{"id":1769,"date":"2022-11-03T15:03:53","date_gmt":"2022-11-03T15:03:53","guid":{"rendered":"https:\/\/loisdumonde.com\/?p=1769"},"modified":"2022-11-03T15:03:53","modified_gmt":"2022-11-03T15:03:53","slug":"affaire-vegotex-international-s-a-c-belgique-cour-europeenne-des-droits-de-lhomme-49812-09","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/loisdumonde.com\/?p=1769","title":{"rendered":"AFFAIRE VEGOTEX INTERNATIONAL S.A. c. BELGIQUE (Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme) 49812\/09"},"content":{"rendered":"<p>La requ\u00eate concerne une proc\u00e9dure fiscale de recouvrement de l\u2019imp\u00f4t et la majoration d\u2019imp\u00f4t \u00e0 laquelle la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante fut condamn\u00e9e.<!--more--><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: center;\">GRANDE CHAMBRE<br \/>\n<strong>AFFAIRE VEGOTEX INTERNATIONAL S.A. c. BELGIQUE<\/strong><br \/>\n<em>(Requ\u00eate no 49812\/09)<\/em><br \/>\nARR\u00caT<\/p>\n<p>Art 6 \u00a7 1 (p\u00e9nal) \u2022 Proc\u00e8s \u00e9quitable\u2022 Dette fiscale prescrite par l\u2019effet r\u00e9troactif d\u2019une nouvelle jurisprudence mais ensuite r\u00e9tablie, dans le cadre d\u2019une proc\u00e9dure encore pendante, par une l\u00e9gislation r\u00e9troactive mais pr\u00e9visible restaurant la s\u00e9curit\u00e9 juridique \u2022 Applicabilit\u00e9 dans une affaire fiscale de principes jurisprudentiels relatifs \u00e0 une l\u00e9gislation r\u00e9troactive qui influe sur le d\u00e9nouement judiciaire d\u2019un litige auquel l\u2019\u00c9tat est partie \u2022 Garanties offertes par l\u2019art\u00a06 ne s\u2019appliquant pas dans toute leur rigueur dans le domaine fiscal, qui ne rel\u00e8ve pas du noyau dur du droit p\u00e9nal \u2022 Crit\u00e8res d\u2019appr\u00e9ciation du caract\u00e8re imp\u00e9rieux des motifs d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral pertinents<br \/>\nArt 6 \u00a7 1 \u2022 Substitution de motifs op\u00e9r\u00e9e par la Cour de cassation ne portant pas atteinte au droit d\u2019acc\u00e8s \u00e0 un tribunal, au principe du contradictoire et au principe de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des armes<br \/>\nArt 6 \u00a7 1 \u2022 Dur\u00e9e excessive de la proc\u00e9dure<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">STRASBOURG<br \/>\n3 novembre 2022<\/p>\n<p>Cet arr\u00eat est d\u00e9finitif. Il peut subir des retouches de forme.<\/p>\n<p><strong>En l\u2019affaire Vegotex International S.A. c. Belgique,<\/strong><\/p>\n<p>La Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme, si\u00e9geant en une Grande Chambre compos\u00e9e de\u00a0:<br \/>\nRobert Spano,<br \/>\nJon Fridrik Kj\u00f8lbro,<br \/>\nS\u00edofra O\u2019Leary,<br \/>\nGabriele Kucsko-Stadlmayer,<br \/>\nKsenija Turkovi\u0107,<br \/>\nPaul Lemmens,<br \/>\nGanna Yudkivska,<br \/>\nAle\u0161 Pejchal,<br \/>\nValeriu Gri\u0163co,<br \/>\nYonko Grozev,<br \/>\nArmen Harutyunyan,<br \/>\nSt\u00e9phanie Mourou-Vikstr\u00f6m,<br \/>\nLado Chanturia,<br \/>\nIvana Jeli\u0107,<br \/>\nGilberto Felici,<br \/>\nArnfinn B\u00e5rdsen,<br \/>\nRaffaele Sabato, juges,<br \/>\net de Johan Callewaert, greffier adjoint de la Grande Chambre,<\/p>\n<p>Apr\u00e8s en avoir d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 en chambre du conseil le 7 juillet 2021 et le 25 mai 2022,<\/p>\n<p>Rend l\u2019arr\u00eat que voici, adopt\u00e9 \u00e0 cette derni\u00e8re date\u00a0:<\/p>\n<p><strong>INTRODUCTION<\/strong><\/p>\n<p>1. La requ\u00eate concerne une proc\u00e9dure fiscale de recouvrement de l\u2019imp\u00f4t et la majoration d\u2019imp\u00f4t \u00e0 laquelle la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante fut condamn\u00e9e. Invoquant l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante se plaint de l\u2019intervention du l\u00e9gislateur au cours de la proc\u00e9dure, de la m\u00e9connaissance du droit d\u2019acc\u00e8s \u00e0 un tribunal et du principe du contradictoire du fait de la substitution de motifs op\u00e9r\u00e9e par la Cour de cassation, ainsi que du d\u00e9passement du d\u00e9lai raisonnable.<\/p>\n<p><strong>PROC\u00c9DURE<\/strong><\/p>\n<p>2. \u00c0 l\u2019origine de l\u2019affaire se trouve une requ\u00eate (no 49812\/09) dirig\u00e9e contre le Royaume de Belgique et dont une soci\u00e9t\u00e9 anonyme de droit belge dont le si\u00e8ge est \u00e9tabli \u00e0 Anvers, Vegotex International S.A. (\u00ab\u00a0la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante\u00a0\u00bb), a saisi la Cour le 10\u00a0septembre 2009 en vertu de l\u2019article\u00a034 de la Convention de sauvegarde des droits de l\u2019homme et des libert\u00e9s fondamentales (\u00ab\u00a0la Convention\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>3. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante a \u00e9t\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9e par Mes\u00a0P. Wouters et D. Van Belle, avocats \u00e0 Louvain et Anvers respectivement. Le gouvernement belge (\u00ab\u00a0le Gouvernement\u00a0\u00bb) a \u00e9t\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9 par son agent, Mme I. Niedlispacher, du service public f\u00e9d\u00e9ral de la Justice.<\/p>\n<p>4. La requ\u00eate a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9e \u00e0 la troisi\u00e8me section de la Cour (article\u00a052 \u00a7\u00a01 du r\u00e8glement de la Cour \u2013 \u00ab\u00a0le r\u00e8glement\u00a0\u00bb). Le 14 mai 2018, les griefs tir\u00e9s de l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention ont \u00e9t\u00e9 communiqu\u00e9s au Gouvernement et la requ\u00eate a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e irrecevable pour le surplus conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article\u00a054\u00a0\u00a7\u00a03 du r\u00e8glement de la Cour. Les parties ont \u00e9chang\u00e9 des observations sur la recevabilit\u00e9 et le bien-fond\u00e9 de la requ\u00eate.<\/p>\n<p>5. Le 10 novembre 2020, une chambre de cette section compos\u00e9e de Georgios A. Serghides, pr\u00e9sident, Paul Lemmens, Helen Keller, Georges\u00a0Ravarani, Mar\u00eda El\u00f3segui, Darian Pavli, Peeter Roosma, juges, et de Milan Bla\u0161ko, greffier de section, a rendu son arr\u00eat. Elle a d\u00e9clar\u00e9, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, la requ\u00eate recevable et a conclu, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, \u00e0 la non-violation de l\u2019article\u00a06 \u00a7 1 de la Convention du fait de l\u2019intervention du l\u00e9gislateur au cours de la proc\u00e9dure, \u00e0 la non-violation de l\u2019article 6 \u00a7 1 du fait de la substitution de motifs op\u00e9r\u00e9e par la Cour de cassation,\u00a0et \u00e0 la violation de l\u2019article\u00a06\u00a0\u00a7 1 en raison du d\u00e9passement du d\u00e9lai raisonnable.<\/p>\n<p>6. Le 9 f\u00e9vrier 2021, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante a sollicit\u00e9 le renvoi de l\u2019affaire devant la Grande Chambre.\u00a0Le 8 mars 2021, le coll\u00e8ge de la Grande Chambre a fait droit \u00e0 cette demande.<\/p>\n<p>7. La composition de la Grande Chambre a ensuite \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9e conform\u00e9ment aux dispositions des articles 26 \u00a7\u00a7 4 et 5 de la Convention et\u00a024 du r\u00e8glement.<\/p>\n<p>8. Tant la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante que le Gouvernement ont d\u00e9pos\u00e9 des observations \u00e9crites compl\u00e9mentaires sur le fond de l\u2019affaire (article 59 \u00a7\u00a01 du r\u00e8glement).<\/p>\n<p>9. Une audience s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e le 7 juillet 2021 au Palais des droits de l\u2019homme, \u00e0 Strasbourg, par visioconf\u00e9rence en raison de la situation sanitaire li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de Covid-19 (article\u00a059\u00a0\u00a7 3 du r\u00e8glement). L\u2019enregistrement de l\u2019audience a \u00e9t\u00e9 rendu public le jour m\u00eame sur le site internet de la Cour.<\/p>\n<p>Ont comparu\u00a0:<br \/>\n\u2013 pour le Gouvernement<br \/>\nMme I. Niedlispacher, agent,<br \/>\nMe R. Jafferali, avocat, conseil,<br \/>\n\u2013 pour la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante<br \/>\nMe P. Wouters, avocat, conseil.<\/p>\n<p>La Cour les a entendus en leurs d\u00e9clarations ains qu\u2019en leurs r\u00e9ponses aux questions pos\u00e9es par les juges.<\/p>\n<p><strong>EN FAIT<\/strong><\/p>\n<p>10. La requ\u00e9rante est une soci\u00e9t\u00e9 anonyme de droit belge dont le si\u00e8ge est \u00e9tabli \u00e0 Anvers.<\/p>\n<p><strong>I. LA PHASE ADMINISTRATIVE<\/strong><\/p>\n<p>11. Le 5 octobre 1995, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante fut inform\u00e9e de l\u2019intention de l\u2019administration fiscale de rectifier sa d\u00e9claration pour l\u2019exercice d\u2019imposition 1993 au motif que la d\u00e9duction d\u2019imp\u00f4t de certains co\u00fbts li\u00e9s \u00e0 une transaction boursi\u00e8re postul\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante n\u2019\u00e9tait pas accept\u00e9e en raison du fait que ces co\u00fbts ne satisfaisaient pas aux conditions pr\u00e9vues par le code des imp\u00f4ts sur les revenus de 1992 (\u00ab\u00a0CIR 92\u00a0\u00bb). La d\u00e9duction d\u2019investissement ne pouvait pas non plus \u00eatre reconnue. Une majoration d\u2019imp\u00f4t de 50 % fut annonc\u00e9e avec la mention suivante\u00a0:\u00ab\u00a0premi\u00e8re infraction visant \u00e0se soustraire \u00e0 l\u2019imp\u00f4t\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>12. Le 2 novembre 1995, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante marqua son d\u00e9saccord.<\/p>\n<p>13. Le 11 d\u00e9cembre 1995, le receveur des contributions directes enr\u00f4la \u00e0 charge de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante l\u2019imp\u00f4t des soci\u00e9t\u00e9s pour un montant de 12\u00a0054\u00a0089\u00a0francs belges (\u00ab\u00a0BEF\u00a0\u00bb\u00a0; soit 298\u00a0813,06 euros\u00a0\u00ab\u00a0EUR\u00a0\u00bb) ainsi qu\u2019une majoration d\u2019imp\u00f4t de 50 %, correspondant \u00e0 6\u00a0027\u00a0045 BEF (soit 149\u00a0405,54 EUR). L\u2019imposition fut notifi\u00e9e \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante le 15\u00a0d\u00e9cembre 1995.<\/p>\n<p>14. Le 22 f\u00e9vrier 1996, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante introduisit devant le directeur r\u00e9gional des contributions directes d\u2019Anvers une r\u00e9clamation motiv\u00e9e des cotisations \u00e9tablies \u00e0 sa charge et de la majoration d\u2019imp\u00f4t.<\/p>\n<p>15. Le 19 septembre 2000, la r\u00e9clamation fut rejet\u00e9e par le directeur r\u00e9gional.<\/p>\n<p>16. Le 24 octobre 2000, l\u2019administration fiscale fit signifier \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante par exploit d\u2019huissier de justice un \u00ab\u00a0commandement de payer interruptif de prescription\u00a0\u00bb (verjaringstuitend bevel tot betaling\u00a0; paragraphe\u00a038 ci-dessous). Il \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9 qu\u2019il ne visait pas \u00e0 mettre \u00e0 ex\u00e9cution le paiement de la dette fiscale, celle-ci \u00e9tant contest\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante, et qu\u2019il ne servait qu\u2019\u00e0 interrompre la prescription.<\/p>\n<p><strong>II. LA PHASE JUDICIAIRE<\/strong><\/p>\n<p>17. Le 14 d\u00e9cembre 2000, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante saisit le tribunal de premi\u00e8re instance d\u2019Anvers, notamment pour faire annuler la majoration d\u2019imp\u00f4t \u00e9tablie \u00e0 sa charge pour l\u2019exercice d\u2019imposition 1993.<\/p>\n<p>18. Le 8 mars 2004, le tribunal d\u00e9clara l\u2019action recevable et tr\u00e8s partiellement fond\u00e9e. Dans la seule mesure o\u00f9 la majoration concernait la d\u00e9duction d\u2019investissement, le tribunal estima qu\u2019il ressortait des \u00e9l\u00e9ments du dossier qu\u2019il n\u2019y avait pas de raison d\u2019appliquer une majoration d\u2019imp\u00f4t de 50\u00a0%, de sorte qu\u2019il y avait lieu, conform\u00e9ment \u00e0 la loi, de r\u00e9duire la majoration \u00e0 10 %. Le reste de la demande fut rejet\u00e9e. En particulier, la majoration d\u2019imp\u00f4t de 50 % relative aux co\u00fbts li\u00e9s \u00e0 la transaction boursi\u00e8re fut confirm\u00e9e.<\/p>\n<p>19. Le 15 avril 2004, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante interjeta appel. Elle demanda notamment que soit reconnue la prescription du droit de l\u2019\u00c9tat de recouvrer l\u2019imp\u00f4t pour l\u2019exercice d\u2019imposition 1993. Sur ce point, elle fit valoir que la prescription de ses dettes avait \u00e9t\u00e9 acquise cinq ans apr\u00e8s la date \u00e0 laquelle elles devaient \u00eatre pay\u00e9es. Selon la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante, ce d\u00e9lai de cinq ans avait commenc\u00e9 \u00e0 courir le 15 f\u00e9vrier 1996, deux mois apr\u00e8s l\u2019envoi de l\u2019imposition du 15 d\u00e9cembre 1995, il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 interrompu, et la prescription avait donc \u00e9t\u00e9 acquise le 15\u00a0f\u00e9vrier 2001. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante se r\u00e9f\u00e9ra \u00e0 la jurisprudence de la Cour de cassation, inaugur\u00e9e en 2002, selon laquelle le commandement de payer signifi\u00e9 pour une dette d\u2019imp\u00f4t contest\u00e9e ne constituait pas un mode interruptif de prescription de l\u2019imp\u00f4t (paragraphe\u00a040 ci-dessous).<\/p>\n<p>20. Le 9 juillet 2004, une loi-programme fut promulgu\u00e9e, qui entra en vigueur le 25\u00a0juillet 2004 (paragraphe 45 ci-dessous).<\/p>\n<p>21. Le 6 f\u00e9vrier 2007, la cour d\u2019appel d\u2019Anvers confirma le jugement entrepris. Elle consid\u00e9ra tout d\u2019abord que le \u00ab\u00a0commandement de payer interruptif de prescription\u00a0\u00bb du 24\u00a0octobre 2000 n\u2019avait pas pu interrompre la prescription, celui-ci ne constituant pas un \u00ab\u00a0commandement\u00a0\u00bb (beveltotbetaling) au sens de l\u2019article 2244 du code civil. En effet, un commandement ne pourrait avoir d\u2019effet interruptif que s\u2019il \u00e9tait bas\u00e9 sur un titre ex\u00e9cutoire. Or, il n\u2019\u00e9tait pas fond\u00e9 sur un tel titre puisque l\u2019avertissement-extrait de r\u00f4le du 11\u00a0d\u00e9cembre 1995 \u00e9tait contest\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante. Ensuite, la cour d\u2019appel consid\u00e9ra que, le \u00ab\u00a0commandement de payer interruptif de prescription\u00a0\u00bb ne constituant pas un \u00ab\u00a0commandement\u00a0\u00bb au sens de l\u2019article\u00a02244 du code civil, la disposition interpr\u00e9tative de l\u2019article 49 de la loi-programme du 9 juillet 2004, qui visait le seul \u00ab\u00a0commandement\u00a0\u00bb (dwangbevel), n\u2019\u00e9tait pas applicable. En revanche, la cour d\u2019appel consid\u00e9ra que la prescription avait \u00e9t\u00e9 suspendue en vertu de l\u2019article 2251 du code civil. Selon cette disposition, la prescription ne courait pas contre les personnes qui \u00e9taient \u00ab\u00a0dans quelque exception \u00e9tablie par une loi\u00a0\u00bb (paragraphe 51 ci-dessous). Or, aussi longtemps que la dette fiscale \u00e9tait contest\u00e9e, l\u2019\u00c9tat \u00e9tait dans l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019exiger son paiement. La prescription de cette dette \u00e9tait donc suspendue jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9cision d\u00e9finitive sur la contestation de celle-ci. Partant, le droit de recouvrer l\u2019imp\u00f4t litigieux n\u2019\u00e9tait pas prescrit. Quant au fond, la cour d\u2019appel rejeta tous les griefs dirig\u00e9s contre le jugement entrepris.<\/p>\n<p>22. Le 22 ao\u00fbt 2007, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante se pourvut en cassation. Elle invoqua un moyen unique relatif \u00e0 la suspension de la prescription retenue par la cour d\u2019appel en vertu de l\u2019article\u00a02251 du code civil.<\/p>\n<p>23. Le 19 novembre 2007, l\u2019\u00c9tat se pourvut \u00e9galement en cassation. Il invoqua un moyen unique relatif \u00e0 l\u2019interruption de la prescription en vertu de l\u2019article 49 de la loi\u2011programme du 9 juillet 2004 qui n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 retenue par la cour d\u2019appel.<\/p>\n<p>24. Le 17 octobre 2008, l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 la Cour de cassation prit des conclusions \u00e9crites. Il conclut que le moyen invoqu\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante \u00e0 l\u2019appui de son pourvoi \u00e9tait irrecevable \u00e0 d\u00e9faut d\u2019int\u00e9r\u00eat, d\u00e8s lors que la d\u00e9cision attaqu\u00e9e demeurait en tout \u00e9tat de cause l\u00e9galement justifi\u00e9e si la Cour de cassation substituait au motif de l\u2019arr\u00eat attaqu\u00e9 le motif selon lequel la prescription avait, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 49 de la loi-programme du 9\u00a0juillet 2004, \u00e9t\u00e9 interrompue par la signification du commandement de payer du 24 octobre 2000. L\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral se r\u00e9f\u00e9ra \u00e0 la jurisprudence de la Cour constitutionnelle (arr\u00eats des 7\u00a0d\u00e9cembre 2005 et 1er f\u00e9vrier 2006) et de la Cour de cassation (arr\u00eats du 17\u00a0janvier 2008) (respectivement paragraphes\u00a047 et 48 ci\u2011dessous).<\/p>\n<p>25. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante indique sans que cela ne soit contest\u00e9 par le Gouvernement qu\u2019elle r\u00e9ceptionna les conclusions de l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral le 5\u00a0mars 2009.<\/p>\n<p>26. Le 9 mars 2009, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante d\u00e9posa une note en vertu de l\u2019article\u00a01107 du code judiciaire (paragraphe 54 ci-dessous). Elle fit valoir que si la Cour de cassation proc\u00e9dait \u00e0 la substitution de motifs propos\u00e9e par l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral, elle m\u00e9connaitrait l\u2019article 6 de la Convention en raison de l\u2019impossibilit\u00e9 pour la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante de contester le motif propos\u00e9. Elle all\u00e9gua \u00e9galement que les conditions pour proc\u00e9der \u00e0 une substitution de motifs n\u2019\u00e9taient pas r\u00e9unies. Elle ajouta qu\u2019il restait un certain nombre de contestations soulev\u00e9es devant les juges du fond mais non d\u00e9cid\u00e9es par eux, en particulier le fait que l\u2019application de l\u2019article 49 de la loi-programme du 9\u00a0juillet 2004 constituerait une violation de l\u2019article 6 de la Convention. Un d\u00e9bat sur cette question devait avoir lieu devant les juridictions du fond d\u00e8s lors que les parties n\u2019avaient aucun moyen d\u2019en d\u00e9battre de mani\u00e8re recevable devant la Cour de cassation.<\/p>\n<p>27. Par un arr\u00eat du 13 mars 2009 (F.07.0085.N-F.07.0105.N), rendu conform\u00e9ment aux conclusions de l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral, la Cour de cassation consid\u00e9ra qu\u2019en application de l\u2019article 49 de la loi-programme du 9\u00a0juillet 2004, le commandement de payer interrompait valablement la prescription, m\u00eame en l\u2019absence d\u2019incontestablement d\u00fb. Elle poursuivit :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a011. L\u2019article 49 de la loi-programme n\u2019est (&#8230;) pas une disposition l\u00e9gale interpr\u00e9tative.<\/p>\n<p>Cette nouvelle disposition doit n\u00e9anmoins se voir appliquer par le juge de mani\u00e8re r\u00e9troactive conform\u00e9ment \u00e0 la volont\u00e9 du l\u00e9gislateur. Il ressort clairement des travaux parlementaires relatifs \u00e0 cette disposition que le l\u00e9gislateur avait, en adoptant une mesure r\u00e9troactive, pour objectif de pr\u00e9server les droits du Tr\u00e9sor dans le cadre des proc\u00e9dures encore pendantes o\u00f9 des imp\u00f4ts contest\u00e9s sur pied de la position prise par la jurisprudence \u00e9taient sur le point de se prescrire ou encore avaient atteint la prescription.<\/p>\n<p>12. Il r\u00e9sulte de tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de que, eu \u00e9gard aux constatations factuelles des juges d\u2019appel, le commandement de payer interruptif de prescription du 24\u00a0octobre 2000 avait un effet interruptif, de sorte que le droit au recouvrement de la majoration de l\u2019imp\u00f4t sur les revenus pour l\u2019exercice d\u2019imposition concern\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas prescrit.<\/p>\n<p>13. La d\u00e9cision critiqu\u00e9e par la requ\u00e9rante se r\u00e9v\u00e8le l\u00e9galement justifi\u00e9e sur la base du motif substitu\u00e9 par la Cour. Ainsi, quelle que soit la formulation utilis\u00e9e par [les juges d\u2019appel], [cette d\u00e9cision] ne viole pas les dispositions mentionn\u00e9es dans le moyen [de cassation].<\/p>\n<p>Le moyen est irrecevable \u00e0 d\u00e9faut d\u2019int\u00e9r\u00eat. \u00bb<\/p>\n<p>Partant, la Cour de cassation rejeta le pourvoi de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante et elle d\u00e9clara le pourvoi introduit par l\u2019\u00c9tat irrecevable pour d\u00e9faut d\u2019int\u00e9r\u00eat, ce pourvoi \u00e9tant dirig\u00e9 contre une d\u00e9cision qui lui \u00e9tait favorable.<\/p>\n<p><strong>LE CADRE JURIDIQUE ET LA PRATIQUE PERTINENTS<\/strong><\/p>\n<p><strong>I. LE DROIT ET LA PRATIQUE INTERNES<\/strong><\/p>\n<p><strong>A. L\u2019\u00e9tablissement de l\u2019imp\u00f4t et les voies de recours<\/strong><\/p>\n<p>28. L\u2019imp\u00f4t des soci\u00e9t\u00e9s est \u00e9tabli par voie d\u2019enr\u00f4lement. Pour recouvrer l\u2019imp\u00f4t, l\u2019administration doit disposer d\u2019un titre contre le contribuable ; elle cr\u00e9e ce titre unilat\u00e9ralement par l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un acte authentique : le r\u00f4le. L\u2019imposition est port\u00e9e au r\u00f4le au nom du contribuable, lequel en est ensuite avis\u00e9 par un \u00ab avertissement-extrait de r\u00f4le \u00bb aussit\u00f4t que le r\u00f4le est rendu ex\u00e9cutoire.<\/p>\n<p>29. Le contribuable concern\u00e9 peut \u00ab\u00a0se pourvoir en r\u00e9clamation, par \u00e9crit, contre le montant de l\u2019imposition \u00e9tablie, y compris tous additionnels, accroissements et amendes, aupr\u00e8s du directeur des contributions\u00a0\u00bb (article\u00a0366 du code des imp\u00f4ts sur les revenus du 30 juillet 1992 (\u00ab\u00a0CIR\u00a092\u00a0\u00bb), qui a succ\u00e9d\u00e9 au code des imp\u00f4ts sur les revenus du 26 f\u00e9vrier 1964).<\/p>\n<p>30. Il a ensuite la possibilit\u00e9 de contester devant le tribunal de premi\u00e8re instance la d\u00e9cision prise \u00e0 l\u2019issue de ce recours administratif (article 375 du m\u00eame code).<\/p>\n<p>31. Depuis l\u2019entr\u00e9e en vigueur de la loi du 23\u00a0mars 1999 relative \u00e0 l\u2019organisation judiciaire en mati\u00e8re fiscale, le recours judiciaire peut \u00e9galement \u00eatre introduit en cas d\u2019absence prolong\u00e9e de d\u00e9cision du directeur des contributions six mois apr\u00e8s l\u2019introduction du recours administratif (article 1385undecies du code judiciaire).\u00a0Cette disposition n\u2019est toutefois pas applicable lorsque ce recours porte sur une imposition aff\u00e9rente \u00e0 l\u2019exercice d\u2019imposition 1998 ou \u00e0 un exercice d\u2019imposition ant\u00e9rieur en ce qui concerne les imp\u00f4ts sur les revenus (article 11 de la loi du 23 mars 1999 pr\u00e9cit\u00e9e).<\/p>\n<p>32. L\u2019introduction d\u2019une r\u00e9clamation ou d\u2019une action en justice ne fait obstacle ni \u00e0 la saisie ni aux autres mesures destin\u00e9es \u00e0 garantir le recouvrement du montant int\u00e9gral de l\u2019imp\u00f4t contest\u00e9, en principal, additionnels et accroissements, des int\u00e9r\u00eats et des frais (article 409 du CIR\u00a092).<\/p>\n<p>33. Il r\u00e9sulte toutefois de l\u2019article 410 du CIR 92 qu\u2019en cas de r\u00e9clamation ou d\u2019action en justice, l\u2019imp\u00f4t (en principal, additionnels et accroissements, augment\u00e9 des int\u00e9r\u00eats y aff\u00e9rents) n\u2019est consid\u00e9r\u00e9 comme une dette liquide et certaine pouvant \u00eatre recouvr\u00e9e par voies d\u2019ex\u00e9cution que dans la mesure o\u00f9 il correspond au montant des revenus d\u00e9clar\u00e9s, ou bien, lorsqu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli d\u2019office (\u00e0 d\u00e9faut de d\u00e9claration), dans la mesure o\u00f9 il n\u2019exc\u00e8de pas le dernier imp\u00f4t d\u00e9finitivement \u00e9tabli \u00e0 charge du redevable pour un exercice d\u2019imposition ant\u00e9rieur.<\/p>\n<p>34. Seul cet \u00ab incontestablement d\u00fb \u00bb \u2013 selon la terminologie usuelle \u2013 peut faire l\u2019objet de voies d\u2019ex\u00e9cution dans l\u2019attente de la d\u00e9cision qui doit intervenir sur la r\u00e9clamation ou le recours. Cela signifie notamment que, lorsqu\u2019un imp\u00f4t fait l\u2019objet d\u2019une r\u00e9clamation dans le cadre de laquelle l\u2019incontestablement d\u00fb est fix\u00e9 \u00e0 n\u00e9ant, le recouvrement forc\u00e9 est impossible aussi longtemps qu\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 statu\u00e9 sur le litige.<\/p>\n<p>35. L\u2019article 444 du CIR 92 pr\u00e9voit qu\u2019en cas d\u2019absence de d\u00e9claration ou de remise tardive de celle-ci, ou en cas de d\u00e9claration incompl\u00e8te ou inexacte, les imp\u00f4ts dus sur la portion des revenus non d\u00e9clar\u00e9s sont major\u00e9s d\u2019un accroissement d\u2019imp\u00f4t fix\u00e9 d\u2019apr\u00e8s la nature et la gravit\u00e9 de l\u2019infraction, selon une \u00e9chelle dont les graduations sont d\u00e9termin\u00e9es par le Roi et allant de 10\u00a0% \u00e0 200\u00a0% des imp\u00f4ts dus sur la portion des revenus non d\u00e9clar\u00e9s. En l\u2019absence de mauvaise foi, il peut \u00eatre renonc\u00e9 au minimum de 10\u00a0% d\u2019accroissement. Le total des imp\u00f4ts dus sur la portion des revenus non d\u00e9clar\u00e9s et de l\u2019accroissement d\u2019imp\u00f4t ne peut d\u00e9passer le montant des revenus non d\u00e9clar\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>B. La prescription en mati\u00e8re fiscale<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Interruption de la prescription<\/em><\/p>\n<p>36. Conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 145 de l\u2019arr\u00eat\u00e9 royal du 27 ao\u00fbt 1993 d\u2019ex\u00e9cution du CIR 92, les dettes fiscales se prescrivent par cinq ans \u00e0 partir de la date \u00e0 laquelle les imp\u00f4ts doivent \u00eatre pay\u00e9s. Le d\u00e9lai de prescription peut \u00eatre interrompu de la mani\u00e8re pr\u00e9vue par les articles 2244 et suivants du code civil ou par une renonciation au temps couru de la prescription. En cas d\u2019interruption de la prescription, une nouvelle prescription susceptible d\u2019\u00eatre interrompue de la m\u00eame mani\u00e8re, est acquise cinq ans apr\u00e8s le dernier acte interruptif de la pr\u00e9c\u00e9dente prescription s\u2019il n\u2019y a pas instance en justice.<\/p>\n<p>37. \u00c0 l\u2019\u00e9poque des faits, l\u2019article 2244 du code civil pr\u00e9voyait qu\u2019\u00e9taient interruptifs de la prescription une citation en justice, un commandement ou une saisie, signifi\u00e9s \u00e0 celui qu\u2019on voulait emp\u00eacher de prescrire.