00a0\u00e0 l\u2019aune d\u2019un contexte juridique normal\u00a0\u00bb, car \u00ab\u00a0[n]i la loi martiale ni l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9cr\u00e9t\u00e9s en Tch\u00e9tch\u00e9nie, et aucune d\u00e9rogation n\u2019avait \u00e9t\u00e9 notifi\u00e9e au titre de l\u2019article\u00a015 de la Convention[81]\u00a0\u00bb. Elle n\u2019en a pas moins jug\u00e9 que \u00ab\u00a0l\u2019utilisation massive d\u2019armes frappant sans discrimination\u00a0\u00bbdans une zone habit\u00e9e \u00e9tait incompatible avec les exigences de pr\u00e9caution \u00e0 observer en cas d\u2019usage de la force l\u00e9tale par des agents de l\u2019\u00c9tat et qu\u2019elle emportait de ce fait violation de l\u2019article 2[82]. Or ce constat de violation reposait sur la fausse qualification d\u2019\u00ab\u00a0arme frappant sans discrimination[83]\u00a0\u00bb \u2013 notion clairement d\u00e9finie par le droit international humanitaire[84] \u2013 donn\u00e9e par la Cour aux bombes a\u00e9riennes qui avaient tu\u00e9 les proches de la requ\u00e9rante.<\/p>\n<p>5. Dans l\u2019affaire Issa\u00efeva, Youssoupova et Baza\u00efeva c. Russie[85], la Cour s\u2019est rapproch\u00e9e des normes du droit international humanitaire en admettant que<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(&#8230;) la situation qui r\u00e9gnait en Tch\u00e9tch\u00e9nie \u00e0 l\u2019\u00e9poque des faits obligeait l\u2019\u00e9tat \u00e0 prendre des mesures exceptionnelles pour regagner le contr\u00f4le de la r\u00e9publique et mettre fin \u00e0 l\u2019insurrection arm\u00e9e ill\u00e9gale. Sans doute ces mesures pouvaient-elles impliquer le d\u00e9ploiement d\u2019avions militaires \u00e9quip\u00e9s d\u2019armes de combat lourdes. La Cour est \u00e9galement dispos\u00e9e \u00e0 reconna\u00eetre qu\u2019une attaque par des groupes arm\u00e9s ill\u00e9gaux sur les avions \u00e9tait de nature \u00e0 justifier le recours \u00e0 la force meurtri\u00e8re, la situation relevant alors en effet du paragraphe 2 de l\u2019article 2 de la Convention[86].\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Bien que le gouvernement d\u00e9fendeur n\u2019ait produit aucune preuve tangible propre \u00e0 justifier le comportement des forces arm\u00e9es, la Cour a pr\u00e9sum\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait \u00ab\u00a0raisonnable\u00a0\u00bb, pour les militaires russes, d\u2019\u00ab\u00a0estimer\u00a0\u00bbqu\u2019ils se trouvaient confront\u00e9s \u00e0 une attaque ou \u00e0 un risque d\u2019attaque d\u2019insurg\u00e9s ill\u00e9gaux tch\u00e9tch\u00e8nes qui tenaient la ville de Grozny. Sur cette base, la Cour a admis que la frappe a\u00e9rienne russe constituait une r\u00e9ponse l\u00e9gitime, alors m\u00eame qu\u2019aucune menace imminente ne pesait sur les forces russes[87]. Pourtant, elle a consid\u00e9r\u00e9 que l\u2019op\u00e9ration men\u00e9e pr\u00e8s du village de Chaami-Yourt n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9e et ex\u00e9cut\u00e9e avec \u00ab\u00a0les pr\u00e9cautions n\u00e9cessaires \u00e0 la protection des vies civiles[88]\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>6. Cette jurisprudence malencontreuse n\u2019est pas sans poser probl\u00e8me d\u2019un point de vue pratique. Outre qu\u2019elle porte atteinte au crit\u00e8re de la n\u00e9cessit\u00e9 absolue dans les affaires relevant de l\u2019article 2, elle donne une l\u00e9gitimit\u00e9 aux attaques militaires effectu\u00e9es en l\u2019absence de menace imm\u00e9diate. La diminution de la protection garantie par l\u2019article 2 dans les conflits arm\u00e9s internes est aggrav\u00e9e par le fait que la Cour ne donne pas de d\u00e9finition des civils, des combattants et des armes frappant sans discrimination, supposant apparemment que ces notions ont la m\u00eame signification qu\u2019en droit international humanitaire. De surcro\u00eet, la Cour ne se livre pas \u00e0 une analyse approfondie de la nature de chacun des conflits arm\u00e9s pour justifier l\u2019applicabilit\u00e9 d\u2019un ensemble sp\u00e9cifique de r\u00e8gles relevant du droit international humanitaire. Elle n\u2019\u00e9tablit donc pas la distinction qui s\u2019impose entre les conflits arm\u00e9s et d\u2019autres interventions militaires, telles que les op\u00e9rations antiterroristes, encourageant ainsi l\u2019indiscipline et les man\u0153uvres politiques des Parties contractantes qui seraient tent\u00e9es d\u2019invoquer cette jurisprudence moins protectrice en dehors du contexte d\u2019un conflit arm\u00e9.<\/p>\n<p>c. Le principe \u00e9nonc\u00e9 dans l\u2019arr\u00eat Varnava et autres<\/p>\n<p>7. C\u2019est \u00e0 l\u2019occasion de son examen du conflit arm\u00e9 qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 \u00e0 Chypre que la Cour a formul\u00e9 le principe g\u00e9n\u00e9ral r\u00e9gissant les relations entre les garanties consacr\u00e9es par la Convention et les r\u00e8gles du droit international humanitaire. \u00c9trangement, dans l\u2019affaire Varnava et autres c.\u00a0Turquie[89], o\u00f9 \u00e9taient en cause les obligations proc\u00e9durales d\u00e9coulant pour l\u2019\u00e9tat d\u00e9fendeur de l\u2019article 2 de la Convention, la Cour a \u00e9nonc\u00e9 un principe mat\u00e9riel en ces termes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019article 2 doit \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 dans la mesure du possible \u00e0 la lumi\u00e8re des principes du droit international, notamment des r\u00e8gles du droit international humanitaire, qui jouent un r\u00f4le indispensable et universellement reconnu dans l\u2019att\u00e9nuation de la sauvagerie et de l\u2019inhumanit\u00e9 des conflits arm\u00e9s (Loizidou, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 43). La Grande Chambre souscrit donc au raisonnement de la chambre selon lequel dans une zone de conflit international les \u00e9tats contractants doivent prot\u00e9ger la vie de ceux qui ne sont pas ou plus engag\u00e9s dans les hostilit\u00e9s, ce qui requiert notamment de fournir une assistance m\u00e9dicale aux bless\u00e9s. Quant \u00e0 ceux qui meurent au combat ou succombent \u00e0 leurs blessures, l\u2019obligation de rendre des comptes implique que leurs corps soient correctement inhum\u00e9s et que les autorit\u00e9s collectent et communiquent des informations sur l\u2019identit\u00e9 et le sort des int\u00e9ress\u00e9s ou autorisent des organes tels que le CICR \u00e0 le faire[90].\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>8. En se pronon\u00e7ant ainsi, la Cour a clairement rejet\u00e9 la th\u00e8se voulant que le droit international humanitaire supplante la Convention en p\u00e9riode de conflit arm\u00e9. Elle a au contraire \u00e9nonc\u00e9 une r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale d\u2019interpr\u00e9tation en vertu de laquelle le droit \u00e0 la vie garanti par la Convention doit, si possible (\u00ab\u00a0dans la mesure du possible\u00a0\u00bb), \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 en harmonie avec le droit international humanitaire, que l\u2019article 15 ait \u00e9t\u00e9 ou non invoqu\u00e9. La Cour internationale de justice avait d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9 un principe identique en d\u00e9clarant que \u00ab c\u2019est uniquement au regard du droit applicable dans les conflits arm\u00e9s, et non au regard des dispositions du pacte lui-m\u00eame, que l\u2019on pourra dire si tel cas de d\u00e9c\u00e8s provoqu\u00e9 par l\u2019emploi d\u2019un certain type d\u2019armes au cours d\u2019un conflit arm\u00e9 doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une privation arbitraire de la vie contraire \u00e0 l\u2019article 6 du pacte\u00a0\u00bb, et en rejetant l\u2019id\u00e9e selon laquelle les r\u00e8gles du droit international humanitaire neutralisent enti\u00e8rement le Pacte international relatif aux droits civils et politiques[91]. Par la suite, le Comit\u00e9 des droits de l\u2019homme[92] et la Commission interam\u00e9ricaine des droits de l\u2019homme[93] ont repris ce principe \u00e0 leur compte.<\/p>\n<p>3. La subversion de la Convention par le droit international humanitaire<\/p>\n<p>a. Les d\u00e9rogations \u00e0 l\u2019exigence de n\u00e9cessit\u00e9 absolue<\/p>\n<p>9. Cela dit, les d\u00e9rogations ponctuelles \u00e0 l\u2019exigence de n\u00e9cessit\u00e9 absolue \u00e9nonc\u00e9e \u00e0 l\u2019article 2 de la Convention admises par la Cour ne sont pas justifi\u00e9es par un raisonnement de principe. Sur ce point, nous nous devons de mentionner qu\u2019en une occasion, dans une affaire de prise d\u2019otages tragiquement c\u00e9l\u00e8bre dirig\u00e9e contre la Russie, la Cour est all\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9clarer que l\u2019exigence de n\u00e9cessit\u00e9 absolue peut \u00eatre \u00e9cart\u00e9e \u00ab\u00a0lorsque certains aspects de la situation \u00e9chappent largement \u00e0 l\u2019expertise de la Cour et que les autorit\u00e9s ont d\u00fb agir dans des d\u00e9lais extr\u00eamement serr\u00e9s et n\u2019exer\u00e7aient qu\u2019un contr\u00f4le minimal sur la situation[94]\u00a0\u00bb. \u00c0 nos yeux, il est inacceptable d\u2019employer un crit\u00e8re aussi impr\u00e9cis pour \u00e9carter une exigence expresse de la Convention \u2013 l\u2019exigence de n\u00e9cessit\u00e9 absolue \u2013 en vue de justifier le recours \u00e0 la force meurtri\u00e8re. Cette impr\u00e9cision est aggrav\u00e9e par l\u2019argument surprenant avanc\u00e9 par la Cour, selon lequel le gaz soporifique utilis\u00e9 contre les otages et les preneurs d\u2019otages n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 employ\u00e9 de mani\u00e8re indiscrimin\u00e9e malgr\u00e9 son caract\u00e8re \u00ab\u00a0potentiellement mortel\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0car il avait laiss\u00e9 aux otages une forte chance de survie, tributaire de l\u2019efficacit\u00e9 des efforts de secours d\u00e9ploy\u00e9s par les autorit\u00e9s[95]\u00a0\u00bb. Bien que le gaz soporifique utilis\u00e9 par les forces de s\u00e9curit\u00e9 russes f\u00fbt par nature une arme frappant sans discrimination puisque les effets des substances chimiques vaporis\u00e9es sur l\u2019ensemble des personnes \u2013 otages et preneurs d\u2019otages confondus \u2013 enferm\u00e9es dans le th\u00e9\u00e2tre de Moscou \u00e9taient incontr\u00f4lables, la Cour les a \u00e9valu\u00e9s en tenant compte d\u2019hypoth\u00e9tiques\u00a0\u00ab\u00a0efforts de secours\u00a0\u00bb d\u00e9ploy\u00e9s par les autorit\u00e9s. Elle a ainsi d\u00e9natur\u00e9 la qualification d\u2019arme frappant sans discrimination, comme si cette notion pouvait d\u00e9pendre de la possibilit\u00e9 de secourir les victimes ex post facto. Elle a \u00e9t\u00e9 encore plus impr\u00e9cise dans ses propos lorsqu\u2019elle a reconnu retenir \u00ab\u00a0diff\u00e9rents degr\u00e9s de contr\u00f4le\u00a0\u00bb quant \u00e0 l\u2019exigence de n\u00e9cessit\u00e9 absolue[96].<\/p>\n<p>10. Il arrive donc \u00e0 la Cour d\u2019infl\u00e9chir ses principes relatifs \u00e0 l\u2019exigence de n\u00e9cessit\u00e9 absolue sans justification suffisante. En d\u2019autres occasions, elle les applique dans toute leur rigueur. Dans certaines affaires relatives au conflit arm\u00e9 en Tch\u00e9tch\u00e9nie, elle a appliqu\u00e9 le principe de n\u00e9cessit\u00e9 absolue sous sa forme ordinaire, sans \u00e9tablir de distinction entre combattants et civils. Par exemple, dans l\u2019arr\u00eat Esmukhambetov et autres c. Russie, elle s\u2019est prononc\u00e9e ainsi :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(&#8230;) le Gouvernement n\u2019a pas d\u00e9montr\u00e9 avoir apport\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9valuation de ces renseignements et \u00e0 la pr\u00e9paration de l\u2019op\u00e9ration du 12 septembre 1999 le degr\u00e9 de pr\u00e9caution n\u00e9cessaire pour \u00e9viter ou r\u00e9duire, autant que faire se peut, les risques de pertes humaines, tant parmi les individus vis\u00e9s par les mesures litigieuses que parmi les civils, et pour r\u00e9duire au minimum le recours \u00e0 la force meurtri\u00e8re (McCann, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 194 et 201). En particulier, en ce qui concerne l\u2019argument du Gouvernement tir\u00e9 de l\u2019article 2 \u00a7 2 b) de la Convention, la Cour estime que le d\u00e9ploiement d\u2019avions de combat \u00e9quip\u00e9s d\u2019armes lourdes est en soi manifestement disproportionn\u00e9 par rapport au but vis\u00e9, \u00e0 savoir l\u2019arrestation r\u00e9guli\u00e8re d\u2019un individu[97]\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>11. La Cour a suivi la m\u00eame approche dans l\u2019arr\u00eat Kerimova et autres c.\u00a0Russie, d\u00e9clarant qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas convaincue que \u00ab\u00a0le degr\u00e9 de pr\u00e9caution n\u00e9cessaire avait \u00e9t\u00e9 apport\u00e9 aux op\u00e9rations des 2 et 19 octobre 1999 pour \u00e9viter ou r\u00e9duire, autant que faire se peut, le risque de pertes humaines, tant parmi les individus vis\u00e9s par les mesures litigieuses que parmi les civils[98]\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>12. Enfin, dans un certain nombre d\u2019affaires concernant la Tch\u00e9tch\u00e9nie, la Cour a refus\u00e9 de sanctionner des violations flagrantes du volet mat\u00e9riel de l\u2019article 2, au motif qu\u2019elle ne pouvait d\u00e9terminer si les dommages subis par les requ\u00e9rants ou leurs proches \u00e9taient imputables aux agents de l\u2019\u00e9tat ou aux rebelles, au m\u00e9pris du principe de pr\u00e9caution \u00e9nonc\u00e9 dans des affaires dirig\u00e9es contre la Turquie, pourtant similaires du point de vue des faits[99].<\/p>\n<p>13. Il va sans dire que la doctrine selon laquelle les obligations d\u00e9coulant de la Convention peuvent \u00eatre \u00ab\u00a0fractionn\u00e9es et adapt\u00e9es\u00a0\u00bb aux exigences particuli\u00e8res de telle ou telle situation lorsque des agents de l\u2019\u00e9tat op\u00e8rent hors de son territoire[100] a fait le lit de cette f\u00e2cheuse situation. Nous d\u00e9plorons que la Cour n\u2019ait pas lev\u00e9 dans la pr\u00e9sente affaire l\u2019incertitude qui p\u00e8se sur la port\u00e9e et le contenu des obligations de l\u2019\u00e9tat dans le cadre d\u2019op\u00e9rations militaires, et qu\u2019elle ait au contraire compromis \u00ab\u00a0la reconnaissance et l\u2019application universelles et effectives[101]\u00a0\u00bb des droits \u00e9nonc\u00e9s dans la Convention et aggrav\u00e9 l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 juridique par une jurisprudence incoh\u00e9rente sur les interactions entre la Convention et le droit international humanitaire.<\/p>\n<p>b. La n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un r\u00e9gime d\u00e9rogatoire<\/p>\n<p>14. Le seul moyen de clarifier la jurisprudence de la Cour en la mati\u00e8re consiste \u00e0 lire la Convention comme un tout, comme le veut l\u2019article 31 \u00a7 2 de la Convention de Vienne sur le droit des trait\u00e9s, et \u00e0 donner au terme \u00ab\u00a0guerre\u00a0\u00bb employ\u00e9 \u00e0 l\u2019article 15 de la Convention le sens de \u00ab\u00a0conflit arm\u00e9\u00a0\u00bb, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un conflit arm\u00e9 international ou d\u2019un conflit arm\u00e9 non international \u2013 entre un \u00e9tat et un acteur non \u00e9tatique \u2013 atteignant le seuil d\u2019intensit\u00e9 requis pour entra\u00eener l\u2019application du droit international humanitaire. Le fait que l\u2019article 15 soit la seule disposition de la Convention \u00e0 mentionner la guerre ne r\u00e9sulte pas d\u2019un choix hasardeux des p\u00e8res de la Convention. L\u2019article 15 vise pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 autoriser les \u00c9tats \u00e0 d\u00e9roger \u00e0 leurs obligations conventionnelles notamment en temps de \u00ab\u00a0guerre\u00a0\u00bb, et donc en cas de conflit arm\u00e9, ou d\u2019\u00ab\u00a0autre danger public mena\u00e7ant la vie de la nation\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0dans la stricte mesure o\u00f9 la situation l\u2019exige et \u00e0 la condition que ces mesures ne soient pas en contradiction avec les autres obligations d\u00e9coulant du droit international\u00a0\u00bb. L\u2019article 15 \u00a7 2 pr\u00e9cise quelle branche du droit international est applicable en pareille situation dans le contexte de l\u2019article 2, puisqu\u2019il n\u2019autorise aucune d\u00e9rogation \u00e0 cette disposition \u00ab sauf pour le cas de d\u00e9c\u00e8s r\u00e9sultant d\u2019actes licites de guerre\u00a0\u00bb. Il y a l\u00e0 un renvoi explicite au droit international humanitaire en ce qui concerne la possibilit\u00e9 de d\u00e9roger \u00e0 l\u2019article 2. Autrement dit, ayant \u00e0 l\u2019esprit l\u2019importance fondamentale du droit \u00e0 la vie, les Parties contractantes ont exprim\u00e9 de la mani\u00e8re la plus claire leur volont\u00e9 de faire de la d\u00e9rogation permise par l\u2019article 15 le seul m\u00e9canisme autorisant la Cour \u00e0 \u00e9tendre les exceptions \u00e0 l\u2019article 2 \u00e0 la lumi\u00e8re du droit international humanitaire.<\/p>\n<p>15. Il s\u2019ensuit qu\u2019apr\u00e8s avoir d\u00e9rog\u00e9 aux obligations que leur impose l\u2019article 2, les \u00c9tats peuvent avoir recours \u00e0 la force meurtri\u00e8re dans les conflits arm\u00e9s, dans les conditions pr\u00e9vues par le droit international humanitaire, et qu\u2019ils ne sont tenus d\u2019enqu\u00eater sur des d\u00e9c\u00e8s ou des blessures potentiellement l\u00e9tales qu\u2019en cas de suspicion de violation du droit international humanitaire, ce qui ram\u00e8ne l\u2019\u00e9tendue de leur obligation proc\u00e9durale \u00e0 un niveau plus facile \u00e0 ma\u00eetriser et renforce en m\u00eame temps l\u2019efficacit\u00e9 de l\u2019application du droit international humanitaire[102]. L\u2019exigence de proportionnalit\u00e9 \u00e9nonc\u00e9e \u00e0 l\u2019article 15 (\u00ab\u00a0dans la stricte mesure o\u00f9 la situation l\u2019exige\u00a0\u00bb) permet de tenir compte dans une certaine mesure des n\u00e9cessit\u00e9s militaires, tout en imposant au recours \u00e0 la force un cadre normatif moins permissif que celui du droit international humanitaire et en garantissant surtout l\u2019indispensable contr\u00f4le de la Cour sur les op\u00e9rations militaires men\u00e9es dans le cadre d\u2019un conflit arm\u00e9. La Cour ne doit donc pas reconna\u00eetre aux \u00c9tats une ample marge d\u2019appr\u00e9ciation pour d\u00e9cider de la pr\u00e9sence d\u2019un \u00e9v\u00e9nement justifiant l\u2019application de l\u2019article 15 (une guerre, un conflit arm\u00e9, ou un autre danger public mena\u00e7ant la vie de la nation) ou de la nature, de l\u2019\u00e9tendue et de la n\u00e9cessit\u00e9 de maintenir le r\u00e9gime d\u00e9rogatoire, sous peine de renoncer \u00e0 son pouvoir de faire respecter le noyau de la Convention en p\u00e9riode de troubles, pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 il est le plus n\u00e9cessaire[103]. Plus la marge d\u2019appr\u00e9ciation est large, plus le contr\u00f4le de la Cour risque d\u2019\u00eatre incoh\u00e9rent et moins les orientations donn\u00e9es aux Parties contractantes sont strictes. La Cour ne doit pas permettre aux Parties contractantes de c\u00e9der \u00e0 la tentation d\u2019\u00e9tendre leurs pouvoirs en adoptant des mesures d\u2019urgence lorsque la situation peut encore \u00eatre ma\u00eetris\u00e9e sous le r\u00e9gime du droit commun. Les modifications apport\u00e9es aux obligations conventionnelles avec l\u2019aval de la Cour doivent \u00eatre limit\u00e9es au contexte sp\u00e9cifique du r\u00e9gime d\u00e9rogatoire et ne peuvent \u00eatre \u00e9tendues \u00e0 la jurisprudence g\u00e9n\u00e9rale de la Cour.<\/p>\n<p>16. On pourrait soutenir que l\u2019interpr\u00e9tation holistique de la Convention permet d\u2019interpr\u00e9ter \u00e0 leur tour certaines dispositions du droit international humanitaire (telles que les articles 48, 51, 52 et 57 du Protocole I) comme des exceptions \u00e0 l\u2019interdiction d\u2019infliger intentionnellement la mort pos\u00e9e par l\u2019article 2 \u00a7 1, au-del\u00e0 de celles \u00e9num\u00e9r\u00e9es \u00e0 l\u2019article 2 \u00a7 2. Ce raisonnement simpliste, qui entend se dispenser du r\u00e9gime d\u00e9rogatoire en temps de conflit arm\u00e9, est inacceptable en ce qu\u2019il n\u00e9glige certains \u00e9l\u00e9ments.<\/p>\n<p>17. En premier lieu, il existe un conflit irr\u00e9m\u00e9diable entre l\u2019article 2 de la Convention et les dispositions pertinentes du droit international humanitaire applicables aux op\u00e9rations militaires. En particulier, les termes de l\u2019article\u00a02\u00a0\u00a7 1, selon lesquels \u00ab\u00a0la mort ne peut \u00eatre inflig\u00e9e \u00e0 quiconque intentionnellement\u00a0\u00bb, sont incompatibles avec les dispositions pertinentes du droit international humanitaire qui encadrent les conflits arm\u00e9s. Ces derni\u00e8res autorisent un \u00e9tat \u00e0 prendre d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment pour cible les forces arm\u00e9es d\u2019un \u00e9tat ennemi en tant que telles, qu\u2019elles repr\u00e9sentent ou non une menace et qu\u2019elles soient ou non impliqu\u00e9es dans les hostilit\u00e9s au moment o\u00f9 elles sont prises pour cible, sous r\u00e9serve du respect des principes de distinction, de pr\u00e9caution et de proportionnalit\u00e9. En outre, les exceptions pr\u00e9vues \u00e0 l\u2019article 2 \u00a7 2 sont limitatives et ne couvrent pas les d\u00e9c\u00e8s survenus lors d\u2019un conflit arm\u00e9 international, qui diff\u00e8re, par sa nature m\u00eame, des \u00e9meutes ou des insurrections survenant sur le territoire national. Enfin, les crit\u00e8res de\u00a0\u00ab\u00a0n\u00e9cessit\u00e9 absolue\u00a0\u00bb du recours \u00e0 la force et de \u00ab\u00a0stricte proportionnalit\u00e9\u00a0\u00bb appliqu\u00e9s dans la jurisprudence de la Cour relative \u00e0 l\u2019article 2[104] sont enti\u00e8rement diff\u00e9rents des notions sp\u00e9cifiques de n\u00e9cessit\u00e9 militaire et de proportionnalit\u00e9 employ\u00e9es par le droit international humanitaire[105].<\/p>\n<p>18. En somme, si les \u00e9tats \u00e9prouvent des difficult\u00e9s \u00e0 s\u2019acquitter de leurs obligations au titre de l\u2019article 2 dans le cadre d\u2019un conflit arm\u00e9, qu\u2019il se d\u00e9roule sur leur territoire ou \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, en Europe ou ailleurs, la seule possibilit\u00e9 qui s\u2019ouvre \u00e0 eux consiste \u00e0 d\u00e9roger \u00e0 la Convention en respectant \u00e0 la fois la clause de proportionnalit\u00e9 contenue dans l\u2019article 15 (\u00ab\u00a0dans la stricte mesure o\u00f9 la situation l\u2019exige\u00a0\u00bb) et leurs \u00ab\u00a0autres obligations d\u00e9coulant du droit international\u00a0\u00bb, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment du droit international humanitaire, qui accorde \u00e0 la protection des droits le plus faible niveau de garantie acceptable.<\/p>\n<p>c. La remise en cause de l\u2019arr\u00eat Hassan c. Royaume-Uni<\/p>\n<p>19. Il est vrai que dans l\u2019affaire Hassan c. Royaume-Uni, la pratique des \u00c9tats qui consiste \u00e0 ne pas formuler de d\u00e9rogation avait conduit la Cour \u00e0 admettre que l\u2019absence de d\u00e9p\u00f4t d\u2019une d\u00e9rogation formelle au titre de l\u2019article 15 de la Convention ne l\u2019emp\u00eachait pas de tenir compte du contexte et des r\u00e8gles du droit international humanitaire applicables pour interpr\u00e9ter et appliquer l\u2019article 5 dans le cadre d\u2019un conflit arm\u00e9 international se d\u00e9roulant hors du territoire europ\u00e9en[106]. La Cour avait assorti cette conclusion de la r\u00e9serve suivante\u00a0: \u00ab\u00a0les dispositions de l\u2019article 5 ne seront interpr\u00e9t\u00e9es et appliqu\u00e9es \u00e0 la lumi\u00e8re des r\u00e8gles pertinentes du droit international humanitaire que si l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur le demande express\u00e9ment[107]\u00a0\u00bb. Nous ne partageons pas ce point de vue.<\/p>\n<p>20. En se livrant dans l\u2019arr\u00eat Hassan \u00e0 une interpr\u00e9tation manifestement contra legem de la liste exhaustive des motifs autorisant la privation de libert\u00e9 contenue dans l\u2019article 5, au m\u00e9pris non seulement la lettre du texte de cette disposition mais aussi de l\u2019esprit de celui-ci[108], la majorit\u00e9 a rendu l\u2019article 15 inop\u00e9rant pour ce qui est du droit \u00e0 la libert\u00e9 en p\u00e9riode de conflit arm\u00e9 international se d\u00e9roulant hors du territoire europ\u00e9en (et a\u00a0fortiori en Europe). Cette lecture de l\u2019article 5 repose sur une interpr\u00e9tation inconsid\u00e9r\u00e9e d\u2019une pratique \u00e9tatique qui revient \u00e0 permettre aux \u00c9tats d\u2019affaiblir les normes de protection des droits de l\u2019homme en se contentant de les ignorer[109]. Pire encore, la r\u00e9serve formul\u00e9e par la Cour autorise l\u2019\u00e9tat d\u00e9fendeur \u00e0 choisir ex post facto les normes juridiques au regard desquelles il sera jug\u00e9 ou, pour le dire autrement, \u00e0 manipuler purement et simplement le r\u00e9gime juridique applicable. Cette doctrine est inacceptable en ce qu\u2019elle abandonne l\u2019effectivit\u00e9 de la Convention aux Parties contractantes, pendant que celles-ci feignent de demeurer tenues de s\u2019y conformer. Il est tout aussi inacceptable de soutenir que dans l\u2019arr\u00eat Hassan, la majorit\u00e9 a \u00e9vit\u00e9 \u00e0 la Convention et \u00e0 la protection conf\u00e9r\u00e9e par son article 5 d\u2019\u00eatre totalement supplant\u00e9es par la qualification de lex specialis donn\u00e9e au droit international humanitaire par le gouvernement d\u00e9fendeur[110]. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un argument ad terrorem, qui conduit \u00e0 se r\u00e9signer \u00e0 une solution regrettable pour la seule raison qu\u2019elle aurait pu \u00eatre bien pire.<\/p>\n<p>21. En tout \u00e9tat de cause, \u00e0 supposer m\u00eame, pour les besoins de la discussion, que la solution donn\u00e9e \u00e0 l\u2019affaire Hassan soit juste, nous estimons que la pr\u00e9sente affaire s\u2019en distingue. Dans l\u2019affaire Hassan, la Cour a estim\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait possible, dans le contexte d\u2019un conflit arm\u00e9 international se d\u00e9roulant hors du territoire europ\u00e9en, de concilier la \u00ab\u00a0r\u00e9gularit\u00e9\u00a0\u00bb d\u2019une privation de libert\u00e9 impos\u00e9e en vertu des pouvoirs conf\u00e9r\u00e9s par le droit international humanitaire et \u00ab\u00a0le but fondamental de l\u2019article 5 \u00a7 1, qui est de prot\u00e9ger l\u2019individu contre l\u2019arbitraire[111]\u00a0\u00bb. Toutefois, comme indiqu\u00e9 plus haut, les garanties pr\u00e9vues \u00e0 l\u2019article 2 de la Convention sont incompatibles avec les r\u00e8gles pertinentes du droit international humanitaire. Le fait que la majorit\u00e9 ait consid\u00e9r\u00e9 dans l\u2019arr\u00eat Hassan que la liste des motifs de d\u00e9tention contenue dans l\u2019article 5 de la Convention englobait le droit de placer une personne en d\u00e9tention en vertu du droit international humanitaire n\u2019autorise pas la Cour \u00e0 int\u00e9grer dans la liste exhaustive de motifs permettant de priver une personne de son droit \u00e0 la vie le droit de tuer conform\u00e9ment au droit international humanitaire.<\/p>\n<p>22. En outre, compte tenu de la r\u00e9serve formul\u00e9e par la Cour dans l\u2019arr\u00eat Hassan, le droit international humanitaire n\u2019\u00e9tait pas applicable dans la pr\u00e9sente affaire, comme l\u2019affirmait le gouvernement russe. En effet, l\u2019\u00e9tat d\u00e9fendeur a express\u00e9ment contest\u00e9 la comp\u00e9tence de la Cour pour appliquer et interpr\u00e9ter le droit international humanitaire[112].<\/p>\n<p>23. Par ailleurs, d\u00e8s lors que la Convention \u00ab\u00a0doit autant que faire se peut s\u2019interpr\u00e9ter de mani\u00e8re \u00e0 se concilier avec les autres r\u00e8gles du droit international, dont elle fait partie int\u00e9grante\u00a0\u00bb, et en particulier avec le droit international humanitaire[113], c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019application de l\u2019article 15, apr\u00e8s la communication d\u2019une notification de d\u00e9rogation, qui permet une interpr\u00e9tation harmonieuse, surtout en ce qui concerne les griefs de violation de l\u2019article 2 de la Convention, pour lesquels le conflit de normes entre ces deux branches du droit est insurmontable.<\/p>\n<p>24. Enfin, l\u2019article 53 de la Convention oblige la Partie contractante qui occupe le territoire d\u2019une autre Partie contractante \u00e0 respecter non seulement les r\u00e8gles du droit international humanitaire, mais aussi celles de la Convention, et m\u00eame celles du droit interne du pays occup\u00e9 d\u00e8s lors qu\u2019elles offrent un niveau plus \u00e9lev\u00e9 de protection des droits de l\u2019homme. Le droit international humanitaire ne saurait \u00eatre utilis\u00e9 pour porter atteinte \u00e0 la Convention, sous peine de subversion flagrante de la logique et de l\u2019objet de l\u2019article 53. Le m\u00e9canisme de d\u00e9rogation pr\u00e9vu \u00e0 l\u2019article 15, avec toutes les garanties qu\u2019il comporte, est le seul moyen de faire pr\u00e9valoir le droit international humanitaire.<\/p>\n<p>4. Conclusion<\/p>\n<p>25. Nous relevons qu\u2019aucun des \u00c9tats contractants parties \u00e0 la pr\u00e9sente affaire n\u2019a notifi\u00e9 de d\u00e9rogation au titre de l\u2019article 15 de la Convention dans le contexte du conflit arm\u00e9 qui les a oppos\u00e9s en ao\u00fbt 2008[114]. Nous estimons en cons\u00e9quence qu\u2019en l\u2019absence de d\u00e9rogation formelle conforme \u00e0 l\u2019article 15 notifi\u00e9e par la Russie dans le contexte du conflit arm\u00e9 international ici en cause, les obligations d\u00e9coulant pour elle de l\u2019article 2 \u00e9taient pleinement applicables, abstraction faite des r\u00e8gles pertinentes du droit international humanitaire. Il s\u2019ensuit que les actes de guerre ayant entra\u00een\u00e9 des d\u00e9c\u00e8s emportaient en principe violation de l\u2019article 2 de la Convention, car ils ne pouvaient se justifier au regard de l\u2019article 2 \u00a7 2.<\/p>\n<p>26. Dans la d\u00e9cision sur la recevabilit\u00e9, la Cour a d\u00e9clar\u00e9 que \u00ab\u00a0[la question] de l\u2019interaction des dispositions de la Convention avec les normes du droit international humanitaire dans un contexte de conflit arm\u00e9 ressortit en principe \u00e0 la proc\u00e9dure au fond[115]\u00a0\u00bb. Cet engagement n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 tenu. Nous regrettons que la Cour ne se soit pas saisie, au stade de l\u2019examen au fond, de la question de droit la plus importante qui se posait en l\u2019esp\u00e8ce, celle de savoir si les bombardements effectu\u00e9s sur les villages de Eredvi, de Karbi et de Tortiza ainsi que sur la ville de Grozny du 8 au 12 ao\u00fbt 2008, imput\u00e9s aux forces arm\u00e9es russes, s\u2019analysaient ou non en une violation de l\u2019article 2 de la Convention.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>OPINION EN PARTIE DISSIDENTE COMMUNE AUX JUGES YUDKIVSKA, WOJTYCZEK ET CHANTURIA<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>(Traduction)<\/strong><\/p>\n<p>1. Silent enim leges inter arma (\u00ab\u00a0en temps de guerre, la loi se tait\u00a0\u00bb). Cet adage latin tir\u00e9 du Pro Tito Annio Milone ad iudicem oratio, discours de Cic\u00e9ron qui remonte au premier si\u00e8cle avant J.-C., est confirm\u00e9 par la majorit\u00e9 dans le pr\u00e9sent arr\u00eat. Nous pensons qu\u2019\u00e0 notre \u00e9poque moderne nous sommes tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s de ce contexte historique\u00a0; aussi, en tout respect, nous d\u00e9sapprouvons la conclusion selon laquelle les \u00e9v\u00e9nements qui se sont produits au cours de la phase active des hostilit\u00e9s (du 8 au 12 ao\u00fbt 2008) ne relevaient pas de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie pour les besoins de l\u2019article 1 de la Convention. Nous estimons que ce volet de la requ\u00eate est recevable.<\/p>\n<p>I. La notion de juridiction au sens de l\u2019article 1 de la Convention<\/p>\n<p>2 Les droits de l\u2019homme prot\u00e8gent les individus vis-\u00e0-vis du pouvoir de l\u2019\u00c9tat mais ils peuvent aussi imposer \u00e0 celui-ci de faire usage de ce pouvoir pour prot\u00e9ger les titulaires de droits vis-\u00e0-vis des parties priv\u00e9es. En tout \u00e9tat de cause, il existe des limites \u00e0 l\u2019exercice par l\u2019\u00c9tat de la puissance publique. Les diff\u00e9rentes dispositions qui d\u00e9finissent le champ d\u2019application g\u00e9n\u00e9ral de la Convention (telles que l\u2019article 1) doivent \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9es dans ce contexte, compte tenu de ce que celle-ci a pour but de fixer des limites \u00e0 l\u2019exercice de la puissance publique.<\/p>\n<p>3. La Convention d\u00e9finit son champ d\u2019application en son article 1. Cette disposition est ainsi libell\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<p>Obligation de respecter les droits de l\u2019homme<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les Hautes Parties contractantes reconnaissent \u00e0 toute personne relevant de leur juridiction les droits et libert\u00e9s d\u00e9finis au titre I de la pr\u00e9sente Convention.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le champ d\u2019application de la Convention est d\u00e9fini ici par les termes \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb dans la version fran\u00e7aise et\u00a0jurisdiction\u00a0dans la version anglaise. Il ressort clairement des travaux pr\u00e9paratoires que les mots \u00ab\u00a0relevant de leur juridiction\u00a0\u00bb ont \u00e9t\u00e9 ins\u00e9r\u00e9s dans le texte de la Convention de mani\u00e8re \u00e0 en \u00e9largir plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 en restreindre le champ d\u2019application car ils ont remplac\u00e9 les mots \u00ab\u00a0sur [leur] territoire\u00a0\u00bb qui figuraient dans le projet initial.<\/p>\n<p>Le point de d\u00e9part pour \u00e9tablir ce champ d\u2019application est la notion de juridiction en droit international (voir, par exemple, Ila\u015fcu et autres c.\u00a0Moldova et Russie [GC], no 48787\/99, \u00a7 312, CEDH 2004-VII). Le droit international reconna\u00eet diff\u00e9rents titres de juridiction pour l\u2019exercice licite par l\u2019\u00c9tat de ses comp\u00e9tences. Ainsi, la juridiction, entendue en ce sens, d\u00e9finit le champ spatial et fonctionnel de l\u2019exercice, internationalement licite, des comp\u00e9tences de l\u2019\u00c9tat, surtout afin de limiter le risque que celles\u2011ci se chevauchent.<\/p>\n<p>Il faut souligner ici que le champ des comp\u00e9tences licites de l\u2019\u00c9tat et celui des comp\u00e9tences que ce dernier exerce r\u00e9ellement ne co\u00efncident pas toujours. D\u2019une part, un \u00c9tat peut \u00eatre emp\u00each\u00e9 par d\u2019autres \u00c9tats d\u2019exercer ses comp\u00e9tences sur certaines parties de son propre territoire. D\u2019autre part, un \u00c9tat peut, de fait, exercer ses comp\u00e9tences en l\u2019absence d\u2019un titre de juridiction valable en outrepassant le champ de ses comp\u00e9tences tel que d\u00e9fini par les r\u00e8gles g\u00e9n\u00e9rales de droit international. C\u2019est ce qui peut par exemple se produire lorsqu\u2019un \u00c9tat occupe illicitement le territoire d\u2019un autre \u00c9tat.<\/p>\n<p>La Convention s\u2019applique en principe dans la sph\u00e8re de comp\u00e9tence de chaque Haute Partie contractante, d\u00e9finie selon les r\u00e8gles applicables du droit international. Toutefois, si un \u00c9tat ne peut exercer effectivement la pleine comp\u00e9tence territoriale sur une partie de son territoire, la Convention ne s\u2019applique que dans la mesure o\u00f9 l\u2019\u00c9tat peut exercer effectivement ses comp\u00e9tences (Loizidou c. Turquie (exceptions pr\u00e9liminaires), 23 mars 1995, s\u00e9rie A no 310, Chypre c. Turquie [GC], no 25781\/94, \u00a7\u00a7 76-80, CEDH\u00a02001\u2011IV, et Ila\u015fcu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 312). En revanche, si un \u00c9tat exerce ses pouvoirs hors du champ internationalement reconnu de sa comp\u00e9tence, ses actions accomplies hors de ce domaine restent n\u00e9anmoins dans le champ d\u2019application de la Convention et doivent \u00eatre conformes aux droits garantis par celle-ci (voir, en comparaison, Ila\u015fcu et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0314, et \u00d6calan c. Turquie [GC], no 46221\/99, \u00a7 91, CEDH 2005-IV). Le terme \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb tel qu\u2019employ\u00e9 dans la Convention refl\u00e8te donc le champ des comp\u00e9tences effectivement exerc\u00e9es par l\u2019\u00c9tat (sur cette question, voir les vues exprim\u00e9es par le juge Wojtyczek dans son opinion partiellement dissidente jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat rendu en l\u2019affaire Na\u00eft-Liman c.\u00a0Suisse[GC], no\u00a051357\/07, 15\u00a0mars 2018, paragraphe 3).<\/p>\n<p>Il est important d\u2019ajouter que ce champ d\u00e9limitant les comp\u00e9tences effectivement exerc\u00e9es par l\u2019\u00c9tat comprend non seulement le domaine constitu\u00e9 par les actes que l\u2019\u00c9tat commet hors du champ licite de ses comp\u00e9tences tel que d\u00e9limit\u00e9 par le droit international mais aussi le domaine dans lequel l\u2019\u00c9tat s\u2019abstient d\u2019agir alors qu\u2019il a juridiquement le droit d\u2019exercer ses comp\u00e9tences et qu\u2019aucun autre \u00c9tat ne l\u2019en emp\u00eache. Autrement dit, l\u2019abstention volontaire d\u2019agir peut elle aussi \u00eatre un mode d\u2019exercice de la puissance publique (sur cette question, voir les vues exprim\u00e9es par le juge Wojtyczek dans son opinion partiellement dissidente pr\u00e9cit\u00e9e, paragraphe\u00a03).<\/p>\n<p>Les comp\u00e9tences effectivement exerc\u00e9es par l\u2019\u00c9tat sur les personnes peuvent varier en intensit\u00e9, allant de la souverainet\u00e9 assum\u00e9e sur un territoire \u00e0 un acte isol\u00e9 de puissance publique touchant une personne se trouvant hors du territoire de l\u2019\u00c9tat dans un domaine de vie tr\u00e8s limit\u00e9. L\u2019\u00e9tendue du domaine de vie d\u2019une personne dans lequel l\u2019\u00c9tat peut exercer effectivement ses comp\u00e9tences varie donc consid\u00e9rablement. Aussi, selon la jurisprudence constante de la Cour, la juridiction est une notion relative qui peut varier dans sa port\u00e9e. Comme la Cour l\u2019a expliqu\u00e9, \u00ab\u00a0[i]l est clair que d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 l\u2019\u00c9tat, par le biais de ses agents, exerce son contr\u00f4le et son autorit\u00e9 sur un individu, et par voie de cons\u00e9quence sa juridiction, il p\u00e8se sur lui en vertu de l\u2019article 1 une obligation de reconna\u00eetre \u00e0 celui-ci les droits et libert\u00e9s d\u00e9finis au titre I de la Convention qui concernent son cas. En ce sens, d\u00e8s lors, les droits d\u00e9coulant de la Convention peuvent \u00eatre \u00ab\u00a0fractionn\u00e9s et adapt\u00e9s \u00bb\u00a0\u00bb (Al-Skeini et autres c. Royaume-Uni [GC], no\u00a055721\/07, \u00a7 137, CEDH 2011, cit\u00e9 au paragraphe 81 du pr\u00e9sent arr\u00eat).<\/p>\n<p>Dans ces conditions, l\u2019article 1 de la Convention devrait se lire ainsi : \u00ab\u00a0[l]es Hautes Parties contractantes reconnaissent \u00e0 toute personne relevant de leur juridiction les droits et libert\u00e9s d\u00e9finis au titre I de la pr\u00e9sente Convention dans la mesure o\u00f9 cette personne rel\u00e8ve de leur juridiction\u00a0\u00bb. Ou, en d\u2019autres termes\u00a0: \u00ab\u00a0[l]es Hautes Parties contractantes reconnaissent \u00e0 toute personne relevant de leurs comp\u00e9tences les droits et libert\u00e9s d\u00e9finis au titre I de la pr\u00e9sente Convention et l\u2019\u00e9tendue des droits et libert\u00e9s \u00e0 reconna\u00eetre doit \u00eatre adapt\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9tendue du champ des comp\u00e9tences effectives de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La clause ici examin\u00e9e limite le champ de la responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat \u00e0 raison de violations des droits de l\u2019homme \u00e0 celles r\u00e9sultant d\u2019actions et omissions relevant du champ des comp\u00e9tences effectives de l\u2019\u00c9tat. Cette fonction limitative est particuli\u00e8rement visible lorsqu\u2019il est question d\u2019obligations positives mais elle peut \u00e9galement jouer lorsqu\u2019il est question d\u2019obligations n\u00e9gatives. Les Hautes Parties contractantes n\u2019ont aucune obligation de reconna\u00eetre les droits et libert\u00e9s aux personnes qui ne rel\u00e8vent pas de leurs comp\u00e9tences \u2013 mais seulement pour autant que ces personnes restent hors du champ de ces comp\u00e9tences.<\/p>\n<p>4. La jurisprudence de la Cour r\u00e9pond \u00e0 la question de savoir si une personne rel\u00e8ve de la juridiction d\u2019un \u00c9tat en prenant comme point de d\u00e9part le crit\u00e8re tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ral du \u00ab\u00a0lien juridictionnel\u00a0\u00bb (voir, en particulier, Ben El Mahi et autres c. Danemark (d\u00e9c.), no 5853\/06, \u00a7 CEDH 2006\u2011XV, Bankovi\u0107 et autres c. Belgique et autres (d\u00e9c.) [GC], no 52207\/99, \u00a7 82, CEDH 2001\u2011XII, Mirzoyan c. Arm\u00e9nie,no 57129\/10, \u00a7 56, 23 mai 2019, Markovic et autres c. Italie [GC], no 1398\/03, \u00a7 55, CEDH 2006\u2011XIV, Al\u2011Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 149-50, et G\u00fczelyurtlu et autres c. Chypre et\u00a0Turquie [GC], no 36925\/07, \u00a7 180, 29 janvier 2019).Parfois, l\u2019expression employ\u00e9e est \u00ab\u00a0lien de rattachement\u00a0\u00bb (Na\u00eft-Liman, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 183).Le lien juridictionnel peut \u00eatre de nature factuelle ou normative, ou mixte.<\/p>\n<p>Dans certaines affaires, la Cour s\u2019est appuy\u00e9e sur ce seul crit\u00e8re g\u00e9n\u00e9ral pour se livrer \u00e0 une appr\u00e9ciation au cas par cas. Dans d\u2019autres, elle a cherch\u00e9 \u00e0 concr\u00e9tiser le crit\u00e8re g\u00e9n\u00e9ral au moyen de principes plus sp\u00e9cifiques. Ainsi, sa jurisprudence a d\u00e9gag\u00e9 certaines situations typiques rev\u00eatant une dimension extraterritoriale dans lesquelles existe un lien juridictionnel. Ces situations typiques peuvent \u00eatre appel\u00e9es en particulier \u00ab\u00a0contr\u00f4le sur un territoire\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0contr\u00f4le sur des personnes\u00a0\u00bb. Il est important de noter que la notion de \u00ab\u00a0contr\u00f4le sur des personnes\u00a0\u00bb est interpr\u00e9t\u00e9e de mani\u00e8re tr\u00e8s extensive dans la jurisprudence de la Cour. Cette notion englobe notamment les situations dans lesquelles l\u2019\u00c9tat fait fonctionner un poste de contr\u00f4le en territoire \u00e9tranger\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab La Cour consid\u00e8re que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur exer\u00e7ait sa \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb dans les limites de sa mission au sein de la SFIR et aux fins d\u2019asseoir une autorit\u00e9 et un contr\u00f4le sur les personnes qui passaient par ce poste [de contr\u00f4le]\u00a0\u00bb (Jaloud c. Pays-Bas [GC], no 47708\/08, \u00a7 152, CEDH 2014, caract\u00e8res gras ajout\u00e9s).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La Cour a \u00e9galement jug\u00e9 qu\u2019une victime abattue dans la zone-tampon neutre de l\u2019ONU par des forces turco-chypriotes op\u00e9rant au nord de Chypre se trouvait \u00ab\u00a0sous l\u2019autorit\u00e9 et\/ou le contr\u00f4le effectifs de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur par l\u2019interm\u00e9diaire de ses agents\u00a0\u00bb (Solomou et autres c. Turquie, no\u00a036832\/97, \u00a7 51, 24 juin 2008). Par cette approche, le fait de tirer des coups de feu au\u2011del\u00e0 du territoire contr\u00f4l\u00e9 par un \u00c9tat fait passer les personnes touch\u00e9es sous le contr\u00f4le de cet \u00c9tat.<\/p>\n<p>Il ne fait aucun doute que cette liste de situations typiques qui font na\u00eetre un lien juridictionnel n\u2019est pas limitative. Dans l\u2019affaire M.N. et autres c.\u00a0Belgique ((d\u00e9c.) [GC], no 3599\/18, \u00a7 104, 5 mai 2020), la Cour a cern\u00e9 les autres types suivants de situations rev\u00eatant une dimension extraterritoriale\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La Commission puis la Cour ont aussi conclu \u00e0 l\u2019exercice extraterritorial par un \u00c9tat de sa juridiction quand il fait usage, dans une zone situ\u00e9e hors de son territoire, de pr\u00e9rogatives de puissance publique telles que le pouvoir et la responsabilit\u00e9 s\u2019agissant du maintien de la s\u00e9curit\u00e9 (X. et Y. c.\u00a0Suisse, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e,\u00a0Drozd et Janousek c.\u00a0France et\u00a0Espagne, 26\u00a0juin 1992, \u00a7\u00a7\u00a091-98, s\u00e9rie A no\u00a0240,\u00a0Gentilhomme, Schaff\u2011Benhadji et Zerouki c.\u00a0France, nos\u00a048205\/99\u00a0et 2\u00a0autres, \u00a7\u00a020, 14\u00a0mai 2002,Al\u2011Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 143-150, et\u00a0Al-Jedda c. Royaume-Uni\u00a0[GC], no\u00a027021\/08, \u00a7\u00a7\u00a075\u201196, CEDH 2011)\u00a0\u00bb (caract\u00e8res gras ajout\u00e9s).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>En outre, la Cour a express\u00e9ment conclu \u00e0 l\u2019existence d\u2019un lien juridictionnel dans d\u2019autres situations rev\u00eatant une dimension extraterritoriale, sans avoir cherch\u00e9 \u00e0 les d\u00e9finir de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale (Markovic et autres,pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 54, Na\u00eft-Liman,pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 183, et G\u00fczelyurtlu et autres,pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0188).<\/p>\n<p>Il y a \u00e9galement des cas rev\u00eatant une dimension extraterritoriale dans lesquels l\u2019existence d\u2019un lien juridictionnel a \u00e9t\u00e9 non pas examin\u00e9e express\u00e9ment mais seulement suppos\u00e9e implicitement. Sans chercher \u00e0 en faire la liste compl\u00e8te, nous pouvons en donner ici quelques exemples.<\/p>\n<p>Par exemple, un demandeur d\u2019asile refoul\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re au bout de quelques minutes n\u2019en rel\u00e8ve pas moins de la juridiction de l\u2019\u00c9tat qui lui refuse l\u2019asile. Le seul lien juridictionnel na\u00eet du bref contact physique avec la fronti\u00e8re de l\u2019\u00c9tat ou avec des gardes-fronti\u00e8res de l\u2019\u00c9tat (voir, par exemple, M.A. et autres c. Lituanie, no 59793\/17, 11 d\u00e9cembre 2018).<\/p>\n<p>Dans de nombreuses affaires d\u2019enl\u00e8vement d\u2019enfants introduites par le parent dont l\u2019enfant lui a \u00e9t\u00e9 soustrait, le seul lien juridictionnel qui existe entre le requ\u00e9rant et l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur est le fait que l\u2019enfant enlev\u00e9 est rest\u00e9 sur le territoire de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur (voir, par exemple R.S. c. Pologne, no\u00a063777\/09, 21 juillet 2015). Le requ\u00e9rant ne se trouve ni sur un territoire contr\u00f4l\u00e9 par l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur ni sous le contr\u00f4le de l\u2019un des agents de ce dernier. De plus, dans de tels cas, en vertu de l\u2019article 16 de la Convention de La Haye du 25 octobre 1980 sur les aspects civils de l\u2019enl\u00e8vement international d\u2019enfants, l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur \u2013 en principe \u2013 n\u2019a pas comp\u00e9tence pour statuer sur le fond d\u2019un litige familial\u00a0: il ne peut se prononcer que sur le retour de l\u2019enfant.<\/p>\n<p>Dans les affaires d\u2019ex\u00e9cution de jugements \u00e9trangers, le seul lien juridictionnel qui existe entre le requ\u00e9rant et l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur peut consister en ce que le requ\u00e9rant demande l\u2019ex\u00e9cution du jugement sur le territoire de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur, en g\u00e9n\u00e9ral parce que c\u2019est l\u00e0 que sont les biens de la partie d\u00e9fenderesse (voir, par exemple, Avoti\u0146\u0161 c. Lettonie [GC], no\u00a017502\/07, 23\u00a0mai 2016). Le requ\u00e9rant ne se trouve ni sur un territoire contr\u00f4l\u00e9 par l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur ni sous le contr\u00f4le d\u2019agents de ce dernier.<\/p>\n<p>Dans l\u2019affaire Na\u00eft-Liman c. Suisse (pr\u00e9cit\u00e9e), la Cour a admis implicitement que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur avait comp\u00e9tence \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une affaire de responsabilit\u00e9 d\u00e9lictuelle dans laquelle le seul lien avec la Suisse \u00e9tait le lieu de r\u00e9sidence du demandeur, qui avait d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 en Suisse \u00e0 la suite d\u2019un pr\u00e9judice que les autorit\u00e9s tunisiennes lui auraient caus\u00e9 en Tunisie.<\/p>\n<p>Dans l\u2019affaire L.Z. c. Slovaquie ((d\u00e9c.), no 27753\/06, 27 septembre 2011, requ\u00eate d\u00e9clar\u00e9e manifestement mal fond\u00e9e), le seul lien juridictionnel avec l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur \u00e9tait la nationalit\u00e9 slovaque du requ\u00e9rant, qui r\u00e9sidait \u00e0 Prague. Le requ\u00e9rant, qui se disait insult\u00e9 par le nom d\u2019une rue en Slovaquie, ne se trouvait ni sur un territoire contr\u00f4l\u00e9 par l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur ni sous le contr\u00f4le d\u2019agents de ce dernier.<\/p>\n<p>5. Au vu de ces \u00e9l\u00e9ments, \u00e0 nos yeux, un lien juridictionnel na\u00eet en particulier chaque fois qu\u2019un \u00c9tat se livre hors de son territoire \u00e0 des actions planifi\u00e9es \u00e0 l\u2019avance impliquant l\u2019usage direct d\u2019instruments de puissance publique vis-\u00e0-vis de parties priv\u00e9es, tels que la coercition ou la force. Le processus qui consiste \u00e0 planifier et adopter des m\u00e9thodes g\u00e9n\u00e9rales et des actions sp\u00e9cifiques, ainsi qu\u2019\u00e0 ex\u00e9cuter les d\u00e9cisions prises, cr\u00e9e un lien juridictionnel et fait passer les personnes touch\u00e9es sous la comp\u00e9tence de l\u2019\u00c9tat en question ou \u2013 pour employer d\u2019autres termes \u2013 sous le contr\u00f4le de cet \u00c9tat.<\/p>\n<p>II. La question de la juridiction pendant les conflits arm\u00e9s<\/p>\n<p>6. Selon la th\u00e9orie classique de l\u2019\u00c9tat, l\u2019une des formes de l\u2019exercice du pouvoir de l\u2019\u00c9tat est ce que l\u2019on appelle la \u00ab\u00a0puissance militaire\u00a0\u00bb ou la \u00ab\u00a0souverainet\u00e9 militaire\u00a0\u00bb (Wehrhoheit selon la terminologie employ\u00e9e par la doctrine allemande). La puissance militaire \u2013 conform\u00e9ment \u00e0 la doctrine \u00e9tablie \u2013 englobe non seulement le pouvoir de cr\u00e9er et organiser une arm\u00e9e mais aussi d\u2019en faire usage, notamment au combat. Le recours \u00e0 la contrainte sous la forme de la force militaire est un instrument (parmi beaucoup d\u2019autres) de l\u2019exercice de la puissance publique (sur cette question, voir par exemple M. Sachau, Wehrhoheit und Ausw\u00e4rtige Gewalt, Duncker und Humblot, Berlin 1967, pp. 29-32, et les r\u00e9f\u00e9rences doctrinales faisant autorit\u00e9 qui y sont cit\u00e9es). L\u2019exercice de la puissance militaire est r\u00e9gi \u00e0 la fois par le droit national et par le droit international et il requiert diff\u00e9rents types d\u2019actes juridiques.<\/p>\n<p>Une arm\u00e9e peut servir \u00e0 diff\u00e9rentes fins, par exemple pour des op\u00e9rations de sauvetage en cas de catastrophe naturelle, pour la police dans les rues afin d\u2019y maintenir l\u2019ordre public ou encore pour le combat. Elle peut \u00eatre utilis\u00e9e au combat, dans un conflit interne, pour r\u00e9primer une r\u00e9bellion et r\u00e9tablir le contr\u00f4le sur une partie du territoire national dont des insurg\u00e9s s\u2019\u00e9taient auparavant empar\u00e9s. Elle peut \u00eatre utilis\u00e9e au combat, dans un conflit inter\u00e9tatique, afin de pr\u00e9server le contr\u00f4le sur le territoire national ou de r\u00e9tablir le contr\u00f4le sur celui-ci s\u2019il est occup\u00e9 par une puissance \u00e9trang\u00e8re, ou afin de prendre le contr\u00f4le du territoire d\u2019un autre \u00c9tat.<\/p>\n<p>Il est \u00e9vident que le combat est pour l\u2019arm\u00e9e une mission diff\u00e9rente qu\u2019une op\u00e9ration de sauvetage ou de police. Il ne peut pourtant faire aucun doute que le recours \u00e0 l\u2019arm\u00e9e pour lutter contre des insurg\u00e9s dans une guerre civile est une forme d\u2019exercice de la puissance publique et donc d\u2019exercice de la juridiction (ultima ratio regum). Sous l\u2019angle des comp\u00e9tences de l\u2019\u00c9tat, le recours \u00e0 l\u2019arm\u00e9e pour lutter contre les soldats d\u2019un autre \u00c9tat est exactement de la m\u00eame nature que l\u2019utilisation de soldats pour lutter contre des insurg\u00e9s dans une guerre civile. Ces deux situations sont des formes d\u2019exercice de la souverainet\u00e9 et, dans le m\u00eame temps, d\u2019exercice de la puissance publique sur les personnes touch\u00e9es. L\u2019ordre de bombarder des cibles sp\u00e9cifiques dans une ville est un acte de puissance publique, \u00e0 l\u2019\u00e9gard non seulement des soldats qui vont l\u2019ex\u00e9cuter mais aussi des personnes qui se trouvent dans la ville en question et qui vont en p\u00e2tir.<\/p>\n<p>7. La prise d\u2019ordres par le commandement militaire est r\u00e9gie en d\u00e9tail par le droit international humanitaire. Les auteurs d\u2019ordres militaires doivent respecter une longue liste d\u2019obligations et doivent \u00e9tablir et prendre en compte un certain nombre d\u2019\u00e9l\u00e9ments factuels. Ces obligations sont d\u00e9finies dans le Protocole additionnel aux Conventions de Gen\u00e8ve du 12 ao\u00fbt 1949 relatif \u00e0 la protection des victimes des conflits arm\u00e9s internationaux (Protocole I), 8 juin 1977. Nous notons que l\u2019\u00c9tat requ\u00e9rant comme l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur sont parties \u00e0 ce trait\u00e9.<\/p>\n<p>Les obligations les plus importantes en mati\u00e8re de protection des civils pendant les combats sont \u00e9nonc\u00e9es \u00e0 l\u2019article 57 du Protocole I, qui codifie le droit international coutumier existant. Cette disposition se lit ainsi (caract\u00e8res gras ajout\u00e9s)\u00a0:<\/p>\n<p>Article 57 &#8211; Pr\u00e9cautions dans l\u2019attaque<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. Les op\u00e9rations militaires doivent \u00eatre conduites en veillant constamment \u00e0 \u00e9pargner la population civile, les personnes civiles et les biens de caract\u00e8re civil.