{"id":1162,"date":"2021-12-07T11:54:04","date_gmt":"2021-12-07T11:54:04","guid":{"rendered":"https:\/\/loisdumonde.com\/?p=1162"},"modified":"2021-12-07T11:54:04","modified_gmt":"2021-12-07T11:54:04","slug":"affaire-lashun-c-russie-cour-europeenne-des-droits-de-lhomme-16390-17","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/loisdumonde.com\/?p=1162","title":{"rendered":"AFFAIRE LASHUN c. RUSSIE (Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme) 16390\/17"},"content":{"rendered":"<p>La pr\u00e9sente affaire concerne le respect de la pr\u00e9somption d\u2019innocence \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la requ\u00e9rante dans le cadre d\u2019une enqu\u00eate p\u00e9nale pour coups et blessures dirig\u00e9e contre elle ainsi<!--more--> que dans celui d\u2019une proc\u00e9dure civile en r\u00e9paration du pr\u00e9judice moral des victimes pr\u00e9sum\u00e9es des infractions imput\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9ress\u00e9e.<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: center;\">TROISI\u00c8ME SECTION<br \/>\n<strong>AFFAIRE LASHUN c. RUSSIE<\/strong><br \/>\n<em>(Requ\u00eate no 16390\/17)<\/em><br \/>\nARR\u00caT<br \/>\nSTRASBOURG<br \/>\n7 d\u00e9cembre 2021<\/p>\n<p>Cet arr\u00eat est d\u00e9finitif. Il peut subir des retouches de forme.<\/p>\n<p><strong>En l\u2019affaire Lashun c. Russie,<\/strong><\/p>\n<p>La Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme (troisi\u00e8me section), si\u00e9geant en un comit\u00e9 compos\u00e9 de\u00a0:<\/p>\n<p>Peeter Roosma, pr\u00e9sident,<br \/>\nDmitry Dedov,<br \/>\nAndreas Z\u00fcnd, juges,<br \/>\net de Olga Chernishova, greffi\u00e8re adjointe de section,<\/p>\n<p>Vu\u00a0la requ\u00eate (no\u00a016390\/17) dirig\u00e9e contre la F\u00e9d\u00e9ration de Russie et dont une ressortissante de cet \u00c9tat, Mme Anna Anatolyevna Lashun (\u00ab\u00a0la requ\u00e9rante\u00a0\u00bb) a saisi la Cour en vertu de l\u2019article\u00a034 de la Convention de sauvegarde des droits de l\u2019homme et des libert\u00e9s fondamentales (\u00ab\u00a0la Convention\u00a0\u00bb) le 15 f\u00e9vrier 2017,<\/p>\n<p>Vu la d\u00e9cision de porter \u00e0 la connaissance du gouvernement russe (\u00ab\u00a0le Gouvernement\u00a0\u00bb) les griefs concernant le respect de la pr\u00e9somption d\u2019innocence de la requ\u00e9rante et l\u2019\u00e9quit\u00e9 de la proc\u00e9dure civile \u00e0 laquelle elle a \u00e9t\u00e9 d\u00e9fenderesse et de d\u00e9clarer irrecevable pour le surplus,<\/p>\n<p>Vu les observations des parties,<\/p>\n<p>Apr\u00e8s en avoir d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 en chambre du conseil le 16 novembre 2021,<\/p>\n<p>Rend l\u2019arr\u00eat que voici, adopt\u00e9 \u00e0 cette date\u00a0:<\/p>\n<p><strong>INTRODUCTION<\/strong><\/p>\n<p>1. La pr\u00e9sente affaire concerne le respect de la pr\u00e9somption d\u2019innocence \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la requ\u00e9rante dans le cadre d\u2019une enqu\u00eate p\u00e9nale pour coups et blessures dirig\u00e9e contre elle ainsi que dans celui d\u2019une proc\u00e9dure civile en r\u00e9paration du pr\u00e9judice moral des victimes pr\u00e9sum\u00e9es des infractions imput\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9ress\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>EN FAIT<\/strong><\/p>\n<p>2. La requ\u00e9rante est n\u00e9e en 1975 et r\u00e9side \u00e0 Artem. Elle a \u00e9t\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9e par Me\u00a0O. Anishchik, avocat.<\/p>\n<p>3. Le Gouvernement a \u00e9t\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9 initialement par M.\u00a0M. Galperine, ancien repr\u00e9sentant de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie aupr\u00e8s de la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme, puis par M. M. Vinogradov, son successeur dans cette fonction.<\/p>\n<p><strong>I. Les poursuites p\u00e9nales dirig\u00e9es contre la requ\u00e9rante<\/strong><\/p>\n<p><strong>A. L\u2019ouverture d\u2019une enqu\u00eate p\u00e9nale contre la requ\u00e9rante et sa cl\u00f4ture pour amnistie<\/strong><\/p>\n<p>4. Du 5 septembre 2013 au 4 juillet 2014, la requ\u00e9rante travailla en tant qu\u2019\u00e9ducatrice \u00e0 l\u2019internat sp\u00e9cialis\u00e9 pour enfants orphelins \u00e0 besoins \u00e9ducatifs particuliers situ\u00e9 dans la ville d\u2019Artem de la r\u00e9gion Primorski (\u00ab\u00a0l\u2019internat\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>5. Le 4 septembre 2014, P., la directrice de l\u2019internat, d\u00e9posa une plainte \u00e0 la police all\u00e9guant que la requ\u00e9rante, lors de son travail \u00e0 l\u2019internat, avait maltrait\u00e9 des enfants. Une affaire p\u00e9nale contre X fut ouverte et enregistr\u00e9e sous le no\u00a0798203.<\/p>\n<p>6. Le 26 septembre 2014, la requ\u00e9rante fut interrog\u00e9e en tant que t\u00e9moin.