<\/p>\n<p>38. Avant l\u2019entr\u00e9e en vigueur de la loi-programme du 22 d\u00e9cembre 2003 (paragraphe 42 ci-dessous), le d\u00e9p\u00f4t d\u2019une r\u00e9clamation n\u2019interrompait pas le d\u00e9lai de prescription de la dette fiscale. Afin de produire cet effet, l\u2019administration avait adopt\u00e9 une pratique consistant \u00e0 adresser un commandement de payer aux contribuables concern\u00e9s (c\u2019est la pratique qui a \u00e9t\u00e9 suivie en l\u2019esp\u00e8ce, paragraphe 16 ci-dessus). Par un arr\u00eat du 28 octobre 1993, la Cour de cassation avait consid\u00e9r\u00e9 qu\u2019une saisie-ex\u00e9cution pratiqu\u00e9e suite \u00e0 un tel commandement \u00e9tait, en l\u2019absence d\u2019un \u00ab\u00a0incontestablement d\u00fb\u00a0\u00bb, nulle et de nul effet. Toutefois, la Cour avait laiss\u00e9 ouverte la question de savoir si le commandement qui avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 cette saisie avait, en l\u2019absence d\u2019un incontestablement d\u00fb, un effet interruptif de prescription (Pasicrisie, 1993, I, no 433). Par la suite, l\u2019administration fiscale avait pr\u00e9cis\u00e9 sa pratique dans deux circulaires (CI.RH.884\/458.433 du 25\u00a0ao\u00fbt 1994, et CI.R14\/469.194 du 29 f\u00e9vrier 1996). Ces circulaires imposaient aux receveurs des contributions de clairement indiquer dans les commandements qu\u2019il ne s\u2019agissait que d\u2019actes interruptifs de prescription, sans menace d\u2019ex\u00e9cution forc\u00e9e (sauf en cas d\u2019incontestablement d\u00fb).<\/p>\n<p>39. La question de l\u2019effet interruptif ayant \u00e9t\u00e9 rest\u00e9e sans r\u00e9ponse de la part de la Cour de cassation, elle continuait \u00e0 \u00eatre soulev\u00e9e par des contribuables. Ainsi, il pouvait \u00eatre constat\u00e9 plus tard que la pratique administrative \u00e9tait, \u00ab\u00a0depuis longtemps [sinds geruime tijd], \u00e0 l\u2019origine de nombreux litiges quant \u00e0 la validit\u00e9 d\u2019un tel commandement signifi\u00e9 pour une cotisation contest\u00e9e pour laquelle aucune partie de la dette ne p[ouvait] \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme liquide et certaine\u00a0\u00bb (expos\u00e9 des motifs du projet de loi ayant conduit \u00e0 la loi-programme du 22 d\u00e9cembre 2003, Documents parlementaires, Chambre, 2003-2004, DOC 51-0473\/001 et 51-0474\/001, p.\u00a0147).<\/p>\n<p>40. Par un arr\u00eat du 10 octobre 2002 (C.01.0157.F\u00a0; confirm\u00e9 par des arr\u00eats des 21\u00a0f\u00e9vrier 2003, C.01.0287.N, 27 f\u00e9vrier 2004, C.02.0024.F et 12\u00a0mars 2004, C.02.0596.F), la Cour de cassation a mis cette pratique en cause. Elle a en effet jug\u00e9 que le commandement \u00e9tait un \u00ab acte de poursuite judiciaire qui suppose un titre ex\u00e9cutoire et pr\u00e9lude \u00e0 une saisie-ex\u00e9cution \u00bb, de sorte que, signifi\u00e9 par l\u2019\u00c9tat en l\u2019absence d\u2019imp\u00f4t incontestablement d\u00fb, il ne pouvait produire d\u2019\u00ab effet interruptif \u00bb. Cette jurisprudence faisait obstacle \u00e0 ce qu\u2019un commandement interromp\u00eet la prescription en cas de contestation des imp\u00f4ts enr\u00f4l\u00e9s.<\/p>\n<p>41. Cette jurisprudence nouvelle provoqua une r\u00e9action du l\u00e9gislateur. Celui-ci estima son intervention indispensable \u00ab pour \u00e9viter qu\u2019\u00e0 d\u00e9faut de possibilit\u00e9 pour l\u2019administration de pouvoir valablement interrompre la prescription des cotisations contest\u00e9es pour lesquelles il n\u2019exist[ait] aucune quotit\u00e9 certaine et liquide imm\u00e9diatement exigible, nombre d\u2019entre elles ne soient d\u00e9clar\u00e9es prescrites \u00bb, son intervention \u00e9tant \u00ab d\u2019autant plus imp\u00e9rieuse \u00e0 l\u2019examen des donn\u00e9es de l\u2019arri\u00e9r\u00e9 fiscal en mati\u00e8re d\u2019imp\u00f4t sur le revenu, qui r\u00e9v\u00e9l[aient] que ce dernier [\u00e9tait] constitu\u00e9 \u00e0 plus de 40 % de cotisations contest\u00e9es \u00bb (expos\u00e9 des motifs pr\u00e9cit\u00e9, p.\u00a0148). Il fut pr\u00e9cis\u00e9 que, \u00ab\u00a0conform\u00e9ment aux principes relatifs \u00e0 l\u2019application de la loi dans le temps, ces dispositions s[eraient] applicables aux instances en cours\u00a0\u00bb (ibidem).<\/p>\n<p>42. Le l\u00e9gislateur instaura en cons\u00e9quence un m\u00e9canisme de suspension de la prescription (voir, sur ce point, paragraphe 52 ci-dessous) ainsi qu\u2019un m\u00e9canisme d\u2019interruption de la prescription. Ainsi, \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019adoption de la loi\u2011programme du 22\u00a0d\u00e9cembre 2003, il ins\u00e9ra de nouvelles dispositions dans le CIR 92. L\u2019article 443bis nouveau reprenait les dispositions qui figuraient jusqu\u2019alors \u00e0 l\u2019article 145 de l\u2019arr\u00eat\u00e9 royal du 27\u00a0ao\u00fbt 1993 d\u2019ex\u00e9cution du CIR 92 (paragraphe 36 ci-dessus), notamment quant \u00e0 la mani\u00e8re dont le d\u00e9lai de prescription \u00e9tait interrompu.<\/p>\n<p>43. Interrog\u00e9 par un d\u00e9put\u00e9 sur la question de savoir si cette loi allait cr\u00e9er un vide juridique entre le prononc\u00e9 de l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation du 21\u00a0f\u00e9vrier 2003 (paragraphe 40 ci-dessus) et l\u2019entr\u00e9e en vigueur des dispositions pr\u00e9cit\u00e9es, le ministre des Finances indiqua qu\u2019il pouvait y avoir prescription dans un certain nombre de cas mais qu\u2019il \u00e9tait pratiquement impossible d\u2019en chiffrer l\u2019importance en termes de perte de recettes fiscales. Il estima que cela ne pourrait concerner \u00ab\u00a0qu\u2019un nombre relativement limit\u00e9 de dossiers\u00a0\u00bb. Le ministre pr\u00e9cisa encore que ces dispositions \u00ab\u00a0ne sont pas appliqu\u00e9es avec effet r\u00e9troactif car il s\u2019agit d\u2019un probl\u00e8me important de prescription qui concerne l\u2019ordre public, ce qui pourrait avoir des cons\u00e9quences tr\u00e8s importantes pour le contribuable\u00a0\u00bb (Documents parlementaires, Chambre, 2003-2004, DOC 51-0473\/027, p.\u00a020).<\/p>\n<p>44. Dans son avis sur l\u2019article 443ter du CIR 92 en projet, le Conseil d\u2019\u00c9tat avait \u00e9mis des doutes quant \u00e0 l\u2019applicabilit\u00e9 de cette disposition \u00e0 des imp\u00f4ts dont la prescription avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 acquise avant l\u2019entr\u00e9e en vigueur de la loi en projet, en vertu de la jurisprudence de la Cour de cassation susmentionn\u00e9e. Il avait soulign\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard que, \u00ab si l\u2019auteur de l\u2019avant\u2011projet [voulait] pr\u00e9venir le risque que des contribuables n\u2019invoquent la prescription en pareil cas, une disposition transitoire explicite serait n\u00e9cessaire \u00bb (avis des 7 et 12\u00a0novembre 2003, Documents parlementaires, Chambre, 2003-2004, DOC 51-0473\/001 et 51-0474\/001, p. 464).<\/p>\n<p>45. Se fondant notamment sur cette observation, le l\u00e9gislateur inclut ensuite dans la loi-programme du 9 juillet 2004, une \u00ab disposition l\u00e9gale interpr\u00e9tative applicable aux cas vis\u00e9s par les arr\u00eats de la Cour de cassation des 10 octobre 2002 et 21 f\u00e9vrier 2003 \u00bb (justification de l\u2019amendement no\u00a07 du gouvernement, Documents parlementaires, Chambre, 2003-2004, DOC\u00a051-1138\/015, p. 2). Il s\u2019agit de l\u2019article 49 de cette loi, qui se lisait comme suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Nonobstant le fait que le commandement constitue le premier acte de poursuites directes (&#8230;), le commandement doit \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme constituant \u00e9galement un acte interruptif de prescription au sens de l\u2019article 2244 du Code civil, m\u00eame lorsque la dette d\u2019imp\u00f4t contest\u00e9e n\u2019a pas de caract\u00e8re certain et liquide. \u00bb<\/p>\n<p>46. Plusieurs contribuables, dont les requ\u00e9rantes dans l\u2019affaire Optim &amp;\u00a0Industerre c. Belgique ((d\u00e9c.), no 23819\/06, 11 septembre 2012) introduisirent devant la Cour d\u2019arbitrage (d\u00e9sormais Cour constitutionnelle) des requ\u00eates en annulation de l\u2019article 49 de la loi-programme du 9 juillet 2004.<\/p>\n<p>47. Par un arr\u00eat du 7 d\u00e9cembre 2005 (no\u00a0177\/2005\u00a0; voir aussi l\u2019arr\u00eat\u00a0no\u00a020\/2006 du 1er f\u00e9vrier 2006), la Cour constitutionnelle rejeta les recours. Elle s\u2019exprima en ces termes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0B.19.1. (&#8230;) la disposition entreprise \u00e9tait justifi\u00e9e par le fait que la prescription d\u2019imp\u00f4ts contest\u00e9s avait toujours \u00e9t\u00e9 interrompue par la signification d\u2019un commandement et la validit\u00e9 de ce dernier a toujours \u00e9t\u00e9 reconnue jusqu\u2019\u00e0 la date des arr\u00eats de la Cour de cassation des 10 octobre 2002 et 21 f\u00e9vrier 2003 (&#8230;).<\/p>\n<p>S\u2019il existait une controverse sur la nature du commandement au sens de l\u2019article\u00a02244 du Code civil, rien ne permettait cependant, avant [ces] arr\u00eats (&#8230;), de rejeter la th\u00e8se du double effet du commandement, avanc\u00e9e par l\u2019administration, selon laquelle un commandement, irr\u00e9gulier en tant qu\u2019acte d\u2019ex\u00e9cution, pouvait toutefois conserver ses effets en tant qu\u2019acte interruptif de prescription.<\/p>\n<p>En effet, lors de l\u2019adoption du Code civil en 1804, le commandement n\u2019\u00e9tait pas consid\u00e9r\u00e9 comme un acte d\u2019ex\u00e9cution, mais comme un acte pr\u00e9paratoire contenant la manifestation de la volont\u00e9 du cr\u00e9ancier d\u2019obtenir paiement des sommes dues.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019entr\u00e9e en vigueur du Code judiciaire, plus pr\u00e9cis\u00e9ment de ses articles 1494 et suivants, une controverse portant sur la nature du commandement est n\u00e9e, certains consid\u00e9rant que le commandement n\u2019\u00e9tait plus un acte pr\u00e9paratoire mais un acte d\u2019ex\u00e9cution. Si le commandement vis\u00e9 par les articles 148 et 149 de [l\u2019arr\u00eat\u00e9 royal du 27 ao\u00fbt 1993 d\u2019ex\u00e9cution du CIR 92] constitue un acte d\u2019ex\u00e9cution dont la validit\u00e9 est subordonn\u00e9e au caract\u00e8re liquide et certain de la dette, les effets du commandement au sens de l\u2019article 2244 du Code civil ne sont pas subordonn\u00e9s \u00e0 des conditions de validit\u00e9 l\u00e9galement pr\u00e9vues.<\/p>\n<p>Cependant, ni les dispositions pr\u00e9cit\u00e9es du Code judiciaire ni aucun arr\u00eat de la Cour de cassation n\u2019excluaient la validit\u00e9 du commandement en tant qu\u2019acte interruptif de prescription, lorsque la dette n\u2019est pas certaine et liquide.<\/p>\n<p>Au contraire, certaines d\u00e9cisions des juridictions de fond reconnaissaient cet effet interruptif de prescription \u00e0 un commandement, ind\u00e9pendamment de sa validit\u00e9 en tant qu\u2019acte d\u2019ex\u00e9cution.<\/p>\n<p>B.19.2. Cette conception avait inspir\u00e9 la pratique administrative en mati\u00e8re d\u2019imp\u00f4ts sur les revenus et elle avait incit\u00e9 de nombreux contribuables \u00e0 signer une renonciation au temps couru de la prescription.<\/p>\n<p>B.19.3. En outre, par un arr\u00eat du 28 octobre 1993, la Cour de cassation avait cass\u00e9 un arr\u00eat de la Cour d\u2019appel de Li\u00e8ge parce que celle-ci n\u2019avait pas r\u00e9pondu aux conclusions de l\u2019\u00c9tat belge qui faisait valoir que le commandement avait \u00ab notamment pour but d\u2019interrompre la prescription, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 194 de l\u2019arr\u00eat\u00e9 royal du Code des imp\u00f4ts sur les revenus (&#8230;) \u00bb et la Cour d\u2019appel de Bruxelles, juridiction de renvoi, avait jug\u00e9, par un arr\u00eat du 24 juin 1997, \u00ab que pareil commandement vaut comme acte interruptif au sens de l\u2019article 2244 du Code civil et n\u2019est pas \u00e9nerv\u00e9 par la nullit\u00e9 de la saisie-ex\u00e9cution qui l\u2019a suivi, l\u2019effet interruptif de commandement \u00e9tant ind\u00e9pendant des effets de l\u2019acte ex\u00e9cutoire en tant que tel \u00bb (Bruxelles, 24 juin 1997, J.T., 1998, pp.\u00a0458-459).<\/p>\n<p>B.19.4. D\u00e8s lors qu\u2019il avait signifi\u00e9 un commandement, l\u2019\u00c9tat pouvait donc l\u00e9gitimement estimer avoir valablement interrompu la prescription, m\u00eame lorsque la dette d\u2019imp\u00f4t \u00e9tait contest\u00e9e.<\/p>\n<p>B.19.5. Par ailleurs, le ministre des Finances a fait observer ce qui suit au sujet de la disposition entreprise : \u00ab [Elle] permet d\u2019\u00e9viter une discrimination arbitraire entre les contribuables qui ont souscrit une renonciation au temps couru de la prescription et ceux qui ont refus\u00e9 de signer une telle renonciation et ont attendu la signification d\u2019un commandement. Si aucune renonciation au temps couru de la prescription n\u2019a \u00e9t\u00e9 sign\u00e9e, la signification d\u2019un commandement constitue la seule possibilit\u00e9 pour le receveur d\u2019interrompre la prescription. Selon la r\u00e9cente jurisprudence de la Cour de cassation, cette possibilit\u00e9 dispara\u00eetrait \u00e9galement de sorte que la prescription ne pourrait \u00eatre \u00e9vit\u00e9e. \u00c9tant donn\u00e9 que les contribuables ont eux-m\u00eames contest\u00e9 les imp\u00f4ts, ils ne pouvaient l\u00e9galement escompter que la dette fiscale serait prescrite de ce fait. Il ne para\u00eetrait pas raisonnable pour un contribuable d\u2019escompter se lib\u00e9rer en introduisant un recours tandis que l\u2019\u00c9tat ne peut recouvrer l\u2019imposition \u00bb (Doc. parl., Chambre, 2003-2004, DOC 51-1138\/015, pp. 2-3).<\/p>\n<p>B.19.6. Bien que les arr\u00eats de la Cour de cassation des 10 octobre 2002 et 21 f\u00e9vrier 2003 n\u2019aient, juridiquement, qu\u2019une autorit\u00e9 de chose jug\u00e9e relative, ils ont, en ce qu\u2019ils ont tranch\u00e9 la question de droit qui concerne la nature et les effets d\u2019un commandement, une autorit\u00e9 de fait qui s\u2019impose \u00e0 toutes les juridictions puisque les d\u00e9cisions qui s\u2019\u00e9carteraient de la r\u00e9ponse donn\u00e9e par la Cour de cassation risqueraient d\u2019\u00eatre cass\u00e9es pour violation de la loi, telle qu\u2019elle est interpr\u00e9t\u00e9e par la Cour de cassation. Il ressort d\u2019ailleurs de la jurisprudence invoqu\u00e9e par les parties requ\u00e9rantes que les juridictions de fond se sont ralli\u00e9es \u00e0 la solution adopt\u00e9e par les deux arr\u00eats de la Cour de cassation pr\u00e9cit\u00e9s.<\/p>\n<p>B.19.7. Les arr\u00eats des 10 octobre 2002 et 21 f\u00e9vrier 2003 ont donc eu pour cons\u00e9quence de priver d\u2019effet, de mani\u00e8re r\u00e9troactive, le mode d\u2019interruption de la prescription commun\u00e9ment utilis\u00e9 en mati\u00e8re d\u2019imp\u00f4ts sur les revenus (&#8230;). Une cat\u00e9gorie de contribuables s\u2019est ainsi vue lib\u00e9r\u00e9e d\u2019une dette qu\u2019ils avaient contest\u00e9e mais dont il ne peut \u00eatre pr\u00e9sum\u00e9 qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas due. C\u2019est pour neutraliser l\u2019effet r\u00e9troactif de la r\u00e8gle jurisprudentielle d\u00e9gag\u00e9e par les arr\u00eats pr\u00e9cit\u00e9s que le l\u00e9gislateur a lui-m\u00eame adopt\u00e9 une disposition r\u00e9troactive.<\/p>\n<p>B.19.8. Le recours \u00e0 une disposition r\u00e9troactive peut \u00e9galement s\u2019expliquer en l\u2019esp\u00e8ce par l\u2019absence d\u2019une disposition permettant de demander \u00e0 la Cour de cassation de limiter dans le temps les effets des positions de principe adopt\u00e9es par ses arr\u00eats, alors que tant la Cour de justice des Communaut\u00e9s europ\u00e9ennes (article 231, deuxi\u00e8me alin\u00e9a, du Trait\u00e9 CE), que la Cour d\u2019arbitrage (article 8, alin\u00e9a 2, de la loi sp\u00e9ciale du 6 janvier 1989 sur la Cour d\u2019arbitrage) et le Conseil d\u2019\u00c9tat (article 14ter des lois sur le Conseil d\u2019\u00c9tat coordonn\u00e9es le 12 janvier 1973) peuvent maintenir les effets des actes qu\u2019ils annulent.<\/p>\n<p>B.19.9. La premi\u00e8re r\u00e9action du l\u00e9gislateur aux arr\u00eats de la Cour de cassation pr\u00e9cit\u00e9s dans la loi-programme du 22 d\u00e9cembre 2003 a entra\u00een\u00e9 l\u2019insertion dans le [CIR 92] des articles 443bis et 443ter sous un nouveau chapitre IXbis : \u00ab Prescription des droits du Tr\u00e9sor \u00bb.<\/p>\n<p>La disposition attaqu\u00e9e de la loi-programme du 9 juillet 2004 a compl\u00e9t\u00e9 cette r\u00e9action du l\u00e9gislateur.<\/p>\n<p>Compte tenu du d\u00e9lai rapproch\u00e9 s\u00e9parant leur adoption, ces dispositions doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme formant, ensemble, la r\u00e9action du l\u00e9gislateur aux arr\u00eats pr\u00e9cit\u00e9s.<\/p>\n<p>B.19.10. Par ailleurs, il a \u00e9t\u00e9 constat\u00e9, au cours des travaux pr\u00e9paratoires, d\u2019une part, que l\u2019arri\u00e9r\u00e9 fiscal, en mati\u00e8re d\u2019imp\u00f4ts sur les revenus, \u00ab est constitu\u00e9 \u00e0 plus de quarante pour cent de cotisations contest\u00e9es \u00bb (&#8230;) et, d\u2019autre part, que certains dossiers qui allaient b\u00e9n\u00e9ficier de la position adopt\u00e9e par la Cour de cassation \u00ab\u00a0concernaient la grande fraude fiscale \u00bb (&#8230;). La mesure a pu \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme r\u00e9pondant \u00e0 des exigences d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral en ce que, sans pr\u00e9juger des droits des contribuables, elle pr\u00e9servait les droits du Tr\u00e9sor \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019impositions contest\u00e9es.<\/p>\n<p>B.19.11. Enfin, l\u2019effet r\u00e9troactif de la disposition entreprise ne restreint pas de mani\u00e8re disproportionn\u00e9e les droits des contribuables, qui estimaient, jusqu\u2019aux arr\u00eats de la Cour de cassation, que le commandement qui leur avait \u00e9t\u00e9 signifi\u00e9, avait valablement interrompu la prescription. Le fait qu\u2019ils ont pu, de mani\u00e8re inattendue, esp\u00e9rer b\u00e9n\u00e9ficier de la jurisprudence pr\u00e9cit\u00e9e de la Cour de cassation, ne peut priver de justification l\u2019intervention du l\u00e9gislateur.<\/p>\n<p>B.20. Il appara\u00eet donc que la mesure est justifi\u00e9e par des circonstances particuli\u00e8res et exceptionnelles et qu\u2019elle est dict\u00e9e par des motifs imp\u00e9rieux d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>48. Par deux arr\u00eats du 17 janvier 2008 (F.06.0082.N et F.07.0057.N), la Cour de cassation confirma qu\u2019il ressortait de l\u2019article 49 de la loi\u2011programme du 9 juillet 2004 qu\u2019un commandement signifi\u00e9 pour une dette d\u2019imp\u00f4t contest\u00e9e constituait un acte interruptif de prescription valable m\u00eame s\u2019il n\u2019y avait pas de partie incontestablement due. Dans le second de ces arr\u00eats elle consid\u00e9ra en outre que l\u2019article 49 ne constituait pas une disposition interpr\u00e9tative, mais qu\u2019il devait n\u00e9anmoins \u00eatre appliqu\u00e9 avec un effet r\u00e9troactif, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019intention du l\u00e9gislateur.<\/p>\n<p>49. Par un arr\u00eat du 21 novembre 2013 (F.11.0175.N), donc rendu post\u00e9rieurement \u00e0 son arr\u00eat dans l\u2019affaire de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante, la Cour de cassation consid\u00e9ra que l\u2019article 49, \u00ab\u00a0qui doit emp\u00eacher que certains contribuables b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019un avantage non envisag\u00e9 par le l\u00e9gislateur et qui est conforme \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral et n\u00e9cessaire pour assurer le paiement des imp\u00f4ts dont le l\u00e9gislateur n\u2019a nullement modifi\u00e9 les r\u00e8gles d\u2019\u00e9tablissement, est compatible avec l\u2019article 1er du Premier Protocole additionnel \u00e0 la Convention de sauvegarde des droits de l\u2019homme et des libert\u00e9s fondamentales\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>50. Par une loi du 13 avril 2019, entr\u00e9e en vigueur le 1er janvier 2020, diverses dispositions concernant les proc\u00e9dures en mati\u00e8re fiscale ont \u00e9t\u00e9 harmonis\u00e9es et rassembl\u00e9es dans un nouveau Code du recouvrement amiable et forc\u00e9 des cr\u00e9ances fiscales et non fiscales (\u00ab\u00a0CRAF\u00a0\u00bb). Les dispositions de l\u2019article 443bis du CIR 92 concernant l\u2019interruption cours de la prescription des actions en recouvrement des imp\u00f4ts (paragraphe\u00a041 ci\u2011dessus) sont d\u00e9sormais reprises \u00e0 l\u2019article 24 du CRAF (voir aussi, concernant la suspension, paragraphe 53 ci\u2011dessous). \u00c0 l\u2019occasion de cette codification, l\u2019article\u00a049 de la loi-programme du 9 juillet 2004 a \u00e9t\u00e9 abrog\u00e9.<\/p>\n<p><em>2. Suspension de la prescription<\/em><\/p>\n<p>51. L\u2019article 2251 du code civil dispose que \u00ab\u00a0la prescription court contre toutes personnes, \u00e0 moins qu\u2019elles ne soient dans quelque exception \u00e9tablie par une loi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>52. \u00c0 l\u2019occasion de l\u2019adoption de la loi\u2011programme du 22 d\u00e9cembre 2003 (paragraphe 42 ci-dessus), le l\u00e9gislateur ins\u00e9ra une disposition nouvelle, l\u2019article 443ter, dans le CIR 92. Cette disposition pr\u00e9voyait que tout recours administratif ou judiciaire relatif \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement ou au recouvrement des imp\u00f4ts et des pr\u00e9comptes suspendrait \u00e0 l\u2019avenir le cours de la prescription.<\/p>\n<p>53. Depuis l\u2019entr\u00e9e en vigueur du CRAF (paragraphe 50 ci-dessus), le contenu de l\u2019article 443ter du CIR 92 est repris \u00e0 l\u2019article 25 du CRAF.<\/p>\n<p><strong>C. \u00c9l\u00e9ments de la proc\u00e9dure de cassation<\/strong><\/p>\n<p>54. En vertu de l\u2019article 1107, alin\u00e9a 2, du code judiciaire, lorsque le minist\u00e8re public donne des conclusions \u00e9crites, les parties peuvent, au plus tard \u00e0 l\u2019audience et exclusivement en r\u00e9ponse aux conclusions du minist\u00e8re public, d\u00e9poser une note dans laquelle elles ne peuvent soulever de nouveaux moyens. Selon l\u2019alin\u00e9a suivant de cette disposition, chaque partie peut demander \u00e0 l\u2019audience que l\u2019affaire soit remise pour r\u00e9pondre verbalement ou par une note aux conclusions \u00e9crites ou verbales du minist\u00e8re public. La Cour de cassation fixe alors le d\u00e9lai dans lequel cette note doit \u00eatre d\u00e9pos\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>II. LE DROIT DE L\u2019UNION EUROP\u00c9ENNE<\/strong><\/p>\n<p>55. Appel\u00e9e \u00e0 se prononcer sur la compatibilit\u00e9 avec le droit de l\u2019Union europ\u00e9enne (\u00ab\u00a0UE\u00a0\u00bb) de l\u2019application d\u2019une l\u00e9gislation r\u00e9troactive en mati\u00e8re de taxe sur la valeur ajout\u00e9e \u2013 mati\u00e8re harmonis\u00e9e au niveau de l\u2019UE \u2013, la Cour de Justice de l\u2019Union europ\u00e9enne (\u00ab\u00a0CJUE\u00a0\u00bb) a indiqu\u00e9 que si, en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, le principe de s\u00e9curit\u00e9 juridique s\u2019oppose \u00e0 ce que la port\u00e9e dans le temps d\u2019un acte voie son point de d\u00e9part fix\u00e9 \u00e0 une date ant\u00e9rieure \u00e0 sa publication, il peut en \u00eatre autrement, \u00e0 titre exceptionnel, lorsqu\u2019un but d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral l\u2019exige et lorsque la confiance l\u00e9gitime des int\u00e9ress\u00e9s est d\u00fbment respect\u00e9e (arr\u00eat de la Grande Chambre du 26 avril 2005, \u00ab\u00a0Goed Wonen\u00a0\u00bb, C-376\/02, EU:C:2005:251, point 33\u00a0; voir aussi, dans le m\u00eame sens, arr\u00eat du 13 f\u00e9vrier 2019, Human Operator, C\u2011434\/17, EU:C:2019:112, point 36, et arr\u00eat du 7 octobre 2019, Safeway, C-171\/18, EU:C:2019:839, point 38). Dans les circonstances de l\u2019esp\u00e8ce, la CJUE a conclu que les principes de la protection de la confiance l\u00e9gitime et de la s\u00e9curit\u00e9 juridique ne s\u2019opposaient pas \u00e0 ce qu\u2019un \u00c9tat membre, \u00e0 titre exceptionnel, et afin d\u2019\u00e9viter que soient utilis\u00e9s \u00e0 grande \u00e9chelle, pendant le processus l\u00e9gislatif, des montages financiers destin\u00e9s \u00e0 minimiser la charge de la taxe sur la valeur ajout\u00e9e contre lesquels une loi de modification visait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 lutter, donne \u00e0 cette loi un effet r\u00e9troactif, lorsque les op\u00e9rateurs \u00e9conomiques effectuant des op\u00e9rations \u00e9conomiques telles que celles vis\u00e9es par la loi avaient \u00e9t\u00e9 avertis de la prochaine adoption de cette loi et de l\u2019effet r\u00e9troactif envisag\u00e9 de mani\u00e8re telle qu\u2019ils soient en mesure de comprendre les cons\u00e9quences de la modification l\u00e9gislative envisag\u00e9e pour les op\u00e9rations qu\u2019ils pratiquaient (arr\u00eat \u00ab\u00a0Goed Wonen\u00a0\u00bb, pr\u00e9cit\u00e9, point\u00a045).<\/p>\n<p><strong>III. \u00c9L\u00c9MENTS DE DROIT COMPAR\u00c9<\/strong><\/p>\n<p>56. Les \u00e9l\u00e9ments suivants ressortent d\u2019une \u00e9tude comparative portant sur la l\u00e9gislation de 37\u00a0\u00c9tats membres du Conseil de l\u2019Europe.<\/p>\n<p>57. Selon les \u00c9tats, les d\u00e9lais de prescription sont consid\u00e9r\u00e9s comme des normes mat\u00e9rielles, proc\u00e9durales ou mixtes. Les principes de la s\u00e9curit\u00e9 juridique, de l\u2019interpr\u00e9tation stricte et de la non-r\u00e9troactivit\u00e9 sont en g\u00e9n\u00e9ral applicables aux normes r\u00e9gissant les d\u00e9lais de prescription. En g\u00e9n\u00e9ral, la modification d\u2019un d\u00e9lai de prescription est d\u2019application imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>58. Par ailleurs, la r\u00e9troactivit\u00e9 de la loi est trait\u00e9e de mani\u00e8re tr\u00e8s diverse dans les \u00c9tats \u00e9tudi\u00e9s. Certains \u00c9tats interdisent l\u2019adoption de lois r\u00e9troactives en g\u00e9n\u00e9ral ou dans certaines branches du droit, alors que dans d\u2019autres \u00c9tats, la r\u00e9troactivit\u00e9 peut \u00eatre admise sous r\u00e9serve d\u2019un strict contr\u00f4le juridictionnel. Une interdiction plus large s\u2019observe en droit p\u00e9nal, alors qu\u2019en droit civil et fiscal, l\u2019approche des \u00c9tats est plus nuanc\u00e9e. Il ressort de l\u2019\u00e9tude comparative que la question de savoir si une intervention du l\u00e9gislateur est justifi\u00e9e par des consid\u00e9rations tenant \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral fait l\u2019objet d\u2019un examen au cas par cas.<\/p>\n<p><strong>EN DROIT<\/strong><\/p>\n<p><strong>I. SUR L\u2019APPLICABILIT\u00c9 DE L\u2019ARTICLE 6 DE LA CONVENTION<\/strong><\/p>\n<p>59. Le Gouvernement ne conteste pas l\u2019applicabilit\u00e9 du volet p\u00e9nal de l\u2019article 6 de la Convention en l\u2019esp\u00e8ce. Toutefois, l\u2019applicabilit\u00e9 ratione materiae de la Convention d\u00e9finit l\u2019\u00e9tendue de la comp\u00e9tence de la Cour. Cette question doit donc \u00eatre examin\u00e9e d\u2019office \u00e0 chaque stade de la proc\u00e9dure(Ble\u010di\u0107 c.