<\/p>\n<p>2. En ce qui concerne les attaques, les pr\u00e9cautions suivantes doivent \u00eatre prises :<\/p>\n<p>a) ceux qui pr\u00e9parent ou d\u00e9cident une attaque doivent :<\/p>\n<p>i) faire tout ce qui est pratiquement possible pour v\u00e9rifier que les objectifs \u00e0 attaquer ne sont ni des personnes civiles, ni des biens de caract\u00e8re civil, et ne b\u00e9n\u00e9ficient pas d\u2019une protection sp\u00e9ciale, mais qu\u2019ils sont des objectifs militaires au sens du paragraphe 2 de l\u2019article 52, et que les dispositions du pr\u00e9sent Protocole n\u2019en interdisent pas l\u2019attaque\u00a0;<\/p>\n<p>ii) prendre toutes les pr\u00e9cautions pratiquement possibles quant au choix des moyens et m\u00e9thodes d\u2019attaque en vue d\u2019\u00e9viter et, en tout cas, de r\u00e9duire au minimum les pertes en vies humaines dans la population civile, les blessures aux personnes civiles et les dommages aux biens de caract\u00e8re civil qui pourraient \u00eatre caus\u00e9s incidemment\u00a0;<\/p>\n<p>iii) s\u2019abstenir de lancer une attaque dont on peut attendre qu\u2019elle cause incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile, des blessures aux personnes civiles, des dommages aux biens de caract\u00e8re civil, ou une combinaison de ces pertes et dommages, qui seraient excessifs par rapport \u00e0 l\u2019avantage militaire concret et direct attendu\u00a0;<\/p>\n<p>b) une attaque doit \u00eatreannul\u00e9e ou interrompue lorsqu\u2019il appara\u00eet que son objectif n\u2019est pas militaire ou qu\u2019il b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019une protection sp\u00e9ciale ou que l\u2019on peut attendre qu\u2019elle cause incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile, des blessures aux personnes civiles, des dommages aux biens de caract\u00e8re civil, ou une combinaison de ces pertes et dommages, qui seraient excessifs par rapport \u00e0 l\u2019avantage militaire concret et direct attendu\u00a0;<\/p>\n<p>c) dans le cas d\u2019attaques pouvant affecter la population civile, un avertissement doit \u00eatre donn\u00e9 en temps utile et par des moyens efficaces, \u00e0 moins que les circonstances ne le permettent pas.<\/p>\n<p>3. Lorsque le choix est possible entre plusieurs objectifs militaires pour obtenir un avantage militaire \u00e9quivalent, ce choix doit porter sur l\u2019objectif dont on peut penser que l\u2019attaque pr\u00e9sente le moins de danger pour les personnes civiles ou pour les biens de caract\u00e8re civil.<\/p>\n<p>4. Dans la conduite des op\u00e9rations militaires sur mer ou dans les airs, chaque Partie au conflit doit prendre, conform\u00e9ment aux droits et aux devoirs qui d\u00e9coulent pour elle des r\u00e8gles du droit international applicable dans les conflits arm\u00e9s, toutes les pr\u00e9cautions raisonnables pour \u00e9viter des pertes en vies humaines dans la population civile et des dommages aux biens de caract\u00e8re civil.<\/p>\n<p>5. Aucune disposition du pr\u00e9sent article ne peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme autorisant des attaques contre la population civile, les personnes civiles ou les biens de caract\u00e8re civil.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il est clair que le droit international humanitaire \u00e9tablit et r\u00e9git en d\u00e9tail une relation juridique entre \u00c9tats bellig\u00e9rants et la population civile dans les zones de combat militaire. Il existe un lien normatif \u00e9vident entre la population civile et l\u2019\u00c9tat bellig\u00e9rant qui conduit une op\u00e9ration militaire dans une zone sp\u00e9cifique. Ce lien existe \u00e0 supposer m\u00eame que les civils en question ne soient titulaires d\u2019aucun droit subjectif en vertu du droit international humanitaire.<\/p>\n<p>Le commandement d\u2019une arm\u00e9e entra\u00eene un grand nombre d\u2019obligations juridiques n\u00e9gatives et positives tenant au renseignement militaire et \u00e0 la planification des op\u00e9rations et il peut engager la responsabilit\u00e9 internationale de l\u2019\u00c9tat, ainsi que la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale de ses agents. En tout \u00e9tat de cause, la pr\u00e9sence de civils et leur localisation plus pr\u00e9cise sont des \u00e9l\u00e9ments que les commandants militaires doivent \u00e9tablir et prendre en compte lorsqu\u2019ils donnent leurs ordres aux soldats. Les civils deviennent donc un \u00e9l\u00e9ment essentiel du processus d\u00e9cisionnel militaire. Il est ind\u00e9niable que les ordres militaires sont des d\u00e9cisions pesant les avantages militaires \u00e0 l\u2019aune des dommages pour les civils et influant donc sur le sort de la population civile dans les zones d\u2019op\u00e9ration des soldats. Les civils concern\u00e9s se retrouvent donc clairement \u2013 contre leur gr\u00e9 \u2013 sous le pouvoir d\u00e9cisionnel des commandants militaires en question. Ils passent donc dans le champ de la juridiction de l\u2019\u00c9tat bellig\u00e9rant.<\/p>\n<p>8. Pour r\u00e9sumer cette partie de notre opinion, les victimes des violations des droits de l\u2019homme all\u00e9gu\u00e9es en l\u2019esp\u00e8ce commises au cours de la phase active des hostilit\u00e9s (du 8 au 12 ao\u00fbt 2008) relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie pour les besoins de l\u2019article 1 de la Convention.<\/p>\n<p>III. Le raisonnement adopt\u00e9 par la majorit\u00e9<\/p>\n<p>9. Le pr\u00e9sent arr\u00eat est bas\u00e9 sur une s\u00e9rie de suppositions et d\u2019arguments que nous d\u00e9sapprouvons.<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, la majorit\u00e9 affirme ceci au paragraphe 125\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0En l\u2019esp\u00e8ce, la Cour est appel\u00e9e \u00e0 examiner si les conditions appliqu\u00e9es par la Cour dans sa jurisprudence pour d\u00e9terminer l\u2019exercice de la juridiction extraterritoriale d\u2019un \u00c9tat peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme remplies pour des op\u00e9rations militaires men\u00e9es au cours d\u2019un conflit arm\u00e9 international.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nous sommes en d\u00e9saccord avec ce que la Cour dit ici. En l\u2019esp\u00e8ce, la Cour est tenue d\u2019\u00e9tablir s\u2019il existe un lien juridictionnel entre les personnes touch\u00e9es par les actions de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur, \u00e9num\u00e9r\u00e9es dans la requ\u00eate introduite par la G\u00e9orgie, et l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur. Ainsi que l\u2019arr\u00eat le fait fort justement remarquer dans son paragraphe 115, \u00ab\u00a0[l]es deux principaux crit\u00e8res \u00e9nonc\u00e9s par la Cour \u00e0 cet \u00e9gard sont le \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb de l\u2019\u00c9tat sur un territoire (mod\u00e8le spatial de juridiction) ou \u00ab\u00a0l\u2019autorit\u00e9 et le contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb sur des individus (mod\u00e8le personnel de juridiction) (Al-Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a0133-140)\u00a0\u00bb(caract\u00e8res gras ajout\u00e9s). L\u2019\u00ab\u00a0autorit\u00e9 et le contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb sur des personnes et le \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur un territoire sont les principaux types de lien juridictionnel, mais ils ne sont pas les seuls.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, la majorit\u00e9 affirme ceci\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0131. Il est vrai que dans d\u2019autres affaires portant sur des tirs cibl\u00e9s par les forces arm\u00e9es\/de police des \u00c9tats concern\u00e9s, la Cour a appliqu\u00e9 la notion d\u2019\u00ab\u00a0autorit\u00e9 et de contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat \u00bb sur des individus dans des situations allant au-del\u00e0 d\u2019un pouvoir et d\u2019un contr\u00f4le physiques exerc\u00e9s dans le cadre d\u2019une arrestation ou d\u2019une d\u00e9tention (voir notamment Issa et autres, Isaak et autres (d\u00e9c.),Pad et autres (d\u00e9c.), Andreou (d\u00e9c.), et Solomou et autres, pr\u00e9cit\u00e9s \u2013 paragraphes 120-123 ci-dessus).<\/p>\n<p>132. Cependant, ces affaires concernaient des actions isol\u00e9es et cibl\u00e9es comprenant un \u00e9l\u00e9ment de proximit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nous ne voyons pas en quoi la proximit\u00e9 devrait avoir une pertinence. En tout \u00e9tat de cause, nous constatons que le crit\u00e8re de proximit\u00e9 est satisfait en l\u2019esp\u00e8ce, les op\u00e9rations militaires ayant \u00e9t\u00e9 conduites pr\u00e8s d\u2019une zone qui se trouvait sous le contr\u00f4le effectif de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur. Surtout, d\u00e8s lors que la juridiction \u00e9tait \u00e9tablie \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019\u00ab\u00a0actions isol\u00e9es et cibl\u00e9es\u00a0\u00bb, il est \u00e9vident que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur a exerc\u00e9 sa juridiction au sens de l\u2019article 1 lorsqu\u2019il a entrepris une op\u00e9ration \u00e0 grande \u00e9chelle qui impliquait d\u2019innombrables actions entra\u00eenant des cons\u00e9quences consid\u00e9rables (argumentum a fortiori).<\/p>\n<p>Troisi\u00e8mement, la majorit\u00e9 dit ceci (paragraphe 137 de l\u2019arr\u00eat)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c0 cet \u00e9gard, la Cour accorde un poids d\u00e9terminant au fait que la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame de confrontations et de combats arm\u00e9s entre forces militaires ennemies qui cherchent \u00e0 acqu\u00e9rir le contr\u00f4le d\u2019un territoire dans un contexte de chaos implique non seulement qu\u2019il n\u2019y a pas de \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur un territoire comme indiqu\u00e9 ci-dessus (paragraphe 126), mais exclut \u00e9galement toute forme d\u2019\u00ab\u00a0autorit\u00e9 et de contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb sur des individus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nous sommes en d\u00e9saccord sur ce point. Ainsi qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9 ci\u2011dessus, la conduite m\u00eame des op\u00e9rations militaires modernes pr\u00e9suppose certaines formes d\u2019\u00ab\u00a0autorit\u00e9 et de contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb sur des individus. Si la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame de la confrontation arm\u00e9e et du combat entre des forces militaires ennemies cherchant \u00e0 \u00e9tablir le contr\u00f4le sur un territoire dans un contexte de chaos devait rendre n\u00e9cessaire l\u2019exclusion de toute forme d\u2019\u00ab\u00a0autorit\u00e9 et de contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb sur des individus, alors il ne serait plus possible d\u2019appliquer le droit international humanitaire.<\/p>\n<p>Quatri\u00e8mement, la majorit\u00e9 avance l\u2019argument suivant (paragraphe 141 de l\u2019arr\u00eat)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Cependant, compte tenu notamment du grand nombre de victimes all\u00e9gu\u00e9es et d\u2019incidents contest\u00e9s, du volume des \u00e9l\u00e9ments de preuve produits et de la difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir les circonstances pertinentes lors de la phase active des hostilit\u00e9s dans le cadre d\u2019un conflit arm\u00e9 international, ainsi que du fait que de telles situations sont r\u00e9gies principalement par des normes juridiques autres que celles de la Convention (en l\u2019occurrence le droit international humanitaire ou droit des conflits arm\u00e9s), la Cour estime qu\u2019elle n\u2019est pas en mesure de d\u00e9velopper sa jurisprudence au-del\u00e0 de la conception de la notion de \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb telle qu\u2019elle y a \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nous sommes tout simplement stup\u00e9faits par ces arguments. Pour nous, le r\u00f4le de la Cour consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 traiter en priorit\u00e9 les affaires difficiles se caract\u00e9risant par un \u00ab\u00a0grand nombre de victimes all\u00e9gu\u00e9es et d\u2019incidents contest\u00e9s, [le] volume des \u00e9l\u00e9ments de preuve produits et (&#8230;) la difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir les circonstances pertinentes\u00a0\u00bb. De plus, le \u00ab\u00a0fait que de telles situations sont r\u00e9gies principalement par des normes juridiques autres que celles de la Convention\u00a0\u00bb ne devrait pas \u00eatre un obstacle \u00e0 l\u2019application de la Convention. Par ailleurs, ce que nous proposons, ce n\u2019est pas que la Cour devrait \u00ab\u00a0d\u00e9velopper sa jurisprudence au-del\u00e0 de la conception de la notion de \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb telle qu\u2019elle y a \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent\u00a0\u00bb, mais plut\u00f4t qu\u2019elle devrait conf\u00e9rer plus d\u2019uniformit\u00e9 aux principes g\u00e9n\u00e9raux \u00e9tablis dans la jurisprudence et les appliquer de mani\u00e8re plus coh\u00e9rente.<\/p>\n<p>10. \u00c0 titre additionnel, en ce qui concerne les raisons qui, pour la Cour, justifient un constat de d\u00e9faut de juridiction, la d\u00e9cision de la majorit\u00e9 suppose que \u00ab\u00a0la pratique des Hautes Parties contractantes qui consiste \u00e0 ne pas formuler de d\u00e9rogation au titre del\u2019article 15 de la Convention dans des situations o\u00f9 elles se sont engag\u00e9es dans un conflit arm\u00e9 international hors de leur propre territoire\u00a0\u00bb signifie que les Parties contractantes, en fait, \u00ab\u00a0consid\u00e8rent qu\u2019en pareille situation elles n\u2019exercent pas leur juridiction au sens de l\u2019article 1 de la Convention\u00a0\u00bb (paragraphe 139 de l\u2019arr\u00eat), comme le soutient \u00e9galement l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur en l\u2019esp\u00e8ce (paragraphes 86 et 107). Nous trouvons tr\u00e8s f\u00e2cheux que la Cour s\u2019appuie sur une supposition aussi fragile dans sa conclusion \u00e9tant donn\u00e9 que le choix des \u00c9tats de ne pas d\u00e9roger peut par exemple traduire une position strat\u00e9gique politique visant \u00e0 \u00e9viter des r\u00e9percussions internationales ou \u00ab\u00a0l\u2019embarras d\u2019une opinion publique n\u00e9gative\u00a0\u00bb (Alexander Orakhelashvili, \u00ab\u00a0Restrictive Interpretation of Human Rights Treaties in the Recent Jurisprudence of the European Court of Human Rights\u00a0\u00bb, 14 European Journal of International Law 529, p. 541 (2003) qui s\u2019attache \u00e0 une d\u00e9rogation en vertu de l\u2019article 15, les autres acteurs internationaux pouvant estimer que celle-ci d\u00e9note une intention de violer les droits de l\u2019homme au cours des hostilit\u00e9s, avant que ne se produisent les \u00e9v\u00e9nements eux-m\u00eames (ibidem), ou simplement qu\u2019elle signifie que les \u00c9tats ne sont pas cens\u00e9s commettre la moindre violation de la Convention dans leurs actions militaires (Erik Roxstrom, Mark Gibney et Terje Einarsen, \u00ab\u00a0The NATO Bombing case (Bankovi\u0107 et. al. c. Belgique et. al.) and the Limits of Western Human Rights Protection\u00a0\u00bb, 23 Boston University International Law Journal 55, at p. 119 (2005)). Nous notons qu\u2019une absence de d\u00e9rogation en vertu de l\u2019article 15 peut \u00e9galement \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme le choix de l\u2019\u00c9tat de ne pas se soustraire aux cons\u00e9quences d\u2019\u00e9ventuelles violations de certains droits conventionnels en cas d\u2019hostilit\u00e9.<\/p>\n<p>11. Nous notons \u00e9galement que la majorit\u00e9 non seulement cite la d\u00e9cision dans l\u2019affaire Bankovi\u0107 et autres (pr\u00e9cit\u00e9e) mais s\u2019appuie aussi sur les points de vue qui y sont exprim\u00e9s. Nous souhaitons souligner \u00e0 cet \u00e9gard que nous ne contestons pas les principes et points de vue g\u00e9n\u00e9raux exprim\u00e9s aux paragraphes 54 \u00e0 73 de cette d\u00e9cision. L\u2019approche propos\u00e9e ci-dessus vise \u00e0 d\u00e9velopper, compl\u00e9ter et affiner les principes et opinions qui y sont exprim\u00e9s. En revanche, nous ne sommes pas s\u00fbrs que la Cour puisse jamais \u00eatre tenue par la mani\u00e8re dont ces principes ont \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9s aux circonstances particuli\u00e8res de l\u2019affaire Bankovi\u0107 et autres.<\/p>\n<p>Nous relevons que, dans cette affaire, le raisonnement se focalisait sur les r\u00e9ponses \u00e0 apporter aux arguments sp\u00e9cifiques que les requ\u00e9rants avaient avanc\u00e9s. Il soulignait entre autres que la Convention op\u00e9rait dans un contexte essentiellement r\u00e9gional et plus particuli\u00e8rement dans l\u2019espace juridique des \u00c9tats contractants, et que l\u2019ex-R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale de Yougoslavie ne relevait pas de cet espace juridique, contrairement \u00e0 la requ\u00eate introduite par la G\u00e9orgie en l\u2019esp\u00e8ce, qui se rapporte \u00e0 des faits qui se sont bel et bien produits \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de cet espace. De plus, le principal argument dans la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 75) \u2013 le premier que la Cour a formul\u00e9 \u2013 \u00e9tait le suivant :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0[Les gouvernements d\u00e9fendeurs] soutiennent que l\u2019obligation positive r\u00e9sultant de l\u2019article 1 va jusqu\u2019\u00e0 astreindre les \u00c9tats \u00e0 assurer le respect des droits consacr\u00e9s par la Convention \u00e0 proportion du contr\u00f4le exerc\u00e9 dans une situation extraterritoriale donn\u00e9e (&#8230;) La Cour estime toutefois que le texte de l\u2019article 1 n\u2019offre aucun appui \u00e0 l\u2019argument des requ\u00e9rants selon lequel l\u2019obligation positive que fait cette disposition aux \u00c9tats contractants de reconna\u00eetre \u00ab\u00a0les droits et libert\u00e9s d\u00e9finis au titre I de la (&#8230;) Convention\u00a0\u00bb peut \u00eatre fractionn\u00e9e et adapt\u00e9e en fonction des circonstances particuli\u00e8res de l\u2019acte extraterritorial en cause. Elle consid\u00e8re au demeurant que la m\u00eame conclusion d\u00e9coule du texte de l\u2019article 19 de la Convention.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cet argument a \u00e9t\u00e9 express\u00e9ment rejet\u00e9 dans les passages pr\u00e9cit\u00e9s de l\u2019arr\u00eat rendu en l\u2019affaire Al-Skeini c. Royaume-Uni. Si l\u2019un des principaux arguments qui se trouvent \u00e0 la base du raisonnement de la d\u00e9cision en l\u2019affaire Bankovi\u0107 et autres a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9 par la jurisprudence ult\u00e9rieure alors que les autres arguments qui s\u2019y trouvent \u00e9taient propres au cas d\u2019esp\u00e8ce, la port\u00e9e de toute la d\u00e9cision se trouve alors remise en cause et il faudrait r\u00e9examiner l\u2019ensemble de la probl\u00e9matique.<\/p>\n<p>Dans la pr\u00e9sente affaire, l\u2019opinion de la majorit\u00e9 dit ceci au paragraphe\u00a0124 de l\u2019arr\u00eat\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Par la suite, dans son arr\u00eat Medvedyev et autres c.\u00a0France (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 64), la Cour a explicitement r\u00e9it\u00e9r\u00e9, en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres (pr\u00e9cit\u00e9e), qu\u2019un \u00c9tat ne saurait voir sa responsabilit\u00e9 engag\u00e9e \u00ab\u00a0pour un acte extraterritorial instantan\u00e9, le texte de l\u2019article\u00a01 ne s\u2019accommodant pas d\u2019une conception causale de la notion de \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. Plus r\u00e9cemment, elle a fait de m\u00eame dans la d\u00e9cision M.N. et autres (pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 112), en consid\u00e9rant que \u00ab\u00a0la seule circonstance que des d\u00e9cisions prises au niveau national ont eu un impact sur la situation de personnes r\u00e9sidant \u00e0 l\u2019\u00e9tranger n\u2019est pas davantage de nature \u00e0 \u00e9tablir la juridiction de l\u2019\u00c9tat concern\u00e9 \u00e0 leur \u00e9gard en dehors de son territoire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette approche appelle trois remarques.<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, si la notion d\u2019\u00ab\u00a0acte instantan\u00e9\u00a0\u00bb rev\u00eat le m\u00eame sens qu\u2019en droit international de la responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat, il est alors n\u00e9cessaire de souligner que cette branche du droit international op\u00e8re une distinction entre actes instantan\u00e9s et actes continus. Tout acte de l\u2019\u00c9tat qui n\u2019est pas continu est instantan\u00e9. Vu sous cet angle, la plupart des violations de la Convention sont non pas des actes continus mais des actes instantan\u00e9s. Par exemple, une arrestation conduite en territoire \u00e9tranger est un acte instantan\u00e9. Le refoulement de demandeurs d\u2019asile \u00e0 la fronti\u00e8re de l\u2019\u00c9tat est lui aussi un acte instantan\u00e9.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, si la notion d\u2019\u00ab\u00a0acte instantan\u00e9\u00a0\u00bb est employ\u00e9e dans son sens ordinaire, qui d\u00e9signe un acte de tr\u00e8s br\u00e8ve dur\u00e9e (qui se produit \u00ab\u00a0en quelques secondes\u00a0\u00bb), il est alors n\u00e9cessaire d\u2019observer que le recours \u00e0 la force militaire \u00e0 l\u2019\u00e9tranger n\u2019est jamais un \u00ab\u00a0acte instantan\u00e9\u00a0\u00bb en ce sens mais qu\u2019il s\u2019agit toujours d\u2019un processus compliqu\u00e9 qui comporte une phase de prise de d\u00e9cision et une phase d\u2019ex\u00e9cution. Il requiert un commandement militaire et d\u00e9bute par des ordres pris par ce dernier. Il faut souligner que l\u2019arm\u00e9e est une structure fortement hi\u00e9rarchique qui repose sur l\u2019ob\u00e9issance et sur les cha\u00eenes de commandement.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8mement, la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame d\u2019une confrontation arm\u00e9e et d\u2019un combat entre des forces militaires ennemies englobe l\u2019existence d\u2019une cha\u00eene de commandement, la collecte de renseignements militaires et un processus d\u00e9cisionnel complexe \u2013 quoique g\u00e9n\u00e9ralement particuli\u00e8rement rapide \u2013 impliquant la mise en balance de valeurs en conflit. Les ordres militaires sont des d\u00e9cisions que des commandants militaires (c\u2019est-\u00e0-dire des agents de l\u2019\u00c9tat) adressent \u00e0 des unit\u00e9s militaires sp\u00e9cifiques (compos\u00e9es d\u2019autres agents de l\u2019\u00c9tat) et qui d\u00e9terminent \u2013 \u00e0 tout le moins indirectement \u2013 la situation des civils dans les zones en question. La prise de d\u00e9cision se poursuit m\u00eame lorsque la cha\u00eene de commandement est rompue et que l\u2019arm\u00e9e est en retraite dans un chaos apparent, pourvu que certaines unit\u00e9s militaires compactes continuent d\u2019op\u00e9rer sous un commandement militaire, f\u00fbt-il de bas niveau.<\/p>\n<p>La majorit\u00e9 exprime par ailleurs l\u2019opinion suivante\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La Cour rappelle par ailleurs que dans la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres (pr\u00e9cit\u00e9e), elle a consid\u00e9r\u00e9 que le libell\u00e9 de l\u2019article 1 de la Convention ne s\u2019accommode pas avec la th\u00e8se selon laquelle \u00ab\u00a0toute personne subissant des effets n\u00e9gatifs d\u2019un acte imputable \u00e0 un \u00c9tat contractant \u00ab\u00a0rel\u00e8ve\u00a0\u00bb ipso facto, quel que soit l\u2019endroit o\u00f9 l\u2019acte a \u00e9t\u00e9 commis et o\u00f9 que ses cons\u00e9quences aient \u00e9t\u00e9 ressenties, \u00ab\u00a0de la juridiction\u00a0\u00bb de cet \u00c9tat aux fins de l\u2019article 1 de la Convention.\u00a0\u00bb (ibid., \u00a7 75). Elle a ajout\u00e9 qu\u2019interpr\u00e9ter la notion de juridiction en ce sens reviendrait \u00ab\u00a0\u00e0 confondre la question de savoir si un individu \u00ab\u00a0rel\u00e8ve de la juridiction\u00a0\u00bb d\u2019un \u00c9tat contractant et celle de savoir si l\u2019int\u00e9ress\u00e9 peut \u00eatre r\u00e9put\u00e9 victime d\u2019une violation de droits garantis par la Convention. Or il s\u2019agit l\u00e0 de conditions de recevabilit\u00e9 s\u00e9par\u00e9es et distinctes devant chacune \u00eatre remplie, dans l\u2019ordre pr\u00e9cit\u00e9, pour qu\u2019un individu puisse invoquer les dispositions de la Convention \u00e0 l\u2019encontre d\u2019un \u00c9tat contractant.\u00a0\u00bb (ibid., \u00a7 75 in fine).<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>136. Or la Cour ne voit pas de raison de d\u00e9cider autrement en l\u2019esp\u00e8ce (&#8230;)\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nous ne contestons pas le point de vue exprim\u00e9 dans la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres (pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 75) selon lequel les questions de savoir si une personne rel\u00e8ve de la juridiction d\u2019un \u00c9tat contractant et si cette personne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme victime d\u2019une violation des droits garantis par la Convention sont des conditions de recevabilit\u00e9 s\u00e9par\u00e9es et distinctes, chacune d\u2019elles devant \u00eatre r\u00e9unie dans cet ordre pr\u00e9cis avant que la personne en question ne puisse invoquer les dispositions de la Convention contre un \u00c9tat contractant.<\/p>\n<p>On ne peut pas dire que l\u2019approche tir\u00e9e de cette opinion ci-dessus fasse passer toute personne touch\u00e9e par un acte imputable \u00e0 un \u00c9tat sous la juridiction de ce dernier. Il est clair que les personnes touch\u00e9es par l\u2019acte d\u2019un \u00c9tat ne peuvent pas toutes pr\u00e9tendre relever de la juridiction de ce dernier. Il faut un lien juridictionnel. L\u2019approche propos\u00e9e ici maintient simplement sous la juridiction de l\u2019\u00c9tat les personnes qui en relevaient d\u00e9j\u00e0 par l\u2019effet des r\u00e8gles de droit international en vigueur, ind\u00e9pendamment de la Convention, et \u2013 dans cette affaire \u2013 par l\u2019effet du droit international humanitaire. A contrario, l\u2019explosion d\u2019une centrale nucl\u00e9aire ne fait pas passer en elle-m\u00eame sous la juridiction de l\u2019\u00c9tat sur le territoire duquel elle se produit les populations touch\u00e9es par l\u2019explosion habitant dans les pays limitrophes, quand bien m\u00eame elle aurait \u00e9t\u00e9 caus\u00e9e par une faute humaine.<\/p>\n<p>L\u2019approche d\u00e9velopp\u00e9e ci-dessus ne repose pas sur une notion de juridiction de type \u00ab\u00a0cause et effet\u00a0\u00bb. Une approche reposant sur \u00ab\u00a0la cause et l\u2019effet\u00a0\u00bb aurait \u00e9t\u00e9 retenue si les op\u00e9rations militaires pouvaient se r\u00e9duire au d\u00e9ploiement brut et aveugle d\u2019une force militaire sans se pencher sur l\u2019ampleur des \u00e9ventuels dommages qui pourraient en r\u00e9sulter pour les civils. Le droit international humanitaire requiert des d\u00e9cisions militaires avis\u00e9es reposant sur des renseignements et sur une planification m\u00e9ticuleuse, en ce qui concerne en particulier les d\u00e9g\u00e2ts collat\u00e9raux et les \u00e9ventuelles pertes civiles. Les cons\u00e9quences de l\u2019emploi de soldats au combat sont le fruit d\u2019un processus d\u00e9cisionnel complexe r\u00e9glement\u00e9 en d\u00e9tail par le droit international. Le probl\u00e8me commence non pas avec le largage de bombes lui-m\u00eame mais dans la mani\u00e8re dont le bombardement est pr\u00e9par\u00e9 et ordonn\u00e9.<\/p>\n<p>IV. Juridiction et mesures provisoires<\/p>\n<p>12. Le 11 ao\u00fbt 2008, dans le contexte d\u2019une agression militaire perp\u00e9tr\u00e9e par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, la G\u00e9orgie demanda l\u2019application en l\u2019esp\u00e8ce de l\u2019article 39 du r\u00e8glement. Cette demande fut accept\u00e9e\u00a0: les mesures provisoires \u00e9tant destin\u00e9es \u00e0 pr\u00e9venir des dommages irr\u00e9parables dans des situations d\u2019urgence, le niveau de preuve pour indiquer de telles mesures est nettement moins \u00e9lev\u00e9 que celui requis pour statuer enti\u00e8rement sur le fond d\u2019une affaire. La pratique de la Cour est que la juridiction ne doit alors \u00eatre \u00e9tablie que sur une base prima facie. Dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, dans l\u2019affaire des Questions concernant l\u2019obligation de poursuivre ou d\u2019extrader (Belgique c. S\u00e9n\u00e9gal), mesures conservatoires, ordonnance du 28 mai 2009, C.I.J. Recueil 2009, p. 147, \u00a7\u00a040), la Cour internationale de justice a dit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(&#8230;) en pr\u00e9sence d\u2019une demande en indication de mesures conservatoires, point n\u2019est besoin pour la Cour, avant de d\u00e9cider d\u2019indiquer ou non de telles mesures, de s\u2019assurer de mani\u00e8re d\u00e9finitive qu\u2019elle a comp\u00e9tence quant au fond de l\u2019affaire, mais (&#8230;) elle ne peut indiquer ces mesures que si les dispositions invoqu\u00e9es par le demandeur semblent prima facie constituer une base sur laquelle sa comp\u00e9tence pourrait \u00eatre fond\u00e9e (&#8230;)\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00c9tant donn\u00e9 que, \u00e0 la date de l\u2019introduction en l\u2019esp\u00e8ce de la demande au titre de l\u2019article 39 du r\u00e8glement, la question de la juridiction \u00e0 raison d\u2019une op\u00e9ration qui en \u00e9tait \u00e0 sa phase militaire active avait une base prima facie, la d\u00e9cision d\u2019accorder la mesure provisoire se justifiait.<\/p>\n<p>Il est cependant frappant de constater que, ayant d\u00e9sormais compl\u00e8tement \u00e9cart\u00e9 la juridiction de tout \u00c9tat sur le terrain de la Convention \u00e0 raison de la phase active des hostilit\u00e9s en septembre, octobre et novembre 2020, la Cour a quand m\u00eame fait droit \u00e0 des demandes au titre de l\u2019article 39 dans trois affaires inter\u00e9tatiques concernant les hostilit\u00e9s au Nagorny-Karabakh\u00a0: Arm\u00e9nie c. Azerba\u00efdjan (no 42521\/20), Arm\u00e9nie c.\u00a0Turquie (no 43517\/20) et Azerba\u00efdjan c. Arm\u00e9nie (no 47319\/20). Sans avoir une quelconque intention de commenter ces affaires elles-m\u00eames, nous notons que, en faisant application de l\u2019article 39 du r\u00e8glement, la Cour a admis l\u2019existence, au moins prima facie, de la juridiction d\u2019\u00c9tats impliqu\u00e9s dans la phase militaire active \u2013 en contradiction manifeste avec la conclusion \u00e0 laquelle la majorit\u00e9 est parvenue en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>V. Confusion dans la jurisprudence<\/p>\n<p>13. Nous tenons \u00e9galement \u00e0 relever les incoh\u00e9rences suivantes dans la jurisprudence de la Cour concernant l\u2019application de la Convention dans les conflits arm\u00e9s. Dans l\u2019arr\u00eat Hassan c. Royaume-Uni ([GC], no 29750\/09, \u00a7\u00a076, CEDH 2014), la Cour a conclu que le Royaume-Uni, au cours de la phase active du conflit, avait bien exerc\u00e9 sa juridiction \u00e0 l\u2019aune du crit\u00e8re du \u00ab\u00a0pouvoir et du contr\u00f4le physiques\u00a0\u00bb sur la victime et \u00e9tait donc responsable des violations des droits du requ\u00e9rant. Elle a expliqu\u00e9 qu\u2019elle n\u2019avait pas recherch\u00e9 si le Royaume-Uni avait exerc\u00e9 le \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur les \u00e9v\u00e9nements par le fait que la juridiction avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie sur la base d\u2019un autre titre, celui du \u00ab\u00a0pouvoir et du contr\u00f4le physiques\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans ce m\u00eame arr\u00eat (ibidem, \u00a7 71), le gouvernement d\u00e9fendeur avait soutenu que \u00ab\u00a0ce type de juridiction ne jou[ait] pas pendant la phase d\u2019hostilit\u00e9s actives d\u2019un conflit arm\u00e9 international, lorsque les agents de l\u2019\u00c9tat contractant en question agiss[ai]ent sur un territoire dont cet \u00c9tat n\u2019[\u00e9tait] pas la puissance occupante\u00a0\u00bb et o\u00f9 \u00ab\u00a0le comportement de l\u2019\u00c9tat contractant [\u00e9tait] plut\u00f4t r\u00e9gi par l\u2019ensemble des prescriptions du droit international humanitaire\u00a0\u00bb. En la pr\u00e9sente affaire, la Russie a avanc\u00e9 un argument similaire (paragraphe 107 de l\u2019arr\u00eat).<\/p>\n<p>Or, dans l\u2019arr\u00eat Hassan (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 77), la Cour a r\u00e9pondu \u00e0 cet argument en disant ceci\u00a0: \u00ab\u00a0[l]a Cour n\u2019est pas convaincue par cette argumentation. L\u2019affaire\u00a0Al-Skeini\u00a0portait elle aussi sur une p\u00e9riode o\u00f9 le droit international humanitaire \u00e9tait applicable, \u00e0 savoir celle pendant laquelle le Royaume-Uni et ses partenaires de la coalition occupaient l\u2019Irak. Cela n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 la Cour de conclure que le Royaume-Uni avait exerc\u00e9 sa juridiction, au sens de l\u2019article 1 de la Convention, sur les proches des requ\u00e9rants.\u00a0\u00bb Par ce raisonnement, elle a clairement pr\u00e9cis\u00e9 qu\u2019elle n\u2019acceptait pas la th\u00e8se selon laquelle la juridiction extraterritoriale pendant la phase active des conflits ne peut pas \u00eatre \u00e9tablie parce que le \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb ne peut lui-m\u00eame \u00eatre \u00e9tabli lorsque des pays luttent pour le contr\u00f4le\u00a0; elle n\u2019a pas non plus accept\u00e9 la th\u00e8se compl\u00e9mentaire selon laquelle, en pareil cas, ce sont les r\u00e8gles de droit international humanitaire qui, seules, devraient r\u00e9gir les faits. Il est donc inexplicable \u00e0 nos yeux qu\u2019en l\u2019esp\u00e8ce la majorit\u00e9 non seulement retienne la m\u00eame th\u00e8se erron\u00e9e qui avait \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9e dans l\u2019arr\u00eat Hassan mais encore qu\u2019elle fonde principalement sa d\u00e9cision sur cette th\u00e8se.<\/p>\n<p>Les incompatibilit\u00e9s entre l\u2019arr\u00eat rendu en l\u2019esp\u00e8ce et celui rendu en l\u2019affaire Hassan franchissent un autre palier quand, dans ce dernier arr\u00eat (ibidem, \u00a7 77), la Cour ajoute\u00a0: \u00ab\u00a0retenir la th\u00e8se du Gouvernement sur ce point serait incompatible avec la jurisprudence de la Cour internationale de justice, pour laquelle le droit international des droits de l\u2019homme et le droit international humanitaire peuvent s\u2019appliquer simultan\u00e9ment (&#8230;) Comme la Cour l\u2019a observ\u00e9 \u00e0 de nombreuses reprises, la Convention ne peut s\u2019interpr\u00e9ter dans le vide mais doit autant que faire se peut s\u2019interpr\u00e9ter de mani\u00e8re \u00e0 se concilier avec les autres r\u00e8gles du droit international, dont elle fait partie int\u00e9grante (&#8230;) Cela vaut autant pour l\u2019article 1 que pour les autres articles de la Convention.\u00a0\u00bb Donc, si dans l\u2019arr\u00eat Hassan la Cour a sciemment choisi d\u2019emprunter la voie qui \u00e9tait le plus en harmonie avec la finalit\u00e9 de la Convention et qui assurait le plus largement le respect et l\u2019application des droits de la Convention, la majorit\u00e9 dans le pr\u00e9sent arr\u00eat, sans justification ad\u00e9quate reposant sur des \u00e9l\u00e9ments de droit et de fait, a choisi la direction oppos\u00e9e.<\/p>\n<p>14. \u00c0 notre regret, nous observons que l\u2019absence d\u2019un raisonnement suffisamment convaincant pour le constat de d\u00e9faut de juridiction pendant la phase active des hostilit\u00e9s est source de confusion quant au sens de la jurisprudence relative \u00e0 la juridiction extraterritoriale et \u00e0 la port\u00e9e des obligations pesant sur l\u2019\u00c9tat dans les conflits arm\u00e9s.<\/p>\n<p>Notre coll\u00e8gue le juge Bonello avait d\u00e9j\u00e0 appel\u00e9 l\u2019attention de la Cour sur l\u2019incoh\u00e9rence de cette jurisprudence concernant l\u2019article\u00a01 en disant que celle-ci\u00a0\u00ab\u00a0a toujours p\u00e2ti d\u2019une incapacit\u00e9 ou d\u2019une r\u00e9ticence \u00e0 \u00e9tablir un r\u00e9gime coh\u00e9rent et axiomatique reposant sur de grands principes et applicable uniform\u00e9ment \u00e0 tous les types possibles de diff\u00e9rends en la mati\u00e8re\u00a0\u00bb, ajoutant que \u00ab\u00a0la Cour, dans son processus d\u00e9cisionnel, consacrait auparavant davantage d\u2019\u00e9nergie \u00e0 chercher \u00e0 concilier ce qui n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re conciliable qu\u2019\u00e0 tenter d\u2019\u00e9riger des principes d\u2019application plus g\u00e9n\u00e9rale. Elle avait exp\u00e9riment\u00e9, au cas par cas, un nombre consid\u00e9rable de crit\u00e8res diff\u00e9rents en mati\u00e8re de juridiction extraterritoriale, dont certains n\u2019\u00e9taient pas compl\u00e8tement exempts de contradictions les uns par rapport aux autres\u00a0\u00bb (opinion concordante du juge Bonello jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat Al-Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, paragraphes 4 et 7). La Cour avait la possibilit\u00e9 dans le pr\u00e9sent arr\u00eat d\u2019\u00e9chapper \u00e0 cette tendance f\u00e2cheuse en analysant minutieusement les arguments juridiques pertinents et en les rattachant aux consid\u00e9rations factuelles de l\u2019esp\u00e8ce tout en confirmant ou en rejetant les positions contradictoires ant\u00e9rieures\u00a0; or, la majorit\u00e9 a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 se soustraire \u00e0 ce d\u00e9bat essentiel. \u00c0 ce titre, les propos du juge Bonello sont l\u00e0 encore particuli\u00e8rement d\u2019actualit\u00e9 en ce qu\u2019il avait sugg\u00e9r\u00e9 ceci \u00e0 la Cour\u00a0: \u00ab\u00a0[a]u lieu d\u2019\u00e9laborer des principes qui, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, semblent co\u00efncider avec les faits, appr\u00e9cions plut\u00f4t ceux-ci \u00e0 l\u2019aune des principes immuables qui sont le socle de la mission essentielle de la Convention\u00a0\u00bb (opinion concordante du juge Bonello pr\u00e9cit\u00e9e, paragraphe\u00a08).<\/p>\n<p>Nous estimons qu\u2019une persistance dans cet \u00e9tat de confusion est contraire \u00e0 la finalit\u00e9 principale de la Convention, qui est l\u2019\u00e9tablissement de la paix en Europe post\u00e9rieurement aux \u00e9v\u00e9nements de la Seconde guerre mondiale. Les juridictions internes sont d\u00e9j\u00e0 d\u00e9concert\u00e9es par les divergences dans les normes, l\u2019absence de clart\u00e9 et les omissions de la Cour lorsqu\u2019elle traite les affaires de juridiction extraterritoriale, comme le montrent les suites donn\u00e9es au niveau interne \u00e0 l\u2019affaire Al-Skeini par la High Court et la Cour d\u2019appel en Angleterre. Ainsi, Lord Sedley a exprim\u00e9 ses doutes sur le sens de la notion de \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb en soutenant que \u00ab\u00a0[l]es d\u00e9cisions de la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme ne parlent pas d\u2019une seule voix pour ce qui est de savoir si un tel niveau de pr\u00e9sence et d\u2019activit\u00e9 engage la responsabilit\u00e9 d\u2019un \u00c9tat membre sur le sol \u00e9tranger\u00a0\u00bb (The Queen (on the application of Al Skeini et autres) v. The Secretary of State for Defence, [2005] EWCA Civ 1609, [2006] 3 WLR 508, \u00a7 192).<\/p>\n<p>VI. Conclusion<\/p>\n<p>15. En conclusion \u00e0 notre opinion, nous tenons \u00e0 souligner les points suivants. La juridiction de l\u2019\u00c9tat dans un conflit arm\u00e9 est certes limit\u00e9e quant \u00e0 son \u00e9tendue mais son existence juridique est ind\u00e9niable. Un \u00c9tat partie \u00e0 la Convention \u2013 pendant la phase de combat \u2013 ne doit reconna\u00eetre aux populations civiles touch\u00e9es que les droits et libert\u00e9s qui sont ad\u00e9quats au regard de l\u2019\u00e9tendue de la juridiction ; autrement dit, l\u2019\u00e9tendue des droits \u00e0 garantir doit \u00eatre ad\u00e9quate au regard de l\u2019\u00e9tendue du pouvoir de l\u2019\u00c9tat exerc\u00e9. En pratique, cela signifie le droit \u00e0 la vie (article 2) et l\u2019interdiction de la torture et des traitements inhumains ou d\u00e9gradants (article 3).<\/p>\n<p>Dans ces conditions, nier la juridiction des \u00c9tats bellig\u00e9rants sur des populations civiles dans une zone de combat militaire lors d\u2019un conflit international heurte la logique m\u00eame du droit international humanitaire qui, pr\u00e9cis\u00e9ment, fait passer les civils au c\u0153ur du processus d\u00e9cisionnel militaire et les place dans une relation juridique complexe avec les \u00c9tats bellig\u00e9rants, avant m\u00eame que les premi\u00e8res balles ne soient tir\u00e9es.<\/p>\n<p>16. Enfin, nous sommes \u00e9galement d\u2019avis qu\u2019il y a eu violation de l\u2019article 2 en l\u2019esp\u00e8ce pendant la phase active des hostilit\u00e9s. Cette conclusion reste la m\u00eame que ce soit sur le terrain de l\u2019article 2 appliqu\u00e9 isol\u00e9ment par la Cour (en l\u2019absence d\u2019une d\u00e9rogation en vertu de l\u2019article\u00a015) ou \u00e0 la lumi\u00e8re du droit international humanitaire, dont les normes sont moins strictes. Dans un cas comme dans l\u2019autre, les preuves rassembl\u00e9es par la Cour nous am\u00e8nent \u00e0 conclure que les principes du droit international humanitaire applicables \u00e0 l\u2019analyse de la lic\u00e9it\u00e9 d\u2019atteintes \u00e0 la vie dans les conflits arm\u00e9s \u2013 par exemple la proportionnalit\u00e9 et la pr\u00e9caution \u2013 n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 ad\u00e9quatement observ\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>OPINION EN PARTIE DISSIDENTE DU JUGE<\/strong><br \/>\n<strong>PINTO DE ALBUQUERQUE<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>(Traduction)<\/strong><\/p>\n<p>1. Introduction<\/p>\n<p>1. C\u2019est la premi\u00e8re fois que la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme (\u00ab\u00a0la Cour\u00a0\u00bb) se trouve appel\u00e9e \u00e0 examiner des op\u00e9rations militaires dans le contexte d\u2019un conflit arm\u00e9 international en Europe depuis l\u2019affaire Bankovi\u0107 et autres c. Belgique et autres[116], dans laquelle la requ\u00eate avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e irrecevable au motif que les faits en cause ne relevaient pas de la juridiction des \u00c9tats d\u00e9fendeurs. Le pr\u00e9sent arr\u00eat constitue la descendance funeste de la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres. La premi\u00e8re partie de cette opinion cherchera \u00e0 d\u00e9montrer le caract\u00e8re \u00ab\u00a0disparate\u00a0\u00bb[117] de la jurisprudence de la Cour relative \u00e0 la juridiction extraterritoriale en p\u00e9riode de conflit arm\u00e9 et se fondera pour ce faire sur une analyse des principaux arr\u00eats et d\u00e9cisions qui ont conduit \u00e0 l\u2019adoption du pr\u00e9sent arr\u00eat.<\/p>\n<p>2. Cette analyse ne serait pas compl\u00e8te sans une \u00e9tude de la question parall\u00e8le de la juridiction extraterritoriale concernant les d\u00e9cisions de non-admission relevant de la gestion des fronti\u00e8res. De fait, la majorit\u00e9 elle\u2011m\u00eame cite dans deux paragraphes essentiels du pr\u00e9sent arr\u00eat la d\u00e9cision M.N. et autres c. Belgique[118]comme un pr\u00e9c\u00e9dent en mati\u00e8re de juridiction extraterritoriale[119]. D\u00e8s lors, la seconde partie de cette opinion exposera les interactions entre la jurisprudence suscit\u00e9e par la crise migratoire et la jurisprudence apparue dans le contexte des conflits arm\u00e9s. J\u2019estime que ces deux lignes de jurisprudence relative \u00e0 la juridiction extraterritoriale non seulement favorisent la fragmentation du droit international, mais aussi poussent la Cour \u00e0 se retrancher dans une position extr\u00eamement isol\u00e9e dans le monde, discr\u00e9ditant ainsi son r\u00f4le de garant des droits de l\u2019homme en Europe. La critique de cette \u00e9volution de la jurisprudence se trouve \u00e0 la base de mon vote en faveur de la conclusion selon laquelle les victimes des op\u00e9rations militaires men\u00e9es par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie pendant la phase active des hostilit\u00e9s (du 8 au 12 ao\u00fbt 2008) relevaient de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie aux fins de l\u2019article 1 de la Convention europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme (\u00ab\u00a0la Convention\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>2. La juridiction en p\u00e9riode de conflit arm\u00e9<\/p>\n<p>a. La pr\u00e9sence militaire dans le nord de Chypre<\/p>\n<p>3. La juridiction extraterritoriale d\u2019un \u00c9tat a \u00e9t\u00e9 affirm\u00e9e tout d\u2019abord \u00e0 l\u2019\u00e9gard des personnes, \u00e0 savoir au motif de l\u2019autorit\u00e9 ou du contr\u00f4le de facto exerc\u00e9 par un agent de l\u2019\u00c9tat sur une personne ou sur un groupe de personnes. Les repr\u00e9sentants d\u2019un \u00c9tat, y compris les agents diplomatiques ou consulaires et les forces arm\u00e9es, demeurent sous sa juridiction quand ils agissent \u00e0 l\u2019\u00e9tranger et, dans la mesure o\u00f9 ces repr\u00e9sentants exercent leur autorit\u00e9 sur des personnes ou des biens, ces personnes et ces biens \u00ab\u00a0rel\u00e8vent de la juridiction\u00a0\u00bb de cet \u00c9tat. Tel fut le cas pour les violations all\u00e9gu\u00e9es des droits de l\u2019homme commises par des soldats turcs pendant l\u2019invasion de la partie nord de Chypre. La juridiction de l\u2019\u00c9tat est n\u00e9e du contr\u00f4le que les soldats turcs y ont exerc\u00e9 sur des personnes et des biens et \u00e0 chaque fois que ces soldats ont port\u00e9 atteinte aux droits et aux libert\u00e9s d\u00e9coulant de la Convention pour ces personnes, ils ont engag\u00e9 la responsabilit\u00e9 de la Turquie[120].<\/p>\n<p>4. La juridiction extraterritoriale d\u2019une Partie contractante \u00e0 la Convention a ensuite \u00e9t\u00e9 reconnue sur une base territoriale. La juridiction d\u2019un \u00c9tat r\u00e9sulte aussi du contr\u00f4le effectif que celui-ci exerce sur une zone, que ce soit directement, par l\u2019interm\u00e9diaire de ses forces arm\u00e9es (la pr\u00e9sence militaire sur le terrain, ou \u00ab\u00a0boots on the ground\u00a0\u00bb), ou indirectement, par le biais d\u2019une administration locale subordonn\u00e9e. Tel fut le cas sur le territoire de la partie nord de Chypre, qui \u00e9tait occup\u00e9 par la Turquie, alors m\u00eame qu\u2019une administration locale autonome avait \u00e9t\u00e9 mise en place en 1983[121]. Pour la Cour, \u00ab\u00a0le grand nombre de soldats participant \u00e0 des missions actives dans le nord de Chypre\u00a0\u00bb attestait \u00e0 l\u2019\u00e9vidence que l\u2019arm\u00e9e turque exer\u00e7ait \u00ab\u00a0en pratique un contr\u00f4le global sur cette partie de l\u2019\u00eele\u00a0\u00bb[122]. Par cons\u00e9quent, la responsabilit\u00e9 de la Turquie au regard de la Convention ne pouvait se circonscrire aux actes commis par ses soldats et ses fonctionnaires dans le nord de Chypre, mais s\u2019\u00e9tendait \u00e9galement aux actes de l\u2019administration locale qui survivait gr\u00e2ce \u00e0 son soutien militaire et autre. Selon la Cour, la Turquie \u00e9tait tenue par une obligation de reconna\u00eetre dans l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de cette zone tout l\u2019\u00e9ventail des droits mat\u00e9riels \u00e9nonc\u00e9s dans la Convention et dans les Protocoles additionnels qu\u2019elle avait ratifi\u00e9s[123]. \u00c9tablissant un principe, la Cour a reconnu que la notion de \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb au sens de l\u2019article 1 de la Convention ne se circonscrivait pas n\u00e9cessairement au seul territoire national des Hautes Parties contractantes[124].<\/p>\n<p>b. La Serbie hors de l\u2019espace juridique europ\u00e9en<\/p>\n<p>5. Assez abruptement, la Cour a abandonn\u00e9 cette ligne de jurisprudence constante dans la tr\u00e8s regrettable d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres, en adoptant une approche extr\u00eamement restrictive des questions de juridiction. Interpr\u00e9tant la notion de juridiction extraterritoriale \u00e0 la lumi\u00e8re du droit international g\u00e9n\u00e9ral, la Cour l\u2019a circonscrite aux extensions de la juridiction d\u2019un \u00c9tat permises par le droit, \u00ab\u00a0la nationalit\u00e9, le pavillon, les relations diplomatiques et consulaires, l\u2019effet, la protection, la personnalit\u00e9 passive et l\u2019universalit\u00e9, notamment\u00a0\u00bb, d\u00e9finies \u00e0 l\u2019aune des droits territoriaux souverains des autres \u00c9tats concern\u00e9s[125]. Elle a op\u00e9r\u00e9 une confusion entre la notion de juridiction essentiellement centr\u00e9e sur les faits qui d\u00e9coule de l\u2019article 1 de la Convention, d\u2019une part, et les motifs juridiques de l\u2019extraterritorialit\u00e9 dans le droit international g\u00e9n\u00e9ral, d\u2019autre part. Dans un acc\u00e8s d\u2019esprit de clocher, elle a de plus restreint l\u2019applicabilit\u00e9 de la Convention au territoire europ\u00e9en des Parties contractantes, \u00e0 ce que l\u2019on appelle \u00ab\u00a0l\u2019espace juridique europ\u00e9en\u00a0\u00bb, ignorant la disposition expresse de l\u2019article 56 de la Convention \u2013 qui indique clairement que la volont\u00e9 des p\u00e8res fondateurs \u00e9tait que la Convention f\u00fbt appliqu\u00e9e dans le monde entier, dans les territoires d\u2019outre-mer des Parties contractantes, \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s[126] \u2013 et ignorant aussi l\u2019enjeu \u00e9nonc\u00e9 dans son pr\u00e9ambule[127], lequel ne pr\u00e9conise pas de limitation g\u00e9ographique au respect des droits et libert\u00e9s consacr\u00e9s par la Convention.<\/p>\n<p>6. Sur cette base, la Cour a rejet\u00e9 la juridiction des \u00c9tats dans le cas du bombardement d\u2019une station de t\u00e9l\u00e9vision et de radio qui avait tu\u00e9 et bless\u00e9 des non-combattants, oubliant que dans le pass\u00e9, la Convention avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9e \u00e0 d\u2019autres actes instantan\u00e9s, comme des arrestations, accomplis par des agents de Parties contractantes en des lieux aussi \u00e9loign\u00e9s que le Costa Rica[128], Saint-Vincent[129] et le Soudan[130], et n\u00e9gligeant les enseignements d\u2019une source de droit international des droits de l\u2019homme aussi incontest\u00e9e que la Commission interam\u00e9ricaine des droits de l\u2019homme, laquelle avait reconnu l\u2019existence d\u2019un lien juridictionnel entre Cuba et les actes de l\u2019arm\u00e9e cubaine dans l\u2019affaire d\u2019un avion civil abattu dans l\u2019espace a\u00e9rien international[131]. Il \u00e9tait difficile de trouver un sens au r\u00e9sultat concret de la motivation expos\u00e9e par la Cour dans la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres\u00a0: la juridiction extraterritoriale \u00e9tait admise lorsque des agents de l\u2019\u00c9tat avaient d\u00e9tenu une personne, mais pas lorsqu\u2019ils l\u2019avaient tu\u00e9e ou mutil\u00e9e.<\/p>\n<p>7. La Cour a \u00e9t\u00e9 prompte \u00e0 corriger le \u00ab\u00a0r\u00e9sultat ridicule\u00a0\u00bb[132] de la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres. Dans le cadre d\u2019une analyse de la juridiction territoriale, elle n\u2019a pas exclu la possibilit\u00e9 que, en cons\u00e9quence d\u2019une action militaire, la Turquie ait exerc\u00e9 temporairement le contr\u00f4le effectif d\u2019une portion donn\u00e9e du territoire du nord de l\u2019Irak, ce qui serait suffisant pour conclure que les faits relevaient de sa juridiction[133]. La Cour a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s pr\u00e8s d\u2019avaliser une conception causale de la juridiction extraterritoriale lorsqu\u2019elle a d\u00e9clar\u00e9 que \u00ab\u00a0[l]a responsabilit\u00e9, en pareille hypoth\u00e8se, d\u00e9coule du fait que l\u2019article 1 de la Convention ne saurait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme autorisant un \u00c9tat contractant \u00e0 perp\u00e9trer, sur le territoire d\u2019un autre \u00c9tat, des violations de la Convention qu\u2019il n\u2019aurait pas le droit de commettre sur son propre territoire\u00a0\u00bb[134].<\/p>\n<p>8. La m\u00eame chose s\u2019est produite lorsque la Cour a conclu, dans le cadre d\u2019une analyse relative \u00e0 la juridiction exerc\u00e9e sur une personne, que M.\u00a0\u00d6calan avait relev\u00e9 de la juridiction de la Turquie une fois que des fonctionnaires kenyans l\u2019eurent remis \u00e0 des fonctionnaires turcs dans la zone internationale de l\u2019a\u00e9roport de Nairobi[135]. Dans une autre affaire dont les faits \u00e9taient tr\u00e8s semblables \u00e0 ceux de l\u2019affaire Bankovi\u0107 et autres, la Cour a m\u00eame conc\u00e9d\u00e9 que le fait que des h\u00e9licopt\u00e8res turcs aient ouvert le feu et aient tu\u00e9 des passeurs pr\u00e9sum\u00e9s \u00e0 la fronti\u00e8re turco-iranienne, sans que l\u2019on s\u00fbt clairement de quel c\u00f4t\u00e9 se trouvaient les victimes \u00e0 ce moment-l\u00e0, a fait passer celles-ci sous la juridiction de la Turquie[136]. La Cour est parvenue \u00e0 la m\u00eame conclusion lorsqu\u2019un manifestant avait \u00e9t\u00e9 battu \u00e0 mort par un groupe de personnes comptant des soldats turcs dans la zone d\u00e9militaris\u00e9e des Nations unies se trouvant entre la \u00ab\u00a0R\u00e9publique turque de Chypre du Nord\u00a0\u00bb et la partie de Chypre contr\u00f4l\u00e9e par le Gouvernement[137], lorsqu\u2019un manifestant chypriote grec avait \u00e9t\u00e9 abattu par des soldats turcs ou chypriotes turcs apr\u00e8s qu\u2019il fut entr\u00e9 dans la zone tampon des Nations unies et alors qu\u2019il essayait de retirer un drapeau turc accroch\u00e9 \u00e0 un m\u00e2t sur le territoire de la \u00ab\u00a0R\u00e9publique turque de Chypre du Nord\u00a0\u00bb[138], et lorsqu\u2019un agent en uniforme turc ou chypriote turc avait tir\u00e9 un coup de feu depuis la partie nord de Chypre, se trouvant sous le contr\u00f4le de la Turquie, vers la partie sud de l\u2019\u00eele et avait bless\u00e9 une personne du c\u00f4t\u00e9 sud de la fronti\u00e8re[139]. Dans tous ces arr\u00eats, l\u2019argument crucial expos\u00e9 par la Cour \u00e9tait que, aux fins de l\u2019article 1 de la Convention, la juridiction d\u00e9pendait de l\u2019autorit\u00e9 de facto exerc\u00e9e par l\u2019\u00c9tat sur une personne, un groupe de personnes, un bien ou une zone, ind\u00e9pendamment de la nature instantan\u00e9e ou continue de l\u2019action de l\u2019\u00c9tat, ou du caract\u00e8re intentionnel, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, n\u00e9gligent ou collat\u00e9ral du dommage caus\u00e9, ou de la l\u00e9galit\u00e9 de l\u2019action de l\u2019\u00c9tat ou m\u00eame de la d\u00e9termination du droit mat\u00e9riel applicable aux faits de la cause.