<\/p>\n<p>7. Le 4 juin 2015, l\u2019enqu\u00eatrice charg\u00e9e de l\u2019affaire p\u00e9nale no\u00a0798203 notifia la requ\u00e9rante qu\u2019elle \u00e9tait mise en examen en tant que suspect pour une infraction \u00e0 l\u2019article 116\u00a0\u00a7\u00a01 du code p\u00e9nal (coup et blessures ou tout acte de violence provoquant une douleur physique mais n\u2019entrainant pas de dommages \u00e0 la sant\u00e9), notamment, d\u2019avoir port\u00e9e, \u00e0 une occasion, des coups \u00e0 l\u2019enfant T.<\/p>\n<p>8. Entretemps, le 24 avril 2015, le Parlement de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie avait adopt\u00e9 un acte d\u2019amnistie autorisant, entre autres, l\u2019abandon des poursuites p\u00e9nales pour les infractions qui n\u2019\u00e9taient pas punissables par une peine d\u2019emprisonnement, cas pr\u00e9vu par le paragraphe 6\u00a0alin\u00e9a 3 dudit acte.<\/p>\n<p>9. Le 8 juin 2015, l\u2019enqu\u00eatrice re\u00e7ut une demande \u00e9crite de la requ\u00e9rante qui sollicita l\u2019application \u00e0 son \u00e9gard de l\u2019acte d\u2019amnistie du 24\u00a0avril 2015.<\/p>\n<p>10. Le 11 juin 2015, l\u2019enqu\u00eatrice ouvrit six nouvelles affaires p\u00e9nales \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la requ\u00e9rante sur le fondement de l\u2019article 116\u00a0\u00a7\u00a01 du code p\u00e9nal et les enregistra sous diff\u00e9rents num\u00e9ros. Selon les nouvelles charges retenues contre la requ\u00e9rante dans le cadre desdites affaires, l\u2019int\u00e9ress\u00e9e, lors de son travail \u00e0 l\u2019internat, aurait utilis\u00e9 de la force physique et aurait port\u00e9 des coups \u00e0 trois autres enfants, notamment, V., Y. et Zh.<\/p>\n<p>11. Toujours le 11 juin 2015, l\u2019enqu\u00eatrice joignit les six nouvelles affaires p\u00e9nales au dossier de l\u2019affaire p\u00e9nale no\u00a0798203, de sorte que seule cette derni\u00e8re affaire continu\u00e2t \u00e0 \u00eatre instruite apr\u00e8s cette date.<\/p>\n<p>12. Le 16 juin 2015, la requ\u00e9rante fut interrog\u00e9e en qualit\u00e9 de suspect.<\/p>\n<p>13. Par une d\u00e9cision du 22 juin 2015, l\u2019enqu\u00eatrice cl\u00f4tura l\u2019affaire p\u00e9nale no\u00a0798203 pour amnistie. Dans sa d\u00e9cision, elle d\u00e9crivit les circonstances dans lesquelles la requ\u00e9rante avait recouru \u00e0 la violence \u00e0 l\u2019\u00e9gard des enfants T., V., Y. et Zh. et indiqua notamment que \u00ab\u00a0par ces agissements, Lashun Anna Anatolyevna a commis les infractions pr\u00e9vues par [&#8230;] l\u2019article 116\u00a0\u00a7\u00a01 du CP\u00a0\u00bb. L\u2019enqu\u00eatrice exposa ensuite le contenu des \u00e9l\u00e9ments de preuves recueillis au cours de l\u2019enqu\u00eate, notamment, des d\u00e9clarations de la requ\u00e9rante, des victimes all\u00e9gu\u00e9es et des t\u00e9moins, du rapport d\u2019expertise du 31 mars 2015 portant sur les capacit\u00e9s mentales des victimes all\u00e9gu\u00e9es et du proc\u00e8s-verbal de l\u2019inspection des lieux des infractions du 9\u00a0avril 2015. Se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 l\u2019article 27\u00a0\u00a7\u00a01 alin\u00e9a 3 du code de proc\u00e9dure p\u00e9nale (paragraphe 26 ci\u2011dessous) et au paragraphe 6\u00a0alin\u00e9a 3 de l\u2019acte d\u2019amnistie du 25 avril 2015 (paragraphe 8 ci\u2011dessus), l\u2019enqu\u00eatrice d\u00e9cida de cl\u00f4turer l\u2019affaire p\u00e9nale \u00ab\u00a0compte tenu du fait que Lashun A.A. a commis les infractions \u00e0 l\u2019article 116\u00a0\u00a7\u00a01 du CP pendant la p\u00e9riode allant du mois de novembre 2013 au 2\u00a0avril 2014, c\u2019est-\u00e0-dire avant l\u2019entr\u00e9e en vigueur de l\u2019acte de l\u2019amnistie du 24 avril 2015 (&#8230;)\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>B. L\u2019annulation de la d\u00e9cision du 22 juin 2015 et les d\u00e9cisions de cl\u00f4ture de l\u2019enqu\u00eate p\u00e9nale ult\u00e9rieures<\/strong><\/p>\n<p>14. Le 26 mai 2016, le procureur adjoint de la ville d\u2019Artem annula la d\u00e9cision du 22 juin 2015. Se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 l\u2019article 27\u00a0\u00a7\u00a02 du code de proc\u00e9dure p\u00e9nale (paragraphe 26 ci\u2011dessous), il indiqua que l\u2019abandon de l\u2019action publique pour cause d\u2019amnistie n\u2019\u00e9tait permis qu\u2019avec l\u2019accord du suspect. \u00c0 cet \u00e9gard, il releva que la demande de la requ\u00e9rante du 8\u00a0juin 2015 tendant \u00e0 b\u00e9n\u00e9ficier de l\u2019amnistie concernait l\u2019affaire p\u00e9nale no\u00a0798203 uniquement dans la partie relative \u00e0 la victime pr\u00e9sum\u00e9e T. puisqu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 introduite avant l\u2019ouverture des six autres affaires p\u00e9nales \u00e0 la date du 11\u00a0juin 2015. Le procureur constata que l\u2019enqu\u00eatrice n\u2019avait pas \u00e9lucid\u00e9 la question de savoir si la requ\u00e9rante \u00e9tait d\u2019accord pour l\u2019abandon de l\u2019action publique quant aux charges concernant les autres victimes all\u00e9gu\u00e9es et que, par cons\u00e9quent, la d\u00e9cision du 22 juin 2015 \u00e9tait infond\u00e9e.<\/p>\n<p>15. Par la suite, les autorit\u00e9s d\u2019enqu\u00eate adopt\u00e8rent plusieurs d\u00e9cisions de cl\u00f4ture des poursuites p\u00e9nales notamment les 2\u00a0juillet, 12 septembre, 26\u00a0octobre et 26 novembre 2016, qui ont toutes \u00e9t\u00e9 annul\u00e9es par voie de contr\u00f4le hi\u00e9rarchique.