\u00a0Croatie\u00a0[GC], no 59532\/00, \u00a7 67, CEDH 2006\u2011III).<\/p>\n<p><strong>A. L\u2019arr\u00eat de la chambre<\/strong><\/p>\n<p>60. La chambre a jug\u00e9, conform\u00e9ment \u00e0 une jurisprudence bien \u00e9tablie et nonobstant les arguments de la partie requ\u00e9rante, que le volet civil de l\u2019article\u00a06 \u00a7 1 n\u2019\u00e9tait pas applicable au recouvrement de l\u2019imposition et aux majorations d\u2019imp\u00f4t en cause en l\u2019esp\u00e8ce. En revanche, appliquant les \u00ab\u00a0crit\u00e8res Engel\u00a0\u00bb (Engel et autres c. Pays-Bas, 8 juin 1976, \u00a7 82, s\u00e9rie A no\u00a022), elle a consid\u00e9r\u00e9 que le volet p\u00e9nal de cette disposition \u00e9tait applicable eu \u00e9gard au fait que la majoration d\u2019imp\u00f4t poursuivait un but \u00e0 la fois dissuasif et r\u00e9pressif, et \u00e0 la lourdeur de la sanction impos\u00e9e \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante.<\/p>\n<p><strong>B. Les observations des parties<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Le Gouvernement<\/em><\/p>\n<p>61. Le Gouvernement consid\u00e8re que la cr\u00e9ance dont l\u2019\u00c9tat poursuivait le recouvrement en l\u2019esp\u00e8ce \u00e9tait une cr\u00e9ance de nature fiscale fond\u00e9e sur une l\u00e9gislation fiscale valablement promulgu\u00e9e. Le litige \u00e9chapperait donc au domaine des \u00ab\u00a0droits et obligations de caract\u00e8re civil\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>62. Cela \u00e9tant, le Gouvernement admet que l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention est applicable dans la mesure o\u00f9 la majoration d\u2019imp\u00f4t inflig\u00e9e \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante implique l\u2019existence d\u2019une \u00ab\u00a0accusation en mati\u00e8re p\u00e9nale\u00a0\u00bb. Il est d\u2019avis que les crit\u00e8res Engel\u00a0sont remplis en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p><em>2. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante<\/em><\/p>\n<p>63. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante estime que l\u2019affaire concerne une contestation portant sur des \u00ab\u00a0droits et obligations de caract\u00e8re civil\u00a0\u00bb au sens autonome qu\u2019a cette notion \u00e0 l\u2019article 6 \u00a7\u00a01 de la Convention. Elle fait valoir que l\u2019ing\u00e9rence de l\u2019\u00c9tat dans ses droits portait uniquement sur la prescription de l\u2019action en recouvrement d\u2019une cr\u00e9ance contest\u00e9e, cr\u00e9ance qui est de nature fiscale. Le litige ne concernait pas le droit de l\u2019\u00c9tat d\u2019imposer une charge fiscale \u00e0 un citoyen. Il n\u2019existerait d\u00e8s lors aucun motif pour exclure l\u2019applicabilit\u00e9 du volet civil de l\u2019article 6. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante indique qu\u2019en Belgique, le contentieux fiscal est attribu\u00e9 aux cours et tribunaux ordinaires o\u00f9 les affaires fiscales suivent la m\u00eame proc\u00e9dure que toute autre affaire civile. Elle insiste sur le fait que les trois griefs soulev\u00e9s dans sa requ\u00eate n\u2019ont aucun rapport avec le caract\u00e8re fiscal du contentieux sous-jacent et auraient pu se pr\u00e9senter de la m\u00eame mani\u00e8re dans toute autre affaire de nature civile.<\/p>\n<p>64. Par ailleurs, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante note que le Gouvernement ne conteste pas l\u2019applicabilit\u00e9 du volet p\u00e9nal de l\u2019article 6 de la Convention. Elle rappelle le but \u00e0 la fois dissuasif et r\u00e9pressif de la majoration d\u2019imp\u00f4t, ce qui suffirait \u00e0 conf\u00e9rer \u00e0 la sanction un caract\u00e8re p\u00e9nal. En outre, elle souligne la lourdeur de la sanction qui pouvait lui \u00eatre impos\u00e9e\u00a0: en vertu de l\u2019article 444 du Code des imp\u00f4ts sur les revenus (\u00ab\u00a0CIR 92\u00a0\u00bb\u00a0; paragraphe\u00a035 ci-dessus), les majorations d\u2019imp\u00f4t sont proportionnelles au montant de l\u2019imp\u00f4t \u00e9lud\u00e9 et peuvent s\u2019\u00e9lever jusqu\u2019\u00e0 200 % de celui-ci, aucun plafond maximal n\u2019\u00e9tant pr\u00e9vu par la loi.<\/p>\n<p><strong>C. L\u2019appr\u00e9ciation de la Cour<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Le volet civil<\/em><\/p>\n<p>65. Dans l\u2019arr\u00eat que la chambre a rendu dans la pr\u00e9sente affaire, elle a conclu \u00e0 l\u2019inapplicabilit\u00e9 du volet civil de l\u2019article 6 de la Convention en motivant ce constat comme suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a046. En ce qui concerne le volet civil de l\u2019article 6, la Cour a jug\u00e9 \u00e0 de nombreuses reprises qu\u2019il n\u2019est pas applicable \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement de l\u2019imposition et aux majorations d\u2019imp\u00f4t (voir, parmi d\u2019autres,Ferrazzinic.\u00a0Italie\u00a0[GC], no\u00a044759\/98, \u00a7\u00a029, CEDH\u00a02001\u2011VII,Jussilac. Finlande\u00a0[GC], no 73053\/01, \u00a7\u00a029, CEDH\u00a02006\u2011XIV, et, plus r\u00e9cemment,Formelac.\u00a0Pologne\u00a0(d\u00e9c.), no\u00a031651\/08, \u00a7\u00a0127, 5\u00a0f\u00e9vrier 2019).<\/p>\n<p>47. La Cour est parvenue \u00e0 la m\u00eame conclusion dans l\u2019affaireOptimetIndusterrec.\u00a0Belgique\u00a0((d\u00e9c.), no\u00a023819\/06, \u00a7\u00a7 24-26, 11\u00a0septembre 2012) qui concernait, \u00e0 l\u2019instar de la pr\u00e9sente esp\u00e8ce, un recours engag\u00e9 par les requ\u00e9rantes devant les juridictions de l\u2019ordre judiciaire pour contester le redressement fiscal dont elles avaient fait l\u2019objet. La Cour ne voit aucune raison de s\u2019\u00e9carter de cette conclusion en l\u2019esp\u00e8ce puisque la proc\u00e9dure men\u00e9e par la requ\u00e9rante devant les juridictions internes visait \u00e0 contester l\u2019\u00e9tablissement de l\u2019imp\u00f4t. Le fait qu\u2019\u00e9tait, en pratique, au c\u0153ur des d\u00e9bats, la question de la prescription de la dette d\u2019imp\u00f4t ne modifie pas cette conclusion.<\/p>\n<p>48. L\u2019affaireNational &amp; Provincial Building Society, Leeds Permanent Building Society et Yorkshire Building Society [c. Royaume-Uni (23 octobre 1997, Recueil des arr\u00eats et d\u00e9cisions 1997\u2011VII)] sur laquelle se fonde la requ\u00e9rante concernait une situation \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la pr\u00e9sente esp\u00e8ce en ce que la proc\u00e9dure devant les juridictions internes visait \u00e0 obtenir la restitution d\u2019un imp\u00f4t ind\u00fbment pay\u00e9 par les soci\u00e9t\u00e9s requ\u00e9rantes en vertu d\u2019une loi d\u2019imp\u00f4t qui avait par la suite \u00e9t\u00e9 annul\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>66. La Grande Chambre ne voit aucune raison de s\u2019\u00e9carter de ce constat. En effet, la mati\u00e8re fiscale\u00a0ressortit au noyau dur des pr\u00e9rogatives de la puissance publique, le caract\u00e8re public du rapport entre le contribuable et la collectivit\u00e9 y \u00e9tant pr\u00e9dominant, et ce, en d\u00e9pit des effets patrimoniaux que le contentieux fiscal a n\u00e9cessairement sur la situation des contribuables (Ferrazzini, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 29). Il en d\u00e9coule que l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention n\u2019est pas applicable en son volet civil.<\/p>\n<p><em>2. Le volet p\u00e9nal<\/em><\/p>\n<p>a) Les principes g\u00e9n\u00e9raux \u00e9tablis dans la jurisprudence<\/p>\n<p>67. L\u2019\u00ab\u00a0accusation en mati\u00e8re p\u00e9nale\u00a0\u00bb au sens de l\u2019article\u00a06 \u00a7\u00a01 est une notion autonome (Ramos Nunes de Carvalho e S\u00e1 c. Portugal [GC], nos\u00a055391\/13 et 2 autres, \u00a7\u00a0122, 6\u00a0novembre 2018). Selon la jurisprudence constante de la Cour, l\u2019existence d\u2019une \u00ab\u00a0accusation en mati\u00e8re p\u00e9nale\u00a0\u00bb doit s\u2019appr\u00e9cier sur la base de trois crit\u00e8res, couramment d\u00e9nomm\u00e9s \u00ab\u00a0crit\u00e8res Engel\u00a0\u00bb (Engel et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a082, et Gestur J\u00f3nsson et Ragnar Halld\u00f3r Hallc. Islande [GC], nos 68273\/14 et 68271\/14, \u00a7 75, 22\u00a0d\u00e9cembre 2020), y compris en mati\u00e8re fiscale, comme il ressort de l\u2019arr\u00eat Jussila (pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a030\u201131 et 36 ; voir aussi, sous l\u2019angle de l\u2019article 4 du Protocole no 7, A\u00a0et\u00a0B c.\u00a0Norv\u00e8ge [GC], nos\u00a024130\/11 et 29758\/11, \u00a7 107, 15\u00a0novembre 2016). Le premier de ces crit\u00e8res est la qualification juridique de l\u2019infraction en droit interne, le second la nature m\u00eame de l\u2019infraction et le troisi\u00e8me le degr\u00e9 de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de la sanction que risque de subir l\u2019int\u00e9ress\u00e9. Les deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me crit\u00e8res sont alternatifs, et pas n\u00e9cessairement cumulatifs. Cela n\u2019emp\u00eache pas l\u2019adoption d\u2019une approche cumulative si l\u2019analyse s\u00e9par\u00e9e de chaque crit\u00e8re ne permet pas d\u2019aboutir \u00e0 une conclusion claire quant \u00e0 l\u2019existence d\u2019une accusation en mati\u00e8re p\u00e9nale (voir, entre autres, Ezeh et Connors c.\u00a0Royaume-Uni [GC], nos\u00a039665\/98 et 40086\/98, \u00a7\u00a082, CEDH\u00a02003\u2011X, Jussila, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a030\u201131, et Gestur J\u00f3nsson et Ragnar Halld\u00f3r Hall [GC], pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a077-78). Le fait qu\u2019une personne n\u2019encourt pas une peine d\u2019emprisonnement n\u2019est pas en lui-m\u00eame d\u00e9terminant aux fins de l\u2019applicabilit\u00e9 du volet p\u00e9nal de l\u2019article 6 de la Convention car, comme la Cour l\u2019a soulign\u00e9 \u00e0 maintes reprises, la faiblesse relative de l\u2019enjeu ne saurait \u00f4ter \u00e0 une infraction son caract\u00e8re p\u00e9nal intrins\u00e8que (Ramos Nunes de Carvalho e S\u00e1, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0122, et Gestur J\u00f3nsson et Ragnar Halld\u00f3r Hall [GC], pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 78).<\/p>\n<p>b) L\u2019application de ces principes en l\u2019esp\u00e8ce<\/p>\n<p>68. L\u2019affaire a trait \u00e0 une proc\u00e9dure judiciaire relative \u00e0 une d\u00e9cision prise par l\u2019administration fiscale d\u2019infliger \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante un redressement fiscal ainsi qu\u2019une majoration d\u2019imp\u00f4t repr\u00e9sentant 50 % de l\u2019imp\u00f4t dont la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante avait \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e redevable (paragraphe\u00a013 ci\u2011dessus). Sur recours introduit par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante contre la d\u00e9cision administrative, le juge interne a confirm\u00e9 la majoration de 50 % de l\u2019imp\u00f4t pour une partie de celui-ci, et, pour l\u2019autre partie, a r\u00e9duit la majoration \u00e0 10\u00a0% de l\u2019imp\u00f4t dont la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante avait \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e redevable (paragraphe\u00a018 ci\u2011dessus).<\/p>\n<p>69. La majoration d\u2019imp\u00f4t inflig\u00e9e ne ressortissait certes pas au droit p\u00e9nal belge mais relevait de la l\u00e9gislation fiscale. Toutefois, comme dans l\u2019affaire Jussila (pr\u00e9cit\u00e9e), cette majoration d\u2019imp\u00f4t \u00e9tait fond\u00e9e sur une disposition g\u00e9n\u00e9rale applicable \u00e0 l\u2019ensemble des contribuables (l\u2019article\u00a0444 du CIR 92\u00a0; paragraphe 35 ci-dessus) et elle poursuivait un but \u00e0 la fois dissuasif et r\u00e9pressif. De plus, la sanction que risquait de subir la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante \u00e9tait consid\u00e9rable. En effet, compte tenu de la d\u00e9cision administrative, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante risquait de subir une majoration pouvant aller jusqu\u2019\u00e0 50 % de l\u2019imp\u00f4t dont elle avait \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e redevable, ce montant ne pouvant pas \u00eatre augment\u00e9 par le juge interne.<\/p>\n<p>70. Il s\u2019ensuit que le volet p\u00e9nal de l\u2019article 6 de la Convention est applicable.<\/p>\n<p>c) Les cons\u00e9quences qui d\u00e9coulent de l\u2019applicabilit\u00e9 du volet p\u00e9nal de l\u2019article\u00a06 de la Convention \u00e0 l\u2019examen de la pr\u00e9sente affaire<\/p>\n<p>i. La prise en compte de la proc\u00e9dure de recouvrement de l\u2019imp\u00f4t<\/p>\n<p>71. La proc\u00e9dure litigieuse concernait \u00e0 la fois le recouvrement de l\u2019imp\u00f4t, qui en tant que tel ne tombe pas sous l\u2019application du volet p\u00e9nal de l\u2019article 6 \u00a7 1, et la majoration d\u2019imp\u00f4t, qui, elle, rel\u00e8ve de cette disposition. Or la Cour doit en principe proc\u00e9der \u00e0 l\u2019examen de la proc\u00e9dure dans la seule mesure o\u00f9 elle a eu pour objet une \u00ab\u00a0accusation en mati\u00e8re p\u00e9nale\u00a0\u00bb dirig\u00e9e contre la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante.<\/p>\n<p>72. Cela \u00e9tant, comme l\u2019explique la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante (paragraphe\u00a063 ci\u2011dessus), en droit belge, la proc\u00e9dure relative \u00e0 ces deux aspects forme un tout, tant au stade administratif que judiciaire. En effet, le droit belge ne fait pas de distinction, du point de vue proc\u00e9dural, entre la contestation par le contribuable de l\u2019\u00e9tablissement de l\u2019imp\u00f4t, d\u2019une part, et celle de la majoration de celui-ci, d\u2019autre part. En l\u2019esp\u00e8ce, si les juridictions internes avaient conclu \u00e0 la prescription de la dette d\u2019imp\u00f4t, ce constat aurait n\u00e9cessairement eu pour cons\u00e9quence qu\u2019aucune majoration d\u2019imp\u00f4t n\u2019\u00e9tait due.<\/p>\n<p>73. Il est ainsi particuli\u00e8rement difficile de distinguer les \u00e9l\u00e9ments de la proc\u00e9dure portant sur l\u2019\u00ab\u00a0accusation en mati\u00e8re p\u00e9nale\u00a0\u00bb de ceux qui avaient un autre objet. Dans ces conditions, l\u2019examen de la proc\u00e9dure concernant la majoration d\u2019imp\u00f4t am\u00e8nera in\u00e9vitablement la Cour \u00e0 prendre en consid\u00e9ration les \u00e9l\u00e9ments de proc\u00e9dure concernant le redressement fiscal (Jussila, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 45 ; voir \u00e9galement, dans le m\u00eame sens, Georgiou c.\u00a0Royaume-Uni\u00a0(d\u00e9c.), no\u00a040042\/98, 16 mai 2000, Janosevic c. Su\u00e8de, no\u00a034619\/97, \u00a7\u00a079, CEDH 2002\u2011VII,\u00a0Str\u00e4g\u00a0Datatj\u00e4nster\u00a0AB c. Su\u00e8de\u00a0(d\u00e9c.), no\u00a050664\/99, 21 juin 2005).<\/p>\n<p>74. La Cour doit donc rechercher, en tenant d\u00fbment compte des circonstances de la cause, notamment des \u00e9l\u00e9ments pertinents du cadre fiscal dans lequel celle-ci s\u2019inscrit, si la proc\u00e9dure de redressement relative \u00e0 la majoration d\u2019imp\u00f4t dont la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante a fait l\u2019objet a respect\u00e9 les exigences de l\u2019article 6 (Jussila, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 39).<\/p>\n<p>ii. L\u2019\u00e9tendue de l\u2019application de l\u2019article 6 en mati\u00e8re fiscale<\/p>\n<p>75. La Cour tient \u00e9galement compte du fait qu\u2019est en cause une proc\u00e9dure fiscale. Dans cette mati\u00e8re, \u00e0\u00a0la diff\u00e9rence des amendes relevant de la mati\u00e8re p\u00e9nale au sens strict, la somme due \u00e0 titre de p\u00e9nalit\u00e9 constitue en quelque sorte le prolongement de la dette fiscale puisqu\u2019elle se calcule en fonction de cette derni\u00e8re. En l\u2019esp\u00e8ce, la majoration d\u2019imp\u00f4t constituait, en vertu du droit applicable (paragraphe\u00a035 ci\u2011dessus), un pourcentage de l\u2019imp\u00f4t \u00e9lud\u00e9.<\/p>\n<p>76. Aussi, conform\u00e9ment \u00e0 la jurisprudence de la Cour, les majorations d\u2019imp\u00f4t ne faisant pas partie du noyau dur du droit p\u00e9nal, les garanties offertes par l\u2019article 6 ne doivent pas n\u00e9cessairement s\u2019appliquer dans toute leur rigueur (Jussila, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a043\u00a0; voir aussi, dans le m\u00eame sens, Segame SA c.\u00a0France, no\u00a04837\/06, \u00a7\u00a7 56-60, CEDH 2012 (extraits), Chap Ltd c.\u00a0Arm\u00e9nie, no\u00a015485\/09, \u00a7\u00a7 41 et 44, 4\u00a0mai 2017, et, sous l\u2019angle de l\u2019article 4 du Protocole no 7, A et B c. Norv\u00e8ge, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0133).<\/p>\n<p><strong>II. SUR LA VIOLATION ALL\u00c9GU\u00c9E DE L\u2019ARTICLE 6 \u00a7 1 DE LA CONVENTION en raison de l\u2019INTERVENtion du l\u00e9gislateur en cours d\u2019instance<\/strong><\/p>\n<p>77. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante se plaint de l\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat au cours de la proc\u00e9dure devant les juridictions internes, en m\u00e9connaissance des principes de la pr\u00e9\u00e9minence du droit et de s\u00e9curit\u00e9 juridique, et du droit \u00e0 un proc\u00e8s \u00e9quitable tel que garanti par l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention. En ses parties pertinentes, cette disposition est ainsi libell\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Toute personne a droit \u00e0 ce que sa cause soit entendue \u00e9quitablement, (&#8230;) et dans un d\u00e9lai raisonnable, par un tribunal (&#8230;) qui d\u00e9cidera (&#8230;) du bien-fond\u00e9 de toute accusation en mati\u00e8re p\u00e9nale dirig\u00e9e contre elle.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>A. L\u2019arr\u00eat de la chambre<\/strong><\/p>\n<p>78. La chambre a observ\u00e9 que lorsque, le 15 avril 2004, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante interjeta appel du jugement de premi\u00e8re instance, elle pouvait l\u00e9gitimement s\u2019attendre \u00e0 ce que sa dette fiscale se voie prescrite en application de la jurisprudence inaugur\u00e9e par l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation du 10\u00a0octobre 2002 (paragraphe 40 ci-dessus). D\u00e8s lors, en r\u00e9glant r\u00e9troactivement l\u2019interruption de la prescription par l\u2019article\u00a049 de la loi\u2011programme du 9\u00a0juillet 2004, le l\u00e9gislateur \u00e9tait intervenu pour orienter en sa faveur le d\u00e9nouement judiciaire du litige auquel l\u2019\u00c9tat \u00e9tait partie.<\/p>\n<p>79. Cela \u00e9tant, la chambre a consid\u00e9r\u00e9 que l\u2019intervention du l\u00e9gislateur \u00e9tait dict\u00e9e par d\u2019imp\u00e9rieux motifs d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. En effet, en adoptant la disposition r\u00e9troactive litigieuse, le l\u00e9gislateur avait pour intention de neutraliser l\u2019effet lui-m\u00eame r\u00e9troactif de la jurisprudence de la Cour de cassation de 2002 et de confirmer la l\u00e9galit\u00e9 d\u2019une pratique administrative qui avait \u00e9t\u00e9 suivie jusqu\u2019alors et dont la l\u00e9gitimit\u00e9 n\u2019avait pas s\u00e9rieusement \u00e9t\u00e9 mise en cause. De l\u2019avis de la chambre, l\u2019intervention du l\u00e9gislateur visait ainsi \u00e0 r\u00e9tablir la s\u00e9curit\u00e9 juridique mise \u00e0 mal par l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation de 2002.<\/p>\n<p>80. De plus, la chambre a consid\u00e9r\u00e9 \u2013 eu \u00e9gard aux circonstances de la cause \u2013 que la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante avait en fait esp\u00e9r\u00e9 pouvoir b\u00e9n\u00e9ficier, de mani\u00e8re inattendue, de la jurisprudence de la Cour de cassation litigieuse. Elle ne pouvait d\u00e8s lors pas \u00eatre surprise par la r\u00e9action du l\u00e9gislateur.<\/p>\n<p>81. Enfin, la chambre a pris note du fait que la conclusion \u00e0 laquelle elle parvenait quant \u00e0 l\u2019existence de motifs imp\u00e9rieux d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral correspondait \u00e0 l\u2019appr\u00e9ciation qui avait \u00e9t\u00e9 faite par la Cour de cassation et la Cour constitutionnelle. La chambre en a conclu que l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 m\u00e9connu de ce chef.<\/p>\n<p><strong>B. Les observations des parties<\/strong><\/p>\n<p><em>1. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante<\/em><\/p>\n<p>82. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante all\u00e8gue que l\u2019ing\u00e9rence qu\u2019a constitu\u00e9 l\u2019application r\u00e9troactive de l\u2019article 49 de la loi-programme du 9 juillet 2004 avait pour objectif d\u2019influencer le cours de proc\u00e9dures auxquelles l\u2019\u00c9tat belge \u00e9tait partie, en m\u00e9connaissance du principe de s\u00e9curit\u00e9 juridique et de la pr\u00e9\u00e9minence du droit, ainsi que du droit \u00e0 un proc\u00e8s \u00e9quitable tel que garanti par l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention. Aucun motif imp\u00e9rieux d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral ne justifierait cette ing\u00e9rence dont le seul but \u00e9tait de permettre \u00e0 l\u2019\u00c9tat de gagner un contentieux qui \u00e9tait perdu d\u2019avance au regard de la jurisprudence interne.<\/p>\n<p>83. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante se r\u00e9f\u00e8re aux travaux parlementaires pour d\u00e9montrer, d\u2019une part, que la loi-programme du 22 d\u00e9cembre 2003 adopt\u00e9e pour contrecarrer les arr\u00eats litigieux de la Cour de cassation des 10 octobre 2002 et 21 f\u00e9vrier 2003 (paragraphes 40-42 ci-dessus) avait pour but de ne s\u2019appliquer que pour le futur et, d\u2019autre part, que la volont\u00e9 manifeste du l\u00e9gislateur avec la loi-programme du 9 juillet 2004 \u00e9tait de s\u2019immiscer dans l\u2019administration de la justice par le pouvoir judiciaire.<\/p>\n<p>84. De l\u2019avis de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante, il ne s\u2019agissait nullement, comme l\u2019all\u00e8gue le Gouvernement, de r\u00e9tablir la s\u00e9curit\u00e9 juridique. Celle-ci n\u2019\u00e9tait pas mise \u00e0 mal puisque les arr\u00eats de la Cour de cassation des 10 octobre 2002 et 21 f\u00e9vrier 2003 ne constituaient pas une nouvelle jurisprudence mais simplement la suite logique d\u2019un arr\u00eat du 28 octobre 1993 (consid\u00e9rant B.19.3 de l\u2019arr\u00eat de la Cour constitutionnelle, paragraphe\u00a047 ci\u2011dessus). L\u2019administration en avait d\u2019ailleurs parfaitement conscience puisque, suite auxdits arr\u00eats, elle cr\u00e9a par une circulaire du 25\u00a0ao\u00fbt 1994 un \u00ab\u00a0commandement de payer interruptif de prescription\u00a0\u00bb (paragraphe\u00a038 ci\u2011dessus).<\/p>\n<p>85. La volont\u00e9 du l\u00e9gislateur de r\u00e9affirmer l\u2019intention initiale de l\u2019administration n\u2019enl\u00e8verait rien au fait que cette intention \u00ab\u00a0ne correspondait pas au droit positif\u00a0\u00bb. La loi ne faisait que confirmer une position administrative subjective et partiale sans valeur l\u00e9gale puisqu\u2019elle n\u2019\u00e9tait fond\u00e9e que sur une circulaire de l\u2019administration elle-m\u00eame.<\/p>\n<p><em>2. Le Gouvernement<\/em><\/p>\n<p>86. Le Gouvernement se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 l\u2019arr\u00eat de la Cour constitutionnelle no\u00a0177\/2005 (paragraphe 47 ci-dessus) dont la motivation d\u00e9montrerait que l\u2019application r\u00e9troactive de l\u2019article\u00a049 de la loi-programme du 9 juillet 2004 se justifiait pleinement par d\u2019imp\u00e9rieux motifs d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>87. En particulier, il souligne qu\u2019avant les arr\u00eats de la Cour de cassation des 10\u00a0octobre 2002 et 21 f\u00e9vrier 2003, la jurisprudence et la pratique administrative \u00e9taient fix\u00e9es en ce sens qu\u2019un commandement de payer interrompait valablement la prescription, m\u00eame en ce qui concerne les dettes d\u2019imp\u00f4t contest\u00e9es. C\u2019est \u00e0 tort que la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un arr\u00eat de la Cour de cassation du 28 octobre 1993 qui ne concernait que le d\u00e9faut de motivation d\u2019un arr\u00eat de la cour d\u2019appel. Le l\u00e9gislateur aurait donc d\u00fb intervenir de mani\u00e8re r\u00e9troactive afin de contrecarrer l\u2019effet lui-m\u00eame r\u00e9troactif du revirement de jurisprudence op\u00e9r\u00e9 par l\u2019arr\u00eat du 10 octobre 2002. Il n\u2019\u00e9tait d\u00e8s lors nullement critiquable pour l\u2019\u00c9tat de restaurer la s\u00e9curit\u00e9 juridique en confortant, par une loi r\u00e9troactive, la jurisprudence majoritaire ant\u00e9rieure.<\/p>\n<p>88. De plus, le Gouvernement fait valoir que l\u2019\u00c9tat est intervenu rapidement, moins de deux ans apr\u00e8s l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation litigieux. L\u2019effet r\u00e9troactif de la loi ne restreindrait ainsi pas de mani\u00e8re disproportionn\u00e9e les droits de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante qui estimait, jusqu\u2019aux arr\u00eats de la Cour de cassation litigieux, que le commandement de payer qui lui avait \u00e9t\u00e9 signifi\u00e9 avait valablement interrompu la prescription. Les attentes initiales de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante n\u2019auraient ainsi pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9jou\u00e9es.<\/p>\n<p>89. Aussi, le Gouvernement fait valoir que la r\u00e9troactivit\u00e9 de la loi\u2011programme du 9 juillet 2004 permettait d\u2019\u00e9viter une discrimination arbitraire entre les contribuables qui avaient souscrit une renonciation au temps couru de la prescription et ceux qui avaient refus\u00e9 de signer une telle renonciation.<\/p>\n<p>90. Le Gouvernement insiste sur le fait qu\u2019en l\u2019absence de disposition r\u00e9troactive, il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 impossible pour l\u2019\u00c9tat belge d\u2019interrompre la prescription \u00e0 l\u2019\u00e9gard des contribuables qui contestaient la dette d\u2019imp\u00f4t. Ceux-ci se seraient vus lib\u00e9r\u00e9s de leur dette par la seule introduction d\u2019un recours compte tenu de l\u2019arri\u00e9r\u00e9 en mati\u00e8re d\u2019imp\u00f4ts sur les revenus. De surcro\u00eet, certains dossiers qui allaient b\u00e9n\u00e9ficier de la position adopt\u00e9e par la Cour de cassation dans ses arr\u00eats du 10 octobre 2002 et du 21 f\u00e9vrier 2003 concernaient la grande fraude fiscale.<\/p>\n<p>91. Enfin, le Gouvernement soutient que, d\u00e8s lors que la majoration d\u2019imp\u00f4t ne rel\u00e8ve pas du noyau dur du droit p\u00e9nal, il y a lieu d\u2019appliquer les garanties de l\u2019article 6 de la Convention de mani\u00e8re plus souple.