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>c. Deux poids deux mesures en Irak<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>9. Pourtant, lorsqu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9e \u00e0 revisiter la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres (pr\u00e9cit\u00e9e), la Grande Chambre a insist\u00e9 sur la motivation de cette d\u00e9cision dans l\u2019arr\u00eat Medvedyev et autres c. France, r\u00e9affirmant que \u00ab\u00a0l\u2019article 1 ne s\u2019accommoda[i]t pas d\u2019une conception causale de la notion de \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb[140]. L\u2019arr\u00eat Al-Skeini et autres[141], qui entrem\u00ealait artificiellement les notions de juridiction territoriale et personnelle, n\u2019a pas rem\u00e9di\u00e9 au caract\u00e8re erratique de la jurisprudence de la Cour. Pour \u00eatre juste, il y a lieu de reconna\u00eetre que, dans l\u2019arr\u00eat Al-Skeini et autres[142], la Cour a rejet\u00e9 la limitation de l\u2019\u00ab\u00a0espacejuridique\u00a0\u00bb, mais elle n\u2019est pas all\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 renverser compl\u00e8tement la jurisprudence Bankovi\u0107 et autres. Les morts et les bless\u00e9s caus\u00e9s par l\u2019arm\u00e9e britannique en Irak relevaient de la juridiction du Royaume-Uni parce que, selon la Cour, l\u2019arm\u00e9e britannique avait assum\u00e9 en Irak \u00ab\u00a0certaines des pr\u00e9rogatives de puissance publique qui sont normalement celles d\u2019un \u00c9tat souverain\u00a0\u00bb, en particulier la responsabilit\u00e9 de conduire des op\u00e9rations de s\u00e9curit\u00e9, et qu\u2019elle avait \u00ab\u00a0exerc[\u00e9] sur les personnes tu\u00e9es lors de ces op\u00e9rations une autorit\u00e9 et un contr\u00f4le\u00a0\u00bb[143]. Le juge Bonello ne pouvait pas avoir davantage raison lorsqu\u2019il \u00e9crivait que cette construction artificielle \u00e9tait \u00ab\u00a0l\u2019une de ces f\u00e2cheuses fictions juridiques dont une juridiction de protection des droits de l\u2019homme p[ouvai]t tr\u00e8s bien se passer.\u00a0\u00bb[144] De fait, non seulement la Cour n\u2019a pas pr\u00e9cis\u00e9 exactement quelles \u00ab\u00a0pr\u00e9rogatives de puissance publique\u00a0\u00bb il fallait exercer et pendant combien de temps pour engager la juridiction ni dans quelle mesure l\u2019exercice de ces \u00ab\u00a0pr\u00e9rogatives de puissance publique\u00a0\u00bb constituait une condition n\u00e9cessaire ou suffisante pour la d\u00e9termination de la juridiction personnelle ou territoriale\u00a0; mais elle n\u2019a pas non plus reconnu, \u00e0 la lumi\u00e8re de la jurisprudence ant\u00e9rieure relative aux incidents survenus dans la zone tampon des Nations unies \u00e0 Chypre, que de la m\u00eame mani\u00e8re, l\u2019acte commis par des soldats du Royaume-Uni lorsqu\u2019ils avaient abattu les proches des requ\u00e9rants avait automatiquement cr\u00e9\u00e9 un lien juridictionnel avec le Royaume-Uni, ind\u00e9pendamment de tout contr\u00f4le exerc\u00e9 ou non par l\u2019\u00c9tat sur la zone dans laquelle la victime ou l\u2019agent de l\u2019\u00c9tat se trouvaient. Le tir de coups de feu sur un individu par des agents de l\u2019\u00c9tat constitue la forme ultime de l\u2019exercice d\u2019un contr\u00f4le par l\u2019\u00c9tat, et peu importent l\u2019endroit exact o\u00f9 se tiennent le tireur ou la victime, le contr\u00f4le exerc\u00e9 sur la zone o\u00f9 se trouvent le tireur ou la victime, ou encore le caract\u00e8re d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 ou n\u00e9gligent du tir.<\/p>\n<p>10. Cette incertitude de la jurisprudence a \u00e9t\u00e9 encore aggrav\u00e9e par le fait que, prenant le contre-pied de sa position dans la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres, la Cour a, dans l\u2019arr\u00eat Al-Skeini et autres, admis la possibilit\u00e9 d\u2019adapter l\u2019obligation, d\u00e9coulant de l\u2019article 1, d\u2019assurer le respect des droits et libert\u00e9s garantis par la Convention en fonction des circonstances particuli\u00e8res de l\u2019acte extraterritorial[145], mais qu\u2019elle n\u2019a pas d\u00e9fini de r\u00e8gles claires sur la nature et l\u2019\u00e9tendue des obligations d\u00e9coulant de la Convention, y compris l\u2019obligation proc\u00e9durale d\u2019enqu\u00eater, qui s\u2019imposent aux \u00c9tats lorsqu\u2019ils exercent leur juridiction personnelle, ou territoriale, ou les deux, et qu\u2019elle n\u2019a pas non plus \u00e9tabli si ces obligations variaient selon que le territoire sous son contr\u00f4le \u00e9tait celui d\u2019une autre Partie contractante ou celui d\u2019un \u00c9tat tiers.<\/p>\n<p>11. Les affaires Pisari c. Moldova et Russie[146] et Jaloud c. Pays-Bas[147] qui ont suivi n\u2019ont rien chang\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard. Dans ces deux affaires, la Cour a fond\u00e9 la juridiction essentiellement sur l\u2019\u00e9l\u00e9ment territorial (contr\u00f4le exerc\u00e9 sur la zone du point de passage), m\u00eal\u00e9 \u00e0 l\u2019acte instantan\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9 par les coups de feu tir\u00e9s sur les victimes, respectivement par un soldat russe \u00e0 un poste de contr\u00f4le de maintien de la paix en Moldova et par des soldats n\u00e9erlandais \u00e0 un point de contr\u00f4le dans le sud-est de l\u2019Irak.<\/p>\n<p>12. Comme si la situation n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9j\u00e0 assez compliqu\u00e9e, l\u2019arr\u00eat Chiragov et autres[148] a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une autre facette probl\u00e9matique de la politique judiciaire men\u00e9e \u00e0 Strasbourg\u00a0: elle applique deux poids et deux mesures en fonction des \u00c9tats. Il est difficile de comprendre pourquoi, dans l\u2019arr\u00eat Al\u2011Skeini et autres, la Cour n\u2019a pas examin\u00e9 de mani\u00e8re ind\u00e9pendante l\u2019exercice par le Royaume-Uni de sa juridiction territoriale malgr\u00e9 le nombre de soldats d\u00e9ploy\u00e9s par cet \u00c9tat sur le terrain et l\u2019exercice par celui-ci de pr\u00e9rogatives de puissance publique en Irak[149], alors qu\u2019elle l\u2019a fait dans l\u2019arr\u00eat Chiragov et autres. Cette pratique du deux poids deux mesures par la Cour est encore plus flagrante si l\u2019on tient compte du fait que l\u2019arr\u00eat Al\u2011Skeini et autres avait consid\u00e9r\u00e9 \u00ab\u00a0le nombre de soldats d\u00e9ploy\u00e9s par l\u2019\u00c9tat sur le territoire en cause\u00a0\u00bb comme le \u00ab\u00a0principal\u00a0\u00bb \u00e9l\u00e9ment d\u2019appr\u00e9ciation de la question de savoir si un \u00c9tat exer[ait] ou non un contr\u00f4le effectif sur un territoire hors de ses fronti\u00e8res et qu\u2019il avait estim\u00e9 que d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments \u00ab\u00a0[pouvaient] aussi entrer en ligne de compte\u00a0\u00bb, par exemple \u00ab\u00a0la mesure dans laquelle le soutien militaire, \u00e9conomique et politique apport\u00e9 par l\u2019\u00c9tat \u00e0 l\u2019administration locale subordonn\u00e9e assur[ait] \u00e0 celui-ci une influence et un contr\u00f4le dans la r\u00e9gion\u00a0\u00bb, ces \u00e9l\u00e9ments ne pouvant \u00e9videmment pas remplacer le facteur \u00ab\u00a0principal\u00a0\u00bb[150]. Or, c\u2019est exactement ce qui s\u2019est produit dans l\u2019arr\u00eat Chiragov et autres, les crit\u00e8res de la Cour ayant \u00e9t\u00e9 totalement invers\u00e9s dans cette affaire. Assez curieusement, dans l\u2019affaire Chiragov et autres, la majorit\u00e9 de la Grande Chambre a renonc\u00e9 au \u00ab\u00a0facteur principal\u00a0\u00bb de la \u00ab\u00a0pr\u00e9sence militaire sur le terrain\u00a0\u00bb et lui a substitu\u00e9 un assortiment obscur d\u2019autres facteurs, dont le \u00ab\u00a0soutien militaire\u00a0\u00bb. En fin de compte, la Cour a plac\u00e9 sur un m\u00eame plan des situations telles que celle qui pr\u00e9valait dans la partie nord de Chypre, o\u00f9 un grand nombre de soldats turcs participaient \u00e0 des missions actives, et celle qui r\u00e9gnait dans le Haut-Karabakh et les territoires environnants, y compris Latchin, o\u00f9 l\u2019on ne pouvait d\u00e9celer une telle pr\u00e9sence des forces militaires de l\u2019Arm\u00e9nie[151]. Si, dans le nord de Chypre, la juridiction de la Turquie couvrait les actes de l\u2019administration locale qui survivait essentiellement gr\u00e2ce \u00e0 la pr\u00e9sence militaire turque, \u00e0 Latchin, l\u2019ordre d\u2019importance de ces facteurs a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9, et le soutien militaire all\u00e9gu\u00e9 de l\u2019Arm\u00e9nie ne constituait qu\u2019un facteur secondaire par rapport aux autres facteurs de pr\u00e9tendu soutien \u00e9conomique et politique. Mais aucun des crit\u00e8res qui ont \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9s aux arm\u00e9es turques et arm\u00e9niennes n\u2019ont \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9s avec la m\u00eame logique aux forces arm\u00e9es du Royaume-Uni, avec la cons\u00e9quence politiquement bien commode que la Convention ne trouvait pas en soi \u00e0 s\u2019appliquer au territoire occup\u00e9 en Irak. En d\u2019autres termes, l\u2019arr\u00eat Al-Skeini et autres n\u2019a pas os\u00e9 franchir la ligne rouge qui avait \u00e9t\u00e9 trac\u00e9e par la Chambre des Lords[152]. En fait, la juridiction a m\u00eame \u00e9t\u00e9 ni\u00e9e dans le cas de Saddam Hussein, lorsque des Parties contractantes \u00e0 la Convention \u00ab\u00a0se joignirent (\u00e0 des niveaux divers non pr\u00e9cis\u00e9s) \u00e0 une coalition avec les \u00c9tats-Unis, lorsque les actes litigieux [la capture du requ\u00e9rant, sa d\u00e9tention et sa remise aux autorit\u00e9s irakiennes] furent commis par les \u00c9tats-Unis, lorsque la mission d\u2019assurer la s\u00e9curit\u00e9 de la zone dans laquelle ces actes furent commis fut attribu\u00e9e aux \u00c9tats-Unis et lorsque le commandement g\u00e9n\u00e9ral de la coalition fut confi\u00e9 aux \u00c9tats-Unis\u00a0\u00bb[153], ce qui signifie que la participation active des forces arm\u00e9es d\u2019une Partie contractante \u00e0 une \u00ab\u00a0coalition des volontaires\u00a0\u00bb occupante comptant un \u00c9tat tiers \u00e9chappe en elle-m\u00eame \u00e0 l\u2019examen de Strasbourg, quel que soit le type de contr\u00f4le (territorial ou personnel) exerc\u00e9 par les membres de la coalition. En d\u2019autres termes, une Partie contractante occupante peut \u00e9chapper \u00e0 sa responsabilit\u00e9 d\u00e9coulant de la Convention en mettant en place une coalition militaire avec un \u00c9tat tiers sur le territoire occup\u00e9[154]. En fin de compte, il semble que l\u2019occupation n\u2019entra\u00eene pas automatiquement une juridiction territoriale dans le territoire occup\u00e9, et encore moins une juridiction personnelle, parce que tous les occupants bellig\u00e9rants sont \u00e9gaux aux yeux de la Cour, mais certains sont plus \u00e9gaux que d\u2019autres.<\/p>\n<p>3. La juridiction en p\u00e9riode de crise migratoire<\/p>\n<p>a. Les \u00ab\u00a0zones de transit\u00a0\u00bb pour migrants en Hongrie<\/p>\n<p>13. Dans deux paragraphes essentiels du pr\u00e9sent l\u2019arr\u00eat[155], la majorit\u00e9 cite l\u2019arr\u00eat M.N. et autres c. Belgique[156]comme un pr\u00e9c\u00e9dent en mati\u00e8re de juridiction extraterritoriale. Il s\u2019agit du dernier d\u2019une s\u00e9rie de trois arr\u00eats de Grande Chambre r\u00e9cents qui ont cherch\u00e9 \u00e0 renverser la jurisprudence traditionnelle de la Cour, qui est favorable aux r\u00e9fugi\u00e9s et aux demandeurs d\u2019asile\u00a0: Ilias et Ahmed c. Hongrie[157], N.D. et N.T. c. Espagne[158]etM.N. et autres c. Belgique.<\/p>\n<p>14. Dans l\u2019arr\u00eat Ilias et Ahmed c. Hongrie, la Grande Chambre a \u00e9valu\u00e9 la situation des migrants d\u00e9tenus dans la zone de transit de R\u00f6szke, \u00e0 la fronti\u00e8re entre la Hongrie et la Serbie. Fort justement, la Cour a rappel\u00e9 que la stricte observance de l\u2019article 3 de la Convention passait par l\u2019ouverture d\u2019une proc\u00e9dure juridique entra\u00eenant un examen d\u00e9taill\u00e9 du bien-fond\u00e9 des demandes d\u2019asile, m\u00eame si plus tard, ces demandes d\u2019asile devaient se r\u00e9v\u00e9ler infond\u00e9es. Mais les centres de r\u00e9tention de migrants ont \u00e9t\u00e9 travestis en \u00ab\u00a0zones de transit\u00a0\u00bb dans lesquelles l\u2019article 5 de la Convention ne trouve pas \u00e0 s\u2019appliquer. La strat\u00e9gie du double langage, qui revient par exemple \u00e0 d\u00e9signer les centres de r\u00e9tention de migrants par les vocables de \u00ab\u00a0centres d\u2019accueil et d\u2019h\u00e9bergement pour \u00e9trangers\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0centres de transit\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0foyers d\u2019accueil\u00a0\u00bb b\u00e9n\u00e9ficie d\u00e9sormais du plein assentiment de la Cour[159].<\/p>\n<p>15. Dans les circonstances sp\u00e9cifiques de l\u2019affaire hongroise, cette strat\u00e9gie de diversion a \u00e9t\u00e9 poursuivie au d\u00e9triment de la logique \u00e9l\u00e9mentaire. En effet, cet arr\u00eat pr\u00e9sente une contradiction flagrante, puisque, lorsqu\u2019elle appr\u00e9cie la question de la d\u00e9tention, la Cour y conclut que la Hongrie a commis une violation de l\u2019article 3 \u00e0 raison d\u2019un d\u00e9faut d\u2019appr\u00e9ciation rigoureuse des risques r\u00e9els auxquels une expulsion vers la Serbie exposait les requ\u00e9rants, tout en affirmant, en contradiction avec les \u00e9l\u00e9ments disponibles[160], que les requ\u00e9rants n\u2019\u00e9taient pas retenus par la Hongrie aux fins de l\u2019article 5 et qu\u2019ils pouvaient se rendre en Serbie \u00e9tant donn\u00e9 l\u2019absence de risque r\u00e9el dans ce pays[161]. Ce faisant, la Cour a pris le contre-pied des constats unanimes de la Cour de justice de l\u2019Union europ\u00e9enne (\u00ab\u00a0CJUE\u00a0\u00bb)[162], du Comit\u00e9 europ\u00e9en pour la pr\u00e9vention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou d\u00e9gradants (\u00ab\u00a0CPT\u00a0\u00bb)[163] et du Groupe de travail des Nations unies sur la d\u00e9tention arbitraire (\u00ab\u00a0GTDA\u00a0\u00bb)[164] concernant pr\u00e9cis\u00e9ment le traitement des demandeurs d\u2019asile dans la zone de transit de R\u00f6szke, \u00e0 la fronti\u00e8re serbo-hongroise de l\u2019Union europ\u00e9enne (UE). Cet isolement international que la Cour s\u2019inflige elle\u2011m\u00eame est incompr\u00e9hensible.<\/p>\n<p>16. Point plus important, en affirmant que les requ\u00e9rants sont entr\u00e9s volontairement Hongrie pour y demander l\u2019asile et qu\u2019ils \u00e9taient libres de quitter la zone de transit pour se rendre en Serbie, la Cour a non seulement rejet\u00e9 la responsabilit\u00e9 de la situation sur les requ\u00e9rants[165], reprochant ainsi implicitement aux demandeurs d\u2019asile de chercher \u00e0 s\u2019extraire de leur condition d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, mais elle a aussi montr\u00e9 une grande absence de sensibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la situation r\u00e9elle qui conduisait des personnes \u00e0 solliciter l\u2019asile. Pour la Cour, l\u2019article 5 ne trouve pas \u00e0 s\u2019appliquer parce que les requ\u00e9rants peuvent choisir entre la libert\u00e9 et la poursuite d\u2019une proc\u00e9dure qui a pour finalit\u00e9 de les mettre \u00e0 l\u2019abri du risque d\u2019\u00eatre expos\u00e9s \u00e0 un traitement contraire \u00e0 l\u2019article 3 de la Convention[166]. C\u2019est tout simplement intol\u00e9rable.<\/p>\n<p>b. Les \u00ab\u00a0renvois \u00e0 chaud\u00a0\u00bb de migrants africains<\/p>\n<p>17. Dans l\u2019arr\u00eat N.D. et N.T. c. Espagne, la Cour pr\u00e9cise que la notion d\u2019expulsion telle que figurant dans la Convention englobe les d\u00e9cisions de non-admission, relevant de la gestion des fronti\u00e8res, conformes \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation \u00e9nonc\u00e9e dans le Projet d\u2019articles sur l\u2019expulsion des \u00e9trangers de la Commission du droit international des Nations unies, et qu\u2019elle s\u2019applique \u00e0 tout individu, qu\u2019il s\u2019agisse ou non d\u2019un candidat \u00e0 l\u2019asile et qu\u2019il ait d\u00e9pos\u00e9 ou non une demande l\u00e9gitime de protection internationale[167]. Point plus important, elle \u00e9tablit que les \u00c9tats ne devraient pas retrancher certaines parties de leur territoire, au moyen de la loi ou de tout autre instrument, pour \u00e9chapper aux obligations que leur impose la Convention et qu\u2019ils devraient mettre \u00e0 disposition des candidats \u00e0 l\u2019asile un acc\u00e8s \u00ab\u00a0r\u00e9el et effectif\u00a0\u00bb aux voies d\u2019entr\u00e9e r\u00e9guli\u00e8res ainsi qu\u2019un \u00ab\u00a0nombre suffisant\u00a0\u00bb de points de passage[168]. Cette obligation positive incombant \u00e0 l\u2019\u00c9tat constitue une condition sine qua non pour une politique de gestion des fronti\u00e8res conforme \u00e0 la Convention.<\/p>\n<p>18. Dans l\u2019affaire N.D. et N.T., qui concernait le territoire espagnol de Melilla, cette exigence n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 remplie au vu des nombreux \u00e9l\u00e9ments qui prouvaient l\u2019existence d\u2019une impossibilit\u00e9 pratique, pour les requ\u00e9rants, d\u2019acc\u00e9der aux voies r\u00e9guli\u00e8res d\u2019entr\u00e9e en Espagne, mais la Cour n\u2019a pas tenu compte de ces \u00e9l\u00e9ments[169]. Pire encore, en s\u2019attachant au comportement individuel des int\u00e9ress\u00e9s, la Cour a invers\u00e9 les r\u00f4les entre les requ\u00e9rants et l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur, traitant les requ\u00e9rants comme s\u2019ils \u00e9taient des d\u00e9fendeurs accus\u00e9s d\u2019avoir intentionnellement eu un comportement perturbateur et agressif, et l\u2019\u00c9tat espagnol comme s\u2019il \u00e9tait l\u2019accusateur. La Cour a eu fondamentalement tort de choisir de rechercher pour commencer si les requ\u00e9rants \u00e9taient dignes de la protection des droits humains garantie par la Convention, car cela supposait que le droit d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la protection des droits de l\u2019homme[170] n\u2019allait pas de soi pour toute personne pers\u00e9cut\u00e9e et qu\u2019il d\u00e9pendait au contraire du comportement du requ\u00e9rant. Lorsque l\u2019arr\u00eat Hirsi Jamaa et autres c. Italie[171] a dit qu\u2019il n\u2019y avait pas de violation de l\u2019article 4 du Protocole no\u00a04 \u00ab\u00a0si l\u2019absence de d\u00e9cision individuelle d\u2019\u00e9loignement [\u00e9tait] la cons\u00e9quence du comportement fautif des personnes int\u00e9ress\u00e9es\u00a0\u00bb[172], cela ne signifiait pas, et ne peut pas \u00eatre lu comme signifiant, que la garantie de l\u2019interdiction absolue du refoulement d\u00e9pendrait du comportement de l\u2019int\u00e9ress\u00e9 lors du franchissement de la fronti\u00e8re. Pareille lecture de l\u2019arr\u00eat Hirsi Jamaa et autres serait manifestement abusive \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019interpr\u00e9tation large du terme \u00ab\u00a0expulsion\u00a0\u00bb donn\u00e9e au paragraphe 174 de ce m\u00eame arr\u00eat, qui est reprise au paragraphe 185 de l\u2019arr\u00eat N.D. et N.T. et qui souligne \u00e0 juste titre que ce terme d\u00e9signe \u00ab\u00a0tout \u00e9loignement forc\u00e9 d\u2019un \u00e9tranger du territoire d\u2019un \u00c9tat, ind\u00e9pendamment de la l\u00e9galit\u00e9 du s\u00e9jour de la personne concern\u00e9e, du temps qu\u2019elle a pass\u00e9 sur ce territoire, du lieu o\u00f9 elle a \u00e9t\u00e9 appr\u00e9hend\u00e9e, de sa qualit\u00e9 de migrant ou de demandeur d\u2019asile ou de son comportement lors du franchissement de la fronti\u00e8re\u00a0\u00bb (italiques ajout\u00e9s). De plus, il est aussi regrettable que les d\u00e9cisions Berisha et Haljiti c. l\u2019ex-R\u00e9publique yougoslave de Mac\u00e9doine[173] et Dritsas c. Italie[174] soient invoqu\u00e9es comme des pr\u00e9c\u00e9dents \u00e9tayant une lecture aussi restrictive alors qu\u2019elles ne portent pas du tout sur le m\u00eame genre de situation[175].<\/p>\n<p>19. L\u2019erreur qui entache le raisonnement de la Cour est encore plus patente lorsqu\u2019elle est \u00e9tir\u00e9e ad absurdum et que l\u2019on va jusqu\u2019\u00e0 refuser le droit d\u2019acc\u00e8s aux droits de l\u2019homme aux criminels et autres individus \u00ab\u00a0perturbateurs\u00a0\u00bb, quoi que l\u2019on entende par ce vocable. En suivant cette voie, non seulement la Cour va presque jusqu\u2019\u00e0 encourager la pratique des refoulements par l\u2019Espagne \u00e0 Melilla et ailleurs, mais elle op\u00e8re aussi une distinction entre les requ\u00e9rants de premi\u00e8re et de seconde classe, entre d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les \u00ab\u00a0bonnes\u00a0\u00bb personnes qui ont le droit d\u2019acc\u00e9der aux droits de l\u2019homme, et en particulier \u00e0 une proc\u00e9dure qui \u00e9valuera leur besoin de protection internationale, et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 les individus \u00ab\u00a0perturbateurs\u00a0\u00bb, auxquels ce droit est refus\u00e9. Pour la Cour, les Africains qui sont appr\u00e9hend\u00e9s \u00e0 Melilla \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire en territoire espagnol, apr\u00e8s avoir escalad\u00e9 les cl\u00f4tures frontali\u00e8res entre l\u2019Espagne et le Maroc \u2013 sont des individus \u00ab\u00a0perturbateurs\u00a0\u00bb de seconde classe, et par cons\u00e9quent, ils peuvent \u00eatre \u00ab\u00a0refoul\u00e9s\u00a0\u00bb imm\u00e9diatement vers le Maroc sans avoir acc\u00e8s \u00e0 une proc\u00e9dure ou \u00e0 une protection juridique. Aux fronti\u00e8res de l\u2019Europe, des personnes sont chass\u00e9es comme des animaux qui auraient envahi notre jardin, et la Cour n\u2019y trouve rien \u00e0 redire.<\/p>\n<p>20. L\u2019aspect le plus effroyable de ce raisonnement r\u00e9side dans sa reductio ad Hitlerum, comme dirait Leo Strauss. La logique que sugg\u00e8re la Cour est celle d\u2019une culpabilit\u00e9 par association, voulant que tous les Africains qui escaladent les cl\u00f4tures frontali\u00e8res \u00e0 Melilla agissent de la m\u00eame mani\u00e8re, partagent la m\u00eame intention et se trouvent dans la m\u00eame situation personnelle[176]. Dans l\u2019affaire N.D. et N.T. c. Espagne, il n\u2019a jamais pu \u00eatre \u00e9tabli que les requ\u00e9rants aient sp\u00e9cifiquement eu l\u2019intention d\u2019engendrer des d\u00e9sordres et de mettre en danger la s\u00e9curit\u00e9 publique, et aucune preuve n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e pour \u00e9tayer l\u2019existence d\u2019actions violentes concr\u00e8tes qu\u2019eux-m\u00eames ou d\u2019autres personnes ayant franchi la fronti\u00e8re ce jour-l\u00e0 auraient commises[177]. \u00c0 la lecture de l\u2019arr\u00eat, on a l\u2019impression que le principe de la responsabilit\u00e9 individuelle a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement escamot\u00e9. La primaut\u00e9 du droit impose \u00e0 la Cour d\u2019analyser la situation v\u00e9ritable de chaque requ\u00e9rant qui la saisit, et non de banaliser ses caract\u00e9ristiques sp\u00e9cifiques. C\u2019est une \u00e9vidence et il est singulier que ce point ait m\u00eame besoin d\u2019\u00eatre rappel\u00e9 \u00e0 Strasbourg.<\/p>\n<p>21. N\u00e9anmoins, au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9vidence, une ligne rouge absolue qui n\u2019aurait pas d\u00fb \u00eatre franchie l\u2019a \u00e9t\u00e9. L\u2019article 31 de la Convention des Nations unies de 1951 relative au statut des r\u00e9fugi\u00e9s consacre le principe de la non-criminalisation, qui impose aux \u00c9tats contractants de ne pas appliquer aux migrants \u00ab\u00a0de sanctions p\u00e9nales, du fait de leur entr\u00e9e ou de leur s\u00e9jour irr\u00e9guliers\u00a0\u00bb. La Cour n\u2019a pas fait grand cas du caract\u00e8re absolu du principe de non-refoulement lorsqu\u2019elle a admis que les \u00c9tats pouvaient exiger que les demandes d\u2019asile fussent pr\u00e9sent\u00e9es \u00ab\u00a0aux points de passage frontaliers existants\u00a0\u00bb, et qu\u2019ils pouvaient \u00ab refuser l\u2019acc\u00e8s \u00e0 leur territoire aux \u00e9trangers, y compris les demandeurs d\u2019asile potentiels, qui se sont abstenus (&#8230;) de respecter ces exigences\u00a0\u00bb (italiques ajout\u00e9s)[178]. C\u2019est la doctrine oppos\u00e9e que mettent syst\u00e9matiquement en avant les organes du Conseil de l\u2019Europe tels que l\u2019Assembl\u00e9e parlementaire[179], le Commissaire aux droits de l\u2019homme[180]et le Repr\u00e9sentant sp\u00e9cial du Secr\u00e9taire G\u00e9n\u00e9ral sur les migrations et les r\u00e9fugi\u00e9s[181], ainsi que tous les organes pertinents des Nations unies tels que le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l\u2019homme[182], le Comit\u00e9 des droits de l\u2019enfant des Nations unies[183], le Conseil des droits de l\u2019homme des Nations unies[184], le Sous-Comit\u00e9 des Nations unies pour la pr\u00e9vention de la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou d\u00e9gradants[185] et le Comit\u00e9 pour l\u2019\u00e9limination de la discrimination \u00e0 l\u2019\u00e9gard des femmes[186]. Ne serait-ce qu\u2019au nom de la courtoisie internationale, si ce n\u2019est aux fins de la rigueur analytique, la Cour aurait d\u00fb faire un effort, ou du moins aurait-elle d\u00fb donner l\u2019impression d\u2019en faire un, pour analyser et contredire ces sources qui font autorit\u00e9. Comme dans l\u2019arr\u00eat Ilias et Ahmed, il est fortement regrettable que, au lieu de promouvoir une convergence effective entre sa jurisprudence et le droit international des droits de l\u2019homme en g\u00e9n\u00e9ral, la Cour, dans l\u2019arr\u00eat N.D. et N.T. c. Espagne, se soit engag\u00e9e sur la voie tortueuse de la fragmentation du droit international[187].<\/p>\n<p>c. Des migrants syriens expuls\u00e9s de l\u2019humanit\u00e9<\/p>\n<p>22. La position moralement et juridiquement intenable de la Cour concernant le seuil de la juridiction est encore accentu\u00e9e par la d\u00e9cision qu\u2019elle a prise dans M.N. et autres c. Belgique[188]. La Cour y montre une nouvelle fois son pire visage, indiff\u00e9rent aux cons\u00e9quences tragiques des d\u00e9cisions prises par les Parties contractantes concernant des \u00e9trangers en dehors de leur territoire, ce visage si froidement expos\u00e9 dans la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres[189], qui r\u00e9appara\u00eet de nouveau. La Cour y d\u00e9clare sans \u00e9quivoque et de mani\u00e8re cat\u00e9gorique que \u00ab\u00a0[l)a seule circonstance que des d\u00e9cisions prises au niveau national ont eu un impact sur la situation de personnes r\u00e9sidant \u00e0 l\u2019\u00e9tranger n\u2019est pas davantage de nature \u00e0 \u00e9tablir la juridiction de l\u2019\u00c9tat concern\u00e9 \u00e0 leur \u00e9gard en dehors de son territoire\u00a0\u00bb[190]. A\u00a0fortiori, cela signifie que la Convention ne garantit pas aux personnes se trouvant \u00ab\u00a0en dehors de son territoire\u00a0\u00bb un droit d\u2019acc\u00e8s aux m\u00e9canismes juridiques qui leur permettraient de demander l\u2019asile, m\u00eame lorsque des d\u00e9cisions prises au niveau national ont eu un impact sur leurs droits et libert\u00e9s de caract\u00e8re civil.<\/p>\n<p>23. La d\u00e9cision M.N. et autres c. Belgique et sa motivation soul\u00e8vent quelques questions d\u00e9licates \u00e0 la lumi\u00e8re de la jurisprudence r\u00e9cente de la Cour. Dans l\u2019arr\u00eat N.D. et N.T. c. Espagne, la Cour a avanc\u00e9 que les requ\u00e9rants africains auraient pu d\u00e9poser une demande de protection internationale aupr\u00e8s des repr\u00e9sentations diplomatiques et consulaires de l\u2019Espagne dans leurs pays d\u2019origine respectifs ou dans les pays par lesquels ils avaient transit\u00e9[191], pour en conclure que le droit espagnol offrait aux requ\u00e9rants plusieurs voies l\u00e9gales possibles qui leur auraient permis de demander leur admission sur le territoire national, et donc pour justifier les refoulements (\u00ab\u00a0renvois \u00e0 chaud\u00a0\u00bb \u2013 devoluciones en caliente) de migrants en situation irr\u00e9guli\u00e8re. Consid\u00e9rant l\u2019argumentation expos\u00e9e dans l\u2019arr\u00eat N.D. et N.T., comment la Cour a-t-elle pu conclure dans la d\u00e9cision M.N. et autres qu\u2019une demande r\u00e9guli\u00e8re de visa d\u00e9pos\u00e9e dans un consulat belge en Syrie n\u2019avait pas fait na\u00eetre de lien juridictionnel avec la Belgique\u00a0? De plus, dans l\u2019arr\u00eat N.D. et N.T., la Cour a explicitement refus\u00e9 de retrancher une partie du territoire espagnol aux fins de contourner les obligations internationales[192]. Au vu du refus oppos\u00e9 dans N.D. et N.T., comment la Cour a-t-elle pu, dans la d\u00e9cision M.N. et autres, \u00eatre pr\u00eate \u00e0 retrancher des postes diplomatiques et consulaires belges dans lesquels la Belgique exer\u00e7ait son autorit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019\u00e9trangers et prenait des d\u00e9cisions aux cons\u00e9quences durables sur les droits et libert\u00e9s \u00e0 caract\u00e8re civil de ces derniers\u00a0? Ces questions appellent une r\u00e9ponse que la Grande Chambre n\u2019a pas donn\u00e9e. La n\u00e9cessit\u00e9 de cette r\u00e9ponse est encore plus criante apr\u00e8s le refus choquant des autorit\u00e9s belges de mettre en \u0153uvre les d\u00e9cisions initiales prises en faveur des requ\u00e9rants par le Conseil du contentieux des \u00e9trangers, comme si la Belgique \u00e9tait une r\u00e9publique banani\u00e8re dont les int\u00e9r\u00eats politiques dictaient de mani\u00e8re totalement opportuniste si des d\u00e9cisions de justice devaient \u00eatre ex\u00e9cut\u00e9es ou non.<\/p>\n<p>24. L\u2019unique argument mis en avant par la majorit\u00e9 est un exemple classique d\u2019argument fallacieux ad terrorem\u00a0: reconna\u00eetre la juridiction \u00ab\u00a0aboutirait \u00e0 consacrer une application quasi universelle de la Convention sur la base du choix unilat\u00e9ral de tout individu, o\u00f9 qu\u2019il se trouve dans le monde, et donc \u00e0 cr\u00e9er une obligation illimit\u00e9e pour les \u00c9tats parties d\u2019autoriser l\u2019entr\u00e9e sur leur territoire de toute personne qui risquerait de subir un traitement contraire \u00e0 la Convention en dehors de leur juridiction\u00a0\u00bb[193]. La rumination de sc\u00e9narios catastrophiques qui anticipent le pire n\u2019a jamais constitu\u00e9 une m\u00e9thode appropri\u00e9e de raisonnement juridique[194]. Du reste, \u00ab\u00a0le principe de non-refoulement rel\u00e8verait de la pure fiction si l\u2019\u00c9tat pouvait en emp\u00eacher l\u2019application au moyen de mesures de renvoi, de non-admission ou de refus \u00e0 la fronti\u00e8re\u00a0\u00bb[195].<\/p>\n<p>25. Dans l\u2019affaire M.N. et autres c. Belgique, l\u2019existence de m\u00e9canismes r\u00e9els et effectifs d\u2019entr\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re aux fins d\u2019une demande d\u2019asile s\u2019efface comme condition sine qua non d\u2019une politique de gestion des fronti\u00e8res conforme \u00e0 la Convention[196]. La Cour a consid\u00e9r\u00e9 que la disponibilit\u00e9 de moyens l\u00e9gaux d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une protection, par exemple \u00e0 une proc\u00e9dure d\u2019asile, aupr\u00e8s des ambassades et\/ou des repr\u00e9sentations consulaires constituait un \u00e9l\u00e9ment \u00e0 charge contre les requ\u00e9rants africains parce qu\u2019ils ne les avaient pas utilis\u00e9s, mais cette disponibilit\u00e9 n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme un \u00e9l\u00e9ment \u00e0 d\u00e9charge des requ\u00e9rants syriens, qui eux y avaient recouru. C\u2019est l\u00e0 un autre exemple de la \u00ab\u00a0jurisprudence disparate\u00a0\u00bb de la Cour sur la question de la juridiction, \u00e0 tout le moins[197]. En termes simples, si les demandeurs d\u2019asile sont des individus \u00ab\u00a0m\u00e9chants\u00a0\u00bb qui sautent par\u2011dessus les cl\u00f4tures frontali\u00e8res en Afrique, ils peuvent \u00eatre s\u00fbrs et certains qu\u2019ils n\u2019obtiendront pas justice aupr\u00e8s de la Cour de Strasbourg, mais s\u2019il s\u2019agit de \u00ab\u00a0bonnes personnes\u00a0\u00bb qui s\u2019efforcent de demander l\u2019asile en bonne et due forme en passant par tout l\u2019appareil consulaire, administratif et judiciaire, ils peuvent aussi \u00eatre s\u00fbrs et certains qu\u2019ils n\u2019obtiendront pas justice aupr\u00e8s de cette Cour. Si la Cour se r\u00e9v\u00e8le implacable \u00e0 l\u2019\u00e9gard des demandeurs d\u2019asile rebelles, elle peut se montrer tout aussi brutale avec les demandeurs d\u2019asile respectueux du droit, tels les requ\u00e9rants syriens lointains et d\u00e9savou\u00e9s de l\u2019affaire belge. Ceux-ci ont bel et bien \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9s de l\u2019humanit\u00e9, comme l\u2019aurait dit Hannah Arendt.<\/p>\n<p>4. Conclusion<\/p>\n<p>26. Je d\u00e9fends une interpr\u00e9tation de la notion de juridiction fond\u00e9e sur des principes, selon laquelle \u00ab\u00a0[l]e contr\u00f4le de l\u2019immigration et des fronti\u00e8res constitue une fonction essentielle de l\u2019\u00c9tat, et toutes les formes de ce contr\u00f4le proc\u00e8dent de l\u2019exercice de la juridiction de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb[198]. Dans ces conditions, je n\u2019aurais aucune h\u00e9sitation \u00e0 admettre l\u2019existence d\u2019un lien juridictionnel avec la Belgique, sur le fondement des d\u00e9cisions prises par l\u2019\u00c9tat au niveau national, y compris les d\u00e9cisions du personnel diplomatique et consulaire, qui ont eu des r\u00e9percussions sur la situation d\u2019\u00e9trangers dans d\u2019autres pays, ind\u00e9pendamment de tout contr\u00f4le physique exerc\u00e9 sur un territoire ou sur une personne[199]. De plus, ayant franchi le seuil de la juridiction, je r\u00e9p\u00e9terais que \u00ab\u00a0[s]i par exemple une personne qui risque d\u2019\u00eatre tortur\u00e9e dans son pays demande l\u2019asile aupr\u00e8s d\u2019une ambassade d\u2019un \u00c9tat li\u00e9 par la Convention europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme, un visa d\u2019entr\u00e9e sur le territoire de cet \u00c9tat doit lui \u00eatre accord\u00e9\u00a0\u00bb[200]. L\u2019article 3 de la Convention englobe le principe de non-refoulement, car il contraint les \u00c9tats \u00e0 ne pas refuser de visa \u00e0 un \u00e9tranger lorsqu\u2019il y a des motifs s\u00e9rieux et av\u00e9r\u00e9s de croire que l\u2019int\u00e9ress\u00e9, s\u2019il restait dans son pays, y courrait un risque r\u00e9el d\u2019\u00eatre soumis \u00e0 un traitement contraire \u00e0 cet article[201].<\/p>\n<p>27. \u00c0 mon avis, des op\u00e9rations militaires de grande ampleur men\u00e9es en dehors du territoire national ne constituent pas moins l\u2019expression du pouvoir de l\u2019\u00c9tat que des op\u00e9rations de maintien de l\u2019ordre cibl\u00e9es ex\u00e9cut\u00e9es sur le territoire de l\u2019\u00c9tat, et la conduite d\u2019hostilit\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tranger ne repr\u00e9sente pas moins une pr\u00e9rogative de puissance publique qu\u2019une activit\u00e9 r\u00e9pressive men\u00e9e sur le territoire national. Dans le principe, l\u2019engagement dans un conflit arm\u00e9 ne constitue pas moins une fonction de l\u2019\u00c9tat que le contr\u00f4le des fronti\u00e8res. D\u00e8s lors, la Cour ne saurait contourner ce principe en avan\u00e7ant l\u2019argument selon lequel \u00ab\u00a0la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame de confrontations et de combats arm\u00e9s entre forces militaires ennemies qui cherchent \u00e0 acqu\u00e9rir le contr\u00f4le d\u2019un territoire dans un contexte de chaos\u00a0\u00bb[202] exclut la juridiction. Si le fait de d\u00e9tenir, de blesser ou de tuer une personne \u00e0 l\u2019\u00e9tranger fait entrer en jeu la juridiction, comme la Cour l\u2019a admis dans les affaires turques et chypriotes susmentionn\u00e9es, le fait de tuer beaucoup plus de personnes ne peut exclure la juridiction, du moins la juridiction sur les personnes, ind\u00e9pendamment de tout \u00e9l\u00e9ment de proximit\u00e9 entre les agents de l\u2019\u00c9tat et la population cibl\u00e9e. Ce n\u2019est pas parce que l\u2019\u00c9tat agit loin de ses fronti\u00e8res qu\u2019il est en droit de faire \u00e0 l\u2019\u00e9tranger ce qu\u2019il ne peut pas faire chez lui. Peu importe la distance entre le lieu o\u00f9 s\u2019est produite la violation all\u00e9gu\u00e9e des droits de l\u2019homme et le territoire national lorsqu\u2019il s\u2019agit de statuer sur la juridiction aux fins du droit de la Convention. En tout \u00e9tat de cause, m\u00eame s\u2019il fallait accepter que la juridiction implique un \u00ab\u00a0\u00e9l\u00e9ment de proximit\u00e9\u00a0\u00bb pour les besoins de la discussion, elle ne pourrait pas \u00eatre exclue lorsque l\u2019\u00c9tat planifie et m\u00e8ne une op\u00e9ration militaire de grande ampleur \u00e0 proximit\u00e9 de ses fronti\u00e8res, comme l\u2019a fait l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>28. L\u2019absence de d\u00e9rogation telle que vis\u00e9e \u00e0 l\u2019article\u00a015 n\u2019a \u00e0 l\u2019\u00e9vidence rien \u00e0 voir avec la juridiction, comme la Cour l\u2019a elle-m\u00eame pr\u00e9c\u00e9demment admis[203]. La Cour ne peut pas renoncer \u00e0 sa propre Kompetenz-Kompetenz d\u00e9coulant de l\u2019article 1 de la Convention pour la seule raison que les Parties contractantes ont simplement ignor\u00e9 l\u2019article 15. Confondre la question de la juridiction avec celle du droit applicable aux faits, \u00e0 l\u2019instar de la majorit\u00e9 dans le pr\u00e9sent arr\u00eat[204], ne fait que d\u00e9tourner l\u2019attention de la question fondamentale de l\u2019irrationalit\u00e9 de la position prise par la majorit\u00e9, qui veut que plus la conduite des forces arm\u00e9es est grave, moins le contr\u00f4le exerc\u00e9 par la Cour de Strasbourg est pouss\u00e9. Il est tout aussi vain d\u2019avancer que la comp\u00e9tence de la Cour devrait \u00eatre d\u00e9termin\u00e9e en fonction des difficult\u00e9s pratiques auxquelles celle-ci peut se trouver confront\u00e9e lorsqu\u2019elle a affaire \u00e0 un \u00ab\u00a0grand nombre de victimes all\u00e9gu\u00e9es et d\u2019incidents contest\u00e9s\u00a0\u00bb, ou au \u00ab\u00a0volume des \u00e9l\u00e9ments de preuve produits\u00a0\u00bb, en bref, \u00e0 la \u00ab\u00a0difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir les circonstances pertinentes\u00a0\u00bb[205]. Il est inconcevable que la Cour d\u00e9limite sa comp\u00e9tence non pas en fonction des crit\u00e8res juridiques \u00e9nonc\u00e9s par la Convention, mais en anticipation des \u00e9ventuelles complications proc\u00e9durales et techniques auxquelles elle pourrait se heurter pour recueillir les \u00e9l\u00e9ments de preuve et les \u00e9valuer. Qui plus est, cela fait longtemps que la Cour a elle-m\u00eame adopt\u00e9 des techniques plut\u00f4t efficaces de recueil et d\u2019\u00e9valuation des preuves dans des situations militaires complexes, par exemple la s\u00e9lection des \u00ab\u00a0incidents repr\u00e9sentatifs\u00a0\u00bb[206], et rien ne justifie que ces m\u00eames techniques ne soient pas appliqu\u00e9es en l\u2019esp\u00e8ce. La Cour donne l\u2019impression de vouloir fuir les probl\u00e8mes, oubliant que le maintien de la paix constituait l\u2019un des objectifs les plus importants, si ce n\u2019est l\u2019objectif le plus important, des p\u00e8res fondateurs de la Convention \u00e0 Rome, comme le montre avec force son pr\u00e9ambule.<\/p>\n<p>29. Tout aussi peu convaincant est l\u2019argument selon lequel la Cour ne devrait pas \u00e9tudier \u00ab\u00a0de telles situations [qui] sont r\u00e9gies principalement par des normes juridiques autres que celles de la Convention\u00a0\u00bb[207], puisqu\u2019il laisse de c\u00f4t\u00e9 le fait patent que la majorit\u00e9 elle-m\u00eame rapproche et compare les obligations mat\u00e9rielles fond\u00e9es sur la Convention et les obligations d\u00e9coulant du droit international humanitaire[208]. Pire encore, la Cour a explicitement rejet\u00e9 cette argumentation dans l\u2019arr\u00eat Hassan. En fait, dans l\u2019arr\u00eat Hassan, le Gouvernement d\u00e9fendeur a avanc\u00e9 que \u00ab\u00a0ce titre de juridiction ne doit pas s\u2019appliquer au cours de la phase d\u2019hostilit\u00e9s actives d\u2019un conflit arm\u00e9 international, lorsque les agents de l\u2019\u00c9tat contractant op\u00e8rent sur un territoire dont cet \u00c9tat n\u2019est pas la puissance occupante et que le comportement de l\u2019\u00c9tat est alors, c\u2019est la th\u00e8se du gouvernement d\u00e9fendeur, plut\u00f4t soumis aux prescriptions du droit international humanitaire\u00a0\u00bb[209]. La r\u00e9ponse directe de la Cour a \u00e9t\u00e9 la suivante\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La Cour n\u2019est pas convaincue par cette argumentation (&#8230;) retenir la th\u00e8se du Gouvernement sur ce point serait incompatible avec la jurisprudence de la Cour internationale de justice, pour laquelle le droit international des droits de l\u2019homme et le droit international humanitaire peuvent s\u2019appliquer simultan\u00e9ment (&#8230;) Comme la Cour l\u2019a observ\u00e9 \u00e0 de nombreuses reprises, la Convention ne peut s\u2019interpr\u00e9ter dans le vide mais doit autant que faire se peut s\u2019interpr\u00e9ter de mani\u00e8re \u00e0 se concilier avec les autres r\u00e8gles du droit international, dont elle fait partie int\u00e9grante (voir, par exemple, Al-Adsani c. Royaume-Uni [GC], no 35763\/97, \u00a7 55, CEDH 2001\u2011XI). Cela vaut autant pour l\u2019article 1 que pour les autres articles de la Convention.[210]\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>30. En r\u00e9sum\u00e9, la Cour va se retrouver face \u00e0 la t\u00e2che monumentale de r\u00e9parer les d\u00e9g\u00e2ts que cet arr\u00eat va causer \u00e0 sa cr\u00e9dibilit\u00e9. Le retour en gr\u00e2ce de Bankovi\u0107 et autres, tant dans la pr\u00e9sente affaire que dans la r\u00e9cente d\u00e9cision M.N. et autres c. Belgique, est effectivement profond\u00e9ment regrettable aux yeux des victimes, et \u00e0 leurs yeux, il ne sert pas davantage la cause de la justice de se lamenter au sujet du r\u00e9sultat \u00ab\u00a0insatisfaisant\u00a0\u00bb[211] de ces arr\u00eats. Pour les victimes et leurs proches, ces lamentations pourraient ressembler \u00e0 des larmes de crocodile.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>OPINION EN PARTIE DISSIDENTE DU JUGE DEDOV<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>(Traduction)<\/strong><\/p>\n<p>1. J\u2019ai vot\u00e9 contre certaines des conclusions auxquelles la majorit\u00e9 est parvenue en raison de l\u2019absence de preuves et du manque d\u2019impartialit\u00e9 des personnes qui ont d\u00e9pos\u00e9 contre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie. J\u2019estime que l\u2019ensemble des consid\u00e9rations politiques qui sous-tendent l\u2019examen de la pr\u00e9sente affaire sont empreintes de partialit\u00e9, et que la clart\u00e9 et l\u2019application effective des normes de droit international public relatives \u00e0 l\u2019auto\u2011d\u00e9termination et \u00e0 l\u2019autonomie locale ont \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matiquement m\u00e9connues.<\/p>\n<p>2. Je souhaiterais d\u2019abord expliquer ma position sur la question de la juridiction et du contr\u00f4le pendant la phase des hostilit\u00e9s. \u00c0 mon avis, aucun contr\u00f4le ne peut \u00eatre instaur\u00e9 pendant la p\u00e9riode o\u00f9 deux camps de force \u00e9quivalente combattent l\u2019un contre l\u2019autre en utilisant leurs moyens militaires pour l\u2019\u00e9tablir. L\u2019exercice d\u2019une autorit\u00e9 et d\u2019un contr\u00f4le effectifs ne se con\u00e7oit qu\u2019en pr\u00e9sence d\u2019une force \u00e9crasante, raison pour laquelle la question du contr\u00f4le se posait en l\u2019esp\u00e8ce en ce qui concerne les premi\u00e8res heures des \u00e9v\u00e9nements, au moment o\u00f9 l\u2019arm\u00e9e g\u00e9orgienne a lanc\u00e9 une attaque d\u2019artillerie sur la ville paisiblement endormie de Tskhinvali et le quartier g\u00e9n\u00e9ral des forces russes de maintien de la paix dans la nuit du 7 au 8 ao\u00fbt 2008, sans rencontrer de r\u00e9sistance arm\u00e9e \u00e9quivalente. Ces faits n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 analys\u00e9s par la Cour, car ils \u00e9taient exclus du champ de son examen, et la G\u00e9orgie demeure donc responsable du meurtre de citoyens ordinaires.<\/p>\n<p>3. De m\u00eame, il convient de distinguer la phase active ici en cause de celle de l\u2019affaire Bankovi\u0107 (Bankovi\u0107 et autres c. Belgique et autres (d\u00e9c.) [GC], no 52207\/99, CEDH 2001\u2011XII), dans laquelle les forces a\u00e9riennes de l\u2019OTAN avaient bombard\u00e9 un objectif civil \u2013 le si\u00e8ge de la radio-t\u00e9l\u00e9vision serbe \u00e0 Belgrade \u2013 sans rencontrer de r\u00e9elle r\u00e9sistance militaire et en dehors du territoire des \u00c9tats d\u00e9fendeurs. En cons\u00e9quence, la Cour devait examiner le fond des griefs des requ\u00e9rants, et il incombait aux gouvernements d\u00e9fendeurs dans l\u2019affaire Bankovi\u0107 de prouver l\u2019existence de circonstances autorisant l\u2019usage de la force militaire contre un objectif civil en vertu du droit international humanitaire ou d\u2019autres raisons justifiant le recours \u00e0 la force meurtri\u00e8re au regard de l\u2019article 2 de la Convention. Je ne suis gu\u00e8re surpris que la d\u00e9cision rendue dans l\u2019affaire Bankovi\u0107 ait \u00e9t\u00e9 vivement critiqu\u00e9e par certains experts, quoique pour d\u2019autres raisons.<\/p>\n<p>4. La pr\u00e9sente affaire s\u2019inscrivant dans un contexte politique extr\u00eamement controvers\u00e9, il \u00e9tait tr\u00e8s difficile pour la Cour de l\u2019examiner en toute s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. Tout d\u2019abord, apr\u00e8s la reconnaissance du nouvel \u00e9tat g\u00e9orgien par la communaut\u00e9 internationale occidentale, le gouvernement g\u00e9orgien a imm\u00e9diatement d\u00e9cid\u00e9 de mettre fin \u00e0 l\u2019autonomie ethnique dont l\u2019Abkhazie et l\u2019Oss\u00e9tie du Sud jouissaient depuis des si\u00e8cles. Cette d\u00e9cision, incompatible avec les principes du droit international (l\u2019autod\u00e9termination, l\u2019auto-gouvernance, l\u2019autonomie r\u00e9gionale et ethnique), n\u2019a suscit\u00e9 aucune critique de la part de la communaut\u00e9 internationale occidentale. Bien que ces principes aient \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9s par des organisations internationales telles que le Conseil de l\u2019Europe[212], il n\u2019y a pas eu de r\u00e9action \u00e0 cette \u00e9poque, m\u00eame apr\u00e8s le d\u00e9clenchement de la guerre de 1991-1992 par le gouvernement g\u00e9orgien, ce qui para\u00eet incroyable sachant que la Charte europ\u00e9enne de l\u2019autonomie locale avait \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e en 1985, soit seulement cinq ans auparavant. Or cette charte contient d\u2019importantes garanties prot\u00e9geant le droit \u00e0 l\u2019auto-gouvernance locale. En particulier, son article 5 \u00e9nonce que pour toute modification des limites territoriales locales, les collectivit\u00e9s locales concern\u00e9es doivent \u00eatre consult\u00e9es pr\u00e9alablement, \u00e9ventuellement par voie de r\u00e9f\u00e9rendum l\u00e0 o\u00f9 la loi le permet.<\/p>\n<p>5. Bien que cette guerre ait \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par des violences interethniques, et qu\u2019elle se soit sold\u00e9e par des centaines de morts et de bless\u00e9s, et des milliers de personnes d\u00e9plac\u00e9es et d\u2019habitations d\u00e9truites, elle n\u2019a suscit\u00e9 aucune r\u00e9action tangible. Cette politique de privation arbitraire de l\u2019autonomie ethnique, contraire aux principes du droit international, a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de tensions interethniques durables dans la r\u00e9gion. Elle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9e officiellement par la communaut\u00e9 internationale, qui tenait pour acquise l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale de la G\u00e9orgie. Au contraire, le gouvernement g\u00e9orgien a re\u00e7u une assistance financi\u00e8re, militaire et autre pour moderniser et renforcer son appareil militaire et se pr\u00e9parer \u00e0 une nouvelle guerre, qui est devenue in\u00e9vitable en 2008. Aussit\u00f4t apr\u00e8s l\u2019invasion de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud par la G\u00e9orgie, la communaut\u00e9 internationale a apport\u00e9 un soutien m\u00e9diatique au gouvernement g\u00e9orgien en affirmant que c\u2019\u00e9tait la Russie qui avait attaqu\u00e9 la G\u00e9orgie. De fait, le gouvernement g\u00e9orgien a \u00e9t\u00e9 encourag\u00e9 \u00e0 prendre le contr\u00f4le des r\u00e9gions rebelles par des moyens militaires, alors m\u00eame que la r\u00e9alisation de cet objectif impliquait la mort de nombreux innocents.<\/p>\n<p>6. Une telle attitude est de nature \u00e0 bouleverser\u00a0la notion m\u00eame de d\u00e9mocratie puisque celle-ci para\u00eet d\u00e9sormais s\u2019accommoder d\u2019une agression militaire visant \u00e0 \u00e9liminer l\u2019autod\u00e9termination et l\u2019auto-gouvernance, et autoriser la pers\u00e9cution de minorit\u00e9s ethniques qui aspirent tout naturellement \u00e0 l\u2019autonomie. Cette nouvelle doctrine sape la d\u00e9mocratie moderne et montre que la force (la supr\u00e9matie) demeure un facteur d\u00e9cisif dans le processus d\u00e9cisionnel, et que la paix, la solidarit\u00e9 et le dialogue ne constituent pas des priorit\u00e9s pour les r\u00e9gimes d\u00e9mocratiques dans leurs relations avec leurs communaut\u00e9s ethniques autonomes. Je ne serais pas \u00e9tonn\u00e9 que bon nombre de citoyens ordinaires soient d\u00e9sormais d\u00e9\u00e7us de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n<p>7. Bien qu\u2019il existe de nombreux textes internationaux promouvant l\u2019autonomie locale ou ethnique, ceux-ci manquent d\u2019effectivit\u00e9 car ils ne fixent pas de crit\u00e8res ou de seuils exhaustifs pour la reconnaissance de l\u2019autonomie (tels que la protection des droits de l\u2019homme, le maintien d\u2019une bonne gouvernance, la ma\u00eetrise de la corruption, etc.) etpour l\u2019extension progressive ult\u00e9rieure des comp\u00e9tences r\u00e9gionales dans divers domaines, notamment la fiscalit\u00e9 locale et les relations budg\u00e9taires. De telles orientations contibueraient \u00e0 \u00e9viter bon nombre de conflits r\u00e9gionaux et de tensions entre les autorit\u00e9s r\u00e9gionales et les autorit\u00e9s centrales. L\u2019Assembl\u00e9e parlementaire du Conseil de l\u2019Europe consid\u00e8re que l\u2019exp\u00e9rience positive des r\u00e9gions autonomes peut constituer une source d\u2019inspiration pour la r\u00e9solution des conflits en Europe et que les accords d\u2019autonomie territoriale pourraient jouer un r\u00f4le important dans la protection effective des droits des minorit\u00e9s nationales (r\u00e9solutions 1334 (2003) et 1985 (2014)).<\/p>\n<p>8. En l\u2019esp\u00e8ce, le soutien international apport\u00e9 aux agissements anti-ethniques du gouvernement g\u00e9orgien a rendu objectivement impossible la conduite de missions d\u2019enqu\u00eate ind\u00e9pendantes et impartiales. Il ressort en effet des rapports examin\u00e9s par la Cour que leurs auteurs cherchent \u00e0 disculper le gouvernement g\u00e9orgien (en affirmant que ses op\u00e9rations militaires ont \u00e9t\u00e9 peu destructrices) et \u00e0 accuser le gouvernement russe (en affirmant que ses op\u00e9rations ont entra\u00een\u00e9 des dommages beaucoup plus importants et d\u2019autres cons\u00e9quences n\u00e9gatives) des effets de la guerre de 2008, en passant sous silence que le gouvernement g\u00e9orgien a d\u00e9clench\u00e9 son attaque sans avoir d\u00e9clar\u00e9 la guerre, au m\u00e9pris de la Convention (III) de la Haye relative \u00e0 l\u2019ouverture des hostilit\u00e9s adopt\u00e9e en 1907. De nos jours, le droit international fait l\u2019objet d\u2019une application s\u00e9lective, et un second proc\u00e8s des crimes de guerre de Tokyo ne serait plus possible aujourd\u2019hui. La requ\u00eate inter\u00e9tatique dirig\u00e9e contre le gouvernement russe, qui a men\u00e9 une guerre juste (jus ad bellum), a au contraire \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e recevable. \u00c0 mon avis, la difficult\u00e9 de la pr\u00e9sente affaire tient au fait qu\u2019il n\u2019existe pas de sources d\u2019information fiables sur la quasi-totalit\u00e9 des questions soulev\u00e9es par le gouvernement requ\u00e9rant, \u00e0 l\u2019exception du rapport de l\u2019OSCE, r\u00e9dig\u00e9 de mani\u00e8re impartiale. Contrairement \u00e0 d\u2019autres rapports, celui de l\u2019OSCE se concentre sur les faits sans entrer dans des consid\u00e9rations politiques et sans avancer de conclusions sur des violations des droits de l\u2019homme susceptibles d\u2019influencer celles de la Cour. Pour sa part, la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019Union europ\u00e9enne s\u2019est prononc\u00e9e sur tous les aspects de la pr\u00e9sente affaire (juridiction pendant l\u2019occupation, contr\u00f4le effectif, enqu\u00eate effective, mauvais traitements, etc.), exer\u00e7ant ainsi une pression politique sur la Cour.