<\/p>\n<p>16. Le 26 d\u00e9cembre 2016, une nouvelle d\u00e9cision mit fin aux poursuites p\u00e9nales dirig\u00e9es contre la requ\u00e9rante dans le cadre du dossier p\u00e9nal no\u00a0798203 en raison de la d\u00e9criminalisation des actes reproch\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9ress\u00e9e. La partie descriptive de la d\u00e9cision contenait le m\u00eame r\u00e9sum\u00e9 des charges que celui dans la d\u00e9cision des 22 juin 2015 ainsi que l\u2019indication selon laquelle la requ\u00e9rante \u00ab\u00a0a commis les infractions pr\u00e9vues par [&#8230;] l\u2019article 116\u00a0\u00a7\u00a01 du CP\u00a0\u00bb. Le r\u00e9sum\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments de preuve pour chaque cas de coups et blessures all\u00e9gu\u00e9 \u00e9tait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une phrase r\u00e9dig\u00e9e comme suit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les preuves confirmant la culpabilit\u00e9 de Lashun Anna Anatolyevna d\u2019avoir port\u00e9 des coups au mineur (&#8230;) sont les suivantes (&#8230;)\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>17. La requ\u00e9rante contesta la d\u00e9cision du 26 d\u00e9cembre 2016 par voie judiciaire. Se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 l\u2019article 6\u00a0\u00a7\u00a02 de la Convention, elle se plaignit entre autres que les termes contenus dans ladite d\u00e9cision \u00e9taient attentatoires \u00e0 sa pr\u00e9somption d\u2019innocence.<\/p>\n<p>18. Le 17 avril 2017, le tribunal de la ville d\u2019Artem rejeta le recours de la requ\u00e9rante. S\u2019agissant du grief tir\u00e9 de la violation all\u00e9gu\u00e9e de la pr\u00e9somption d\u2019innocence, le tribunal indiqua que la d\u00e9cision du 26\u00a0d\u00e9cembre 2016 ne se substituait pas \u00e0 un jugement de condamnation d\u2019un tribunal et ne repr\u00e9sentait pas un acte \u00e9tablissant la culpabilit\u00e9 de la requ\u00e9rante.<\/p>\n<p>19. Le 5 juillet 2017, la cour r\u00e9gionale Primorski maintint cette d\u00e9cision en appel ayant fait siennes les conclusions du tribunal de premi\u00e8re instance.<\/p>\n<p><strong>II. La proc\u00e9dure civile en r\u00e9paration du pr\u00e9judice moral<\/strong><\/p>\n<p>20. Entretemps, en septembre 2015, la directrice de l\u2019internat, agissant en tant que repr\u00e9sentante l\u00e9gale des mineurs T., V., Y. et Zh., avait assign\u00e9 la requ\u00e9rante au civil afin d\u2019obtenir une r\u00e9paration du pr\u00e9judice moral caus\u00e9 aux mineurs susmentionn\u00e9s en raison de mauvais traitement subi aux mains de l\u2019int\u00e9ress\u00e9e. \u00c0 cet \u00e9gard, la partie demanderesse citait dans son m\u00e9moire d\u2019introduction d\u2019instance la d\u00e9cision du 22\u00a0juin 2015 prise dans le cadre de l\u2019affaire p\u00e9nale no\u00a0798203 dans sa partie concernant l\u2019\u00e9tablissement des faits et la conclusion de l\u2019enqu\u00eatrice selon laquelle la requ\u00e9rante \u00ab\u00a0avait commis les infractions \u00e0 l\u2019article 116\u00a0\u00a7\u00a01 du CP\u00a0\u00bb (paragraphe 13 ci\u2011dessus).<\/p>\n<p>21. Pendant l\u2019examen judiciaire, la requ\u00e9rante demanda d\u2019auditionner les enfants T., V., Y. et Zh. ainsi que l\u2019expert qui avait \u00e9tabli le rapport du 31 mars 2015. Le tribunal rejeta ces demandes au motif que la pr\u00e9sence des parties d\u00e9fenderesses \u00e0 l\u2019audience n\u2019\u00e9tait pas obligatoire\u00a0; quant \u00e0 l\u2019expert, le tribunal estima que son rapport \u00e9tait suffisamment clair sans qu\u2019il soit n\u00e9cessaire de l\u2019auditionner en personne.<\/p>\n<p>22. Par un jugement du 8 d\u00e9cembre 2015, le tribunal de la ville d\u2019Artem accueillit partiellement l\u2019action civile de l\u2019internat et octroya aux mineurs T., V., Y. et Zh. divers montants pour pr\u00e9judice moral. Pour \u00e9tablir les faits et tenir la requ\u00e9rante civilement responsable du dommage moral caus\u00e9 aux parties demanderesses, le tribunal s\u2019appuya essentiellement sur les \u00e9l\u00e9ments de preuves vers\u00e9s au dossier p\u00e9nal no\u00a0798203. Il s\u2019exprima entre autres dans les termes suivants\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le fait d\u2019avoir commis des violences \u00e0 l\u2019\u00e9gard des mineurs ayant caus\u00e9 une douleur physique [\u00e0 ces derniers] est \u00e9tabli par les \u00e9l\u00e9ments de l\u2019affaire p\u00e9nale [no\u00a0798203] et n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9fut\u00e9 par la d\u00e9fenderesse.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>Selon les articles 27, 133 du [code de proc\u00e9dure p\u00e9nale], l\u2019abandon de l\u2019affaire p\u00e9nale pour amnistie ne constitue pas un fondement r\u00e9habilitant.<\/p>\n<p>(&#8230;) L\u2019abandon de l\u2019affaire p\u00e9nale pour amnistie ne d\u00e9gage pas le coupable de son obligation de r\u00e9parer le pr\u00e9judice.