<\/p>\n<p><strong>C. L\u2019appr\u00e9ciation de la Cour<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Les principes g\u00e9n\u00e9raux \u00e9tablis dans la jurisprudence de la Cour<\/em><\/p>\n<p>92. Dans le cadre de diff\u00e9rends civils, la Cour a jug\u00e9 \u00e0 maintes reprises que si le pouvoir l\u00e9gislatif n\u2019est, en principe, pas emp\u00each\u00e9 de r\u00e9glementer, par de nouvelles dispositions \u00e0 port\u00e9e r\u00e9troactive, des droits d\u00e9coulant de lois en vigueur, le principe de la pr\u00e9\u00e9minence du droit et la notion de proc\u00e8s \u00e9quitable consacr\u00e9s par l\u2019article\u00a06 s\u2019opposent, sauf pour d\u2019imp\u00e9rieux motifs d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, \u00e0 l\u2019ing\u00e9rence du pouvoir l\u00e9gislatif dans l\u2019administration de la justice dans le but d\u2019influer sur le d\u00e9nouement judiciaire du litige (Raffineries grecques Stran et Stratis Andreadis c. Gr\u00e8ce, 9 d\u00e9cembre 1994, \u00a7\u00a049, s\u00e9rie A no 301\u2011B, Zielinski et Pradal et Gonzalez et autres c.\u00a0France [GC], nos 24846\/94 et 9\u00a0autres, \u00a7\u00a057, CEDH\u00a01999-VII, Scordino c.\u00a0Italie (no\u00a01) [GC], no 36813\/97, \u00a7 126, CEDH 2006-V, et, plus r\u00e9cemment, Dimopulos c. Turquie, no 37766\/05, \u00a7 45, 2 avril 2019, et Hussein et autres c.\u00a0Belgique, no 45187\/12, \u00a7 60, 16 mars 2021).<\/p>\n<p>93. En effet, l\u2019emploi d\u2019une l\u00e9gislation r\u00e9troactive qui a pour effet d\u2019influer sur le d\u00e9nouement judiciaire d\u2019un litige auquel l\u2019\u00c9tat est partie pr\u00e9sente des risques inh\u00e9rents, notamment lorsque cet effet est de rendre le litige ingagnable pour le demandeur (National &amp; Provincial Building Society, Leeds Permanent Building Society et Yorkshire Building Society c.\u00a0Royaume\u2011Uni, 23 octobre 1997, \u00a7\u00a0112, Recueil des arr\u00eats et d\u00e9cisions 1997\u2011VII, ci-apr\u00e8s \u00ab\u00a0Building Societies\u00a0\u00bb). Le principe de la pr\u00e9\u00e9minence du droit et la notion de proc\u00e8s \u00e9quitable commandent d\u00e8s lors de traiter avec la plus grande circonspection les raisons avanc\u00e9es pour justifier de pareilles mesures (ibidem, et Maggio et autres c. Italie, nos\u00a046286\/09 et 4 autres, \u00a7\u00a045, 31\u00a0mai 2011).<\/p>\n<p>94. La Cour a consid\u00e9r\u00e9 que ces principes, qui constituent des \u00e9l\u00e9ments essentiels des notions de s\u00e9curit\u00e9 juridique et de protection de la confiance l\u00e9gitime des justiciables, trouvent \u00e9galement \u00e0 s\u2019appliquer en mati\u00e8re p\u00e9nale (Scoppola c. Italie (no\u00a02)\u00a0[GC], no\u00a010249\/03, \u00a7 132, 17\u00a0septembre 2009, et, dans le m\u00eame sens,\u00a0Biagioli\u00a0c. Saint-Marin\u00a0(d\u00e9c.), no\u00a08162\/13, \u00a7\u00a7 92-94, 8\u00a0juillet 2014, et Chim et Przywieczerski c. Pologne, nos\u00a036661\/07 et 38433\/07, \u00a7\u00a7\u00a0199-207, 12\u00a0avril 2018). La Cour estime qu\u2019il en va \u00e9galement ainsi s\u2019agissant d\u2019une affaire fiscale, telle que celle en cause en l\u2019esp\u00e8ce, dont seule la partie aff\u00e9rente \u00e0 la majoration d\u2019imp\u00f4t tombe sous le coup du volet p\u00e9nal de l\u2019article 6 de la Convention.<\/p>\n<p><em>2. L\u2019application de ces principes en l\u2019esp\u00e8ce<\/em><\/p>\n<p>95. La question se pose de savoir si l\u2019intervention du l\u00e9gislateur par l\u2019article 49 de la loi-programme du 9 juillet 2004 a port\u00e9 atteinte au caract\u00e8re \u00e9quitable de la proc\u00e9dure men\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante en exer\u00e7ant, en cours d\u2019instance, une influence sur l\u2019issue du litige l\u2019opposant \u00e0 l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>96. D\u2019embl\u00e9e, la Cour observe que, lors de la signification \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante du commandement de payer en\u00a0octobre 2000 ainsi que lors de la saisine du tribunal de premi\u00e8re instance en d\u00e9cembre 2000, il n\u2019est pas contest\u00e9 par les parties que la prescription avait \u00e9t\u00e9 interrompue conform\u00e9ment \u00e0 la pratique belge telle qu\u2019elle \u00e9tait applicable \u00e0 ce moment-l\u00e0. Avant que le tribunal de premi\u00e8re instance ne se prononce en mars 2004, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante, en s\u2019appuyant sur la jurisprudence de la Cour de cassation inaugur\u00e9e par l\u2019arr\u00eat du 10\u00a0octobre 2002 (paragraphe 40 ci-dessus), aurait pu faire valoir que la prescription avait \u00e9t\u00e9 atteinte mais elle s\u2019est abstenue de le faire. Ce n\u2019est que lorsqu\u2019elle a interjet\u00e9 appel du jugement de premi\u00e8re instance, le 15\u00a0avril 2004, que la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante a soulev\u00e9 la question de la prescription et s\u2019est appuy\u00e9e sur cet arr\u00eat de la Cour de cassation. \u00c0 ce moment-l\u00e0, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante aurait pu en effet s\u2019attendre \u00e0 ce que la cour d\u2019appel, au vu de cette jurisprudence nouvelle, consid\u00e8re que le d\u00e9lai de prescription relatif \u00e0 sa dette fiscale n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 interrompu.<\/p>\n<p>97. Toutefois, d\u00e8s 2003 et avant le jugement de premi\u00e8re instance et l\u2019introduction de l\u2019appel par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante, le l\u00e9gislateur avait commenc\u00e9 \u00e0 examiner la possibilit\u00e9 de temp\u00e9rer les effets de la jurisprudence nouvelle de la Cour de cassation. Apr\u00e8s l\u2019entr\u00e9e en vigueur de la loi\u2011programme du 22\u00a0d\u00e9cembre 2003 et suivant l\u2019avis \u00e9mis par le Conseil d\u2019\u00c9tat concernant la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une disposition transitoire explicite (paragraphes 42-44 ci-dessus), l\u2019article 49 de la loi-programme du 9 juillet 2004 a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9. Cette disposition est entr\u00e9e en vigueur alors que l\u2019affaire de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante \u00e9tait pendante devant la cour d\u2019appel et elle a r\u00e9gl\u00e9 la question de l\u2019interruption de la prescription dans les instances fiscales en cours, parmi lesquelles figurait la proc\u00e9dure de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante.<\/p>\n<p>98. \u00c0 cet \u00e9gard, la Cour note que cette disposition ne r\u00e9glait que la question de l\u2019interruption de la prescription, et non pas celle de son \u00e9ventuelle suspension. En effet, en l\u2019esp\u00e8ce la cour d\u2019appel avait consid\u00e9r\u00e9 que la prescription avait \u00e9t\u00e9 suspendue conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article\u00a02251 du code civil, tel qu\u2019il \u00e9tait applicable au moment des faits (paragraphe\u00a051 ci\u2011dessus), et qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait donc pas atteinte (paragraphe 21 ci-dessus). Toutefois, la Cour de cassation a substitu\u00e9 \u00e0 ce motif un autre motif tir\u00e9 du fait que la prescription avait \u00e9t\u00e9 interrompue conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 49 de la loi\u2011programme du 9\u00a0juillet 2004 (paragraphe\u00a027 ci-dessus).<\/p>\n<p>99. D\u00e8s lors, il en r\u00e9sulte que, dans la pr\u00e9sente affaire, l\u2019application par la Cour de cassation de l\u2019article 49 de la loi-programme du 9 juillet 2004 oblige la Grande Chambre \u00e0 poursuivre son raisonnement en partant de la seule hypoth\u00e8se que, si la jurisprudence inaugur\u00e9e par la Cour de cassation le 10\u00a0octobre 2002 avait \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9e \u00e0 la cause de la requ\u00e9rante, la dette fiscale en question, constitu\u00e9e par l\u2019imp\u00f4t d\u00fb par la requ\u00e9rante et la majoration y aff\u00e9rente, aurait d\u00fb \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme \u00e9teinte par l\u2019effet de la prescription.<\/p>\n<p>100. Il ressort d\u2019ailleurs explicitement des travaux parlementaires et de l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation rendu dans la cause de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante que le l\u00e9gislateur avait eu \u00ab\u00a0pour objectif de pr\u00e9server les droits du Tr\u00e9sor dans le cadre des proc\u00e9dures pendantes o\u00f9 des imp\u00f4ts contest\u00e9s sur pied de la position prise par la jurisprudence [de la Cour de cassation du 10\u00a0octobre 2002] avaient atteint la prescription\u00a0\u00bb (paragraphe\u00a027\u00a0ci-dessus). Dans son arr\u00eat du 7 d\u00e9cembre 2005, la Cour constitutionnelle, quant \u00e0 elle, a relev\u00e9 que les arr\u00eats litigieux de la Cour de cassation de 2002 et 2003 avaient pour cons\u00e9quence de priver d\u2019effet, de mani\u00e8re r\u00e9troactive, le mode d\u2019interruption de la prescription commun\u00e9ment utilis\u00e9 en mati\u00e8re d\u2019imp\u00f4t sur les revenus. En l\u2019absence d\u2019une disposition permettant de demander \u00e0 la Cour de cassation de limiter dans le temps les effets des positions de principe adopt\u00e9es par ses arr\u00eats, la Cour constitutionnelle a indiqu\u00e9 qu\u2019en adoptant une disposition r\u00e9troactive, le but du l\u00e9gislateur avait \u00e9t\u00e9 de neutraliser l\u2019effet r\u00e9troactif de la r\u00e8gle jurisprudentielle d\u00e9gag\u00e9e par les arr\u00eats pr\u00e9cit\u00e9s (consid\u00e9rants B.19.7 et\u00a0B.19.8 de l\u2019arr\u00eat de la Cour constitutionnelle reproduits au paragraphe\u00a047 ci\u2011dessus).<\/p>\n<p>101. La Cour doit donc rechercher si,dans les circonstances de l\u2019esp\u00e8ce, l\u2019intervention l\u00e9gislative litigieuse reposait sur d\u2019imp\u00e9rieux motifs d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>102. En effet, la Cour rappelle que seuls des motifs imp\u00e9rieux d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral peuvent justifier l\u2019ing\u00e9rence du pouvoir l\u00e9gislatif dans l\u2019administration de la justice dans le but d\u2019influer sur le d\u00e9nouement judiciaire d\u2019un litige (paragraphes 92-94 ci-dessus).<\/p>\n<p>103. S\u2019agissant en premier lieu de la pr\u00e9servation des droits du Tr\u00e9sor invoqu\u00e9e par le Gouvernement, la Cour a jug\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises que le seul int\u00e9r\u00eat financier de l\u2019\u00c9tat ne permet en principe pas de justifier une intervention r\u00e9troactive du l\u00e9gislateur (voir, par exemple, Zielinski et Pradalet Gonzalez et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a059,\u00a0Scordino, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0132, Lilly France c.\u00a0France (no\u00a02), no\u00a020429\/07, \u00a7\u00a051, 25\u00a0novembre 2010, et Maggio et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 47). Le Gouvernement n\u2019a pas non plus soutenu que l\u2019impact de la jurisprudence litigieuse de la Cour de cassation aurait \u00e9t\u00e9 d\u2019une ampleur telle qu\u2019elle aurait pu mettre en p\u00e9ril l\u2019\u00e9quilibre financier de l\u2019\u00c9tat (voir et comparer Cabourdin c. France, no 60796\/00, \u00a7\u00a037, 11\u00a0avril 2006, et Arnolin et autres c. France, nos\u00a020127\/03 et 24 autres, \u00a7\u00a076, 9\u00a0janvier 2007). Au contraire, il ressort des travaux parlementaires que le ministre de la Justice a indiqu\u00e9 que la prescription \u00e9tait atteinte en vertu de la jurisprudence litigieuse de la Cour de cassation seulement dans \u00ab\u00a0un nombre relativement limit\u00e9 de dossiers\u00a0\u00bb (paragraphe 43 ci-dessus).<\/p>\n<p>104. S\u2019agissant ensuite de la lutte contre la grande fraude fiscale, autre objectif avanc\u00e9 par le Gouvernement, la Cour consid\u00e8re qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un motif d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral pertinent (voir, mutatis mutandis, s\u2019agissant de la lutte contre la fraude fiscale en tant qu\u2019objectif l\u00e9gitime relevant de l\u2019utilit\u00e9 publique dans le cadre d\u2019une affaire examin\u00e9e par la Cour sous l\u2019angle de l\u2019article 1 du Protocole no 1, Hentrich c. France, 22 septembre 1994, \u00a7\u00a039, s\u00e9rie A no 296\u2011A, et, dans le m\u00eame sens, S.C. Service Benz Com S.R.L. c.\u00a0Roumanie, no\u00a058045\/11, \u00a7\u00a7 32-33, 4 juillet 2017). Cela reste vrai m\u00eame si le Gouvernement n\u2019a pas all\u00e9gu\u00e9 que le cas d\u2019esp\u00e8ce relevait de la grande fraude fiscale et qu\u2019aucun \u00e9l\u00e9ment du dossier ne permet de penser que tel aurait \u00e9t\u00e9 le cas (voir, sur ce point, paragraphes 11 et 18 ci-dessus). En effet, une initiative l\u00e9gislative par nature g\u00e8re des situations de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale et abstraite, si bien que les motifs du l\u00e9gislateur ne perdent pas leur l\u00e9gitimit\u00e9 par cela seul qu\u2019ils ne se r\u00e9v\u00e8lent pas n\u00e9cessairement pertinents \u00e0 l\u2019\u00e9gard de chacun des justiciables potentiellement vis\u00e9s.<\/p>\n<p>105. La Cour estime \u00e9galement pertinent l\u2019objectif invoqu\u00e9 par le Gouvernement de ne pas g\u00e9n\u00e9rer une discrimination arbitraire entre les contribuables ayant volontairement renonc\u00e9 au temps couru de la prescription en s\u2019acquittant de leur dette d\u2019imp\u00f4t et ceux qui ne l\u2019avaient pas fait (voir, sur ce point, le consid\u00e9rant B.19.5 de l\u2019arr\u00eat de la Cour constitutionnelle cit\u00e9 au paragraphe 47 ci-dessus).<\/p>\n<p>106. Enfin, le Gouvernement soutient que l\u2019adoption de l\u2019article 49 de la loi-programme du 9 juillet 2004 \u00e9tait n\u00e9cessaire pour corriger la jurisprudence de la Cour de cassation et ainsi assurer la s\u00e9curit\u00e9 juridique.<\/p>\n<p>107. La Cour a effectivement admis que, dans des circonstances exceptionnelles, une intervention r\u00e9troactive du l\u00e9gislateur puisse \u00eatre justifi\u00e9e, en vue notamment d\u2019interpr\u00e9ter ou de clarifier une disposition l\u00e9gislative plus ancienne (voir, par exemple, H\u00f4pital local Saint-Pierre d\u2019Ol\u00e9ron et autres c.\u00a0France, nos 18096\/12 et 20\u00a0autres, 8\u00a0novembre 2018), de combler un vide juridique (voir, par exemple, OGIS-Institut Stanislas, OGEC Saint-Pie X et Blanche de Castille et autres c. France, nos\u00a042219\/98 et 54563\/00, 27\u00a0mai 2004) ou encore de neutraliser les effets d\u2019une jurisprudence nouvelle (voir, par exemple, l\u2019affaire Building Societies, pr\u00e9cit\u00e9e, dans laquelle la Cour a accept\u00e9 l\u2019intervention r\u00e9troactive du l\u00e9gislateur visant \u00e0 limiter les effets de la jurisprudence de la cour supr\u00eame, laquelle avait mis en lumi\u00e8re un vice de la loi que le l\u00e9gislateur souhaitait corriger).<\/p>\n<p>108. La Cour \u00e9valuera le caract\u00e8re imp\u00e9rieux des motifs pertinents susmentionn\u00e9s dans leur ensemble et \u00e0 la lumi\u00e8re des \u00e9l\u00e9ments suivants\u00a0:\u00a0le caract\u00e8re constant ou non de la jurisprudence d\u00e9savou\u00e9e par l\u2019intervention l\u00e9gislative litigieuse (paragraphes 109-112 ci-dessous), la m\u00e9thode et le moment de l\u2019adoption de la l\u00e9gislation en cause (paragraphes\u00a0113\u2011114 ci\u2011dessous), la pr\u00e9visibilit\u00e9 de l\u2019intervention l\u00e9gislative (paragraphes 115-119 ci-dessous), ainsi que la port\u00e9e de la l\u00e9gislation en cause et l\u2019effet produit par celle\u2011ci (paragraphes 120-122 ci-dessous).<\/p>\n<p>109. La Cour constate d\u2019abord qu\u2019avant l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation du 10\u00a0octobre 2002, la pratique administrative en vigueur consistait \u00e0 adresser \u00ab\u00a0un commandement de payer interruptif de prescription\u00a0\u00bb aux contribuables concern\u00e9s (paragraphe 38 ci-dessus). Cette pratique avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9e par deux circulaires de l\u2019administration fiscale en 1994 et 1996 (ibidem).<\/p>\n<p>110. Les parties sont en d\u00e9saccord sur la question de savoir s\u2019il existait une jurisprudence constante des juridictions internes concernant l\u2019effet interruptif d\u2019un tel commandement. Il n\u2019appartient pas \u00e0 la Cour d\u2019interpr\u00e9ter le droit interne et l\u2019\u00e9volution de la jurisprudence des juridictions nationales sur ce point. Il lui suffit de constater qu\u2019il ressort de l\u2019arr\u00eat de la Cour constitutionnelle que la prescription d\u2019imp\u00f4ts contest\u00e9s avait toujours \u00e9t\u00e9 interrompue par la signification d\u2019un commandement et que la validit\u00e9 de ce dernier avait toujours \u00e9t\u00e9 reconnue jusqu\u2019\u00e0 la date des arr\u00eats de la Cour de cassation des 10\u00a0octobre 2002 et 21\u00a0f\u00e9vrier 2003. S\u2019il existait une controverse sur la nature du commandement, ni les dispositions du code judiciaire ni aucun arr\u00eat de la Cour de cassation n\u2019excluaient la validit\u00e9 du commandement en tant qu\u2019acte interruptif de prescription. Au contraire, certaines d\u00e9cisions des juridictions du fond attribuaient cet effet interruptif de prescription \u00e0 un commandement, ind\u00e9pendamment de sa validit\u00e9 en tant qu\u2019acte d\u2019ex\u00e9cution (consid\u00e9rant B.19.1. de l\u2019arr\u00eat de la Cour constitutionnelle cit\u00e9 au paragraphe\u00a047 ci-dessus). Cela ressort \u00e9galement des exemples de d\u00e9cisions des juridictions du fond fournis par les parties.<\/p>\n<p>111. Il n\u2019a ainsi pas \u00e9t\u00e9 contest\u00e9 par les parties que par son arr\u00eat du 10\u00a0octobre 2002, la Cour de cassation se pronon\u00e7ait pour la premi\u00e8re fois sur la question pr\u00e9cise de la validit\u00e9 interruptive du commandement de payer en l\u2019absence d\u2019incontestablement d\u00fb. En effet, l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation du 28\u00a0octobre 1993 auquel se r\u00e9f\u00e8re la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante ne s\u2019\u00e9tait pas prononc\u00e9 sur la validit\u00e9 d\u2019un tel commandement de payer (paragraphe\u00a084 ci\u2011dessus). L\u2019arr\u00eat du 10 octobre 2002 pouvait donc s\u2019analyser comme cadrant avec le r\u00f4le d\u2019une juridiction supr\u00eame qui consiste \u00e0 r\u00e9gler les \u00e9ventuelles contradictions ou incertitudes r\u00e9sultant d\u2019arr\u00eats contenant des interpr\u00e9tations divergentes (Paroisse gr\u00e9co-catholique Lupeni et autres c. Roumanie [GC], no\u00a076943\/11, \u00a7 123, 29\u00a0novembre 2016, et la jurisprudence qui y est cit\u00e9e).<\/p>\n<p>112. Pour autant, l\u2019interpr\u00e9tation donn\u00e9e par la Cour de cassation ne correspondait pas \u00e0 la pratique administrative suivie jusqu\u2019alors et, d\u00e8s lors, avait d\u2019importants effets sur les affaires, telles que celle en cause en l\u2019esp\u00e8ce, dans lesquelles l\u2019\u00e9tablissement de l\u2019imp\u00f4t avait \u00e9t\u00e9 contest\u00e9 par le contribuable devant les juridictions comp\u00e9tentes. Car, comme l\u2019indique la Cour constitutionnelle (paragraphe 47 ci-dessus\u00a0; consid\u00e9rant B.19.8.), contrairement \u00e0 d\u2019autres juridictions supr\u00eames, la Cour de cassation belge n\u2019a pas le pouvoir de limiter l\u2019effet de ses arr\u00eats dans le temps en statuant seulement pour l\u2019avenir, ce qui constituait aussi une des raisons pour l\u2019intervention r\u00e9troactive du l\u00e9gislateur (voir et comparer Petko Petkov c.\u00a0Bulgarie, no 2834\/06, 19 f\u00e9vrier 2013, affaire o\u00f9 la juridiction supr\u00eame avait le pouvoir, dont elle n\u2019avait pas fait usage, de ne pas appliquer une interpr\u00e9tation nouvelle d\u2019une disposition l\u00e9gislative aux affaires en cours). C\u2019est donc en raison de l\u2019effet r\u00e9troactif de l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation du 10\u00a0octobre 2002 sur toutes les proc\u00e9dures pendantes concernant ces questions que le l\u00e9gislateur a estim\u00e9 devoir intervenir.<\/p>\n<p>113. \u00c0 cet \u00e9gard, la Cour attache de l\u2019importance au fait que, peu de temps apr\u00e8s le prononc\u00e9 de l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation du 10\u00a0octobre 2002, le l\u00e9gislateur a clairement affich\u00e9 sa volont\u00e9 de ne pas laisser perdurer dans le temps les effets de cet arr\u00eat. Il a ainsi adopt\u00e9, en un laps de temps relativement court pour un parlement, d\u2019abord la loi-programme du 22\u00a0d\u00e9cembre 2003 (paragraphes 41-42 ci-dessus) puis, un peu plus d\u2019un an et demi apr\u00e8s l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation litigieux, la loi-programme du 9\u00a0juillet 2004 (paragraphe\u00a045 ci-dessus).<\/p>\n<p>114. La Cour est consciente du fait que, par son intervention, le l\u00e9gislateur s\u2019est explicitement d\u00e9parti de l\u2019interpr\u00e9tation que la Cour de cassation avait donn\u00e9e \u00e0 l\u2019article 2244 ancien du code civil. Toutefois, l\u2019autorit\u00e9 qui s\u2019attachait \u00e0 l\u2019arr\u00eat du 10 octobre 2002 et aux arr\u00eats suivants dans le m\u00eame sens ne pouvait pas avoir comme cons\u00e9quence de lier le l\u00e9gislateur. En effet, dans un \u00c9tat de droit, le l\u00e9gislateur peut modifier la loi pour corriger une interpr\u00e9tation du droit donn\u00e9e par le pouvoir judiciaire, sous r\u00e9serve toutefois du respect des r\u00e8gles et des principes de droit qui s\u2019imposent m\u00eame au l\u00e9gislateur, notamment ceux qui ont \u00e9t\u00e9 rappel\u00e9s ci-dessus (paragraphes\u00a092\u201194) et seront d\u00e9velopp\u00e9s dans les paragraphes suivants.<\/p>\n<p>115. S\u2019agissant du principe de s\u00e9curit\u00e9 juridique qui est invoqu\u00e9 tant par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante que par le Gouvernement pour soutenir leurs th\u00e8ses oppos\u00e9es (paragraphes 82 et 88 respectivement), la Cour rappelle que ce principe, inh\u00e9rent \u00e0 l\u2019ensemble des articles de la Convention, se manifeste sous des formes et dans des contextes diff\u00e9rents, par exemple dans l\u2019obligation pour la loi d\u2019\u00eatre clairement d\u00e9finie et pr\u00e9visible dans son application ou dans l\u2019exigence en vertu de laquelle la solution donn\u00e9e de mani\u00e8re d\u00e9finitive \u00e0 tout litige par les tribunaux ne soit plus remise en cause (Gu\u00f0mundur Andri \u00c1str\u00e1\u00f0sson c. Islande [GC], no 26374\/18, \u00a7\u00a0238, 1er\u00a0d\u00e9cembre 2020, et la jurisprudence qui y est cit\u00e9e). La non-r\u00e9troactivit\u00e9 de la loi, en particulier la loi p\u00e9nale, vise, elle aussi, \u00e0 assurer la s\u00e9curit\u00e9 juridique.<\/p>\n<p>116. Dans ce cadre, il y a lieu de rappeler que les\u00a0d\u00e9lais\u00a0de prescription\u00a0poursuivent plusieurs finalit\u00e9s importantes, a\u0300 savoir garantir la s\u00e9curit\u00e9 juridique en fixant une date-limite \u00e0 l\u2019exercice d\u2019actions en justice, mettre les d\u00e9fendeurs potentiels a\u0300 l\u2019abri de plaintes qui, en raison de leur tardivet\u00e9 peuvent s\u2019av\u00e9rer difficiles a\u0300 contrer, et pr\u00e9munir les justiciables contre les erreurs judiciaires qui pourraient r\u00e9sulter du fait que les tribunaux seraient appel\u00e9s a\u0300 se prononcer sur des \u00e9v\u00e9nements survenus longtemps avant leur examen et a\u0300 partir d\u2019\u00e9l\u00e9ments de preuve qui ne seraient plus dignes de foi parce que incomplets en raison du temps \u00e9coul\u00e9 (Oleksandr Volkov c.\u00a0Ukraine, no\u00a021722\/11, \u00a7 137, CEDH 2013, et l\u2019Avis consultatif concernant l\u2019applicabilit\u00e9 de la prescription aux poursuites, condamnations et sanctions pour des infractions constitutives, en substance, d\u2019actes de torture [GC], demande no\u00a0P16-2021-001, Cour de cassation arm\u00e9nienne, \u00a7\u00a072, 26\u00a0avril 2022 (\u00ab\u00a0Avis consultatif P16-2021-001\u00a0\u00bb)).<\/p>\n<p>117. Or, en l\u2019esp\u00e8ce, la s\u00e9curit\u00e9 juridique et, ainsi, la confiance l\u00e9gitime des justiciables invoqu\u00e9es par les parties ne sauraient passer pour avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9branl\u00e9es par l\u2019intervention du l\u00e9gislateur (voir et comparer Pressos Compania Naviera S.A. et autres c. Belgique, 20\u00a0novembre 1995, s\u00e9rie A no\u00a0332, et la jurisprudence de la Cour de Justice de l\u2019Union europ\u00e9enne cit\u00e9e au paragraphe 52 ci-dessus). Au contraire, il s\u2019agissait pour le l\u00e9gislateur, au vu de la jurisprudence inattendue de la Cour de cassation, de restaurer la s\u00e9curit\u00e9 juridique en r\u00e9tablissant la pratique administrative suivie jusqu\u2019alors et en vigueur au moment o\u00f9 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante avait saisi les juridictions internes. Il s\u2019agissait l\u00e0 d\u2019une pratique constante qui n\u2019avait apparemment pas donn\u00e9 lieu \u00e0 contestation jusque peu avant l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation du 28\u00a0octobre 1993 (paragraphes 38 et 47, consid\u00e9rant B.19.1, ci-dessus). Il semble d\u2019ailleurs ressortir des exemples fournis par les parties que, en d\u00e9pit de cette contestation, la pratique en question avait \u00e9t\u00e9 avalis\u00e9e par la majorit\u00e9 des juridictions du fond.<\/p>\n<p>118. Ainsi, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante ne pouvait pas s\u2019attendre \u00e0 \u2013 ou esp\u00e9rer \u2013voir sa dette d\u2019imp\u00f4t et la majoration y aff\u00e9rente prescrites lorsqu\u2019elle avait introduit sa citation en justice le 14\u00a0d\u00e9cembre 2000. Au contraire, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante n\u2019a soulev\u00e9 la question de la prescription qu\u2019au cours de la proc\u00e9dure devant la cour d\u2019appel, apr\u00e8s l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation du 10\u00a0octobre 2002 (paragraphe\u00a019 ci\u2011dessus).<\/p>\n<p>119. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante para\u00eet ainsi avoir esp\u00e9r\u00e9 pouvoir b\u00e9n\u00e9ficier, de mani\u00e8re inattendue, de l\u2019effet d\u2019aubaine que repr\u00e9sentait pour elle la jurisprudence nouvelle de la Cour de cassation inaugur\u00e9e par l\u2019arr\u00eat du 10\u00a0octobre 2002 (consid\u00e9rants B.19.11 de l\u2019arr\u00eat de la Cour constitutionnelle cit\u00e9 au paragraphe 47 ci-dessus). M\u00eame s\u2019il ne peut pas lui \u00eatre reproch\u00e9 de s\u2019\u00eatre pr\u00e9value, au cours de l\u2019\u00e9puisement des recours pr\u00e9vus par le droit interne, d\u2019une jurisprudence nouvelle qui lui \u00e9tait favorable (voir et comparer Legrand c. France, no\u00a023228\/08, \u00a7\u00a7 36-40, 26\u00a0mai 2011), l\u2019intervention du l\u00e9gislateur par la loi\u2011programme du 9 juillet 2004 ne saurait passer pour avoir mis \u00e0 n\u00e9ant une attente l\u00e9gitime de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante qui aurait exist\u00e9 lors de l\u2019introduction de la citation en justice.