<\/p>\n<p>9. Je conclus que le gouvernement g\u00e9orgien, et indirectement les \u00c9tats qui ont soutenu politiquement, financi\u00e8rement ou militairement (par leurs actes ou omissions) sa strat\u00e9gie de conqu\u00eate de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud au moyen d\u2019une intervention militaire contraire au principe de l\u2019autonomie ethnique, sont conjointement responsables du d\u00e9clenchement de violences interethniques, du d\u00e9placement de civils et d\u2019autres exactions. Cela appara\u00eet encore plus clairement lorsque l\u2019on tient compte de l\u2019absence d\u2019implication des agents russes dans les atrocit\u00e9s perpr\u00e9t\u00e9es contre les civils et des efforts qu\u2019ils ont d\u00e9ploy\u00e9s pour prot\u00e9ger les victimes des deux camps, alors m\u00eame qu\u2019ils exer\u00e7aient sur le territoire un contr\u00f4le tr\u00e8s limit\u00e9 car ils devaient se consacrer \u00e0 pr\u00e9venir toute nouvelle op\u00e9ration militaire de l\u2019arm\u00e9e g\u00e9orgienne et \u00e0 y riposter, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 mettre en place une administration dans les territoires occup\u00e9s. Ces efforts n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 pris en compte et appr\u00e9ci\u00e9s \u00e0 leur juste valeur par suite d\u2019un conflit d\u2019int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>OPINION EN PARTIE DISSIDENTE DU JUGE CHANTURIA<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>(Traduction)<\/strong><\/p>\n<p>1. J\u2019ai vot\u00e9 avec la majorit\u00e9 en ce qui concerne les points 2 \u00e0 16 du dispositif de l\u2019arr\u00eat. Je note \u00e0 cet \u00e9gard que l\u2019arr\u00eat de la Cour rev\u00eat une importance historique et pratique singuli\u00e8re. Au terme d\u2019un examen attentif de l\u2019ensemble des faits pertinents, la Cour a finalement donn\u00e9 une r\u00e9ponse d\u00e9finitive \u00e0 l\u2019une des questions cruciales li\u00e9es aux \u00e9v\u00e9nements litigieux d\u2019ao\u00fbt 2008 (lesquels ont \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9s de\u00ab\u00a0petite guerre qui a secou\u00e9 le monde\u00a0\u00bb[213]). Cette question est celle de savoir qui sont les v\u00e9ritables victimes de la guerre russo-g\u00e9orgienne d\u2019ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>2. La Cour conclut que la \u00ab\u00a0petite guerre\u00a0\u00bb a donn\u00e9 lieu \u00e0 une pratique syst\u00e9matique de meurtres de civils g\u00e9orgiens et d\u2019incendies et de pillages d\u2019habitations dans les villages g\u00e9orgiens situ\u00e9s dans la zone de conflit (point\u00a03 du dispositif de l\u2019arr\u00eat)\u00a0; que des civils g\u00e9orgiens ont r\u00e9guli\u00e8rement \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 des traitements inhumains et d\u00e9gradants pendant leur d\u00e9tention ill\u00e9gale \u00e0 Tskhinvali en ao\u00fbt 2008 (points 5 et 6)\u00a0; et qu\u2019il y a eu une pratique administrative quant aux actes de torture dont les prisonniers de guerre g\u00e9orgiens ont \u00e9t\u00e9 victimes (point 8). En outre, au regard des r\u00e8gles pertinentes sur la juridiction extraterritoriale, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie est responsable de la commission de toutes cesexactions car, ainsi que la Cour l\u2019a \u00e9tabli, c\u2019est cet \u00c9tat qui a exerc\u00e9 un \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur les zones de conflit \u00e0 compter de l\u2019accord de cessez-le-feu du 12 ao\u00fbt 2008 (points 2, 4, 7 et 9 du dispositif). De surcro\u00eet, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie avait une obligation internationale de mener une enqu\u00eate effective non seulement en ce qui concerne les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s, mais \u00e9galement pour ce qui est des \u00e9v\u00e9nements, notamment ceux relatifs \u00e0 des meurtres,qui se sont d\u00e9roul\u00e9s au cours de la phase active des op\u00e9rations militaires, du 8 au 12 ao\u00fbt 2008 (point 12).<\/p>\n<p>3. La Cour a constat\u00e9 l\u2019impossibilit\u00e9 durable pour les civils g\u00e9orgiens de retourner dans leurs foyers respectifs dans les r\u00e9gions de l\u2019Abkhazie et de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud (point\u00a010 du dispositif et paragraphes 296-301 de l\u2019arr\u00eat), ce qui constitueune reconnaissance judiciaire de la situation factuelle continue de nettoyage ethnique visant la population g\u00e9orgienne de ces r\u00e9gions. Ce constat a pouss\u00e9 la Cour \u00e0 rappeler \u00e0 la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, \u00ab\u00a0qui a le \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb sur ces r\u00e9gions\u00a0\u00bb, qu\u2019elle a \u00ab\u00a0le devoir de permettre le retour des habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne vers leurs foyers respectifs, conform\u00e9ment \u00e0 [ses] obligations au regard de la Convention\u00a0\u00bb (paragraphe 298 de l\u2019arr\u00eat). Ce fait qu\u2019est l\u2019occupation de ces deux r\u00e9gions g\u00e9orgiennes par l\u2019\u00c9tat russe a \u00e9t\u00e9 reconnu par un organe judiciaire international (voir la section de l\u2019arr\u00eat intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Phase d\u2019occupation apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s\u00a0\u00bb, paragraphes 145-222, ainsi que le paragraphe\u00a0336).<\/p>\n<p>4. Toutefois, la question sur laquelle mon avis diverge de celui de la majorit\u00e9 concerne le point 1 du dispositif de l\u2019arr\u00eat, dans lequel la majorit\u00e9 d\u00e9clare que les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s au cours de la phase active de la guerre russo-g\u00e9orgienne (du 8 au 12 ao\u00fbt 2008) ne relevaient pas de la juridiction de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<\/p>\n<p>5. Je d\u00e9sapprouve cette conclusion, pour trois raisons\u00a0: I)\u00a0premi\u00e8rement, parce que les arguments avanc\u00e9s par la majorit\u00e9 \u00e0 ce sujet ne sont ni convaincants ni conformes \u00e0 la jurisprudence r\u00e9cente de la Cour\u00a0; II) deuxi\u00e8mement, parce que la majorit\u00e9 a employ\u00e9 une mauvaisem\u00e9thode pour examiner la question de la juridiction extraterritoriale pendant la phase active du conflit militaire\u00a0; III) enfin, parce que j\u2019estime que la majorit\u00e9 a cr\u00e9\u00e9 un \u00ab\u00a0vide\u00a0\u00bb dans le syst\u00e8me de protection des droits de l\u2019homme en Europe fond\u00e9 sur la Convention.<\/p>\n<p>A. Analyse des arguments de la majorit\u00e9<\/p>\n<p>6. Pour conclure que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur n\u2019avait pas la juridiction extraterritoriale sur les \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s lors de la phase active des hostilit\u00e9s, la majorit\u00e9 s\u2019appuie principalement sur cinq arguments, \u00e0 savoir\u00a0:<\/p>\n<p>1. que cette conclusion est conforme \u00e0 sa jurisprudence ant\u00e9rieure, notamment la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres c. Belgique et autres ([GC], no 52207\/99, CEDH 2001\u2011XII)(paragraphes 134 et 136 de l\u2019arr\u00eat)\u00a0;<\/p>\n<p>2. que la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame d\u2019un conflit arm\u00e9 international exclut toute forme de \u00ab\u00a0contr\u00f4le effectif\u00a0\u00bb et toute forme d\u2019\u00ab\u00a0autorit\u00e9 et de contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb sur des individus (paragraphes 126, 133 et 137-138 de l\u2019arr\u00eat)\u00a0;<\/p>\n<p>3. que la pratique qui consiste \u00e0 ne pas formuler de d\u00e9rogation au titre de l\u2019article 15 de la Convention doit \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme indiquant qu\u2019il n\u2019existe pas de juridiction extraterritoriale lors d\u2019un conflit arm\u00e9 international (paragraphe 139 de l\u2019arr\u00eat)\u00a0;<\/p>\n<p>4. que compte tenu du grand nombre de victimes all\u00e9gu\u00e9es et du volume des \u00e9l\u00e9ments de preuve produits, la Cour a eu des \u00ab\u00a0difficult\u00e9[s] \u00e0 \u00e9tablir les circonstances pertinentes\u00a0\u00bb (paragraphe\u00a0141 de l\u2019arr\u00eat)\u00a0;<\/p>\n<p>5. que les \u00e9v\u00e9nements en cause \u00e9taient r\u00e9gis principalement par les r\u00e8gles du droit international humanitaire (paragraphes 141-143 de l\u2019arr\u00eat).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>1. Pourquoi la jurisprudence Bankovi\u0107 n\u2019est plus valable sur la question de la juridiction extraterritoriale<\/p>\n<p>7. Concernant les parall\u00e8les que la majorit\u00e9 \u00e9tablit avec l\u2019affaire Bankovi\u0107 et autres, il est d\u00e9j\u00e0 notoire dans la sph\u00e8re juridique que la jurisprudence relative \u00e0 la juridiction extraterritoriale a beaucoup \u00e9volu\u00e9 depuis le prononc\u00e9 de la d\u00e9cision en question. Ainsi, comme la Cour l\u2019a d\u00e9clar\u00e9 dans l\u2019arr\u00eatAl-Skeini et autres c. Royaume-Uni ([GC], no 55721\/07, \u00a7 137, CEDH 2011), \u00ab\u00a0d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 l\u2019\u00c9tat, par le biais de ses agents, exerce son contr\u00f4le et son autorit\u00e9 sur un individu, et par voie de cons\u00e9quence sa juridiction, il p\u00e8se sur lui en vertu de l\u2019article 1 une obligation de reconna\u00eetre \u00e0 celui-ci les droits et libert\u00e9s d\u00e9finis au titre I de la Convention qui concernent son cas [en anglais\u00a0: \u00ab\u00a0relevant to the situation of that individual\u00a0\u00bb]. En ce sens, d\u00e8s lors, les droits d\u00e9coulant de la Convention peuvent \u00eatre \u00ab\u00a0fractionn\u00e9s et adapt\u00e9s\u00a0\u00bb. La Cour a \u00e9galement dit, en renvoyant \u00e0 sa propre jurisprudence, que \u00ab\u00a0dans certaines circonstances, le recours \u00e0 la force par des agents d\u2019un \u00c9tat op\u00e9rant hors de son territoire peut faire passer sous la juridiction de cet \u00c9tat, au sens de l\u2019article 1, toute personne se retrouvant ainsi sous le contr\u00f4le de ceux-ci\u00a0\u00bb (ibidem, \u00a7\u00a0136).<\/p>\n<p>8. Dans la plupart des affaires qu\u2019elle a examin\u00e9es depuis sa d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres (pr\u00e9cit\u00e9e), la Cour a constat\u00e9 que l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant pour \u00e9tablir \u00ab\u00a0l\u2019autorit\u00e9 et le contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb sur autruihors du territoire de l\u2019\u00c9tat dans le contexte d\u2019une arrestation ou d\u2019une d\u00e9tention \u00e9tait \u00ab\u00a0l\u2019exercice d\u2019un pouvoir et d\u2019un contr\u00f4le physiques sur les personnes en question\u00a0\u00bb (Al-Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0136 in fine). Dans d\u2019autres affaires qui portaient sur des tirs effectu\u00e9spar les forces arm\u00e9es des \u00c9tats concern\u00e9s, la Cour a appliqu\u00e9 la notion d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0autorit\u00e9 et [de] contr\u00f4le d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb sur autrui \u00e0 des sc\u00e9narios qui allaient m\u00eame au-del\u00e0 d\u2019un pouvoir et d\u2019un contr\u00f4le physique exerc\u00e9 sur les personnes en question dans le contexte de l\u2019arrestation ou de la d\u00e9tention (voir, par exemple, Jaloud c.\u00a0Pays-Bas [GC], no 47708\/08, \u00a7\u00a7 140-153, CEDH 2014\u00a0; Solomou et autres c. Turquie, no 36832\/97, \u00a7\u00a7 41-52, 24 juin 2008\u00a0; Andreou c. Turquie (d\u00e9c.), no\u00a045653\/99, 3 juin 2008\u00a0; Pad et autres c. Turquie (d\u00e9c.), no\u00a060167\/00, 28\u00a0juin 2007\u00a0; Isaak et autres c. Turquie (d\u00e9c.), no\u00a044587\/98, 28\u00a0septembre 2006\u00a0; Issa et autres c. Turquie, no 31821\/96, \u00a7\u00a7 68, 71 et 74, 16 novembre 2004).<\/p>\n<p>9. Ainsi, pour donner quelques exemples, dans Andreou (d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e) la Cour a admis que les victimes relevaient de la juridiction extraterritoriale de la Turquie en d\u00e9pit du fait que les tirs sur lesvictimes s\u2019\u00e9taient produits \u00e0 Chypre\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans ces circonstances, et m\u00eame si la requ\u00e9rante a \u00e9t\u00e9 bless\u00e9e sur un territoire sur lequel la Turquie n\u2019exer\u00e7ait pas de contr\u00f4le, compte tenu de ce que l\u2019on a ouvert le feu sur la foule \u00e0 faible distance, cause directe et imm\u00e9diate des blessures en cause, il y a lieu de consid\u00e9rer que la requ\u00e9rante \u00ab relev[ait] de [la]juridiction \u00bb de la Turquie au sens de l\u2019article 1 et que la responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur au regard de la Convention se trouve en cons\u00e9quence engag\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>10. Dans Issa et autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 71), la Cour a relev\u00e9 ce qui suit (gras ajout\u00e9)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Par ailleurs, un \u00c9tat peut \u00e9galement \u00eatre tenu pour responsable de violations des droits et des libert\u00e9s de la Convention de personnes se trouvant sur le territoire d\u2019un autre \u00c9tat, mais qui s\u2019av\u00e8rent \u00eatre sous l\u2019autorit\u00e9 et le contr\u00f4le du premier \u00c9tat \u00e0 travers ses agents op\u00e9rant \u2013 de mani\u00e8re l\u00e9gale ou non \u2013 sur le territoire du second (&#8230;) Le fait de pouvoir \u00eatre tenu pour responsable dans ces situations provient du fait que l\u2019article 1 ne saurait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme autorisant un \u00c9tat contractant \u00e0 perp\u00e9trer des violations de la Convention sur le territoire d\u2019un autre \u00c9tat qu\u2019il ne pourrait perp\u00e9trer sur son propre territoire (&#8230;)\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>11. Le point commun entre toutes les affaires \u00ab\u00a0post-Bankovi\u0107\u00a0\u00bb susmentionn\u00e9es, c\u2019est le recours \u00e0 la force physique par les agents de l\u2019\u00c9tat concern\u00e9s. La notion d\u2019 \u00ab\u00a0autorit\u00e9 et [de] contr\u00f4le\u00a0\u00bb d\u2019un agent de l\u2019\u00c9tat sur autrui doit \u00eatre comprise au sens d\u2019un \u00ab\u00a0pouvoir\u00a0\u00bb exerc\u00e9 par des agents de l\u2019\u00c9tat sur des individus, en particulier par l\u2019usage de la force physique, que ce soit dans le contexte d\u2019une arrestation ou d\u2019une d\u00e9tention ou lorsque des individus sont cibl\u00e9s pour \u00eatre bless\u00e9s ou tu\u00e9s. \u00c0 cet \u00e9gard, on peut tracer quelques parall\u00e8les endroit compar\u00e9. Dans la d\u00e9cision qu\u2019elle a rendue dans l\u2019affaireAlejandre c.\u00a0R\u00e9publique de Cuba, dans laquelle deux avions civils avaient \u00e9t\u00e9 abattus par un avion militaire cubain dans l\u2019espace a\u00e9rien international, la Commission interam\u00e9ricaine des droits de l\u2019hommea conclu que, par ces frappes d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es, Cuba avait exerc\u00e9 un \u00ab\u00a0contr\u00f4le\u00a0\u00bb sur les membres des \u00e9quipages des avions en question. La Commission a dit qu\u2019en cons\u00e9quence les membres des \u00e9quipages relevaient de la juridiction de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur au regard de l\u2019article 1 de la Convention am\u00e9ricaine relative aux droits de l\u2019homme[214], dont le libell\u00e9 est semblable \u00e0 celui de l\u2019article 1 de la Convention europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme.<\/p>\n<p>12. En outre, dans l\u2019Observation g\u00e9n\u00e9rale no 36 sur le droit \u00e0 la vie (article 6 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques), adopt\u00e9e le 30 octobre 2018, le Comit\u00e9 des droits de l\u2019hommede l\u2019ONU s\u2019est exprim\u00e9 ainsi (gras ajout\u00e9)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a063. Eu \u00e9gard au paragraphe 1 de l\u2019article 2 du Pacte, un \u00c9tat partie a l\u2019obligation de respecter et de garantir \u00e0 tous les individus se trouvant sur son territoire, et \u00e0 toutes les personnes relevant de sa comp\u00e9tence, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 toutes les personnes dont la jouissance du droit \u00e0 la vie d\u00e9pend de son pouvoir ou de son contr\u00f4le effectif, les droits reconnus \u00e0 l\u2019article 6. Cela inclut les personnes se trouvant \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de tout territoire effectivement contr\u00f4l\u00e9 par l\u2019\u00c9tat mais dont le droit \u00e0 la vie est n\u00e9anmoins affect\u00e9 par ses activit\u00e9s militaires ou autres de mani\u00e8re directe et raisonnablement pr\u00e9visible (&#8230;)\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>13. Eu \u00e9gard \u00e0 l\u2019ensemble des consid\u00e9rations qui pr\u00e9c\u00e8dent, je d\u00e9plore que la majorit\u00e9 ait choisi de fonder ses conclusions concernant la juridiction extraterritoriale sur la d\u00e9cision Bankovi\u0107 et autres, qui est manifestement d\u00e9pass\u00e9e, au lieu de s\u2019appuyer sur une jurisprudence bien plus r\u00e9cente et pertinente, issue notamment des arr\u00eats et d\u00e9cisions Jaloud, Solomou et autres, Andreou, Pad et autres, Isaak et autres et Issa et autres (tous pr\u00e9cit\u00e9s).<\/p>\n<p>14. La majorit\u00e9 n\u2019a pas seulement ressuscit\u00e9 le pr\u00e9c\u00e9dent Bankovi\u0107 qui \u00e9tait caduc (et qui par le pass\u00e9 avait valu \u00e0 la Cour d\u2019\u00eatre s\u00e9v\u00e8rement critiqu\u00e9e, probablement \u00e0 juste titre[215])\u00a0; elle a fait un pas en arri\u00e8re en s\u2019\u00e9cartantde la notion spatiale de juridiction extraterritoriale qui avait justement \u00e9t\u00e9 introduite par l\u2019affaire Bankovi\u0107 qu\u2019elle invoque. Dans Bankovi\u0107 et autres, la Cour avait au moins tent\u00e9 de justifier sa position en soulevant l\u2019argument de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0espace juridique\u00a0\u00bb[216]. Dans la pr\u00e9sente esp\u00e8ce, par contre, la majorit\u00e9 n\u2019a pas accord\u00e9 l\u2019importance m\u00e9rit\u00e9e aux faits que l\u2019\u00c9tat requ\u00e9rant et l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur \u00e9taient tous deux des Hautes Parties contractantes \u00e0 la Convention \u00e0 l\u2019\u00e9poque consid\u00e9r\u00e9e, et que les pilonnages et bombardementssurvenus au cours de la phase active des hostilit\u00e9s se sont clairement produits au sein de l\u2019espace juridique de la Convention (partie C ci-dessous).<\/p>\n<p>2. Pourquoi la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un conflit arm\u00e9 international ne peut constituer un pr\u00e9texte valable pour la non-extension de la juridiction extraterritoriale<\/p>\n<p>15. Lorsque la majorit\u00e9 \u00e9voque la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un conflit arm\u00e9 international comme un \u00e9l\u00e9ment sp\u00e9cifique au point de ne pas justifier la protection dela Convention, elle use d\u2019un argument inappropri\u00e9. Il est vrai que toutes les affaires \u00ab\u00a0post-Bankovi\u0107\u00a0\u00bb pertinentes mentionn\u00e9es ci-dessus (paragraphe 8) portaient sur des questions telles que des op\u00e9rations destin\u00e9es \u00e0 prot\u00e9ger l\u2019ordre public et des actions isol\u00e9es et cibl\u00e9es qui comportaient un \u00e9l\u00e9ment de proximit\u00e9. En revanche, la phase active des hostilit\u00e9s que la Cour \u00e9tait appel\u00e9e \u00e0 examiner en l\u2019esp\u00e8ce concernait des bombardements et pilonnages d\u2019artillerie massifs effectu\u00e9s par les forces arm\u00e9es russes dans le but de mettre l\u2019arm\u00e9e g\u00e9orgienne hors de combat et de prendre le contr\u00f4le de zones qui faisaient partie int\u00e9grante de la G\u00e9orgie.<\/p>\n<p>16. Il existe assur\u00e9ment une diff\u00e9rence de port\u00e9e entre des op\u00e9rations de maintien de l\u2019ordre et un vaste conflit militaire, mais il ne peut y avoir de diff\u00e9rence r\u00e9elle de nature et il est impossible en pratique de tracer une ligne de d\u00e9marcation entre des actions cibl\u00e9es et des op\u00e9rations militaires de plus grande envergure. De plus, il para\u00eet arbitraire et incompatible avec des consid\u00e9rations humanitaires de juger que dans le contexte d\u2019op\u00e9rations de maintien de l\u2019ordre cibl\u00e9es les victimes potentielles rel\u00e8vent de la juridiction de l\u2019\u00c9tat concern\u00e9, mais qu\u2019il en va autrement dans le cadre d\u2019op\u00e9rations militaires de plus grande envergure.<\/p>\n<p>3. Pourquoi la pratique consistant \u00e0 ne pas formuler de d\u00e9rogation au titre de l\u2019article 15 de la Convention n\u2019emp\u00eache pas l\u2019exercice d\u2019une juridiction extraterritoriale<\/p>\n<p>17. Dire, comme la majorit\u00e9 semble le faire au paragraphe 139 de l\u2019arr\u00eat, qu\u2019une Haute Partie contractante peut \u00eatre exon\u00e9r\u00e9e desa responsabilit\u00e9 internationale d\u00e9coulant de l\u2019article 1 de la Convention pour des crimes de guerre et d\u2019autres violations graves des droits de l\u2019homme commis lors d\u2019un conflit arm\u00e9 international, d\u00e8s lorsqu\u2019elle n\u2019a pas formul\u00e9ded\u00e9rogation au titre de l\u2019article 15, est \u00e0 mon avis inappropri\u00e9.<\/p>\n<p>18. Je suis convaincu que, d\u00e8s lors que l\u2019article 15 fait partie de la Convention, la Cour doit conf\u00e9rer un effet concret \u00e0 cette disposition. L\u2019objet de l\u2019article 15 est de permettre aux \u00c9tats de d\u00e9roger \u00e0 certaines obligations r\u00e9sultant de la Convention dans une situation de \u00ab\u00a0guerre\u00a0\u00bb, et donc de conflit arm\u00e9, ou \u00ab\u00a0en cas d\u2019autre danger public mena\u00e7ant la vie de la nation\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0dans la stricte mesure o\u00f9 la situation l\u2019exige et \u00e0 la condition que ces mesures ne soient pas en contradiction avec les autres obligations d\u00e9coulant du droit international\u00a0\u00bb. Il faut souligner que l\u2019article\u00a015 n\u2019autorise aucune d\u00e9rogation \u00e0 l\u2019article 2 de la Convention, \u00ab\u00a0sauf pour le cas de d\u00e9c\u00e8s r\u00e9sultant d\u2019actes licites de guerre\u00a0\u00bb. Le texte de l\u2019article 15 de la Convention comporte donc une r\u00e9f\u00e9rence explicite au droit international, en particulier au droit international humanitaire, en ce qui concerne l\u2019article\u00a02. Ainsi, m\u00eame si la Convention doit autant que possible s\u2019interpr\u00e9ter de mani\u00e8re \u00e0 se concilier avec les autres r\u00e8gles de droit international, j\u2019estime qu\u2019elle doit toujours \u00eatre appliqu\u00e9e comme la principale source de droit lorsqu\u2019aucune d\u00e9rogation n\u2019a \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e au titre de l\u2019article 15. En cas de d\u00e9p\u00f4t d\u2019un avis de d\u00e9rogation, c\u2019est seulement par l\u2019application la plus scrupuleuse de l\u2019article 15 que la Cour peut parvenir \u00e0 une interpr\u00e9tation des dispositions de la Convention qui soit en harmonie avec les r\u00e8gles du droit international public, en particulier par la mise en corr\u00e9lationentre les principes de protection d\u00e9coulant de l\u2019article 2 et ceux contenus dans les r\u00e8gles de droit international humanitaire.<\/p>\n<p>19. Non seulement l\u2019argument susmentionn\u00e9 de la majorit\u00e9 alt\u00e8re le syst\u00e8me de d\u00e9rogation pr\u00e9vu par la Convention \u2013\u00a0ce qui dans un certain sens affaiblitl\u2019ensemble dela Convention\u00a0\u2013, mais de plus il contredit la jurisprudence ant\u00e9rieure de la Cour sur cette question pr\u00e9cise. Rappelons que, dans l\u2019arr\u00eat de principe Hassan c. Royaume-Uni ([GC], no 29750\/09, CEDH 2014), l\u2019absence de d\u00e9rogation officielle du Royaume-Uni au titre de l\u2019article 15 de la Convention n\u2019avait aucunement emp\u00each\u00e9 l\u2019\u00e9tablissement de la juridiction extraterritoriale de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur sur les \u00e9v\u00e9nements qui s\u2019\u00e9taient produits dans le sud-est de l\u2019Irak (ibidem, \u00a7\u00a7 74-80, 101 et\u00a0107\u2011110).<\/p>\n<p>4. Pourquoi la Cour ne peut se cacher derri\u00e8re les difficult\u00e9s li\u00e9es \u00e0 la collecte des preuves<\/p>\n<p>20. Se reposer, comme la majorit\u00e9 semble le faire au paragraphe 141 de l\u2019arr\u00eat, sur les difficult\u00e9s li\u00e9es \u00e0 la collecte des preuves comme excuse qui permettrait \u00e0 une cour de ne pas administrer la justice n\u2019est pas non plus convaincant, d\u2019autant plus que la Cour dispose d\u2019un certain nombre de techniques proc\u00e9durales \u00e9prouv\u00e9es en mati\u00e8re d\u2019\u00e9tablissement des faits.<\/p>\n<p>21. L\u2019une de ces techniques consiste, face \u00e0 un grand nombre de victimes all\u00e9gu\u00e9es et de faits contest\u00e9s, \u00e0 choisir quelques \u00ab\u00a0cas repr\u00e9sentatifs\u00a0\u00bb et \u00e0 n\u2019examiner que ces derniers. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ainsi que proc\u00e9da la Commission europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme dans les deux premi\u00e8res affaires Chypre c. Turquie, dans lesquelles elle indiqua que compte tenu du nombre de violations all\u00e9gu\u00e9es, elle \u00ab\u00a0[avait] d\u00fb limiter le champ de son enqu\u00eate sur les violations all\u00e9gu\u00e9es, et n\u2019[avait] examin\u00e9 qu\u2019un nombre r\u00e9duit de cas consid\u00e9r\u00e9s comme repr\u00e9sentatifs\u00a0\u00bb (Chypre c.\u00a0Turquie, nos 6780\/74 et 6950\/75, rapport de la Commission du 10 juillet 1976, \u00a7 77\u00a0; apr\u00e8s la Commission, la Cour adopta cette approche des \u00ab\u00a0cas repr\u00e9sentatifs\u00a0\u00bb dans son premier arr\u00eat inter\u00e9tatique, Irlande c.\u00a0Royaume\u2011Uni, 18 janvier 1978, \u00a7 93, s\u00e9rie A no 25).<\/p>\n<p>22. Il en va de m\u00eame dans la pr\u00e9sente affaire. Eu \u00e9gard \u00e0 la port\u00e9e des op\u00e9rations militaires entreprises et aux violations all\u00e9gu\u00e9es, la Cour a choisi, \u00e0 un stade tr\u00e8s pr\u00e9coce de la proc\u00e9dure, de n\u2019examiner que quatre \u00ab\u00a0incidents repr\u00e9sentatifs\u00a0\u00bb\u00a0: elle a s\u00e9lectionn\u00e9 pour examen les attaques a\u00e9riennes all\u00e9gu\u00e9es de la ville de Gori et des villages de Karbi et de Tortiza dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, ces trois localit\u00e9s \u00e9tant situ\u00e9es hors de la r\u00e9gion d\u2019Oss\u00e9tie du Sud, ainsi que du village d\u2019Eredvi dans la zone d\u2019Oss\u00e9tie du Sud qui \u00e9tait sous contr\u00f4le g\u00e9orgien avant le d\u00e9but du conflit (paragraphe\u00a0112 de l\u2019arr\u00eat). Selon les informations soumises par le gouvernement requ\u00e9rant et expos\u00e9es dans les divers rapports d\u2019organisations internationales, les localit\u00e9s choisies couvrent diff\u00e9rentes zones de conflit, et la ville de Gori et les villages de Karbi et de Tortiza sont situ\u00e9s dans des zones o\u00f9 se sont produits la plupart des combats les plus intenses. En outre, de nombreuses informations sont disponibles au sujet des op\u00e9rations militaires men\u00e9es dans les quatre localit\u00e9s choisies.<\/p>\n<p>23. Pour illustrer le fait que la Cour disposait de preuves plus que suffisantes aux fins d\u2019une appr\u00e9ciation judiciaire, je pr\u00e9senterai un bref aper\u00e7u des \u00e9l\u00e9ments du dossier concernant les actions militaires men\u00e9es dans les quatre localit\u00e9s \u00ab\u00a0repr\u00e9sentatives\u00a0\u00bb susmentionn\u00e9es\u00a0:<\/p>\n<p>a. Les registres de vols, ainsi que des enregistrements vid\u00e9o (vitesse normale et vitesse acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e) provenant des radars concern\u00e9s, qui montrent les dates et les heures de vol, la trajectoire, l\u2019altitude de vol et la vitesse des avions militaires russes qui ont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans l\u2019espace a\u00e9rien g\u00e9orgien et survol\u00e9 Eredvi, Tortiza, Karbi et Gori pendant la p\u00e9riode du 8 au 12 ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>b. Des images satellites de source ind\u00e9pendante issues du rapport \u00ab\u00a0High-Resolution Satellite Imagery and the Conflict in South Ossetia\u00a0\u00bb, \u00e9tablipar le Geospatial Technologies Project de l\u2019American Association for the Advancement of Science (AAAS), d\u00e9crivant avec pr\u00e9cision de nombreux crat\u00e8res caus\u00e9s par des bombes et d\u00e9couverts \u00e0 Eredvi, Tortiza, Karbi et Gori.<\/p>\n<p>c. Des rapports de d\u00e9minageproduits par une soci\u00e9t\u00e9 britannique, HALO Trust, et une soci\u00e9t\u00e9 norv\u00e9gienne, Norwegian People\u2019s Aid, qui r\u00e9pertorient les bombes et les missiles (de type FAB-500, FAB\u2011250-270 et FAB-100, ainsi que les missiles S-8) qui auraient \u00e9t\u00e9 l\u00e2ch\u00e9s ou tir\u00e9s par des avions ou des syst\u00e8mes lance-roquettes russes sur plus de trente villes et villages habit\u00e9s par des civils, notamment Eredvi, Tortiza, Karbi et Gori.<\/p>\n<p>d. Un rapport sur la \u00ab\u00a0mission d\u2019enqu\u00eate Storimans\u00a0\u00bb (publi\u00e9 le 20\u00a0octobre 2008), qui avait \u00e9t\u00e9 ordonn\u00e9e par le minist\u00e8re n\u00e9erlandais des Affaires \u00e9trang\u00e8res et qui fut men\u00e9e par des experts militaires internationaux ind\u00e9pendants, dont les conclusions ont confirm\u00e9 la r\u00e9alit\u00e9 du pilonnage de Gori par un missile Iskander de 92 cm (connu sous le code \u00ab\u00a0SS-26 Stone\u00a0\u00bb) contenant des sous\u2011munitions. Cette attaque a\u00e9rienne de Gori a caus\u00e9 de nombreuses pertes au sein de la population civile, notamment le d\u00e9c\u00e8s du journaliste n\u00e9erlandais Stan Storimans.<\/p>\n<p>e. La confirmation du pilonnage de Gori par un missile Iskander, selon des vid\u00e9os et des photos des dommages caus\u00e9s par la frappe, images qui ont toutes \u00e9t\u00e9 prises par des journalistes et des experts militairesinternationaux ind\u00e9pendants.<\/p>\n<p>24. En outre, du 6 au 17 juin 2016 la Cour a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019audition de t\u00e9moins \u00e0 Strasbourg. Plusieurs constats d\u2019importance capitale ressortent du compte rendu int\u00e9gral de ces auditions.<\/p>\n<p>a. La plupart des t\u00e9moins qui \u00e9taient des habitants des quatre localit\u00e9s en question ont confirm\u00e9 que des frappes a\u00e9riennes avaient eu lieu dans les zones retenues comme repr\u00e9sentatives, \u00e0 savoir les villages de Eredvi, Karbi et Tortiza et la ville de Gori.<\/p>\n<p>b. La plupart de ces m\u00eames t\u00e9moins ont certifi\u00e9 que, en cons\u00e9quence des frappes, des civils avaient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s et bless\u00e9s sous leurs yeux.<\/p>\n<p>c. Certains de ces m\u00eames t\u00e9moins ont d\u00e9clar\u00e9 que les avions militaires qui avaient bombard\u00e9 les quatre localit\u00e9s mentionn\u00e9es \u00e9taient facilement identifiables comme \u00e9tant des avions militaires russes SU-25 de par certaines de leurs caract\u00e9ristiques (\u00e9toile rouge sur le dessous, couleur verte, etc.).<\/p>\n<p>d. L\u2019ensemble des t\u00e9moins susmentionn\u00e9s ont confirm\u00e9 qu\u2019il n\u2019y avait de pr\u00e9sence militaire g\u00e9orgienne ni \u00e0 Gori ni dans les trois villages en question (\u00e9l\u00e9ment pouvant \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme indiquant que les frappes a\u00e9riennes de l\u2019arm\u00e9e russe n\u2019ont pu poursuivre de but militaire l\u00e9gitime dans aucune des localit\u00e9s \u00ab\u00a0repr\u00e9sentatives\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>e. D\u2019autres t\u00e9moins importants, notamment ceux qui occupaient des fonctions militaires ou d\u2019autres fonctions publiques au sein du gouvernement g\u00e9orgien ou du gouvernement russe \u00e0 l\u2019\u00e9poque des faits (par exemple un colonel russe), ont par ailleurs confirm\u00e9 que l\u2019arm\u00e9e de l\u2019air g\u00e9orgienne avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9duite \u00e0 l\u2019impuissance d\u00e8s le d\u00e9but de la phase active des hostilit\u00e9s, apr\u00e8s les frappes a\u00e9riennes russes sur tous les a\u00e9rodromes militaires de G\u00e9orgieetla destruction de ceux-ci, \u00e0 l\u2019aube du 8 ao\u00fbt 2008. Ce constat excluait toute possibilit\u00e9 de bombardements a\u00e9riens effectu\u00e9s par des avions militaires g\u00e9orgiens[217].<\/p>\n<p>f. Le fait que l\u2019arm\u00e9e g\u00e9orgienne avait quitt\u00e9 la ville de Gori ainsi que l\u2019ensemble de la zone tampon et des villages de la r\u00e9gion d\u2019Oss\u00e9tie du Sud \u00e0 l\u2019aube du 11 ao\u00fbt 2008 au plus tard a du reste \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9 par la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE (\u00e9l\u00e9ment excluant toute possibilit\u00e9 que les quatre localit\u00e9s en question aient \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9es et pilonn\u00e9es par les forces russes dans un but militaire l\u00e9gitime).<\/p>\n<p>25. Un certain nombre de rapports internationaux renfermant des constats factuels pertinents ont repr\u00e9sent\u00e9 une source d\u2019informations pr\u00e9cieuse et compl\u00e9mentaire. Ainsi, dans son rapport \u00ab\u00a0Human Rights in the war-affected areas following the conflict in Georgia\u00a0\u00bb (paragraphe 63 de l\u2019arr\u00eat), le BIDDH\/OSCE a \u00e9tabli les faits suivants concernant Eredvi (page\u00a035 du rapport)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019un des villages les plus durement touch\u00e9s est celui d\u2019Eredvi. D\u2019anciens habitants de ce village ont livr\u00e9 \u00e0 la HRAM des r\u00e9cits similaires sur ce qu\u2019ils ont v\u00e9cu l\u00e0-bas. Le bombardement a\u00e9rien a d\u00e9but\u00e9 le 8 ao\u00fbt \u00e0 midi. Un habitant a rapport\u00e9 avoir vu dans la rue des corps sans vie apr\u00e8s le passage d\u2019avions russes. Deux habitants ont indiqu\u00e9 s\u00e9par\u00e9ment qu\u2019ils avaient vu deux avions bombarder le village, bombardement qui aurait tu\u00e9 au moins six personnes. Le bombardement a \u00e9t\u00e9 suivi par une attaque terrestre, au cours de laquelle le village a subi des tirs d\u2019armes de petit calibre et de chars russes. Les Russes ont \u00e9t\u00e9 rejoints par des milices oss\u00e8tes, qui ont \u00e9galement tir\u00e9 sur la population. Une fois que les troupes \u00e9taient pr\u00e9sentes dans le village, des civils ont \u00e9t\u00e9 menac\u00e9s au moyen d\u2019armes \u00e0 feu.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>26. Dans son rapport \u00ab\u00a0Up in Flames: Humanitarian Law Violations and Civilian Victims in the Conflict over South Ossetia\u00a0\u00bb (paragraphe 63 de l\u2019arr\u00eat), Human Rights Watch a \u00e9tabli les faits suivants au sujet de Karbi (pages 96-97 du rapport)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0[V. T.], l\u2019administrateur du village, a d\u00e9crit ainsi \u00e0 Human Rights Watch les suites de la deuxi\u00e8me attaque\u00a0: \u00ab\u00a0Il y avait de nombreux bless\u00e9s, j\u2019ai d\u00fb d\u00e9cider lesquels avaient les meilleures chances de survie et les mettredans l\u2019ambulance. Nous avons enterr\u00e9 les morts dans les jardins des maisons et nous avons fui le village\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Selon [V. T.] et deux autres habitants du village, il n\u2019y avait pas de base militaire g\u00e9orgienne dans le village et il n\u2019y avait pas de forces militaires g\u00e9orgiennes pr\u00e9sentes au moment de l\u2019attaque. Deux autres villageois, interrog\u00e9s s\u00e9par\u00e9ment, ont indiqu\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch qu\u2019il n\u2019y avait pas de troupes g\u00e9orgiennes dans le village m\u00eame mais qu\u2019il y avait des troupes d\u2019artillerie g\u00e9orgiennes dans les champs, \u00e0 environ 3\u00a0km de la localit\u00e9.<\/p>\n<p>La distance entre le village et l\u2019artillerie g\u00e9orgienne, combin\u00e9e avec le fait que le village a \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 deux fois, lors de deux attaques distinctes, donne \u00e0 penser que le village a pu \u00eatre cibl\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, ou \u00e0 tout le moins qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 dans le cadre d\u2019une attaque aveugle du secteur, et que les forces russes n\u2019ont pas dirig\u00e9 leur attaque uniquement vers les cibles militaires qui se trouvaient \u00e0 quelque distance des zones habit\u00e9es. Quoi qu\u2019il en soit, les pertes civiles enregistr\u00e9es \u00e0 Karbi semblent \u00eatre le r\u00e9sultat de graves violations du droit humanitaire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>27. Human Rights Watch a \u00e9galement \u00e9tabli les faits suivants concernant Tortiza (pages 97-100 du rapport susmentionn\u00e9)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tortiza est un petit village situ\u00e9 \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de la route principale qui relie Gori et Tskhinvali (&#8230;) De nombreux civils qui fuyaient les bombardements et les pilonnages dans d\u2019autres villages du secteur se rendirent \u00e0 Tortiza. Tant les habitants de Tortiza que les personnes qui \u00e9taient arriv\u00e9es d\u2019autres villages ont indiqu\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch qu\u2019ils avaient pens\u00e9 que,comme le village se trouvait loin de la route principale, il n\u2019avait pas d\u2019importance strat\u00e9gique et ne serait donc pas cibl\u00e9. Or le 12 ao\u00fbt, vers 9\u00a0h\u00a045, l\u2019aviation russe lan\u00e7a des roquettes S-8 sur Tortiza, tuant trois civils et en blessant des dizaines d\u2019autres, et endommageant pratiquement toutes les maisons du village.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>S\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 possible de d\u00e9terminer le nombre total de roquettes tir\u00e9es par les forces russes lors de leurs attaques, des villageois ont dit \u00e0 Human Rights Watch que, pendant les premi\u00e8res semaines du mois d\u2019octobre, une organisation de d\u00e9minage avait enlev\u00e9 \u00e0 Tortiza 148 roquettes S-8, dont beaucoup non explos\u00e9es. [L.\u00a0M.], 45\u00a0ans, a confi\u00e9 ceci \u00e0 Human Rights Watch\u00a0: \u00ab\u00a0Dans chaque maison, ils ont enlev\u00e9 des choses\u00a0\u00bb. [Z.\u00a0K.], 72 ans, a indiqu\u00e9 \u00e0 Human Rights Watch que quatre roquettes \u00e9taient tomb\u00e9es sur sa seule maison. Elle a montr\u00e9 aux enqu\u00eateurs de Human Rights Watch les crat\u00e8res subsistantset a d\u00e9crit la frappe (&#8230;)<\/p>\n<p>Des villageois ont dit \u00e0 Human Rights Watch qu\u2019il n\u2019y avait pas de forces militaires ou de police g\u00e9orgiennes dans le secteur. Human Rights Watch a examin\u00e9 les dommages caus\u00e9s \u00e0 de nombreuses maisons du village, lesquels, associ\u00e9s aux r\u00e9cits des t\u00e9moins, ont fourni des preuves accablantes de ce que l\u2019aviation russe a cibl\u00e9 des habitations civiles.<\/p>\n<p>Cette attaque directe contre ce qui semble avoir \u00e9t\u00e9 une cible purement civile constitue une grave violation du droit humanitaire et un crime de guerre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>28. Le bref aper\u00e7u ci-dessus, qui ne fait que donner des exemples d\u2019\u00e9l\u00e9ments du dossier que la Cour avait \u00e0 sa disposition, vise \u00e0 montrer que l\u2019argument de la majorit\u00e9 relatif \u00e0 un manque de preuvespermettant de parvenir \u00e0 une d\u00e9cision judiciaire est difficile \u00e0 comprendre. La proc\u00e9dure dans la pr\u00e9sente affaire inter\u00e9tatique s\u2019est \u00e9tendue sur une douzaine d\u2019ann\u00e9es, p\u00e9riode pendant laquelle la Cour a recueilli une profusion de documents et d\u2019informations pertinents. Si la majorit\u00e9 avait \u00e9tabli la juridiction extraterritoriale de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie quant aux faits survenus pendant la phase active du conflit militaire, je ne doute pas que la Cour aurait ais\u00e9ment pu constater qu\u2019il y a eu de la part de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie une utilisation gratuite et disproportionn\u00e9e de la puissance militaire qui a caus\u00e9 de nombreuses pertes parmi la population civile et ainsi viol\u00e9 l\u2019article 2 de la Convention. Je regrette que la majorit\u00e9 ait priv\u00e9 la Cour d\u2019une occasion de livrer une v\u00e9ritable appr\u00e9ciation des \u00e9l\u00e9ments du dossier.<\/p>\n<p>5. Pourquoi la pr\u00e9tendue incapacit\u00e9 d\u2019interpr\u00e9ter le droit international humanitaire n\u2019est pas un argument valable<\/p>\n<p>29. Aux paragraphes 141-143 de l\u2019arr\u00eat, la majorit\u00e9 semble affirmerque la Cour n\u2019est pas en mesure d\u2019appliquer les r\u00e8gles du droit international humanitaire (DIH). Or pareille hypoth\u00e8se contredit la jurisprudence ant\u00e9rieure de la Cour.<\/p>\n<p>30. Dans l\u2019arr\u00eat de principe Hassan, la Cour a pu appliquer les r\u00e8gles pertinentes du DIH en combinaison avec l\u2019article 5 de la Convention relativement aux actions men\u00e9es par les autorit\u00e9s britanniques dans le sud\u2011est de l\u2019Irak (Hassan, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 101-111)\u00a0; pourquoi d\u00e8s lors la majorit\u00e9 ne pourrait-elle pas proc\u00e9der de m\u00eame dans la pr\u00e9sente affaire avec l\u2019article 2, relativement \u00e0 l\u2019utilisation de la puissance militaire par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie\u00a0?<\/p>\n<p>31. Il est vrai qu\u2019il ne rel\u00e8ve pas de la comp\u00e9tence de la Cour d\u2019interpr\u00e9ter et d\u2019appliquer le droit international humanitaire en tant que tel. En revanche, la Cour est assur\u00e9ment comp\u00e9tente pour interpr\u00e9ter et appliquer la Convention \u2013\u00a0sans conteste l\u2019unique base juridique de son appr\u00e9ciation judiciaire\u00a0\u2013 tout en tenant compte d\u2019autres r\u00e8gles de droit international, notamment humanitaire, et ce quelle que soit la position de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur (ibidem, \u00a7 102). J\u2019estime qu\u2019en l\u2019esp\u00e8ce la majorit\u00e9 n\u2019avait pas \u00e0 trancher la question de la l\u00e9galit\u00e9, au regard du droit international, du conflit arm\u00e9 men\u00e9 par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie (jus ad bellum) mais qu\u2019elle devait simplement d\u00e9terminer \u2013\u00a0cela faisait partie int\u00e9grante du mandat de la Cour d\u00e9coulant de la Convention\u00a0\u2013 si les actes commis par les forces arm\u00e9es russes lors de la phase active du conflit avaient emport\u00e9 violation de l\u2019article 2 de la Convention, et ce en appliquant ledit article \u2013\u00a0comme cela e\u00fbt \u00e9t\u00e9 appropri\u00e9 dans les circonstances particuli\u00e8res de la pr\u00e9sente affaire\u00a0\u2013, seul ou \u00e0 la lumi\u00e8re du droit international humanitaire (jus in bello).<\/p>\n<p>B. Probl\u00e8me li\u00e9 \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019aborder la juridiction extraterritoriale lors d\u2019un conflit arm\u00e9 international<\/p>\n<p>1. La methode employ\u00e9e<\/p>\n<p>32. Au d\u00e9but de mon opinion, j\u2019ai indiqu\u00e9 que la majorit\u00e9 avait suivi une m\u00e9thode discutable pour appr\u00e9cier la juridiction extraterritoriale relativement \u00e0 la phase active du conflit militaire ayant oppos\u00e9 les deux \u00c9tats contractants (paragraphe 5 ci-dessus). Je vais maintenant m\u2019employer \u00e0 d\u00e9velopper ce point.<\/p>\n<p>33. \u00c0 mon sens, l\u2019erreur dans la m\u00e9thode de la majorit\u00e9 commence par la s\u00e9paration entre, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la phase active du conflit militaire entre la G\u00e9orgie et la Russie et, de l\u2019autre, la p\u00e9riode ult\u00e9rieure d\u2019occupation (paragraphe 83 de l\u2019arr\u00eat). La majorit\u00e9 d\u00e9clare qu\u2019\u00ab\u00a0il convient d\u2019op\u00e9rer une distinction\u00a0\u00bb entre ces deux p\u00e9riodes mais n\u2019explique pas pr\u00e9cis\u00e9ment en quoi celle-ci est n\u00e9cessaire. On saisit mal la logique de cette approche et cette distinction semble avoir pour cons\u00e9quence non souhait\u00e9e de modifier la port\u00e9e de la requ\u00eate\u00e9tatiqueobjet de l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>34. Pour trancher les questions de juridiction, d\u2019attribuabilit\u00e9 et d\u2019imputabilit\u00e9, il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 plus logique et plus compatible avec la port\u00e9e de la requ\u00eate telle qu\u2019introduite par l\u2019\u00c9tat requ\u00e9rant d\u2019examiner la phase active du conflit non pas comme un \u00e9v\u00e9nement distinct et instantan\u00e9 d\u00e9tach\u00e9 du contexte historique, mais comme une partie int\u00e9grante d\u2019une situation continue englobant les faits ant\u00e9rieurs et les faits ult\u00e9rieurs au d\u00e9but du conflit militaire. Cette approche \u00ab\u00a0continue\u00a0\u00bb dans l\u2019appr\u00e9ciation du conflit militaire survenu du 8 au 12 ao\u00fbt 2008 combin\u00e9e avec les faits ant\u00e9rieurs et ult\u00e9rieurs correspond pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la m\u00e9thode qui a \u00e9t\u00e9 employ\u00e9e par la mission d\u2019enqu\u00eate internationale ind\u00e9pendante de l\u2019UE pour d\u00e9crire le conflit (voir la structure du rapport de la mission)\u00a0; c\u2019est aussi la m\u00e9thode qu\u2019a utilis\u00e9e la Chambre pr\u00e9liminaire I de la Cour p\u00e9nale internationale (CPI) pour exposer la situation factuelle pertinente, dans la d\u00e9cision du 27\u00a0janvier 2016 ayantautoris\u00e9 le Procureur de la CPI \u00e0 ouvrir une enqu\u00eate sur les crimes commis en Oss\u00e9tie du Sud et aux alentours, en G\u00e9orgie, entre le 1er juillet et le 10 octobre 2008[218]. En atteste en particulier ce passage de la d\u00e9cision de la chambre de la CPI du 27 janvier 2016 (gras ajout\u00e9)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0En outre, la chambre estime, \u00e0 ce stade, qu\u2019il y a suffisamment d\u2019\u00e9l\u00e9ments indiquant que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie exer\u00e7ait un contr\u00f4le global sur les forces sud\u2011oss\u00e8tes, ce qui signifie que m\u00eame la p\u00e9riode ant\u00e9rieure \u00e0 l\u2019intervention directe des forces russes peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme relevant d\u2019un conflit arm\u00e9 international (&#8230;)\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>35. Qui plus est, le formulaire de requ\u00eate \u00e9tatique \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 de mani\u00e8re \u00e0 demander directement \u00e0 la Cour d\u2019appliquer l\u2019approche globale susmentionn\u00e9e aux faits de la cause. Ainsi, le gouvernement requ\u00e9rant a explicitement et de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e pri\u00e9 la Cour de tenir compte de la situation relative \u00e0 la juridiction qui concernait l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et l\u2019Abkhazie avant le d\u00e9but de la phase active des hostilit\u00e9s[219].<\/p>\n<p>36. Tiers intervenant dans cette affaire, le Centre des droits de l\u2019homme de l\u2019universit\u00e9 d\u2019Essex (paragraphe 80 de l\u2019arr\u00eat) a estim\u00e9 que la Cour, pour d\u00e9terminer si les violations qui auraient \u00e9t\u00e9 commises pendant le conflit arm\u00e9 relevaient ou non de la juridiction de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur, devait se poser les questionssuivantes (gras ajout\u00e9)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Quelle \u00e9tait, le cas \u00e9ch\u00e9ant, la nature du contr\u00f4le exerc\u00e9 par la Russie en Oss\u00e9tie du Sud et en Abkhazie avant le conflit arm\u00e9\u00a0? (&#8230;) La nature du contr\u00f4le exerc\u00e9 par la Russie sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et l\u2019Abkhazie a-t-elle chang\u00e9 au moment o\u00f9 les hostilit\u00e9s ont commenc\u00e9\u00a0? (&#8230;) Apr\u00e8s la fin des hostilit\u00e9s actives, quel type de contr\u00f4le la Russie a-t-elle exerc\u00e9 sur les zones situ\u00e9es en dehors de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie (&#8230;) [et] en Oss\u00e9tie du Sud et en Abkhazie ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>37. Eu \u00e9gard \u00e0 l\u2019ensemble des facteurs susmentionn\u00e9s, j\u2019estime que la seule m\u00e9thode correcte en l\u2019esp\u00e8ce, pour traiter les questions de juridiction, d\u2019attribuabilit\u00e9 et d\u2019imputabilit\u00e9 li\u00e9es \u00e0 la phase active des hostilit\u00e9s, aurait consist\u00e9 pour la Cour \u00e0 commencer par se demander si l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur exer\u00e7ait un contr\u00f4le effectif sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et l\u2019Abkhazie avant le d\u00e9but des hostilit\u00e9s. Une r\u00e9ponse affirmative, combin\u00e9e avec le constat effectu\u00e9 par la Cour que dans ces deux r\u00e9gions la F\u00e9d\u00e9ration de Russie est rest\u00e9e la puissance occupante apr\u00e8s la fin des hostilit\u00e9s, aurait fait clairement appara\u00eetre que l\u2019intervention militaire directe de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie pendant la p\u00e9riode du 8 au 12 ao\u00fbt 2008 n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019une intensification du soutien militaire ininterrompu que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur apportait d\u00e9j\u00e0 par ailleurs aux autorit\u00e9s de facto des deux r\u00e9gions s\u00e9paratistes depuis de longues ann\u00e9es, avant le d\u00e9but de la \u00ab\u00a0petite guerre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>38. La principale motivationde l\u2019op\u00e9ration militaire russe contre la G\u00e9orgie \u00e9tait la volont\u00e9 deconsolider le contr\u00f4le effectif que la Russie exer\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 sur les deux r\u00e9gions de G\u00e9orgie en question et de briser toute tentative (d\u2019ordre politique, diplomatique ou \u00e9conomique) de cet \u00c9tat de revendiquer son droit de contr\u00f4ler souverainement ces r\u00e9gions. Une cons\u00e9quence directe de la d\u00e9cision de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur de se lancerdans un vaste conflit international avec l\u2019\u00c9tat requ\u00e9rant a \u00e9t\u00e9 la consolidation accrue de son statut de puissance occupante. De puissance occupante passive, l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur est devenu une puissance occupante bellig\u00e9rante. C\u2019est d\u2019ailleurs pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui diff\u00e9rencie la pr\u00e9sente affaire inter\u00e9tatique de la situation examin\u00e9e dans Bankovi\u0107 et autres (d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e), affaire dans laquelle l\u2019op\u00e9ration militaire strictement limit\u00e9edes forces de l\u2019OTAN \u00e0 Belgrade n\u2019a jamais eu pour but l\u2019occupation de territoires appartenant \u00e0 ce qui \u00e9tait alors la Yougoslavie.<\/p>\n<p>39. En effet, contrairement aux actions de l\u2019OTAN vis\u00e9es dans l\u2019affaire Bankovi\u0107, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie pendant la guerre de cinq jours n\u2019a pas limit\u00e9 son intervention militaire \u00e0 de simples frappes a\u00e9riennes ou d\u2019artillerie. La Russie a en fait men\u00e9 une intervention de grande envergureen usant de toute sa puissance militaire, y compris et surtout par l\u2019avanc\u00e9e de ses forces terrestres sur le territoire g\u00e9orgien, au plus tard aux premi\u00e8res heures du 10 ao\u00fbt 2010, fait que la majorit\u00e9 reconna\u00eet elle aussi de mani\u00e8re indirecte[220]. \u00c0 cet \u00e9gard, il faut garder \u00e0 l\u2019esprit que le principe de la \u00ab\u00a0pr\u00e9sence militaire sur le terrain\u00a0\u00bb appelle toujours un examen tr\u00e8s attentif de la Cour, car l\u2019intervention et l\u2019occupation par l\u2019arm\u00e9e de terre sont une condition sine qua non du maintien ou del\u2019\u00e9tablissement d\u2019un contr\u00f4le global sur le territoire \u00e9tranger (comparer, par exemple, avecChiragov et autres c. Arm\u00e9nie [GC], no\u00a013216\/05, \u00a7 96, CEDH 2015).<\/p>\n<p>2. Les \u00e9l\u00e9ments du dossier<\/p>\n<p>40. Je tiens \u00e0 pr\u00e9senter un bref aper\u00e7u des preuves documentaires attestant la nature du contr\u00f4le que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur exer\u00e7ait sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et l\u2019Abkhazie avant les hostilit\u00e9s. Il convient de souligner que tous les documents pertinents figuraient dans le dossier de l\u2019affaire.<\/p>\n<p>41. La F\u00e9d\u00e9ration de Russie a exerc\u00e9 une autorit\u00e9 et un contr\u00f4le effectifs sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et l\u2019Abkhazie pendant la p\u00e9riode concern\u00e9e et d\u00e8s avant le conflit. Les faits suivants en sont des illustrations\u00a0: la nomination de fonctionnaires et d\u2019officiers militaires russes de haut rang au sein des gouvernements de facto des deux r\u00e9gions s\u00e9paratistes de G\u00e9orgie\u00a0; le soutien financier permanent de la Russie \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et \u00e0 l\u2019Abkhazie\u00a0; le r\u00f4le de la Russie dans la protection de l\u2019\u00e9conomie des deux r\u00e9gions\u00a0; la \u00ab\u00a0passeportisation\u00a0\u00bb et la circulation sans visa mises en place par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie en faveur des habitants d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et d\u2019Abkhazie.<\/p>\n<p>42. Le niveau de contr\u00f4le exerc\u00e9 par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie a \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9 par Eduard Kokoity, alors dirigeant du gouvernement de facto de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, qui a d\u00e9clar\u00e9 ceci lors d\u2019une interview en date du 10 juin 2006\u00a0: \u00ab\u00a0Je tiens \u00e0 souligner que l\u2019Oss\u00e9tie du Sud est d\u00e9j\u00e0 une entit\u00e9 de facto de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, puisque 95\u00a0% des Sud-Oss\u00e8tes sont des citoyens russes (&#8230;) La l\u00e9gislation russe s\u2019applique en R\u00e9publique d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0; la monnaie est le rouble russe\u00a0; (&#8230;) l\u2019Oss\u00e9tie du Sud est une entit\u00e9 de facto de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et nous devons simplement ent\u00e9riner ce fait au niveau juridique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>43. La mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE a confirm\u00e9 tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de en formulant les constats suivants (gras ajout\u00e9)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Premi\u00e8rement, la majorit\u00e9 de la population vivant en Oss\u00e9tie du Sud ayant obtenu la citoyennet\u00e9 russe, la Russie peut invoquer la juridiction sur ces personnes (&#8230;) Du point de vue du droit constitutionnel russe, la situation juridique des citoyens russes vivant en Oss\u00e9tie du Sud est pour l\u2019essentiel identique \u00e0 celle des citoyens russes vivant en Russie.