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>23. Par un arr\u00eat du 5\u00a0avril 2016, la cour r\u00e9gionale Primorski confirma en appel le jugement du 8 d\u00e9cembre 2015 ayant fait siennes les conclusions de la juridiction de premi\u00e8re instance.<\/p>\n<p>24. La requ\u00e9rante se pourvut en cassation contre le jugement du 8\u00a0d\u00e9cembre 2015 et l\u2019arr\u00eat du 5\u00a0avril 2016 et se plaignit entre autres de la violation de la pr\u00e9somption d\u2019innocence. Elle indiquait notamment qu\u2019elle n\u2019avait pas donn\u00e9 son accord \u00e0 l\u2019abandon des poursuites p\u00e9nales en ce qui concerne les mineurs V., Y. et Zh. pr\u00e9alablement \u00e0 l\u2019adoption de la d\u00e9cision du 22 juin 2015.<\/p>\n<p>25. Le 24\u00a0mai 2016, statuant en formation de juge unique, la cour r\u00e9gionale Primorski refusa de transmettre ce pourvoi pour examen \u00e0 son pr\u00e9sidium. La requ\u00e9rante forma alors un pourvoi devant la Cour supr\u00eame de Russie. Le 15\u00a0septembre 2016, statuant en formation de juge unique, la Cour supr\u00eame refusa de transmettre ce pourvoi pour examen \u00e0 sa chambre civile.<\/p>\n<p><strong>LE CADRE JURIDIQUE INTERNE PERTINENT<\/strong><\/p>\n<p>26. L\u2019article 27\u00a0\u00a7\u00a01 alin\u00e9a 3 et \u00a7\u00a02 du code de proc\u00e9dure p\u00e9nale est ainsi libell\u00e9 en ses parties pertinentes en l\u2019esp\u00e8ce\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a01. L\u2019action publique dirig\u00e9e contre un suspect ou un accus\u00e9 est abandonn\u00e9e dans les cas suivants\u00a0:<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>3) en raison d\u2019un acte d\u2019amnistie\u00a0;<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>2. L\u2019abandon de l\u2019action p\u00e9nale sur les fondements indiqu\u00e9s [&#8230;] \u00e0 l\u2019alin\u00e9a 3 du paragraphe 1 [&#8230;] du pr\u00e9sent article [&#8230;] n\u2019est pas permis si le suspect ou l\u2019accus\u00e9 s\u2019y oppose. Dans ces circonstances, l\u2019action p\u00e9nale se d\u00e9roule conform\u00e9ment aux dispositions g\u00e9n\u00e9rales de la proc\u00e9dure.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>EN DROIT<\/strong><\/p>\n<p>I. SUR LA VIOLATION ALL\u00c9GU\u00c9E DE L\u2019ARTICLE 6\u00a0\u00a7\u00a02 DE LA CONVENTION<\/p>\n<p>27. La requ\u00e9rante se plaint que, tant dans le cadre de l\u2019enqu\u00eate p\u00e9nale dirig\u00e9e contre elle que dans celui de la proc\u00e9dure civile en r\u00e9paration du pr\u00e9judice moral, les autorit\u00e9s et juridictions internes ont port\u00e9 atteinte \u2013 par la motivation de leurs d\u00e9cisions respectives \u2013 au principe du respect de la pr\u00e9somption d\u2019innocence \u00e0 son \u00e9gard. Elle invoque l\u2019article 6\u00a0\u00a7\u00a02 de la Convention, qui est ainsi libell\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Toute personne accus\u00e9e d\u2019une infraction est pr\u00e9sum\u00e9e innocente jusqu\u2019\u00e0 ce que sa culpabilit\u00e9 ait \u00e9t\u00e9 l\u00e9galement \u00e9tablie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>A. Sur la recevabilit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>28. Dans la mesure o\u00f9 le grief concerne les d\u00e9cisions des autorit\u00e9s d\u2019enqu\u00eate du 22 juin 2015 et des 2\u00a0juillet, 12 septembre, 26\u00a0octobre et 26\u00a0novembre 2016, la Cour note qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 annul\u00e9es par voie de contr\u00f4le hi\u00e9rarchique (paragraphe 15 ci\u2011dessus). Elle estime donc que la requ\u00e9rante ne peut plus se pr\u00e9tendre victime d\u2019une violation de la pr\u00e9somption d\u2019innocence en raison de la motivation desdites d\u00e9cisions et que cette partie du grief doit \u00eatre d\u00e9clar\u00e9e irrecevable conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 35\u00a0\u00a7\u00a7\u00a03 a) et 4 de la Convention.<\/p>\n<p>29. Constatant que le grief dans sa partie concernant la motivation de la d\u00e9cision du 26 d\u00e9cembre 2016 ainsi que de celles prises dans la cadre de la proc\u00e9dure civile en r\u00e9paration du pr\u00e9judice moral intent\u00e9e contre la requ\u00e9rante n\u2019est pas manifestement mal fond\u00e9 ni irrecevable pour un autre motif vis\u00e9 \u00e0 l\u2019article\u00a035 de la Convention, la Cour le d\u00e9clare recevable.<\/p>\n<p><strong>B. Sur le fond<\/strong><\/p>\n<p><em>1. Th\u00e8ses des parties<\/em><\/p>\n<p>30. La requ\u00e9rante soutient que toutes les d\u00e9cisions des autorit\u00e9s d\u2019enqu\u00eate prises dans le cadre de l\u2019examen de l\u2019affaire p\u00e9nale no\u00a0798203, y compris celle du 26 d\u00e9cembre 2016, ne se bornaient pas \u00e0 d\u00e9crire l\u2019\u00e9tat de suspicion \u00e0 son \u00e9gard mais refl\u00e9taient clairement le sentiment qu\u2019elle \u00e9tait coupable de l\u2019infraction pr\u00e9vue par l\u2019article 116\u00a0\u00a7\u00a01 du code p\u00e9nal. Quant \u00e0 la proc\u00e9dure civile, la requ\u00e9rante argue que les juridictions internes ont examin\u00e9 les \u00e9l\u00e9ments de preuves vers\u00e9s au dossier p\u00e9nal et ont port\u00e9 une appr\u00e9ciation