<\/p>\n<p>120. S\u2019agissant des effets de la loi litigieuse, la Cour note qu\u2019en l\u2019esp\u00e8ce l\u2019intervention du l\u00e9gislateur a eu pour cons\u00e9quence de permettre la continuation de \u00ab\u00a0poursuites\u00a0\u00bb nonobstant le fait que, en application de la jurisprudence de la Cour de cassation inaugur\u00e9e par l\u2019arr\u00eat du 10\u00a0octobre 2002, la prescription pouvait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme atteinte (paragraphe\u00a099 ci-dessus). Une telle intervention n\u00e9cessite sans nul doute des justifications plus fortes que dans le cas d\u2019une prolongation d\u2019un d\u00e9lai de prescription dans une affaire o\u00f9 la prescription n\u2019est pas encore atteinte (voir et comparer, sous l\u2019angle de l\u2019article 7 de la Convention, Co\u00ebme et autres c. Belgique, nos\u00a032492\/96 et 4\u00a0autres, \u00a7\u00a0149, CEDH\u00a02000\u2011VII, Previti c.\u00a0Italie (d\u00e9c.), no\u00a01845\/08, \u00a7\u00a080, 12\u00a0f\u00e9vrier 2013, et Borcea c. Roumanie (d\u00e9c.), no\u00a055959\/14,\u00a0\u00a7\u00a064, 22\u00a0septembre 2015). Sur ce point, et dans un autredomaine,la Cour a r\u00e9cemment estim\u00e9 que le r\u00e9tablissement d\u2019une responsabilit\u00e9 p\u00e9nale apr\u00e8s l\u2019expiration du d\u00e9lai de prescription \u00e9tait incompatible avec les principes fondamentaux de l\u00e9galit\u00e9 et de pr\u00e9visibilit\u00e9 consacr\u00e9s par l\u2019article 7 de la Convention (Avis consultatif P16-2021-001, \u00a7\u00a077 ; voir aussi, pour une affaire dans laquelle les requ\u00e9rants avaient \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s pour une infraction prescrite, Antia et Khupeniac.\u00a0G\u00e9orgie, no\u00a07523\/10, 18\u00a0juin 2020).<\/p>\n<p>121. Toutefois, la pr\u00e9sente affaire se distingue de la situation d\u00e9crite dans l\u2019Avis consultatif P16-2021-001. En effet,si la prescription n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 interrompue et aurait donc pu \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme atteinte suite \u00e0 la jurisprudence de la Cour de cassation du 10\u00a0octobre 2002, cela n\u2019avait pas d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 constat\u00e9 par une d\u00e9cision judiciaire ni, a\u00a0fortiori, n\u2019avait fait l\u2019objet d\u2019une constatation ayant acquis autorit\u00e9 de la chose jug\u00e9e. De plus, \u00e0 la diff\u00e9rence de l\u2019affaire Antia et Khupenia (pr\u00e9cit\u00e9e), la prescription n\u2019\u00e9tait atteinte ni au moment o\u00f9 la majoration d\u2019imp\u00f4t a \u00e9t\u00e9 inflig\u00e9e \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante dans le cadre de son redressement fiscal ni au moment o\u00f9 elle a saisi le tribunal de premi\u00e8re instance pour la contester. Ce n\u2019est qu\u2019au cours de la proc\u00e9dure devant la cour d\u2019appel, et, surtout, par l\u2019effet d\u2019une jurisprudence inattendue de la Cour de cassation, que la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante a all\u00e9gu\u00e9 que la prescription n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 valablement interrompue et que, par cons\u00e9quent, elle \u00e9tait atteinte (paragraphes\u00a0118-119 ci-dessus).<\/p>\n<p>122. Enfin, la Cour rappelle que la pr\u00e9sente affaire met en jeu l\u2019article\u00a06 de la Convention, et non pas l\u2019article 7, et que, comme les majorations d\u2019imp\u00f4t appartiennent essentiellement au droit fiscal et ne font pas partie du noyau dur du droit p\u00e9nal, les garanties offertes par l\u2019article\u00a06 ne doivent pas n\u00e9cessairement s\u2019appliquer dans toute leur rigueur (paragraphe\u00a076 ci-dessus).<\/p>\n<p>123. Eu \u00e9gard aux circonstances particuli\u00e8res de la cause, la Cour conclut qu\u2019en visant \u00e0 lutter contre la grande fraude fiscale, \u00e0 \u00e9viter une discrimination arbitraire entre les contribuables et \u00e0 neutraliser les effets de l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation du 10 octobre 2002 pour r\u00e9tablir la s\u00e9curit\u00e9 juridique en restaurant la pratique administrative \u00e9tablie et refl\u00e9t\u00e9e de surcro\u00eet par la jurisprudence majoritaire des juridictions inf\u00e9rieures y aff\u00e9rente, l\u2019intervention pr\u00e9visible du l\u00e9gislateur \u00e9tait justifi\u00e9e par d\u2019imp\u00e9rieux motifs d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>124. Partant, il n\u2019y a pas eu violation de l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention de ce chef.<\/p>\n<p><strong>III. SUR LA VIOLATION ALL\u00c9GU\u00c9E DE L\u2019ARTICLE 6 \u00a7 1 DE LA CONVENTION en raison de la substitution de motifs<\/strong><\/p>\n<p>125. Sous l\u2019angle de l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante se plaint de la substitution de motifs op\u00e9r\u00e9e par la Cour de cassation. Celle-ci aurait m\u00e9connu le droit d\u2019acc\u00e8s \u00e0 un tribunal et les principes de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des armes et du contradictoire.<\/p>\n<p><strong>A. L\u2019arr\u00eat de la chambre<\/strong><\/p>\n<p>126. Apr\u00e8s avoir estim\u00e9 qu\u2019aucun probl\u00e8me ne se posait au regard du principe de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des armes, la chambre a estim\u00e9 que ni le droit \u00e0 une proc\u00e9dure contradictoire ni le droit d\u2019acc\u00e8s \u00e0 un tribunal n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 m\u00e9connus en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>127. D\u2019apr\u00e8s la chambre, seule la non-communication par la Cour de cassation aux parties de son intention de retenir d\u2019office le motif litigieux pouvait poser probl\u00e8me au regard de la Convention. Or, \u00e0 cet \u00e9gard, la chambre a constat\u00e9 qu\u2019il ne pouvait pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 que la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante avait \u00e9t\u00e9 prise au d\u00e9pourvu. En effet, d\u2019une part, la d\u00e9cision de la cour d\u2019appel concernant l\u2019article 49 de la loi-programme du 9\u00a0juillet 2004 faisait pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019objet du pourvoi en cassation introduit par l\u2019\u00c9tat. D\u2019autre part, les parties avaient re\u00e7u une copie des conclusions \u00e9crites de l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 la Cour de cassation dans lesquelles celui-ci invitait la Cour de cassation \u00e0 proc\u00e9der \u00e0 la substitution de motifs litigieuse. Or la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante avait, en vertu de l\u2019article\u00a01107 du code judiciaire, la facult\u00e9 de d\u00e9poser une note en r\u00e9ponse aux conclusions de l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral et de demander la remise de l\u2019audience afin de r\u00e9pondre verbalement ou par une note \u00e0 ces conclusions.<\/p>\n<p><strong>B. Les observations des parties<\/strong><\/p>\n<p><em>1. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante<\/em><\/p>\n<p>128. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante estime que les conditions pour proc\u00e9der \u00e0 une substitution de motifs n\u2019\u00e9taient pas r\u00e9unies et que la Cour de cassation n\u2019\u00e9tait pas valablement saisie de la question portant sur l\u2019interruption de la prescription. Elle fait valoir qu\u2019en rejetant son pourvoi en cassation par l\u2019application d\u2019une barri\u00e8re non pr\u00e9visible, artificielle et ill\u00e9gale, la Cour de cassation a rendu impossible pour la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante de faire valoir ses griefs, en particulier de soumettre ses arguments concernant la question essentielle tranch\u00e9e d\u2019office par la Cour de cassation relative \u00e0 la compatibilit\u00e9 de l\u2019article 49 de la loi-programme du 9 juillet 2004 avec l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention. Elle consid\u00e8re ainsi avoir \u00e9t\u00e9 priv\u00e9e d\u2019acc\u00e8s \u00e0 un tribunal.<\/p>\n<p>129. De surcro\u00eet, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante fait valoir que l\u2019\u00e9galit\u00e9 des armes et le principe du contradictoire n\u2019ont pas non plus \u00e9t\u00e9 respect\u00e9s. En effet, le moyen de cassation soulev\u00e9 par elle au sujet de l\u2019application par la cour d\u2019appel de l\u2019article 2251 du code civil n\u2019aurait pas fait l\u2019objet d\u2019un examen par la Cour de cassation. Aussi, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante n\u2019aurait re\u00e7u les conclusions \u00e9crites de l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral que le 5 mars 2009, soit quelques jours \u00e0 peine avant l\u2019audience du 13 mars 2009, ce qui constituerait un d\u00e9lai extr\u00eamement court pour r\u00e9agir auxdites conclusions. Il aurait \u00e9t\u00e9 inutile et impossible, dans ce d\u00e9lai, de porter un vrai d\u00e9bat au fond sur une question aussi complexe que celle des effets de l\u2019article 49 de la loi-programme du 9\u00a0juillet 2004. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante explique qu\u2019elle a donc concentr\u00e9 sa r\u00e9ponse dans les limites de la proc\u00e9dure, faisant valoir que la Cour de cassation n\u2019\u00e9tait pas comp\u00e9tente pour conna\u00eetre de cette question qui rel\u00e8verait du pouvoir d\u2019appr\u00e9ciation souverain du juge du fond auquel l\u2019affaire devrait \u00eatre renvoy\u00e9e en cas de cassation de l\u2019arr\u00eat attaqu\u00e9.<\/p>\n<p><em>2. Le Gouvernement<\/em><\/p>\n<p>130. Le Gouvernement estime que la substitution de motifs pratiqu\u00e9e par la Cour de cassation n\u2019\u00e9tait pas critiquable. Tout d\u2019abord, il n\u2019y aurait pas lieu de supposer que la Cour de cassation a m\u00e9connu les r\u00e8gles de la proc\u00e9dure belge relatives aux conditions dans lesquelles une substitution de motifs peut avoir lieu. Il en irait d\u2019autant plus ainsi qu\u2019en l\u2019esp\u00e8ce la substitution de motifs effectu\u00e9e par la Cour de cassation n\u2019a impliqu\u00e9 aucune modification de la d\u00e9cision prise par la cour d\u2019appel selon laquelle la prescription n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 atteinte.<\/p>\n<p>131. Ensuite, s\u2019agissant du droit \u00e0 une proc\u00e9dure contradictoire, le Gouvernement assure que la substitution de motifs est intervenue apr\u00e8s que la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante ait \u00e9t\u00e9 mise en mesure de faire conna\u00eetre les \u00e9l\u00e9ments n\u00e9cessaires au succ\u00e8s de ses pr\u00e9tentions et de prendre connaissance de toute pi\u00e8ce ou observation pr\u00e9sent\u00e9e au juge et de la discuter, conform\u00e9ment \u00e0 la jurisprudence de la Cour. Le Gouvernement affirme que la question de l\u2019applicabilit\u00e9 de l\u2019article\u00a049 de la loi-programme du 9 juillet 2004 faisait l\u2019objet du pourvoi en cassation introduit par l\u2019\u00c9tat, que l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 la Cour de cassation a pris des conclusions \u00e9crites soumises \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante, et que, dans sa note r\u00e9dig\u00e9e en vertu de l\u2019article 1107 du code judiciaire, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante n\u2019a pas soulev\u00e9 la moindre difficult\u00e9 relative au d\u00e9lai dont elle a dispos\u00e9 pour r\u00e9pondre aux conclusions de l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral. De plus, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante pouvait, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article\u00a01107, alin\u00e9a 3, du code judiciaire demander un d\u00e9lai pour d\u00e9poser une note en vue de r\u00e9pondre aux conclusions de l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>132. Enfin, s\u2019agissant du droit d\u2019acc\u00e8s \u00e0 un tribunal, le Gouvernement ne conteste pas que la substitution de motifs constitue une limitation de ce droit. Il estime n\u00e9anmoins que celle-ci n\u2019est pas critiquable puisqu\u2019elle poursuit un but l\u00e9gitime \u2013 l\u2019\u00e9conomie proc\u00e9durale et donc la bonne administration de la justice \u2013 et qu\u2019elle est proportionn\u00e9e en ce sens que la technique de substitution de motifs est strictement encadr\u00e9e et pr\u00e9sente des garanties proc\u00e9durales. De surcro\u00eet, le Gouvernement consid\u00e8re que le respect de l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention doit s\u2019appr\u00e9cier de mani\u00e8re moins s\u00e9v\u00e8re puisque les majorations d\u2019imp\u00f4t ne rel\u00e8vent pas du noyau dur du droit p\u00e9nal. Aucune atteinte n\u2019aurait donc \u00e9t\u00e9 port\u00e9e \u00e0 la substance m\u00eame du droit d\u2019acc\u00e8s \u00e0 un tribunal.<\/p>\n<p><strong>C. L\u2019appr\u00e9ciation de la Cour<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Les principes g\u00e9n\u00e9raux \u00e9tablis dans la jurisprudence de la Cour<\/em><\/p>\n<p>133. Le droit \u00e0 un tribunal consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019article 6 de la Convention, dont le droit d\u2019acc\u00e8s constitue un aspect (Golder c.\u00a0Royaume\u2011Uni, 21\u00a0f\u00e9vrier 1975, \u00a7\u00a036, s\u00e9rie A no\u00a018), n\u2019est pas absolu\u00a0; il se pr\u00eate \u00e0 des limitations implicites, notamment en ce qui concerne les conditions de recevabilit\u00e9 d\u2019un recours. Celles-ci ne peuvent toutefois pas en restreindre l\u2019exercice d\u2019une mani\u00e8re ou \u00e0 un point tels qu\u2019il se trouve atteint dans sa substance m\u00eame. Elles doivent tendre \u00e0 un but l\u00e9gitime et il doit exister un rapport raisonnable de proportionnalit\u00e9 entre les moyens employ\u00e9s et le but vis\u00e9 (Gu\u00e9rin c. France, 29\u00a0juillet 1998, \u00a7\u00a037, Recueil 1998\u2011V\u00a0; voir aussi, en mati\u00e8re civile, Zubac c.\u00a0Croatie [GC], no\u00a040160\/12, \u00a7\u00a7\u00a076-78, 5 avril 2018, et Nicolae Virgiliu T\u0103nase c. Roumanie [GC], no\u00a041720\/13, \u00a7\u00a7 192 et 195, 25 juin 2019).<\/p>\n<p>134. La notion de proc\u00e8s \u00e9quitable contenue dans l\u2019article 6 de la Convention comprend \u00e9galement le droit \u00e0 une proc\u00e9dure contradictoire qui implique le droit pour les parties de faire conna\u00eetre les \u00e9l\u00e9ments n\u00e9cessaires au succ\u00e8s de leurs pr\u00e9tentions, mais aussi de prendre connaissance de toute pi\u00e8ce ou observation pr\u00e9sent\u00e9e au juge en vue d\u2019influencer sa d\u00e9cision, et de la discuter (Lobo Machado c. Portugal, 20\u00a0f\u00e9vrier 1996, \u00a7\u00a031, Recueil\u00a01996\u2011I, et Vermeulen c. Belgique, 20 f\u00e9vrier 1996, \u00a7\u00a033, Recueil\u00a01996\u2011I).<\/p>\n<p>135. Le juge doit lui-m\u00eame respecter le principe du contradictoire, notamment lorsqu\u2019il rejette un pourvoi ou tranche un litige sur la base d\u2019un motif retenu d\u2019office (Skondrianos c.\u00a0Gr\u00e8ce, nos\u00a063000\/00 et 2 autres, \u00a7\u00a7\u00a029\u201130, 18\u00a0d\u00e9cembre 2003,\u00a0Clinique des Acacias et autres c.\u00a0France, nos\u00a065399\/01 et 3 autres, \u00a7 38, 13\u00a0octobre 2005,\u00a0\u010cepek c.\u00a0R\u00e9publique tch\u00e8que, no\u00a09815\/10, \u00a7 45, 5\u00a0septembre 2013, Les\u00a0Authentiks\u00a0et\u00a0Supras Auteuil 91 c.\u00a0France, nos\u00a04696\/11\u00a0et\u00a04703\/11, \u00a7\u00a050, 27\u00a0octobre 2016, et Rivera Vazquez et Calleja Delsordo c.\u00a0Suisse, no\u00a065048\/13, \u00a7 41, 22 janvier 2019). L\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant est alors de savoir si une partie a \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0prise au d\u00e9pourvu \u00bb par le fait que le tribunal a fond\u00e9 sa d\u00e9cision sur un motif invoqu\u00e9 d\u2019office (Villnowc. Belgique\u00a0(d\u00e9c.), no\u00a01638\/05, 29\u00a0janvier 2008, Clinique des Acacias et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a043, \u010cepek, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a048, LesAuthentiksetSuprasAuteuil\u00a091, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 50, et Rivera Vazquez et Calleja Delsordo, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a041).<\/p>\n<p>136. Une diligence particuli\u00e8re s\u2019impose au tribunal lorsque le litige prend une tournure inattendue, d\u2019autant plus s\u2019il s\u2019agit d\u2019une question laiss\u00e9e \u00e0 la discr\u00e9tion du tribunal. Le principe du contradictoire commande que les tribunaux ne se fondent pas dans leurs d\u00e9cisions sur des \u00e9l\u00e9ments de fait ou de droit qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 discut\u00e9s durant la proc\u00e9dure et qui donnent au litige une tournure que m\u00eame une partie diligente n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 en mesure d\u2019anticiper (\u010cepek, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 48, LesAuthentiksetSuprasAuteuil 91, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 50, et Rivera Vazquez et Calleja Delsordo, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 41).<\/p>\n<p><em>2. L\u2019application de ces principes en l\u2019esp\u00e8ce<\/em><\/p>\n<p>137. La question se pose de savoir si la substitution de motifs op\u00e9r\u00e9e par la Cour de cassation (paragraphe 27 ci-dessus) a m\u00e9connu le droit d\u2019acc\u00e8s \u00e0 un tribunal et les principes de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des armes et du contradictoire.<\/p>\n<p>138. \u00c0 cet \u00e9gard, la Cour observe que la substitution de motifs est une technique pr\u00e9torienne par laquelle la Cour de cassation examine le moyen de cassation qui lui est soumis, le confronte au dispositif de la d\u00e9cision attaqu\u00e9e dont l\u2019ill\u00e9galit\u00e9 est all\u00e9gu\u00e9e et substitue aux motifs critiqu\u00e9s sur lesquels le juge de fond a fond\u00e9 ce dispositif, des moyens propres \u00e0 en faire appara\u00eetre la l\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n<p>139. En premier lieu, la Cour n\u2019aper\u00e7oit aucun probl\u00e8me relatif au principe de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des armes invoqu\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante. Ce principe requiert en effet que chaque partie \u00e0 une proc\u00e9dure se voie offrir une possibilit\u00e9 raisonnable de pr\u00e9senter sa cause dans des conditions qui ne la placent pas dans une situation de net d\u00e9savantage par rapport \u00e0 son adversaire (voir, parmi d\u2019autres,\u00a0Nider\u00f6st-Huber c. Suisse, 18\u00a0f\u00e9vrier 1997, \u00a7\u00a023, Recueil\u00a01997\u2011I, et\u00a0Regner\u00a0c. R\u00e9publique tch\u00e8que\u00a0[GC], no\u00a035289\/11, \u00a7\u00a0146, 19\u00a0septembre 2017). Or il ne ressort ni des \u00e9l\u00e9ments du dossier ni des arguments des parties que la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante et l\u2019\u00c9tat belge auraient \u00e9t\u00e9 plac\u00e9s dans des situations diff\u00e9rentes \u00e0 l\u2019\u00e9gard des conclusions \u00e9crites de l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral ou de la substitution de motifs op\u00e9r\u00e9e par la Cour de cassation (dans le m\u00eame sens, Clinique des Acacias et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 39). Ces \u00e9tapes proc\u00e9durales se sont en effet d\u00e9roul\u00e9es de la m\u00eame mani\u00e8re pour les deux parties. Le principe de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des armes n\u2019entre donc pas en jeu en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>140. Ensuite, en ce qui concerne le principe du contradictoire, la chambre a, dans l\u2019arr\u00eat qu\u2019elle a rendu dans la pr\u00e9sente affaire, pris en compte les \u00e9l\u00e9ments suivants\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a089. La Cour de cassation a en l\u2019esp\u00e8ce fait usage de son pouvoir de trancher l\u2019affaire sur la base d\u2019un motif soulev\u00e9 d\u2019office (dans le m\u00eame sens,\u00a0Clinique des Acacias et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 39). La Cour n\u2019entend pas se prononcer sur la technique de substitution de motifs en tant que telle, mais sur le seul point de savoir si le recours \u00e0 celle-ci par la Cour de cassation a port\u00e9 atteinte au droit de la requ\u00e9rante \u00e0 une proc\u00e9dure contradictoire (Les\u00a0Authentiks\u00a0et\u00a0Supras\u00a0Auteuil 91, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a051).<\/p>\n<p>90. En effet, il n\u2019appartient pas \u00e0 la Cour d\u2019examiner si, en l\u2019esp\u00e8ce, les conditions d\u00e9finies par la jurisprudence de la Cour de cassation pour proc\u00e9der \u00e0 une substitution de motifs \u00e9taient r\u00e9unies puisqu\u2019il ne lui appartient pas de conna\u00eetre des erreurs de fait ou de droit pr\u00e9tendument commises par une juridiction interne, sauf si et dans la mesure o\u00f9 elles pourraient avoir port\u00e9 atteinte aux droits et libert\u00e9s sauvegard\u00e9s par la Convention (Garc\u00eda Ruiz c. Espagne\u00a0[GC], no\u00a030544\/96, \u00a7 28, CEDH\u00a01999\u2011I, etL\u00f3pez\u00a0Ribaldaet autres c. Espagne\u00a0[GC], nos\u00a01874\/13\u00a0et\u00a08567\/13,\u00a0\u00a7 149, 17 octobre 2019).<\/p>\n<p>91. D\u00e8s lors, seule la non-communication \u00e9ventuelle de la Cour de cassation aux parties de son intention de retenir d\u2019office le motif litigieux pourrait poser\u00a0probl\u00e8me\u00a0au regard de la Convention (dans le m\u00eame sens,\u00a0Cimolino\u00a0c. Italie, no\u00a012532\/05, \u00a7 45, 22\u00a0septembre 2009).<\/p>\n<p>92. En l\u2019esp\u00e8ce, la Cour constate que la question de l\u2019application de l\u2019article 49 de la loi-programme du 9 juillet 2004 n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9e par la requ\u00e9rante dans son pourvoi en cassation. En effet, la cour d\u2019appel d\u2019Anvers avait estim\u00e9 que cette disposition n\u2019\u00e9tait pas applicable (&#8230;). La requ\u00e9rante n\u2019avait par cons\u00e9quent pas d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 d\u00e9battre de ce point dans son pourvoi en cassation.<\/p>\n<p>93. Cela \u00e9tant dit, il ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 en l\u2019esp\u00e8ce que la requ\u00e9rante a \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0prise au d\u00e9pourvu\u00a0\u00bb (a contrario, parmi d\u2019autres,\u00a0Clinique des Acacias et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a043, et\u00a0Liga Portuguesa de\u00a0Futebol\u00a0Profissional\u00a0c. Portugal, no\u00a04687\/11, \u00a7\u00a7\u00a061-62, 17\u00a0mai 2016).<\/p>\n<p>94. En effet, d\u2019une part, la Cour rel\u00e8ve que la d\u00e9cision de la cour d\u2019appel concernant l\u2019article 49 de la loi-programme du 9 juillet 2004 faisait l\u2019objet du pourvoi en cassation introduit par l\u2019\u00c9tat (&#8230;). Il ne peut donc pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 que la question de l\u2019applicabilit\u00e9 de cette disposition \u00e9tait en dehors du d\u00e9bat (voir, dans le m\u00eame sens,Les\u00a0Authentikse\u00a0Supras\u00a0Auteuil 91, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a052, et Ndayegamiye\u2011Mporamazina c.\u00a0Suisse, no\u00a016874\/12, \u00a7\u00a039, 5\u00a0f\u00e9vrier 2019, et, a contrario,Prikyanet\u00a0Angelovac.\u00a0Bulgarie, no 44624\/98, \u00a7 46, 16 f\u00e9vrier 2006), m\u00eame si les deux pourvois n\u2019\u00e9taient pas encore formellement joints.<\/p>\n<p>95. D\u2019autre part, et surtout, les parties ont re\u00e7u une copie des conclusions \u00e9crites de l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 la Cour de cassation dans lesquelles celui-ci invitait la Cour de cassation \u00e0 proc\u00e9der \u00e0 la substitution de motifs litigieuse (&#8230;). M\u00eame si le Gouvernement n\u2019a pas contest\u00e9 que la requ\u00e9rante a r\u00e9ceptionn\u00e9 les conclusions de l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral quelques jours seulement avant l\u2019audience pr\u00e9vue de la Cour de cassation (&#8230;), il n\u2019en demeure pas moins que la requ\u00e9rante avait la facult\u00e9, en vertu de l\u2019article 1107 du code judiciaire, de d\u00e9poser une note en r\u00e9ponse aux conclusions de l\u2019avocat g\u00e9n\u00e9ral et de demander la remise de l\u2019audience afin de r\u00e9pondre verbalement ou par une note \u00e0 ces conclusions (&#8230;)\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>141. La Grande Chambre souscrit \u00e0 cette motivation et ne voit dans les observations soumises par les parties devant la Grande Chambre aucune raison de s\u2019en \u00e9carter. D\u00e8s lors, la Cour consid\u00e8re que la substitution de motifs op\u00e9r\u00e9e par la Cour de cassation n\u2019a pas m\u00e9connu le droit \u00e0 une proc\u00e9dure contradictoire.<\/p>\n<p>142. Enfin, s\u2019agissant du droit d\u2019acc\u00e8s \u00e0 un tribunal, la Cour accepte que, comme l\u2019affirme le Gouvernement, l\u2019\u00e9ventuelle limitation qu\u2019a constitu\u00e9 la substitution de motifs au droit d\u2019acc\u00e8s \u00e0 un tribunal poursuivait un but l\u00e9gitime, \u00e0 savoir l\u2019\u00e9conomie proc\u00e9durale et donc la bonne administration de la justice. Elle estime \u00e9galement que cette technique n\u2019a pas en l\u2019esp\u00e8ce port\u00e9 une atteinte \u00e0 la substance m\u00eame de ce droit dans la mesure o\u00f9, tel qu\u2019expliqu\u00e9 ci-dessus (paragraphe 140), la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 priv\u00e9e du droit de voir sa cause entendue par un tribunal puisqu\u2019elle a dispos\u00e9 de la possibilit\u00e9 de faire valoir ses moyens \u00e0 l\u2019\u00e9gard du motif soulev\u00e9 d\u2019office par la Cour de cassation.<\/p>\n<p>143. Partant, il n\u2019y a pas eu violation de l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention de ce chef.<\/p>\n<p><strong>IV. SUR LA VIOLATION ALL\u00c9GU\u00c9E DE L\u2019ARTICLE 6 \u00a7 1 DE LA CONVENTION EN RAISON DU D\u00c9PASSEMENT DU D\u00c9LAI RAISONNABLE<\/strong><\/p>\n<p>144. Invoquant l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante se plaint \u00e9galement du d\u00e9passement du d\u00e9lai raisonnable.<\/p>\n<p><strong>A. L\u2019arr\u00eat de la chambre<\/strong><\/p>\n<p>145. La chambre a consid\u00e9r\u00e9, conform\u00e9ment aux crit\u00e8res d\u00e9gag\u00e9s dans la jurisprudence et eu \u00e9gard aux circonstances de l\u2019esp\u00e8ce, que la proc\u00e9dure interne, prise dans son ensemble, avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9raisonnablement longue. Elle a conclu \u00e0 la violation de l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention de ce chef.<\/p>\n<p><strong>B. Les observations des parties<\/strong><\/p>\n<p><em>1. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante<\/em><\/p>\n<p>146. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante estime que le point de d\u00e9part du calcul du d\u00e9lai raisonnable est l\u2019avis de rectification de sa d\u00e9claration d\u2019imp\u00f4t pour l\u2019exercice d\u2019imposition 1993 dat\u00e9 du 5\u00a0octobre 1995. \u00c0 elle seule, la phase administrative devant le directeur r\u00e9gional a dur\u00e9 quatre ans et sept\u00a0mois, ce qui serait bien plus que le d\u00e9lai \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb dans lequel une d\u00e9cision administrative devrait intervenir. Aucune circonstance ne justifierait un tel retard qui rel\u00e8verait de l\u2019enti\u00e8re responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat. La phase judiciaire a ensuite dur\u00e9 pr\u00e8s de neuf\u00a0ans pour trois niveaux de juridiction, ce qui ne saurait pas non plus \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme raisonnable.