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement \u2013 et qui plus est \u2013, les fonctionnaires russes exer\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 un contr\u00f4le de facto sur les institutions sud-oss\u00e8tes avant le d\u00e9but du conflit arm\u00e9, en particulier sur les institutions et les forces de s\u00e9curit\u00e9.Le gouvernement de facto et les \u00ab\u00a0minist\u00e8res de la D\u00e9fense\u00a0\u00bb, de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Int\u00e9rieur\u00a0\u00bb et de la \u00ab\u00a0D\u00e9fense civile et des Situations d\u2019urgence\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0Comit\u00e9 pour la s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0services de protection de la fronti\u00e8re de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb, l\u2019\u00ab\u00a0administration pr\u00e9sidentielle\u00a0\u00bb \u2013\u00a0entre autres\u00a0\u2013 comportaient un grand nombre de repr\u00e9sentants russes ou sud-oss\u00e8tes ayant la citoyennet\u00e9 russe et ayant pr\u00e9c\u00e9demment occup\u00e9 des postes \u00e9quivalents en Russie centrale ou en Oss\u00e9tie du Nord (&#8230;) M\u00eame si l\u2019Oss\u00e9tie du Sud ne d\u00e9pendait pas officiellement d\u2019un autre \u00c9tat, l\u2019influence \u00e9trang\u00e8re russe sur la prise de d\u00e9cisions dans le domaine sensible des questions de s\u00e9curit\u00e9 \u00e9tait si d\u00e9terminante que la demande d\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud pouvait \u00eatre remise en question.<\/p>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, l\u2019influence et le contr\u00f4le de la Russie sur le processus d\u00e9cisionnel en Oss\u00e9tie du Sud concernaient un large \u00e9ventail de questions relatives aux relations int\u00e9rieures et ext\u00e9rieures de l\u2019entit\u00e9. L\u2019influence \u00e9tait syst\u00e9matique et s\u2019exer\u00e7ait de fa\u00e7on constante. D\u00e8s lors, le gouvernement de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud n\u2019\u00e9tait pas \u00ab\u00a0effectif\u00a0\u00bb en lui-m\u00eame.\u00a0\u00bb[221]<\/p>\n<p>44. Lors d\u2019une conf\u00e9rence de presse donn\u00e9e le 14 f\u00e9vrier 2008, le pr\u00e9sident russe, Vladimir Poutine, a d\u00e9clar\u00e9 que si le Kosovo \u00e9tait reconnu comme un \u00c9tat ind\u00e9pendant, la communaut\u00e9 internationale devait accorder le m\u00eame statut \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et \u00e0 l\u2019Abkhazie.<\/p>\n<p>45. Le 21 mars 2008, la Douma d\u2019\u00c9tat russe a adopt\u00e9 une r\u00e9solution qui appelait le gouvernement russe \u00e0 se pencher sur\u00ab\u00a0l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019une reconnaissance de l\u2019ind\u00e9pendance\u00a0\u00bb de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et de l\u2019Abkhazie et qui plaidait pour un soutien accru en faveur des \u00ab\u00a0citoyens russes\u00a0\u00bb des deux r\u00e9gions.<\/p>\n<p>46. Le 20 avril 2008, le minist\u00e8re russe de la D\u00e9fense a annonc\u00e9 officiellement sa d\u00e9cision d\u2019augmenter les effectifs militaires stationn\u00e9s en Abkhazie. Le 8 mai 2008, il a d\u00e9clar\u00e9 avoir renforc\u00e9 le contingent abkhaze qui, d\u00e8s lors, comprenait 2\u00a0542 soldats russes. Le 5 juin 2008, face \u00e0 cette accumulation de troupes et d\u2019\u00e9quipements, le Parlement europ\u00e9en a adopt\u00e9 une r\u00e9solution d\u00e9clarant que les troupes russes ne pouvaient plus \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des forces de maintien de la paix neutres et impartiales.<\/p>\n<p>47. Du 15 juillet au 2 ao\u00fbt 2008, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie a effectu\u00e9 d\u2019importantes man\u0153uvres militaires, baptis\u00e9es \u00ab\u00a0Caucase-2008\u00a0\u00bb, \u00e0 proximit\u00e9 imm\u00e9diate de la fronti\u00e8re septentrionale de la G\u00e9orgie. Le minist\u00e8re russe de la D\u00e9fense a affirm\u00e9 que ces man\u0153uvres, qui ont concern\u00e9 plus de 8\u00a0000 personnes et 700 pi\u00e8ces de mat\u00e9riel militaire, visaient \u00e0 pr\u00e9parer notamment \u00ab\u00a0les op\u00e9rations d\u2019imposition de la paix en Abkhazie et en Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb[222].<\/p>\n<p>48. En ao\u00fbt 2012, lors d\u2019une interview publique, le pr\u00e9sident Vladimir Poutine a admis que l\u2019op\u00e9ration militaire men\u00e9e contre la G\u00e9orgie en ao\u00fbt 2008 avait \u00e9t\u00e9 planifi\u00e9e bien avant\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas un secret, un plan existait bien avant le conflit d\u2019ao\u00fbt 2008 (&#8230;) Nous avions entra\u00een\u00e9 les milices sud\u2011oss\u00e8tes sur la base de ce plan (&#8230;) Cela s\u2019est av\u00e9r\u00e9 plus qu\u2019efficace.\u00a0\u00bb[223]<\/p>\n<p>49. Les d\u00e9clarations faites \u00e0 la Cour par un ancien membre de l\u2019Assembl\u00e9e parlementaire du Conseil de l\u2019Europe, entendu comme t\u00e9moin lors des auditions men\u00e9es du 9 au 17 juin 2006, donnent une description parfaite du type (et des m\u00e9thodes) de contr\u00f4le exerc\u00e9 par l\u2019\u00c9tat russe avant le d\u00e9but des hostilit\u00e9s\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le t\u00e9moin a \u00e9galement d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il souscrivait \u00e0 l\u2019avis de Carl Bildt selon lequel les actions russes relatives \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud \u00e9taient comparables \u00e0 l\u2019annexion de la r\u00e9gion des Sud\u00e8tespar l\u2019Allemagne nazie, en ce que la Russie avait commenc\u00e9 par distribuer des passeports russes aux Sud-Oss\u00e8tes puis avait pr\u00e9text\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de prot\u00e9ger ses ressortissants pour intervenir en G\u00e9orgie (&#8230;)\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>50. Ce bref aper\u00e7u des \u00e9l\u00e9ments documentaires vers\u00e9s au dossier prouve que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur exer\u00e7ait un contr\u00f4le militaire, \u00e9conomique et politique pr\u00e9pond\u00e9rant sur l\u2019Abkhazie et l\u2019Oss\u00e9tie du Sud avant le d\u00e9but des hostilit\u00e9s, le 8 ao\u00fbt 2008 (comparer avec Ila\u015fcu et autres c. Moldova et Russie [GC], no\u00a048787\/99, \u00a7\u00a7\u00a0388-394, CEDH 2004\u2011VII). Est particuli\u00e8rement significatif le poids de la pr\u00e9sence militaire russe dans les zones en question avant le d\u00e9clenchement de la \u00ab\u00a0petite guerre\u00a0\u00bb (Loizidou c. Turquie (fond), 18 d\u00e9cembre 1996, \u00a7\u00a7\u00a016 and 56, Recueil des arr\u00eats et d\u00e9cisions 1996\u2011VI). Il est donc \u00e9vident que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie exer\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 un contr\u00f4le sur ces zones avant le conflit arm\u00e9.<\/p>\n<p>51. Compte tenu de cette derni\u00e8re conclusion, combin\u00e9e avec la reconnaissance par la majorit\u00e9 elle-m\u00eame du fait que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur est apparu comme \u00e9tant la seule puissance occupante apr\u00e8s la fin de la phase active des hostilit\u00e9s, je d\u00e9plore que la majorit\u00e9 n\u2019ait pas discern\u00e9 cette chose \u00e9vidente\u00a0: pendant la guerre d\u2019ao\u00fbt 2008 \u00e9galement, l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur a continu\u00e9 \u00e0 apporter un soutien militaire, de mani\u00e8re largement intensifi\u00e9e, aux autorit\u00e9s de facto des deux r\u00e9gions s\u00e9paratistes de la G\u00e9orgie.<\/p>\n<p>C. Un pr\u00e9c\u00e9dent sujet \u00e0 caution<\/p>\n<p>52. J\u2019aimerais pour finir exprimer quelques r\u00e9flexions sur des aspects de politique judiciaire li\u00e9s \u00e0 cette question si d\u00e9licate et inhabituelle qu\u2019est un conflit arm\u00e9 international entre deux \u00c9tats parties \u00e0 la Convention.<\/p>\n<p>53. J\u2019estime que la principale raison d\u2019\u00eatre de notre Cour est de contribuer \u00e0 la t\u00e2che consistant \u00e0 prot\u00e9ger l\u2019ordre public collectif en Europe. Comme cela a \u00e9t\u00e9 dit \u00e0 maintes occasions, la Convention est un instrument constitutionnel de l\u2019ordre public europ\u00e9en (Al-Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0141). En effet, un \u00c9tat requ\u00e9rant qui introduit une requ\u00eate inter\u00e9tatique \u00ab\u00a0ne doit (&#8230;) pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme agissant pour faire respecter ses droits propres, mais plut\u00f4t comme soumettant \u00e0 la [Cour] une question qui touche \u00e0 l\u2019ordre public de l\u2019Europe\u00a0\u00bb(Autriche c. Italie, no 788\/60, d\u00e9cision de la Commission du 11 janvier 1961, et Chypre c. Turquie [GC], no\u00a025781\/94, \u00a7 78, CEDH 2001\u2011IV). Un ordre public collectif ne peut toutefois pas exister si la paix ne r\u00e8gne pas dans les territoires des \u00c9tats membres. Comment notre Cour peut-elle agir comme garant de la paix et de l\u2019ordre public en Europe si elle tourne le dos \u00e0 un conflit arm\u00e9 qui se produit au sein de l\u2019espace juridique des \u00c9tats membres\u00a0? Quelle autre entit\u00e9 que la Cour doit assurer la surveillance de la protection des droits de l\u2019homme lors de conflits arm\u00e9s survenant sur le continent europ\u00e9en\u00a0?<\/p>\n<p>54. Il va sans dire que les droits de l\u2019homme sont universels. Il ne faut toutefois pas oublier que la Convention est avant tout un m\u00e9canisme r\u00e9gional europ\u00e9en de protection des droits de l\u2019homme, et il existe donc une n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse de rester particuli\u00e8rement vigilant relativement \u00e0 la survenue de conflits arm\u00e9s en Europe. La Cour a une obligation non seulement juridique mais aussi morale derester active et d\u2019accomplirsa missionde surveillance europ\u00e9enneen cas de conflits arm\u00e9s se produisant dans l\u2019espace juridique de la Convention,sous peine de laisser dans un vide juridique les victimes individuelles de ces conflits militaires, ce qui reviendrait \u00e0 priver de protection des droits de l\u2019homme ceux qui en ont le plus besoin (voir,r\u00e9cemment, G\u00fczelyurtlu et autres c. Chypre et Turquie [GC], no 36925\/07, \u00a7 195, 29 janvier 2019, arr\u00eat dans lequel la Grande Chambre a soulign\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait inappropri\u00e9 de priver de la protection des droits fondamentaux des individus vivant sur un territoire qui fait partie de l\u2019espace juridique de la Convention).<\/p>\n<p>55. Je crains que, concernant la question de l\u2019exercice d\u2019une juridiction extraterritoriale lors de la phase active des hostilit\u00e9s, l\u2019arr\u00eat de la majorit\u00e9 ait engendr\u00e9 pareille lacune, ce qui va \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019esprit de la Convention.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">ANNEXE<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">R\u00c9SUM\u00c9 DES D\u00c9POSITIONS<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">des t\u00e9moins<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">entendus par la Cour<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00e0 l\u2019audition de t\u00e9moins\u00e0 Strasbourg<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">du 6 juin au 17 juine 2016<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">LISTE DES T\u00c9MOINS<\/p>\n<p>A. T\u00e9moins propos\u00e9s par le gouvernement g\u00e9orgien<\/p>\n<p>1. T1, t\u00e9moin oculaire de l\u2019op\u00e9ration militaire d\u2019Eredvi<\/p>\n<p>2. T2, t\u00e9moin oculaire de l\u2019op\u00e9ration militaire d\u2019Eredvi<\/p>\n<p>3. T3, t\u00e9moin oculaire de l\u2019op\u00e9ration militaire de Karbi<\/p>\n<p>4. T4, t\u00e9moin oculaire de l\u2019op\u00e9ration militaire de Karbi<\/p>\n<p>5. T5, t\u00e9moin oculaire de l\u2019op\u00e9ration militaire de Tortiza<\/p>\n<p>6. T6, t\u00e9moin oculaire de l\u2019op\u00e9ration militaire de Tortiza<\/p>\n<p>7. T7, ancien prisonnier de guerre<\/p>\n<p>8. T8, ancien prisonnier de guerre<\/p>\n<p>9. T9, ancien prisonnier de guerre<\/p>\n<p>10. T10, ancien d\u00e9tenu civil<\/p>\n<p>11. T11, ancien d\u00e9tenu civil<\/p>\n<p>12. T12, ancienne d\u00e9tenue civile<\/p>\n<p>13. T13, t\u00e9moin oculaire du meurtre d\u2019Ivane Lalashvili<\/p>\n<p>14. T14, t\u00e9moin oculaire du meurtre de Natela Kaidarashvili<\/p>\n<p>15. T15, t\u00e9moin oculaire de pillages et incendies de maisons \u00e0 Vanati<\/p>\n<p>B. T\u00e9moins propos\u00e9s par le gouvernement de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie<\/p>\n<p>1. T16, membre des forces arm\u00e9es russes<\/p>\n<p>2. T17, membre des forces arm\u00e9es russes<\/p>\n<p>3. T18, membre des forces arm\u00e9es russes<\/p>\n<p>4. T19, membre des autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud<\/p>\n<p>5. T20, officier russe<\/p>\n<p>6. T21, membre des forces arm\u00e9es russes<\/p>\n<p>7. T22, membre des forces arm\u00e9es russes<\/p>\n<p>8. T23, membre des forces arm\u00e9es russes<\/p>\n<p>9. T24, membredes autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud<\/p>\n<p>10. T25, membre des autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud<\/p>\n<p>11. T26, Oss\u00e8te dont la maison aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite par des inconnus pendant les hostilit\u00e9s ou juste apr\u00e8s leur cessation<\/p>\n<p>12. T27, Oss\u00e8te dont la maison aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite par des inconnus pendant les hostilit\u00e9s ou juste apr\u00e8s leur cessation<\/p>\n<p>C. T\u00e9moins propos\u00e9s par la Cour<\/p>\n<p>1. T28, ancien ambassadeur des Pays-Bas<\/p>\n<p>2. T29, ancien commandant de la gendarmerie militaire royale n\u00e9erlandaise<\/p>\n<p>3. T30, ancien membre de l\u2019Assembl\u00e9e parlementaire du Conseil de l\u2019Europe<\/p>\n<p>4. T31, ancien membre de l\u2019Assembl\u00e9e parlementaire du Conseil de l\u2019Europe<\/p>\n<p>5. T32, American Association for the Advancement of Science<\/p>\n<p>6. T33, ancien membre des forces arm\u00e9es britanniques, ancien chef adjoint de la MONUG et ancien attach\u00e9 de d\u00e9fense du Royaume-Uni en Russie et dans le Caucase du Sud<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>R\u00c9SUM\u00c9 DES D\u00c9POSITIONS<\/strong><\/p>\n<p>A. Sur la phase active des hostilit\u00e9s durant les cinq jours de conflit arm\u00e9 (8-12 ao\u00fbt 2008)<\/p>\n<p>1. T1, t\u00e9moin oculaire de l\u2019op\u00e9ration militaire d\u2019Eredvi, n\u00e9 en 1969<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que les 6 et 7 ao\u00fbt 2008 la population avait commenc\u00e9 \u00e0 quitter Eredvi en raison du pilonnage de hameaux voisins et de rumeurs selon lesquelles Eredvi n\u2019\u00e9chapperait pas au m\u00eame sort[224]. Le 7 ao\u00fbt ou au matin du 8 ao\u00fbt (le t\u00e9moin a modifi\u00e9 sa version au cours de son audition), il aurait emmen\u00e9 \u00e0 Gori ses deux s\u0153urs ainsi que leurs maris et enfants respectifs. Puis il serait imm\u00e9diatement retourn\u00e9 \u00e0 Eredvi. Le 8 ao\u00fbt (le t\u00e9moin a d\u2019abord d\u00e9clar\u00e9 que c\u2019\u00e9tait le matin, mais a ensuite modifi\u00e9 sa version en indiquant que c\u2019\u00e9tait l\u2019apr\u00e8s-midi), deux explosions se seraient produites alors qu\u2019il se trouvait devant l\u2019\u00e9glise du village avec beaucoup d\u2019autres gens. Il aurait perdu connaissance, mais peu apr\u00e8s se serait relev\u00e9 et aurait tent\u00e9 de porter secours \u00e0 d\u2019autres personnes. Il aurait transport\u00e9Mme\u00a0Nino Romelashvili, d\u00e9j\u00e0 d\u00e9c\u00e9d\u00e9e, et sept ou huit personnes gri\u00e8vement bless\u00e9es \u00e0 l\u2019h\u00f4pital (situ\u00e9 \u00e0 10-15 km de l\u00e0). Il serait ensuite retourn\u00e9 \u00e0 Eredvi et aurait transport\u00e9 d\u2019autres personnes \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Toutes auraient port\u00e9 des v\u00eatements civils. Selon ce t\u00e9moin, il n\u2019y avait pas de soldats \u00e0 Eredvi \u00e0 ce moment-l\u00e0\u00a0; d\u2019apr\u00e8s lui il n\u2019y avait que des membres des forces de maintien de la paix, \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie est d\u2019Eredvi (\u00e0 1 ou 2 km de l\u2019\u00e9glise du village), dans un ancien kolkhoze appel\u00e9 MTS. Selon ce t\u00e9moin, au total deux personnes, dont Mme Nino Romelashvili, ont p\u00e9ri et quinze autres ont \u00e9t\u00e9 gri\u00e8vement bless\u00e9es lors des explosions survenues devant l\u2019\u00e9glise du village. Le t\u00e9moin aurait appris que pendant qu\u2019il \u00e9tait en route pour l\u2019h\u00f4pital un bombardement avait eu lieu \u00e0 Eredvi, mais il n\u2019y aurait pas assist\u00e9. \u00c0 la fin de la journ\u00e9e, Eredvi aurait \u00e9t\u00e9 pratiquement ras\u00e9[225]. Le 9\u00a0ao\u00fbt 2008, le t\u00e9moin aurait quitt\u00e9 Eredvi\u00a0; il aurait toutefois continu\u00e9 \u00e0 travailler pour l\u2019administration municipale du village jusqu\u2019en 2013[226].<\/p>\n<p>2. T2, t\u00e9moin oculaire de l\u2019op\u00e9ration militaire d\u2019Eredvi, n\u00e9 en 1980<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que dans la soir\u00e9e du 7 ao\u00fbt 2008 des bruits de pilonnage avaient retenti \u00e0 Eredvi. Le 8 ao\u00fbt \u00e0 16 ou 17 heures, alors qu\u2019il se trouvait selon ses dires devant l\u2019\u00e9glise du village avec beaucoup d\u2019autres gens, une bombe serait tomb\u00e9e, tuant une femme et blessant six ou sept autres personnes (le t\u00e9moin lui-m\u00eame aurait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 au cou). La bombe aurait compl\u00e8tement d\u00e9truit toutes les maisons alentour. Peu avant l\u2019impact, il aurait vu un avion vert avec une \u00e9toile rouge sur le dessous, volant tr\u00e8s bas au-dessus de leurs t\u00eates. Puis une deuxi\u00e8me bombe serait tomb\u00e9e au centre d\u2019Eredvi. Le t\u00e9moin aurait finalement \u00e9t\u00e9 transport\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de Tkviavi. Selon lui, il n\u2019y avait pas de soldats \u00e0 Eredvi \u00e0 ce moment-l\u00e0.<\/p>\n<p>3. T3, t\u00e9moin oculaire de l\u2019op\u00e9ration militaire de Karbi, n\u00e9 en 1940<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que le village de Karbi avait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 le 9 ao\u00fbt 2008 vers 6 heures du matin, puis \u00e0 nouveau vers 11 heures. Au moment de la premi\u00e8re attaque, le t\u00e9moin se serait trouv\u00e9 chez lui mais il se serait imm\u00e9diatement rendu sur le lieu touch\u00e9. Une personne, Mme Dodo Unapkoshvili, aurait \u00e9t\u00e9 mortellement bless\u00e9e (elle aurait succomb\u00e9 sur la route de l\u2019h\u00f4pital). Sept personnes auraient p\u00e9ri lors de la seconde frappe et le t\u00e9moin lui-m\u00eame aurait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9. En d\u00e9crivant les attaques, le t\u00e9moin a employ\u00e9 le terme de \u00ab\u00a0bombes\u00a0\u00bb tout en disant express\u00e9ment qu\u2019il n\u2019avait pas vu d\u2019avions. Il a ajout\u00e9 que ces \u00ab\u00a0bombes\u00a0\u00bb \u00e9taient diff\u00e9rentes des autres en ce qu\u2019elles avaient explos\u00e9 en l\u2019air et n\u2019avaient pas laiss\u00e9 de crat\u00e8res. Elles auraient projet\u00e9 des fragments, qui l\u2019auraient touch\u00e9 \u00e0 la main et au pied. Le t\u00e9moin a pr\u00e9cis\u00e9 qu\u2019il n\u2019y avait ni soldats ni \u00e9quipement militaire dans la zone des frappes (pas un seul v\u00e9hicule militaire), et que cinq ou six maisons avaient \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement d\u00e9truites par ces attaques[227]. Il a indiqu\u00e9 que, le m\u00eame jour, il avait \u00e9t\u00e9 transport\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital\u00a0: d\u2019abord \u00e0 Gori, puis \u00e0 Tbilissi. Il a expos\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait retourn\u00e9 \u00e0 Karbi environ un mois plus tard, que le village avait \u00e0 peu pr\u00e8s le m\u00eame aspect quelorsqu\u2019il l\u2019avait quitt\u00e9, et qu\u2019il avait m\u00eame retrouv\u00e9 pratiquement tous ses cochons et son b\u00e9tail. Enfin, le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que la population de Karbi aurait quitt\u00e9 le village avant le 9 ao\u00fbt 2008 si elle avait \u00e9t\u00e9 avertie que des frappes \u00e9taient possibles.<\/p>\n<p>4. T4, t\u00e9moin oculaire de l\u2019op\u00e9ration militaire de Karbi, n\u00e9 en 1979<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que le village deKarbi avait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 le 9 ao\u00fbt 2008 vers 6 heures du matin, puis \u00e0 nouveau vers 10 heures. Au moment de la premi\u00e8re attaque il se serait trouv\u00e9 chez son cousin, mais il se serait imm\u00e9diatement rendu sur le lieu touch\u00e9. Il a indiqu\u00e9 que Mme Dodo Unapkoshvili avait \u00e9t\u00e9 mortellement bless\u00e9e (elle aurait succomb\u00e9 sur la route de l\u2019h\u00f4pital) et qu\u2019environ quinze maisons avaient \u00e9t\u00e9 totalement d\u00e9truites[228]. Il a ajout\u00e9 que les habitants avaient \u00e9t\u00e9 pris de panique parce qu\u2019un pont situ\u00e9 \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du village avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit plus t\u00f4t par des avions russes (il a expos\u00e9 par la suite qu\u2019en fait le pont avait \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9 apr\u00e8s cette attaque et qu\u2019il avait r\u00e9sist\u00e9). Huit personnes auraient p\u00e9ri lors de la frappe de 10 heures du matin. En d\u00e9crivant les attaques de 6heures et de 10\u00a0heures, il a employ\u00e9 le terme de \u00ab\u00a0bombes\u00a0\u00bb tout en disant express\u00e9ment qu\u2019il n\u2019avait pas vu d\u2019avions. Il a ajout\u00e9 que ces \u00ab\u00a0bombes\u00a0\u00bb, contrairement \u00e0 d\u2019autres, n\u2019avaient pas laiss\u00e9 de crat\u00e8res. Il a \u00e9galement d\u00e9clar\u00e9 que les \u00ab\u00a0bombes\u00a0\u00bb avaient des ailes et des c\u00e2bles mesurant de 1 \u00e0 1,5\u00a0m de long. Selon ce t\u00e9moin, il n\u2019y avait ni soldats ni \u00e9quipement militaire dans la zone frapp\u00e9e. Le t\u00e9moin aurait quitt\u00e9 Karbi le 11\u00a0ao\u00fbt 2008. Il y serait retourn\u00e9 environ un mois plus tard. Le 8 septembre 2008, il aurait pris de nombreuses photos montrant Karbi apr\u00e8s le conflit. Lors de l\u2019audition des t\u00e9moins, il en a pr\u00e9sent\u00e9 deux et a d\u00e9clar\u00e9 que la premi\u00e8re montrait une bombe russe qui \u00e9tait tomb\u00e9e sur Karbi le 9 ao\u00fbt \u00e0 6 heures et la seconde les maisons endommag\u00e9es par la frappe de 10\u00a0heures. Lorsqu\u2019on lui a demand\u00e9 comment il savait qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une bombe russe alors qu\u2019il n\u2019avait pas vu l\u2019avion qui l\u2019aurait l\u00e2ch\u00e9e, il a r\u00e9pondu\u00a0: \u00ab\u00a0Est-ce que la partie g\u00e9orgienne aurait pu nous bombarder\u00a0?\u00a0\u00bb. Enfin, le t\u00e9moin a expliqu\u00e9 que l\u2019\u00c9tat g\u00e9orgien avait indemnis\u00e9 les villages, notamment Karbi, en vue de la reconstruction des maisons. Il aurait \u00e9t\u00e9 responsable de ce processus pour le village de Karbi. Il aurait \u00e9valu\u00e9 les dommages avec des experts et distribu\u00e9 les fonds publics comme suit\u00a0: pour une maison totalement d\u00e9truite, il aurait vers\u00e9 une certaine somme au propri\u00e9taire\u00a0; s\u2019agissant d\u2019une maison qui pouvait \u00eatre reconstruite, il aurait pay\u00e9 des habitants locaux pour la r\u00e9alisation des travaux. Certains habitants de Karbi auraient \u00e9t\u00e9 m\u00e9contents de la mani\u00e8re dont il avait distribu\u00e9 ces fonds, ce qui aurait provoqu\u00e9 des tensions.<\/p>\n<p>5. T5, t\u00e9moin oculaire de l\u2019op\u00e9ration militaire de Tortiza, n\u00e9 en 1962<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que le 12 ao\u00fbt 2008[229] \u00e0 9 h 15, trois avions russes, avec des \u00e9toiles \u00e0 cinq branches sur le dessous, avaient bombard\u00e9 le village de Tortiza. Cinq personnes auraient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9es et cinq autres bless\u00e9es\u00a0; de plus, pratiquement tous les b\u00e2timents du village auraient \u00e9t\u00e9 endommag\u00e9s (notamment les toits et les fen\u00eatres). Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il ignorait si l\u2019on avait employ\u00e9 des bombes ou des roquettes mais il a assur\u00e9 qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une attaque a\u00e9rienne et non d\u2019un pilonnage. Il a ajout\u00e9 qu\u2019il n\u2019y avait pas de soldats g\u00e9orgiens dans le village ce jour-l\u00e0. Les troupes russes seraient entr\u00e9es dans le village de Tortiza le 15 ao\u00fbt 2008, venant de la direction de Gori.<\/p>\n<p>6. T6, t\u00e9moin oculaire de l\u2019op\u00e9ration militaire de Tortiza, n\u00e9e en 1976<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que son fils avait \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 devant la maison familiale \u00e0 Tortiza le 12 ao\u00fbt 2008. Elle a indiu\u00e9 que quelque chose \u00e9tait tomb\u00e9 du ciel mais qu\u2019elle ignorait quel type de munitions avait \u00e9t\u00e9 employ\u00e9 (bombe, roquette, missile ou obus). Elle a expliqu\u00e9 qu\u2019elle avait emmen\u00e9 son fils \u00e0 Gori, puis \u00e0 Tbilissi parce que l\u2019h\u00f4pital de Gori avait commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre bombard\u00e9, et que son fils avait succomb\u00e9 sur la route de l\u2019h\u00f4pital. Elle a ajout\u00e9 que le m\u00eame jour il y avait eu sur Tortiza d\u2019autres frappes similaires qui avaient tu\u00e9 deux autres personnes, mais qu\u2019elle ignorait le nombre total de maisons endommag\u00e9es par les attaques. Enfin, elle a pr\u00e9cis\u00e9 que le 12 ao\u00fbt 2008 il n\u2019y avait pas de soldats g\u00e9orgiens dans le village.<\/p>\n<p>7. T16, membre des forces arm\u00e9es russes, n\u00e9 en 1969<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que dans la nuit du 9 au 10 ao\u00fbt 2008 son r\u00e9giment avait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans le territoire de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud afin de chasser les forces g\u00e9orgiennes de Tskhinvali. Sur la route de Tskhinvali (en passant par Java et Tamarasheni), le r\u00e9giment se serait trouv\u00e9 sous les tirs continus de l\u2019artillerie g\u00e9orgienne. Il aurait atteint la p\u00e9riph\u00e9rie de Tskhinvali au matin du 10 ao\u00fbt et aurait pris le contr\u00f4le du centre de Tskhinvali \u00e0 15 heures. Dans la soir\u00e9e, le r\u00e9giment aurait pris position sur les hauteurs alentour afin d\u2019\u00e9viter que les troupes g\u00e9orgiennes ne reprennent Tskhinvali. De l\u00e0, le t\u00e9moin aurait observ\u00e9 le village d\u2019Eredvi, situ\u00e9 \u00e0 une distance d\u2019environ 1\u00a0km, et n\u2019aurait constat\u00e9 aucun type de destruction. Dans la nuit du 10 au 11 ao\u00fbt, son r\u00e9giment aurait subi les tirs incessantsde l\u2019artillerie g\u00e9orgienne et aurait accus\u00e9 des pertes (10 morts et plus de 70 bless\u00e9s). L\u2019artillerie g\u00e9orgienne n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 post\u00e9e \u00e0 Eredvi, de sorte que son r\u00e9giment n\u2019aurait pas eu \u00e0 tirer sur le village. Des obus g\u00e9orgiens seraient cependant tomb\u00e9s sur le village \u00e0 la suite d\u2019erreurs de l\u2019artillerie (le t\u00e9moin a expos\u00e9 que les forces g\u00e9orgiennes pilonnaient depuis des positions mal pr\u00e9par\u00e9es, que celles-ci se trouvaient plus bas que les positions russes et que leurs tirs d\u2019artillerie \u00e9taient impr\u00e9cis). Le 11 ao\u00fbt, le r\u00e9giment aurait quitt\u00e9 les hauteurs et aurait travers\u00e9 le village d\u2019Eredvi sans rencontrer de r\u00e9sistance\u00a0; le t\u00e9moin aurait vu des corps sans vie, des feux, des crat\u00e8res form\u00e9s par des obus, mais nulle trace de bombardement a\u00e9rien\u00a0; son r\u00e9giment ne serait gu\u00e8re rest\u00e9 \u00e0 Eredvi mais aurait continu\u00e9 \u00e0 avancer vers Tbilissi en vue d\u2019expulser les forces g\u00e9orgiennes de la zone de conflit.<\/p>\n<p>Lors de son contre-interrogatoire, le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 plusieurs fois que le village d\u2019Eredvi avait paru intact le 10 ao\u00fbt 2008[230] et que c\u2019\u00e9tait dans la nuit du 10 au 11 ao\u00fbt 2008 qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 pilonn\u00e9pour la premi\u00e8re fois, par l\u2019artillerie g\u00e9orgienne. Il a ajout\u00e9 que ceux qui parlaient d\u2019une attaque survenue le 8 ao\u00fbt 2008 devaient confondre les dates.<\/p>\n<p>8. T17, membre des forces arm\u00e9es russes, n\u00e9 en 1973<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a indiqu\u00e9 avoir \u00e9t\u00e9 bas\u00e9 \u00e0 Java du 10 au 11\u00a0ao\u00fbt 2008, puis \u00e0 Tskhinvali du 11 au 15 ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9crit comme suit le syst\u00e8me de missile Iskander produit et d\u00e9ploy\u00e9 par la F\u00e9d\u00e9ration de Russie (code OTAN\u00a0: SS-26 Stone)\u00a0: dans sa chute le missile formerait un angle \u00e0 90 degr\u00e9s\u00a0; la version \u00e0 sous-munitions du missile lib\u00e9rerait les sous-munitions, puis sa queue (environ 400 kg) et sa t\u00eate (environ 225 kg) tomberaient \u00e0 la vitesse de 100 m\/s\u00a0; les sous-munitions exploseraient \u00e0 une hauteur de 6 \u00e0 10 m au-dessus du sol ou d\u2019une autre surface dure (par exemple un b\u00e2timent)\u00a0; en ao\u00fbt 2008, il y aurait eu deux variantes de la version \u00e0 sous-munitions du missile (45 ou 54 sous-munitions)\u00a0; les sous-munitions toucheraient une zone d\u2019une superficie de 7 \u00e0 11 ha. Le t\u00e9moin a dit avoir vu des photos cens\u00e9es montrer des fragments d\u2019un missile Iskander retrouv\u00e9s \u00e0 Gori (la t\u00eate de ce missile, qui aurait \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9e sur la place principale de Gori, et la queue, qui aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte sur un canap\u00e9, dans un appartement de Gori). Il a d\u00e9clar\u00e9 que les photos \u00e9taient douteuses pour la simple raison qu\u2019un fragment d\u2019une telle masse et d\u2019une telle v\u00e9locit\u00e9 aurait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 bien plus profond\u00e9ment. Il a estim\u00e9 notamment que la queue d\u2019un tel missile n\u2019aurait pas pu \u00eatre stopp\u00e9e dans sa course par un canap\u00e9 mais aurait \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9e quelque part au sous\u2011sol du b\u00e2timent, \u00e0 supposer qu\u2019elle f\u00fbt vraiment tomb\u00e9e sur celui-ci comme cela \u00e9tait affirm\u00e9. D\u2019apr\u00e8s le t\u00e9moin, une autre raison pour laquelle il \u00e9tait peu probable qu\u2019un missile Iskander e\u00fbt \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 \u00e0 Gori le 12 ao\u00fbt 2008 tenait \u00e0 son prix (123\u00a0millions de roubles[231] \u00e0 l\u2019\u00e9poque)\u00a0; il aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9raisonnable selon lui d\u2019employer un tel missile dans un secteur d\u2019o\u00f9 les soldats ennemis s\u2019\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 retir\u00e9s[232]. Le t\u00e9moin a \u00e9galement affirm\u00e9 que ce type d\u2019arme n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 test\u00e9 dans le cadre d\u2019un conflit militaire mais uniquement dans des zones d\u2019entra\u00eenement.<\/p>\n<p>9. T18, membre des forces arm\u00e9es russes, n\u00e9 en 1966<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que l\u2019arm\u00e9e de l\u2019air russe avait lanc\u00e9 sa mission de combat le 8 ao\u00fbt 2008 vers 10 heures, heure avanc\u00e9e de Moscou[233]. Elle aurait effectu\u00e9 environ 24 sorties ce jour-l\u00e0 mais n\u2019aurait pas frapp\u00e9 Eredvi. La mission des forces russes aurait consist\u00e9 \u00e0 expulser les forces g\u00e9orgiennes de la zone de conflit, en \u00e9pargnant autant que possible la population civile. Les forces russes auraient donc strictement respect\u00e9 une distance de 2 \u00e0 2,5 km entre leurs cibles et les abords des localit\u00e9s habit\u00e9es. Les lieux les plus proches d\u2019une localit\u00e9 habit\u00e9e qu\u2019elles auraient frapp\u00e9s auraient \u00e9t\u00e9 des parties d\u2019une base militaire g\u00e9orgienne situ\u00e9e \u00e0 Gori (\u00e0 2,7\u00a0km des maisons les plus proches). Le registre officiel des vols fourni par les autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes, cens\u00e9 prouver qu\u2019il y avait eu un bombardement \u00e0 Eredvi le 8 ao\u00fbt 2008 vers 6\u00a0h\u00a030 du matin, heure normale de G\u00e9orgie[234], serait sujet \u00e0 caution compte tenu du moment de la frappe all\u00e9gu\u00e9e (qui est ant\u00e9rieur aud\u00e9but effectif de la campagne a\u00e9rienne russe) et de sa dur\u00e9e (selon le registre, un avion russe avait pass\u00e9 5 \u00e0 6 minutes au-dessus de la cible alors que d\u2019ordinaire la dur\u00e9e \u00e9tait de 1 minute et demie au maximum). Pour le t\u00e9moin, le registre des vols avait d\u00fb \u00eatre falsifi\u00e9.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a \u00e9galement comment\u00e9 les photos fournies par T4, cens\u00e9es prouver qu\u2019il y avait eu deux bombardements \u00e0 Karbi le 9 ao\u00fbt 2008. Concernant la photo des d\u00e9bris, il a d\u00e9clar\u00e9 que ceux-ci \u00e9taient constitu\u00e9s de duraluminium et que ce mat\u00e9riau n\u2019\u00e9tait pas utilis\u00e9 pour les munitions de l\u2019aviation. De plus, il a indiqu\u00e9 que lorsqu\u2019une bombe explosait elle se d\u00e9sint\u00e9grait en fragments plus petits que ce que l\u2019on pouvait observer sur la photo. Concernant l\u2019autre photo, il a fait observer que l\u2019on n\u2019y voyait pas de crat\u00e8re, \u00e9l\u00e9ment qui \u00e9tait d\u2019ordinaire associ\u00e9 aux bombes a\u00e9riennes, et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, que les dommages auraient \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rents si une bombe \u00e9tait tomb\u00e9e sur les maisons visibles sur la photo, ou entre les maisons (selon lui, notamment, les murs des maisons se seraient effondr\u00e9s). Par la suite, il a n\u00e9anmoins d\u00e9clar\u00e9 que les dommages visibles sur la photo auraient pu \u00eatre caus\u00e9s par une bombe a\u00e9rienne tomb\u00e9e quelques rues plus loin.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>S\u2019agissant de la photo publi\u00e9e dans le rapport August Ruins (p. 59), cens\u00e9e prouver que Tortiza avait fait l\u2019objet d\u2019une frappe a\u00e9rienne le 12 ao\u00fbt 2008, le t\u00e9moin a affirm\u00e9 que l\u2019objet visible sur la photo n\u2019\u00e9tait pas un missile a\u00e9rien mais plut\u00f4t une roquette sol-sol (plus pr\u00e9cis\u00e9ment, une roquette lanc\u00e9e par un syst\u00e8me de lance-roquettes multiple Grad).<\/p>\n<p>Concernant les images satellites cens\u00e9es montrer quatre crat\u00e8res caus\u00e9s par des bombes \u00e0 Eredvi et dans les environs, il a d\u00e9clar\u00e9 que les avions militaires russes portaient au moins quatre bombes et ne volaient jamais seuls. Il a dit qu\u2019en cons\u00e9quence, s\u2019il s\u2019\u00e9tait r\u00e9ellement agi d\u2019une attaque a\u00e9rienne russe, il y aurait eu des crat\u00e8res plus nombreux et \u00e9galement plus rapproch\u00e9s (sur les images, la distance entre les crat\u00e8res est de 200-300 m).<\/p>\n<p>Enfin, le t\u00e9moin a expos\u00e9 que les avions militaires russes volaient \u00e0 diff\u00e9rentes altitudes en fonction de leur mission et du terrain\u00a0: il a indiqu\u00e9 que si le terrain \u00e9tait plat les avions d\u2019attaque volaient \u00e0 une altitude de 1\u00a0000 \u00e0 1\u00a0200 m mais qu\u2019en pr\u00e9sence d\u2019un terrain montagneux ils pouvaient monter jusqu\u2019\u00e0 5\u00a0000 m.<\/p>\n<p>10. T22, membre des forces arm\u00e9es russes, n\u00e9 en 1972<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que son r\u00e9giment \u00e9tait entr\u00e9 en Oss\u00e9tie du Sud le 10\u00a0ao\u00fbt 2008, avait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb peu apr\u00e8s, et occup\u00e9 Meghvrekisi le 11 ao\u00fbt, Karal\u00e9ti le 12\u00a0ao\u00fbt et Gori le 13 ao\u00fbt vers 10 heures du matin. Il a pr\u00e9cis\u00e9 que la ville de Gori se trouvait alors compl\u00e8tement abandonn\u00e9e et qu\u2019en cons\u00e9quence le r\u00e9giment s\u2019\u00e9tait d\u00e9plac\u00e9 librement et avait \u00e9tabli des postes de contr\u00f4le pour emp\u00eacher les pillages. Le m\u00eame jour, le t\u00e9moin se serait rendu sur la place principale de Gori\u00a0; l\u00e0, il n\u2019aurait pas vu de d\u00e9g\u00e2ts, except\u00e9 sur deux voitures. Dans d\u2019autres secteurs de Gori, il aurait vu un seul b\u00e2timent en feu (plus pr\u00e9cis\u00e9ment, les deux derniers niveaux d\u2019un b\u00e2timent r\u00e9sidentiel de cinq \u00e9tages dans la banlieue sud-est de Gori). Le t\u00e9moin a laiss\u00e9 entendre que, comme un char d\u00e9truit se trouvait non loin du b\u00e2timent (\u00e0 300-400 m de l\u00e0), l\u2019incendie avait pu \u00eatre d\u00e9clench\u00e9 par l\u2019explosion d\u2019une cache de munitions \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce char. Le t\u00e9moin aurait quitt\u00e9 Gori le 17 ao\u00fbt et la zone du conflit le 22 ao\u00fbt 2008. Il a affirm\u00e9 qu\u2019il n\u2019y avait pas eu de frappe a\u00e9rienne russe sur Gori dans la p\u00e9riode du 11 au 13 ao\u00fbt 2008, lorsqu\u2019il avan\u00e7ait vers cette ville depuis l\u2019Oss\u00e9tie du Sud. Il a ajout\u00e9 ignorer de quelle fa\u00e7on Stan Storimans et d\u2019autres personnes avaient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9es \u00e0 Gori le 12 ao\u00fbt 2008, expliquant qu\u2019il n\u2019\u00e9tait entr\u00e9 dans Gori que le lendemain.<\/p>\n<p>11. T20, officier russe, n\u00e9 en 1959<\/p>\n<p>De septembre 2004 \u00e0 octobre 2008, le t\u00e9moin fut commandant des forces communes de maintien de la paix d\u2019Oss\u00e9tie du Sud. En 2009 il quitta les forces arm\u00e9es russes. Il est depuis lors conseiller aupr\u00e8s du ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<\/p>\n<p>Il a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il s\u2019\u00e9tait rendu \u00e0 Eredvi, \u00e0 Karbi et \u00e0 Tortiza apr\u00e8s les dates des bombardements all\u00e9gu\u00e9s de ces villages par les forces russes et qu\u2019il n\u2019avait pas vu de signes de bombardements r\u00e9cents. Il a pr\u00e9cis\u00e9 ensuite qu\u2019il faisait nuit lors de son arriv\u00e9e \u00e0 Eredvi et qu\u2019il n\u2019avait donc pas vraiment pr\u00eat\u00e9 attention aux b\u00e2timents. Il a indiqu\u00e9 par ailleurs qu\u2019il avait accompagn\u00e9 Human Rights Watch lors de la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019ONG \u00e0 Karbi. Les habitants de Karbi auraient montr\u00e9 aux membres de Human Rights Watch un b\u00e2timent endommag\u00e9 des ann\u00e9es plus t\u00f4t, en affirmant qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9 en 2008. Certains villageois auraient d\u00e9clar\u00e9 que des bombes \u00e9taient tomb\u00e9es sur eux, et le t\u00e9moin leur aurait alors demand\u00e9 de montrer \u00e0 Human Rights Watch o\u00f9 exactement ces bombes \u00e9taient tomb\u00e9es, ce qu\u2019ils n\u2019auraient pas \u00e9t\u00e9 en mesure de faire. Certains villageois auraient dit aux membres de l\u2019ONG qu\u2019ils avaient vu des \u00e9toiles sur le dessous des avions. Selon le t\u00e9moin, c\u2019\u00e9tait une chose impossible eu \u00e9gard \u00e0 l\u2019attitude et \u00e0 la vitesse de vol des avions. D\u2019apr\u00e8s lui, certains de ces suppos\u00e9svillageois \u00e9taient en fait des agents des services de renseignements g\u00e9orgiens. Le t\u00e9moin a conclu en indiquant que les d\u00e9clarations livr\u00e9es \u00e0 Human Rights Watch avaient manifestement \u00e9t\u00e9 mises en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Invit\u00e9 \u00e0 livrer des commentaires sur le rapport Human Rights in the War\u2011Affected Areas Following the Conflict in Georgia, publi\u00e9 par l\u2019OSCE en novembre 2008 et selon lequel Eredvi fut l\u2019un des villages les plus durement touch\u00e9s, le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que l\u2019OSCE n\u2019avait pu se rendre \u00e0 Eredvi ni pendant ni apr\u00e8s le conflit d\u2019ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>Invit\u00e9 \u00e0 commenter une d\u00e9claration publique formul\u00e9e par le pr\u00e9sident Poutine le 8 ao\u00fbt 2012, aux termes de laquelle la F\u00e9d\u00e9ration de Russie avait commenc\u00e9 \u00e0 entra\u00eener des milices sud-oss\u00e8tes bien avant le conflit de 2008, le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas au courant d\u2019un tel entra\u00eenement militaire. Il a ajout\u00e9 que si celui-ci avait r\u00e9ellement eu lieu, l\u2019OSCE l\u2019aurait certainement mentionn\u00e9 dans ses rapports de l\u2019\u00e9poque sur la situation en Oss\u00e9tie du Sud.<\/p>\n<p>Il a par ailleurs indiqu\u00e9 qu\u2019en tant que commandant des forces communes de maintien de la paix d\u2019Oss\u00e9tie du Sud il devait rendre des comptes \u00e0 la commission conjointe de contr\u00f4le \u00e9tablie par l\u2019accord de Sotchi, et non aux forces arm\u00e9es russes. Il a ajout\u00e9 que pendant son mandat il avait certes eu des contacts avec, notamment, le chef de l\u2019\u00e9tat-major g\u00e9n\u00e9ral des forces arm\u00e9es russes (le g\u00e9n\u00e9ral Baluyevsky), mais qu\u2019il n\u2019avait pas re\u00e7u d\u2019ordres de sa part.<\/p>\n<p>Enfin, le t\u00e9moin a expliqu\u00e9 en quoi il estimait que c\u2019\u00e9tait la partie g\u00e9orgienne qui avait provoqu\u00e9 le conflit.<\/p>\n<p>12. T28, ancien ambassadeur des Pays-Bas<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que les autorit\u00e9s n\u00e9erlandaises avaient souhait\u00e9 \u00e9tablir les circonstances dans lesquelles le cameraman n\u00e9erlandais Stan Storimans avait trouv\u00e9 la mort \u00e0 Gori le 12 ao\u00fbt 2008. Apr\u00e8s de vaines demandes d\u2019informations adress\u00e9es aux autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes et russes, elles auraient d\u00e9cid\u00e9 de constituer une mission d\u2019enqu\u00eate et lui auraient demand\u00e9 de conduire celle-ci, avec T29. T28 et T29 auraient \u00e9t\u00e9 assist\u00e9s par un expert militaire, le colonel Stampers, ainsi qu\u2019un secr\u00e9taire du minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res. Avant de partir pour la G\u00e9orgie, ils auraient rencontr\u00e9 M. Akkermans, un t\u00e9moin oculaire de la mort de M.\u00a0Storimans, qui leur aurait relat\u00e9 ce qui suit\u00a0: M. Akkermans et M.\u00a0Storimans se seraient trouv\u00e9s \u00e0 Tbilissi le 11\u00a0ao\u00fbt\u00a0; ayant entendu dire que les troupes g\u00e9orgiennes et presque tous les habitants de Gori avaient quitt\u00e9 la ville, ils s\u2019y seraient rendus en taxi, en compagnie d\u2019un journaliste isra\u00e9lien[235], le 12\u00a0ao\u00fbt\u00a0; ils seraient d\u2019abord all\u00e9s voir des b\u00e2timents r\u00e9sidentiels proches de casernes militaires, touch\u00e9s pr\u00e9c\u00e9demment\u00a0; \u00e0 leur arriv\u00e9e sur la place centrale, ils auraient assist\u00e9 \u00e0 un accident de voiture et auraient vu un certain nombre de personnes qui observaient la sc\u00e8ne, notamment quelques journalistes \u00e9trangers\u00a0; M.\u00a0Storimans serait all\u00e9 prendre des photos d\u2019une statue de Staline qui se trouvait au centre de la place\u00a0; \u00e0 ce moment-l\u00e0, de nombreuses explosions auraient retenti et M.\u00a0Storimans serait tomb\u00e9 \u00e0 terre\u00a0; M.\u00a0Akkermans, le journaliste isra\u00e9lien et le chauffeur de taxi auraient seulement \u00e9t\u00e9 bless\u00e9s.<\/p>\n<p>T28 et les membres de son \u00e9quipe seraient arriv\u00e9s \u00e0 Gori le 31 ao\u00fbt 2008. Sur la place centrale, ils auraient vu un crat\u00e8re dans l\u2019asphalte, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 la t\u00eate d\u2019un missile \u00e9tait cens\u00e9ment tomb\u00e9e, ainsi que de plus petits crat\u00e8res dans l\u2019asphalte et de nombreux petits trous dans les murs, partout sur la place et dans la rue menant \u00e0 celle-ci. Les balles retrouv\u00e9es dans les murs n\u2019auraient mesur\u00e9 que 5 x 5 mm et auraient contenu du tungst\u00e8ne. Des experts n\u00e9erlandais les auraient examin\u00e9es aux Pays-Bas et auraient \u00e9tabli qu\u2019elles \u00e9taient semblables \u00e0 la balle extraite du corps de M. Storimans[236]. On aurait \u00e9galement montr\u00e9 au t\u00e9moin et aux membres de son \u00e9quipe un appartement dans lequel la queue du missile \u00e9tait cens\u00e9e \u00eatre tomb\u00e9e (l\u2019appartement aurait \u00e9t\u00e9 ravag\u00e9 et aurait eu un trou dans le plafond). Le t\u00e9moin a expliqu\u00e9 qu\u2019en d\u00e9pit de leurs requ\u00eates on ne leur avait fait voir ni la t\u00eate ni la queue du missile\u00a0; par la suite, il aurait entendu dire que les morceaux en question avaient \u00e9t\u00e9 emport\u00e9s par les services de renseignements am\u00e9ricains[237]. Le t\u00e9moin et son \u00e9quipe auraient toutefois vu des photos de ces morceaux, fournies par les autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes, CNN, Sky News et l\u2019organisation non gouvernementale HALO Trust. Pendant l\u2019audition, on a montr\u00e9 au t\u00e9moin une photo d\u2019une partie d\u2019un missile sur un canap\u00e9, prise par un photographe de la marine am\u00e9ricaine. Le t\u00e9moin a confirm\u00e9 que les autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes et HALO Trust leur avaient fourni des photos similaires mais a pr\u00e9cis\u00e9 qu\u2019il ignorait l\u2019origine de celles-ci. Il a estim\u00e9 que des photos similaires avaient pu \u00eatre prises par diff\u00e9rents photographes.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a aussi d\u00e9clar\u00e9 que son \u00e9quipe et lui avaient interrog\u00e9 un certain nombre de t\u00e9moins oculaires et visionn\u00e9 des images vid\u00e9o de la frappe film\u00e9es par Reuters et enregistr\u00e9es par des cam\u00e9ras de surveillance situ\u00e9es sur la place. Il a indiqu\u00e9 que l\u2019ensemble de ces \u00e9l\u00e9ments les avaient conduits au constat que M. Storimans avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 lors d\u2019une attaque avec sous\u2011munitions, mais qu\u2019ils n\u2019auraient pas \u00e9t\u00e9 en mesure de conclure \u00e0 la responsabilit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie s\u2019ils n\u2019avaient pas dispos\u00e9 de photos de la t\u00eate de missile montrant un num\u00e9ro de s\u00e9rie caract\u00e9ristique des missiles Iskander (photos qui leur auraient \u00e9t\u00e9 fournies par les autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes, CNN et Sky News). Le t\u00e9moin a ajout\u00e9 qu\u2019au moins quatre autres civils avaient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s lors de cette attaque et qu\u2019il n\u2019y avait pas eu d\u2019objectifs militaires sur la place centrale m\u00eame (selon lui, l\u2019objectif militaire le plus proche \u00e9tait un ensemble de casernes situ\u00e9es \u00e0 une distance d\u2019environ 500 \u00e0 1 000 m et qui avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9es auparavant).<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 la G\u00e9orgie, le t\u00e9moin et les membres de son \u00e9quipe auraient rencontr\u00e9 des responsables russes \u00e0 Moscou, qui leur auraient dit ne rien savoir de l\u2019attaque en question mais leur auraient confirm\u00e9 que seule la F\u00e9d\u00e9ration de Russie poss\u00e9dait des missiles Iskander.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a ajout\u00e9 pour finir qu\u2019il avait \u00e9galement vu des b\u00e2timents r\u00e9sidentiels, situ\u00e9s \u00e0 proximit\u00e9 de casernes militaires, qui avaient \u00e9t\u00e9 lourdement endommag\u00e9s lors d\u2019une frappe ant\u00e9rieure de Gori.<\/p>\n<p>13. T29, ancien commandant de la gendarmerie militaire royale n\u00e9erlandaise<\/p>\n<p>Ce t\u00e9moignage concorde largement avec celui de T28. En plus de ce que ce dernier a relat\u00e9, T29 a d\u00e9clar\u00e9 que des experts n\u00e9erlandais avaient examin\u00e9 trois balles (celle qui avait \u00e9t\u00e9 extraite du corps de M. Storimans, celle que M. Akkermans avait retir\u00e9e du taxi \u00e0 Gori le jour de l\u2019attaque, et celle que le t\u00e9moin et son \u00e9quipe avaient extraite d\u2019un mur, sur la place centrale de Gori) et constat\u00e9 qu\u2019elles \u00e9taient identiques. Il a \u00e9galement indiqu\u00e9 que les membres de son \u00e9quipe et lui-m\u00eame s\u2019\u00e9taient entretenus avec M. Marc Garlasco, de Human Rights Watch. Pendant son audition, le t\u00e9moin a confirm\u00e9 qu\u2019ils n\u2019avaient pas v\u00e9rifi\u00e9 l\u2019authenticit\u00e9 des photos que leur avaient fournies les autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes, CNN et Sky News, malgr\u00e9 l\u2019importance de ces \u00e9l\u00e9ments (selon ses dires, ils n\u2019auraient pas \u00e9t\u00e9 en mesure de conclure \u00e0 la responsabilit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie s\u2019ils n\u2019avaient pas dispos\u00e9 de photos de la t\u00eate de missile montrant un num\u00e9ro de s\u00e9rie caract\u00e9ristique des missiles Iskander, dont seules les forces russes \u00e9taient \u00e9quip\u00e9es). Enfin, le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 ne pas trouver douteux que la partie g\u00e9orgienne n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 m\u00eame de leur montrer les morceaux du missile en cause, au lieu de photos.<\/p>\n<p>B. Sur le traitement de prisonniers de guerre et la d\u00e9tention et le traitement de d\u00e9tenus civils<\/p>\n<p>14. T7, ancien prisonnier de guerre, n\u00e9 en 1972<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a indiqu\u00e9 qu\u2019en ao\u00fbt 2008 il \u00e9tait caporal au sein des forces arm\u00e9es g\u00e9orgiennes. Le 8 ao\u00fbt, il aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9 dans le quartier de Shanghai, \u00e0 Tskhinvali.<\/p>\n<p>Le m\u00eame jour, il aurait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9paule alors que le quartier \u00e9tait bombard\u00e9 par les forces russes. Peu apr\u00e8s, il aurait \u00e9t\u00e9 captur\u00e9 par les forces sud-oss\u00e8tes. Il a d\u00e9crit comme suit le traitement qui lui aurait \u00e9t\u00e9 inflig\u00e9. Il aurait d\u2019abord \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenu au sous-sol d\u2019un immeuble r\u00e9sidentiel du quartier de Shanghai. L\u00e0, il aurait \u00e9t\u00e9 battu, notamment par des membres des forces russes de maintien de la paix (ceux-ci auraient port\u00e9 les lettres \u00ab\u00a0MC\u00a0\u00bb[238] sur leurs uniformes, auraient parl\u00e9 russe et auraient ressembl\u00e9 \u00e0 des Russes). Le 10 ao\u00fbt, le t\u00e9moin aurait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole no 6 de Tskhinvali, o\u00f9 il aurait \u00e0 nouveau \u00e9t\u00e9 battu, notamment par des \u00ab\u00a0Russes\u00a0\u00bb (le t\u00e9moin n\u2019a pas pu dire avec certitude s\u2019il s\u2019agissait de soldats russes ou simplement de combattants originaires de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie). Sur le trajet de l\u2019\u00e9cole, il aurait d\u2019abord d\u00fb marcher, puis il aurait \u00e9t\u00e9 v\u00e9hicul\u00e9 d\u2019un point \u00e0 un autre et aurait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par des habitants de la ville. Pendant la p\u00e9riode qu\u2019il aurait pass\u00e9e dans cette \u00e9cole, deux prisonniers de guerre auraient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s \u2013\u00a0Sopromadze au motif qu\u2019il \u00e9tait conducteur de char, et Khubuluri parce qu\u2019il \u00e9tait d\u2019origine oss\u00e8te. Le t\u00e9moin n\u2019aurait pas vraiment assist\u00e9 au meurtre de Sopromadze, mais il aurait entendu un coup de feu et on lui aurait fait enlever le corps. Quant \u00e0 Khubuluri, un jour il aurait \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 dehors et il ne serait jamais revenu. Le 12 ao\u00fbt, le t\u00e9moin aurait \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 au poste de police de Tskhinvali. L\u00e0, il aurait \u00e9t\u00e9 non seulement battu, comme auparavant, mais \u00e9galement interrog\u00e9 et tortur\u00e9, notamment par des membres du Service f\u00e9d\u00e9ral de s\u00e9curit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie (ceux-ci lui auraient maintenu les mains attach\u00e9es dans le dos avec du fil m\u00e9tallique pendant un certain temps, sans lui donner d\u2019eau, puis ils lui auraient d\u00e9tach\u00e9 les mains et lui auraient vers\u00e9 de l\u2019eau tr\u00e8s froide dans la gorge\u00a0; par ailleurs, ils auraient utilis\u00e9 des ba\u00efonnettes et des marteaux, et lui auraient br\u00fbl\u00e9 les mains avec des cigarettes). Le 17 ao\u00fbt 2008, le t\u00e9moin aurait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 dans une base militaire russe. Il aurait finalement \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 le 19\u00a0ao\u00fbt 2008. Il aurait re\u00e7u les premiers soins m\u00e9dicaux apr\u00e8s sa remise en libert\u00e9.<\/p>\n<p>15. T8, ancien prisonnier de guerre, n\u00e9 en 1976<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a indiqu\u00e9 qu\u2019en ao\u00fbt 2008 il \u00e9tait caporal dans les forces arm\u00e9es g\u00e9orgiennes. Le 9 ao\u00fbt 2008, il aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9 dans le quartier de Shanghai, \u00e0 Tskhinvali.<\/p>\n<p>Le m\u00eame jour, les forces sud-oss\u00e8tes lui auraient tir\u00e9 dans le genou et l\u2019auraient captur\u00e9 dans ledit quartier. Il a d\u00e9crit comme suit le traitement qui lui aurait \u00e9t\u00e9 inflig\u00e9. Il aurait d\u2019abord \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenu au sous-sol d\u2019un immeuble r\u00e9sidentiel du quartier de Shanghai. L\u00e0, il aurait \u00e9t\u00e9 battu par des Sud\u2011Oss\u00e8tes. Des soldats russes auraient \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sents dans les locaux mais ils ne l\u2019auraient pas frapp\u00e9. Le 10 ao\u00fbt, il aurait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole no 6 de Tskhinvali. Incapable de marcher (\u00e0 cause de sa blessure au genou), il aurait \u00e9t\u00e9 port\u00e9 par d\u2019autres prisonniers de guerre g\u00e9orgiens. Sur le trajet de l\u2019\u00e9cole et dans l\u2019\u00e9cole, il aurait \u00e9t\u00e9 battu, notamment par des soldats russes. Dans l\u2019\u00e9cole, des membres du Service f\u00e9d\u00e9ral de s\u00e9curit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie l\u2019auraient encore frapp\u00e9, pour l\u2019obliger \u00e0 d\u00e9clarer qu\u2019il avait vu beaucoup de civils morts \u00e0 Tskhinvali et que des soldats am\u00e9ricains avaient combattu du c\u00f4t\u00e9 g\u00e9orgien. Pendant la p\u00e9riode qu\u2019il aurait pass\u00e9e dans cette \u00e9cole, un prisonnier de guerre g\u00e9orgien d\u00e9nomm\u00e9 Sopromadze aurait \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 hors de la pi\u00e8ce o\u00f9 il se trouvait et abattu au motif qu\u2019il \u00e9tait conducteur de char. Le t\u00e9moin n\u2019aurait pas vraiment assist\u00e9 au meurtre mais il aurait entendu un coup de feu. Le 13 ao\u00fbt il aurait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 dans un h\u00f4pital militaire russe de Tskhinvali, puis plus tard dans un h\u00f4pital de Vladikavkaz, en F\u00e9d\u00e9ration de Russie, pour y \u00eatre soign\u00e9. Pendant son s\u00e9jour \u00e0 l\u2019h\u00f4pital militaire russe de Tskhinvali, il aurait \u00e0 nouveau \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par des membres du Service f\u00e9d\u00e9ral de s\u00e9curit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie. Il aurait finalement \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 le 19 ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>Enfin, le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que le 8 ao\u00fbt 2008 il avait vu des avions russes voler \u00e0 basse altitude et bombarder des positions g\u00e9orgiennes. Ces avions auraient largu\u00e9 des bombes d\u2019emploi g\u00e9n\u00e9ral et des bombes \u00e0 sous\u2011munitions.