sur sa participation aux \u00e9v\u00e9nements ayant conduit \u00e0 sa mise en examen pour l\u2019infraction pr\u00e9vue par l\u2019article 116\u00a0\u00a7\u00a01 du code p\u00e9nal, ayant ainsi rendu applicable l\u2019article 6\u00a0\u00a7\u00a02 de la Convention. Elle indique ensuite que les juridictions civiles n\u2019ont pas proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 un \u00e9tablissement des faits ind\u00e9pendamment des autorit\u00e9s d\u2019enqu\u00eate mais se sont enti\u00e8rement appuy\u00e9es sur celui effectu\u00e9 dans le cadre de l\u2019enqu\u00eate p\u00e9nale. Pour la requ\u00e9rante, par les termes employ\u00e9s dans le jugement du 8\u00a0d\u00e9cembre 2015 dans la partie concernant la persistance de son obligation de r\u00e9parer le dommage malgr\u00e9 l\u2019application de l\u2019amnistie, notamment par le terme \u00ab\u00a0coupable\u00a0\u00bb, la juridiction de premi\u00e8re instance a viol\u00e9 la pr\u00e9somption d\u2019innocence \u00e0 son \u00e9gard. Elle indique que les juridictions d\u2019appel et de cassation n\u2019ont pas rem\u00e9di\u00e9 \u00e0 ce d\u00e9faut.<\/p>\n<p>31. Le Gouvernement argue que les d\u00e9cisions des autorit\u00e9s d\u2019enqu\u00eate prises dans le cadre de l\u2019examen de l\u2019affaire p\u00e9nale no\u00a0798203 \u00e9taient conformes aux dispositions du code de proc\u00e9dure p\u00e9nale et que leur motivation n\u2019a pas port\u00e9 atteinte \u00e0 la pr\u00e9somption d\u2019innocence de la requ\u00e9rante. Le Gouvernement soutient ensuite que la d\u00e9cision du 22\u00a0juin 2015 par laquelle les poursuites p\u00e9nales contre la requ\u00e9rante ont \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9es pour cause d\u2019amnistie \u00e9tait fond\u00e9e sur l\u2019accord de l\u2019int\u00e9ress\u00e9e. Il indique que, conform\u00e9ment au paragraphe\u00a012 de l\u2019ordonnance no\u00a06578-6 du 24 avril 2015 portant sur les modalit\u00e9s d\u2019application de l\u2019acte d\u2019amnistie de la m\u00eame date, les personnes b\u00e9n\u00e9ficiant de l\u2019amnistie \u00e9taient tenues de r\u00e9parer le pr\u00e9judice caus\u00e9 par leurs actes illicites. Pour le Gouvernement, les juridictions civiles se sont \u00e0 bon droit appuy\u00e9es sur les \u00e9l\u00e9ments de preuves de l\u2019affaire p\u00e9nale no\u00a0798203, notamment sur les proc\u00e8s-verbaux des interrogatoires des mineurs T., V., Y. et Zh., afin de tenir la requ\u00e9rante civilement responsable pour le pr\u00e9judice moral caus\u00e9 par ses actes.<\/p>\n<p><em>2. Appr\u00e9ciation de la Cour<\/em><\/p>\n<p>a) S\u2019agissant de la d\u00e9cision du 26 d\u00e9cembre 2016<\/p>\n<p>32. La Cour rappelle que la pr\u00e9somption d\u2019innocence se trouve m\u00e9connue si, sans \u00e9tablissement l\u00e9gal pr\u00e9alable de la culpabilit\u00e9 d\u2019un pr\u00e9venu et, notamment, sans que ce dernier ait eu l\u2019occasion d\u2019exercer les droits de la d\u00e9fense, une d\u00e9cision judiciaire le concernant refl\u00e8te le sentiment qu\u2019il est coupable. Il peut en aller ainsi m\u00eame en l\u2019absence de constat formel\u00a0; il suffit d\u2019une motivation donnant \u00e0 penser que le juge consid\u00e8re l\u2019int\u00e9ress\u00e9 comme coupable (G.I.E.M. S.R.L. et autres c. Italie (fond) [GC], nos 1828\/06 et 2\u00a0autres, \u00a7\u00a0315, 28 juin 2018).<\/p>\n<p>33. La Cour rappelle \u00e9galement avoir conclu \u00e0 la violation de l\u2019article\u00a06\u00a0\u00a7\u00a02 de la Convention au motif que les termes en lesquels la d\u00e9cision portant extinction des poursuites p\u00e9nales a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9e ne laissait aucun doute sur l\u2019opinion du procureur quant \u00e0 la culpabilit\u00e9 du requ\u00e9rant (Stirmanov c.\u00a0Russie, no\u00a031816\/08, \u00a7\u00a7\u00a035\u201150, 29 janvier 2019).<\/p>\n<p>34. En l\u2019occurrence, eu \u00e9gard aux \u00e9l\u00e9ments dont elle dispose, la Cour estime que le Gouvernement n\u2019a mis en avant aucun \u00e9l\u00e9ment de fait ou de droit \u00e0 m\u00eame de la convaincre de parvenir \u00e0 une conclusion diff\u00e9rente en l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>35. En effet, la Cour rel\u00e8ve que, dans sa d\u00e9cision du 26 d\u00e9cembre 2016, l\u2019enqu\u00eatrice, apr\u00e8s avoir estim\u00e9 que les faits \u00e9taient \u00e9tablis, a soutenu sans \u00e9quivoque que l\u2019int\u00e9ress\u00e9e \u00ab\u00a0a commis les infractions pr\u00e9vues par [&#8230;] l\u2019article 116\u00a0\u00a7\u00a01 du CP\u00a0\u00bb et que sa \u00ab\u00a0culpabilit\u00e9\u00a0\u00bb \u00e9tait confirm\u00e9e par les \u00e9l\u00e9ments de preuves rassembl\u00e9s au cours de l\u2019enqu\u00eate (paragraphe\u00a013 ci\u2011dessus). La Cour estime que les termes utilis\u00e9s par l\u2019enqu\u00eatrice vont clairement au\u2011del\u00e0 d\u2019une description d\u2019un \u00ab\u00a0\u00e9tat de suspicion\u00a0\u00bb quant \u00e0 la culpabilit\u00e9 de la requ\u00e9rante.