<\/p>\n<p>147. Contrairement \u00e0 ce qu\u2019all\u00e8gue le Gouvernement (paragraphe\u00a0148 ci\u2011dessous), la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante affirme qu\u2019elle a d\u00fb attendre la d\u00e9cision administrative avant de pouvoir initier la proc\u00e9dure judiciaire. En effet, l\u2019article\u00a011 de la loi du 23\u00a0mars 1999 relative \u00e0 l\u2019organisation judiciaire en mati\u00e8re fiscale qui pr\u00e9voit que\u00a0la possibilit\u00e9 d\u2019introduire une action six mois apr\u00e8s la date de r\u00e9ception du recours administratif au cas o\u00f9 ce recours n\u2019a pas fait l\u2019objet d\u2019une d\u00e9cision, n\u2019est pas applicable lorsque ce recours porte, comme en l\u2019esp\u00e8ce, sur une imposition aff\u00e9rente \u00e0 l\u2019exercice d\u2019imposition\u00a01998 ou \u00e0 un exercice d\u2019imposition ant\u00e9rieur (paragraphe\u00a031 ci\u2011dessus).<\/p>\n<p><em>2. Le Gouvernement<\/em><\/p>\n<p>148. Le Gouvernement accepte que la p\u00e9riode \u00e0 prendre en consid\u00e9ration a commenc\u00e9 \u00e0 courir le 5 octobre 1995 pour s\u2019achever le 13\u00a0mars 2009. Il y aurait toutefois lieu de d\u00e9duire la p\u00e9riode du 6 avril 1999 au 14 d\u00e9cembre 2000, soit un an et neuf mois, pendant laquelle la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante avait, en vertu de la loi du 23\u00a0mars 1999 relative \u00e0 l\u2019organisation judiciaire en mati\u00e8re fiscale, la possibilit\u00e9 de saisir les juridictions internes sans attendre l\u2019issue de la proc\u00e9dure administrative mais s\u2019est abstenue de le faire. La p\u00e9riode \u00e0 consid\u00e9rer serait ainsi de onze ans et neuf mois. Pour le Gouvernement, une telle dur\u00e9e appara\u00eet raisonnable eu \u00e9gard \u00e0 la complexit\u00e9 de l\u2019affaire et des enjeux du litige. Il affirme en outre que le respect de l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention doit \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9 de mani\u00e8re moins s\u00e9v\u00e8re puisque les majorations d\u2019imp\u00f4t ne rel\u00e8vent pas du noyau dur du droit p\u00e9nal.<\/p>\n<p>149. En particulier, le Gouvernement fait valoir qu\u2019en degr\u00e9 d\u2019appel, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante a d\u00e9pos\u00e9 de nombreuses \u00e9critures, dont un troisi\u00e8me jeu de conclusions additionnelles et de synth\u00e8se de 54 pages, ce qui t\u00e9moignerait de la complexit\u00e9 du litige et de la part de responsabilit\u00e9 qui incombe \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante dans la dur\u00e9e de la mise en \u00e9tat de l\u2019affaire. L\u2019arr\u00eat de la cour d\u2019appel qui contient une analyse d\u00e9taill\u00e9e de la doctrine et de la jurisprudence sur la question du caract\u00e8re interruptif du commandement de payer d\u00e9montrerait \u00e9galement la complexit\u00e9 de l\u2019affaire.<\/p>\n<p><strong>C. L\u2019appr\u00e9ciation de la Cour<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Les principes g\u00e9n\u00e9raux \u00e9tablis dans la jurisprudence de la Cour<\/em><\/p>\n<p>150. En mati\u00e8re p\u00e9nale, le \u00ab\u00a0d\u00e9lai raisonnable\u00a0\u00bb vis\u00e9 \u00e0 l\u2019article 6 \u00a7\u00a01 commence \u00e0 courir d\u00e8s que la personne est \u00ab\u00a0accus\u00e9e\u00a0\u00bb. Il y a \u00ab\u00a0accusation en mati\u00e8re p\u00e9nale\u00a0\u00bb d\u00e8s lors qu\u2019une personne est officiellement inculp\u00e9e par les autorit\u00e9s comp\u00e9tentes ou que les actes effectu\u00e9s par celles-ci en raison des soup\u00e7ons qui p\u00e8sent sur elle ont des r\u00e9percussions importantes sur sa situation (Deweer c. Belgique, 27 f\u00e9vrier 1980, \u00a7 46, s\u00e9rie A no 35, Eckle c.\u00a0Allemagne, 15\u00a0juillet 1982, \u00a7 73, s\u00e9rie A no 51, et Simeonovi c.\u00a0Bulgarie [GC], no\u00a021980\/04, \u00a7\u00a0110, 12\u00a0mai 2017). La p\u00e9riode \u00e0 laquelle s\u2019applique l\u2019article 6 couvre l\u2019ensemble de la proc\u00e9dure en cause, y compris les instances de recours (K\u00f6nig c. Allemagne, 28 juin 1978, \u00a7\u00a098, s\u00e9rie\u00a0A no\u00a027).<\/p>\n<p>151. Le caract\u00e8re raisonnable de la dur\u00e9e d\u2019une proc\u00e9dure s\u2019appr\u00e9cie suivant les circonstances de la cause et eu \u00e9gard aux crit\u00e8res consacr\u00e9s par la jurisprudence de la Cour, en particulier la complexit\u00e9 de l\u2019affaire, le comportement du requ\u00e9rant et celui des autorit\u00e9s comp\u00e9tentes (voir, parmi beaucoup d\u2019autres, P\u00e9lissier et Sassi c. France [GC], no\u00a025444\/94, \u00a7\u00a067, CEDH 1999\u2011II).<\/p>\n<p>152. Seules les lenteurs imputables \u00e0 l\u2019\u00c9tat peuvent amener \u00e0 conclure \u00e0 l\u2019inobservation du d\u00e9lai raisonnable (Idalovc.\u00a0Russie\u00a0[GC], no\u00a05826\/03, \u00a7\u00a0186, 22 mai 2012).<\/p>\n<p><em>2. L\u2019application de ces principes en l\u2019esp\u00e8ce<\/em><\/p>\n<p>153. Il n\u2019est pas contest\u00e9 par les parties que le point de d\u00e9part du calcul du d\u00e9lai raisonnable est le 5 octobre 1995, date \u00e0 laquelle la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante a \u00e9t\u00e9 inform\u00e9e de l\u2019intention de l\u2019administration fiscale de rectifier sa d\u00e9claration d\u2019imp\u00f4t et de lui imposer une majoration d\u2019imp\u00f4t (voir, dans le m\u00eame sens,Janosevic, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7 92). La proc\u00e9dure a \u00e9t\u00e9 cl\u00f4tur\u00e9e par l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation du 13 mars 2009.<\/p>\n<p>154. Contrairement \u00e0 ce qu\u2019affirme le Gouvernement (paragraphe\u00a0148 ci\u2011dessus), il ressort de l\u2019article 11 de la loi du 23\u00a0mars 1999 relative \u00e0 l\u2019organisation judiciaire en mati\u00e8re fiscale que la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante n\u2019avait pas la possibilit\u00e9 de saisir le tribunal de premi\u00e8re instance avant l\u2019issue de sa r\u00e9clamation administrative (paragraphe 31 ci-dessus). Il n\u2019y a donc pas lieu de d\u00e9duire de la p\u00e9riode \u00e0 prendre en consid\u00e9ration celle entre le 6\u00a0avril 1999 et le 14\u00a0d\u00e9cembre 2000.<\/p>\n<p>155. La proc\u00e9dure men\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante a ainsi dur\u00e9 treize\u00a0ans et plus de six mois\u00a0: la phase administrative a dur\u00e9 quatre ans et sept\u00a0mois pour un niveau de d\u00e9cision, puis la phase judiciaire a dur\u00e9 pr\u00e8s de neuf\u00a0ans pour trois niveaux de juridiction.<\/p>\n<p>156. Le Gouvernement invoque la complexit\u00e9 de l\u2019affaire et l\u2019importance des enjeux du litige pour expliquer la dur\u00e9e de la proc\u00e9dure. Il pointe du doigt en particulier l\u2019attitude de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante devant la cour d\u2019appel. Toutefois, il n\u2019explique d\u2019aucune mani\u00e8re la dur\u00e9e de la proc\u00e9dure administrative (quatre ans et sept mois) ni le fait que plus de trois\u00a0ans et troismois se sont \u00e9coul\u00e9s entre la saisine du juge judiciaire et le jugement de premi\u00e8re instance. Or la question de l\u2019\u00e9ventuelle prescription de l\u2019imp\u00f4t et de la majoration y aff\u00e9rente n\u2019a \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante qu\u2019au stade de l\u2019appel. La complexit\u00e9 li\u00e9e \u00e0 cette question ne concerne donc ni la phase administrative ni la proc\u00e9dure devant le tribunal de premi\u00e8re instance dont la dur\u00e9e particuli\u00e8rement longue n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 justifi\u00e9e par le Gouvernement qui reconna\u00eet d\u2019ailleurs qu\u2019il existait un arri\u00e9r\u00e9 en mati\u00e8re d\u2019imp\u00f4ts sur les revenus (paragraphe 90 ci-dessus).<\/p>\n<p>157. La Cour accepte que la complexit\u00e9 de la pr\u00e9sente affaire fiscale puisse justifier une dur\u00e9e plus longue que pour d\u2019autres types d\u2019affaires, en particulier celles qui, par leur objet, appellent une c\u00e9l\u00e9rit\u00e9 particuli\u00e8re.Cela est d\u2019autant plus vrai que le recouvrement diligent de l\u2019imp\u00f4t est dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019\u00c9tat, plus que du contribuable. Cela \u00e9tant dit, m\u00eame \u00e0 supposer que la garantie du d\u00e9lai raisonnable ne doive pas s\u2019appliquer dans toute sa rigueur (paragraphe 76 ci-dessus), la Cour est d\u2019avis que, prise dans son ensemble, la proc\u00e9dure men\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante a, dans les circonstances de l\u2019esp\u00e8ce, d\u00e9pass\u00e9 le d\u00e9lai raisonnable.<\/p>\n<p>158. Partant, il y a eu violation de l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention de ce chef.<\/p>\n<p><strong>V. SUR L\u2019APPLICATION DE L\u2019ARTICLE\u00a041 DE LA CONVENTION<\/strong><\/p>\n<p>159. Aux termes de l\u2019article\u00a041 de la Convention,<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si la Cour d\u00e9clare qu\u2019il y a eu violation de la Convention ou de ses Protocoles, et si le droit interne de la Haute Partie contractante ne permet d\u2019effacer qu\u2019imparfaitement les cons\u00e9quences de cette violation, la Cour accorde \u00e0 la partie l\u00e9s\u00e9e, s\u2019il y a lieu, une satisfaction \u00e9quitable.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>A. Dommage<\/strong><\/p>\n<p>160. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante demande la r\u00e9paration de son dommage mat\u00e9riel consistant en les imp\u00f4ts pay\u00e9s, les frais et les int\u00e9r\u00eats de retard d\u2019un montant total de 606 712,94 euros (EUR) \u00e0 majorer des int\u00e9r\u00eats moratoires \u00e0 partir du 1er\u00a0mars 1997, date moyenne des paiements. Elle demande en outre, au titre du dommage moral, 1\u00a0EUR par violation constat\u00e9e, \u00e0 majorer des int\u00e9r\u00eats moratoires \u00e0 partir du 15 f\u00e9vrier 2001, date \u00e0 laquelle la prescription aurait \u00e9t\u00e9 atteinte.<\/p>\n<p>161. Le Gouvernement soutient que le dommage mat\u00e9riel all\u00e9gu\u00e9 n\u2019a aucun lien causal avec les griefs tir\u00e9s du d\u00e9passement du d\u00e9lai raisonnable et de la substitution de motifs effectu\u00e9e par la Cour de cassation. S\u2019agissant du grief relatif \u00e0 l\u2019intervention du l\u00e9gislateur en cours d\u2019instance, le Gouvernement consid\u00e8re qu\u2019une indemnisation consistant en les imp\u00f4ts pay\u00e9s ne saurait r\u00e9pondre \u00e0 la notion de \u00ab satisfaction \u00e9quitable \u00bb. Il ne saurait passer pour \u00e9quitable de dispenser enti\u00e8rement la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante du paiement de l\u2019imp\u00f4t.<\/p>\n<p>162. La Cour a conclu \u00e0 l\u2019absence de violation en ce qui concerne les griefs relatifs \u00e0 l\u2019intervention du l\u00e9gislateur et \u00e0 la substitution de motifs. Aucune satisfaction \u00e9quitable ne saurait donc \u00eatre octroy\u00e9e \u00e0 ce titre.<\/p>\n<p>163. Seule une violation de l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention en raison du d\u00e9passement du d\u00e9lai raisonnable est constat\u00e9e dans le pr\u00e9sent arr\u00eat. Ce n\u2019est donc qu\u2019\u00e0 ce titre qu\u2019une satisfaction \u00e9quitable peut \u00e9ventuellement \u00eatre octroy\u00e9e. \u00c0 cet \u00e9gard, la Cour ne distingue aucun lien de causalit\u00e9 entre la violation constat\u00e9e et le dommage mat\u00e9riel all\u00e9gu\u00e9. Elle rejette donc la demande formul\u00e9e \u00e0 ce titre.<\/p>\n<p>164. En ce qui concerne le dommage moral, compte tenu du montant demand\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante et des circonstances particuli\u00e8res de l\u2019esp\u00e8ce, la Cour consid\u00e8re que\u00a0le constat de ladite violation fournit en soi une satisfaction \u00e9quitable suffisante pour tout dommage moral subi par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante.<\/p>\n<p><strong>B. Frais et d\u00e9pens<\/strong><\/p>\n<p>165. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante r\u00e9clame 31\u00a0973,07\u00a0EUR pour les frais et d\u00e9pens engag\u00e9s devant le tribunal de premi\u00e8re instance et la cour d\u2019appel, ainsi que 10\u00a0250\u00a0EUR pour ceux engag\u00e9s devant la Cour de cassation. Elle demande \u00e9galement 19\u00a0875 EUR pour les frais et d\u00e9pens engag\u00e9s devant la Cour ainsi qu\u2019un\u00a0euro provisionnel pour la proc\u00e9dure devant la Grande Chambre. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante demande en outre que ces montants soient major\u00e9s des int\u00e9r\u00eats \u00e0 compter de la date du paiement. Elle\u00a0souhaite que toute somme octroy\u00e9e \u00e0 ce titre soit vers\u00e9e directement sur le compte bancaire de son repr\u00e9sentant, Me Van Belle.<\/p>\n<p>166. Le Gouvernement s\u2019en remet \u00e0 la sagesse de la Cour en ce qui concerne le caract\u00e8re raisonnable des frais et d\u00e9pens r\u00e9clam\u00e9s au titre de la proc\u00e9dure devant la Cour. Pour ceux engag\u00e9s devant le tribunal de premi\u00e8re instance et la cour d\u2019appel, il fait remarquer qu\u2019ils n\u2019ont pas de lien causal avec les griefs formul\u00e9s par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante et que celle-ci aurait en toute hypoth\u00e8se eu \u00e0 les supporter. Il en irait de m\u00eame en ce qui concerne les frais et honoraires relatifs \u00e0 la r\u00e9daction d\u2019un avis sur chance de pourvoi et ceux relatifs au m\u00e9moire en r\u00e9ponse au pourvoi en cassation de l\u2019\u00c9tat belge.<\/p>\n<p>167. Selon la jurisprudence de la Cour, un requ\u00e9rant ne peut obtenir le remboursement de ses frais et d\u00e9pens que dans la mesure o\u00f9 se trouvent \u00e9tablis leur r\u00e9alit\u00e9, leur n\u00e9cessit\u00e9 et le caract\u00e8re raisonnable de leur taux. Cela ne comprend que les frais et d\u00e9pens engag\u00e9s dans la proc\u00e9dure interne pour pr\u00e9venir ou faire corriger par les juridictions internes la violation de la Convention constat\u00e9e par la Cour (dans ce sens, notamment,\u00a0Nada c.\u00a0Suisse [GC], no\u00a010593\/08, \u00a7 243, CEDH 2012). Or, eu \u00e9gard \u00e0 la seule violation constat\u00e9e, tel n\u2019est pas le cas de la proc\u00e9dure interne. La Cour rejette donc la demande pr\u00e9sent\u00e9e au titre des frais et d\u00e9pens engag\u00e9s dans le cadre de la proc\u00e9dure interne.<\/p>\n<p>168. En ce qui concerne la proc\u00e9dure men\u00e9e devant elle, la Cour rappelle que les frais et d\u00e9pens ne sont recouvrables que dans la mesure o\u00f9 ils se rapportent \u00e0 la violation constat\u00e9e (Murray c. Pays-Bas\u00a0[GC], no\u00a010511\/10, \u00a7\u00a0134, 26 avril 2016,\u00a0Denisov\u00a0c. Ukraine\u00a0[GC],\u00a0no\u00a076639\/11, \u00a7\u00a0146, 25\u00a0septembre 2018, et les r\u00e9f\u00e9rences qui y sont cit\u00e9es). \u00c0 cet \u00e9gard, la Cour note que les griefs de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante n\u2019ont abouti que tr\u00e8s partiellement et qu\u2019une grande partie des observations de celle-ci \u00e9taient consacr\u00e9es \u00e0 des volets de la requ\u00eate ayant abouti \u00e0 un constat de non\u2011violation. Ainsi, compte tenu des documents en sa possession et des crit\u00e8res susmentionn\u00e9s, la Cour juge raisonnable d\u2019allouer \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante la somme de 5\u00a0000\u00a0EUR pour la proc\u00e9dure men\u00e9e devant elle.<\/p>\n<p>169. Cette somme est \u00e0 verser directement sur le compte bancaire de Me\u00a0Van Belle, repr\u00e9sentant de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante.<\/p>\n<p><strong>C. Int\u00e9r\u00eats moratoires<\/strong><\/p>\n<p>170. La Cour juge appropri\u00e9 de calquer le taux des int\u00e9r\u00eats moratoires sur le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat de la facilit\u00e9 de pr\u00eat marginal de la Banque centrale europ\u00e9enne major\u00e9 de trois points de pourcentage.<\/p>\n<p><strong>PAR CES MOTIFS, LA COUR,<\/strong><\/p>\n<p>1. D\u00e9clare, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, la requ\u00eate recevable\u00a0;<\/p>\n<p>2. Dit, par dix voix contre sept, qu\u2019il n\u2019y a pas eu violation de l\u2019article\u00a06\u00a0\u00a7\u00a01 de la Convention du fait de l\u2019intervention du l\u00e9gislateur en cours d\u2019instance\u00a0;<\/p>\n<p>3. Dit, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, qu\u2019il n\u2019y a pas eu violation de l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention du fait de la substitution de motifs\u00a0;<\/p>\n<p>4. Dit, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, qu\u2019il y a eu violation de l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention en raison du d\u00e9passement du d\u00e9lai raisonnable\u00a0;<\/p>\n<p>5. Dit, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, que le constat d\u2019une violation constitue en soi une satisfaction \u00e9quitable pour le dommage moral \u00e9ventuellement subi par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante\u00a0;<\/p>\n<p>6. Dit, \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9,<\/p>\n<p>a) que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur doit verser \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante, dans les trois mois, la somme de 5 000 EUR (cinq mille euros), plus tout montant pouvant \u00eatre d\u00fb par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante \u00e0 titre d\u2019imp\u00f4t, pour frais et d\u00e9pens, \u00e0 verser sur le compte bancaire du repr\u00e9sentant de la\u00a0soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante\u00a0;<\/p>\n<p>b) qu\u2019\u00e0 compter de l\u2019expiration dudit d\u00e9lai et jusqu\u2019au versement, ce montant sera \u00e0 majorer d\u2019un int\u00e9r\u00eat simple \u00e0 un taux \u00e9gal \u00e0 celui de la facilit\u00e9 de pr\u00eat marginal de la Banque centrale europ\u00e9enne applicable pendant cette p\u00e9riode, augment\u00e9 de trois points de pourcentage\u00a0;<\/p>\n<p>7. Rejette, par onze voix contre six, la demande de satisfaction \u00e9quitable pour le surplus.<\/p>\n<p>Fait en fran\u00e7ais et en anglais, puis prononc\u00e9 en audience publique au Palais des droits de l\u2019homme, \u00e0 Strasbourg, le 3 novembre 2022, en application de l\u2019article\u00a077\u00a0\u00a7\u00a7\u00a02 et\u00a03 du r\u00e8glement.<\/p>\n<p>Johan Callewaert\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Robert Spano<br \/>\nAdjoint \u00e0 la greffi\u00e8re\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pr\u00e9sident<\/p>\n<p>_________<\/p>\n<p>Au pr\u00e9sent arr\u00eat se trouve joint, conform\u00e9ment aux articles\u00a045 \u00a7\u00a02 de la Convention et\u00a074 \u00a7\u00a02 du r\u00e8glement, l\u2019expos\u00e9 des opinions s\u00e9par\u00e9es suivantes\u00a0:<\/p>\n<p>\u2013 opinion concordante du juge\u00a0Lemmens\u00a0;<\/p>\n<p>\u2013 opinion en partie dissidente commune aux jugesSpano, Kj\u00f8lbro, Turkovi\u0107, Yudkivska, Pejchal, Mourou-Vikstr\u00f6m et Felici.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">R.S.<br \/>\nJ.C.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Opinion CONCORDANTE DU juge LEMMENS<\/strong><\/p>\n<p>1. J\u2019ai vot\u00e9 avec la majorit\u00e9 pour conclure qu\u2019il n\u2019y a pas eu violation de l\u2019article 6 \u00a7 1 de la Convention du fait de l\u2019intervention du l\u00e9gislateur en cours d\u2019instance.<\/p>\n<p>Je me rallie \u00e9galement au raisonnement qui a conduit la majorit\u00e9 \u00e0 arriver \u00e0 cette conclusion. Toutefois, je voudrais ajouter une petite note de bas de page \u00ab\u00a0nationale\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019arr\u00eat, pour faire sortir de l\u2019ombre un point crucial qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 abord\u00e9, \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9l\u00e9phant dans la pi\u00e8ce\u00a0\u00bb, comme on dit en anglais, et ainsi clarifier la port\u00e9e r\u00e9elle du litige pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 la Cour.<\/p>\n<p>2. L\u2019arr\u00eat concerne l\u2019interruption de la prescription. Lorsque la prescription est interrompue, le cours de la prescription est arr\u00eat\u00e9, et la prescription recommence \u00e0 courir (de z\u00e9ro) \u00e0 partir du moment o\u00f9 la cause de l\u2019interruption dispara\u00eet. Un cr\u00e9ancier peut cr\u00e9er une situation interruptive de prescription pour sauvegarder sa cr\u00e9ance. En l\u2019esp\u00e8ce, la prescription a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme interrompue par la signification d\u2019un commandement de payer \u00e0 la requ\u00eate de l\u2019administration fiscale.<\/p>\n<p>La majorit\u00e9 s\u2019est estim\u00e9e oblig\u00e9e d\u2019examiner l\u2019affaire sous l\u2019angle de l\u2019interruption de la prescription, la Cour de cassation ayant retenu dans son arr\u00eat du 13 mars 2009 ce seul motif pour consid\u00e9rer que la prescription n\u2019\u00e9tait pas acquise (paraghraphes 98-99 de l\u2019arr\u00eat).<\/p>\n<p>L\u2019\u00ab\u00a0\u00e9l\u00e9phant dans la pi\u00e8ce\u00a0\u00bb auquel j\u2019ai fait allusion est la suspension de la prescription. Celle-ci r\u00e9sulte d\u2019un obstacle qui, tant qu\u2019il demeure, emp\u00eache la prescription de continuer \u00e0 courir\u00a0; une fois l\u2019obstacle disparu, la prescription reprend son cours, jusqu\u2019\u00e0 son aboutissement. Un tel obstacle peut \u00eatre la cons\u00e9quence d\u2019un acte du d\u00e9biteur. C\u2019est ce qui r\u00e9sulte notamment de l\u2019article\u00a02251 du code civil, selon lequel la prescription cesse de courir tant que le cr\u00e9ancier se trouve dans l\u2019impossibilit\u00e9 (du fait du d\u00e9biteur, notamment) de recouvrer sa cr\u00e9ance (paragraphe 51 de l\u2019arr\u00eat).<\/p>\n<p>Pour une raison que j\u2019ignore, la question de la suspension n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9e par les parties, ni devant la Chambre, ni devant la Grande Chambre. Or, il n\u2019appartenait pas \u00e0 la Cour de soulever cette question d\u2019office.<\/p>\n<p>3. Pourtant, la question de la suspension \u00e9tait bien pr\u00e9sente devant les juridictions internes. La cour d\u2019appel d\u2019Anvers a en effet estim\u00e9 dans son arr\u00eat du 6 f\u00e9vrier 2007 que la prescription \u00e9tait suspendue aussi longtemps que la contestation entre la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante et l\u2019administration fiscale n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9finitivement r\u00e9gl\u00e9e (paragraphe 21 de l\u2019arr\u00eat). Or, c\u2019est cette d\u00e9cision, avec ce raisonnement, que la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante a attaqu\u00e9e devant la Cour de cassation (paragraphe 22 de l\u2019arr\u00eat).<\/p>\n<p>Dans son arr\u00eat du 13 mars 2009, la Cour de cassation ne s\u2019est pas prononc\u00e9e sur la suspension de la prescription. Elle aurait pu le faire, et ainsi se prononcer sur la l\u00e9galit\u00e9 de la d\u00e9cision de la cour d\u2019appel sur ce point, mais elle ne l\u2019a pas fait, pr\u00e9f\u00e9rant se fonder sur un motif que la cour d\u2019appel avait rejet\u00e9, \u00e0 savoir l\u2019effet interruptif du commandement de payer en vertu de l\u2019article 49 de la loi-programme du 9 juillet 2004 (paragraphe 27 du pr\u00e9sent arr\u00eat). La cons\u00e9quence de cette substitution du motif retenu par la cour d\u2019appel par un autre a \u00e9t\u00e9 que le moyen de cassation invoqu\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante, critiquant la reconnaissance d\u2019un effet suspensif \u00e0 la contestation entre celle-ci et l\u2019administration fiscale, est devenu sans int\u00e9r\u00eat (ibidem).<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Sans int\u00e9r\u00eat\u00a0\u00bb, rien de plus. La Cour de cassation n\u2019a pas dit que, contrairement \u00e0 la cour d\u2019appel, elle consid\u00e9rait qu\u2019il n\u2019y avait pas suspension. Elle s\u2019est limit\u00e9e \u00e0 consid\u00e9rer que, eu \u00e9gard \u00e0 l\u2019effet interruptif du commandement de payer, le droit de l\u2019administration fiscale au recouvrement de sa cr\u00e9ance n\u2019\u00e9tait pas prescrit, arrivant ainsi par un autre motif \u00e0 la m\u00eame conclusion que celle \u00e0 laquelle la cour d\u2019appel \u00e9tait parvenue.<\/p>\n<p>\u00c0 supposer m\u00eame que la reconnaissance de l\u2019interruption de la prescription doive s\u2019analyser en une violation de la Convention, il n\u2019en d\u00e9coulerait pas automatiquement que la prescription devait \u00eatre reconnue comme acquise. Il resterait encore \u00e0 examiner la question de la suspension \u00e9ventuelle de la prescription.<\/p>\n<p>4. Bien s\u00fbr, du fait de la substitution du motif par la Cour de cassation et du rejet du pourvoi en cassation de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante qui en a \u00e9t\u00e9 le r\u00e9sultat, cette derni\u00e8re question ne pouvait plus se poser en l\u2019esp\u00e8ce devant les juridictions internes.<\/p>\n<p>Toutefois, elle s\u2019est pos\u00e9e dans d\u2019autres affaires, post\u00e9rieures \u00e0 celle de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante. Certains auteurs avaient d\u2019ailleurs express\u00e9ment fait remarquer que la question de la suspension \u00e9tait \u00e0 distinguer de celle de l\u2019interruption, et qu\u2019elle restait encore \u00e0 \u00eatre tranch\u00e9e, notamment si un jour les juridictions internes ou la Cour venaient \u00e0 d\u00e9cider que l\u2019article 49 de la loi-programme du 9 juillet 2004 \u00e9tait incompatible avec la Convention[1].<\/p>\n<p>Par deux arr\u00eats en date du 22 septembre 2011, la Cour de cassation a consid\u00e9r\u00e9 que dans la mesure o\u00f9 il ressortait de l\u2019article 410 du code des imp\u00f4ts sur les revenus 1992 (paragraphe 33 du pr\u00e9sent arr\u00eat) que l\u2019introduction d\u2019une r\u00e9clamation avait pour cons\u00e9quence que le paiement de la dette d\u2019imp\u00f4t ne pouvait \u00eatre obtenu, il y avait lieu de d\u00e9duire de cette disposition l\u00e9gale, lue en combinaison avec l\u2019article 2251 du code civil, que la prescription du recouvrement \u00e9tait effectivement suspendue (F.10.0015.N et F.10.0052.N). Elle a statu\u00e9 dans le m\u00eame sens dans un arr\u00eat en date du 15\u00a0f\u00e9vrier 2013 (F.11.0128.N). Dans un arr\u00eat en date du 2 mars 2017, elle a encore pr\u00e9cis\u00e9 que la suspension durait tant qu\u2019il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 statu\u00e9 d\u00e9finitivement sur le recours du contribuable contre la cotisation enr\u00f4l\u00e9e \u00e0 sa charge (F.12.0056.F).<\/p>\n<p>Ces d\u00e9cisions ont rendu superflue toute la discussion sur la validit\u00e9 de l\u2019article 49 de la loi-programme du 9 juillet 2004. La doctrine l\u2019a imm\u00e9diatement compris de cette mani\u00e8re[2].