<\/p>\n<p>16. T9, ancien prisonnier de guerre, n\u00e9 en 1983<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a indiqu\u00e9 qu\u2019en ao\u00fbt 2008 il \u00e9tait lieutenant au sein des forces arm\u00e9es g\u00e9orgiennes. Le 18 ao\u00fbt 2008, il aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9 dans le port g\u00e9orgien de Poti.<\/p>\n<p>Le 18 ao\u00fbt, lui et vingt et un autres soldats auraient \u00e9t\u00e9 captur\u00e9s par les forces russes \u00e0 Poti puis emmen\u00e9s \u00e0 Senaki. Dix d\u2019entre eux auraient \u00e9t\u00e9 rel\u00e2ch\u00e9s d\u00e8s le lendemain. Au bout de quatre jours \u00e0 Senaki, lui et les onze soldats restants auraient \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9s dans une base des forces russes de maintien de la paix \u00e0 Chuburkhindji, dans la r\u00e9gion de Gali, en Abkhazie. \u00c0 leur arriv\u00e9e, des soldats russes les auraient interrog\u00e9s et soumis \u00e0 diff\u00e9rents types de mauvais traitements, leur infligeant notamment des coups de poing, des coups de pied, des coups sur les plantes des pieds et des d\u00e9charges \u00e9lectriques. Les douze hommes auraient ensuite \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus dans des toilettes exig\u00fces pendant quatre jours. La pi\u00e8ce aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9pourvue de lumi\u00e8re, ils n\u2019auraient pas eu la possibilit\u00e9 de bouger, ils n\u2019auraient pu s\u2019asseoir qu\u2019\u00e0 tour de r\u00f4le et, pendant les deux premiers jours, n\u2019auraient re\u00e7u ni eau ni nourriture. En outre, pendant la nuit, des soldats russes ivres auraient donn\u00e9 des coups de pied dans la porte des toilettes, mena\u00e7ant de les tuer et les agressant verbalement\u00a0; les ge\u00f4liers auraient toutefois emp\u00each\u00e9 ces personnes d\u2019entrer dans la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lors de son contre\u2011interrogatoire, le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 ignorer pourquoi cet \u00e9pisode ne figurait dans aucun des rapports \u00e9tablis par des ONG sur le conflit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>17. T10, ancien d\u00e9tenu civil, n\u00e9 en 1977<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du conflit de 2008, le t\u00e9moin se serait trouv\u00e9 dans son village de Tamarasheni. Les 8 et 9 ao\u00fbt, le village aurait \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9. Le 10 ao\u00fbt, apr\u00e8s la fin du bombardement, il serait parti pour Achabeti avec sa m\u00e8re et une voisine \u00e2g\u00e9e de 85 ans. Sur la route, ils auraient vu des soldats russes en train de piller et d\u2019incendier des maisons g\u00e9orgiennes. \u00c0 leur arriv\u00e9e \u00e0 Achabeti, ils auraient \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9s \u00e0 Tskhinvali par des combattants sud\u2011oss\u00e8tes et plac\u00e9s au sous-sol du \u00ab\u00a0minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te\u00a0\u00bb. Le sous-sol aurait comport\u00e9 neuf cellules, toutes sombres et sales, dans lesquelles il aurait fait trop chaud. Sa cellule aurait mesur\u00e9 environ 6 m\u00b2 et il aurait \u00e9t\u00e9 contraint de la partager avec treize autres personnes. Au total, environ 200 civils auraient \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus dans ce sous-sol\u00a0: il y aurait eu essentiellement des personnes \u00e2g\u00e9es, mais \u00e9galement un petit nombre de jeunes et d\u2019enfants. Au d\u00e9part les hommes et les femmes auraient \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus s\u00e9par\u00e9ment, mais tr\u00e8s vite, du fait de l\u2019exigu\u00eft\u00e9, de la salet\u00e9 et de la chaleur des cellules, on en aurait ouvert les portes et tous les d\u00e9tenus se seraient m\u00eal\u00e9s. Le premier jour, le t\u00e9moin aurait \u00e9t\u00e9 battu par des soldats russes et par des soldats sud\u2011oss\u00e8tes pour n\u2019avoir pas ob\u00e9i \u00e0 un ordre de M.\u00a0Mikhail Mindzayev, le \u00ab\u00a0ministre de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te\u00a0\u00bb, d\u2019uriner sur un drapeau g\u00e9orgien. Le deuxi\u00e8me jour, alors qu\u2019il nettoyait selon ses dires le centre de d\u00e9tention, T25, qui \u00e9tait responsable des civils d\u00e9tenus au sous-sol du \u00ab\u00a0minist\u00e8re\u00a0\u00bb[239], lui aurait donn\u00e9 un coup de pied dans le nez, qu\u2019il luiaurait fractur\u00e9. Le t\u00e9moin aurait \u00e9galement \u00e9t\u00e9 interrog\u00e9 par des officiers russes au deuxi\u00e8me \u00e9tage du b\u00e2timent, d\u2019abord vers le 16 ao\u00fbt puis plus tard. Les officiersrusses l\u2019auraient oblig\u00e9 \u00e0 rev\u00eatir un uniforme g\u00e9orgien et \u00e0 lire un texte devant une cam\u00e9ra. Ils auraient menac\u00e9 de le tuer s\u2019il refusait d\u2019obtemp\u00e9rer. Sa d\u00e9claration, toutefois, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9e. Enfin, le t\u00e9moin a dit qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 forc\u00e9 \u00e0 ramasser 17\u00a0cadavres de G\u00e9orgiens dans les rues de Tskhinvali pour les emmener dans lequartier de Shanghai. En se d\u00e9pla\u00e7ant dans Tskhinvali, il aurait remarqu\u00e9 qu\u2019il n\u2019y avait ni femmes ni enfants dans la ville et que des Sud-Oss\u00e8tes en uniforme pillaient et incendiaient des maisons. Il aurait finalement \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 le 27\u00a0ao\u00fbt.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lors de son contre-interrogatoire, le t\u00e9moin a ni\u00e9 toute contradiction entre, d\u2019une part, sa d\u00e9claration selon laquelle il avait eu une fracture du nez pendant sa d\u00e9tention et, d\u2019autre part, le rapportm\u00e9dical du 29\u00a0ao\u00fbt 2008 le concernant\u00a0; il a expos\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard que ledit rapport faisait \u00e9tat d\u2019une \u00ab\u00a0cicatrice aux bords r\u00eaches du c\u00f4t\u00e9 droit du front et du sommet de la t\u00eate\u00a0\u00bb. Il a \u00e9galement pr\u00e9cis\u00e9 qu\u2019avant le 16 ao\u00fbt les forces russes n\u2019\u00e9taient pas pr\u00e9sentes dans le b\u00e2timent du \u00ab\u00a0minist\u00e8re\u00a0\u00bb mais autour du b\u00e2timent, dont elles assuraient la garde.<\/p>\n<p>18. T11, ancien d\u00e9tenu civil, n\u00e9 en 1977<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du conflit de 2008, le t\u00e9moin se serait trouv\u00e9 dans son village de Zemo Achabeti. Apr\u00e8s la prise de son village par les forces russes et sud\u2011oss\u00e8tes et le d\u00e9but des pillages et des incendies, il serait parti pour Tskhinvali. Le 11 ao\u00fbt, il aurait \u00e9t\u00e9 captur\u00e9 dans cette ville par les forces sud-oss\u00e8tes et plac\u00e9 au sous-sol du \u00ab\u00a0minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud\u2011oss\u00e8te\u00a0\u00bb. Environ 160 personnes se seraient trouv\u00e9es l\u00e0. Il aurait \u00e9t\u00e9 parmi les derni\u00e8res personnes \u00e0 y \u00eatre emmen\u00e9es. Les d\u00e9tenus auraient \u00e9t\u00e9 surveill\u00e9s par des membres des forces sud\u2011oss\u00e8tes, pr\u00e9sents dans le b\u00e2timent m\u00eame du \u00ab\u00a0minist\u00e8re\u00a0\u00bb, et par des membres des forces russes, pr\u00e9sents hors du b\u00e2timent. Pendant toute sa p\u00e9riode de d\u00e9tention, on l\u2019aurait emmen\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur pour lui faire d\u00e9blayerles b\u00e2timents d\u00e9truits et ramasser les cadavres des soldats morts dans les rues de Tskhinvali et dans un village proche, Khetagurovo. Il aurait enlev\u00e9 environ 45 cadavres, dont un dans l\u2019\u00e9cole no\u00a06[240], qu\u2019il aurait d\u00e9pos\u00e9s quelque part dans le quartier de Shanghai. Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 effectuer ces t\u00e2ches plut\u00f4t que de rester dans le sous-sol crasseux. De plus, il aurait re\u00e7u une nourriture de meilleure qualit\u00e9 lorsqu\u2019il \u00e9tait dehors (de la viande en conserve et du pain lavash, au lieu des seuls pain noir et th\u00e9). Il aurait souvent \u00e9t\u00e9 agress\u00e9 verbalement par des Sud-Oss\u00e8tes pendant qu\u2019il travaillait mais n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 battu qu\u2019une seule fois (quelqu\u2019un l\u2019aurait frapp\u00e9 \u00e0 la jambe avec la crosse d\u2019une arme \u00e0 feu). En revanche, d\u2019autres personnes auraient \u00e9t\u00e9 battues\u00a0: David Dzadzamia (le t\u00e9moin n\u2019a pas donn\u00e9 de pr\u00e9cisions)\u00a0; un jeune gar\u00e7on qui aurait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9paule avec la crosse d\u2019une arme \u00e0 feu\u00a0; un homme \u00e2g\u00e9 de 85\u00a0ans qui aurait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 au visage de la m\u00eame mani\u00e8re. Le t\u00e9moin a \u00e9galement indiqu\u00e9 qu\u2019au d\u00e9part on leur avait donn\u00e9 de l\u2019eau provenant de la rivi\u00e8re situ\u00e9e non loin de l\u00e0, mais que par la suite la Croix-Rouge leur avait fourni de l\u2019eau min\u00e9rale. Il aurait finalement \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 le 27 ao\u00fbt.<\/p>\n<p>Lors de son audition, le t\u00e9moin a conc\u00e9d\u00e9 qu\u2019ils avaient peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus dans le b\u00e2timent du \u00ab\u00a0minist\u00e8re\u00a0\u00bb pour leur propre s\u00e9curit\u00e9 mais il a estim\u00e9 plus probable qu\u2019on les avait d\u00e9tenus en ce lieu pour leur faire nettoyer la ville puis pour les \u00e9changer.<\/p>\n<p>19. T12, ancienne d\u00e9tenue civile, n\u00e9e en 1960<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du conflit de 2008, le t\u00e9moin se serait trouv\u00e9 dans son village, Tamarasheni. Dans la matin\u00e9e du 10 ao\u00fbt, apr\u00e8s avoir bombard\u00e9 le village, les forces russes y seraient entr\u00e9es et auraient lanc\u00e9 les pillages et les incendies. Elles auraient dit \u00e0 des combattants sud\u2011oss\u00e8tes d\u2019emmener le t\u00e9moin, sa m\u00e8re et d\u2019autres villageois \u00e0 Tskhinvali. \u00c0 leur arriv\u00e9e \u00e0 Tskhinvali, ces personnes auraient \u00e9t\u00e9 plac\u00e9es au sous-sol du \u00ab\u00a0minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te\u00a0\u00bb. Au d\u00e9part elles auraient \u00e9t\u00e9 \u00e0 10, mais en l\u2019espace de trois jours le nombre de d\u00e9tenus serait pass\u00e9 \u00e0 160 (il y aurait eu notamment un gar\u00e7on de 12 ou 14 ans qui \u00e9tait avec son p\u00e8re). Le t\u00e9moin aurait partag\u00e9 une cellule de 15 m\u00b2 avec environ 40 femmes. Au d\u00e9but, les hommes et les femmes auraient \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus s\u00e9par\u00e9ment\u00a0; puis on aurait ouvert les portes de toutes les cellules et les d\u00e9tenus se seraient tous m\u00eal\u00e9s. Les deux premiers jours, les d\u00e9tenus n\u2019auraient re\u00e7u que de l\u2019eau provenant de la rivi\u00e8re situ\u00e9e \u00e0 proximit\u00e9, mais pas de nourriture. Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9, sans fournir de d\u00e9tails, que de jeunes d\u00e9tenus de sexe masculin avaient \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9s. Elle a \u00e9galement indiqu\u00e9 qu\u2019un homme de 95 ans avait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par un soldat avant d\u2019\u00eatre amen\u00e9 au centre de d\u00e9tention et qu\u2019une femme de 23 ans d\u00e9nomm\u00e9e Shorena avait \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises par des soldats sud\u2011oss\u00e8tes et russes[241]. Enfin, le t\u00e9moin a ajout\u00e9 qu\u2019on l\u2019avait forc\u00e9e \u00e0 nettoyer les bureaux et les pi\u00e8ces de reposau deuxi\u00e8me \u00e9tage du b\u00e2timent du \u00ab\u00a0minist\u00e8re\u00a0\u00bb\u00a0; c\u2019est ainsi qu\u2019elle serait tomb\u00e9e sur des soldats russes et des soldats sud-oss\u00e8tes. Elle aurait \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e au bout de douze jours.<\/p>\n<p>20. T19, membre des autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud, n\u00e9 en 1976<\/p>\n<p>En ao\u00fbt 2008, le t\u00e9moin \u00e9tait \u00ab\u00a0Ombudsman des droits de l\u2019homme en Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb\u00a0; il a particip\u00e9 au conflit arm\u00e9 dans les rangs des forces sud-oss\u00e8tes. De 2002 \u00e0 2015, il fut \u00ab\u00a0ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019audition, il \u00e9tait conseiller aupr\u00e8s du \u00ab\u00a0pr\u00e9sident de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb et membre de la d\u00e9l\u00e9gation des autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud aux discussions internationales de Gen\u00e8ve[242].<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que l\u2019attaque g\u00e9orgienne de Tskhinvali men\u00e9e en ao\u00fbt 2008 depuis des villages voisins (comme Tamarasheni, Kekhvi, Kurta et Eredvi) avait engendr\u00e9 de l\u2019animosit\u00e9 envers les habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne de ces villages et provoqu\u00e9 un effondrement de l\u2019ordre public (des policiers ayant \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s ou s\u2019\u00e9tant trouv\u00e9s occup\u00e9s \u00e0 prot\u00e9ger leurs propres familles). Les autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud auraient \u00e9t\u00e9 contraintes de placer temporairement les habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne de ces villages dans le b\u00e2timent du \u00ab\u00a0minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te\u00a0\u00bb, pour leur s\u00e9curit\u00e9. Le centre de d\u00e9tention se serait trouv\u00e9 surpeupl\u00e9 (il aurait accueilli de 160 \u00e0 180 prisonniers), de sorte que certains d\u00e9tenus se seraient port\u00e9s volontaires pour effectuer un travail \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, par exemple le ramassage des cadavres et le nettoyage des rues de Tskhinvali. Le t\u00e9moin \u00e9tait d\u2019avis que nul n\u2019avait \u00e9t\u00e9 forc\u00e9 \u00e0 effectuer pareilles t\u00e2ches. Concernant l\u2019implication des forces russes, il a indiqu\u00e9 que celles-ci avaient fourni une assistance humanitaire mais qu\u2019elles n\u2019avaient pas pris part \u00e0 la mise en place et \u00e0 l\u2019administration du centre de d\u00e9tention. Il a dit ignorer si les d\u00e9tenus avaient \u00e9t\u00e9 inform\u00e9s du motif officiel de leur d\u00e9tention (c\u2019est-\u00e0-dire leur propre s\u00e9curit\u00e9) mais a estim\u00e9 qu\u2019ils l\u2019avaient certainement compris compte tenu de la situation g\u00e9n\u00e9rale qui r\u00e9gnait alors en Oss\u00e9tie du Sud. Enfin, le t\u00e9moin a admis que le personnel du centre de d\u00e9tention n\u2019avait jamais re\u00e7u de formation en droit international humanitaire.<\/p>\n<p>R\u00e9pondant \u00e0 la question de savoir pourquoi les d\u00e9tenus avaient \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9s \u00e0 sortir du centre de d\u00e9tention pour travailler s\u2019il \u00e9tait effectivement dangereux pour eux de se d\u00e9placer dans Tskhinvali, il a indiqu\u00e9 que les d\u00e9tenus \u00e9taient toujours sous surveillance. Lorsqu\u2019on lui a demand\u00e9 s\u2019il \u00e9tait vrai que M. Mindzayev, \u00ab\u00a0ministre de l\u2019Int\u00e9rieur sud\u2011oss\u00e8te\u00a0\u00bb pendant le conflit arm\u00e9 d\u2019ao\u00fbt 2008, \u00e9tait r\u00e9ellement un officier des forces arm\u00e9es russes, le t\u00e9moin a r\u00e9pondu qu\u2019il l\u2019ignorait.<\/p>\n<p>21. T20, officier russe, n\u00e9 en 1959[243]<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que l\u2019attaque g\u00e9orgienne de Tskhinvali en ao\u00fbt 2008 avait engendr\u00e9 une forte animosit\u00e9 envers les personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne. Le 8 ao\u00fbt 2008, M.\u00a0Mindzayev, alors \u00ab\u00a0ministre de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te\u00a0\u00bb, serait arriv\u00e9 \u00e0 son bureauet aurait d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 de placer les habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne de Tskhinvali et des villages voisins au sous-sol du \u00ab\u00a0minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te\u00a0\u00bb afin d\u2019emp\u00eacher leur victimisation. Du 21 au 28 ao\u00fbt 2008, tous ces civils auraient \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9s vers le territoire contr\u00f4l\u00e9 par l\u2019\u00c9tat g\u00e9orgien. Le t\u00e9moin aurait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent lors du premier transfert, le 21 ao\u00fbt, qui aurait concern\u00e9 environ 60 personnes, pour la plupart des hommes \u00e2g\u00e9s de 20 \u00e0 65 ans[244]. Il n\u2019aurait pas inspect\u00e9 le centre de d\u00e9tention parce que cela n\u2019aurait pas relev\u00e9 de sa responsabilit\u00e9, mais les d\u00e9tenus lib\u00e9r\u00e9s ce jour-l\u00e0 n\u2019auraient pas demand\u00e9 de prise en charge m\u00e9dicale. Le t\u00e9moin a dit ne pas se rappeler si M. Hammarberg[245], \u00e9galement pr\u00e9sent lors de ce transfert, avait formul\u00e9 des plaintes. Il a \u00e9cart\u00e9 toute possibilit\u00e9 que des membres des forces russes de maintien de la paix eussent pris part \u00e0 des mauvais traitements inflig\u00e9s \u00e0 des civils ou prisonniers de guerre g\u00e9orgiens\u00a0: il a expos\u00e9 en premier lieu que lesdits membres avaient tous re\u00e7u une formation en droit international humanitaire et, en second lieu, qu\u2019ils n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 en contact avec ces d\u00e9tenus. Il a ajout\u00e9 que s\u2019ils avaient r\u00e9ellement commis des exactions, lui\u2011m\u00eame en aurait \u00e9t\u00e9 inform\u00e9 et les personnes concern\u00e9es auraient \u00e9t\u00e9 poursuivies. Le t\u00e9moin a admis que certaines exactions avaient pu \u00eatre commises par des individus v\u00eatus de l\u2019uniforme russe mais il a fait remarquer qu\u2019il \u00e9tait possible de se procurer cet uniforme dans des magasins d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et que de nombreux individus en portaient. Il a \u00e9galement reconnu que des enqu\u00eateurs russes avaient interrog\u00e9 des d\u00e9tenus dans le b\u00e2timent du \u00ab\u00a0minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud\u2011oss\u00e8te\u00a0\u00bb, afin de v\u00e9rifier si des responsables russes avaient pu commettre des crimes de guerre, mais il a indiqu\u00e9 que ces personnes n\u2019\u00e9taient pas sous son commandement. Il a soutenu que les entretiens n\u2019avaient pas eu lieu dans le centre de d\u00e9tention m\u00eame, qui se trouvait au sous-sol du \u00ab\u00a0minist\u00e8re\u00a0\u00bb, mais dans une autre partie du b\u00e2timent. Le t\u00e9moin a ajout\u00e9 qu\u2019il s\u2019\u00e9tait enquis de la possibilit\u00e9 de placer les d\u00e9tenus civils dans une structure plus adapt\u00e9e mais que M.\u00a0Mindzayev (mentionn\u00e9 plus haut) avait r\u00e9pondu que tous les autres b\u00e2timents publics \u00e9taient soit endommag\u00e9s soit occup\u00e9s par des personnes d\u00e9plac\u00e9es. Concernant les travaux effectu\u00e9s par des d\u00e9tenus civils, comme le nettoyage des rues de Tskhinvali, le t\u00e9moin a dit qu\u2019il ignorait si l\u2019on avait forc\u00e9 des personnes \u00e0 y prendre part.<\/p>\n<p>Invit\u00e9 \u00e0 commenter le rapport Up in Flames: Humanitarian Law Violations and Civilian Victims in the Conflict over South Ossetia, publi\u00e9 par Human Rights Watch en 2009, qui exposait qu\u2019\u00e0 partir du 9 ao\u00fbt 2008 la F\u00e9d\u00e9ration de Russie avait exerc\u00e9 un contr\u00f4le effectif sur Tskhinvali, le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que les troupes russes \u00e9taient en fait arriv\u00e9es \u00e0 Tskhinvali le 10 ao\u00fbt et qu\u2019elles n\u2019avaient pas exerc\u00e9 de contr\u00f4le effectif sur les forces sud\u2011oss\u00e8tes, m\u00eame apr\u00e8s leur arriv\u00e9e, et encore moins avant.<\/p>\n<p>Enfin, le t\u00e9moin a indiqu\u00e9 que les forces russes de maintien de la paix avaient eu du renfort apr\u00e8s l\u2019attaque g\u00e9orgienne de Tskhinvali (450 \u00e0 480 soldats auraient travers\u00e9 le tunnel de Roki le 8 ao\u00fbt vers minuit et demi et seraient arriv\u00e9s \u00e0 Tskhinvali le 10 ao\u00fbt 2008). Leur mandat se serait poursuivi jusqu\u2019au 8 octobre 2008.<\/p>\n<p>C. Sur la situation post\u00e9rieure \u00e0 la cessation des hostilit\u00e9s<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>22. T13, t\u00e9moin oculaire du meurtre d\u2019Ivane Lalashvili, n\u00e9 en 1958<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que pendant le conflit arm\u00e9 d\u2019ao\u00fbt 2008 il \u00e9tait rest\u00e9 dans son village, Tirdznisi. Les bombardements auraient d\u00e9but\u00e9 le 9 ao\u00fbt et des troupes terrestres auraient pris le contr\u00f4le du village le 10 ao\u00fbt. Des pillages et des incendies auraient commenc\u00e9 peu apr\u00e8s. Le t\u00e9moin a indiqu\u00e9 qu\u2019il ne pouvait pas dire si les maraudeurs \u00e9taient russes ou oss\u00e8tes mais il pr\u00e9sumait que ceux-ci avaient agi sous contr\u00f4le russe\u00a0; il les appelait \u00ab\u00a0les Russes\u00a0\u00bb. Il a ajout\u00e9 que, le 14 ao\u00fbt, deux personnes en uniforme \u00e9taient sorties d\u2019une voiture de mod\u00e8le Niva et avaient commenc\u00e9 \u00e0 crier et \u00e0 tirer en direction de lui et d\u2019Ivane Lalashvili. Le t\u00e9moin serait parvenu \u00e0 s\u2019enfuir, tandis qu\u2019Ivane Lalashvili aurait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9. Ce dernier aurait re\u00e7u tellement de tirs de kalachnikov que son corps aurait \u00e9t\u00e9 pratiquement d\u00e9membr\u00e9. Le t\u00e9moin n\u2019a pas pu pr\u00e9ciser si leurs agresseurs \u00e9taient des Oss\u00e8tes ou des Russes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lors de son audition, le t\u00e9moin a \u00e9t\u00e9 interrog\u00e9 au sujet de sous-munitions g\u00e9orgiennestomb\u00e9es sur Tirdznisi (r\u00e9f\u00e9rencea \u00e9t\u00e9 faiteau rapport A Dying Practice: Use of Cluster Munitions by Russia and Georgia in August 2008, publi\u00e9 par Human Rights Watch en avril 2009, p.\u00a057). Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que de nombreuses sous-munitions \u00e9taient en effet tomb\u00e9es sur Tirdznisi. Lorsqu\u2019on lui a demand\u00e9 si en fait Ivane Lalashvili n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 par des sous-munitions g\u00e9orgiennes et si on ne lui avait pas demand\u00e9 d\u2019incrimineren cette occasion les Oss\u00e8tes ou les Russes, il a r\u00e9pondu \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>23. T14, t\u00e9moin oculaire du meurtre de Natela Kaidarashvili, n\u00e9 en 1968<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a indiqu\u00e9 que le bombardement de son village, Tirdznisi, avait d\u00e9but\u00e9 vers le 8\u00a0ao\u00fbt. Il aurait imm\u00e9diatement conduit son \u00e9pouse et ses enfants en lieu s\u00fbr, puis serait retourn\u00e9 \u00e0 Tirdznisi pour s\u2019occuper de sa m\u00e8re. Peu apr\u00e8s, les forces russes auraient pris le contr\u00f4le de Tirdznisi. Elles auraient encercl\u00e9 le village et aurait emp\u00each\u00e9 quiconque d\u2019y entrer\u00a0; on les aurait aussi vues \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du village. \u00c0 la mi-ao\u00fbt, le t\u00e9moin aurait quitt\u00e9 Tirdznisi pour Mtshketa[246]. Il serait retourn\u00e9 \u00e0 Tirdznisi imm\u00e9diatement apr\u00e8s avoir appris que sa maison avait \u00e9t\u00e9 pill\u00e9e et incendi\u00e9e. Il serait entr\u00e9 furtivement dans le village, aurait \u00e9vit\u00e9 les forces russes et serait arriv\u00e9 au niveau de l\u2019\u00e9glise. \u00c0 une distance de 50 \u00e0 60 m de l\u2019\u00e9difice, dans la direction de l\u2019\u00e9cole du village, il aurait vu un groupe de soldats russes et de miliciens oss\u00e8tes (portant des brassards blancs) en train de battre Natela Kaidarashvili, une femme sourde \u00e2g\u00e9e de 60 \u00e0 70 ans. Celle-ci aurait succomb\u00e9 peu apr\u00e8s. Le t\u00e9moin aurait poursuivi son chemin vers sa maison, qui aurait encore \u00e9t\u00e9 en train de se consumer. Il n\u2019en serait rien rest\u00e9. Sa m\u00e8re et d\u2019autres villageois lui auraient dit que les Russes et les Oss\u00e8tes l\u2019avaient pill\u00e9e et incendi\u00e9e et qu\u2019ils en avaient fait de m\u00eame avec bien d\u2019autres maisons du village. Le t\u00e9moin a ajout\u00e9 que sa maison n\u2019avait pas encore \u00e9t\u00e9 reconstruite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Invit\u00e9 \u00e0 commenter une d\u00e9claration de Tamar Razmadze (voir le rapport August Ruins, publi\u00e9 par des ONG g\u00e9orgiennes en 2009, p. 75) selon laquelle Natela Kaidarashvili avait \u00e9t\u00e9 battue par huit Oss\u00e8tes, le t\u00e9moin s\u2019en est tenu \u00e0 sa version, \u00e0 savoir que des soldats russes avaient aussi pris part au passage \u00e0 tabac de Natela Kaidarashvili. Il n\u2019aurait pas vu Tamar Razmadze sur les lieux bien que celle-ci ait affirm\u00e9 dans sa d\u00e9claration qu\u2019elle \u00e9tait intervenue pour tenter de faire cesser les violencessur Natela Kaidarashvili.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019on lui a demand\u00e9 s\u2019il connaissait l\u2019administrateur du village de Tirdznisi \u00e0 l\u2019\u00e9poque du conflit, qui avait dit \u00e0 Human Rights Watch\u00ab\u00a0Ce sont des Oss\u00e8tes, et non des Russes, qui ont incendi\u00e9 les maisons\u00a0\u00bb (Up in Flames: Humanitarian Law Violations and Civilian Victims in the Conflict over South Ossetia, p. 165), il a r\u00e9pondu par l\u2019affirmative et indiqu\u00e9 que le pr\u00e9nom de l\u2019homme en question \u00e9tait Temur. Selon le rapport, l\u2019administrateur de l\u2019\u00e9poque \u00e9tait en fait une femme d\u00e9nomm\u00e9e Zaira Tetunashvili[247].<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Interrog\u00e9 au sujet de personnes victimes de sous-munitions g\u00e9orgiennes \u00e0 Tirdznisi, il a d\u00e9clar\u00e9 que Mikheil Kaidarashvili avait march\u00e9 sur des munitions non explos\u00e9es et que cela l\u2019avait tu\u00e9. Il a ajout\u00e9 qu\u2019il ne savait pas si celui-ci \u00e9tait en parent\u00e9 avec Natela Kaidarashvili, mais qu\u2019ils vivaient sous le m\u00eame toit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019on lui a demand\u00e9 s\u2019il connaissait Alexander Zerekhidze, qui selon Human Rights Watch (Up in Flames: Humanitarian Law Violations and Civilian Victims in the Conflict over South Ossetia, p. 67) avait \u00e9t\u00e9 gri\u00e8vement bless\u00e9 par des sous-munitions g\u00e9orgiennes \u00e0 Tirdznisi le 9 ao\u00fbt 2008, il a r\u00e9pondu par la n\u00e9gative.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>24. T15, t\u00e9moin oculaire de pillages et incendies de maisons \u00e0 Vanati, n\u00e9 en 1965<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que son village, Vanati, avait \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9 depuis un village oss\u00e8te voisin aux alentours du 7 ao\u00fbt 2008. Selon lui, il n\u2019y avait pas de forces russes dans le village \u00e0 ce moment-l\u00e0. Entre le 7 et le 9 ao\u00fbt, des milices oss\u00e8tes seraient entr\u00e9es plusieurs fois dans le village et auraient r\u00e9duit en cendres environ cinq b\u00e2timents, dont certains b\u00e2timents publics. Ils auraient \u00e9galement tu\u00e9 un d\u00e9nomm\u00e9 Valiko Jojishvili, enseignant. Le t\u00e9moin a expos\u00e9 que son p\u00e8re avait disparu pendant cette p\u00e9riode, qu\u2019en cons\u00e9quence il avait d\u00e9cid\u00e9 de rester alors que de nombreux autres habitants \u00e9taient partis et que, comme il \u00e9tait dangereux de rester dans le village m\u00eame, il s\u2019\u00e9tait cach\u00e9 dans la for\u00eat voisine, \u00e0 quelque 150 m de l\u00e0, et avait observ\u00e9 le village \u00e0 l\u2019aide de jumelles militaires. Le 9 ou le 10 ao\u00fbt, les forces russes auraient pris le contr\u00f4le de Vanati en fermant tous les acc\u00e8s au village. Des actesde pillage et d\u2019incendie \u00e0 grande \u00e9chelle auraient alors d\u00e9but\u00e9. Chaque matin, les forces russes auraient laiss\u00e9 entrer dans le village des miliciens oss\u00e8tes, lesquels auraient pill\u00e9 puis incendi\u00e9 dix \u00e0 quinze maisons, avant de repartir. Ils n\u2019auraient pas \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9s \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans le village pendant la p\u00e9riode nocturne, de sorte que le t\u00e9moin y serait entr\u00e9 chaque nuit pour y rechercher son p\u00e8re, qu\u2019il aurait finalement retrouv\u00e9 au bout de quatre ou cinq jours\u00a0; tous deux seraient parvenus \u00e0 quitter la zone le 21 ao\u00fbt, avec l\u2019aide de l\u2019\u00c9glise g\u00e9orgienne. Selon le t\u00e9moin, \u00e0 cette date toutes les habitations du village avaient \u00e9t\u00e9 pill\u00e9es puis br\u00fbl\u00e9es par les miliciens oss\u00e8tes. La maison d\u2019un d\u00e9nomm\u00e9 Emzar Jojishvili aurait \u00e9t\u00e9 pill\u00e9e puis brul\u00e9e par des soldats russes. Ne seraient rest\u00e9es intactes que les maisons marqu\u00e9es d\u2019une croix blanche, appartenant \u00e0 des proches de miliciens oss\u00e8tes. La maison du t\u00e9moin aurait \u00e9t\u00e9 pill\u00e9e puis incendi\u00e9e vers le 15\u00a0ao\u00fbt. Jusqu\u2019au d\u00e9part du t\u00e9moin, le 21 ao\u00fbt, il n\u2019y aurait pas eu un seul jour sans pillages et incendies. Le t\u00e9moin a ajout\u00e9 que les habitations de personnes d\u2019origine oss\u00e8te avaient aussi \u00e9t\u00e9 pill\u00e9es et br\u00fbl\u00e9es lorsqu\u2019elles ne portaient pas la marque blanche (il a pr\u00e9cis\u00e9 que les miliciens oss\u00e8tes tra\u00e7aient probablement les croix eux-m\u00eames, mais uniquement sur les maisons de leurs proches).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Interrog\u00e9 sur le point de savoir comment il parvenait \u00e0 distinguer les Russes, les Oss\u00e8tes et les Caucasiens du Nord, il a d\u00e9clar\u00e9 que les Oss\u00e8tes et les Caucasiens du Nord portaient des brassards blancs (un pour les Oss\u00e8tes et deux pour les Caucasiens du Nord).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Enfin, le t\u00e9moin a \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 \u00e0 commenter la d\u00e9position qu\u2019il avait livr\u00e9e aux autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes le 24 juillet 2009, dans laquelle il avait affirm\u00e9 \u2013\u00a0contrairement \u00e0 ce qu\u2019il a dit le jour de son audition\u00a0\u2013 que des soldats russes avaient pill\u00e9 et incendi\u00e9 quatre maisons, celles de Nodar et Gogia Jojishvili, d\u2019Emzar Jojishvili, de Shota Jojishvili et de Viktor Jojishvili\u00a0; qu\u2019il lui \u00e9tait aussi arriv\u00e9 d\u2019entrer dans le village pendant la journ\u00e9e, lorsqu\u2019une maison \u00e9tait incendi\u00e9e\u00a0; et qu\u2019un jour, probablement le 15 ao\u00fbt, les forces russes n\u2019avaient pas fait entrer les miliciens oss\u00e8tes dans le village. Le t\u00e9moin a r\u00e9pondu qu\u2019il n\u2019avait rien dit de la sorte. Lorsqu\u2019on lui a demand\u00e9 s\u2019il avait sign\u00e9 cette d\u00e9position et s\u2019il l\u2019avait lue avant de la signer, il a r\u00e9pondu \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>25. T30, ancien membre de l\u2019Assembl\u00e9e parlementaire du Conseil de l\u2019Europe<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En qualit\u00e9 de co-rapporteur de la commission de suivi pour la G\u00e9orgie de l\u2019Assembl\u00e9e parlementaire, le t\u00e9moin a particip\u00e9 \u00e0 des missions d\u2019enqu\u00eate en G\u00e9orgie et en Russie juste apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s\u00a0: il s\u2019est notamment rendu \u00e0 Gori pendant la p\u00e9riode du 18\u00a0au 21 ao\u00fbt 2008, ainsi qu\u2019en Oss\u00e9tie du Sud et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb adjacente \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud le 25 septembre 2008. Par ailleurs, il a pris part \u00e0 la r\u00e9daction des rapports suivants\u00a0: Les cons\u00e9quences de la guerre entre la G\u00e9orgie et la Russie (doc. 11724, octobre 2008)\u00a0; La mise en \u0153uvre de la R\u00e9solution 1633 (2008) sur les cons\u00e9quences de la guerre entre la G\u00e9orgie et la Russie (doc.\u00a011800, janvier\u00a02009)\u00a0; Suites donn\u00e9es par la G\u00e9orgie et la Russie \u00e0 la R\u00e9solution 1647 (2009) (doc. 11876, avril 2009).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque de sa visite \u00e0 Gori en ao\u00fbt 2008, la ville \u00e9tait encore sous le contr\u00f4le des forces russes. Il lui aurait donc fallu passer par un poste de contr\u00f4le russe sur la route menant de Tbilissi \u00e0 Gori. Sur la place centrale de Gori, il aurait observ\u00e9 que plusieurs banques avaient \u00e9t\u00e9 pill\u00e9es et que de nombreux b\u00e2timents \u00e9taient endommag\u00e9s. Lors de ce d\u00e9placement il aurait \u00e9galement tent\u00e9 de se rendre \u00e0 Tskhinvali mais n\u2019y aurait pas \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9. Il ne serait donc all\u00e9 \u00e0 Tskhinvali que le 25\u00a0septembre 2008. Il aurait alors d\u00e9couvert une ville fant\u00f4me. Concernant la responsabilit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que le nettoyage ethnique des villages g\u00e9orgiens avait clairement \u00e9t\u00e9 commis par des milices et des bandes oss\u00e8tes\u00a0; que si les forces russes, puissance occupante, n\u2019avaient pas pris part \u00e0 ces crimes, il \u00e9tait de leur devoir de les emp\u00eacher et qu\u2019elles avaient manqu\u00e9 \u00e0 leur obligation. Le t\u00e9moin a indiqu\u00e9 que de nombreux \u00e9l\u00e9ments l\u2019avaient conduit \u00e0 cette conclusion mais il a insist\u00e9 sur sa rencontre avec un g\u00e9n\u00e9ral russe, peut-\u00eatre d\u00e9nomm\u00e9 Popov, lequel avait selon lui reconnu que les forces russes avaient r\u00e9ussi \u00e0 emp\u00eacher ces crimes pendant vingt-quatre heures mais avaient ensuite d\u00e9cid\u00e9 d\u2019arr\u00eater de le faire pour des raisons politiques. Le t\u00e9moin a \u00e9galement d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il souscrivait \u00e0 l\u2019avis de Carl Bildt[248] selon lequel les actions russes relatives \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud \u00e9taient comparables \u00e0 l\u2019annexion de la r\u00e9gion des Sud\u00e8tespar l\u2019Allemagne nazie, en ce que la Russie avait commenc\u00e9 par distribuer des passeports russes aux Sud-Oss\u00e8tes puis avait pr\u00e9text\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de prot\u00e9ger ses ressortissants pour intervenir en G\u00e9orgie. Enfin, le t\u00e9moin a indiqu\u00e9 qu\u2019il ne pensait pas que le retour des personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne en Oss\u00e9tie du Sud f\u00fbt possible en l\u2019absence d\u2019une solution politique, mais qu\u2019\u00e0 son avis la F\u00e9d\u00e9ration de Russie avait une plus grande responsabilit\u00e9 que la G\u00e9orgiedansl\u2019impossibilit\u00e9 pour les personnes d\u2019origine g\u00e9orgiennede rentrer en Oss\u00e9tie du Sud.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lors de son audition, le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 avoir visit\u00e9 plusieurs autres villages de la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb adjacente \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud mais qu\u2019il ne se rappelait pas lesquels.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>26. T31, ancien membre de l\u2019Assembl\u00e9e parlementaire du Conseil de l\u2019Europe<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En qualit\u00e9 de co-rapporteur de la commission de suivi pour la Russie de l\u2019Assembl\u00e9e parlementaire, le t\u00e9moin a particip\u00e9 \u00e0 des missions d\u2019enqu\u00eate en G\u00e9orgie et en Russie juste apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s. Il s\u2019est rendu notamment en Oss\u00e9tie du Sud et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb adjacente \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud le 25 septembre 2008. Par ailleurs, il a pris part \u00e0 la r\u00e9daction des rapports suivants\u00a0: Les cons\u00e9quences de la guerre entre la G\u00e9orgie et la Russie (doc. 11724, octobre 2008)\u00a0; La mise en \u0153uvre de la R\u00e9solution 1633 (2008) sur les cons\u00e9quences de la guerre entre la G\u00e9orgie et la Russie (doc.\u00a011800, janvier\u00a02009)\u00a0; Suites donn\u00e9es par la G\u00e9orgie et la Russie \u00e0 la R\u00e9solution 1647 (2009) (doc. 11876, avril 2009).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il s\u2019\u00e9tait rendu \u00e0 Tbilissi, \u00e0 Tskhinvali et dans six ou sept villages d\u2019Oss\u00e9tie du Sud en septembre 2008. Selon lui, la situation en Oss\u00e9tie du Sud \u00e9tait terrible\u00a0: des maisons incendi\u00e9es, des personnes en \u00e9tat de choc, beaucoup de pillages et de prises d\u2019otages par des milices et des bandes sud-oss\u00e8tes. \u00c0 ses yeux, le fait que de nombreuses personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne aient \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9es d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et n\u2019aient pas \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9s \u00e0 y retourner relevait du nettoyage ethnique. Le t\u00e9moin a estim\u00e9 que s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas prouv\u00e9 que l\u2019arm\u00e9e russe e\u00fbt pris part au nettoyage ethnique, elle avait n\u00e9anmoins le devoir de l\u2019emp\u00eacher en tant que puissance occupante et elle avait manqu\u00e9 \u00e0 cette obligation. Le t\u00e9moin a \u00e9galement confirm\u00e9 que le parquet g\u00e9n\u00e9ral de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie l\u2019avait inform\u00e9 en mars 2009 que les crimes all\u00e9gu\u00e9s des forces ou civils russes contre des G\u00e9orgiens ne feraient pas l\u2019objet d\u2019enqu\u00eates. Enfin, il a indiqu\u00e9 que dans la zone en question il y avait eu des tensions d\u00e8s les ann\u00e9es 1990 et que la meilleure solution \u00e9tait une solution politique et globale, qui devait aussi prendre en compte les personnes d\u00e9plac\u00e9es dans les ann\u00e9es 1990. Il a toutefois pr\u00e9cis\u00e9 que toute solution devait reposer sur certains principes, tels que le principe de souverainet\u00e9, et qu\u2019il ne devait pas y avoir de conditions pr\u00e9alables aux n\u00e9gociations, comme la demande faite \u00e0 la G\u00e9orgie de renoncer \u00e0 l\u2019usage de la force contre l\u2019Oss\u00e9tie du Sud.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>27. T23, membre des forces arm\u00e9es russes, n\u00e9 en 1978<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que son unit\u00e9 compos\u00e9e de 520 soldats avait particip\u00e9 \u00e0 la phase active des combats, du 10 au 12 ao\u00fbt 2008. Du 12 au 22\u00a0ao\u00fbt, son unit\u00e9 aurait re\u00e7u l\u2019ordre de rechercher dans toute la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb s\u2019il restait des forces g\u00e9orgiennes et du mat\u00e9riel. Tous les jours \u00e0 6 ou 7 heures, les membres de son unit\u00e9 se seraient rendus dans un lieu diff\u00e9rent, et ils seraient rentr\u00e9s \u00e0 leur base militaire, proche de Tskhinvali, \u00e0 20 heures. Le 13\u00a0ao\u00fbt ils se seraient ainsi rendus \u00e0 Tkviavi et le 14 ao\u00fbt \u00e0 Tirdznisi. Lors de leurs visites ils auraient toujours \u00e9t\u00e9 bien accueillis par les rares civils encore pr\u00e9sents dans ces villages, auxquels ils auraient donn\u00e9 du pain qui avait \u00e9t\u00e9 cuit dans une boulangerie militaire de Tskhinvali. \u00c0 ces occasions, le t\u00e9moin n\u2019aurait jamais vu ni entendu parler de cas de pillages ou d\u2019incendies. Ils auraient certes vu quelques maisons incendi\u00e9es \u00e0 Tirdznisi, mais selon lui elles avaient br\u00fbl\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, peut-\u00eatre pendant la phase active des combats, et n\u2019\u00e9taient plus en feu. Invit\u00e9 \u00e0 commenter les all\u00e9gations selon lesquelles un habitant de Tirdznisi avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 dans ce village par des miliciens oss\u00e8tes le 14 ao\u00fbt, il a r\u00e9pondu que c\u2019\u00e9tait impossible parce qu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque ils contr\u00f4laient la zone et que leur mission avait justement consist\u00e9 \u00e0 emp\u00eacher pareils actes et \u00e0 prot\u00e9ger la population locale. Le t\u00e9moin serait rentr\u00e9 en F\u00e9d\u00e9ration de Russie le 26 ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lors de son audition, le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que les Tch\u00e9tch\u00e8nes membres de son unit\u00e9 portaient des brassards blancs sur leurs uniformes, plus pr\u00e9cis\u00e9ment au bras gauche, pour montrer qu\u2019ils faisaient partie des forces russes. Il a dit \u00e9galement que des milices sud-oss\u00e8tes avaient combattu aux c\u00f4t\u00e9s des forces russes \u00e0 Tskhinvali et aux alentours, mais qu\u2019elles n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9es dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Enfin, il a soulign\u00e9 que du 12 au 15 ao\u00fbt 2008 il avait re\u00e7u tous les jours des ordres visant \u00e0 pr\u00e9venir les pillages, incendies et autres crimes contre la population locale dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb et qu\u2019une copie de ces ordres pouvait toujours \u00eatre obtenue. Il a dit qu\u2019en cons\u00e9quence, s\u2019il avait vu ou entendu parler d\u2019un tel cas, il y aurait mis fin et aurait inflig\u00e9 des sanctions s\u00e9v\u00e8res aux coupables.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>28. T21, membre desforces arm\u00e9es russes, n\u00e9 en 1960<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a indiqu\u00e9 que, dans la nuit du 7 au 8 ao\u00fbt 2018, les forces g\u00e9orgiennes avaient attaqu\u00e9 Khetagurovo puis Tskhinvali. Le quartier g\u00e9n\u00e9ral des forces communes de maintien de la paix \u00e0 Tskhinvali aurait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises le 8 ao\u00fbt. Huit ou neuf membres de ces forces auraient alors \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s et beaucoup, dont le t\u00e9moin lui-m\u00eame, auraient \u00e9t\u00e9 bless\u00e9s. Le poste des forces de maintien de la paix \u00e0 Tamarasheni, au nord de Tskhinvali, aurait \u00e9galement \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 le 8 ao\u00fbt et aurait br\u00fbl\u00e9 compl\u00e8tement\u00a0; le personnel aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9 vers un poste de r\u00e9serve situ\u00e9 non loin de l\u00e0. Le poste des forces de maintien de la paix \u00e0 Kekhvi, dans la m\u00eame zone, aurait \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 parce qu\u2019il \u00e9tait sous le feu des forces russes au nord et des forces g\u00e9orgiennes au sud\u00a0: tous les autres postes des forces de maintien de la paix seraient rest\u00e9s op\u00e9rationnels. Peu apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s, les postes des forces de maintien de la paix situ\u00e9s sur la \u00ab\u00a0fronti\u00e8re\u00a0\u00bb entre l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb auraient \u00e9t\u00e9 renforc\u00e9s\u00a0; de nouveaux postes pour ces forces auraient \u00e9t\u00e9 mis en place dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Au total, environ 300 membres des forces de maintien de la paix auraient \u00e9t\u00e9 bas\u00e9s dans ces postes. Leur principale mission aurait \u00e9t\u00e9 d\u2019emp\u00eacher tout mouvement de troupes \u00e0 travers cette \u00ab\u00a0fronti\u00e8re\u00a0\u00bb et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb (ni les forces sud-oss\u00e8tes ni les forces g\u00e9orgiennes n\u2019auraient \u00e9t\u00e9 admises dans cette zone). De plus, 10\u00a0\u00e9quipes de sept ou huit membres des forces de maintien de la paix auraient assur\u00e9 des patrouilles dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Leur t\u00e2che aurait consist\u00e9 essentiellement \u00e0 garantir la s\u00e9curit\u00e9 de la population locale encore pr\u00e9sente. Toutefois, compte tenu de la superficie de la zone en question, ces \u00e9quipes n\u2019auraient pas \u00e9t\u00e9 en mesure d\u2019emp\u00eacher tout incident. La principale t\u00e2che du t\u00e9moin lui-m\u00eame aurait \u00e9t\u00e9 de veiller \u00e0 ce que l\u2019ensemble des troupes de maintien de la paix, celles qui patrouillaient et celles qui \u00e9taient bas\u00e9es dans les postes, disposent de tout le n\u00e9cessaire pour faire leur travail. Le t\u00e9moin se serait ainsi d\u00e9plac\u00e9 dans toute la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Au cours de ses missions, il n\u2019aurait observ\u00e9 aucun cas de pillage mais aurait vu des maisons en feu. Les forces de maintien de la paix auraient de diverses fa\u00e7ons pr\u00eat\u00e9 leur assistance aux personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne qui \u00e9taient encore pr\u00e9sentes dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb\u00a0: en leur fournissant de l\u2019eau et de la nourriture, ainsi que du verre pour les fen\u00eatres\u00a0; en les aidant \u00e0 \u00e9teindre les feux\u00a0; en les aidant \u00e0 atteindre une zone contr\u00f4l\u00e9e par l\u2019\u00c9tat g\u00e9orgien. Le t\u00e9moin a d\u00e9crit comme suit l\u2019uniforme port\u00e9 par les membres des forces de maintien de la paix\u00a0: l\u2019inscription \u00ab\u00a0Peacekeeping Forces\u00a0\u00bb et le groupe sanguin auraient figur\u00e9 au\u2011dessus de la poche gauche\u00a0; l\u2019inscription \u00ab\u00a0Peacekeeping Forces\u00a0\u00bb aurait figur\u00e9 sur la manche gauche\u00a0; le casque, de couleur verte, aurait comport\u00e9 une bande bleue et l\u2019inscription \u00ab\u00a0MC\u00a0\u00bb en jaune. Le t\u00e9moin a \u00e9galement soulign\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises qu\u2019il fallait distinguer les forces de maintien de la paix des forces arm\u00e9es russes r\u00e9guli\u00e8res.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>29. T22, membre des forces arm\u00e9es russes, n\u00e9 en 1972[249]<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que son r\u00e9giment, compos\u00e9 de 800 soldats (deux bataillons), avait \u00e9t\u00e9 stationn\u00e9 \u00e0 Gori pendant la p\u00e9riode du 13 au 17 ao\u00fbt 2008, et que son r\u00f4le principal avait \u00e9t\u00e9 de pr\u00e9venir les pillages et les incendies. Il a dit que des maraudeurs appartenant aux deux communaut\u00e9s ethniques avaient tent\u00e9 d\u2019entrer dans Gori mais qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s et livr\u00e9s aux autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes (les individus d\u2019origine g\u00e9orgienne) ou sud\u2011oss\u00e8tes (les individus d\u2019origine oss\u00e8te). Il a indiqu\u00e9 que, le 17 ao\u00fbt, l\u2019un des bataillons avait \u00e9t\u00e9 post\u00e9 sur le front afin d\u2019emp\u00eacher l\u2019incursion des forces g\u00e9orgiennes (notamment l\u2019unit\u00e9 qui \u00e9tait revenue d\u2019une mission en Irak) dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Il a ajout\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait pas dispos\u00e9 de suffisamment d\u2019hommes pour prot\u00e9ger les nombreux villages de la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Il a pr\u00e9cis\u00e9 qu\u2019il n\u2019aurait pas pu obtenir de renforts car toutes les forces russes pr\u00e9sentes dans la zone de conflit \u00e9taient prises par d\u2019autres missions. Le 22 ao\u00fbt 2008, l\u2019ensemble du r\u00e9giment se serait d\u00e9plac\u00e9 vers la \u00ab\u00a0fronti\u00e8re\u00a0\u00bb entre la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb et l\u2019Oss\u00e9tie du Sud (\u00e0 proximit\u00e9 des villages de Ditsi et de Kordi). Le r\u00e9giment serait rentr\u00e9 en F\u00e9d\u00e9ration de Russie le 26 ao\u00fbt 2008.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Invit\u00e9 \u00e0 commenter les informations faisant \u00e9tat d\u2019un nettoyage ethnique dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, il a r\u00e9pondu qu\u2019il n\u2019y avait pas eu de nettoyage ethnique dans le secteur plac\u00e9 sous sa responsabilit\u00e9 (c\u2019est-\u00e0-dire la ville de Gori). Il a indiqu\u00e9 ne pas pouvoir garantir cela pour d\u2019autres secteurs mais a estim\u00e9 que de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale les forces russes avaient fait tout leur possible pour emp\u00eacher la commission de crimes contre la population locale.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>30. T20, officier russe, n\u00e9 en 1959[250]<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a indiqu\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s la cessation des hostilit\u00e9s, le 12 ao\u00fbt 2008, les forces de maintien de la paix n\u2019\u00e9taient plus responsables de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud mais uniquement de la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb adjacente \u00e0 cette r\u00e9gion. Il a ajout\u00e9 que c\u2019\u00e9taient les forces arm\u00e9es russes r\u00e9guli\u00e8resqui avaient \u00e9t\u00e9 responsables du maintien de l\u2019ordre public dans les villages g\u00e9orgiens d\u2019Oss\u00e9tie du Sud apr\u00e8s le 12 ao\u00fbt 2008. Au total, il y aurait eu environ 460 \u00e0 480 membres des forces de maintien de la paix dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Environ 380 d\u2019entre eux auraient \u00e9t\u00e9 bas\u00e9s dans les postes des forces de maintien de la paix situ\u00e9s sur la \u00ab\u00a0fronti\u00e8re\u00a0\u00bb entre l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, et dans toute cette zone. Leur principale t\u00e2che aurait consist\u00e9 \u00e0 emp\u00eacher aussi bien les forces sud-oss\u00e8tes que les forces g\u00e9orgiennes de p\u00e9n\u00e9trer dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb. Les autres membres des forces de maintien de la paix auraient \u00e9t\u00e9 r\u00e9partis entre une dizaine d\u2019\u00e9quipes de patrouille et deux ou trois \u00e9quipes techniques. La mission premi\u00e8re des \u00e9quipes de patrouilleaurait \u00e9t\u00e9 de garantir la s\u00e9curit\u00e9 de la population locale encore pr\u00e9sente. Ces \u00e9quipes auraient patrouill\u00e9 dans des secteurs distincts chaque jour, en fonction de la situation g\u00e9n\u00e9rale et des diff\u00e9rentes plaintes \u2013 elles auraient r\u00e9agi \u00e0 chaque plainte dans un d\u00e9lai d\u2019une demi-heure. Les forces de maintien de la paix auraient appr\u00e9hend\u00e9 plus de 140 maraudeurs dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb et les auraient livr\u00e9s aux autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes (les individus d\u2019origine g\u00e9orgienne) ou sud-oss\u00e8tes (les individus d\u2019origine oss\u00e8te). La zone plac\u00e9e sous la responsabilit\u00e9 des forces de maintien de la paix aurait \u00e9t\u00e9 vaste et aurait compris environ 200 hameaux, de sorte qu\u2019il aurait \u00e9t\u00e9 tout simplement impossible de pr\u00e9venir tous les pillages et incendies. Ces forces auraient cependant fait tout leur possible pour prot\u00e9ger la population locale, m\u00eame au p\u00e9ril de leur vie. Ainsi, le 3 octobre, dans le village de Ditsi, dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, un membre des forces de maintien de la paix aurait p\u00e9ri en tentant d\u2019emp\u00eacher le vol d\u2019une voiture sous laquelle une bombeavait \u00e9t\u00e9 dissimul\u00e9e. Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas possible de confier \u00e0 d\u2019autres troupes russes des t\u00e2ches de maintien de la paix du fait qu\u2019elles \u00e9taient prises par d\u2019autres t\u00e2ches militaires et qu\u2019en tout \u00e9tat de cause elles auraient eu besoin d\u2019un entra\u00eenement sp\u00e9cial qui aurait pris des mois. Il a indiqu\u00e9 que si les forces arm\u00e9es russes r\u00e9guli\u00e8res avaient quelquefois agi pour prot\u00e9ger la population locale lorsqu\u2019elles tombaient sur des maraudeurs, cela n\u2019avait pas constitu\u00e9 leur principale mission, et qu\u2019elles ne patrouillaient pas dans les villages. Quant aux \u00e9quipes techniques des forces de maintien de la paix, elles se seraient occup\u00e9es des munitions non explos\u00e9es. Le t\u00e9moin a reconnu que des sous-munitions avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvertes dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb, mais il n\u2019a pas pu dire de quelle partie elles venaient. Il a pr\u00e9cis\u00e9 que le mandat des forces de maintien de la paix avait pris fin le 8 octobre 2008.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Invit\u00e9 \u00e0 commenter le rapport Up in Flames: Humanitarian Law Violations and Civilian Victims in the Conflict over South Ossetia, publi\u00e9 par Human Rights Watch en 2009, qui exposait que, le 12 ao\u00fbt 2008, les enqu\u00eateurs de l\u2019ONG avaient vu des milices sud-oss\u00e8tes piller et incendier des villages g\u00e9orgiens d\u2019Oss\u00e9tie du Sud en pr\u00e9sence des forces arm\u00e9es russes (p. 132 du rapport), le t\u00e9moin a r\u00e9pondu que l\u2019ONG n\u2019avait pas pu se trouver l\u00e0 \u00e0 la date en question.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 \u00e0 livrer ses remarques sur le passage du m\u00eame rapport (p.\u00a0124) qui indiquait que, le 13 ao\u00fbt 2008, les forces russes avaient install\u00e9 des postes de contr\u00f4le aux deux extr\u00e9mit\u00e9s d\u2019une route reliant la ville de Java et Tskhinvali, r\u00e9duisant ainsi sensiblement les pillages et les incendies dans les villages g\u00e9orgiens situ\u00e9s le long de cette route (Tamarasheni, Zemo Achabeti, Kvemo Achabeti, Kurta et Kekhvi), mais qu\u2019environ une semaine plus tard, sans explication, elles avaient enlev\u00e9 les postes de contr\u00f4le et que les pillages et destructions avaient recommenc\u00e9. Le t\u00e9moin a r\u00e9pondu que les forces russes s\u2019\u00e9taient progressivement retir\u00e9es de la zone de conflit en application de l\u2019accord de cessez\u2011le-feu. Il a \u00e9galement redit que les membres de Human Rights Watch n\u2019avaient pas pu se trouver l\u00e0 aux dates en question.