<\/p>\n<p>36. Les juridictions internes, saisies du recours judiciaire de la requ\u00e9rante contre cette d\u00e9cision, n\u2019ont pas d\u00e9sapprouv\u00e9 son contenu bien que la requ\u00e9rante se soit plainte de ce que celle-ci avait port\u00e9 atteinte \u00e0 sa pr\u00e9somption d\u2019innocence (paragraphes 17\u201119 ci\u2011dessus).<\/p>\n<p>37. Les consid\u00e9rations qui pr\u00e9c\u00e8dent sont suffisantes pour permettre \u00e0 la Cour de conclure que la motivation de la d\u00e9cision du 26 d\u00e9cembre 2016, confirm\u00e9e en substance par les juridictions internes, a m\u00e9connu le principe de la pr\u00e9somption d\u2019innocence.<\/p>\n<p>b) S\u2019agissant du jugement du 8 d\u00e9cembre 2015 dans le cadre la proc\u00e9dure civile en r\u00e9paration du pr\u00e9judice moral<\/p>\n<p>38. La Cour rappelle qu\u2019apr\u00e8s l\u2019abandon de poursuites p\u00e9nales la pr\u00e9somption d\u2019innocence exige de tenir compte, dans toute proc\u00e9dure ult\u00e9rieure, de quelque nature qu\u2019elle soit, du fait que la personne concern\u00e9e n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e (Allen c. Royaume-Uni [GC], no 25424\/09, \u00a7\u00a0102, CEDH 2013, et Pasquini c. Saint-Marin (no2), no 23349\/17, \u00a7\u00a049, 20\u00a0octobre 2020).<\/p>\n<p>39. En l\u2019esp\u00e8ce, la Cour constate qu\u2019au moment o\u00f9 les juridictions civiles de premi\u00e8re instance et d\u2019appel ont examin\u00e9 le recours en r\u00e9paration du pr\u00e9judice moral introduit par l\u2019internat, les poursuites p\u00e9nales dirig\u00e9es contre la requ\u00e9rante sur le fondement de l\u2019article 116\u00a0\u00a7\u00a01 du code p\u00e9nal avaient \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9es pour cause d\u2019amnistie. Toutefois, la Cour rel\u00e8ve que, en tenant la requ\u00e9rante civilement responsable pour le pr\u00e9judice moral caus\u00e9 aux victimes pr\u00e9sum\u00e9es des infractions, les juridictions civiles ont estim\u00e9 que les faits pertinents avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9tablis par les \u00e9l\u00e9ments du dossier p\u00e9nal no\u00a0798203 et que l\u2019abandon des poursuites p\u00e9nales sur la base de l\u2019article 27 du code de proc\u00e9dure p\u00e9nale ne constituait pas un fondement \u00ab\u00a0r\u00e9habilitant\u00a0\u00bb (paragraphe 22 ci\u2011dessus). Par cette approche, les juridictions civiles ont donc cr\u00e9\u00e9 un lien entre la proc\u00e9dure p\u00e9nale achev\u00e9e et l\u2019action civile ult\u00e9rieure, rendant l\u2019article 6\u00a0\u00a7\u00a02 de la Convention applicable (Pasquini, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a032\u201139).<\/p>\n<p>40. La Cour note ensuite que, avant l\u2019adoption de la d\u00e9cision du 22\u00a0juin 2015 par laquelle les poursuites p\u00e9nales ont \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9es, la requ\u00e9rante avait donn\u00e9 son accord \u00e0 l\u2019application de l\u2019amnistie en ce qui concerne les charges de coups et blessures commis \u00e0 l\u2019\u00e9gard du mineur T. (paragraphe 9 ci\u2011dessus). Rien n\u2019indique que cet accord n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 volontaire, conscient et \u00e9clair\u00e9 quant \u00e0 ses cons\u00e9quences, notamment, comme le souligne le Gouvernement (paragraphe 31 ci\u2011dessus), quant au caract\u00e8re non r\u00e9habilitant de l\u2019abandon des poursuites p\u00e9nales. La Cour estime donc que la requ\u00e9rante a valablement renonc\u00e9 \u00e0 son droit \u00e0 la pr\u00e9somption d\u2019innocence consacr\u00e9 par l\u2019article 6\u00a0\u00a7\u00a02 de la Convention en ce qui concerne les charges de coups et blessures commis \u00e0 l\u2019\u00e9gard du mineur T.<\/p>\n<p>41. Toutefois, la Cour rel\u00e8ve que tel n\u2019\u00e9tait pas le cas en ce qui concerne les charges de coups et blessures pr\u00e9tendument commis \u00e0 l\u2019\u00e9gard des mineurs V., Y. et Zh. puisque ces charges avaient \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9es au dossier p\u00e9nal post\u00e9rieurement \u00e0 la demande de la requ\u00e9rante tendant \u00e0 b\u00e9n\u00e9ficier de l\u2019acte de l\u2019amnistie (paragraphes 10\u201111 ci\u2011dessus). C\u2019est d\u2019ailleurs pour ce motif que, le 26 mai 2016, le procureur a annul\u00e9 la d\u00e9cision du 22\u00a0juin 2015 (paragraphe 14 ci\u2011dessus). La Cour estime donc que, dans le cadre de la proc\u00e9dure civile en r\u00e9paration du dommage moral, la requ\u00e9rante pouvait s\u2019attendre \u00e0 ce que les juridictions internes tiennent compte du fait qu\u2019elle n\u2019avait pas renonc\u00e9 \u00e0 son droit d\u2019\u00eatre pr\u00e9sum\u00e9e innocente en ce qui concerne les charges de coups et blessures \u00e0 l\u2019\u00e9gard les mineurs V., Y. et Zh. et que sa culpabilit\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0l\u00e9galement \u00e9tablie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>42. Or, la Cour constate que, dans son jugement du 8 d\u00e9cembre 2015, le tribunal de la ville d\u2019Artem a clairement indiqu\u00e9 qu\u2019il consid\u00e9rait la requ\u00e9rante \u00ab\u00a0coupable\u00a0\u00bb des infractions qui lui avaient \u00e9t\u00e9 reproch\u00e9es dans le cadre de l\u2019affaire p\u00e9nale no\u00a0798203 et que l\u2019int\u00e9ress\u00e9e devait r\u00e9parer le dommage caus\u00e9 aux victimes des infractions. Pour la Cour, les termes utilis\u00e9s par la juridiction de premi\u00e8re instance ont outrepass\u00e9 le cadre civil et ont \u00e9t\u00e9 incompatibles avec la pr\u00e9somption d\u2019innocence dont la requ\u00e9rante b\u00e9n\u00e9ficiait en vertu de l\u2019article 6\u00a0\u00a7\u00a02 de la Convention (voir, dans le m\u00eame sens, Farzaliyev c. Azerba\u00efdjan, no\u00a029620\/07, \u00a7\u00a7\u00a061\u201169, 28\u00a0mai 2020, et Pasquini, pr\u00e9cit\u00e9, \u00a7\u00a7\u00a055\u201165).