<\/p>\n<p>5. Ainsi, au vu de ce que nous savons de la jurisprudence post factum de la Cour de cassation, nous pouvons penser, que si celle-ci s\u2019\u00e9tait prononc\u00e9e sur le bien-fond\u00e9 du moyen de cassation de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante sans proc\u00e9der \u00e0 une substitution de motifs, et donc sans appliquer r\u00e9troactivement l\u2019article 49 de la loi-programme du 9 juillet 2004, le pourvoi de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante aurait tr\u00e8s probablement \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9 aussi.<\/p>\n<p>Je ne peux \u00e9videmment pas affirmer qu\u2019il y avait une certitude \u00e0 cet \u00e9gard. Mais ce que la jurisprudence pr\u00e9cit\u00e9e de la Cour de cassation d\u00e9montre en tout cas, c\u2019est que l\u2019invalidation \u00e9ventuelle de l\u2019article 49 de la loi du 9 juillet 2004 n\u2019aurait pas constitu\u00e9 en droit interne la fin de l\u2019analyse.<\/p>\n<p>Lorsque je jette un regard en arri\u00e8re sur toute la saga qui a entour\u00e9 l\u2019intervention du l\u00e9gislateur que constitue la loi en cause, il me semble qu\u2019il ne s\u2019agissait en r\u00e9alit\u00e9 que d\u2019une temp\u00eate dans un verre d\u2019eau. Pour ma part, j\u2019estime que si la Cour avait pu prendre en consid\u00e9ration le motif fond\u00e9 sur la suspension de la prescription, celui-ci se serait ajout\u00e9 aux \u00ab\u00a0circonstances particuli\u00e8res de la cause\u00a0\u00bb auxquelles le paragraphe 123 de l\u2019arr\u00eat se r\u00e9f\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>OPINION EN PARTIE DISSIDENTE COMMUNE AUX JUGES SPANO, KJ\u00d8LBRO, TURKOVI\u0106, YUDKIVSKA, PEJCHAL, MOUROU-VIKSTR\u00d6M ET FELICI<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">(Traduction)<\/p>\n<p>1. Nous ne pouvons souscrire ni au raisonnement de la Cour, ni \u00e0 son constat selon lequel \u00ab\u00a0il n\u2019y a pas eu violation de l\u2019article\u00a06\u00a0\u00a7\u00a01 de la Convention du fait de l\u2019intervention du l\u00e9gislateur en cours d\u2019instance\u00a0\u00bb (point 2 du dispositif).<\/p>\n<p>2. Pour les motifs expos\u00e9s ci-dessous, nous estimons que la Cour n\u2019a pas appliqu\u00e9 la jurisprudence existante qui \u00e9tait pertinente en l\u2019esp\u00e8ce et, dans la mesure o\u00f9 il faut y voir un d\u00e9veloppement ou une clarification de sa jurisprudence, nous soulevons une objection de principe quant au raisonnement qu\u2019elle a suivi dans cette partie de l\u2019arr\u00eat, ce raisonnement engendrant selon nous une confusion concernant l\u2019application de ses principes bien \u00e9tablis.<\/p>\n<p>3. Nous consid\u00e9rons que la Cour n\u2019a pas suffisamment tenu compte de la substance m\u00eame du grief port\u00e9 devant elle, de la jurisprudence existante relative \u00e0 l\u2019article 7 de la Convention, du lien existant entre les articles 6 et 7, de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019interpr\u00e9ter les droits consacr\u00e9s par ces deux articles de mani\u00e8re harmonieuse et des cons\u00e9quences n\u00e9gatives que le pr\u00e9sent arr\u00eat pourrait avoir sur la jurisprudence de la Cour.<\/p>\n<p><strong>La substance du grief pr\u00e9sent\u00e9 devant la Cour en l\u2019esp\u00e8ce<\/strong><\/p>\n<p>4. En 1995, l\u2019administration fiscale pr\u00e9senta \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante une cr\u00e9ance relative \u00e0 l\u2019exercice d\u2019imposition 1993, correspondant notamment \u00e0 un redressement fiscal (l\u2019imp\u00f4t d\u00fb) et une majoration d\u2019imp\u00f4t (la sanction inflig\u00e9e).<\/p>\n<p>5. La soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante contesta la cr\u00e9ance et les juridictions internes furent saisies du litige.La contestation reposait en substance sur l\u2019all\u00e9gation selon laquelle la cr\u00e9ance en question \u00e9tait prescrite.Plus sp\u00e9cifiquement, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante arguait que le commandement de payer que l\u2019administration fiscale lui avait fait signifier le 24 octobre 2000 n\u2019avait ni interrompu ni suspendu le d\u00e9lai de prescription de cinq ans et que, par cons\u00e9quent, la cr\u00e9ance en question \u00e9tait prescrite.<\/p>\n<p>6. Alors que le litige \u00e9tait pendant devant les juridictions internes, la loi\u2011programme fut adopt\u00e9e le 9 juillet 2004 et entra en vigueur le 25 juillet 2004.<\/p>\n<p>7. Le 6 f\u00e9vrier 2007, la cour d\u2019appel d\u2019Anvers se pronon\u00e7a contre le requ\u00e9rant en faveur de l\u2019administration fiscale, sans fonder sa d\u00e9cision sur l\u2019article 49 de la loi-programme.L\u2019arr\u00eat fut attaqu\u00e9 et devant la Cour de cassation, l\u2019administration fiscale invoqua exclusivement l\u2019article 49 de la loi-programme (paragraphe 23 de l\u2019arr\u00eat).<\/p>\n<p>8. La Cour de cassation se fonda sur l\u2019article 49 de la loi-programme et se pronon\u00e7a contre la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante en faveur de l\u2019administration fiscale. Appliquant la disposition en question de mani\u00e8re r\u00e9troactive, elle parvint au constat que le commandement de payer qui avait \u00e9t\u00e9 signifi\u00e9 \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante le 24 octobre 2000 avait interrompu la prescription et que, partant, le droit au recouvrement de la cr\u00e9ance n\u00e9e du redressement fiscal et de la majoration d\u2019imp\u00f4t n\u2019\u00e9tait pas prescrit (paragraphe 27 de l\u2019arr\u00eat).<\/p>\n<p>9. Nous pensons qu\u2019il ne fait aucun doute que sans l\u2019adoption et l\u2019application r\u00e9troactive de l\u2019article 49 de la loi-programme, le redressement fiscal et la majoration d\u2019imp\u00f4t auraient \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9s prescrits dans le cas du requ\u00e9rant.Pareille d\u00e9cision aurait \u00e9t\u00e9 conforme aux arr\u00eats de la Cour de cassation des 10 octobre 2002 et 21 f\u00e9vrier 2003.<\/p>\n<p>10. Ce constat ressort clairement du raisonnement de la Cour de cassation (paragraphe 27 de l\u2019arr\u00eat) selon lequel l\u2019article section 49 de la loi\u2011programme \u00ab\u00a0doit (&#8230;) se voir appliquer par le juge de mani\u00e8re r\u00e9troactive conform\u00e9ment \u00e0 la volont\u00e9 du l\u00e9gislateur\u00a0\u00bb et que \u00ab\u00a0le l\u00e9gislateur avait, en adoptant une mesure r\u00e9troactive, pour objectif de pr\u00e9server les droits du Tr\u00e9sor dans le cadre des proc\u00e9dures encore pendantes o\u00f9 des imp\u00f4ts contest\u00e9s sur pied de la position prise par la jurisprudence \u00e9taient sur le point de se prescrire ou encore avaient atteint la prescription\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>11. Cette interpr\u00e9tation du droit et de la pratique internes est \u00e9galement confirm\u00e9e par le raisonnement que la Cour constitutionnelle a suivi dans son arr\u00eat du 7 d\u00e9cembre 2005 (paragraphe 47 de l\u2019arr\u00eat) et qui consistait \u00e0 dire que par la disposition attaqu\u00e9e, le l\u00e9gislateur avait eu pour intention de neutraliser l\u2019effet lui-m\u00eame r\u00e9troactif des arr\u00eats de la Cour de cassation des 10\u00a0octobre 2002 et 21 f\u00e9vrier 2003, et que cette intervention l\u00e9gislative \u00e9tait justifi\u00e9e par des circonstances exceptionnelles.<\/p>\n<p>12. Le Gouvernement confirme \u00e9galement ce point dans les observations \u00e9crites qu\u2019il a pr\u00e9sent\u00e9es devant la Grande Chambre\u00a0: il ne remet pas en cause l\u2019application r\u00e9troactive de l\u2019article 49 de la loi-programme dans le cas de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante, et il explique que le l\u00e9gislateur a adopt\u00e9 la loi en question pour neutraliser le changement qui avait \u00e9t\u00e9 op\u00e9r\u00e9 dans la jurisprudence de la Cour de cassation par les arr\u00eats des 10 octobre 2002 et 21 f\u00e9vrier 2003.En fait, le Gouvernement argue longuement que la disposition r\u00e9troactive litigieuse adopt\u00e9e par le l\u00e9gislateur \u00e9tait justifi\u00e9e par des circonstances exceptionnelles et visait \u00e0 r\u00e9tablir la s\u00e9curit\u00e9 juridique.<\/p>\n<p>13. C\u2019est aussi sur cette interpr\u00e9tation du droit et de la pratique internes que la chambre s\u2019est fond\u00e9e pour statuer en l\u2019esp\u00e8ce.La chambre a ainsi observ\u00e9 que la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante \u00ab\u00a0pouvait l\u00e9gitimement s\u2019attendre \u00e0 ce que sa dette fiscale se voie prescrite en application de la jurisprudence de la Cour de cassation\u00a0\u00bb inaugur\u00e9e par les arr\u00eats des 10 octobre 2002 et 21 f\u00e9vrier 2003.Elle a ensuite ajout\u00e9 que l\u2019article 49 de la loi-programme avait fix\u00e9 \u00ab\u00a0d\u00e9finitivement, et de mani\u00e8re r\u00e9troactive, la question de l\u2019interruption de la prescription dans les instances fiscales en cours\u00a0\u00bb. Plus sp\u00e9cifiquement, elle a dit que la dette fiscale correspondant \u00e0 la majoration d\u2019imp\u00f4t avait \u00ab\u00a0atteint la prescription\u00a0\u00bb, que c\u2019\u00e9tait \u00ab\u00a0uniquement du fait de l\u2019application r\u00e9troactive de la disposition litigieuse\u00a0\u00bb que la dette fiscale de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e \u00e9teinte, et que cette dette fiscale \u00ab\u00a0\u00e9tait [d\u00e9j\u00e0] prescrite\u00a0\u00bb (paragraphes 63, 64, 65 et 67 de l\u2019arr\u00eat de chambre).<\/p>\n<p>14. La majorit\u00e9 semble \u00e9galement faire sienne cette interpr\u00e9tation du droit et de la pratique internes (paragraphe 99 de l\u2019arr\u00eat).<\/p>\n<p>15. Nous en tirons la conclusion suivante\u00a0: sans l\u2019adoption par le l\u00e9gislateur de l\u2019article 49 de la loi-programme, la cr\u00e9ance de l\u2019administration fiscale au titre du redressement fiscal et de la majoration d\u2019imp\u00f4t aurait \u00e9t\u00e9 prescrite, puisqu\u2019au regard des arr\u00eats de la Cour de cassation des 10 octobre 2002 et 21 f\u00e9vrier 2003, le commandement de payer du 24 octobre 2000 ne constituait pas un mode interruptif ou suspensif de prescription de l\u2019imp\u00f4t.Plus sp\u00e9cifiquement, la loi en cause avait pour objectif m\u00eame d\u2019emp\u00eacher pareille situation, et elle a \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9e r\u00e9troactivement aux affaires en cours.<\/p>\n<p>16. Il est important de formuler la question devant \u00eatre tranch\u00e9e par la Cour en l\u2019esp\u00e8ce en \u00e9tablissant une distinction entre le redressement fiscal et la majoration d\u2019imp\u00f4t.<\/p>\n<p>17. Ainsi que la Cour l\u2019a conclu \u00e0 raison \u2013 ce point n\u2019a d\u2019ailleurs pas \u00e9t\u00e9 contest\u00e9 par le Gouvernement \u2013, l\u2019article 6 de la Convention n\u2019est pas applicable en ce qui concerne le redressement fiscal (paragraphes 66 et 71 de l\u2019arr\u00eat), mais il l\u2019est en ce qui concerne la majoration d\u2019imp\u00f4t, qui rel\u00e8ve d\u2019une accusation en mati\u00e8re p\u00e9nale au sens de la jurisprudence de la Cour (paragraphes 70 et 71 de l\u2019arr\u00eat). D\u2019une part, la jurisprudence de la Cour est claire sur ce point, et d\u2019autre part, le droit interne dispose que les imp\u00f4ts dus sont \u00ab\u00a0major\u00e9s d\u2019un accroissement d\u2019imp\u00f4t fix\u00e9 d\u2019apr\u00e8s la nature et la gravit\u00e9 de l\u2019infraction\u00a0\u00bb (paragraphe 35 de l\u2019arr\u00eat).En d\u2019autres termes, la majoration d\u2019imp\u00f4t est \u00e9tablie en fonction de \u00ab\u00a0la nature et [de] la gravit\u00e9 de l\u2019infraction\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>18. Nous pouvons d\u00e9duire de ces \u00e9l\u00e9ments que rien n\u2019aurait emp\u00each\u00e9 le l\u00e9gislateur d\u2019adopter l\u2019article 49 de la loi-programme et de l\u2019appliquer r\u00e9troactivement aux cr\u00e9ances n\u00e9es d\u2019un redressement fiscal, celles-ci ne relevant pas de l\u2019article 6 de la Convention, que ce soit sous l\u2019angle du volet civil ou du volet p\u00e9nal de cette disposition.Par ailleurs, il est possible que dans le cas d\u2019esp\u00e8ce, des circonstances exceptionnelles aient justifi\u00e9 pareille intervention l\u00e9gislative dans un but de protection de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral.Cependant, ce n\u2019est pas sur cette question que la Cour a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9e \u00e0 statuer.<\/p>\n<p>19. Au contraire, la Cour devait trancher la question suivante.L\u2019adoption de l\u2019article 49 de la loi-programme et son application r\u00e9troactive dans le cas de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante \u2013 laquelle a abouti \u00e0 la condamnation de l\u2019int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 une sanction p\u00e9nale (majoration d\u2019imp\u00f4t) alors que la cr\u00e9ance \u00e9tait prescrite en cons\u00e9quence des arr\u00eats de la Cour de cassation des 10 octobre 2002 et 21\u00a0f\u00e9vrier 2003 \u2013 s\u2019analysent-elles en une violation des droits de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante garantis par l\u2019article 6 de la Convention\u00a0?En d\u2019autres termes, l\u2019intervention du l\u00e9gislateur, qui a eu pour effet de r\u00e9tablir la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante au titre de la majoration d\u2019imp\u00f4t alors que l\u2019infraction \u00e9tait prescrite, s\u2019analyse-t-elle en une violation des droits de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante au titre de l\u2019article 6 de la Convention\u00a0?<\/p>\n<p><strong>La jurisprudence existante relative \u00e0 l\u2019article 7 de la Convention<\/strong><\/p>\n<p>20. La r\u00e9ponse \u00e0 la question juridique pos\u00e9e ci-dessus concernant le r\u00e9tablissement de la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale pour une infraction d\u00e9j\u00e0 prescrite serait, \u00e0 notre avis, claire et \u00e9vidente si cette question devait \u00eatre examin\u00e9e sous l\u2019angle de l\u2019article 7 de la Convention.<\/p>\n<p>21. Conform\u00e9ment \u00e0 la jurisprudence existante, le fait de r\u00e9tablir la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale concernant une infraction prescrite emporte violation de l\u2019article 7 de la Convention, que la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale soit r\u00e9tablie par le l\u00e9gislateur, comme c\u2019est le cas en l\u2019esp\u00e8ce, ou en cons\u00e9quence d\u2019une \u00e9volution de la jurisprudence.<\/p>\n<p>22. Selon le syst\u00e8me juridique interne en question, les d\u00e9lais de prescription peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des normes mat\u00e9rielles ou proc\u00e9durales.Dans certains syst\u00e8mes juridiques, lorsqu\u2019une infraction est prescrite, l\u2019accus\u00e9 ne peut plus \u00eatre tenu p\u00e9nalement responsable et il est acquitt\u00e9.Dans d\u2019autres, l\u2019accus\u00e9 ne peut \u00eatre poursuivi pour l\u2019infraction en question, ce qui conduit \u00e0 la cl\u00f4ture de la proc\u00e9dure.Que les d\u00e9lais de prescription soient consid\u00e9r\u00e9s comme des normes mat\u00e9rielles ou proc\u00e9durales, le r\u00e9sultat est, dans la pratique, le m\u00eame pour l\u2019accus\u00e9\u00a0: il ne peut \u00eatre tenu p\u00e9nalement responsable de l\u2019infraction en cause.<\/p>\n<p>23. La Cour a dit que modifier les r\u00e8gles de prescription et \u00e9tendre le d\u00e9lai de prescription concernant une infraction ne s\u2019analyse pas en une violation de l\u2019article 7 de la Convention, m\u00eame dans les cas o\u00f9 l\u2019intervention l\u00e9gislative en cause s\u2019applique r\u00e9troactivement, d\u00e8s lors que l\u2019infraction en question n\u2019\u00e9tait pas encore prescrite au moment de l\u2019adoption de la nouvelle l\u00e9gislation.<\/p>\n<p>24. Dans l\u2019arr\u00eat Co\u00ebme et autres c. Belgique (nos\u00a032492\/96 et 4 autres, \u00a7\u00a0149, CEDH 2000-VII), la Cour a dit que l\u2019application avec effet imm\u00e9diat de nouvelles r\u00e8gles relatives \u00e0 la prescription portant prolongation du d\u00e9lai de prescription pour une infraction donn\u00e9e ne s\u2019analysait pas en une violation de l\u2019article 7 de la Convention.Pour parvenir \u00e0 cette conclusion, elle a suivi le raisonnement suivant\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La prolongation du d\u00e9lai de prescription introduit par la loi du 24\u00a0d\u00e9cembre 1993 et son application imm\u00e9diate par la Cour de cassation ont, certes, eu pour effet d\u2019\u00e9tendre le d\u00e9lai durant lequel les faits pouvaient \u00eatre poursuivis et ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9favorables pour les requ\u00e9rants, en d\u00e9jouant notamment leurs attentes. Pareille situation n\u2019entra\u00eene cependant pas une atteinte aux droits garantis par l\u2019article 7 car on ne peut interpr\u00e9ter cette disposition comme emp\u00eachant, par l\u2019effet de l\u2019application imm\u00e9diate d\u2019une loi de proc\u00e9dure, un allongement des d\u00e9lais de prescription lorsque les faits reproch\u00e9s n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 prescrits\u00a0\u00bb (italiques ajout\u00e9s).<\/p>\n<p>25. Dans l\u2019arr\u00eat Kononov c. Lettonie ([GC], no\u00a036376\/04, \u00a7\u00a7 232 et 233, CEDH 2010), la Cour devait rechercher si la condamnation p\u00e9nale du requ\u00e9rant pour une infraction imprescriptible s\u2019analysait en une extension ex post facto du d\u00e9lai de prescription qui aurait \u00e9t\u00e9 applicable au niveau national au moment o\u00f9 l\u2019infraction avait \u00e9t\u00e9 commise, et, partant, s\u2019il fallait voir dans les poursuites dirig\u00e9es contre le requ\u00e9rant une application r\u00e9troactive du droit p\u00e9nal.Lors de son examen, elle a formul\u00e9 la question suivante\u00a0: \u00ab\u00a0[l]a question essentielle devant \u00eatre tranch\u00e9e par la Cour est donc de savoir si, \u00e0 quelque moment que ce soit avant l\u2019engagement des poursuites contre le requ\u00e9rant, pareilles poursuites devaient \u00eatre r\u00e9put\u00e9es prescrites (&#8230;)\u00a0\u00bb. Pour parvenir \u00e0 son constat de non-violation de l\u2019article 7 de la Convention, elle a dit ce qui suit\u00a0: \u00ab [e]n r\u00e9sum\u00e9, la Cour estime, premi\u00e8rement, qu\u2019aucune des dispositions du droit interne relatives \u00e0 la prescription n\u2019\u00e9tait applicable (&#8230;) et, deuxi\u00e8mement, que les accusations port\u00e9es contre le requ\u00e9rant n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 prescrites en vertu du droit international (&#8230;). Elle conclut donc que les poursuites dirig\u00e9es contre le requ\u00e9rant n\u2019\u00e9taient pas prescrites\u00a0\u00bb (italiques ajout\u00e9s).<\/p>\n<p>26. \u00c0 notre avis, il ressortait d\u00e9j\u00e0 clairement des affaires cit\u00e9es qu\u2019un \u00c9tat peut adopter une loi portant prorogation des d\u00e9lais de prescription et l\u2019appliquer r\u00e9troactivement si l\u2019infraction en cause n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9j\u00e0 prescrite au moment de l\u2019adoption de la loi en question. En effet, appliquer une telle loi de mani\u00e8re r\u00e9troactive en pareil cas aurait pour cons\u00e9quence de r\u00e9tablir ou faire rena\u00eetre la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale pour une infraction d\u00e9j\u00e0 prescrite, ce qui emporterait violation de l\u2019article 7 de la Convention.<\/p>\n<p>27. Si le moindre doute existait quant \u00e0 la jurisprudence de la Cour sur cette question, il serait lev\u00e9 \u00e0 la lecture de l\u2019Avis consultatif concernant l\u2019applicabilit\u00e9 de la prescription aux poursuites, condamnations et sanctions pour les infractions constitutives, en substance, d\u2019actes de torture ([GC], demande no\u00a0P16-2021-001, Cour de cassation arm\u00e9nienne, 26 avril 2022), dans lequel la Cour a dit ce qui suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a072. La Cour rappelle par ailleurs que, comme elle l\u2019a dit \u00e0 plusieurs reprises, la prescription peut \u00eatre d\u00e9finie comme le droit accord\u00e9 par la loi \u00e0 l\u2019auteur d\u2019une infraction de ne plus \u00eatre poursuivi ni jug\u00e9 apr\u00e8s l\u2019\u00e9coulement d\u2019un certain d\u00e9lai depuis la r\u00e9alisation des faits. Les d\u00e9lais de prescription, qui sont un trait commun aux syst\u00e8mes juridiques des \u00c9tats contractants, ont plusieurs finalit\u00e9s, parmi lesquelles garantir la s\u00e9curit\u00e9 juridique en fixant un terme aux actions et emp\u00eacher une atteinte aux droits de la d\u00e9fense qui pourraient \u00eatre compromis si les tribunaux \u00e9taient appel\u00e9s \u00e0 se prononcer sur le fondement d\u2019\u00e9l\u00e9ments de preuve qui seraient incomplets en raison du temps \u00e9coul\u00e9 (Co\u00ebme et autres, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a0146).<\/p>\n<p>73. Dans l\u2019affaire pr\u00e9cit\u00e9e, la Cour \u00e9tait appel\u00e9e \u00e0 statuer sur la question de savoir si une modification l\u00e9gislative allongeant un d\u00e9lai de prescription non encore expir\u00e9 soulevait une question sur le terrain de l\u2019article\u00a07. Elle a admis que la prolongation de ce d\u00e9lai avait eu pour effet d\u2019\u00e9tendre le d\u00e9lai durant lequel les faits pouvaient \u00eatre poursuivis et avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9favorable pour les requ\u00e9rants, en d\u00e9jouant notamment leurs attentes. Elle a toutefois conclu que pareille situation n\u2019avait pas entra\u00een\u00e9 d\u2019atteinte aux droits garantis par l\u2019article\u00a07, consid\u00e9rant que cette disposition ne pouvait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme emp\u00eachant, par l\u2019effet de l\u2019application imm\u00e9diate d\u2019une loi de proc\u00e9dure, un allongement des d\u00e9lais de prescription lorsque les faits reproch\u00e9s n\u2019avaient jamais \u00e9t\u00e9 prescrits (&#8230;). Pour se prononcer ainsi, la Cour a attach\u00e9 de l\u2019importance au fait que les juridictions internes s\u2019\u00e9taient inspir\u00e9es du principe g\u00e9n\u00e9ralement reconnu tempus regit actum, selon lequel, sauf dispositions expresses en sens contraire, les lois de proc\u00e9dure s\u2019appliquent imm\u00e9diatement aux proc\u00e9dures en cours (&#8230;).<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>75. Comme le montrent les arr\u00eats r\u00e9sum\u00e9s ci-dessus, les r\u00e9formes l\u00e9gislatives allongeant un d\u00e9lai de prescription non encore expir\u00e9 n\u2019ont donc pas \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9es par la jurisprudence comme portant atteinte \u00e0 l\u2019article\u00a07 de la Convention.<\/p>\n<p>76. \u00c0\u00a0la diff\u00e9rence des conclusions auxquelles elle \u00e9tait parvenue dans ces affaires, toutefois, la Cour a conclu \u00e0 la violation de l\u2019article 7 dans une affaire r\u00e9cente o\u00f9 les requ\u00e9rants avaient \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s pour une infraction prescrite (Antia et Khupenia c.\u00a0G\u00e9orgie, no\u00a07523\/10, \u00a7\u00a7\u00a038-43, 18\u00a0juin 2020). Pour se prononcer ainsi, la Cour, tout en r\u00e9it\u00e9rant la d\u00e9finition et l\u2019objet des d\u00e9lais de prescription \u00e9nonc\u00e9s au paragraphe\u00a072 ci-dessus, a observ\u00e9 que, dans ce contexte, la question principale qui se posait \u00e0 elle dans l\u2019exercice du pouvoir de contr\u00f4le que lui conf\u00e9rait l\u2019article\u00a07 consistait \u00e0 savoir si, compte tenu de l\u2019expiration du d\u00e9lai de prescription applicable \u00e0 l\u2019infraction en cause, la condamnation des requ\u00e9rants reposait sur une base l\u00e9gale valable.<\/p>\n<p>77. En d\u2019autres termes, ainsi qu\u2019on peut le d\u00e9duire des conclusions de la Cour rappel\u00e9es ci-dessus, un r\u00e9tablissement de la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale apr\u00e8s l\u2019expiration du d\u00e9lai de prescription serait jug\u00e9 incompatible avec les principes fondamentaux de l\u00e9galit\u00e9 (nullum crimen, nulla poena sine lege) et de pr\u00e9visibilit\u00e9 consacr\u00e9s par l\u2019article\u00a07 (&#8230;). Il s\u2019ensuit que lorsqu\u2019une infraction est prescriptible en vertu du droit interne et que le d\u00e9lai de prescription arrive \u00e0 expiration, de sorte que la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale est exclue,l\u2019article 7 s\u2019oppose, faute d\u2019une base l\u00e9gale valable, \u00e0 ce que des poursuites puissent \u00e0 nouveau \u00eatre engag\u00e9es relativement \u00e0 cette infraction. En juger autrement reviendrait \u00e0 admettre \u00ab\u00a0l\u2019application r\u00e9troactive du droit p\u00e9nal au d\u00e9triment de l\u2019accus\u00e9\u00a0\u00bb (&#8230;).<\/p>\n<p>78. En l\u2019occurrence, la Cour n\u2019est pas appel\u00e9e \u00e0 examiner un allongement par la loi d\u2019un d\u00e9lai de prescription non encore expir\u00e9 dans une affaire non encore tranch\u00e9e, mais une situation o\u00f9 la juridiction dont \u00e9mane la demande doit d\u00e9terminer s\u2019il convient d\u2019appliquer un d\u00e9lai de prescription de dix ans, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 75 \u00a7 1 3) du code p\u00e9nal et \u00e0 l\u2019article 35 \u00a7 1 6) du code de proc\u00e9dure p\u00e9nale, ou une disposition de l\u2019article 75 \u00a7 6 du code p\u00e9nal qui pr\u00e9voit d\u00e9j\u00e0\u00a0une exception excluant l\u2019application de la prescription dans les circonstances d\u00e9crites par elle. (&#8230;) [I]l appartient au premier chef \u00e0 la juridiction nationale de d\u00e9terminer, dans le contexte de ses normes constitutionnelles et p\u00e9nales internes, si des r\u00e8gles de droit international ayant valeur normative dans l\u2019ordre juridique interne \u2013 dans le cas pr\u00e9sent en vertu de l\u2019article 5 \u00a7\u00a03 de la Constitution (&#8230;) \u2013 peuvent constituer une base l\u00e9gale suffisamment claire et pr\u00e9visible au sens de l\u2019article\u00a07 de la Convention pour permettre de conclure que l\u2019infraction en question est imprescriptible.\u00a0\u00bb (italiques ajout\u00e9s).<\/p>\n<p>28. La Cour a formul\u00e9 l\u2019avis suivant\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Lorsqu\u2019une infraction est prescriptible en vertu du droit interne et que le d\u00e9lai de prescription arrive \u00e0 expiration, l\u2019article 7 de la Convention s\u2019oppose \u00e0 ce que des poursuites puissent \u00e0 nouveau \u00eatre engag\u00e9es relativement \u00e0 cette infraction. Il appartient au premier chef \u00e0 la juridiction nationale de d\u00e9terminer si des r\u00e8gles de droit international ayant valeur normative dans l\u2019ordre juridique interne peuvent constituer une base l\u00e9gale suffisamment claire et pr\u00e9visible au sens de l\u2019article 7 de la Convention pour permettre de conclure que l\u2019infraction en question est imprescriptible.\u00a0\u00bb (italiques ajout\u00e9s).