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Invit\u00e9 \u00e0 commenter le rapport Human Rights in the War-Affected Areas Following the Conflict in Georgia, publi\u00e9 par l\u2019OSCE en novembre 2008, ainsi que le rapport de la mission d\u2019enqu\u00eate internationale ind\u00e9pendante sur le conflit en G\u00e9orgie (soutenue par l\u2019Union europ\u00e9enne), publi\u00e9 en septembre 2009, faisant \u00e9tat de l\u2019existence de nombreuses preuves d\u2019actes syst\u00e9matiques de pillages et d\u2019incendies de villages habit\u00e9s par des G\u00e9orgiens en Oss\u00e9tie du Sud et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb adjacente \u00e0 l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que ces organisations ne s\u2019\u00e9taient rendues en Oss\u00e9tie du Sud et dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb qu\u2019apr\u00e8s le retrait des forces russes (c\u2019est-\u00e0-dire apr\u00e8s le 8 octobre). Il a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 qu\u2019il n\u2019y avait pas eu de campagne syst\u00e9matiquede pillages et d\u2019incendies, mais uniquement des cas individuels qu\u2019ils avaient trait\u00e9s de leur mieux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Enfin, interrog\u00e9 sur la participation de Cosaques au conflit en G\u00e9orgie, il a dit qu\u2019il n\u2019avait jamais vu de Cosaques l\u00e0-bas. \u00c0 ses yeux, tout le r\u00e9cit concernant la pr\u00e9sence de Cosaques lors du conflit \u00e9tait une fable.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>31. T26, Oss\u00e8te dont la maison aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite par des inconnus pendant les hostilit\u00e9s ou juste apr\u00e8s leur cessation, n\u00e9e en 1956<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019elle avait v\u00e9cu avec son \u00e9poux dans le village de Ksuisi, en Oss\u00e9tie du Sud, de 1976 \u00e0 1991. En 1991, son mari aurait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 et tous les habitants d\u2019origine oss\u00e8te auraient \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9s du village. De 1991 \u00e0 2008, une famille d\u2019origine g\u00e9orgienne aurait habit\u00e9 dans leur maison de Ksuisi. En 2008, des inconnus auraient r\u00e9duit la maison en cendres. Le t\u00e9moin a ajout\u00e9 qu\u2019on ne lui avait pas encore remis la d\u00e9pouille de son mari.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>32. T27, Oss\u00e8te dont la maison aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite par des inconnus pendant les hostilit\u00e9s ou juste apr\u00e8s leur cessation, n\u00e9 en 1965<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que son p\u00e8re avait v\u00e9cu dans le village de Disevi, en Oss\u00e9tie du Sud, jusqu\u2019au 7 ao\u00fbt 2008. \u00c0 cette date, il aurait quitt\u00e9 le village avec tous les habitants d\u2019origine oss\u00e8te. Seules les personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne seraient rest\u00e9es \u00e0 Disevi. Dans la p\u00e9riode du 7 au 12 ao\u00fbt 2008, pratiquement toutes les maisons du village (environ 300 maisons), dont celle de son p\u00e8re, auraient \u00e9t\u00e9 d\u00e9truites par le feu. Le village n\u2019aurait pas encore \u00e9t\u00e9 reconstruit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Invit\u00e9 \u00e0 commenter les informations indiquant qu\u2019il ne restait \u00e0 Disevi que sept maisons, appartenant toutes \u00e0 des personnes d\u2019origine oss\u00e8te, et que Mme Nato Okropiridze avait \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9e vive dans l\u2019une de ces habitations, il a r\u00e9pondu que c\u2019\u00e9taient des mensonges.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>33. T32, American Association for the Advancement of Science[251]<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin \u00e9tait employ\u00e9e par l\u2019American Association for the Advancement of Science (AAAS), qui avait publi\u00e9 le rapport High\u2011Resolution Satellite Imagery and the Conflict in South Ossetia en octobre 2008. La Oak Foundation avait financ\u00e9 le projet correspondant. \u00c0 la demande d\u2019Amnesty International, le t\u00e9moin et son \u00e9quipe auraient proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 une \u00e9valuation des dommages survenus dans la r\u00e9gion de Tskhinvali lors du conflit d\u2019ao\u00fbt 2008. Aucun satellite commercial n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 disponible, de sorte que l\u2019AAAS n\u2019aurait pas pu commander de nouvelles images satellites couvrant la zone consid\u00e9r\u00e9e pour l\u2019ensemble de la dur\u00e9e du conflit, ce qui aurait contraint l\u2019\u00e9quipe \u00e0 s\u2019appuyer sur des images qui avaient \u00e9t\u00e9 command\u00e9es par d\u2019autres entit\u00e9s (comme le gouvernement des \u00c9tats-Unis). Le t\u00e9moin a expliqu\u00e9 que des images \u00e9taient disponibles pour les 10 et 19\u00a0ao\u00fbt 2008 et elle a assur\u00e9 que cela n\u2019avait pas eu d\u2019incidence sur le r\u00e9sultat des recherches car l\u2019\u00e9quipe avait achet\u00e9 des images brutes qu\u2019elle avait ensuite trait\u00e9es elle\u2011m\u00eame. Les satellites suivants auraient \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s\u00a0: Ikonos, exploit\u00e9 par GeoEye[252], pour le 10\u00a0ao\u00fbt\u00a0; WorldView, exploit\u00e9 par DigitalGlobe[253], et EROS-B, exploit\u00e9 par ImageSat[254], pour le 19 ao\u00fbt. L\u2019\u00e9quipe aurait \u00e9galement achet\u00e9 \u00e0 DigitalGlobe des \u00ab\u00a0images d\u2019avant\u00a0\u00bb correspondant \u00e0 juillet 2005 et \u00e0 juillet 2007 (prises par le satellite QuickBird). Toutes les images satellites utilis\u00e9es par l\u2019\u00e9quipe seraient des images de haute r\u00e9solution (la r\u00e9solution spatiale de toutes les images serait inf\u00e9rieure \u00e0 1 m). Le t\u00e9moin a expliqu\u00e9 que si un satellite offrait une r\u00e9solution de 40\u00a0cm, par exemple, il fallait qu\u2019un objet mesure 40 x 40 cm pour que le satellite puisse le voir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019image satellite figurant \u00e0 la page 28 du rapport serait probablement la plus int\u00e9ressante, dans la mesure o\u00f9 elle montrerait que Tskhinvali avait subi le plus de dommages avant la matin\u00e9e du 10 ao\u00fbt 2008, alors que les villages aux alentours avaient subi le plus de dommages entre la matin\u00e9e du 10 ao\u00fbt et la matin\u00e9e du 19 ao\u00fbt. Il serait toutefois impossible de d\u00e9terminer les dates pr\u00e9cises de la survenue des dommages, en l\u2019absence d\u2019images satellites disponibles pour d\u2019autres dates. Le rapport montrerait \u00e9galement que la plupart des dommages caus\u00e9s avant le 10 ao\u00fbt 2008 \u00e9taient dus \u00e0 des bombardements et \u00e0 des tirs d\u2019artillerie, alors que la plupart des dommages caus\u00e9s apr\u00e8s cette date \u00e9taient dus \u00e0 des incendies. Le t\u00e9moin a expliqu\u00e9 qu\u2019une image satellite permettait de distinguer clairement un b\u00e2timent qui a \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9, et dont tous les murs ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits, d\u2019un b\u00e2timent qui a \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9\u00a0et qui en g\u00e9n\u00e9ral a gard\u00e9 ses murs. Concernant les b\u00e2timents touch\u00e9s par des tirs d\u2019artillerie et des bombardements, le t\u00e9moin a ajout\u00e9 qu\u2019en raison de la nature des images satellites (qui offrent g\u00e9n\u00e9ralement un point de vue vertical), les dommages pr\u00e9sents sur les c\u00f4t\u00e9s d\u2019un b\u00e2timent n\u2019\u00e9taient pas forc\u00e9ment visibles.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a par ailleurs renvoy\u00e9 au tableau figurant \u00e0 la page 9 du rapport, qui montrait le nombre de b\u00e2timents endommag\u00e9s le 10 ao\u00fbt et le 19 ao\u00fbt respectivement, \u00e0 Tskhinvali et dans 23 villages des environs. Dans le village d\u2019Eredvi, par exemple, on aurait compt\u00e9 9b\u00e2timents endommag\u00e9s \u00e0 la premi\u00e8re date et 54 de plus (donc 63 au total) \u00e0 la deuxi\u00e8me date. Le t\u00e9moin a pris un autre exemple, celui du village de Karbi, o\u00f9 il n\u2019y aurait pas eu de b\u00e2timents endommag\u00e9s \u00e0 la premi\u00e8re date mais 4 \u00e0 la seconde date.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lors de son audition, le t\u00e9moin a confirm\u00e9 que ni elle ni ses collaborateurs n\u2019avaient de pass\u00e9 militaire mais elle a estim\u00e9 qu\u2019un analyste d\u2019images satellitesqualifi\u00e9n\u2019avait pas besoin de celapour pouvoir d\u00e9terminer si un b\u00e2timent avait \u00e9t\u00e9 endommag\u00e9. Lorsqu\u2019on lui a demand\u00e9 si l\u2019AAAS avait analys\u00e9 des images satellites pour un autre conflit, elle a mentionn\u00e9 la Syrie, l\u2019Irak, le Soudan et le Soudan du Sud. Enfin, elle a d\u00e9clar\u00e9 que l\u2019AAAS \u00e9tait une ONG et qu\u2019aucun de ses employ\u00e9s n\u2019\u00e9tait pay\u00e9 par l\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain. Elle a ajout\u00e9 que si le gouvernement am\u00e9ricain avait par le pass\u00e9 financ\u00e9 des projets g\u00e9r\u00e9s par l\u2019AAAS, le projet concernant l\u2019Oss\u00e9tie du Sud n\u2019\u00e9tait pas concern\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>34. T25, membre des autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud, n\u00e9 en 1976 (entendu au sujet de la d\u00e9tention de civils et du traitement dont ils ont fait l\u2019objet)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En tant que chef du centre de d\u00e9tention du \u00ab\u00a0minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud\u2011oss\u00e8te\u00a0\u00bb, le t\u00e9moin aurait \u00e9t\u00e9 responsable de tous les civils g\u00e9orgiens d\u00e9tenus en ce lieu en ao\u00fbt 2008. Le centre se serait trouv\u00e9 \u2013\u00a0\u00e0 l\u2019\u00e9poque des faits et encore au moment de l\u2019audition\u00a0\u2013 au sous-sol du \u00ab\u00a0minist\u00e8re\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que des civils g\u00e9orgiens avaient \u00e9t\u00e9 plac\u00e9s en ce lieu \u00e0 la demande du \u00ab\u00a0ministre de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te\u00a0\u00bb d\u2019alors \u2013\u00a0M. Mikhail Mindzayev\u00a0\u2013, pour leur propre s\u00e9curit\u00e9. Les premiers civils seraient arriv\u00e9s le 11 ou le 12 ao\u00fbt et les derniers auraient quitt\u00e9 le centre le 26 ao\u00fbt 2008. Les femmes auraient repr\u00e9sent\u00e9 moins d\u2019un tiers des d\u00e9tenus. Le t\u00e9moin a expos\u00e9 que le plus jeune \u00e9tait \u00e2g\u00e9 de 12 \u00e0 14 ans, qu\u2019il \u00e9tait avec son p\u00e8re et que, comme il \u00e9tait effray\u00e9, lui-m\u00eame et d\u2019autres personnes avaient fait tout leur possible pour le calmer. Le t\u00e9moin a ni\u00e9 qu\u2019une d\u00e9tenue e\u00fbt re\u00e7u l\u2019ordre de nettoyer son bureau au \u00ab\u00a0minist\u00e8re\u00a0\u00bb, qu\u2019une autre d\u00e9tenue, d\u00e9nomm\u00e9e Shorena, e\u00fbt \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e au centre, et il a d\u00e9menti avoir donn\u00e9 un coup de pied dans le nez de T10[255]. Concernant le r\u00f4le jou\u00e9 par les forces russes, il a d\u00e9clar\u00e9 que celles-ci n\u2019\u00e9taient jamais entr\u00e9es dans le centre de d\u00e9tention. Des militaires russes auraient certes interrog\u00e9 des d\u00e9tenus dans le b\u00e2timent du \u00ab\u00a0minist\u00e8re\u00a0\u00bb, mais ces interrogatoires ne se seraient pas d\u00e9roul\u00e9s dans le centre proprement dit. Les forces russes auraient par ailleurs fourni de l\u2019eau et de la nourriture (par exemple de la viande en conserve, de la bouillie et de la soupe), mais les livraisons auraient eu lieu en dehors du b\u00e2timent. Le t\u00e9moin a reconnu que le \u00ab\u00a0procureur d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb avait ordonn\u00e9 le nettoyage des rues de Tskhinvali par les d\u00e9tenus g\u00e9orgiens. Il a toutefois ajout\u00e9 qu\u2019il n\u2019y avait pas eu besoin de forcer quiconque \u00e0 le faire. Le centre de d\u00e9tention aurait \u00e9t\u00e9 tellement surpeupl\u00e9 qu\u2019il y aurait toujours eu 10 \u00e0 20 volontaires. Pour ce qui est des conditions de d\u00e9tention, il a confirm\u00e9 que le centre n\u2019\u00e9tait pas con\u00e7u pour accueillir autant de personnes. Les lieux auraient comport\u00e9 sept cellules de tailles diff\u00e9rentes, deux toilettes et quelques parties communes pour plus de 160 d\u00e9tenus, mais des lits uniquement pour environ la moiti\u00e9 d\u2019entre eux. Toutefois, il n\u2019y aurait tout simplement pas eu de meilleur endroit pour accueillir ces personnes (il a pr\u00e9cis\u00e9 que, par exemple, la prison avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite et que les \u00e9coles \u00e9taient difficiles \u00e0 surveiller).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lors de son audition, le t\u00e9moin a confirm\u00e9 que les d\u00e9tenus \u00e9taient surveill\u00e9s en permanence et qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas autoris\u00e9s \u00e0 quitter le centre de d\u00e9tention, mais il a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 qu\u2019il s\u2019agissait de les prot\u00e9ger contre les Oss\u00e8tes. Il a ajout\u00e9 que les G\u00e9orgiens qui \u00e9taient rest\u00e9s dans le secteur de Tskhinvali n\u2019avaient pas eu d\u2019autre choix que de venir au centre de d\u00e9tention en attendant un transfert vers une zone contr\u00f4l\u00e9e par l\u2019\u00c9tat g\u00e9orgien. Le t\u00e9moin a \u00e9galement dit que les d\u00e9tenus avaient \u00e9t\u00e9 inform\u00e9s de la raison pour laquelle ils \u00e9taient captifs. Concernant les uniformes, les gardiens du centre de d\u00e9tention auraient port\u00e9 divers types de tenues de camouflage, toujours avec des brassards blancs qui permettaient de les distinguer des membres des forces russes. \u00c0 toute heure, il y aurait eu seulement trois gardiens au centre de d\u00e9tention, mais celui-ci se serait trouv\u00e9 dans le b\u00e2timent du \u00ab\u00a0minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur\u00a0\u00bb, o\u00f9 de nombreuses autres personnes auraient travaill\u00e9. En tout, un m\u00e9decin, trois infirmi\u00e8res, huit gardiens et dix autres fonctionnaires auraient \u00e9t\u00e9 employ\u00e9s au centre de d\u00e9tention \u00e0 l\u2019\u00e9poque consid\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>35. T33, ancien membre des forces arm\u00e9es britanniques, ancien chef adjoint de la MONUG[256] et ancien attach\u00e9 de d\u00e9fense du Royaume-Uni en Russie et dans le Caucase du Sud<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin \u00e9tait l\u2019un des experts militaires de la mission d\u2019enqu\u00eate internationale ind\u00e9pendante sur le conflit en G\u00e9orgiequi avait \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie par l\u2019Union europ\u00e9enne en d\u00e9cembre 2008 et qui a rendu son rapport en septembre 2009.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que, contrairement \u00e0 la position g\u00e9ographique de l\u2019Abkhazie, celle de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud \u00e9tait telle que ce territoire ne pouvait pas survivre seul. Apr\u00e8s le conflit de 1991\u20131992, l\u2019Oss\u00e9tie du Sud n\u2019aurait surv\u00e9cu que gr\u00e2ce au march\u00e9 d\u2019Ergneti. Toutefois, avec la fermeture de ce march\u00e9 par le gouvernement g\u00e9orgien en 2005, l\u2019Oss\u00e9tie du Sud n\u2019aurait pas eu d\u2019autre choix que de s\u2019en remettre presque totalement \u00e0 la F\u00e9d\u00e9ration de Russie pour \u00eatre soutenue \u00e9conomiquement, ce qui aurait abouti \u00e0 un contr\u00f4le effectif de la Russie sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud. Bien avant le conflit de 2008, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie aurait \u00e9quip\u00e9 et entra\u00een\u00e9 les forces sud-oss\u00e8tes (et abkhazes) pour leur permettre de d\u00e9fendre ce qu\u2019elles consid\u00e9raient comme leur territoire en cas d\u2019attaque g\u00e9orgienne. Au d\u00e9but du conflit de 2008 il y aurait eu peu de soldats russes dans la zone de conflit, mais leur nombre aurait augment\u00e9 pendant les hostilit\u00e9s. Le t\u00e9moin n\u2019\u00e9tait pas en mesure de pr\u00e9ciser ce nombre mais il estimait tr\u00e8s exag\u00e9r\u00e9celui qui \u00e9tait indiqu\u00e9 dans le rapport de la mission (c\u2019est-\u00e0-dire 25\u00a0000 \u00e0 30\u00a0000 personnes). Il a expliqu\u00e9 que si des experts (dont il avait fait partie) avaient fourni leurs observations, c\u2019\u00e9tait une \u00ab\u00a0\u00e9quipe de base\u00a0\u00bb qui avait \u00e9tabli le rapport, et qu\u2019en cons\u00e9quence il ne souscrivait pas forc\u00e9ment \u00e0 chaque conclusion pr\u00e9sent\u00e9e dans celui-ci. Il a indiqu\u00e9 qu\u2019en tout \u00e9tat de cause, eu \u00e9gard \u00e0 l\u2019importance num\u00e9rique des forces ennemies et au fait que la brigade la mieux entra\u00een\u00e9e venait \u00e0 peine de rentrer d\u2019une mission en Irak, les forces arm\u00e9es g\u00e9orgiennes n\u2019\u00e9taient pas en \u00e9tat de contre-attaquer efficacement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que les forces russes n\u2019avaient pas exerc\u00e9 de contr\u00f4le effectif sur les forces locales en Oss\u00e9tie du Sud et en Abkhazie (elles n\u2019auraient donc pas laiss\u00e9 les forces abkhazes p\u00e9n\u00e9trer dans la \u00ab\u00a0zone tampon\u00a0\u00bb et la vall\u00e9e de la Kodori). Il a expos\u00e9 que les forces russes avaient leurs propres objectifs, qu\u2019elles n\u2019avaient pas cherch\u00e9 \u00e0 laisser \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, pour contr\u00f4ler les forces locales, des troupes dont elles avaient besoin sur le front, et qu\u2019\u00e0 son avis elles ne se pr\u00e9occupaient pas vraiment de ce qui se passait derri\u00e8re elles. Il souscrivait donc \u00e0 la conclusion de la mission selon laquelle les autorit\u00e9s russes et les autorit\u00e9s sud-oss\u00e8tes avaient largement failli \u00e0 prendre des mesures de maintien de l\u2019ordre public et \u00e0 assurer la protection de la population civile comme l\u2019exigeaient le droit international humanitaire et les droits de l\u2019homme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Concernant l\u2019emploi all\u00e9gu\u00e9 de sous-munitions par les forces russes, le t\u00e9moin a indiqu\u00e9 n\u2019avoir pas vu de preuves scientifiques \u00e0 ce sujet mais il a ajout\u00e9 que les forces russes disposaientde telles munitions. Il a soulign\u00e9 que la prudence s\u2019imposait en la mati\u00e8re, d\u00e8s lors selon lui qu\u2019il existait divers types de sous-munitions et que l\u2019on pouvait les m\u00e9langer avec d\u2019autres munitions pour atteindre un objectif tactique pr\u00e9cis. Il a signal\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard que ni la G\u00e9orgie ni la Russie n\u2019\u00e9taient parties \u00e0 la Convention sur les armes \u00e0 sous-munitions[257].<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Enfin, le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il ne s\u2019\u00e9tait pas occup\u00e9 des all\u00e9gations relatives \u00e0 des incendies et pillages de maisons et \u00e0 des mauvais traitements inflig\u00e9s \u00e0 des civils et \u00e0 des prisonniers de guerre, mais qu\u2019il ne serait pas surpris que ces faits se soient r\u00e9ellement produits compte tenu du caract\u00e8re indisciplin\u00e9 des forces locales, que la F\u00e9d\u00e9ration de Russie ne contr\u00f4lait pas, et de leur soif de vengeance.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>D. Sur la libert\u00e9 de circulation des personnes d\u00e9plac\u00e9es<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>36. T24, membre des autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin fut \u00ab\u00a0ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb de 1998 \u00e0 2012. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019audition, il \u00e9tait membre de la d\u00e9l\u00e9gation des autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud aux discussions internationales de Gen\u00e8ve.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a expos\u00e9 que l\u2019Oss\u00e9tie du Sud \u00e9tait ind\u00e9pendante depuis le 20\u00a0septembre 1990, que ce statut avait \u00e9t\u00e9 reconnu par un certain nombre d\u2019\u00c9tats et, surtout, par son propre peuple. Il a d\u00e9clar\u00e9 que si l\u2019Oss\u00e9tie du Sud avait assur\u00e9ment des relations tr\u00e8s amicales avec la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, elle n\u2019\u00e9tait pas sous le contr\u00f4le de celle-ci. Jusqu\u2019au conflit de 1991\u20111992, tous les villages d\u2019Oss\u00e9tie du Sud auraient \u00e9t\u00e9 mixtes\u00a0; pendant ce conflit, l\u2019\u00c9tat g\u00e9orgien aurait pris le contr\u00f4le de nombreux villages situ\u00e9s aux alentours de Tskhinvali et y aurait proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 un nettoyage ethnique. Le t\u00e9moin a ajout\u00e9 que le nombre d\u2019attaques terroristes survenues en Oss\u00e9tie du Sud, orchestr\u00e9es selon lui par la G\u00e9orgie, avait augment\u00e9 apr\u00e8s l\u2019\u00e9lection de M. Saakashvili \u00e0 la pr\u00e9sidence de la G\u00e9orgie en 2004. Lors du conflit de 2008, de nombreuses personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne auraient fui l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et nombre de maisons \u2013\u00a0d\u2019habitants oss\u00e8tes comme g\u00e9orgiens\u00a0\u2013 auraient \u00e9t\u00e9 ravag\u00e9es. Le t\u00e9moin a toutefois soutenu qu\u2019il n\u2019y avait jamais eu de politique officielle de nettoyage ethnique \u00e0 l\u2019encontre des G\u00e9orgiens d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0; de nombreuses personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne vivraient en fait toujours en Oss\u00e9tie du Sud. Ainsi, dans le district de Leningori[258], dans 6 \u00e9coles secondaires sur 11 (117 \u00e9l\u00e8ves au total), le g\u00e9orgien aurait \u00e9t\u00e9 la langue d\u2019enseignement \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e scolaire 2015-2016. Le t\u00e9moin a indiqu\u00e9 qu\u2019il savait que des responsables sud-oss\u00e8tes avaient fait des d\u00e9clarations hostiles juste apr\u00e8s le conflit (consistant \u00e0 dire notamment que l\u2019on ne laisserait pas les personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne regagner leurs foyers), mais il a estim\u00e9 qu\u2019il s\u2019agissait simplement d\u2019acc\u00e8s de sentimentalisme et d\u2019euphorie. Concernant les informations relatives \u00e0 un nettoyage ethnique commis par les forces sud-oss\u00e8tes \u00e0 l\u2019encontre des G\u00e9orgiens, il a d\u00e9clar\u00e9 que les organisations occidentales avaient toujours port\u00e9 un regard partial sur l\u2019Oss\u00e9tie du Sud. Il a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 qu\u2019il s\u2019\u00e9tait bien s\u00fbr produit des incidents contre des personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne, mais qu\u2019il n\u2019y avait jamais eu de politique officielle de nettoyage ethnique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il a expliqu\u00e9 que du c\u00f4t\u00e9 sud-oss\u00e8te les forces suivantes avaient particip\u00e9 au conflit\u00a0de 2008\u00a0: les forces arm\u00e9esdu \u00ab\u00a0minist\u00e8re de la D\u00e9fense d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb, les forces de police (OMON)[259] du \u00ab\u00a0minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0d\u00e9fenseurs\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0defenders\u00a0\u00bb) ou milices constitu\u00e9es par la population en temps de guerre. Il a d\u00e9clar\u00e9 que ces forces, contrairement aux forces g\u00e9orgiennes qui avaient \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9es par les \u00c9tats-Unis et par l\u2019OTAN, n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 form\u00e9es par une puissance \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Concernant la question du retour, quelque 3\u00a0000 habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne auraient regagn\u00e9 le district de Leningori. Cela n\u2019aurait pas pos\u00e9 de probl\u00e8me parce qu\u2019il n\u2019y aurait pas eu d\u2019hostilit\u00e9s dans cette zone en 2008 et que, d\u2019apr\u00e8s le t\u00e9moin, aucune maison n\u2019y aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite. La situation des villages situ\u00e9s dans les environs de Tskhinvali serait totalement diff\u00e9rente. Les habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne de ces villages se seraient montr\u00e9s hostiles envers les personnes d\u2019origine oss\u00e8te bien des ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0 avant le conflit de 2008 (lorsque ces villages \u00e9taient sous le contr\u00f4le de l\u2019\u00c9tat g\u00e9orgien). Tskhinvali aurait \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9 depuis ces villages dans la nuit du 7 au 8 ao\u00fbt 2008. D\u2019intenses combats auraient eu lieu pendant le conflit, causant de multiples pertes humaines et destructions. Les autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud ne seraient donc pas en mesure de garantir un retour dans de bonnes conditions de s\u00e9curit\u00e9, \u00e0 moins qu\u2019une solution globale \u00e0 la question des personnes d\u00e9plac\u00e9es, parmi lesquelles plus de 100 000 habitants d\u2019origine oss\u00e8te ayant fui leurs foyers dans les ann\u00e9es 90, ne soit trouv\u00e9e. Les autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes auraient jusque-l\u00e0 refus\u00e9 de s\u2019engager dans des n\u00e9gociations sur ce point avec les autorit\u00e9s sud\u2011oss\u00e8tes. Les habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne auraient quitt\u00e9 ces villages en ao\u00fbt 2008, soit de leur plein gr\u00e9 soit en suivant les consignes de l\u2019\u00c9tat g\u00e9orgien\u00a0; de plus, tous les hommes de ces villages auraient \u00e9t\u00e9 arm\u00e9s par l\u2019\u00c9tat g\u00e9orgien.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que les habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne qui \u00e9taient retourn\u00e9s dans le district de Leningori et dans un petit nombre d\u2019autres villages (comme Sinaguri et Karzmani, dans l\u2019ouest de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud) avaient pu choisir entre l\u2019acquisition de la nationalit\u00e9 sud\u2011oss\u00e8te et la conservation de la nationalit\u00e9 g\u00e9orgienne (les ressortissants g\u00e9orgiens ne pouvant pas avoir de double nationalit\u00e9). Les personnes ayant d\u00e9cid\u00e9 de conserver la nationalit\u00e9 g\u00e9orgienne, qui auraient \u00e9t\u00e9 majoritaires, auraient obtenu des laissez-passer sp\u00e9ciaux leur permettant chaque jour d\u2019entrer en Oss\u00e9tie du Sud ou d\u2019en sortir (de 7 heures \u00e0 20 heures). Les ressortissants g\u00e9orgiens habitant dans le territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9ne pourraient pas entrer en Oss\u00e9tie du Sud\u00a0; les autorit\u00e9s sud-oss\u00e8tes insisteraient pour qu\u2019un \u00ab\u00a0trait\u00e9 bilat\u00e9ral\u00a0\u00bb soit d\u2019abord sign\u00e9 avec la G\u00e9orgie \u00e0 cet \u00e9gard, ce que la G\u00e9orgie refuserait, consid\u00e9rant l\u2019Oss\u00e9tie du Sud comme faisant partie int\u00e9grante de son territoire. N\u00e9anmoins, certaines entr\u00e9es seraient autoris\u00e9es \u00e0 titre exceptionnel pour les personnes qui se rendent \u00e0 des fun\u00e9railles ou \u00e0 des mariages, les mineurs qui vont chez leurs grands\u2011parents pendant les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9, les bergers qui reviennent des p\u00e2turages d\u2019\u00e9t\u00e9 ou encore les enseignants qui font la navette entre leur domicile et le district de Leningori.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a \u00e9galement indiqu\u00e9 que la double nationalit\u00e9 \u00e9tait accept\u00e9e pour les ressortissants russes et qu\u2019environ 90 % des Sud-Oss\u00e8tes \u00e9taient des citoyens russes. Concernant les langues officielles, il a pr\u00e9cis\u00e9 que si la langue oss\u00e8te et le russe \u00e9taient les seules langues officielles au niveau de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0\u00c9tat\u00a0\u00bb, le g\u00e9orgien \u00e9tait la langue officielle des villages ayant une population d\u2019origine g\u00e9orgienne.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Enfin, il a confirm\u00e9 que la \u00ab\u00a0fronti\u00e8re\u00a0\u00bb entre l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et le territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 renforc\u00e9e, quelquefois \u00e0 l\u2019aide de barbel\u00e9s, pour emp\u00eacher les attaques terroristes et les franchissements ill\u00e9gaux. Il a ajout\u00e9 que cette \u00ab\u00a0fronti\u00e8re\u00a0\u00bb \u00e9tait gard\u00e9e conjointement par le Service f\u00e9d\u00e9ral de s\u00e9curit\u00e9 de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et par les forces locales conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019\u00ab\u00a0accord entre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et la R\u00e9publique d\u2019Oss\u00e9tie du Sudsur les efforts communs dans la protection de la fronti\u00e8re \u00e9tatiquede la R\u00e9publique d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb, conclu le 30 avril 2009. Il a indiqu\u00e9 ne pas conna\u00eetre l\u2019importance num\u00e9rique des forces locales qui surveillent cette \u00ab\u00a0fronti\u00e8re\u00a0\u00bb conjointement avec les forces russes. Il a ajout\u00e9 qu\u2019un autre \u00ab\u00a0accord\u00a0\u00bb (l\u2019\u00ab\u00a0accord d\u2019alliance et d\u2019int\u00e9gration entre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et la R\u00e9publique d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb, conclu le 18 mars 2015) s\u2019appliquait \u00e0 la fronti\u00e8re entre l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>37. T19, membre des autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud, n\u00e9 en 1976[260]<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le t\u00e9moin a d\u00e9clar\u00e9 que les habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne du district de Leningori avaient le droit de retourner dans leurs foyers\u00a0; environ 3\u00a0000 d\u2019entre eux seraient effectivement rentr\u00e9s. Cependant, ils seraient encore consid\u00e9r\u00e9s comme des personnes d\u00e9plac\u00e9es par le gouvernement g\u00e9orgien et ils continueraient de b\u00e9n\u00e9ficier de l\u2019ensemble des aides sociales octroy\u00e9es \u00e0 ces personnes. Les habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne de ce district, ainsi que de plusieurs autres villages situ\u00e9s dans l\u2019ouest de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud (comme Sinaguri), auraient re\u00e7u des laissez-passer sp\u00e9ciaux leur permettant chaque jour d\u2019entrer en Oss\u00e9tie du Sud et d\u2019en sortir (de 7 heures \u00e0 20 heures).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La situation des quelque 20\u00a0000 personnes d\u2019origine g\u00e9orgienne ayant habit\u00e9 les villages proches de Tskhinvali jusqu\u2019au conflit de 2008 serait diff\u00e9rente. Ce secteur aurait un long pass\u00e9 de violences interethniques. Le meurtre de 33 personnes d\u2019origine oss\u00e8te par des habitants d\u2019origine g\u00e9orgienne des villages de Kekhvi et de Kurta, le 20 mai 1992, lorsque les villages \u00e9taient sous le contr\u00f4le de l\u2019\u00c9tat g\u00e9orgien, serait encoredans les m\u00e9moires. Leur retour ne serait donc pas seulement une question humanitaire, comme le pr\u00e9tendrait le gouvernement g\u00e9orgien, mais \u00e9galement une question d\u2019ordre politique. De plus, les autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud ne seraient tout simplement pas en mesure de garantir un retour dans de bonnes conditions de s\u00e9curit\u00e9, \u00e0 moins qu\u2019une solution globale ne soit trouv\u00e9e pour l\u2019ensemble des personnes d\u00e9plac\u00e9es, dont plus de 100 000 habitants d\u2019origine oss\u00e8te ayant fui leurs foyers dans les ann\u00e9es 1990. Le t\u00e9moin a pr\u00e9cis\u00e9 qu\u2019en tout \u00e9tat de cause pas un seul habitant d\u2019origine g\u00e9orgienne des villages proches de Tskhinvali n\u2019avait encore demand\u00e9 aux autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud la permission de retourner en Oss\u00e9tie du Sud. Il a toutefois admis qu\u2019il n\u2019existait aucune proc\u00e9dure de retour vers ces villages.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0fronti\u00e8re\u00a0\u00bb entre l\u2019Oss\u00e9tie du Sud et le territoire g\u00e9orgien incontest\u00e9 aurait \u00e9t\u00e9 renforc\u00e9e pour emp\u00eacher les attaques terroristes et les franchissements ill\u00e9gaux. Cette \u00ab\u00a0fronti\u00e8re\u00a0\u00bb serait gard\u00e9e conjointement par les forces russes (de la base militaire\u00a0no\u00a04) et les forces locales, comme le pr\u00e9voirait l\u2019\u00ab\u00a0accord entre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et la R\u00e9publique d\u2019Oss\u00e9tie du Sudsur les efforts communs dans la protection de la fronti\u00e8re \u00e9tatiquede la R\u00e9publique d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb, conclu le 30 avril 2009. Le t\u00e9moin a indiqu\u00e9 ne conna\u00eetre l\u2019importance num\u00e9rique ni des forces russes ni des forces locales en question, mais a d\u00e9clar\u00e9 que leur nombre \u00e9taitinsuffisant pour prot\u00e9ger la \u00ab\u00a0fronti\u00e8re\u00a0\u00bb. Il a expos\u00e9 qu\u2019en cas de franchissement ill\u00e9gal la sanction appliqu\u00e9e \u00e9tait d\u2019ordre administratif (amende et expulsion) et qu\u2019une sanction p\u00e9nale \u00e9tait inflig\u00e9e uniquement en cas de franchissements ill\u00e9gauxr\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Il a confirm\u00e9 que la l\u00e9gislation russe s\u2019appliquait dans ce domaine, comme dans beaucoup d\u2019autres, en vertu d\u2019une loi de 1992 sur le \u00ab\u00a0Conseil supr\u00eame de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb pr\u00e9voyant l\u2019application de la l\u00e9gislation russe en attendant l\u2019adoption d\u2019une l\u00e9gislation locale. Il a \u00e9galement indiqu\u00e9 que les autorit\u00e9s de facto d\u2019Oss\u00e9tie du Sud ne pouvaient pas assouplir le r\u00e9gime en place \u00e0 la fronti\u00e8re tant que la G\u00e9orgie ne se serait pas engag\u00e9e par undocumentjuridiquement contraignant \u00e0 renoncer \u00e0 l\u2019emploi de la force contre l\u2019Oss\u00e9tie du Sud. Il a estim\u00e9 que les d\u00e9clarations politiques des autorit\u00e9s g\u00e9orgiennes \u00e9taient insuffisantes en ce qu\u2019elles \u00e9taientnon contraignantes juridiquement et souvent suivies de propos belliqueux sur la n\u00e9cessit\u00e9 de veiller \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale de la G\u00e9orgie. Il a fait observer que M. Saakashvili, le pr\u00e9sident de la G\u00e9orgie, avait assur\u00e9 le 7 ao\u00fbt 2008 que l\u2019Oss\u00e9tie du Sud ne serait pas attaqu\u00e9e, et que celle-ci avait cependant \u00e9t\u00e9 attaqu\u00e9e le soir m\u00eame.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Enfin, le t\u00e9moin a soutenu que l\u2019Oss\u00e9tie du Sud \u00e9tait un \u00c9tat ind\u00e9pendant m\u00eame si elle avait conclu un certain nombre de \u00ab\u00a0trait\u00e9s bilat\u00e9raux\u00a0\u00bb avec la F\u00e9d\u00e9ration de Russie dans les domaines militaire, social et autres.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[1]Une description d\u00e9taill\u00e9e des faits figure sous chacun des aspects de la requ\u00eate que la Cour est amen\u00e9e \u00e0 \u00e9tudier.<br \/>\n[2]Le volume I et des extraits du volume II du rapport de la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE figurent en annexe \u00e0 la d\u00e9cision sur la recevabilit\u00e9.La totalit\u00e9 du rapport est disponible uniquement en anglais et peut \u00eatre consult\u00e9 sur Internet.<br \/>\n[3]Les termes \u00ab\u00a0Abkhazie\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u00bb se r\u00e9f\u00e8rent aux r\u00e9gions de la G\u00e9orgie qui se situent actuellement en dehors du contr\u00f4le de facto du gouvernement g\u00e9orgien.<br \/>\n[4]Le libell\u00e9 des dispositions pertinentes de chacun de ces instruments ou leur r\u00e9f\u00e9rence figurent ci-dessous sous chacun des aspects de la requ\u00eate que la Cour est amen\u00e9e \u00e0 \u00e9tudier.<br \/>\n[5]La F\u00e9d\u00e9ration de Russie l\u2019a ratifi\u00e9 le 27 novembre 1909.\u00a0La G\u00e9orgie n\u2019est pas partie \u00e0 ce trait\u00e9, mais les dispositions de celui-ci sont consid\u00e9r\u00e9es comme consacrant des r\u00e8gles de droit international coutumier (voir Cour internationale de justice, Cons\u00e9quences juridiques de l\u2019\u00e9dification d\u2019un mur dans le territoire palestinien occup\u00e9, avis consultatif, CIJ Recueil 2004, p.\u00a0172, \u00a7\u00a089)\u00a0\u00c0 ce titre, elles sont \u00e9galement contraignantes pour la G\u00e9orgie.<br \/>\n[6]Elle est entr\u00e9e en vigueur le 14 septembre 1993 en ce qui concerne la G\u00e9orgie et le 10\u00a0mai\u00a01954 en ce qui concerne la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<br \/>\n[7]Elle est entr\u00e9e en vigueur le 14 septembre 1993 en ce qui concerne la G\u00e9orgie et le 10\u00a0mai\u00a01954 en ce qui concerne la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<br \/>\n[8]Elle est entr\u00e9e en vigueur le 14 septembre 1993 en ce qui concerne la G\u00e9orgie et le 10\u00a0mai\u00a01954 en ce qui concerne la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<br \/>\n[9]Le Protocole additionnel est entr\u00e9 en vigueur le 14 septembre 1993 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la G\u00e9orgie et le 29\u00a0septembre 1989 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie.<br \/>\n[10]Dans sa d\u00e9cision sur la recevabilit\u00e9, la Cour a relev\u00e9 que \u00ab\u00a0la pr\u00e9sente requ\u00eate porte sur les \u00e9v\u00e8nements litigieux qui ont d\u00e9but\u00e9 en Oss\u00e9tie du Sud et en Abkhazie \u00e0 partir du 7 ao\u00fbt 2008\u00a0\u00bb.\u00a0S\u2019agissant en l\u2019esp\u00e8ce d\u2019une requ\u00eate contre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et non contre la G\u00e9orgie, on peut relever que le d\u00e9but des interventions des forces arm\u00e9es russes se situe au 8 ao\u00fbt 2008.<br \/>\n[11]20\u00a0000 d\u2019Oss\u00e9tie du Sud et 3 000 d\u2019Abkhazie.<br \/>\n[12]Certains de ces rapports figurent en annexe \u00e0 la d\u00e9cision sur la recevabilit\u00e9 dans cette affaire.<br \/>\n[13] Voir cependant la mise en garde (\u00ab disclaimer \u00bb) figurant dans ce rapport\u00a0(Vol.\u00a0I, p.\u00a07 version fran\u00e7aise, p.\u00a08 version anglaise (texte original)) :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0En r\u00e9sum\u00e9, il y a lieu de noter que les faits ainsi \u00e9tablis doivent passer pour suffisants dans le cadre d\u2019une enqu\u00eate, mais non \u00e0 d\u2019autres fins, notamment des proc\u00e9dures judiciaires telles que celles qui sont d\u00e9j\u00e0 pendantes devant des juridictions internationales ou toute autre proc\u00e9dure\u00a0\u00bb (\u201cIn summary, it should be noted that the factual basis thus established may be considered as adequate for the purpose of fact-finding, but not for any other purpose\u00a0This includes judicial proceedings such as the cases already pending before International Courts as well as any others.\u201d)<br \/>\n[14]Activit\u00e9s militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci (Nicaragua c.\u00a0Etats\u2011Unis d\u2019Am\u00e9rique), arr\u00eat, CIJ Recueil 1986, pp.\u00a062-63, \u00a7\u00a7 109-110.<br \/>\n[15]Application de la Convention pour la pr\u00e9vention et la r\u00e9pression du crime de g\u00e9nocide (Bosnie-Herz\u00e9govine c.\u00a0Serbie-et-Mont\u00e9n\u00e9gro), arr\u00eat, CIJ Recueil 2007, p.\u00a0205, \u00a7\u00a7\u00a0392\u2011393.<br \/>\n[16]Activit\u00e9s militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci (Nicaragua c.\u00a0Etats\u2011Unis d\u2019Am\u00e9rique), arr\u00eat, CIJ Recueil 1986, pp.\u00a064-65, \u00a7\u00a7\u00a0115-116.<br \/>\n[17]Voir \u00e9galement les arguments expos\u00e9s ci-dessus (paragraphes 78-79).<br \/>\n[18]Accord sign\u00e9 le 18 mars 2015.<br \/>\n[19]Voir \u00e9galement ci-dessus, paragraphes 32-33 et 108.<br \/>\n[20]Premi\u00e8re Convention de Gen\u00e8ve de 1949, article\u00a05\u00a0; deuxi\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve, article\u00a06\u00a0; troisi\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve, article\u00a05\u00a0; quatri\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve, article\u00a06\u00a0; Protocole additionnel\u00a0I de 1977, article\u00a03 (modifiant l\u2019article\u00a06 de la quatri\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve).<br \/>\n[21]Loizidou c.\u00a0Turquie [GC], no\u00a015318\/89, arr\u00eat du 18\u00a0d\u00e9cembre\u00a01996\u00a0; Chypre c.\u00a0Turquie [GC], n\u00b0\u00a025781\/94, arr\u00eat du 10\u00a0mai\u00a02001.\u00a0La question de la port\u00e9e de chacune de ces obligations soul\u00e8ve un probl\u00e8me diff\u00e9rent (voir Al Skeini et autres, \u00a7 168).<br \/>\n[22]Le taux de rat\u00e9s est le pourcentage de sous-munitions qui n\u2019ont pas explos\u00e9.<br \/>\n[23]Voir le r\u00e9sum\u00e9 de l\u2019audition de t\u00e9moins en annexe (T est l\u2019abr\u00e9viation de \u00ab\u00a0t\u00e9moin\u00a0\u00bb).<br \/>\n[24]Annexe 78 soumis par le gouvernement d\u00e9fendeur dans ses observations sur le fond.<br \/>\n[25] Voir, par exemple, E.\u00a0Benvenisti, The International Law of Occupation (Oxford, Oxford University Press, 2012), p.\u00a043, Y\u00a0Arai-Takahashi, The Law of Occupation: Continuity and Change of International Humanitarian Law, and its Interaction with International Human Rights Law (Leyde, Martinus Nijhoff Publishers, 2009), pp.\u00a05-8, Y.\u00a0Dinstein, The International Law of Belligerent Occupation (Cambridge, Cambridge University Press, 2009), pp.\u00a042-45, \u00a7\u00a7\u00a096-102, et A.\u00a0Roberts, \u00ab\u00a0Transformative Military Occupation: Applying the Laws of War and Human Rights\u00a0\u00bb, American Journal of International Law vol.\u00a0100 (2006), p.\u00a0580, pp.\u00a0585-586.<br \/>\n[26] La plupart des experts que le CICR a consult\u00e9s dans le cadre de son projet relatif \u00e0 l\u2019occupation et aux autres formes d\u2019administration d\u2019un territoire \u00e9tranger s\u2019accordaient \u00e0 dire qu\u2019une pr\u00e9sence militaire sur le terrain est n\u00e9cessaire pour \u00e9tablir qu\u2019il y a occupation \u2013 voir T.\u00a0Ferraro, Expert Meeting: Occupation and Other Forms of Administration of Foreign Territory (Gen\u00e8ve, CICR, 2012), pp\u00a010, 17 et 33, E.\u00a0Benvenisti, op\u00a0cit., pp.\u00a043 et suivantes, et V.\u00a0Koutroulis, Le d\u00e9but et la fin de l\u2019application du droit de l\u2019occupation (Paris, \u00e9ditions Pedone, 2010), pp\u00a035\u201141.<br \/>\n[27] T.\u00a0Ferraro, op\u00a0cit., pp.\u00a017 et 137, et Y\u00a0Dinstein, op\u00a0cit., p.\u00a044, \u00a7\u00a0100.<br \/>\n[28]Troisi\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve de 1949, article\u00a021.<br \/>\n[29]Quatri\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve de 1949, articles\u00a041, 42 et 78.<br \/>\n[30]Quatri\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve de 1949, article\u00a078.<br \/>\n[31]\u041c\u0438\u0440\u043e\u0442\u0432\u043e\u0440\u0447\u0435\u0441\u043a\u0438\u0435 \u0441\u0438\u043b\u044b \u2013 forces de maintien de la paix en russe.<br \/>\n[32]Voir la quatri\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve de 1949, article\u00a049 (territoire occup\u00e9), pour les conflits arm\u00e9s internationaux, et le Protocole additionnel II de 1977, article\u00a017, pour les conflits arm\u00e9s non internationaux.<br \/>\n[33]Quatri\u00e8me Convention de Gen\u00e8ve de 1949, article50.<br \/>\n[34] Voir l\u2019analyse pr\u00e9sent\u00e9e dans l\u2019\u00e9tude du CICR sur le droit international coutumier: J.\u2011M.\u00a0Henckaerts and L.\u00a0Doswald-Beck, \u00ab\u00a0Customary International Humanitarian Law\u00a0\u00bb, International Committee of the Red Cross, Cambridge, 2005, Rule 158.<br \/>\n[35] \u00c0 cet \u00e9gard, la Commission publique d\u2019examen de l\u2019incident maritime du 31\u00a0mai\u00a02010 (Commission Turkel) a estim\u00e9 que les crimes de guerre justifiaient une enqu\u00eate, tandis que les autres violations justifiaient une \u00ab\u00a0forme d\u2019examen quelconque\u00a0\u00bb (ibid., p\u00a099).<br \/>\n[36]Issa\u00efeva, Youssoupova et Baza\u00efeva c.\u00a0Russie, nos\u00a057947\/00, 57948\/00 et 57949\/00, arr\u00eat du 6 f\u00e9vrier 2005, \u00a7\u00a0208\u00a0et Al-Skeini et autres c.\u00a0Royaume-Uni, cit\u00e9 ci-dessus, \u00a7\u00a7\u00a0163 et\u00a0164 : \u00ab\u00a0La Cour a d\u00e9j\u00e0 jug\u00e9 que l\u2019obligation proc\u00e9durale d\u00e9coulant de l\u2019article 2 continue de s\u2019appliquer m\u00eame si les conditions de s\u00e9curit\u00e9 sont difficiles, y compris dans un contexte de conflit arm\u00e9\u00a0\u00bb.<br \/>\n[37] VoirAl-Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 168.<br \/>\n[38] Assembl\u00e9e parlementaire du Conseil de l\u2019Europe,\u00ab\u00a0La mise en \u0153uvre de la R\u00e9solution 1633 (2008) sur les cons\u00e9quences de la guerre entre la G\u00e9orgie et la Russie\u00a0\u00bb,Doc\u00a011800,26\u00a0janvier2009, \u00a7 50.<br \/>\n[39]Observations finales du Comit\u00e9 des droits de l\u2019homme sur le rapport de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, 24novembre2009, CCPR\/C\/RUS\/Q\/6, \u00a7 13.<br \/>\n[40]Human Rights Watch, Rapport Mondial 2011, p.460.<br \/>\n[41] Voir \u00e9galement \u00ab\u00a0Guidelines on investigating violations of international humanitarian law: law, policy and good practice\u00a0\u00bb,publi\u00e9 en 2019 par le Comit\u00e9 International de la Croix Rouge et l\u2019Acad\u00e9mie de droit international humanitaire et de droits humains.<br \/>\n[42] Voir, par exemple, John Dugard, \u00ab\u00a0The Human Rights Clauses in the United Nations Charter and South African Law\u00a0\u00bb (1980), 13 De Jure 297, pp. 297-298.<br \/>\n[43] Voir, par exemple, Maya Hertig Randall, \u00ab\u00a0The History of the Covenants: Looking Back Half a Century and Beyond\u00a0\u00bb, in\u00a0:Daniel Moeckli, Helen Keller et Corina Heri, The Human Rights Covenants at 50: Their Past, Present, and Future, Oxford University Press, 2018, pp. 10-14.<br \/>\n[44] Voir, par exemple, A.W. Brian Simpson,Human Rights and the End of Empire: Britain and the Genesis of the European Convention, Oxford University Press, 2004, pp. 686-687 et 690-705.<br \/>\n[45] \u00ab\u00a0Death of Mr. Claude Pilloud\u00a0\u00bb (1984), 24 International Review of the Red Cross 341, p.\u00a0342.<br \/>\n[46] Boyd van Dijk, \u00ab\u00a0Human Rights in War: On the Entangled Foundations of the 1949 Geneva Conventions\u00a0\u00bb (2018), 112 American Journal of International Law 553, p. 555.<br \/>\n[47] Claude Pilloud,\u00ab\u00a0La D\u00e9claration universelle des Droits de l\u2019homme et les Conventions internationales prot\u00e9geant les victimes de la guerre\u00a0\u00bb (1949), 31 Revue internationale de la Croix-Rouge et Bulletin international des Soci\u00e9t\u00e9s de la Croix-Rouge 252, p. 252.<br \/>\n[48] Boyd van Dijk, op. cit., p. 555.<br \/>\n[49] On observe une tendance comparable concernant le Pacte international relatif aux droits civils et politiques\u00a0; voir, \u00e0 ce sujet, la d\u00e9claration du Comit\u00e9 des droits de l\u2019homme des Nations Unies sur les d\u00e9rogations au Pacte dans le contexte de la pand\u00e9mie de COVID-19, 24 avril 2020.<br \/>\n[50] L\u2019esprit de la deuxi\u00e8me phrase de l\u2019article 29 \u00a7 2 a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 quelque peu n\u00e9glig\u00e9 dans la pr\u00e9sente esp\u00e8ce (voir le paragraphe 15 de l\u2019arr\u00eat et comparer avec Certains actifs iraniens (R\u00e9publique islamique d\u2019Iran c. \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique), exceptions pr\u00e9liminaires, arr\u00eat, CIJ Recueil 2019, pp. 46-50, \u00a7\u00a7 1-9 (opinion individuelle commune de MM. les juges Tomka et Crawford)).<br \/>\n[51] Bien \u00e9videmment, on pourrait \u00e9galement soutenir que la comp\u00e9tence inh\u00e9rente de la Cour est en principe aussi \u00e9tendue dans les affaires inter\u00e9tatiques que dans les autres affaires (paragraphe 18 de mon opinion en partie dissidente jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat T.K. et S.R. c.\u00a0Russie, nos\u00a028492\/15 et 49975\/15, 19 novembre2019 \u2013 affaire actuellement pendante devant la Grande Chambre).<br \/>\n[52] Helen Keller et Sebastian Bates, \u00ab\u00a0Article 18 ECHR in Historical Perspective and Contemporary Application\u00a0\u00bb (2019), 39 Human Rights Law Journal 2, 9.<br \/>\n[53] De plus, la deuxi\u00e8me phrase de l\u2019article 2 \u00a7 1 doit \u00e0 pr\u00e9sent \u00eatre lue en combinaison avec les Protocoles nos 6 et 13 \u00e0 la Convention (A.L. (X.W.) c. Russie, no\u00a044095\/14, \u00a7\u00a7\u00a063\u201166, 29\u00a0octobre 2015).<br \/>\n[54] Concernant la notion de \u00ab\u00a0sens \u00e9vident\u00a0\u00bb et une critique de celle-ci,voir Myres S.\u00a0McDougal et Richard N. Gardner, \u00ab\u00a0The Veto and the Charter: An Interpretation for Survival\u00a0\u00bb (1951), 60 Yale Law Journal 258, pp. 262-266.<br \/>\n[55] S\u2019il ressort de ma position sur la d\u00e9rogation lors d\u2019un conflit arm\u00e9 international (paragraphes 19-21 ci-dessous) que je ne tiens pas\u00e0 parvenir \u00e0 un avis d\u00e9finitif sur cette question, il demeure que les forces de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur n\u2019\u00e9taient pas engag\u00e9es dans une mission d\u2019arrestation ou de d\u00e9tention, et les hostilit\u00e9s, qui ne se sont pas d\u00e9roul\u00e9es sur le territoire russe, ne peuvent pas \u00eatre qualifi\u00e9es d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0\u00e9meute\u00a0\u00bb ou d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0insurrection\u00a0\u00bb. Le gouvernement d\u00e9fendeur a argu\u00e9 de la responsabilit\u00e9 internationale du gouvernement requ\u00e9rant \u00e0 raison de son comportement pr\u00e9tendument illicite \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019Oss\u00e9tie du Sud, mais une \u00ab\u00a0violence ill\u00e9gale\u00a0\u00bb de cette nature ne peut gu\u00e8re \u00eatre assimil\u00e9e \u00e0 celle qui pr\u00e9domine dans la jurisprudence de la Cour (voir, par exemple, Finogenov et autres c.\u00a0Russie, nos 18299\/03 et 27311\/03, \u00a7\u00a7 156-161 et 218, CEDH 2011 (extraits)).<br \/>\n[56] Severin Meier, \u00ab\u00a0Reconciling the Irreconcilable? \u2013 The Extraterritorial Application of the ECHR and Its Interaction with IHL\u00a0\u00bb (2019), 9 Goettingen Journal of International Law 395, pp. 405-406.<br \/>\n[57] Bart van der Sloot, \u00ab\u00a0Is All Fair in Love and War? An Analysis of the Case Law on Article 15 ECHR\u00a0\u00bb (2014), 53 Military Law and the Law of War Review 319, p. 334.<br \/>\n[58] Le fait que des documents plus r\u00e9cents pr\u00e9senteraient une utilit\u00e9 limit\u00e9e est mis en \u00e9vidence par l\u2019absence du terme \u00ab\u00a0guerre\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019article 4 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, l\u2019\u00e9quivalent de l\u2019article 15 de la Convention (voir, cependant, l\u2019examen du conflit arm\u00e9 que renferme l\u2019observation g\u00e9n\u00e9rale no 29 de 2001 du Comit\u00e9 des droits de l\u2019homme des Nations unies).<br \/>\n[59] L\u2019id\u00e9e que le r\u00f4le de la Cour peut encore \u00eatre \u00e9tendu \u00e0 l\u2019\u00e9gard des \u00c9tats consentants est illustr\u00e9 par l\u2019article 29 de la Convention sur les droits de l\u2019homme et la biom\u00e9decine (la \u00ab\u00a0Convention d\u2019Oviedo\u00a0\u00bb).<br \/>\n[60] Anna-Lena Svensson-McCarthy, The International Law of Human Rights and States of Exception: with Special Reference to the Travaux Pr\u00e9paratoires and Case-Law of the International Monitoring Organs (Martinus Nijhoff 1998), p. 630.<br \/>\n[61] Adil Ahmad Haque, \u00ab\u00a0Turkey, Aggression, and the Right to Life Under the ECHR\u00a0\u00bb (EJIL: Talk!, 21 octobre 2019) &lt;https:\/\/www.ejiltalk.org\/turkey-aggression-and-the-right-to-life-under-the-echr\/&gt; (consult\u00e9 le 26 ao\u00fbt 2020).<br \/>\n[62] Voir, par exemple, Corina Heri, \u00ab\u00a0Loyalty, Subsidiarity, and Article 18 ECHR: How the ECtHR Deals with Mala Fide Limitations of Rights\u00a0\u00bb (2020), 1 European Convention on Human Rights Law Review 25, pp. 45-46.<br \/>\n[63] Voir, par exemple, Daniel Bethlehem, \u00ab\u00a0When is an Act of War Lawful?\u00a0\u00bb, in\u00a0: Lawrence Early, Anna Austin, Clare Ovey et Olga Chernishova, The Right to Life Under Article 2 of the European Convention on Human Rights: Twenty Years of Legal Developments Since McCann v. the United Kingdom: In Honour of Michael O\u2019Boyle (Wolf Legal Publishers 2016), p. 237.<br \/>\n[64] Ryan Goodman, Christof Heyns et Yuval Shany, \u00ab\u00a0Human Rights, Deprivation of Life and National Security: Q&amp;A with Christof Heyns and Yuval Shany on General Comment 36\u00a0\u00bb (Just Security, 4 f\u00e9vrier 2019) &lt;https:\/\/www.justsecurity.org\/62467\/human-life-national-security-qa-christof-heyns-yuval-shany-general-comment-36\/&gt; (consult\u00e9 le 26\u00a0ao\u00fbt 2020).<br \/>\n[65] L\u2019id\u00e9e que la comp\u00e9tence de la Cour correspond \u00e0 la port\u00e9e des obligations incombant aux \u00c9tats au titre de la Convention se trouve peut-\u00eatre confort\u00e9e par l\u2019article 19 de la Convention et, comme l\u2019affirme William A. Schabas (The European Convention on Human Rights \u2013 A commentary, New York, 2015, p. 93), \u00ab\u00a0la port\u00e9e des obligations d\u00e9coulant de la Convention estidentique\u00e0 la comp\u00e9tence de la Cour\u00a0\u00bb.<br \/>\n[66] Voir l\u2019article 32 de la Convention\u00a0; voir aussi, entre autres, Ble\u010di\u0107 c. Croatie [GC], no\u00a059532\/00, \u00a7 67, CEDH 2006\u2011III, Slivenko et autres c. Lettonie (d\u00e9c.) [GC], no 48321\/99, \u00a7\u00a7 56 etsuiv., CEDH 2002\u2011II, Sejdi\u0107 et Finci c. Bosnie-Herz\u00e9govine [GC], nos 27996\/06 et 34836\/06, \u00a7 27, CEDH 2009, et Mutu et Pechstein c. Suisse, nos 40575\/10 et 67474\/10, \u00a7\u00a063, 2 octobre 2018. Concernant la \u00ab\u00a0notion de grief\u00a0\u00bb et sad\u00e9limitation, voir \u00e9galement Radomilja et autres c. Croatie [GC], nos 37685\/10 et 22768\/12, \u00a7\u00a7\u00a0110-127, 20mars 2018.<br \/>\n[67] Sur les pouvoirs inh\u00e9rents ou implicites des cours et tribunaux internationaux, voir Chester Brown, \u00ab\u00a0The Inherent Powers of International Courts and Tribunals\u00a0\u00bb, The British Yearbook of International Law,2005, vol. 76, Oxford, 2006, pp. 195 et suiv.