<\/p>\n<p>43. La Cour note finalement que ni l\u2019instance d\u2019appel ni les instances de cassation n\u2019ont modifi\u00e9 la motivation du jugement du 8 d\u00e9cembre 2015, ayant donc failli \u00e0 rem\u00e9dier au d\u00e9faut constat\u00e9 (paragraphes 24\u201125 ci\u2011dessus).<\/p>\n<p>c) Conclusion<\/p>\n<p>44. La Cour conclut qu\u2019il y a eu violation de l\u2019article 6\u00a0\u00a7\u00a02 de la Convention en raison de la motivation de la d\u00e9cision du 26 d\u00e9cembre 2016 ainsi que du jugement du 8 d\u00e9cembre 2015 tel que maintenu en appel et en cassation dans le cadre de la proc\u00e9dure civile en r\u00e9paration du pr\u00e9judice moral.<\/p>\n<p>II. SUR LA VIOLATION ALL\u00c9GU\u00c9E DE L\u2019ARTICLE 6\u00a0\u00a7\u00a01 DE LA CONVENTION<\/p>\n<p>45. La requ\u00e9rante se plaint que, dans le cadre de l\u2019examen de l\u2019action civile, les juridictions internes n\u2019ont pas respect\u00e9 le principe de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des armes ayant rejet\u00e9 les demandes de l\u2019int\u00e9ress\u00e9e tendant \u00e0 faire interroger les victimes pr\u00e9sum\u00e9es des infractions ainsi que l\u2019expert qui avait pr\u00e9par\u00e9 le rapport du 31 mars 2015. Elle invoque l\u2019article 6\u00a0\u00a7\u00a01 de la Convention, qui est ainsi libell\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Toute personne a droit \u00e0 ce que sa cause soit entendue \u00e9quitablement (&#8230;) par un tribunal (&#8230;), qui d\u00e9cidera (&#8230;) des contestations sur ses droits et obligations de caract\u00e8re civil (&#8230;)\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>46. Constatant que ce grief n\u2019est pas manifestement mal fond\u00e9 ni irrecevable pour un autre motif vis\u00e9 \u00e0 l\u2019article\u00a035 de la Convention, la Cour le d\u00e9clare recevable.<\/p>\n<p>47. Toutefois, eu \u00e9gard au constat de violation de l\u2019article 6\u00a0\u00a7\u00a02 de la Convention auquel elle est parvenue au paragraphe 44 ci\u2011dessus en ce qui concerne la motivation des d\u00e9cisions prises dans le cadre de la proc\u00e9dure civile susmentionn\u00e9e, la Cour consid\u00e8re qu\u2019il n\u2019y a pas lieu d\u2019examiner s\u00e9par\u00e9ment le grief formul\u00e9 sur le terrain de l\u2019article 6\u00a0\u00a7\u00a01 de la Convention concernant l\u2019\u00e9quit\u00e9 de cette m\u00eame proc\u00e9dure.<\/p>\n<p>III. SUR L\u2019APPLICATION DE L\u2019ARTICLE\u00a041 DE LA CONVENTION<\/p>\n<p>48. Aux termes de l\u2019article 41 de la Convention\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si la Cour d\u00e9clare qu\u2019il y a eu violation de la Convention ou de ses Protocoles, et si le droit interne de la Haute Partie contractante ne permet d\u2019effacer qu\u2019imparfaitement les cons\u00e9quences de cette violation, la Cour accorde \u00e0 la partie l\u00e9s\u00e9e, s\u2019il y a lieu, une satisfaction \u00e9quitable.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>A. Dommage<\/strong><\/p>\n<p>49. La requ\u00e9rante s\u2019en remet \u00e0 la sagesse de la Cour pour l\u2019\u00e9valuation de son pr\u00e9judice moral.<\/p>\n<p>50. Le Gouvernement invite la Cour \u00e0 rejeter la demande formul\u00e9e par l\u2019int\u00e9ress\u00e9e.<\/p>\n<p>51. La Cour consid\u00e8re que la requ\u00e9rante a subi un pr\u00e9judice moral certain, que le seul constat de violation ne saurait compenser. Par cons\u00e9quent, elle d\u00e9cide qu\u2019il y a lieu de lui octroyer 1\u00a0500\u00a0euros\u00a0(EUR) pour pr\u00e9judice moral.<\/p>\n<p><strong>B. Frais et d\u00e9pens<\/strong><\/p>\n<p>52. La requ\u00e9rante r\u00e9clame \u00e9galement 72\u00a0000 roubles russes (RUB) pour les frais de conseil qu\u2019elle dit avoir engag\u00e9s devant la Cour.<\/p>\n<p>53. Le Gouvernement soutient que la requ\u00e9rante n\u2019a soumis \u00e0 la Cour aucune preuve d\u00e9montrant l\u2019existence d\u2019une convention d\u2019assistance juridique conclue avec son avocat.<\/p>\n<p>54. Selon la jurisprudence de la Cour, un requ\u00e9rant ne peut obtenir le remboursement de ses frais et d\u00e9pens que dans la mesure o\u00f9 se trouvent \u00e9tablis leur r\u00e9alit\u00e9, leur n\u00e9cessit\u00e9 et le caract\u00e8re raisonnable de leur taux. En l\u2019esp\u00e8ce, la Cour juge raisonnable d\u2019allouer \u00e0 la requ\u00e9rante la somme de 248\u00a0EUR pour les frais de conseil.