<\/p>\n<p>29. La jurisprudence mentionn\u00e9e ci-dessus nous conduit \u00e0 la conclusion suivante\u00a0: lorsqu\u2019une infraction p\u00e9nale est prescriptible en droit interne et s\u2019est d\u00e9j\u00e0 prescrite, l\u2019article 7 de la Convention s\u2019oppose \u00e0 ce que des poursuites puissent \u00e0 nouveau \u00eatre engag\u00e9es relativement \u00e0 cette infraction.<\/p>\n<p><strong>Le lien entre les articles 6 et 7 de la Convention<\/strong><\/p>\n<p>30. On pourrait dire que la jurisprudence \u00e9voqu\u00e9e ci-dessus concernait des griefs fond\u00e9s sur l\u2019article 7 de la Convention et que l\u2019issue de ces affaires aurait pu \u00eatre diff\u00e9rente si la Cour avait examin\u00e9 les griefs en question sur le terrain de l\u2019article 6 de la Convention.<\/p>\n<p>31. Certes, il existe une diff\u00e9rence entre l\u2019article 7 de la Convention, qui offre des garanties mat\u00e9rielles en mati\u00e8re p\u00e9nale, et l\u2019article 6, qui offre quant \u00e0 lui des garanties proc\u00e9durales en mati\u00e8re p\u00e9nale.<\/p>\n<p>32. Il est toutefois de jurisprudence constante que la Convention doit se lire comme un tout et s\u2019interpr\u00e9ter de mani\u00e8re \u00e0 promouvoir sa coh\u00e9rence interne et l\u2019harmonie entre ses diverses dispositions (voir, par exemple, Austin et autres c. Royaume-Uni [GC], nos\u00a039692\/09 et 2 autres, \u00a7\u00a054, CEDH\u00a02012, Catan et autres c. R\u00e9publique de Moldova et Russie [GC], nos\u00a043370\/04 et 2 autres, \u00a7 136, CEDH 2012 (extraits), Margu\u0161 c.\u00a0Croatie [GC], no\u00a04455\/10, \u00a7 128, CEDH 2014 (extraits), et Merabishvili c.\u00a0G\u00e9orgie [GC], no\u00a072508\/13, \u00a7 293, 28 novembre 2017).<\/p>\n<p>33. En outre, la Cour a dans de nombreuses affaires insist\u00e9 sur le lien qui existe dans les affaires p\u00e9nales entre les articles 6 et 7, en particulier en ce qui concerne la notion de l\u2019\u00ab\u00a0accusation en mati\u00e8re p\u00e9nale\u00a0\u00bb.\u00c0 titre d\u2019exemple, on citera Gestur J\u00f3nsson et Ragnar Halld\u00f3r Hall c. Islande ([GC], nos\u00a068273\/14 et 68271\/14, \u00a7 112, 22 d\u00e9cembre 2020), o\u00f9 la Cour s\u2019est exprim\u00e9e comme suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La Cour a d\u00e9j\u00e0 constat\u00e9 que la proc\u00e9dure en question ne concernait pas le bien-fond\u00e9 d\u2019une \u00ab\u00a0accusation en mati\u00e8re p\u00e9nale\u00a0\u00bb au sens de l\u2019article\u00a06 de la Convention et que le volet p\u00e9nal de cette disposition ne s\u2019y appliquait pas. Dans ces circonstances et dans un souci de coh\u00e9rence de l\u2019interpr\u00e9tation de la Convention consid\u00e9r\u00e9e globalement, la Cour estime que les amendes contest\u00e9es sur le terrain de l\u2019article 7 ne peuvent \u00eatre qualifi\u00e9es de \u00ab\u00a0peine\u00a0\u00bb au sens de cette disposition (&#8230;), laquelle n\u2019est d\u00e8s lors pas applicable.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>34. Plus important encore, dans une affaire o\u00f9 elle devait examiner sous l\u2019angle de l\u2019article 6 de la Convention un grief relatif \u00e0 l\u2019application r\u00e9troactive d\u2019une intervention l\u00e9gislative portant prolongation d\u2019un d\u00e9lai de prescription, la Cour s\u2019est appuy\u00e9e sur sa jurisprudence relative \u00e0 l\u2019article\u00a07 de la Convention.Dans l\u2019arr\u00eat Chim et Przywieczerski c. Pologne (nos\u00a036661\/07 et 38433\/07, \u00a7\u00a7 205 et 206, 12 avril 2018), elle a ainsi conclu que l\u2019adoption d\u2019une loi ayant port\u00e9 allongement du d\u00e9lai de prescription dans le cadre d\u2019une proc\u00e9dure p\u00e9nale dirig\u00e9e contre le requ\u00e9rant ne s\u2019analysait pas en une violation de l\u2019article 6 de la Convention.Dans son raisonnement, elle a rappel\u00e9 sa jurisprudence ant\u00e9rieure et expos\u00e9 ce qui suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c0 cet \u00e9gard, la Cour rappelle que dans l\u2019arr\u00eat Co\u00ebme et autres c.\u00a0Belgique, elle a examin\u00e9 sous l\u2019angle de l\u2019article 7 de la Convention un grief relatif \u00e0 l\u2019application avec effet imm\u00e9diat d\u2019une loi portant allongement de d\u00e9lais de prescription, et qu\u2019elle a conclu que pareille situation n\u2019entra\u00eenait pas une atteinte aux droits garantis par l\u2019article\u00a07 \u00ab\u00a0car on ne [pouvait] interpr\u00e9ter cette disposition comme emp\u00eachant, par l\u2019effet de l\u2019application imm\u00e9diate d\u2019une loi de proc\u00e9dure, un allongement des d\u00e9lais de prescription lorsque les faits reproch\u00e9s [n\u2019avaient] jamais \u00e9t\u00e9 prescrits\u00a0\u00bb (&#8230;)\u00a0\u00bb (italiques ajout\u00e9s).<\/p>\n<p>Dans le cas des requ\u00e9rants dans cette affaire, les infractions n\u2019avaient pas atteint la prescription lorsque la nouvelle loi \u00e9tait entr\u00e9e en vigueur, et la Cour est parvenue \u00e0 la conclusion suivante\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Eu \u00e9gard \u00e0 ces conclusions, qui peuvent s\u2019appliquer respectivement au grief que le second requ\u00e9rant soul\u00e8ve sous l\u2019angle de l\u2019article 6 \u00a7 1, et en l\u2019absence d\u2019arbitraire, la Cour consid\u00e8re que l\u2019application relativement au second requ\u00e9rant de l\u2019amendement de 2005 portant prorogation des d\u00e9lais de prescription ne peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme une violation du droit \u00e0 un proc\u00e8s \u00e9quitable.\u00a0\u00bb(italiques ajout\u00e9s)<\/p>\n<p>35. Sans h\u00e9sitation, nous tirons de ces \u00e9l\u00e9ments la conclusion que l\u2019article\u00a06 de la Convention ne peut s\u2019interpr\u00e9ter d\u2019une mani\u00e8re qui autoriserait l\u2019introduction, avec effet r\u00e9troactif, de nouvelles lois portant prorogation des d\u00e9lais de prescription pour des infractions p\u00e9nales d\u00e9j\u00e0 prescrites en vertu du droit interne. En effet, pareille mesure aurait pour effet de r\u00e9tablir ou faire rena\u00eetre la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale, ce qui emporterait violation de l\u2019article 7 de la Convention et rendrait la mesure en question incompatible avec cette disposition.<\/p>\n<p><strong>Le raisonnement suivi par la majorit\u00e9 et les cons\u00e9quences n\u00e9gatives qu\u2019il pourrait avoir sur la jurisprudence de la Cour<\/strong><\/p>\n<p>36. Pour parvenir \u00e0 la conclusion qu\u2019il y a eu non-violation de l\u2019article 6 de la Convention, la Cour s\u2019appuie sur plusieurs arguments.Nous estimons toutefois que ces arguments ne peuvent, pris isol\u00e9ment ou ensemble, justifier pareil constat de non-violation.<\/p>\n<p>37. La Cour s\u2019appuie sur une ligne de jurisprudence selon laquelle les majorations d\u2019imp\u00f4t ne font pas partie du noyau dur du droit p\u00e9nal, et, par cons\u00e9quent, les garanties offertes par l\u2019article 6 de la Convention ne doivent pas n\u00e9cessairement s\u2019appliquer dans toute leur rigueur (paragraphes 76 et 122 de l\u2019arr\u00eat).<\/p>\n<p>38. Nous ne contestons pas cette jurisprudence, mais nous estimons qu\u2019elle n\u2019est pas pertinente en l\u2019esp\u00e8ce.Dans toutes les affaires cit\u00e9es par la Cour, le grief fond\u00e9 sur l\u2019article 6 concernait des garanties proc\u00e9durales et non des interventions l\u00e9gislatives ayant pour effet de r\u00e9tablir la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale pour des infractions prescrites. Ainsi, l\u2019affaire Jussila c. Finlande ([GC], no\u00a073053\/01, CEDH 2006-XIV) concerne le droit \u00e0 une audience publique, l\u2019affaire Segame SA c. France (no\u00a04837\/06, CEDH 2012 (extraits)), l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un tribunal et la port\u00e9e du contr\u00f4le, et l\u2019affaire Chap Ltd c. Arm\u00e9nie (no\u00a015485\/09, 4 mai 2017), l\u2019audition de t\u00e9moins.Il n\u2019est pas surprenant que l\u2019application de l\u2019article 6 puisse \u00eatre plus souple dans des affaires qui rel\u00e8vent du droit p\u00e9nal au sens autonome de cette disposition mais qui, dans le m\u00eame temps, ne rel\u00e8vent pas du \u00ab\u00a0noyau dur du droit p\u00e9nal\u00a0\u00bb, en particulier en ce qui concerne la mani\u00e8re dont de pareilles affaires sont trait\u00e9es et les garanties proc\u00e9durales applicables. C\u2019est cependant autre chose de consid\u00e9rer que la nature des accusations en mati\u00e8re p\u00e9nale pourrait justifier le r\u00e9tablissement de la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale pour des infractions d\u00e9j\u00e0 prescrites.<\/p>\n<p>39. La Cour s\u2019appuie \u00e9galement sur la jurisprudence relative aux ing\u00e9rences du pouvoir l\u00e9gislatif qui ont une port\u00e9e r\u00e9troactive sur les proc\u00e9dures en cours et sur le crit\u00e8re des \u00ab\u00a0motifs imp\u00e9rieux\u00a0\u00bb (paragraphes\u00a092-94 de l\u2019arr\u00eat).<\/p>\n<p>40. Ici encore, nous ne contestons pas la jurisprudence sur laquelle la Cour s\u2019appuie, mais nous consid\u00e9rons que cette jurisprudence ne justifie pas les constats formul\u00e9s par la majorit\u00e9, et ce pour plusieurs raisons.Premi\u00e8rement, la jurisprudence en question concerne principalement des litiges civils, mais aussi, dans quelques cas, des affaires p\u00e9nales.<\/p>\n<p>41. Les affaires Biagioli c. Saint-Marin ((d\u00e9c.), no\u00a08162\/13, 8 juillet 2014) et Chim et Przwieczerski (arr\u00eat pr\u00e9cit\u00e9) ne pr\u00e9sentent gu\u00e8re de pertinence en l\u2019esp\u00e8ce. En effet, elles concernent une ing\u00e9rence du l\u00e9gislateur qui avait pour effet de proroger les d\u00e9lais de prescription dans des cas o\u00f9, contrairement au cas d\u2019esp\u00e8ce, l\u2019infraction p\u00e9nale en cause n\u2019\u00e9tait pas encore prescrite.<\/p>\n<p>42. L\u2019arr\u00eat Scoppola c. Italie (no\u00a02) ([GC], no\u00a010249\/03, 17 septembre 2009) ne peut pas, lui non plus, conforter le constat de la Cour en l\u2019esp\u00e8ce.Dans cette affaire, le requ\u00e9rant avait dans une affaire p\u00e9nale choisi d\u2019\u00eatre jug\u00e9 selon la proc\u00e9dure abr\u00e9g\u00e9e dans le but d\u2019obtenir certains avantages, dont une peine r\u00e9duite.En cons\u00e9quence de cette d\u00e9cision, il avait renonc\u00e9 \u00e0 certaines garanties proc\u00e9durales qui se seraient appliqu\u00e9es autrement, dont le droit \u00e0 une audience publique, \u00e0 l\u2019audition de t\u00e9moins et \u00e0 la production d\u2019\u00e9l\u00e9ments de preuve.Cependant, il avait vu les avantages en question r\u00e9voqu\u00e9s parce qu\u2019une loi avait \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9e de mani\u00e8re r\u00e9troactive aux affaires dans lesquelles l\u2019accus\u00e9 avait d\u00e9j\u00e0 opt\u00e9 pour une proc\u00e9dure abr\u00e9g\u00e9e.Dans cette affaire, la Cour a sans surprise conclu \u00e0 la violation de l\u2019article 6 de la Convention, en insistant sur le fait que l\u2019intervention du l\u00e9gislateur avait d\u00e9\u00e7u les attentes l\u00e9gitimes du requ\u00e9rant.Elle s\u2019est notamment exprim\u00e9e comme suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0139. (&#8230;) Il est contraire au principe de la s\u00e9curit\u00e9 juridique et \u00e0 la protection de la confiance l\u00e9gitime des justiciables qu\u2019un \u00c9tat puisse, de mani\u00e8re unilat\u00e9rale, r\u00e9duire les avantages d\u00e9coulant de la renonciation \u00e0 certains droits inh\u00e9rents \u00e0 la notion de proc\u00e8s \u00e9quitable. Cette renonciation \u00e9tant faite en \u00e9change desdits avantages, on ne saurait consid\u00e9rer comme \u00e9quitable que, une fois que les autorit\u00e9s internes comp\u00e9tentes ont accept\u00e9 d\u2019adopter une d\u00e9marche simplifi\u00e9e, un \u00e9l\u00e9ment primordial de l\u2019accord entre l\u2019\u00c9tat et l\u2019accus\u00e9 soit modifi\u00e9 au d\u00e9triment de ce dernier sans son consentement. \u00c0 cet \u00e9gard, la Cour note que, s\u2019il est vrai que les \u00c9tats contractants ne sont pas contraints par la Convention de pr\u00e9voir des proc\u00e9dures simplifi\u00e9es (&#8230;), il n\u2019en demeure pas moins que, lorsque de telles proc\u00e9dures existent et sont adopt\u00e9es, les principes du proc\u00e8s \u00e9quitable commandent de ne pas priver arbitrairement un pr\u00e9venu des avantages qui s\u2019y rattachent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>43. Deuxi\u00e8mement, dans le cadre de l\u2019analyse visant \u00e0 d\u00e9terminer si le Gouvernement a suffisamment d\u00e9montr\u00e9 que les motifs invoqu\u00e9s pour justifier une intervention du l\u00e9gislateur dans une proc\u00e9dure judiciaire pendante avaient atteint le seuil de gravit\u00e9 tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 requis pour justifier l\u2019existence de \u00ab\u00a0motifs imp\u00e9rieux\u00a0\u00bb aux fins de l\u2019article 6 de la Convention, nous estimons qu\u2019il est \u00e9vident qu\u2019un motif avanc\u00e9 \u00e0 l\u2019appui d\u2019une mesure qui porte directement atteinte \u00e0 l\u2019article 7 ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab\u00a0imp\u00e9rieux\u00a0\u00bb \u00e0 cette fin.L\u2019approche suivie par la majorit\u00e9 cr\u00e9e en fait un conflit direct entre les protections offertes par chacun des deux articles.<\/p>\n<p>17144. Dans le cas d\u2019esp\u00e8ce, la Cour, appliquant le crit\u00e8re des \u00ab\u00a0motifs imp\u00e9rieux\u00a0\u00bb (paragraphes 101, 102 et 123 de l\u2019arr\u00eat), identifie les \u00ab\u00a0motifs pertinents\u00a0\u00bb et \u00e9value leur \u00ab\u00a0caract\u00e8re imp\u00e9rieux\u00a0\u00bb (paragraphe 108 de l\u2019arr\u00eat).Elle consid\u00e8re que trois motifs sont pertinents\u00a0: 1) la lutte contre la grande fraude fiscale (paragraphe 104 de l\u2019arr\u00eat), 2) la volont\u00e9 de ne pas g\u00e9n\u00e9rer une discrimination arbitraire entre les contribuables (paragraphe\u00a0105 de l\u2019arr\u00eat), et 3) le r\u00e9tablissement de la s\u00e9curit\u00e9 juridique (paragraphes 106 et 107 de l\u2019arr\u00eat).<\/p>\n<p>45. Nous avons d\u00e9j\u00e0 expliqu\u00e9 ci-dessus en quoi nous jugeons probl\u00e9matique l\u2019application de cette jurisprudence \u00e0 la question juridique sp\u00e9cifique qui se pose dans le cas d\u2019esp\u00e8ce.Nous souhaitons \u00e9galement rappeler que dans toutes les affaires \u00e9voqu\u00e9es par la Cour (paragraphe 107 de l\u2019arr\u00eat), les proc\u00e9dures pendantes concern\u00e9es par des interventions l\u00e9gislatives relevaient du droit civil et non du droit p\u00e9nal, et que ces affaires ne sont donc pas directement pertinentes en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>46. La Cour s\u2019appuie sur les effets r\u00e9troactifs des arr\u00eats de la Cour de cassation des 10 octobre 2002 et 21 f\u00e9vrier 2003 sur la pratique administrative et la jurisprudence relative \u00e0 l\u2019interruption du d\u00e9lai de prescription, et elle insiste sur le fait que c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que la Cour de cassation statuait sur cette question (paragraphes 109-112 de l\u2019arr\u00eat).Nous ne parvenons pas \u00e0 comprendre la pertinence de cet argument.Les juridictions internes \u00e9taient appel\u00e9es \u00e0 d\u00e9terminer si le commandement de payer en date du 24 octobre 2000 avait eu un effet suspensif ou interruptif sur la prescription.La r\u00e9ponse \u00e0 cette question d\u00e9pendait de l\u2019interpr\u00e9tation qui \u00e9tait faite du droit interne.Dans les arr\u00eats en cause, la Cour de cassation a pris position quant \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation correcte du droit interne et elle est parvenue \u00e0 la conclusion qu\u2019un commandement de payer n\u2019interrompait pas la prescription.Une fois l\u2019interpr\u00e9tation du droit interne confirm\u00e9e par la Cour de cassation de mani\u00e8re d\u00e9finitive, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante pouvait l\u00e9gitimement esp\u00e9rer que cette jurisprudence s\u2019appliquerait dans son cas.En d\u2019autres termes, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante pouvait l\u00e9gitimement esp\u00e9rer que la cr\u00e9ance de l\u2019administration fiscale \u00e9tait, et serait d\u00e9clar\u00e9e, prescrite (voir aussi le paragraphe 99 de l\u2019arr\u00eat).<\/p>\n<p>47. La Cour retient \u00e9galement le moment de l\u2019adoption de la l\u00e9gislation en cause\u00a0: \u00e0 cet \u00e9gard, elle souligne que cette l\u00e9gislation a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e relativement peu de temps apr\u00e8s l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation du 10\u00a0octobre 2002 (paragraphe 113 de l\u2019arr\u00eat).Ici encore, nous ne comprenons pas la pertinence de cet argument.Le point d\u00e9terminant est non pas le fait que le l\u00e9gislateur soit intervenu peu de temps apr\u00e8s l\u2019arr\u00eat du 10 octobre 2002, mais plut\u00f4t la question de savoir si la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la majoration d\u2019imp\u00f4t \u00e9tait prescrite au moment de l\u2019adoption de la loi-programme.<\/p>\n<p>48. La Cour s\u2019appuie aussi sur l\u2019argument selon lequel le l\u00e9gislateur n\u2019\u00e9tait pas li\u00e9 par l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation du 10 octobre 2002 et qu\u2019il pouvait modifier la loi (paragraphe 114 de l\u2019arr\u00eat).De toute \u00e9vidence, nous souscrivons au constat que le pouvoir l\u00e9gislatif n\u2019\u00e9tait pas li\u00e9 par l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation du 10 octobre 2002 et qu\u2019il pouvait modifier la loi relative aux d\u00e9lais de prescription et \u00e0 leur interruption.Cependant, le cas d\u2019esp\u00e8ce concerne des majorations d\u2019imp\u00f4t qui rel\u00e8vent d\u2019une accusation en mati\u00e8re p\u00e9nale au sens de l\u2019article 6 de la Convention. Nous estimons donc que le l\u00e9gislateur ne pouvait intervenir que sur des affaires concernant des cr\u00e9ances non encore prescrites.<\/p>\n<p>49. La Cour argue en outre que la s\u00e9curit\u00e9 juridique ne saurait passer pour avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9branl\u00e9e, que l\u2019intervention l\u00e9gislative a restaur\u00e9 la s\u00e9curit\u00e9 juridique, que les arr\u00eats de 2002 et 2003 ont marqu\u00e9 une \u00e9volution inattendue dans la jurisprudence de la Cour de cassation et que la loi-programme a r\u00e9tabli la pratique administrative suivie jusqu\u2019alors (paragraphe 117 de l\u2019arr\u00eat).Elle ajoute que la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante ne pouvait pas s\u2019attendre \u00e0 voir sa dette d\u2019imp\u00f4t et, partant, la majoration y aff\u00e9rente, prescrites (paragraphe 118 de l\u2019arr\u00eat).Avec tout le respect que nous devons \u00e0 nos estim\u00e9s coll\u00e8gues, comment peut-on raisonnablement dire qu\u2019un arr\u00eat par lequel la Cour de cassation, la juridiction supr\u00eame du pays, prend clairement position pour la premi\u00e8re fois sur une question de droit est en lui-m\u00eame source d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 juridique\u00a0?Au contraire, la situation juridique a \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie clairement cons\u00e9cutivement \u00e0 l\u2019arr\u00eat de la Cour de cassation du 10\u00a0octobre 2002, pas l\u2019inverse.Dans la pr\u00e9sente affaire, la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante soutenait que la cr\u00e9ance de l\u2019administration fiscale \u00e9tait prescrite au motif, en particulier, que le commandement de payer du 24\u00a0octobre 2000 n\u2019avait pas eu pour effet d\u2019interrompre le d\u00e9lai de prescription, position que la Cour de cassation a confirm\u00e9e dans ses arr\u00eats de 2002 et 2003.En fait, le principe de la s\u00e9curit\u00e9 juridique commande qu\u2019une fois la bonne interpr\u00e9tation du droit interne confirm\u00e9e de mani\u00e8re d\u00e9finitive par la juridiction supr\u00eame du pays, cette d\u00e9cision d\u00e9finitive soit respect\u00e9e et appliqu\u00e9e, ce qui n\u2019emp\u00eache toutefois pas le l\u00e9gislateur d\u2019intervenir, m\u00eame r\u00e9troactivement, pour autant que cette intervention ne r\u00e9tablisse ni ne fasse rena\u00eetre la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale pour des infractions d\u00e9j\u00e0 prescrites.<\/p>\n<p>50. La Cour rel\u00e8ve par ailleurs que l\u2019expiration de la prescription n\u2019avait pas d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 constat\u00e9e par une d\u00e9cision judiciaire ni, a fortiori, n\u2019avait fait l\u2019objet d\u2019une constatation ayant acquis autorit\u00e9 de la chose jug\u00e9e (paragraphe\u00a0121 de l\u2019arr\u00eat).Nous insistons \u00e0 nouveau sur le fait que l\u2019expiration du d\u00e9lai de prescription concernant une accusation en mati\u00e8re p\u00e9nale, qui entra\u00eene la prescription de l\u2019infraction, peut survenir \u00e0 diff\u00e9rents stades de la proc\u00e9dure.La prescription d\u2019une infraction avant l\u2019ouverture d\u2019une proc\u00e9dure aurait normalement pour cons\u00e9quence d\u2019emp\u00eacher l\u2019ouverture d\u2019une proc\u00e9dure.La prescription en cours de proc\u00e9dure entra\u00eenerait normalement sa cl\u00f4ture ou l\u2019acquittement de l\u2019accus\u00e9.Nous ne parvenons pas \u00e0 voir comment la protection offerte en vertu du principe de la prescription pourrait \u00eatre conditionn\u00e9e par l\u2019existence d\u2019une d\u00e9cision judiciaire d\u00e9finitive sur la question. La protection ainsi offerte s\u2019en trouverait fortement r\u00e9duite.Par ailleurs, rien dans l\u2019avis consultatif auquel la Cour renvoie (paragraphe 121 de l\u2019arr\u00eat) ne vient corroborer l\u2019id\u00e9e selon laquelle le point de savoir si l\u2019expiration, ou autre, de la prescription a \u00e9t\u00e9 constat\u00e9e par une d\u00e9cision judiciaire serait d\u00e9terminant ou important.<\/p>\n<p>51. Enfin, la Cour observe que la pr\u00e9sente affaire met en jeu l\u2019article 6 de la Convention, et non l\u2019article 7, et que les majorations d\u2019imp\u00f4t ne font pas partie du noyau dur du droit p\u00e9nal (paragraphe 122 de l\u2019arr\u00eat).Nous avons d\u00e9j\u00e0 trait\u00e9 de cet argument ci-dessus.<\/p>\n<p><strong>Observations finales<\/strong><\/p>\n<p>52. Pour les motifs \u00e9nonc\u00e9s ci-dessus, nous estimons que l\u2019adoption de l\u2019article 49 de la loi-programme et son application r\u00e9troactive \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante, qui ont donn\u00e9 lieu \u00e0 l\u2019application d\u2019une sanction p\u00e9nale (majoration d\u2019imp\u00f4t) alors que la cr\u00e9ance \u00e9tait prescrite en cons\u00e9quence des arr\u00eats de la Cour de cassation des 10 octobre 2002 et 21 f\u00e9vrier 2003, s\u2019analysent en une violation des droits de la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante garantis par l\u2019article 6 de la Convention.<\/p>\n<p>53. La jurisprudence existante relative aux articles 6 et 7 corrobore clairement cette conclusion.La d\u00e9cision de la Cour de retenir le crit\u00e8re des \u00ab\u00a0motifs imp\u00e9rieux\u00a0\u00bb et l\u2019argument selon lequel les majorations d\u2019imp\u00f4t ne font pas partie du \u00ab\u00a0noyau dur du droit p\u00e9nal\u00a0\u00bb pour justifier le constat de non-violation de l\u2019article 6 a pour cons\u00e9quence malheureuse de permettre qu\u2019une intervention r\u00e9troactive du l\u00e9gislateur ayant pour effet de r\u00e9tablir la responsabilit\u00e9 p\u00e9nale pour des infractions prescrites \u2013 ce qui emporterait violation de l\u2019article 7 de la Convention \u2013 puisse malgr\u00e9 tout \u00eatre jug\u00e9e conforme \u00e0 l\u2019article 6 de la Convention.L\u2019article 6 est par cons\u00e9quent interpr\u00e9t\u00e9 ici d\u2019une mani\u00e8re qui le rend incompatible avec l\u2019article 7 de la Convention.<\/p>\n<p>___________<\/p>\n<p>[1] Voir, en particulier, B. Vanermen, \u00ab\u00a0De verjaring van betwiste directe belastingen: het Hof van Cassatie beantwoordt een aantal van de resterende vragen\u00a0\u00bb (traduction: \u00ab\u00a0Prescription de dettes d\u2019\u2019imp\u00f4ts directs contest\u00e9es\u00a0: la Cour de cassation r\u00e9pond \u00e0 certaines des questions restantes\u00a0\u00bb), observations sous Cass., 17 janvier 2008, Tijdschrift voor Fiscaal Recht (\u00ab\u00a0Revue de droit fiscal\u00a0\u00bb), 2008, (786), 790.<br \/>\n[2] Voir, par exemple, J. Van Besien, \u00ab\u00a0Artikel 443ter, \u00a7 1, 2de lid WIB 1992 versus beginsel van artikel 2251 B.W. Conclusie achteraf, was het allemaal niet nodig geweest?\u00a0\u00bb (traduction: \u00ab\u00a0L\u2019article 443ter, \u00a7 1er, alin\u00e9a 2 CIR 1992 et le principe de l\u2019article 2251 C. civ.\u00a0: Conclusion\u00a0: r\u00e9trospectivement, tout cela n\u2019\u00e9tait donc pas n\u00e9cessaire\u00a0?\u00a0\u00bb, observations sous Cour d\u2019appel Gand, 12 octobre 2010, Tijdschrift voor Fiscaal Recht (\u00ab\u00a0Revue de droit fiscal\u00a0\u00bb), 2011, 645.<\/p>\n<div class=\"social-share-buttons\"><a href=\"https:\/\/www.facebook.com\/sharer\/sharer.php?u=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=1769\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Facebook<\/a><a href=\"https:\/\/twitter.com\/intent\/tweet?url=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=1769&text=AFFAIRE+VEGOTEX+INTERNATIONAL+S.A.+c.+BELGIQUE+%28Cour+europ%C3%A9enne+des+droits+de+l%E2%80%99homme%29+49812%2F09\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Twitter<\/a><a href=\"https:\/\/www.linkedin.com\/shareArticle?url=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=1769&title=AFFAIRE+VEGOTEX+INTERNATIONAL+S.A.+c.+BELGIQUE+%28Cour+europ%C3%A9enne+des+droits+de+l%E2%80%99homme%29+49812%2F09\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">LinkedIn<\/a><a href=\"https:\/\/pinterest.com\/pin\/create\/button\/?url=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=1769&description=AFFAIRE+VEGOTEX+INTERNATIONAL+S.A.+c.+BELGIQUE+%28Cour+europ%C3%A9enne+des+droits+de+l%E2%80%99homme%29+49812%2F09\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Pinterest<\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La requ\u00eate concerne une proc\u00e9dure fiscale de recouvrement de l\u2019imp\u00f4t et la majoration d\u2019imp\u00f4t \u00e0 laquelle la soci\u00e9t\u00e9 requ\u00e9rante fut condamn\u00e9e. FacebookTwitterLinkedInPinterest<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/loisdumonde.com\/?p=1769\">Read more &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_lmt_disableupdate":"","_lmt_disable":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-1769","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cour-europeenne-des-droits-de-lhomme"],"modified_by":"loisdumonde","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1769","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1769"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1769\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1770,"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1769\/revisions\/1770"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1769"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1769"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1769"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}