\u00a0; Paola Gaeta, \u00ab\u00a0Inherent Powers of International Courts and Tribunals\u00a0\u00bb, Lal Chand Vohrah, Fausto Pocar, Yvonne Featherstone, Olivier Fourny, Christine Graham, John Hocking et Nicholas Robson (\u00e9d.), Man\u2019s Inhumanity to Man \u2013 Essays on International Law in Honour of Antonio Cassese,La Haye, Londres, New York, 2013, pp. 353 et suiv.\u00a0; KrzysztofSkubiszewski, \u00ab\u00a0Implied Powers of International Organizations\u00a0\u00bb, Yoram Dinstein et Mala Tabory (\u00e9d.), International Law at a Time of Perplexity. Essays in Honour of Shabtai Rosenne, Dordrecht, Boston, Londres, 1989, pp. 855 et suiv.\u00a0; DinahShelton, \u00ab\u00a0Inherent and Implied Powers of Regional Human Rights Tribunals\u00a0\u00bb,Carla M. Buckley, Alice Donald et Philip Leach (\u00e9d.), Towards Convergence in International Human Rights Law. Approaches of Regional and International Systems, Leyde, Boston, 2017, pp. 454 et suiv.\u00a0; JanKlabbers,An Introduction to International Institutional Law, Cambridge, 2002, pp. 67 et suiv. etpp. 75 et suiv.\u00a0; et Nigel D. White, The law of international organisations, 2e \u00e9d., Manchester, 2005, pp. 83 et suiv. et 87 et suiv.<br \/>\n[68] Sur le r\u00f4le du principe d\u2019effectivit\u00e9 en tant que m\u00e9thode d\u2019interpr\u00e9tation et que norme de droit international, voir Georgios A.\u00a0Serghides, \u00ab\u00a0The Principle of Effectiveness in the European Convention on Human Rights, in Particular its Relationship to the Other Convention Principles\u00a0\u00bb, Annuaire de La Haye de Droit International, 2017, vol.\u00a030, pp. 1 et suiv.\u00a0; les paragraphes 15 et 22 de l\u2019opinion concordante du juge Serghides jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat S.M. c. Croatie [GC], no 60561\/14, 25 juin 2020\u00a0; le paragraphe 19 de l\u2019opinion concordante du juge Serghides jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat Obote c. Russie, no 58954\/09, 19 novembre 2019\u00a0; et les paragraphes 15-16 de l\u2019opinion concordante du juge Serghides jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat Muhammad et Muhammad c. Roumanie [GC], no 80982\/12, 15 octobre 2020.<br \/>\n[69] Pour une \u00ab\u00a0interpr\u00e9tation ad\u00e9quate, effective et juste de la notion de \u00ab\u00a0comp\u00e9tence\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb, dans le contexte d\u2019attaques arm\u00e9es extraterritoriales aux cons\u00e9quences lourdesetd\u00e9vastatrices, voir Daniel Rietiker, Harmonization of Arms Control \u2013 Paving the Way for a World Free of Nuclear Weapons,Londres, New York, 2018, pp. 183-184.<br \/>\n[70] Voir, par exemple,Johnston et autres c. Irlande, 18 d\u00e9cembre 1986, \u00a7\u00a7 57-58, s\u00e9rie A no\u00a0112. Pour plus d\u2019informations sur ce principe, voir notamment John G. Merrills, The Development of International Law by the European Court of Human Rights,2e \u00e9d., Manchester, 1993, pp. 72 et suiv.\u00a0; Bernadette Rainey, Elizabeth Wicks et Clare Ovey (\u00e9d.), Jacobs, White et Ovey, The European Convention on Human Rights,7e \u00e9d.,Oxford, 2017, pp. 69 et suiv.\u00a0; Daniel Rietiker, \u00ab\u00a0The Principle of \u2018Effectiveness\u2019 in the Recent Jurisprudence of the European Court of Human Rights: Its Different Dimensions and its Consistency with Public International Law \u2013 No Need for the Concept of Treaty Sui Generis\u00a0\u00bb, Nordic Journal of International Law,2010, vol. 79, 245,pp. 271 et suiv.\u00a0; C\u00e9line Braumann et August Reinisch, \u00ab\u00a0Effet Utile\u00a0\u00bb, Joseph Klingler, Yuri Parkhomenko et Constantinos Salonidis (\u00e9d.), Between the Lines of the Vienna Convention? Canons and Other Principles of Interpretation in Public International Law,Alphen aan den Rijn, 2019, pp.\u00a047 et suiv.<br \/>\n[71] Voir, entre autres, l\u2019Affaire \u00ab\u00a0relative \u00e0 certains aspects du r\u00e9gime linguistique de l\u2019enseignement en Belgique\u00a0\u00bb (fond), 23 juillet 1968, p. 24, \u00a7 4,et p. 31, \u00a7\u00a7 3 in fine et 4, s\u00e9rie A no 6\u00a0; Wemhoff c. Allemagne, 27 juin 1968, p. 23, \u00a7 7, s\u00e9rie A no 7\u00a0; Artico c. Italie, 13 mai 1980, \u00a7 33, s\u00e9rie A no 37\u00a0; et \u0130zzettin Do\u011fan et autres c. Turquie [GC], no\u00a062649\/10, \u00a7 114, 26 avril 2016. Pour plus d\u2019informations sur ce principe, voir, notamment, Alexander Orakhelashvili, The Interpretation of Acts and Rules in Public International Law, Oxford, 2008, r\u00e9\u00e9dition 2013, p. 414\u00a0;Hersch Lauterpacht, \u00ab\u00a0Restrictive Interpretation and the Principle of Effectiveness in the Interpretation of Treaties\u00a0\u00bb, British Yearbook of International Law, 1949, vol. XXVI, 48, pp. 51-52 et 59\u00a0; Sir Hersch Lauterpacht, The Development of International Law by the International Court,Londres, 1958, p. 227\u00a0; Mustafa Kamil Yasseen, \u00ab\u00a0L\u2019interpr\u00e9tation des trait\u00e9s d\u2019apr\u00e8s la Convention de Vienne sur le droit des trait\u00e9s\u00a0\u00bb, 151, Recueil des Cours (1976-III), 1, p. 72\u00a0; etDaniel Rietiker, \u00ab\u00a0The Principle of \u2018Effectiveness\u2019\u00a0\u00bb, op. cit.,p.\u00a0259.<br \/>\n[72] Oliver Wendell Holmes,The Autocrat of the Breakfast-Table: Every Man his own Boswell, Boston, 1891, p. 110.<br \/>\n[73]Ergi c. Turquie, 28 juillet 1998, \u00a7 79, Recueil des arr\u00eats et d\u00e9cisions 1998-IV.<br \/>\n[74]Ibidem, \u00a7 79. Cette exigence est le reflet exact de l\u2019article 57 \u00a7 2 a) ii) du Protocole additionnel aux Conventions de Gen\u00e8ve du 12 ao\u00fbt 1949, relatif \u00e0 la protection des victimes des conflits arm\u00e9s internationaux (Protocole I), adopt\u00e9 le 8 juin 1977.<br \/>\n[75] En ce qui concerne les conflits arm\u00e9s internationaux, l\u2019obligation des parties aux conflits de prendre toutes les pr\u00e9cautions pratiquement possibles pour prot\u00e9ger la population civile et les biens de caract\u00e8re civil sous leur contr\u00f4le contre les effets d&rsquo;attaques est \u00e9nonc\u00e9e \u00e0 l\u2019article 58 c) du Protocole I. Le Protocole additionnel aux Conventions de Gen\u00e8ve du 12\u00a0ao\u00fbt 1949, relatif \u00e0 la protection des victimes des conflits arm\u00e9s non internationaux (Protocole II), adopt\u00e9 le 8 juin 1977, n\u2019exige pas express\u00e9ment que des pr\u00e9cautions soient prises contre les effets des attaques, mais son article 13 \u00a7 1 dispose que \u00ab\u00a0[l]a population civile et les personnes civiles jouissent d&rsquo;une protection g\u00e9n\u00e9rale contre les dangers r\u00e9sultant d&rsquo;op\u00e9rations militaires\u00a0\u00bb. En outre, l\u2019obligation de prendre des pr\u00e9cautions contre les effets des attaques a \u00e9t\u00e9 inscrite dans un trait\u00e9 plus r\u00e9cent applicable aux conflits arm\u00e9s non internationaux, \u00e0 savoir le deuxi\u00e8me protocole relatif \u00e0 la Convention de La Haye pour la protection des biens culturels.<br \/>\n[76]Ergi, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 81.<br \/>\n[77]Ahmet \u00d6zkan et autres c.Turquie, n\u00b0 21689\/93, \u00a7 297, 6 avril 2004.<br \/>\n[78]Ibidem, \u00a7 306.<br \/>\n[79] Voir les articles 50, 51, 57 \u00a7 1 et 58 du Protocole I et l\u2019article 13 du Protocole II.<br \/>\n[80]Issa\u00efeva c. Russie, n\u00b0 57950\/00, 24 f\u00e9vrier 2005. Le paragraphe 176 de cet arr\u00eat reprend le principe formul\u00e9 au paragraphe 79 de l\u2019arr\u00eat Ergi, pr\u00e9cit\u00e9.<br \/>\n[81]Issa\u00efeva, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 191. La Cour a employ\u00e9 exactement le m\u00eame argument dans l\u2019arr\u00eat Kerimova et autres c. Russie, nos 17170\/04 et 5 autres, \u00a7 253, 3 mai 2011.<br \/>\n[82] Les conclusions formul\u00e9es dans l\u2019arr\u00eat Issa\u00efeva ont \u00e9t\u00e9 express\u00e9ment r\u00e9it\u00e9r\u00e9es dans l\u2019arr\u00eat Abuyeva et autres c. Russie, n\u00b0 27065\/05, \u00a7\u00a7 199-203, 2 d\u00e9cembre 2010.<br \/>\n[83] On retrouve la m\u00eame erreur de droit dans les arr\u00eats Abuyeva et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 199,Kerimova et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 253, etFinogenov et autres c. Russie, nos 18299\/03 et\u00a027311\/03, \u00a7\u00a7 584 et 588, 20 d\u00e9cembre 2011.<br \/>\n[84] Article 51 \u00a7 4 b) et c) du Protocole I.<br \/>\n[85]Issa\u00efeva, Youssoupova et Baza\u00efeva c. Russie, nos 57947\/00 et 2 autres, 24 f\u00e9vrier 2005.<br \/>\n[86]Ibidem, \u00a7 178.<br \/>\n[87] Voir \u00e9galement Issa\u00efeva, Youssoupova et Baza\u00efeva, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 177, et Damayev c.\u00a0Russie, n\u00b0 36150\/04, \u00a7 60, 29 mai 2012.<br \/>\n[88]Issa\u00efeva, Youssoupova et Baza\u00efeva, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 199.<br \/>\n[89]Varnava et autres c. Turquie [GC], nos 16064\/90 et 8 autres, CEDH 2009.<br \/>\n[90]Varnava et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 185. Il convient de souligner que ces \u00e9nonciations ont \u00e9t\u00e9 reprises dans la d\u00e9cision sur la recevabilit\u00e9 rendue dans la pr\u00e9sente affaire (G\u00e9orgie c.\u00a0Russie (II) (d\u00e9c.), n\u00b0 38263\/08, \u00a7 72, 13 d\u00e9cembre 2011).<br \/>\n[91] Cour internationale de justice, \u00ab\u00a0Lic\u00e9it\u00e9 de la menace ou de l&#8217;emploi d&rsquo;armes nucl\u00e9aires\u00a0\u00bb, avis consultatif, C.I.J. Recueil 1996, \u00a7 25.<br \/>\n[92] Comit\u00e9 des droits de l&rsquo;homme, observation g\u00e9n\u00e9rale n\u00b0 31 sur la nature de l&rsquo;obligation juridique g\u00e9n\u00e9rale impos\u00e9e aux \u00c9tats parties au Pacte, 26 mai 2004, \u00a7 11.<br \/>\n[93] Commission interam\u00e9ricaine des droits de l\u2019homme, Coard et al. v. United States, rapport n\u00b0\u00a0109\/99, 29 septembre 1999, \u00a7 39.<br \/>\n[94]Finogenov et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 211.<br \/>\n[95]Ibidem, \u00a7 232.<br \/>\n[96]Tagayeva et autres c. Russie, nos 26562\/07 et 6 autres, \u00a7 481, 13 avril 2017. En d\u00e9pit de la formule malencontreuse qu\u2019elle a employ\u00e9e dans cet arr\u00eat, la Cour a en d\u00e9finitive appliqu\u00e9 le crit\u00e8re de n\u00e9cessit\u00e9 absolue (ibidem, \u00a7 605) \u00e0 l\u2019op\u00e9ration antiterroriste de grande envergure men\u00e9e par l\u2019arm\u00e9e russe lors du si\u00e8ge de l\u2019\u00e9cole de Beslan, reprochant notamment aux autorit\u00e9s russes d\u2019avoir eu recours \u00e0 des armes frappant sans dicrimination lors de l\u2019assaut contre l\u2019\u00e9cole, alors que les terroristes \u00e9taient m\u00eal\u00e9s aux otages.<br \/>\n[97]Esmukhambetov et autres c. Russie, n\u00b0 23445\/03, \u00a7 146, 29 mars 2011.<br \/>\n[98]Kerimova et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 248. Voir aussi Khamzayev et autres c. Russie, n\u00b0\u00a01503\/02, \u00a7 180, 3 mai 2011.<br \/>\n[99] Comparer, a contrario, avec Ergi, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 79, Nakayev c. Russie, n\u00b0 29846\/05, \u00a7\u00a080, 21\u00a0juin 2011, et Udayeva et Yusupova c. Russie, n\u00b0 36542\/05, \u00a7 78, 21 d\u00e9cembre 2010.<br \/>\n[100]Al-Skeini c. Royaume-Uni [GC], n\u00b0 55721\/07, CEDH 2011.<br \/>\n[101] Voulues par le pr\u00e9ambule de la Convention.<br \/>\n[102] La Cour admet que l\u2019obligation proc\u00e9durale d\u00e9coulant de l\u2019article 2 s\u2019applique dans le cadre des conflits arm\u00e9s (voir le paragraphe 72 de la d\u00e9cision sur la recevabilit\u00e9 rendue dans la pr\u00e9sente affaire, et les r\u00e9f\u00e9rences qui s\u2019y trouvent cit\u00e9es). Les d\u00e9rogations \u00e0 l\u2019article\u00a02 \u00e9tant circonscrites aux actes licites de guerre, le respect des obligations proc\u00e9durales relatives aux op\u00e9rations militaires men\u00e9es en dehors des conflits arm\u00e9s, telles que les op\u00e9rations antiterroristes, doit \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9 \u00e0 l\u2019aune des r\u00e8gles ordinaires pos\u00e9es par l\u2019article 2.<br \/>\n[103] Voir le paragraphe 4 de l\u2019opinion s\u00e9par\u00e9e du juge Martens jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat Brannigan et McBride c. Royaume-Uni, 26 mai 1993, s\u00e9rie A n\u00b0 258-B. L\u2019interpr\u00e9tation \u00e9clair\u00e9e du juge Martens est la seule qui soit conforme \u00e0 la lettre et \u00e0 l\u2019esprit de l\u2019article 15.<br \/>\n[104] Voir, parmi beaucoup d\u2019autres,McCann et autres c. Royaume-Uni,27\u00a0septembre 1995, \u00a7\u00a7 148-49, s\u00e9rie A n\u00b0 324;Natchova et autres c. Bulgarie [GC], nos 43577\/98 et 43579\/98, \u00a7 94, CEDH 2005-VII;etGiuliani et Gaggio c. Italie[GC], n\u00b0 23458\/02, \u00a7\u00a7 175 et 176, CEDH 2011 (extraits).<br \/>\n[105] Commission interam\u00e9ricaine des droits de l\u2019homme, Report on Terrorism and Human Rights, 2002, \u00a7 109.<br \/>\n[106]Hassan c. Royaume-Uni [GC], n\u00b0 29750\/09, CEDH 2014.<br \/>\n[107]Ibidem, \u00a7 107.<br \/>\n[108] Voir, par exemple, Khlaifia et autres c. Italie [GC], n\u00b0 16483\/12, \u00a7 88, 15 d\u00e9cembre 2016 (\u00ab [l]es alin\u00e9as a) \u00e0 f) de l\u2019article 5 \u00a7 1 contiennent une liste exhaustive (\u2026)\u00a0\u00bb. Comparer, a contrario, avec l\u2019article 6 \u00a7 1 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, l\u2019article 4 \u00a7 1 de la Convention interam\u00e9ricaine des droits de l\u2019homme et la troisi\u00e8me phrase de l\u2019article 4 de la Charte africaine des droits de l\u2019homme et des peuples, qui ne comportent pas de liste d\u2019exceptions.<br \/>\n[109] Voir l\u2019opinion dissidente jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat Hassan, pr\u00e9cit\u00e9. Il convient de relever que le 10\u00a0juin 2015, l\u2019Ukraine a d\u00e9rog\u00e9 \u00e0 l\u2019article 5 dans le contexte de son conflit arm\u00e9 avec la Russie. Le d\u00e9p\u00f4t de cette d\u00e9rogation est intervenu apr\u00e8s la publication de l\u2019arr\u00eat Hassan, ce qui montre que la strat\u00e9gie interpr\u00e9tative consistant \u00e0 modifier les obligations d\u00e9coulant de la Convention sur la base d\u2019une pratique attribu\u00e9e aux \u00c9tats est pour le moins tr\u00e8s imprudente.<br \/>\n[110] Dans l\u2019affaire Hassan, l\u2019\u00e9tat d\u00e9fendeur all\u00e9guait que la Convention devait demeurer inappliqu\u00e9e ou \u2013 par euph\u00e9misme \u2013 \u00ab \u00e9cart\u00e9e\u00a0\u00bb en temps de conflit arm\u00e9, au motif qu\u2019en pareil cas, le droit international humanitaire s\u2019appliquait en tant que lex specialis et qu\u2019il pr\u00e9valait donc sur la Convention (Hassan, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 71).<br \/>\n[111]Hassan, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 105.<br \/>\n[112] Voir les paragraphes 49 et 87 du pr\u00e9sent arr\u00eat.<br \/>\n[113]Hassan, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 102.<br \/>\n[114] Voir la d\u00e9cision sur la recevabilit\u00e9 rendue dans la pr\u00e9sente affaire, \u00a7 73.<br \/>\n[115]Voir la d\u00e9cision sur la recevabilit\u00e9 rendue dans la pr\u00e9sente affaire, \u00a7 71.<br \/>\n[116]Bankovi\u0107 et autres c. Belgique et autres (d\u00e9c.) [GC], no 52207\/99, CEDH 2001\u2011XII.<br \/>\n2Le juge Bonello a employ\u00e9 cet adjectif au paragraphe 5 de son opinion jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat Al\u2011Skeini et autres c. Royaume-Uni [GC], no 55721\/07, CEDH 2011. Pas grand-chose n\u2019a chang\u00e9 depuis, malheureusement.<br \/>\n[118]M.N. et autres c. Belgique (d\u00e9c.) [GC], no 3599\/18, \u00a7 112, 5 mai 2020.<br \/>\n[119]Voir les paragraphes 124 et 135 du pr\u00e9sent arr\u00eat.<br \/>\n[120]Chypre c. Turquie (I) et (II) (nos 6780\/74 et 6950\/75, d\u00e9cision de la Commission sur la recevabilit\u00e9, 26 mai 1975, vol 2, D\u00e9cisions et rapports (DR), p. 138, \u00a7\u00a08.<br \/>\n[121]Loizidou c. Turquie(exceptions pr\u00e9liminaires), 23 mars 1995, \u00a7 62, s\u00e9rie A no 310, repris dansLoizidou c. Turquie (fond), 18 d\u00e9cembre 1996, \u00a7\u00a052, Recueil des arr\u00eats et d\u00e9cisions 1996\u2011VI, et Chypre c. Turquie [GC], no 25781\/94, \u00a7 76, CEDH 2001\u2011IV.<br \/>\n[122]Loizidou c. Turquie (fond), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 56, et Chypre c. Turquie(fond), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 76 et 77. Le caract\u00e8re fondamental de la pr\u00e9sence militaire a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 soulign\u00e9 dans le cas de la R\u00e9publique moldave de Transnistrie dans l\u2019affaire Ila\u015fcu et autres c. Moldova et Russie [GC], no 48787\/99, CEDH 2004\u2011VII. Pendant le conflit moldave, en 1991-1992, des forces de la 14e arm\u00e9e appartenant \u00e0 l\u2019URSS stationn\u00e9es en Transnistrie ont combattu avec et pour le compte des forces s\u00e9paratistes transnistriennes. M\u00eame apr\u00e8s le 5 mai 1998, date de l\u2019entr\u00e9e en vigueur de la Convention \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la Russie, l\u2019arm\u00e9e russe est rest\u00e9e stationn\u00e9e en territoire moldave.<br \/>\n[123]Loizidou c. Turquie (fond), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 56, et Chypre c. Turquie (fond), pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 76 et 77.<br \/>\n[124]Ibidem.<br \/>\n[125]Bankovi\u0107 et autres, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 59.<br \/>\n[126] L\u2019actuel article 56 correspond \u00e0 l\u2019article 63 de la version initiale de la Convention. Dans l\u2019arr\u00eat Tyrer c. Royaume-Uni (25 avril 1978, \u00a7 38, s\u00e9rie A no\u00a026), la Cour a admis que \u00ab\u00a0le syst\u00e8me instaur\u00e9 par l\u2019article 63 tendait pour l\u2019essentiel \u00e0 r\u00e9pondre au fait qu\u2019au moment o\u00f9 l\u2019on a r\u00e9dig\u00e9 la Convention il \u00e9tait encore des territoires coloniaux dont le niveau de civilisation ne permettait pas, pensait-on, la pleine application de cet instrument\u00a0\u00bb.<br \/>\n[127]Le pr\u00e9ambule de la Convention fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la \u00ab\u00a0reconnaissance et [\u00e0] l\u2019application universelles et effectives\u00a0\u00bb des droits fondamentaux.<br \/>\n[128]Freda c. Italie (d\u00e9c.), no 8916\/80, d\u00e9cision de la Commission du 7 octobre 1980, DR 21, p. 250.<br \/>\n[129]Reinette c. France, no 14009\/88, d\u00e9cision de la Commission du 2 octobre 1989, DR 63, p.\u00a0192.<br \/>\n[130]S\u00e1nchez Ramirez c. France (d\u00e9c.), no 28780\/95, d\u00e9cision de la Commission du 24\u00a0juin\u00a01996, DR 86-A, p. 155.<br \/>\n[131]Commission interam\u00e9ricaine des droits de l\u2019homme, Alexandre c. Cuba, rapport no\u00a086\/99, 29 septembre 1999, \u00a7 25. Cette opinion a \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9e de mani\u00e8re universelle au paragraphe 63 de l\u2019observation g\u00e9n\u00e9rale no 36 sur le droit \u00e0 la vie (article 6 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques), adopt\u00e9e le 30 octobre 2018 par le Comit\u00e9 des droits de l\u2019homme des Nations unies.<br \/>\n[132] Comme l\u2019a formul\u00e9 le juge Loucaides dans \u00ab\u00a0Determining the Extra-territorial Effect of the European Convention: Facts, Jurisprudence and the Bankovic case\u00a0\u00bb, en 2006, EHLRR\u00a0395.<br \/>\n[133]Issa et autres c. Turquie, no 31821\/96, \u00a7 74, 16 novembre 2004.<br \/>\n[134]Ibidem, \u00a7 71. Cet argument a \u00e9t\u00e9 repris dans Isaak c. Turquie (d\u00e9c.), no 44587\/98, 28\u00a0septembre 2006, avec la mention de sa source, \u00e0 savoir le point de vue adopt\u00e9 par le Comit\u00e9 des droits de l\u2019homme le 29 juillet 1981 dans les affaires Lopez Burgosc. Uruguay et Celiberti de Casariego c. Uruguay, nos 52\/1979 et 56\/1979, respectivement aux paragraphes 12.3 et 10.3. Dans Solomou et autres c. Turquie, (no 36832\/97, \u00a7\u00a045, 24\u00a0juin\u00a02008) ce m\u00eame argument a \u00e9t\u00e9 de nouveau avanc\u00e9, cette fois sans mention de sa source.<br \/>\n[135]\u00d6calan c. Turquie [GC], no 46221\/99, \u00a7 91, CEDH 2005\u2011IV.<br \/>\n[136]Pad et autres c. Turquie (d\u00e9c.), no\u00a060167\/00, \u00a7 54, 28 juin 2007.<br \/>\n[137]Isaak, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e.<br \/>\n[138]Solomou et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 48-49. La Cour n\u2019a pas pris de position d\u00e9finitive concernant le territoire sur lequel l\u2019homicide avait eu lieu, car elle estimait qu\u2019\u00ab\u00a0en tout \u00e9tat de cause, le d\u00e9funt se trouvait sous l\u2019autorit\u00e9 et\/ou le contr\u00f4le effectif que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur exer\u00e7ait par l\u2019interm\u00e9diaire de ses agents (voir, mutatis mutandis, Isaak, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e)\u00a0\u00bb(ibidem, \u00a7\u00a051).<br \/>\n[139]Andreou c. Turquie, no 45653\/99, \u00a7 25, 27 octobre 2009.<br \/>\n[140]Medvedyev et autres c. France [GC], no 3394\/03, \u00a7 64, CEDH 2010.<br \/>\n[141]Al-Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9.<br \/>\n[142]Ibidem, \u00a7 142. La Cour a explicitement rejet\u00e9 l\u2019id\u00e9e \u00ab\u00a0que la juridiction au sens de l\u2019article 1 ne puisse jamais exister hors du territoire des \u00c9tats membres du Conseil de l\u2019Europe\u00a0\u00bb.<br \/>\n[143]Ibidem, \u00a7 149. Ce paragraphe alambiqu\u00e9 \u00e0 dessein est la source de la confusion ult\u00e9rieure dans la jurisprudence de la Grande Chambre. Voir la position du Royaume-Uni dans Hassan c. Royaume-Uni [GC], no 29750\/09, \u00a7 70, CEDH 2014.<br \/>\n[144]Al-Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, opinion concordante du juge Bonello, \u00a7 14.<br \/>\n[145]Comparer Al-Skeini et autres (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 137) avec Bankovi\u0107 et autres (d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 73), et plus tard Assanidz\u00e9 c. G\u00e9orgie ([GC], no 71503\/01, \u00a7\u00a7 141-142, CEDH 2004\u2011II), qui affirment tous deux le caract\u00e8re indivisible de la juridiction vis\u00e9e \u00e0 l\u2019article 1\u00a0: elle ne saurait \u00eatre \u00ab\u00a0fractionn\u00e9e et adapt\u00e9e\u00a0\u00bb. Comme indiqu\u00e9 dans Bankovi\u0107 et autres (\u00a7 40), \u00ab\u00a0l\u2019interpr\u00e9tation pr\u00f4n\u00e9e par les requ\u00e9rants du terme de \u00ab\u00a0juridiction\u00a0\u00bb donnerait \u00e0 l\u2019obligation positive des \u00c9tats contractants de reconna\u00eetre les droits mat\u00e9riels d\u00e9finis dans la Convention une port\u00e9e qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9e par l\u2019article 1 de celle-ci.<br \/>\n[146]Pisari c. Moldova et Russie, no 42139\/12, 21 avril 2015.<br \/>\n[147]Jaloud c. Pays-Bas [GC], no 47708\/08, CEDH 2014.<br \/>\n[148]Chiragov et autres c. Arm\u00e9nie [GC], no 13216\/05, CEDH 2015. Voir le paragraphe 34 de mon opinion s\u00e9par\u00e9e jointe \u00e0 cet arr\u00eat.<br \/>\n[149]Al-Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 143-148.<br \/>\n[150]Al-Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 139.<br \/>\n[151]Comparer Chiragov et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 180, avec Bankovi\u0107 et autres, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 70.<br \/>\n[152]R\u00a0(Al-Skeini) v. Secretary of State for Defence (2007), UKHL 26, \u00a7 83, renvoie consciencieusement \u00e0 Al-Skeini et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 87. Il se r\u00e9v\u00e8le aussi tr\u00e8s instructif de lire l\u2019opinion d\u2019une personne qui conna\u00eet l\u2019affaire de l\u2019int\u00e9rieur (Clare Ovey, \u00ab\u00a0Application of the ECHR during international armed conflicts\u00a0\u00bb, in Katja Ziegler et autres (eds.), The UK and European Human Rights: A strained relationship?, Hart, 2015, p. 230).<br \/>\n[153]Saddam Hussein c. Albanie et autres (d\u00e9c.), no 23276\/004, 14 mars 2006.<br \/>\n[154]Cela \u00e9tait, et demeure, la position du Royaume-Uni (voir Hassan, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 72\u00a0: \u00ab\u00a0un contr\u00f4le bipartite ou conjoint ne suffirait pas \u00e0 \u00e9tablir la juridiction aux fins de l\u2019article\u00a01\u00a0\u00bb).<br \/>\n[155]Paragraphes 124 et 135 du pr\u00e9sent arr\u00eat.<br \/>\n[156]M N. et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 112.<br \/>\n[157]Ilias et Ahmed c. Hongrie [GC], no 47287\/15, 21 novembre 2019.<br \/>\n[158]N.D. et N.T. c. Espagne [GC], nos 8675\/15 et 8697\/15, 13 f\u00e9vrier 2020.<br \/>\n[159]Abdullahi Elmi et Aweys Abubakar c. Malte, nos 25794\/13 et 28151\/13, 22\u00a0novembre\u00a02016, paragraphe 4 de mon opinion concordante.<br \/>\n[160]Comme l\u2019indique le CPT, la possibilit\u00e9 de partir en Serbie \u00e9tait exclue en pratique (CPT\/Inf (2018) 42, \u00a7\u00a7 28 et 32).<br \/>\n[161]Je ne comprends pas comment la Cour a pu formuler les d\u00e9clarations \u00e0 l\u2019\u00e9vidence inconciliables figurant aux paragraphes 165 et 223 de l\u2019arr\u00eat Ilias et Ahmed (pr\u00e9cit\u00e9).<br \/>\n[162]Arr\u00eat de la CJUE du 14 mai 2020, affaires jointes C-924\/19 PPU et C-925\/19 PPU, \u00a7\u00a7\u00a0226-131, statuant qu\u2019\u00eatre retenu dans la zone de transit de R\u00f6szke s\u2019assimile \u00e0 une d\u00e9tention en application de la directive 2013\/33\/UE du Parlement europ\u00e9en et du Conseil relative aux conditions d\u2019accueil, article 2(h).<br \/>\n[163]CPT\/Inf (2018) 42, \u00a7 42, avec ses conclusions \u00e0 l\u2019issue de la visite des zones de transit de R\u00f6szke et Tompa en 2017.<br \/>\n[164]Groupe de travail des Nations unies sur la d\u00e9tention arbitraire, avis adopt\u00e9s lors de la quatre-vingt-septi\u00e8me session du Groupe de travail des Nations unies sur la d\u00e9tention arbitraire, 27 avril\u20131er mai 2020, avis no 22\/2020 concernant Saman Ahmed Hamad (Hongrie), 5 juin 2020, \u00a7 70.<br \/>\n[165]Ilias et Ahmed, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 213.<br \/>\n[166]Citons ici le Groupe de travail des Nations unies sur la d\u00e9tention arbitraire\u00a0: \u00ab\u00a0le Groupe de travail ne saurait accepter qu\u2019un individu qui est oblig\u00e9 de choisir entre rester dans les zones de transit ou perdre la possibilit\u00e9 de d\u00e9poser une demande d\u2019asile puisse \u00eatre d\u00e9crit comme consentant librement \u00e0 demeurer dans les zones de transit\u00a0\u00bb (avis no 22\/2020, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 69).<br \/>\n[167]Comme je l\u2019ai recommand\u00e9 dans mon opinion s\u00e9par\u00e9e jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat M.A. et autres c.\u00a0Lituanie, no 59793\/17, 11 d\u00e9cembre 2018.<br \/>\n[168]N.D. et N.T. c. Espagne, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 209.<br \/>\n[169]La Cour a tout simplement \u00e9cart\u00e9 les \u00e9l\u00e9ments de preuve mis en avant par le Haut\u2011Commissaire des Nations unies pour les r\u00e9fugi\u00e9s, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l\u2019homme, le Commissaire aux droits de l\u2019homme du Conseil de l\u2019Europe ainsi qu\u2019un ensemble d\u2019entit\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 civile intervenant en qualit\u00e9 de tierces parties, et consid\u00e9r\u00e9 que ces diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments n\u2019\u00e9taient pas \u00ab\u00a0d\u00e9terminant[s]\u00a0\u00bb (N.D. et N.T. c.\u00a0Espagne, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0218).<br \/>\n[170]J\u2019insiste sur la lecture que je fais de la Convention \u00e0 la lumi\u00e8re de ce droit, que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 expos\u00e9e dans l\u2019une de mes premi\u00e8res opinions s\u00e9par\u00e9es r\u00e9dig\u00e9es \u00e0 la Cour (voir Hirsi Jamaa et autres c. Italie [GC], no 27765\/09, CEDH 2012). Le fait que je doive revenir sur ce m\u00eame point \u00e0 la fin de mon mandat est le signe que la Cour n\u2019a pas avanc\u00e9.<br \/>\n[171]Hirsi Jamaa et autres, pr\u00e9cit\u00e9.<br \/>\n[172]Ibidem, \u00a7 184.<br \/>\n[173]Berisha et Haljiti c. l\u2019ex-R\u00e9publique yougoslave de Mac\u00e9doine (d\u00e9c.), no\u00a018670\/03, 10\u00a0avril 2007.<br \/>\n[174]Dritsas c. Italie (d\u00e9c), no 2344\/02, 1er f\u00e9vrier 2011.<br \/>\n[175]N.D. et N. T. c. Espagne, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 200.<br \/>\n[176]Le langage ad hominem employ\u00e9 par la Cour est r\u00e9v\u00e9lateur\u00a0: \u00ab\u00a0le comportement de personnes qui franchissent une fronti\u00e8re terrestre de fa\u00e7on irr\u00e9guli\u00e8re, tirent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment parti de l\u2019effet de masse et recourent \u00e0 la force, est de nature \u00e0 engendrer des d\u00e9sordres manifestement difficiles \u00e0 ma\u00eetriser et \u00e0 menacer la s\u00e9curit\u00e9 publique\u00a0\u00bb (N.D. et N. T. c.\u00a0Espagne, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 201).<br \/>\n[177]L\u2019emploi du mot \u00ab assaut\u00a0\u00bb dans l\u2019arr\u00eat, surtout au paragraphe 231, est \u00e9quivoque, car il induit une confusion entre le recours \u00e0 la force et un afflux massif de personnes. De plus, les enregistrements vid\u00e9o disponibles des faits ne prouvent pas qu\u2019il y ait eu recours \u00e0 la force.<br \/>\n[178]N.D. et N. T. c. Espagne, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 210.<br \/>\n[179]Assembl\u00e9e parlementaire, Recommandation 2161 (2019) sur les politiques et pratiques en mati\u00e8re de renvoi dans les \u00c9tats membres du Conseil de l\u2019Europe.<br \/>\n[180]Rapport annuel d\u2019activit\u00e9 2015 de Nils Mui\u017enieks, Commissaire aux droits de l\u2019homme du Conseil de l\u2019Europe, 14 mars 2016, \u00a7 41.<br \/>\n[181]Repr\u00e9sentant sp\u00e9cial du Secr\u00e9taire G\u00e9n\u00e9ral sur les migrations et les r\u00e9fugi\u00e9s, Rapport de la mission d\u2019information effectu\u00e9e par l\u2019Ambassadeur Tom\u00e1\u0161 Bo\u010dek en Espagne, 18\u201124\u00a0mars 2018, SG\/Inf(2018)25, 3 septembre 2018.<br \/>\n[182]Nations unies, Rapport du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l\u2019homme (HCDH), HRC\/WG.6\/35\/ESP\/2, 18 novembre 2019. Voir aussi les \u00ab\u00a0Recommended Principles and Guidelines on Human Rights at International Borders\u00a0\u00bb de 2014, qui appellent les \u00c9tats \u00e0 respecter, \u00e0 promouvoir et \u00e0 mettre en \u0153uvre les droits de l\u2019homme \u00e0 chaque fois qu\u2019ils exercent leur juridiction ou un contr\u00f4le effectif, y compris lorsqu\u2019ils exercent une autorit\u00e9 ou un contr\u00f4le de mani\u00e8re extraterritoriale\u00a0\u00bb et \u00e0 \u00ab\u00a0veiller \u00e0 ce que toutes les mesures de gestion des fronti\u00e8res prises aux fronti\u00e8res internationales, y compris celles qui sont destin\u00e9es \u00e0 lutter contre l\u2019immigration irr\u00e9guli\u00e8re (\u2026) soient conformes au principe de non-refoulement et respectent l\u2019interdiction des expulsions arbitraires et collectives\u00a0\u00bb.<br \/>\n[183]Comit\u00e9 des droits de l\u2019enfant des Nations unies, D.D. c Espagne, Views concerning CommunicationNo. 4\/2016, 15 mai 2019.<br \/>\n[184]Conseil des droits de l\u2019homme des Nations unies, Rapport du Groupe de travail sur l\u2019Examen p\u00e9riodique universel, Espagne, A\/HRC\/29\/8, 13 avril 2015, \u00a7\u00a7 131.166 et 131.182.<br \/>\n[185]Sous-Comit\u00e9 des Nations unies pour la pr\u00e9vention de la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou d\u00e9gradants (CAT OP), Visite en Espagne effectu\u00e9e du 15\u00a0au 26 octobre 2017\u00a0: observations et recommandations adress\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00c9tat partie, 2\u00a0octobre 2019, CAT\/OP\/ESP\/1, \u00a7 93.<br \/>\n[186]CEDAW, Observations finales concernant les septi\u00e8me et huiti\u00e8me rapports p\u00e9riodiques de l\u2019Espagne, CEDAW\/C\/ESP\/CO\/7-8 (2015), \u00a7\u00a7 36-37.<br \/>\n[187] J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 eu l\u2019occasion de formuler ce regret dans l\u2019opinion qui se trouve jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat Correia de Matos c. Portugal [GC], no 56402\/12, 4 avril 2018.<br \/>\n[188]M.N. et autres c. Belgique, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e.<br \/>\n[189]Bankovi\u0107 et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 75.<br \/>\n[190]M.N. et autres c. Belgique, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 112.<br \/>\n[191]N.D. et N. T. c. Espagne, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 212, 214 et en particulier 228.<br \/>\n[192]Ibidem, \u00a7 209.<br \/>\n[193]M.N. et autres c. Belgique, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 123, qui suit la tr\u00e8s regrettable d\u00e9cision Abdul Wahab Khan c. Royaume-Uni (d\u00e9c.), no\u00a011987\/11, \u00a7 27, 28 janvier 2014. La Cour n\u2019a m\u00eame pas daign\u00e9 tenir compte du fait que la proc\u00e9dure d\u2019appel dans l\u2019affaire Abdul Wahab Khan avait concern\u00e9 le retrait de l\u2019autorisation de s\u00e9jour fond\u00e9 sur le constat de la menace que le requ\u00e9rant repr\u00e9sentait pour la s\u00e9curit\u00e9 nationale, ni du fait que l\u2019impact exclusivement extraterritorial de la d\u00e9cision contest\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas imputable au Royaume\u2011Uni mais au requ\u00e9rant lui-m\u00eame, \u00e0 raison de ses activit\u00e9s et de la d\u00e9cision qu\u2019il avait prise de retourner au Pakistan. En r\u00e9sum\u00e9, la situation factuelle diff\u00e9rait totalement de celle des requ\u00e9rants syriens dans l\u2019affaire belge.<br \/>\n[194]Ce type de narratif apocalyptique jouant sur la crainte d\u2019une invasion de l\u2019Europe par des \u00e9trangers est fr\u00e9quemment utilis\u00e9 dans le domaine du droit des \u00e9trangers, comme je l\u2019ai d\u00e9montr\u00e9 dans mes opinions s\u00e9par\u00e9es jointes aux arr\u00eats S.J. c. Belgique (radiation) [GC], no\u00a070055\/10, 19 mars 2015\u00a0; De Souza Ribeiro c. France [GC], no 22689\/07, CEDH 2012, et M.A. et autres c. Lituanie, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 17.<br \/>\n[195] Voir mon opinion s\u00e9par\u00e9e jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat M.A. et autres c. Lituanie, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 7.<br \/>\n[196] La jurisprudence ult\u00e9rieure vient corroborer mon argument. Dans le r\u00e9cent arr\u00eat rendu dans l\u2019affaire Asady et autres c. Slovaquie (no 24917\/15, 24 mars 2020), la majorit\u00e9 n\u2019a pas eu un mot au sujet de l\u2019absence de voies l\u00e9gales qui auraient permis aux requ\u00e9rants (lesquels \u00e9taient entr\u00e9s ill\u00e9galement en territoire slovaque) de solliciter une protection internationale aupr\u00e8s des missions diplomatiques ou consulaires slovaques \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. La violation des droits garantis par l\u2019article 4 du Protocole no 4 dans le chef des requ\u00e9rants est encore aggrav\u00e9e par un simulacre d\u2019examen individualis\u00e9 de leur situation par les autorit\u00e9s slovaques. Les requ\u00e9rants n\u2019ont pas b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la possibilit\u00e9 r\u00e9elle et effective d\u2019exposer les arguments qui s\u2019opposaient selon eux \u00e0 leur expulsion.<br \/>\n[197] L\u2019expression employ\u00e9e par le juge Bonello dans son opinion s\u00e9par\u00e9e jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat Al\u2011Skeini et autres (pr\u00e9cit\u00e9) a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 mentionn\u00e9e plus haut.<br \/>\n[198] Voir mes opinions s\u00e9par\u00e9es jointes aux arr\u00eats Hirsi Jamaa et autres, pr\u00e9cit\u00e9\u00a0; De Souza Ribeiro, pr\u00e9cit\u00e9 et M.A. et autres c. Lituanie, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 3-8.<br \/>\n[199] Pour la Cour interam\u00e9ricaine des droits de l\u2019homme, les actes des diplomates \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une personne qui entre dans l\u2019ambassade d\u2019un \u00c9tat \u00e9tranger pour solliciter une protection tombent automatiquement sous la juridiction de cet \u00c9tat (avis consultatif OC-25\/18 du 30\u00a0mai 2018, \u00ab\u00a0L\u2019institution de l\u2019asile et sa reconnaissance comme un droit de l\u2019homme dans le syst\u00e8me interam\u00e9ricain de protection (Interpr\u00e9tation et port\u00e9e des articles 5, 22.7 et 22.8 en relation avec l\u2019article 1 \u00a7 1 de la Convention am\u00e9ricaine relative aux droits de l\u2019homme)\u00a0\u00bb, \u00a7\u00a7 188, 192 et 194). La Cour interam\u00e9ricaine s\u2019est inspir\u00e9e de l\u2019ancienne Commission europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme et de son arr\u00eat M. c. Danemark (no\u00a017392\/90, d\u00e9cision de la Commission du 14 octobre 1992, D\u00e9cisions et rapports 73, p.\u00a0193), ainsi que du Comit\u00e9 des droits de l\u2019homme des Nations unies et de la communication Mohammad Munaf c.\u00a0Roumanie (communication no 1539\/2006, UN Doc. CCPR\/C\/96\/D\/1539\/2006, 21\u00a0ao\u00fbt 2009, \u00a7\u00a7 14.2 et 14.5). Il est vrai que dans l\u2019affaire danoise, il \u00e9tait question d\u2019un recours \u00e0 la force contre un \u00e9tranger, mais ni l\u2019affaire roumaine ni l\u2019avis consultatif n\u2019\u00e9non\u00e7aient comme condition \u00e0 l\u2019application de la juridiction que les actes des diplomates impliquent un contr\u00f4le physique sur l\u2019\u00e9tranger en question par du personnel diplomatique ou d\u2019autres personnes agissant \u00e0 la demande du personnel diplomatique.<br \/>\n[200] Voir mon opinion jointe \u00e0 l\u2019arr\u00eat Hirsi Jamaa et autres, pr\u00e9cit\u00e9.<br \/>\n[201] Selon la Cour interam\u00e9ricaine des droits de l\u2019homme, il existe une obligation de respecter le principe de non-refoulement dans les missions diplomatiques (avis consultatif OC-25\/18, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 192 et 194), ce qui implique que des obligations positives et n\u00e9gatives p\u00e8sent sur l\u2019\u00c9tat, \u00e0 savoir l\u2019obligation de rechercher s\u2019il existerait un risque r\u00e9el de refoulement si la personne devait quitter l\u2019ambassade, et, si l\u2019existence d\u2019un tel risque est \u00e9tablie, l\u2019obligation de prendre toutes les mesures diplomatiques n\u00e9cessaires, y compris celle de demander \u00e0 l\u2019\u00c9tat sur le territoire duquel la mission diplomatique se trouve d\u2019organiser le transport en toute s\u00e9curit\u00e9 de la personne concern\u00e9e (ibidem, \u00a7\u00a7 194-198).<br \/>\n[202] Voir le paragraphe 137 du pr\u00e9sent arr\u00eat. Cet argument est extrait de la position exprim\u00e9e par le Royaume-Uni dans l\u2019arr\u00eat Hassan, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 71.<br \/>\n[203]Hassan, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7 101 et 107-110.<br \/>\n[204] Paragraphe 139 du pr\u00e9sent arr\u00eat.<br \/>\n[205] Paragraphe 141 du pr\u00e9sent arr\u00eat.<br \/>\n[206] Cette technique a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e dans Chypre c. Turquie, nos 6780\/74 et 6950\/75, rapport de la Commission du 10 juillet 1976, \u00a7 77.<br \/>\n[207] Paragraphe 141 du pr\u00e9sent arr\u00eat.<br \/>\n[208] Paragraphes 196-199, 235-237, 266-267, 290-291 et 310-311 du pr\u00e9sent arr\u00eat.<br \/>\n[209]Hassan, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 76.<br \/>\n[210]Ibidem, \u00a7 77.<br \/>\n[211] Pour reprendre le libell\u00e9 du paragraphe 140 du pr\u00e9sent arr\u00eat.<br \/>\n[212]Il convient de mentionner, parmi beaucoup d\u2019autres instruments, la D\u00e9claration relative aux principes du droit international touchant les relations amicales et la coop\u00e9ration entre les \u00c9tats conform\u00e9ment \u00e0 la Charte des Nations unies, adopt\u00e9e par l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des Nations unies dans sa r\u00e9solution 2625 (XXV) du 24 octobre 1970 (\u00ab\u00a0la d\u00e9claration sur les relations amicales \u00bb), ainsi que deux instruments du Conseil de l\u2019Europe, \u00e0 savoir, d\u2019une part, la Convention-cadre pour la protection des minorit\u00e9s nationales et, d\u2019autre part, la Charte europ\u00e9enne de l&rsquo;autonomie locale mise en \u0153uvre par le Congr\u00e8s des pouvoirs locaux et r\u00e9gionaux du Conseil de l\u2019Europe.<br \/>\n[213] Ronald D. Rasmus,A Little War That Shook the World: Georgia, Russia, and the Future of the West, St. Martin\u2019s Press, 11 janvier 2010.<br \/>\n[214]Armando Alejandre Jr., Carlos Costa, Mario de la Pena y Pablo Morales v. Republica de Cuba, affaire 11.589, rapport no 86\/99, OEA\/Ser.L\/V\/II.106 doc. 3 r\u00e9v., p. 586 (1999).<br \/>\n[215] \u00c0 ce sujet, voir, parmi bien d\u2019autres\u00a0: R. Lawson, \u00ab\u00a0Life after Bankovi\u0107: On the Extraterritorial Application of the European Convention on Human Rights\u00a0\u00bb, F. Coomans et M. Kamminga (\u00e9d.), Extraterritorial Application of Human Rights Treaties (2004)\u00a0; O.\u00a0De Schutter, \u00ab\u00a0Globalization and Jurisdiction: Lessons from the European Convention on Human Rights\u00a0\u00bb, 6 Baltic Yearbook of International Law (2006) 183\u00a0; A.\u00a0Orakhelashvili, \u00ab\u00a0Restrictive Interpretation of Human Rights Treaties in the Recent Jurisprudence of the European Court of Human Rights\u00a0\u00bb, 14 EJIL (2003) 529\u00a0; R. Wilde, \u00ab\u00a0Triggering State Obligations Extraterritorially: The Spatial Test in Certain Human Rights Treaties\u00a0\u00bb, 40 Israel Law Review (2007) 503.<br \/>\n[216] \u00ab\u00a0(&#8230;) [On peut] difficilement pr\u00e9tendre qu\u2019une d\u00e9cision refusant d\u2019admettre la juridiction extraterritoriale des \u00c9tats d\u00e9fendeurs m\u00e9conna\u00eetrait l\u2019objectif d\u2019ordre public de la Convention, lequel souligne lui-m\u00eame la vocation essentiellement r\u00e9gionale du syst\u00e8me de la Convention (&#8230;) En r\u00e9sum\u00e9, la Convention est un trait\u00e9 multilat\u00e9ral op\u00e9rant (&#8230;) dans un contexte essentiellement r\u00e9gional, et plus particuli\u00e8rement dans l\u2019espace juridique des \u00c9tats contractants, dont il est clair que la [R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale de Yougoslavie] ne rel\u00e8ve pas. Elle n\u2019a donc pas vocation \u00e0 s\u2019appliquer partout dans le monde, m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9gard du comportement des \u00c9tats contractants. Aussi la Cour n\u2019a-t-elle jusqu\u2019ici invoqu\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019\u00e9viter de laisser des lacunes ou des solutions de continuit\u00e9 dans la protection des droits de l\u2019homme pour \u00e9tablir la juridiction d\u2019un \u00c9tat contractant que dans des cas o\u00f9, n\u2019eussent \u00e9t\u00e9 les circonstances sp\u00e9ciales s\u2019y rencontrant, le territoire concern\u00e9 aurait normalement \u00e9t\u00e9 couvert par la Convention\u00a0\u00bb (Bankovi\u0107 et autres, d\u00e9cision pr\u00e9cit\u00e9e, \u00a7 80).<br \/>\n[217] Cet \u00e9l\u00e9ment se trouve confirm\u00e9 par le rapport de la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE (volume I, p.\u00a020).<br \/>\n[218]\u00a0La d\u00e9cision de la CPI peut \u00eatre consult\u00e9e ici\u00a0: https:\/\/www.icc-cpi.int\/CourtRecords\/CR2016_00608.PDF<br \/>\n[219] Voir, par exemple, 1) les pages 6 \u00e0 23 et 60 \u00e0 62 du formulaire de requ\u00eate d\u00e9pos\u00e9 aupr\u00e8s de la Cour par le gouvernement g\u00e9orgien, et 2) les pages 13 \u00e0 23 des observations ult\u00e9rieures du gouvernement g\u00e9orgien sur le fond de l\u2019affaire.<br \/>\n[220] Ce fait se trouve confirm\u00e9 par le rapport de la mission d\u2019enqu\u00eate de l\u2019UE (volume II, p.\u00a0210).<br \/>\n[221]Ibidem, volume II, p. 133.<br \/>\n[222] Roger N. McDermott, \u00ab\u00a0Russia\u2019s Conventional Armed Forces and the Georgian War\u00a0\u00bb, U.S. Army War College Quarterly: Parameters, 39, no 1 (2009).<br \/>\n[223]https:\/\/www.rt.com\/politics\/putin-ossetia-war-plan-168\/<\/p>\n<p>[224]Selon le gouvernement g\u00e9orgien, Eredvi fut pilonn\u00e9par les forces sud-oss\u00e8tes le 6 ao\u00fbt 2008 en fin d\u2019apr\u00e8s\u2011midi puis \u00e0 nouveau le 7 ao\u00fbt 2008 (voir la requ\u00eate introduite aupr\u00e8s de la Cour par l\u2019\u00c9tat g\u00e9orgien le 6\u00a0f\u00e9vrier 2009, note de bas de page no 60et paragraphe 78).<br \/>\n[225]Selon le rapport High-Resolution Satellite Imagery and the Conflict in South Ossetia, \u00e9tabli en octobre 2008 par l\u2019American Association for the Advancement of Science (p. 9), \u00e0 Eredvi on observa seulement 9 b\u00e2timents endommag\u00e9s dans la matin\u00e9e du 10 ao\u00fbt 2008, et 63 b\u00e2timents le 19 ao\u00fbt 2008 (voir la d\u00e9position no 33ci-dessous).<br \/>\n[226]Selon un document officiel du 26 janvier 2017 que le gouvernement g\u00e9orgien a soumis \u00e0 la Cour, le t\u00e9moin a travaill\u00e9 pour l\u2019administration municipale d\u2019Eredvi de novembre 2006 \u00e0mars 2014.<br \/>\n[227]Selon le rapport High-Resolution Satellite Imagery and the Conflict in South Ossetia, \u00e9tabli en octobre 2008 par l\u2019American Association for the Advancement of Science(p. 9), \u00e0 Karbi aucun b\u00e2timent endommag\u00e9 ne fut observ\u00e9 dans la matin\u00e9e du 10 ao\u00fbt 2008, contre quatre le 19 ao\u00fbt 2008 (d\u00e9position no\u00a033 ci-dessous).<br \/>\n[228]Voir note de bas de pageno 4ci-dessus.<br \/>\n[229]Selon une autre habitante deTortiza, l\u2019attaque s\u2019estproduite le 10 ao\u00fbt (voir son t\u00e9moignage de victime en date du 22 ao\u00fbt 2008\u00a0; annexe 306 des observations du gouvernement g\u00e9orgien de d\u00e9cembre 2014).<br \/>\n[230]Voir note de bas de page no 2ci-dessus.<br \/>\n[231]Environ 3\u00a0millions d\u2019euros.<br \/>\n[232] Dans ses observations de d\u00e9cembre 2014, le gouvernement de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie a reconnu que l\u2019attaque avait \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e \u00e0 cet endroit et \u00e0 ce moment pr\u00e9cis parce qu\u2019un nombre important de soldats et de r\u00e9servistes g\u00e9orgiens s\u2019\u00e9taient rassembl\u00e9s l\u00e0 la veille, et qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 estim\u00e9 que le m\u00eame endroit pourrait servir de point de rassemblement le jour de l\u2019attaque.<br \/>\n[233]10 heures selon l\u2019heure normale de G\u00e9orgieou 8 heures selon l\u2019heure d\u2019\u00e9t\u00e9 d\u2019Europe centrale.<br \/>\n[234]6h 30 selon l\u2019heure avanc\u00e9e de Moscouou 4 h 30 selon l\u2019heure d\u2019\u00e9t\u00e9 d\u2019Europe centrale.<br \/>\n[235]M. Zadok Yehezkeli.<br \/>\n[236]Il ressort d\u2019un rapport d\u2019autopsie dress\u00e9 par les autorit\u00e9s n\u00e9erlandaises et soumis \u00e0 la Cour par le gouvernement russe que la d\u00e9pouille de M. Storimans est arriv\u00e9e aux Pays-Bas le 18 ao\u00fbt 2008. Dans l\u2019intervalle, elle aurait \u00e9t\u00e9 gard\u00e9e et embaum\u00e9e par des inconnus.<br \/>\n[237]Selon une note diplomatique des \u00c9tats-Unis qui est dat\u00e9e du 2 mai 2018 et qui a \u00e9t\u00e9 soumise par le gouvernement g\u00e9orgien, des fragments du missile ont en effet \u00e9t\u00e9 exp\u00e9di\u00e9saux \u00c9tats-Unis en plusieurs fois \u00e0 partir d\u2019ao\u00fbt 2008.<br \/>\n[238]\u041c\u0438\u0440\u043e\u0442\u0432\u043e\u0440\u0447\u0435\u0441\u043a\u0438\u0435\u0441\u0438\u043b\u044b \u2013 forces de maintien de la paix en russe.<br \/>\n[239]Voir la d\u00e9position no 34 ci-dessous.<br \/>\n[240]Selon les t\u00e9moignages nos 14 et 15 ci-dessus, des prisonniers de guerre g\u00e9orgiensfurent d\u00e9tenus \u00e0 l\u2019\u00e9cole no 6 \u00e0 partir de la p\u00e9riode du 10-12 ao\u00fbt 2008 et deux d\u2019entre eux y furent tu\u00e9s.<br \/>\n[241]Dans son t\u00e9moignage de victimeen date du 25 ao\u00fbt 2008 (annexe 460 des observations du gouvernement g\u00e9orgien de d\u00e9cembre 2014), Mme Shorena B. a d\u00e9clar\u00e9 que le 13 ao\u00fbt 2008 elle avait \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e par des hommes oss\u00e8tes sur la route menant de Gori \u00e0 Tskhinvali. Le lendemain, on l\u2019aurait emmen\u00e9e dans le sous-sol du \u00ab\u00a0minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te\u00a0\u00bb. Elle n\u2019a pas dit avoir \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e \u00e0 nouveau dans le b\u00e2timent du \u00ab\u00a0minist\u00e8re\u00a0\u00bb. Voir \u00e9galement le rapport Up in Flames: Humanitarian Law Violations and Civilian Victims in the Conflict over South Ossetia, publi\u00e9 par Human Rights Watch en 2009 (pp.\u00a0159-161), qui \u00e9voque tr\u00e8s probablement les m\u00eames faits, \u00e0 savoir le viol d\u2019une jeune femme g\u00e9orgienne par des hommes oss\u00e8tes sur la route menant de Gori \u00e0 Tskhinvali le 13 ao\u00fbt 2008, puis leplacementde la jeune femme au \u00ab\u00a0minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sud-oss\u00e8te\u00a0\u00bb (les auteurs du rapport ont appel\u00e9 la victime \u00ab\u00a0Mariam\u00a0\u00bb pour prot\u00e9ger son identit\u00e9).<br \/>\n[242]Les discussions internationales de Gen\u00e8ve sont des pourparlers internationaux qui ont \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9s en octobre 2008 pour faire face aux cons\u00e9quences du conflit de 2008 en G\u00e9orgie. Copr\u00e9sid\u00e9 par l\u2019Organisation pour la s\u00e9curit\u00e9 et la coop\u00e9ration en Europe, l\u2019Union europ\u00e9enne et les Nations unies, le processus de Gen\u00e8ve r\u00e9unit des repr\u00e9sentants desparties au conflit \u2013 la G\u00e9orgie, la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et les autorit\u00e9s de facto d\u2019Abkhazie et d\u2019Oss\u00e9tie du Sud\u00a0\u2013 ainsi que des \u00c9tats-Unis.<br \/>\n[243] Deuxi\u00e8me d\u00e9position de ce t\u00e9moin (voir aussila d\u00e9position no 11 ci-dessus).<br \/>\n[244]Selon le rapportUp in Flames: Humanitarian Law Violations and Civilian Victims in the Conflict over South Ossetia, publi\u00e9 par Human Rights Watch en 2009 (p. 181), le 21\u00a0ao\u00fbt les forces sud-oss\u00e8tes remirent en libert\u00e9 un groupe de 61 d\u00e9tenus, soit la plupart des personnes \u00e2g\u00e9es et l\u2019ensemble des femmes. Les autres civils auraient \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9s les jours suivants, notamment un dernier groupe de 81 personnes le 27 ao\u00fbt.<br \/>\n[245] Commissaire aux droits de l\u2019homme du Conseil de l\u2019Europe du 1er avril 2006 au 31 mars 2012.<br \/>\n[246]Mtshketa est une ville proche de Tbilissi, situ\u00e9e \u00e0 environ 80 kmde Tirdznisi.<br \/>\n[247]Cependant, d\u2019apr\u00e8s un document officiel du 26 janvier 2017, soumis \u00e0 la Cour par le gouvernement g\u00e9orgien, l\u2019administrateur du village de Tirdznisi \u00e0 l\u2019\u00e9poque du conflit \u00e9tait M. Temur Tetunashvili.<br \/>\n[248]\u00c0 l\u2019\u00e9poque ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res de la Su\u00e8de (poste occup\u00e9 de 2006 \u00e0 2014).<br \/>\n[249] Deuxi\u00e8me d\u00e9position de ce t\u00e9moin (voir aussi la d\u00e9position no10 ci-dessus).<br \/>\n[250] Troisi\u00e8me d\u00e9position de ce t\u00e9moin (voir aussi les d\u00e9positions nos11 et 21 ci-dessus).<br \/>\n[251]Fin juillet 2016, le t\u00e9moin a quitt\u00e9 l\u2019American Association for the Advancement of Science pour un poste au D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain.<br \/>\n[252]GeoEye est une soci\u00e9t\u00e9 commerciale de droit am\u00e9ricain.<br \/>\n[253]DigitalGlobe est une soci\u00e9t\u00e9 commerciale de droit am\u00e9ricain. En 2013, elle a achet\u00e9 GeoEye.<br \/>\n[254]ImageSat est une soci\u00e9t\u00e9 commerciale de droit isra\u00e9lien.<br \/>\n[255]Voir la d\u00e9position de T10 (no 17 ci-dessus).<br \/>\n[256]La MONUG (Mission d\u2019observation des Nations unies en G\u00e9orgie) a \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie en ao\u00fbt 1993 pour veiller au respect de l\u2019accord de cessez-le-feu conclu entre le gouvernement de la G\u00e9orgie et les autorit\u00e9s de factod\u2019Abkhazie. Le mandat de la MONUG a \u00e9t\u00e9 \u00e9largi \u00e0 la suite de la signature par les parties de l\u2019accord sur le cessez-le-feu et la s\u00e9paration des forces de 1994. La mission a pris fin en juin 2009 en raison de l\u2019absence de consensus parmi les membres du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019ONU sur une prorogation du mandat.<br \/>\n[257]La Convention sur les armes \u00e0 sous-munitions est un trait\u00e9 international qui regroupe plus de 100 \u00c9tats parties et qui r\u00e9pond aux cons\u00e9quences humanitaires des armes \u00e0 sous\u2011munitions par une interdiction cat\u00e9gorique et un plan d\u2019action.<\/p>\n<p>[258]Appel\u00e9 Akhalgori par les G\u00e9orgiens.<br \/>\n[259]L\u2019OMON (\u041e\u0442\u0440\u044f\u0434\u043c\u043e\u0431\u0438\u043b\u044c\u043d\u044b\u0439\u043e\u0441\u043e\u0431\u043e\u0433\u043e\u043d\u0430\u0437\u043d\u0430\u0447\u0435\u043d\u0438\u044f) \u00e9tait un syst\u00e8me d\u2019unit\u00e9s sp\u00e9ciales de la police au sein du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur russe et, anciennement, sovi\u00e9tique. Il fut cr\u00e9\u00e9 en 1988 et joua un r\u00f4le majeur dans plusieurs conflits arm\u00e9s et \u00e0 la suite de la dissolution de l\u2019Union sovi\u00e9tique. Des unit\u00e9s de l\u2019OMON existent encore dans certains \u00c9tats postsovi\u00e9tiques. En ce qui concerne la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, les fonctions de l\u2019OMONont r\u00e9cemment \u00e9t\u00e9 reprises par la Garde nationale de Russie nouvellement \u00e9tablie.<br \/>\n[260] Deuxi\u00e8me d\u00e9position de ce t\u00e9moin (voir aussi la d\u00e9position no20 ci-dessus).<\/p>\n<div class=\"social-share-buttons\"><a href=\"https:\/\/www.facebook.com\/sharer\/sharer.php?u=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=331\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Facebook<\/a><a href=\"https:\/\/twitter.com\/intent\/tweet?url=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=331&text=AFFAIRE+G%C3%89ORGIE+c.+RUSSIE+%28II%29+%28Cour+europ%C3%A9enne+des+droits+de+l%E2%80%99homme%29+Requ%C3%AAte+no+38263%2F08\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Twitter<\/a><a href=\"https:\/\/www.linkedin.com\/shareArticle?url=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=331&title=AFFAIRE+G%C3%89ORGIE+c.+RUSSIE+%28II%29+%28Cour+europ%C3%A9enne+des+droits+de+l%E2%80%99homme%29+Requ%C3%AAte+no+38263%2F08\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">LinkedIn<\/a><a href=\"https:\/\/pinterest.com\/pin\/create\/button\/?url=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=331&description=AFFAIRE+G%C3%89ORGIE+c.+RUSSIE+%28II%29+%28Cour+europ%C3%A9enne+des+droits+de+l%E2%80%99homme%29+Requ%C3%AAte+no+38263%2F08\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Pinterest<\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>INTRODUCTION. 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