<\/p>\n<p><strong>C. Int\u00e9r\u00eats moratoires<\/strong><\/p>\n<p>55. La Cour juge appropri\u00e9 de calquer le taux des int\u00e9r\u00eats moratoires sur le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat de la facilit\u00e9 de pr\u00eat marginal de la Banque centrale europ\u00e9enne major\u00e9 de trois points de pourcentage.<\/p>\n<p><strong>PAR CES MOTIFS, LA COUR, \u00c0 L\u2019UNANIMIT\u00c9,<\/strong><\/p>\n<p>1. D\u00e9clare la requ\u00eate recevable quant au grief tir\u00e9 de l\u2019article 6\u00a0\u00a7\u00a01 de la Convention concernant l\u2019\u00e9quit\u00e9 de la proc\u00e9dure civile en r\u00e9paration du pr\u00e9judice moral ainsi que de l\u2019article 6\u00a0\u00a7\u00a02 de la Convention concernant la motivation de la d\u00e9cision du 26 d\u00e9cembre 2016 portant abandon des poursuites p\u00e9nales contre la requ\u00e9rante ainsi que la motivation du jugement du 8 d\u00e9cembre 2015 tel que maintenu en appel et en cassation dans le cadre de la proc\u00e9dure civile susmentionn\u00e9e et irrecevable pour le surplus\u00a0;<\/p>\n<p>2. Dit qu\u2019il y a eu violation de l\u2019article 6\u00a0\u00a7\u00a02 de la Convention\u00a0;<\/p>\n<p>3. Dit qu\u2019il n\u2019y a pas lieu d\u2019examiner le grief formul\u00e9 sur le terrain de l\u2019article 6\u00a0\u00a7\u00a01 de la Convention\u00a0;<\/p>\n<p>4. Dit,<\/p>\n<p>a) que l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur doit verser \u00e0 la requ\u00e9rante, dans un d\u00e9lai de trois mois les sommes suivantes, \u00e0 convertir dans la monnaie de l\u2019\u00c9tat d\u00e9fendeur au taux applicable \u00e0 la date du r\u00e8glement\u00a0:<\/p>\n<p>i. 1\u00a0500 EUR (mille cinq cents euros), plus tout montant pouvant \u00eatre d\u00fb sur cette somme \u00e0 titre d\u2019imp\u00f4t, pour dommage moral\u00a0;<\/p>\n<p>ii. 248 EUR (deux cent quarante\u2011huit euros), plus tout montant pouvant \u00eatre d\u00fb sur cette somme par la requ\u00e9rante \u00e0 titre d\u2019imp\u00f4t, pour frais et d\u00e9pens\u00a0;<\/p>\n<p>b) qu\u2019\u00e0 compter de l\u2019expiration dudit d\u00e9lai et jusqu\u2019au versement, ces montants seront \u00e0 majorer d\u2019un int\u00e9r\u00eat simple \u00e0 un taux \u00e9gal \u00e0 celui de la facilit\u00e9 de pr\u00eat marginal de la Banque centrale europ\u00e9enne applicable pendant cette p\u00e9riode, augment\u00e9 de trois points de pourcentage\u00a0;<\/p>\n<p>5. Rejette le surplus de la demande de satisfaction \u00e9quitable.<\/p>\n<p>Fait en fran\u00e7ais, puis communiqu\u00e9 par \u00e9crit le 7 d\u00e9cembre 2021, en application de l\u2019article\u00a077\u00a0\u00a7\u00a7\u00a02 et\u00a03 du r\u00e8glement.<\/p>\n<p>Olga Chernishova \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0Peeter Roosma<br \/>\nGreffi\u00e8re adjointe \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0Pr\u00e9sident<\/p>\n<div class=\"social-share-buttons\"><a href=\"https:\/\/www.facebook.com\/sharer\/sharer.php?u=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=1162\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Facebook<\/a><a href=\"https:\/\/twitter.com\/intent\/tweet?url=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=1162&text=AFFAIRE+LASHUN+c.+RUSSIE+%28Cour+europ%C3%A9enne+des+droits+de+l%E2%80%99homme%29+16390%2F17\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Twitter<\/a><a href=\"https:\/\/www.linkedin.com\/shareArticle?url=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=1162&title=AFFAIRE+LASHUN+c.+RUSSIE+%28Cour+europ%C3%A9enne+des+droits+de+l%E2%80%99homme%29+16390%2F17\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">LinkedIn<\/a><a href=\"https:\/\/pinterest.com\/pin\/create\/button\/?url=https:\/\/loisdumonde.com\/?p=1162&description=AFFAIRE+LASHUN+c.+RUSSIE+%28Cour+europ%C3%A9enne+des+droits+de+l%E2%80%99homme%29+16390%2F17\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Pinterest<\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La pr\u00e9sente affaire concerne le respect de la pr\u00e9somption d\u2019innocence \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la requ\u00e9rante dans le cadre d\u2019une enqu\u00eate p\u00e9nale pour coups et blessures dirig\u00e9e contre elle ainsi FacebookTwitterLinkedInPinterest<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/loisdumonde.com\/?p=1162\">Read more &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_lmt_disableupdate":"","_lmt_disable":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-1162","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cour-europeenne-des-droits-de-lhomme"],"modified_by":"loisdumonde","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1162","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1162"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1162\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1163,"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1162\/revisions\/1163"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1162"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1162"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/loisdumonde.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1162"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}